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Quarantième  Année.     —     Deuxième   Série. 


Année  scolaire  1938-1939 


REVUE  DES  COURS 


ET 


CONFÉRENCES 


PUBLIEE    SOUS    LA    DIRECTION    DE 

FORTUNAT     STROWSKI 

Membre  de  1  Institut 
Professeur  honoraire  à  la  Sorbonne 


PARIS 

ANCIENNE    LIBRAIRIE    FL'RNE 

BOIVIN    &    C'%    ÉDITEURS 

3  et  5,  rue  Palatine    (  VI') 
Tous  droits  de  traduction  et  de  reproduction  réservéi. 


Tous  droits  de  traduction  et  de  reproduction  des  articles 

réservés  pour  tous  pays 

Imprimé  en  France. 


40»  Année  (2-  séne)  N»  9  15  avril  1939 


REVUE  BIMENSUELLE 

DBS 

COURS  ET  CONFÉRENCES 

Directeur  :   M.  FORTUNAT  STROWSKI, 

Membre  de  l'Institut, 
Professeur  honoraire  à   la  Sorbonne. 


France  -  Allemagne  -  Italie 

(1859-1903) 

.     par  H.  CONTAMINE, 

Professeur  à  l'Université  de  Caen. 


Rêves  et  hésitations  d'un  dictateur. 

Le  27)  février  1938,  le  lendemain  du  jour  où  le  chancelier 
Schuschnigg  avait  affirmé  devant  le  Reichstag  viennois  «  l'inébran- 
lable volonté  de  son  pays  de  défendre  sa  liberté  »,  je  terminais 
un  cours  public  en  rappelant  que  la  véritable  indépendance  au- 
trichienne, c'est  nous  et  nos  alliés  qui  l'avons  détruite,  en  1917 
et  1918.  Partant  de  là,  il  m'était  facile  de  faire  entrevoir  l'Ans- 
chluss,  qui  fut  accompli  deux  semaines  plus  tard,  et  une  prochaine 
évolution  de  la  Tchécoslovaquie  sous  la  pression  du  Reich  et  des 
Allemands  des  Sudètes,  ces  bouleversements  devant,  à  mon  avis 
et  sans  que  j'eusse  à  me  dire  favorable  à  l'une  ou  à  l'autre  des  po- 
litiques proposées  à  la  France  et  à  l'Angleterre,  se  réaliser  par  des 
voies  non  sanglantes.  Ayant  pris  position,  j'ai  naturellement  gardé 
pendant  la  crise  de  l'équinoxe  la  conviction  que  la  paix  serait 
maintenue.  J'avoue  être  plus  incertain  devant  les  problèmes  d'ac- 
tualité dont  mon  cours  de  cette  année  constitue  la  préface. 


4  REVUE  DES  COURS  ET  CONFERENCES 

Je  vois  deux  pays,  la  France  et  l'Allemagne,  qui  n'ont  guère 
entretenu  de  bons  rapports  que  dans  la  mesure  où  l'un  d'eux 
était  réduit  à  l'impuissance.  Cette  fâcheuse  impression  résiste  à 
la  lecture  du  livre  de  la  collection  Armand  Colin  où  mon  excel- 
lent collègue  de  Strasbourg,  Gaston  Zeller,  a  établi,  n'en  déplaise 
aux  fidèles  de  Jacques  Bainville,  que  leurs  relations  n'ont  pas 
été  dominées,  à  travers  dix  siècles  d'histoire,  par  une  idée  d'hos- 
tilité systématique.  Je  vois  aussi  que  la  France  et  l'Italie  offi- 
cielles, en  dépit  de  fréquents  échanges  d'amabilités  de  conven- 
tion, se  sont  rarement  trouvées  d'accord  depuis  que  la  dernière 
nommée  est  née  à  la  vie  nationale,  il  y  a  quatre-vingts  ans.  En- 
tre elles  se  dresse,  depuis  soixante  ans,  le  spectre  de  la  Tunisie, 
et  je  sais  que  la  fraternité  latine,  qu'on  évoque  périodiquement, 
n'est  guère  qu'un  mot  vide  de  substance.  Mais  je  n'ai  pas,  comme 
]Vîme  Tabouis,  l'avantage  de  savoir  ce  que  lecomteCianoditàson 
beau-père,  et  je  mesure  mal  la  distance  qui  sépare,  dans  l'Italie 
des  Farinacci  et  des  Gayda,  les  paroles  menaçantes  des  actes  of- 
fensifs. J'estime  toutefois  que  beaucoup  de  Français  ont  ten- 
dance à  la  croire  plus  grande  qu'elle  n'est  et  à  sous-estimer  l'é- 
nergie militaire  de  nos  voisins.  Et  puis,  satisfait  de  ne  pas  m'être 
trompé  en  1938,  je  désire  vivre  sur  mon  acquit.  Je  ne  dirai  donc- 
rien  du  présent,  ni  de  l'avenir,  à  moins  que  la  situation  ne  se  pré- 
cise au  cours  des  prochaines  semaines  et  ne  rende  le  métier  de 
prophète  plus  aisé  qu'il  n'est  en  ce  moment.  Je  rappellerai  pour- 
tant qu'une  cartomancienne,  que  tout  le  monde  a  pu  entendre 
aux  actualités  cinématographiques,  a  annoncé  que  la  guerre  n'é- 
clatera pas  cette  année.  Il  m'a  semblé,  d'ailleurs,  que  ses  affir- 
mations suscitaient  ce  que  les  sténographes  appellent  des  «  mou- 
vements divers  ». 

Tournons-nous  maintenant  vers  ces  années  soixante,  pour  em- 
ployer une  expression  allemande  qu'il  est  commode  d'acclimater 
dans  notre  langue,  où  Napoléon  III  vient  de  franchir  le  cap  de  la 
cinquantaine.  La  France  est  la  première  puissance  de  l'univers. 
Si  l'empire  russe  est  deux  fois  plus  peuplé,  il  ne  peut  lui  être  com- 
paré quant  à  la  cohésion  et  à  la  civilisation,  et  les  autres  Etats 
ont  moins  d'habitants  qu'elle.  Notre  pays,  en  effet,  compte  38 
millions  d'âmes,  l'empire  d'Autriche  34,  les  Etats-Unis  31,  le 
Royaume-Uni  29,  l'Italie  21,  la  Prusse  19.  Il  a  l'avantage  d'être 
depuis  longtemps  conscient  de  sa  grandeur,  alors  que  d'autres 
sont  un  agrégat  de  peuples  divers  ou  une  nation  née  d'hier.  La 
supériorité  du  nombre,  l'éclat  dont  l'environnent  ses  révolutions 
et  leur  influence  européenne,  valent  à  la  France  d'être  couvain- 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  O 

eue  qu'elle  a  une  mission  à  remplir,  et  qu'elle  ne  satisfera  pleine- 
ment à  son  rôle  historique  que  le  jour  où  elle  aura  atteint  ses  fron- 
tières naturelles,  les  Alpes  et  le  Rhin.  Qu'il  y  ait  des  hommes  d'ex- 
périence persuadés  de  la  vanité  de  ces  rêves  inconnus  à  l'Ancien 
Régime,  de  l'impossibilité  de  recommencer  la  grande  aventure  con- 
quérante qui  s'est  terminée  en  1815,  cela  prouve  qu'en  tout  pays, 
en  tout  temps,  des  esprits  froids  refusent  de  céder  aux  sollicita- 
tions de  l'imagination.  Cela  ne  prouve  pas  qu'ils  aient  eu  raison, 
et  que  la  France,  forte  d'une  suprématie  matérielle  et  morale, 
fût  dès  lors  condamnée  à  ne  pratiquer  qu'une  politique  d'attente. 
Autour  d'Hitler,  il  y  aura  aussi  des  conseillers  «  raisonnables  » 
pour  détourner  l'Allemagne,  prépondérante  par  sa  masse  et  par 
sa  force  vive  comme  notre  pays  l'était  sous  le  Second  Empire, 
de  reprendre  l'expansion  que  le  désastre  de  1918  semblait  con- 
damner sans  appel.  Leurs  avis  n'empêcheront  pas  le  Fiihrer  de 
créer  une  grande  armée,  de  réoccuper  la  Rhénanie,  d'entrer  à 
Vienne,  de  détruire  l'ancienne  Tchécoslovaquie. 

En  dépit  de  leurs  «  modérés  »,  la  majorité  des  Français  de  1860 
croient  donc  aux  conclusions  du  Bhin  de  Victor  Hugo,  écrites  en 
1841  :  '(Vienne,  Berlin,  Saint-Pétersbourg,  Londres  ne  sont  que  des 
villes  ;  Paris  est  un  cerveau...  Au  moment  où  nous  sommes,  l'es- 
prit français  se  substitue  peu  à  peu  à  la  vieille  âme  de  chaque  na- 
tion... L'Europe  ne  peut  être  tranquille  tant  que  la  France  n'est 
pas  contente  ».  C'est  déjà  le  dilemme  de  Mussolini  :  obtenir  place 
au  soleil  ou  exploser  !  C'est  déjà  la  double  politique  de  l'axe  Ber- 
lin-Rome, menaçante  tantôt  au  Nord,  tantôt  au  Midi:  la  France 
et  l'Allemagne  étant  étroitement  unies  dans  les  prophéties  hu- 
goliennes,  le  poète-mage  ajoute  en  effet  :  «  Que  l'Allemagne  hé- 
risse sa  crinière  et  pousse  son  rugissement  vers  l'Orient  ;  que  la 
France  ouvre  ses  ailes  et  secoue  sa  foudre  vers  l'Occident.  De- 
vant le  formidable  accord  du  lion  et  de  l'aigle,  le  monde  obéira  ». 
On  voit  combien  cette  conception  impérialiste  de  l'entente 
franco-allemande  est  éloignée  de  celle  qu'exposera  Briand, 
quand  il  dira  :  «  Arrière  les  baïonnettes,  arrière  les  canons  ».  Elle 
se  rapproche,  au  contraire,  des  idées  que  le  chancelier  von  Papen, 
le  général  von  Schleicher,  et  peut  être  l'Hitler  de  1933,  semblent 
avoir  professées  au  sujet  de  l'alliance  des  deux  nations  les  plus 
inilitaires  du  monde.  Ce  système  de  deux  peuples  puissants  se 
partageant  la  planète,  auquel  Napoléon  I^r  avait  fait  semblant 
d'adhérer  à  Tilsitt  pour  répudier  bientôt  tout  dualisme,  Lamar- 
tine aussi  l'avait  exprimé  en  y  mêlant  des  formules  pacifistes 
qui  sont  plus  connues  que  les  buts  réels  qu'il  proposait  : 


6  REVUE  DES  COURS  ET  CONFERENCES 

L'homme  n'est  plus  Français,  Anglais,  Romain,  Barbare  ; 
Il  est  concitoyen  de  l'empire  de  Dieu. 

Nations,  mot  pompeux  pour  dire  barbarie, 
L'amour  s'arrête-t-il  où  s'arrêtent  vos  pas  ? 

Je  suis  concitoyen  de  toute  âme  qui  pense  : 
La  vérité,  c'est  mon  pays. 

Tout  cela  pour  en  arriver,  en  1838,  à  proposer  la  domination 
des  océans  aux  Anglais,  celle  du  continent  européen  aux  Fran- 
çais : 

Dans  le  drame  des  temps  nous  avons  deux  grands  rôles. 
A  nous  les  champs  d'argile,  à  vous  les  champs  amers  ! 

et  pour  offrir,  quelques  années  plus  tard,  l'Orient  et  ses  matières 
premières,  —  le  pétrole  manquait  à  la  liste,  —  à  un  condominium 
franco-allemand.  Mais  Lamartine  avait  eu  la  prudence  de  ne  pas 
dire  expressément  à  qui  il  laissait  la  rive  gauche  du  Rhin.  On 
peut,  en  effet,  se  demander  si  dans  le  quatrain  : 

Roule  libre  et  royal  entre  nous  tous,  ô  fleuve  1 
Et  ne  t'informe  pas,  dans  ton  cours  fécondant. 
Si  ceux  que  ton  flot  porte  ou  que  ton  urne  abreuve 
Regardent  sur  tes  bords  l'aurore  ou  l'occident. 

il  s'agit  du  Rhin  de  Mayence  et  de  Cologne,  ou  seulement  de  celu 
qui  sépare  Strasbourg  de  Kehl.  Hugo  avait  été  autrement  pré- 
cis, et  la  condition  qu'il  mettait  à  l'entente  entre  la  France  et 
l'Allemagne  la  rendait  impossible.  Pour  abolir  «  tout  motif  de 
haine  entre  les  deux  peuples,  pqur  fermer  la  plaie  faite  à  notre 
flanc  en  1815  »,  il  voulait  que  fût  rendu  à  notre  pays  «  ce  que  Dieu 
lui  a  donné,  la  rive  gauche  du  Rhin  ».  C'était  ignorer  que  les  Alle- 
mands, et  dans  l'ensemble  à  juste  titre,  considéraient  ce  territoire 
comme  la  chair  de  leur  chair.  C'était  ignorer  aussi  que  parmi  eux, 
certains,  tel  Moltke  alors  jeune  officier,  s'intéressaient  dès 
1840  au  tracé  des  frontières  linguistiques  à  travers  les  départe- 
ments du  Nord-Est.  Le  rêve  d'enlever  aux  Welches  les  parties 
de  la  Lorraine  où  l'on  parle  un  dialecte  germanique  et  l'Alsace, 
esquissé  en  1814  et  en  1815,  pouvait  être  repris.  En  1848,  en  un 
moment  oij  les  tendances  démocratiques  et  unitaires  semblaient 
triompher  outre-Rhin,  notre  ministère  des  Affaires  étrangères 
considérait  «  comme  une  circonstance,  non  pas  importante,  mais 
inopportune  et  désagréable,  le  fait  qu'en  Allemagne  bien  des 
gens  parlassent  de  reprendre  l'Alsace  et  la  Lorraine  ».  Douze  ans 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  7 

plus  tard,  vers  1860,  quelques  Français  bien  informés  des  choses 
germaniques  n'ignorent  rien  de  cet  état  d'esprit,  mais  l'opinion 
persiste  à  ne  pas  prêter  attention  à  leurs  avertissements. 

Ce  qui  confère  alors  un  caractère  d'actualité  à  nos  ambi- 
tions nationales,  c'est  que  la  France  semble  posséder  sur 
d'autres  pays  l'avantage  d'être  dirigée  par  un  chef  qui  sait  ce 
qu'il  veut,  le  dissimule,  et  peut  ce  qu'il  veut.  Les  rancunes  et  la 
partialité  des  écrivains  royalistes  ou  républicains,  les  déboires 
survenus  de  1866  à  1870,  une  maladie  implacable  et  doulou- 
reuse, —  et  cette  maladie  est  peut-être  la  cause  essentielle  des 
déboires,  —  la  catastrophe  finale  ont  si  bien  recouvert  les  traits 
du  Napoléon  III  des  belles  années  que  beaucoup  de  Français  ont 
fini  par  les  ignorer.  Cet  empereur  des  grandes  époques,  celles  qui 
ont  précédé  les  guerres  d'Orient  et  d'Italie,  l'ambassadeur  d'Au- 
triche à  Paris,  le  prince  Richard  de  Metternich,  croit  le  retrou- 
ver un  jour,  en  1863  :  «  Ses  paroles  respirent  la  passion  politique 
et  font  un  effet  d'autant  plus  grand  qu'elles  contrastent  absolu- 
ment avec  son  attitude  habituelle.  Dans  ces  moments  on  voit  per- 
cer l'ambition  démesurée  et  l'énergie  indomptable  de  cet  homme 
extraordinaire.  L'Emprereur  a  commencé  par  les  notes  faibles 
et  ne  s'est  monté  au  grand  diapason  que  peu  à  peu...  Il  est,  je 
vois,  si  impatient,  qu'il  n'attend  pas  et  déjà  le  calme  de  Drouyn 
de  Lhuys  —  ministre  des  Affaires  étrangères  —  n'a  pu  l'emporter 
sur  sa  fougue  ».  Que  nous  voilà  loin  du  mépris  que  Bismarck  affi- 
chera, plus  tard,  en  qualifiant  de  «  grande  incapacité  méconnue  » 
le  vaincu  de  Sedan.  Passion,  fougue,  ambition  démesurée,  éner- 
gie indomptable,  grand  diapason  d'éloquence,  homme  extraor- 
dinaire !  Sommes-nous  aux  Tuileries  ou  à  Berchtesgaden  ?  Et 
de  bons  observateurs  étrangers,  animés  de  sentiments  rien  moins 
que  favorables  à  la  grandeur  française,  le  prince-consort  d'An- 
gleterre, son  oncle  Léopold  I^^,  roi  des  Belges,  Moltke,  ne  pen- 
sent pas  autrement  que  Metternich. 

Napoléon  III,  maître  incontesté  du  pouvoir  depuis  le  2  décembre 
1851,  semble  longtemps  un  Sphinx  redoutable,  capable  de  mûrir 
silencieusement  ses  desseins  et  de  les  réalisera  coup  sûr,  en  cou- 
rant un  minimum  de  risques.  Ce  dernier  trait  l'apparente  aussi  au 
Fiihrer  du  Troisième  Reich,  sur  lequel  il  a  la  supériorité  de  par- 
ler peu,  si  peu  que  l'historien  éprouve  de  grandes  difficultés  à 
déchiffrer  son  personnage.  Il  est  probable  que  lorsque  nous  se- 
rons en  possession  des  papiers  de  Mussolini,  des  mémoires  de  son 
entourage,  ce  qui  subsiste  d'inconnu  en  lui  sera  révélé,  car  la  clarté 
latine  semble  son  apanage  comme  celui  de  Napoléon  I'^'^.  Adolf 


»  REVUE  DES  COURS  ET  CONFERENCES 

Hitler  paraît  autrement  romantique,  autrement  complexe,  com- 
me Napoléon  III,  sur  lequel  on  a  tant  écrit  sans  que  nous  puis- 
sions clairement  répondre  à  cette  question  :  quel  homme  était- 
ce  ?  Le  fashionable  de  1846,  lion  de  la  saison  londonienne  au 
lendemain  de  son  évasion  de  la  forteresse  de  Ham,  bon  danseur, 
cavalier  impeccable,  nageur  excellent  ?  Le  proscrit  qui  retrouve 
en  1848  son  Paris  natal,  accueille  avec  déférence  les  pontifes  de 
la  politique,  Thiers,  le  comte  Mole,  le  comte  de  Falloux,  écoute 
leurs  conseils,  répond  à  peine  avec  un  accent  suisse,  semble  pro- 
mettre d'être  un  président  bien  humble,  qui  rasera  ses  mousta- 
ches, mal  soignées,  et  ridicules  dans  une  France  glabre,  et  ne  por- 
tera point  Tuniforme,  pour  ne  pas  chercher  de  popularité  dans 
l'armée?  Le  souverain  aux  moustaches  effilées, cosmétiquées,  à 
la  poitrine  cambrée  sous  le  grand  cordon  de  l'ordre  que  son  Oncle 
a  fondé,  —  les  jambes  restent  trop  courtes,  c'est  sans  remède,  — 
reçu  au  son  du  canon  dans  les  villes  dont  il  inaugure  les  gares,  ou 
descendant  les  Champs-Elysées  au  milieu  du  tourbillon  des  Cent- 
Gardes,  bleu  et  acier,  s'encadrant  dans  un  paysage  de  gloire  que 
domine  l'Arc  de  Triomphe  ?  Le  dictateur  qui  a  fait  le  coup  d'Etat 
et  endossé  la  responsabilité  d'une  répression  parfois  aveugle, 
l'homme  de  gouvernement  dont  les  discours,  à  l'inverse  de  ceux 
des  parlementaires  qu'il  méprise,  sont  brefs,  lourds  d'événements 
prochains,  prononcés  d'une  voix  ferme,  d'ailleurs  dépouillée  de 
tout  accent  tudesque  ?  L'hôte  des  Tuileries,  de  Saint-Cloud,  de 
Fontainebleau,  de  Compiègne,  affable  au  milieu  de  la  cour  la 
plus  brillante  de  l'Europe,  l'homme  qui  charme  la  reine  Victo- 
ria au  point  qu'elle  avoue  que  si  elle  devait  choisir  un  autre  époux 
que  l'incomparable  Albert,  ce  serait  lui  l'élu  ?  L'homme  à  bonnes 
fortunes  cjui,  prisonnier  à  Ham,  dandy  à  Londres,  président  de 
la  République,  empereur,  célibataire  ou  marié,  a  eu  une  longue 
série  d'aventures  galantes  qui  se  poursuivent  après  les  cinquante 
ans  sonnés  ?  Est-ce  le  Néron-Scapin  des  Châiinienis,  politique 
profond  et  amoral,  ou  l'homme  qui  souffre  du  sang  versé  devant 
lui  à  Magenta  et  à  Soiférino,  l'homme  en  redingote,  au  dos  pré- 
maturément voûté,  aux  doigts  jaunis  par  l'éternelle  cigarette, 
qui  rêve  dans  une  pièce  surchauffée  du  rez-de-chaussée  des  Tui- 
leries, devant  un  immense  plan  de  ce  Paris  qu'il  fait  boulever- 
ser, ou  travaille  avec  un  jeune  érudit  Allemand  à  écrire  une  vie 
de  César  parfaitement  inutile  à  son  prestige  ?  Est-ce  le  chef  qui 
se  fie  à  l'étoile  des  Bonaparte  dont  il  croit  descendre, —  c'est  pro- 
bablement une  illusion  de  la  piété  filiale  à  l'égard  d'une  mère 
dont  il  est  difficile  de  croire  qu'elle  n'eut  qu'une  aventure,  celle 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  9 

dont  est  né  Morny,  —  ou  le  mari  prêt  à  céder  quand  Eugénie  fait 
à  Louis  une  scène  de  ménage,  l'homme  compatissant  qui  ouvre 
son  tiroir,  plein  de  napoléons,  aux  jeunes  officiers  qui  ne  peuvent 
payer  leurs  dettes  de  jeu  ?  Napoléon  III,  c'est  tout  cela  à  la  fois, 
et  c'est  pourquoi  il  ne  faut  pas  suivre  les  textes  de  trop  près  pour 
interpréter  ses  desseins.  Il  n'a  pas  de  confident,  et  laisse  toujours 
ses  interlocuteurs  convaincus  qu'il  partageleur  point  de  vue.  Il 
n'écrit  pas,  et  l'on  ne  trouvera  point  de  lui  l'équivalent  de  ces 
annotations  marginales  aui  révéleront,  d'un  coup,  les  pensées  de 
Guillaume  II.  Quant  aux  documents  provenant  du  quai  d'Orsay 
ou  des  ambassades,  pour  intéressants  qu'ils  soient,  gardons-nous 
de  croire  qu'ils  traduisent  fidèlement  les  volontés  du  maître  de 
la  France,  qui  reste  isolé  au  milieu  d'un  peuple  de  fonctionnaires 
et  de  courtisans. 

Une  chose  néanmoins  est  claire  pour  qui  ne  s'arrête  pas  à  cer- 
taines apparences  selon  lesquelles  l'Empereur  sacrifierait  la 
France  à  la  politique  des  nationalités,  c'est  que  Napoléon  III 
veut,  passionnément,  la  grandeur  de  notre  pays.  A  l'inverse  de 
Louis-Philippe,  et  en  plein  accord  avec  les  instincts  profonds  du 
sentiment  national,  il  n'est  pas  satisfait  du  statut  que  1815 
a  imposé  à  la  plus  nombreuse  nation  de  l'Europe.  Dans  un  conti- 
nent habilement  divisé  par  la  guerre  de  Crimée  et  ses  suites,  il 
profite  de  la  rivalité  de  la  Grande-Bretagne  et  de  la  Russie,  du 
ressentiment  que  le  tsar  Alexandre  II  nourrit  à  l'égard  de  Fran- 
çois-.Joseph,  oublieux  des  services  que  la  discipline  moscovite 
lui  a  rendus  en  1849.  La  complicité  russe  permet  à  l'homme  des 
Tuileries  de  faire  en  1859  la  guerre  à  l'Autriche  sans  embraser 
l'Europe,  de  substituer  son  influence  à  celle  de  Vienne  dans  la 
péninsule  italienne,  puis,  en  1860,  d'acquérir  Nice  et  la  Savoie, 
12.000  kilomètres  carrés  et  660.000  habitants,  à  la  grande  colère 
des  Anglais  et  des  Suisses,  et  tout  cela  au  prix  d'une  campagne 
de  trois  semaines  !  Il  est  vrai  que  la  conséquence  de  cette  action 
est  de  constituer  au  delà  des  Alpes  un  royaume  d'Italie  qui  s'é- 
tend du  Piémont  à  la  Sicile,  alors  que  le  programme  d'avant  la 
guerre  comportait  seulement  la  formation  d'une  confédération 
de  plusieurs  Etats  sous  la  présidence  du  Pape  et  un  agrandisse- 
ment limité  de  la  monarchie  sarde.  De  cette  différence  entre  les 
buts  primitifs  et  les  résultats,  certains  ont  conclu  que  Napo- 
léon III  avait  été  le  jouet  des  ambitions  italiennes,  en  particulier 
de  celles  du  premier  ministre  piémontais,  le  comte  de  Cavour.  C'est 
trop  oublier  que  la  pensée  secrète  de  l'Empereur  ne  nous  est 
point  connue  et  qu'il  existe  une  grande  différence  entre  les  des- 


10  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

seins  profonds  de  cet  homme,  qui  furent  constants,  et  les  procé- 
dés d'exécution,  qui  varièrent  selon  les  circonstances.  Je  ne  cite- 
rai qu'un  exemple  à  l'appui  de  l'interprétation  que  je  propose  : 
lorsque,  par  une  entrevue  directe  avec  François-Joseph,  —  les 
dictateurs  affectionnent  ces  tête-à-tête,  —  Napoléon  III  met 
fin  à  Villafranca  à  la  guerre  d'Italie,  Cavour,  indigné  de  ne  pas 
avoir  obtenu  la  Vénétie  en  même  temps  que  la  Lombardie,  dé- 
missionne avec  éclat  ;  or,  un  an  plus  tard,  redevenu  ministre, 
l'unité  de  la  péninsule  presque  achevée,  il  reconnaît,  dans  une 
lettre  au  prince  Napoléon  qu'on  peut  croire  sincère,  que  la 
paix  n'a  pas  été  conclue  prématurément  et  que  l'Empereur  s'est 
montré  politique  clairvoyant  en  traitant,  sans  plus  courir  de  ris- 
ques, dès  que  l'essentiel  eût  été  obtenu. 

Lorsque,  — -  et  cela  se  reproduit  périodiquement,  —  1"  Italie 
doute  de  la  légitimité  de  nos  droits  sur  la  Savoie  et  sur  Nice,  en 
dépit  du  succès  éclatant  des  plébiscites  de  1860  (le  plébiscite 
niçois  étant  même  jugé  par  elle  trop  unanime  pour  correspon- 
dre à  une  réalité  dans  le  pays  de  Garibaldi),  lorsqu'elle  fait  par- 
tie d'un  système  diplomatique  hostile  à  nos  intérêts,  nous  som- 
mes tentés  de  penser  que  ce  serait  bien  commode  qu'il  n'y  eût 
à  nos  côtés  qu'une  péninsule  partagée  entre  sept  souverains.  C'est 
pure  naïveté.  Il  est  vrai  que,  dès  1860  et  surtout  plus  tard,  quand 
les  affaires  de  la  France  ont  mal  tourné,  une  école  d'hommes 
d'Etat  ou  d'historiens,  une  école  qu'on  peut  qualifier  d'orléaniste 
parce  qu'elle  compte  dans  ses  rangs  Thiers,  de  onze  ans  plus  âgé 
que  Napoléon  III,  aussi  bien  que  Pierre  de  la  Gorce,  mort  octo- 
génaire il  y  a  quelques  années,  a  tant  répété  que  l'Empereur  a 
commis  une  faute  capitale  en  intervenant  en  Italie  que  la  plupart 
des  Français  ont  fini  par  le  croire,  et  par  se  persuader  qu'en  sui- 
vant une  politique  à  la  Louis-Philippe,  —  celle-là  même  que  Thiers 
détestait  du  temps  de  Louis-Philippe,  avant  de  la  prôner  sous 
l'Empire,  —  nous  aurions  aujourd'hui  à  nos  côtés  une  Italie  divi- 
sée, incapable  d'agir  au  dehors,  particulièrement  dans  la  Médi- 
terranée qui,  en  dépit  des  Anglais  et  de  leur  Malte,  serait  un  lac 
français. 

Négligeons  pour  le  moment  le  fait  que  l'Italie  unitaire  nous  a 
rendu  service,  de  1915  à  1918,  pour  nous  borner  à  rappeler  qu'il 
n'est  point  démontré  que  la  prudence  et  l'abstention  suffisent  à 
garantir  à  ceux  qui  les  pratiquent  la  tranquillité  et  la  paix.  De 
récents  événements  le  prouvent.  Les  circonstances,  sous  le  Se- 
cond Empire,  ne  sont  plus  celles  qu'a  connues  la  Monarchie  de 
Juillet.  Il  n'est  pas  sûr  que  le  Roi-Citoyen  lui-même  ne  serait  pas 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  11 

séduit  par  les  perspectives  qu'offre  à  Napoléon  III  l'état  de  divi- 
sion de  l'Europe,  la  ruine  de  cette  coalition  de  1815  qui  s'était 
retrouvée  intacte  en  1840  et  qu'on  n'avait  pu  dissoudre,  en  1830, 
qu'en  acceptant  la  solution  anglaise  de  la  question  belge.  D'autre 
part,  Louis-Philippe  avait  régné  en  un  temps  où  le  problème  de  l'u- 
nité allemande  et  de  l'unité  italienne  ne  se  posait  pas  avec  acuité. 
L'Empereur  n'a  pas  cette  chance.  Or  les  grands  mouvements 
nationaux  constituent  un  terrain  où  la  diplomatie  traditionnelle 
risque  fort  de  s'enliser.  Ouant  à  penser  qu'il  appartenait  au  gou- 
vernement français,  quel  qu'il  fût,  d'empêcher  ces  mouvements 
de  devenir  des  forces  politiques,  c'est  partager  l'illusion  de  ceux 
qui  ont  cru,  jadis,  que  rien  dans  le  monde  ne  se  faisait  que  par 
notre  pays. 

Un  courant  puissant  et  profond  portait  les  Italiens  à  s'unir, 
et  ils  avaient  failli  y  parvenir  en  1848  sans  notre  concours.  Si 
nous  étions  restés  sur  la  réserve,  qui  sait  s'ils  n'auraient  pas  trouvé 
pour  bouter  dehors  les  habits  blancs  autrichiens,  d'autres  appuis 
que  le  nôtre,  celui  d'une  Angleterre  hostile  à  nos  rêves  d'hégé- 
monie méditerranéenne,  celui  de  la  Russie,  celui  de  la  Prusse  qui 
devint  avec  Bismarck  le  champion  d'un  nationalisme  allemand 
hostile  aux  Habsbourgs  ?  D'autre  part,  le  seul  moyen  d'obtenir 
Nice  et  la  Savoie,  c'était  probablement  d'aider  la  dynastie  qui 
les  possédait  à  trouver  sa  grandeur  à  l'est  des  Alpes,  et  l'on 
s'étonne  de  voir  cette  vérité  presque  constamment  passée  sous 
silence  par  ceux  qui  aiment  à  évoquer  «  les  quarante  rois  qui,  en 
mille  ans,  firent  la  France  »,  en  acceptant  tout  de  même  de  cou- 
rir quelques  risques.  Je  sais  qu'on  a  dit  que  pour  l'Empereur, 
l'unité  italienne  était  l'essentiel,  l'accroissement  du  territoire 
national  l'accessoire.  C'est  ce  point  de  vue  qui  permettait  à  M,  de 
la  Gorce,  dans  ce  Napoléon  III  et  sa  politique  qui  fut  son  testa- 
ment d'historien,  de  ne  parler  de  la  Savoie  qu'incidemment,  à 
propos  du  mécontentement  de  Palmerston,  et  de  ne  pas  mention- 
ner Nice.  Je  note  seulement  que  Victor-Emmanuel  semble  avoir 
pensé,  au  contraire,  que  l'acquisition  de  la  frontière  des  Alpes 
était  l'objectif  principal  de  son  allié,  dont  l'attitude  en  face  du 
problème  italien  commença  à  vaciller  dès  que  ses  plans  d'an- 
nexion eurent  été  réalisés,  comme  si  l'existence  d'ambitions  ma- 
térielles eût  été  la  condition  de  sa  fermeté.  On  ne  peut  s'empêcher 
d'estimer  que  ceux  qui  condamnent  sans  appel  Napoléon  III  at- 
tachent bien  peu  de  prix  à  deux  de  nos  provinces.  Voit-on  quelle 
serait  la  situation  de  la  France  si  l'Italie,  unifiée  sans  avoir  dû 
s'acquitter  d'un  «  pourboire  »,  était  installée  sur  le  Rhône,  de  Ge- 


12  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

nève  à  l'ouest  de  Chambéry,  et  sur  le  Var  ?  La  Bresse  et  le  Bu- 
gey,  perdus  par  la  maison  de  Savoie  au  temps  de  Henri  IV,  se- 
raient peut-être  l'objet  de  ses  revendications  !  Enfin  n'oublions 
pas  que  l'Empereur  ne  pouvait  deviner  que  le  pays  dont  il  aidait 
à  l'unification  aurait  un  jour  plus  d'habitants  que  la  France, 
par  la  faute  des  Français  chez  qui  la  natalité  deviendra  trop  fai- 
ble. Au  cours  des  dernières  années  du  Second  Empire,  Prévost- 
Paradol  croyait  encore  que  nous  établirions  des  millions  de  nos 
fils  en  Afrique  du  Nord.  Napoléon  III  était  donc  excusable  de 
ne  pas  attacher  d'importance  à  quelques  statistiques  déjà  inquié- 
tantes, à  croire  à  l'avenir  démographique  de  son  pays.  Notons 
encore  qu'entre  sa  dynastie  et  celle  de  Victor-Emmanuel,  il  y 
avait  des  liens  qui  ont  perdu  toute  efficacité  le  4  septembre  1870, 
et  que  l'Empire  n'est  pas  responsable  de  l'occupation  de  Tunis. 
Nous  aurons  ainsi  devant  nous  les  éléments  d'une  juste  apprécia- 
tion de  la  politique  impériale,  dont  les  fautes  incontestables  sont 
postérieures  à  la  réalisation  de  l'unité  italienne. 

Il  va  de  soi  qu'en  1S60  cette  politique  est  très  diversement  ju- 
gée. Elle  a  ses  partisans,  les  purs  bonapartistes,  en  minorité  dans 
les  classes  instruites,  les  Bépublicains  qui,  quoique  indignés  de 
ce  qu'un  homme  si  proche  d'eux  par  la  pensée  se  soit  passé  de 
leur  intermédiaire  pour  atteindre  les  masses,  savent  à  quel  cou- 
rant national  répond  la  campagne  d'Italie.  Elle  a  ses  adversaires, 
les  orléanistes  qui  en  1848  avaient  cru  aider  à  l'élection  d'un  prési- 
dent intérimaire  à  qui  un  de  leurs  princes  succéderait,  les  finan- 
ciers et  les  bourgeois  attentifs  au  cours  de  la  rente,  les  diploma- 
tes élevés  dans  les  traditions  de  prudence  de  la  Carrière,  et  par- 
dessus tout  le  clergé  et  la  partie  proprem-ent  cléricale  des  catho- 
liques français,  qui  voient  avec  douleur  l'invasion  et  l'annexion 
de  la  Romagne,  des  Marches,  de  l'Ombrie,  ces  terres  pontificales 
qui  se  donnent  à  l'Italie  nouvelle  comme  le  ferait  Rome  si  les 
soldats  de  Napoléon  III  n'y  montaient  pas  la  garde  depuis  1849. 
C'est  précisément  la  présence  des  troupiers  en  pantalons  rouges 
dans  la  capitale  naturelle  de  l'Italie  nouvelle  qui  complique  le 
problème.  Il  serait  vite  résolu siPie  IX  acceptait  une  des  solutions 
que  l'Empereur  avait  envisagées  dans  l'illusion  que  le  Saint- 
Siège  s'inclinerait  devant  l'inévitable,  que  certains  cardinaux 
mettraient  en  avant,  s'ils  l'osaient,  que  même  le  cardinal-secré- 
taire d'Etat,  Antonelli,  se  hasarderait  peut-être  à  proposer 
s'il  ne  les  savait  toutes  condamnées  d'avance.  De  ces  solutions, 
celle  qui  consiste  à  maintenir  le  pouvoir  temporel,  mais  dans  un 
cadre  minuscule,  sera  acceptée  des  mains  de  Mussolini  par  le  qua- 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  13 

trièrae  successeur  de  Pie  IX.  Je  n'ai  pas  qualité  pour  dire  lequel 
des  deux  Pontifes  a  eu  raison,  de  celui  qui  jugeait  que  son  indé- 
pendance spirituelle  ne  serait  assurée  que  par  la  possession  d'un 
véritable  Etat,  peuplé  de  700.000  habitants,  ou  de  celui  qui  se 
contente  de  la  Cité  du  Vatican,  dotée  d'une  gare  et  d'un  poste  de 
radio,  mais  bien  plus  exiguë  que  ces  quartiers  de  la  rive  droite  du 
Tibre  dont  un  adversaire  du  pouvoir  temporel,  le  prince  Napo- 
léon, voulait  assurer  la  possession  au  Saint-Siège.  Disons  seule- 
ment que  Napoléon  III  eût  été  fort  aise  de  n'avoir  à  protéger 
qu'un  Pape  aussi  peu  exigeant,  et  n'oublions  pas  que  la  coha- 
bitation du  chef  d'une  église  universelle  et  du  Duce  d'un  Etat 
totalitaire  pose  de  graves  problèmes.  Le  monde  catholique  serait 
tout  de  même  étonné  d'avoir  un  jour  à  sa  tête  des  cardinaux  for- 
més dans  leur  jeunesse  selon  les  méthodes  fascistes,  des  cardinaux 
qui  auraient  été  balillas  et  avanguardistes  !  Oue  l'indication  de 
cette  hypothèse  nous  empêche  de  sourire  de  l'obstination  de 
Pie  IX. 

Napoléon  III,  il  est  vrai,  pourrait  passer  outre  aux  récrimina- 
tions du  Souverain  Pontife,  retirer  ses  troupes  de  Rome,  ainsi 
que  semble  l'envisager  Thouvenel,  ministre  des  Affaires  étran- 
gères de  1860  à  1862.  Mais  il  lui  faudrait  désavouer  la  politique 
qu'il  a  suivie  en  1849  quand,  président  de  la  République,  il  a  ra- 
mené le  Pape  dans  sa  capitale.  Le  désaveu,  d'ailleurs,  serait  plus 
apparent  que  réel,  car  les  circonstances  ont  changé  depuis  qu'à 
défaut  dune  intervention  française  ne  risque  plus  de  se  produire 
une  intervention  autrichienne.  La  solution  radicale  de  la  ques- 
tion romaine,  le  prince  Napoléon  la  conseille  à  l'Empereur,  d'a- 
bord parce  qu'il  pense  que  le  césarisme  doit  être  autre  chose  que 
la  Monarchie  Très  Chrétienne,  puis  parce  que  ses  sympathies  pour 
la  cause  italienne  lui  ont  valu  d'épouser  la  fille  de  Victor-Emma- 
nuel, Clotilde.  C'est  un  mariage  mal  assorti,  qui  unit  une  pieuse 
princesse  de  seize  ans  et  un  quadragénaire  d'esprit  très  libre,  de 
mœurs  également  libres.  Mais  le  gendre  et  le  beau-père  s'esti- 
ment. Ni  l'un  ni  l'autre  ne  supporte  l'étiquette  et  les  conventions 
des  cours.  J'entends  encore  certain  moine  de  l'abbaye  d'Haute- 
combe,  un  des  Saint-Denis  de  la  maison  de  Savoie,  dire  en  mon- 
trant le  portrait  de  Victor-Emmanuel,  cet  homme  rude,  robuste, 
au  système  pileux  prodigieusement  développé  :  «  On  a  dû  le  chan- 
ger dans  le  berceau  »,  tant  il  contraste  avec  la  lignée  correcte  et 
glabre  des  Charles-Félix  et  des  Charles-Albert.  C'est  un  gaillard 
à  la  Henri  IV  que  ce  roi  «  galantuomo  «  qui  ne  peut  manger  en 
public,  tant  ses  manières  sont  simples,  et  qui  se  réfugie  dans  un 


14  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

chalet  de  montagne  pour  lire,  après  la  chasse,  des  romans  lestes 
spécialement  composés,  en  français,  à  son  intention.  Bien  souvent 
le  prince  Napoléon  lui  sert  d'intermédiaire  auprès  de  l'Empe- 
reur, même  pour  des  affaires  privées  comme  en  témoigne  une 
curieuse  lettre  datée  du  22  février  1859  :  «  Tu  sais  ce  que  je  t'ai 
dit  à  l'égard  de  la  dame  qui  me  regarde...  Je  ne  sais  plus  com- 
ment la  tenir,  elle  veut  se  tuer  ou  se  battre  avec  quelqu'un...  Si 
tu  n'en  as  pas  parlé  à  l'Empereur,  parle-lui-en.  Et  dis-lui  comme 
je  t'ai  dit  :  qu'une  parole  d'honneur  me  lie  à  cette  femme...  Dis- 
lui  que  je  réponds  sur  mon  honneur  de  la  pureté  de  sa  vie,  et  nous 
n'avons  eu  qu'un  défaut,  c'est  de  nous  aimer  à  la  folie  pendant 
douze  années  (dont  huit  sont  antérieures  au  veuvage  du  roi)  ». 
On  voit  que  le  prince  Napoléon  est  bien  placé  pour  intervenir  en 
faveur  de  la  cause  de  Rome  capitale.  Il  est  lié  avec  l'Empereur, 
son  aîné  de  quatorze  ans,  par  maints  souvenirs  de  jeunesse,  ne 
fût-ce  que  par  ce  voyage  en  Ecosse  au  cours  duquel  la  légende 
veut  que  Louis-Napoléon,  somnolent  dans  un  compartiment  de 
chemin  de  fer,  ait  vu  l'actrice  Rachel,  qu'il  avait  emmenée,  s'ap- 
procher fort  près  de  son  jeune  cousin,  et  ait  refermé  les  yeux.  Cette 
anecdote  symbolise  les  rapports  des  deux  hommes,  la  débonnai- 
reté  de  l'Empereur  excusant  les  incartades  privées  et  politiques 
de  son  cousin.  En  dépit  de  tendances  parfois  divergentes,  l'un 
aimant  jouer  au  protecteur  de  l'ordre  et  de  la  religion,  l'autre  à 
l'ami  éclairé  de  la  libre  démocratie,  les  deux  Napoléon  se  com- 
prennent souvent.  Celui  qui  détient  le  pouvoir  ne  se  décide  pour- 
tant pas  à  résoudre  la  question  romaine  d'un  coup.  Il  préfère  ter- 
giverser. 

Or,  après  1860,  les  hésitations  impériales  sur  le  terrain  italien 
sont  contemporaines  d'autres  hésitations  sur  le  terrain  de  la  po- 
litique intérieure.  Le  régime  devient  moins  dictatorial.  On  a  sou- 
vent dit  que  cette  évolution  était  inévitable  en  raison  des  alar- 
mes du  parti  catholique  et  du  mécontentement  de  certains  in- 
dustriels frappés  par  les  tendances  libre-échangistes  du  traité  de 
commerce  franco-anglais  de  1860.  C'est  raisonner  comme  si  l'Em- 
pire avait  été  un  de  ces  ministères  parlementaires  qui  cherchent 
une  majorité  de  rechange.  On  ne  peut  nier  qu'il  y  ait  eu  une  cer- 
taine désaffection  à  l'égard  du  régime  dans  des  milieux  qui  lui 
avaient  été  entièrement  acquis.  Mais  un  jour  viendra  où,  alors 
que  le  fascisme  semblait  vaciller  après  l'assassinat  du  chef  socia- 
liste Matteoti,  le  Duce  se  raidira,  sur  les  conseils,  dit-on,  de  Fa- 
rinacci,  et  refoulera  les  courants  favorables  au  parlementarisme. 
Au  lendemain  de  la  guerre  d'Italie,  rien  n'empêche  Napoléon  III 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  15 

de  se  raidir,  lui  aussi.  Il  a  tout,  délai  de  trois  ans  avant  les  élec- 
tions, fonctionnaires  disciplinés,  prestige  dû  au  succès  des  expé- 
ditions, d'inspiration  catholique,  de  Syrie  et  de  Chine,  et  l'oppo- 
sition n'a  pas  encore  pris  conscience  de  son  avenir.  Le  clergé  ne 
peut  méconnaître  que  si  la  politique  impériale  menace  le  pouvoir 
temporel  du  Pape,  elle  est  favorable  aux  intérêts  religieux  à  l'in- 
rieur  de  la  France.  II  ne  peut  s'allier  aux  républicains,  dont  les 
tendances  laïques,  antiromaines,  s'accentuent.  S'il  est  des  pré- 
lats batailleurs,  l'évêque  de  Nancy,  Mgr  Darboy,  qui  va  deve- 
nir en  186.3  archevêque  de  Paris,  est  acquis  d'avance  à  ce  que  dé- 
cidera le  souverain.  Quant  au  supérieur  général  des  Lazaristes, 
l'abbé  Etienne,  il  dit  à  Thouvenel  que  le  pouvoir  temporel  «  est 
un  boulet  dont  il  désire  voir  rompre  la  chaîne  ».  Le  monde  des 
affaires,  de  son  côté,  ne  peut  aller  au-devant  d'une  révolution. 
Si  Napoléon  III  jette  du  lest,  ce  n'est  donc  pas  qu'il  y  soit  obligé. 
Les  causes  de  son  évolution  sont  en  lui-même,  et  probablement 
dans  la  secrète  fatigue  d'un  homme  de  cinquante  ans  qui  a  abusé 
de  la  vie  plus  que  dans  le  souvenir  d'une  vague  promesse  de  cou- 
ronner un  jour  !e  régime  par  la  liberté.  L'exercice  de  la  dicta- 
ture exige  une  vigueur  intellectuelle  et  physique  qui  résiste  plus 
ou  moins  bien  aux  assauts  de  l'âge,  et  l'empereur  des  Français 
vieillit  prématurément.  Au  lieu  de  persévérer  dans  la  voie 
autoritaire,  antiparlementaire,  qui  lui  a  réussi  et  que  les  masses 
semblent  accepter,  il  fait  des  concessions. 

Pour  ne  pas  évoluer  et  pour  trancher  le  nœud  gordien  de  la 
question  romaine,  il  faudrait,  d'ailleurs,  que  l'Empire  sache  se 
définir  plus  clairement  qu'il  ne  le  fait.  Dans  son  essence,  le  cé- 
sarisme,  appuyé  par  les  plébiscites,  vainqueur  des  grands  bour- 
geois orléanistes,  des  aristocrates  légitimistes  plus  que  des  ré- 
publicains, est  une  démocratie  autoritaire,  une  pâle  préface  du 
national-socialisme.  Tout  pour  le  peuple,  rien  par  le  peuple.  Mus- 
solini et  Hitler  se  vantent  quand  ils  prétendent  avoir  inventé 
une  formule  absolument  neuve.  Le  véritable  esprit  du  régime,  on 
le  trouve  dans  tel  discours  du  baron  Haussmann,  dirigé  contre 
des  bourgeois  qui  ont  protesté  lors  de  la  démolition  de  leurs  mai- 
sons :  «  On  conçoit  que  ces  personnes,  peu  familiarisées  avec  les 
dures  nécessités  de  la  vie,  aient  éprouvé  en  matière  d'expropria- 
tion une  surprise  désagréable  de  se  trouver  atteintes  par  la  rè- 
gle démocratique  de  l'égalité  de  tous  devant  la  loi  ;  mais  que 
leurs  doléances  aient  trouvé  des  échos  passionnés  parmi  ceux  qui 
se  prétendent  hbéraux,  c'est  un  fait  que  l'intention  systématique 
de  contredire  tous  les  actes  de  l'administration  suffit  ù  peine  à 


16  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

expliquer  ».  Mais  ce  ton,  on  le  rencontre  trop  rarement,  et  cela 
tient  à  l'absence,  autour  de  Napoléon  III,  d'une  équipe  analogue 
à  l'équipe  fasciste  ou  à  l'équipe  nazi  qui  entourent  les  dictateurs 
du  xx^  siècle.  Gomment,  dans  ces  conditions,  un  régime  pourrait- 
il  demeurer  dans  sa  ligne,  ne  pas  dévier  vers  l'imitation  d'autres 
systèmes.  La  royauté  du  drapeau  blanc  a  eu  ses  vertus,  la  mo- 
narchie parlementaire  de  Juillet  a  eu  les  siennes,  mais  l'Empire 
n'avait  pas  été  créé  pour  marcher  sur  leurs  traces. 

Dans  l'entourage  de  Napoléon  III,  il  y  a  bien  un  homme  qui 
est  un  pur  impérialiste,  c'est  Persigny.  Malheureux  Persigny, 
qui  fait  devant  l'Histoire  figure  assez  ridicule.  Ses  mémoires  sont 
pourtant  bien  intéressants.  C'est  le  fidèle  des  mauvais  jours,  qui 
croit  à  l'avenir  de  l'union  des  idées  d'autorité  et  de  démocratie. 
Il  y  croit  si  bien  qu'un  jour  de  1862,  s'entretenant  avec  Bismarck, 
à  la  veille  d'assumer  les  charges  du  pouvoir,  du  conflit  consti- 
tutionnel qui  a  éclaté  à  Berlin,  il  lui  dit  :  «  Résistez  à  la  Chambre, 
renvoyez-la  une  fois,  deux  fois,  trois  fois  sans  vous  en  inquiéter  ; 
mais  ayez  toujours  votre  armée  préparée  pour  la  lutte...  Lors- 
qu'on vous  saura  si  bien  préparés,  si  résolus,  -i  déterminés,  la 
Chambre  s'épuisera  en  paroles,  en  vaines  protestations,  mais 
personne  n'osera  descendre  dans  la  rue  ».  Peu  après,  Bismarck 
met  à  profit  les  conseils  de  ce  spécialiste  du  gouvernement  auto- 
ritaire qu'est  Persigny,  et  cinq  ans  plus  tard,  il  lui  dira  :  «  Eh  bien  ! 
n'ai-je  pas  bien  suivi  vos  leçons  ?  —  Oui,  répondit  son  interlocti- 
teur  mais  je  dois  reconnaître  que  l'élève  a  singulièrement  surpassé 
le  maître.  »  Mais  dans  les  années  qui  suivent  la  guerre  d'Italie,  co 
n'est  plus  Persigny  quia  l'oreille  de  l'Empereur,  quoiqu'il  soit  une 
seconde  fois  ministre  de  l'Intérieur  de  1860  à  1863, mais  plutôt 
Walewski,  Morny.  Délaissant  l'impérialiste  de  la  veille, d'ailleurs 
paradoxalement  partisan  du  maintien  «  éternel  »  des  troupes 
françaises  à  Rome,  Napoléon  III  lui  préfère  des  ralliés.  Et  dans 
un  autre  courant  d'idées,  il  y  a  l'Impératrice. 

Sur  Walewski,  on  peut  être  bref.  Représentant  typique  de  l'es- 
prit de  la  Carrière  et  d'un  certain  conservatisme  libéral  qui  n'est 
en  rien  dans  le  ton  du  césarisme,  le  fils  de  Napoléon  I^^"  n'a  ni  les 
idées  ni  le  caractère  de  son  père.  Cet  homme  sympathique  n'oc- 
cupe pas,  d'ailleurs,  le  devant  de  la  scène,  et  le  principal  inspira- 
teur, du  glissement  accompli  le  24  novembre  1860,  c'est  Morny, 
le  demi-frère  de  Napoléon  III, le  petit-fils  de  Talleyrand,  et  comme 
son  grand-père  homme  d'argent  et  de  plaisir.  En  dépit  d'un  li- 
vre de  Marcel  Boulenger,  on  ne  peut  oublier  qu'il  n'est  pas  seule- 
ment le  créateur  de  Deauville.  C'est  aussi  le  partisan  probable- 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  17 

ment  intéressé  de  l'expédition  du  Mexique,  le  protecteur  de  Mi- 
rés, ce  Stavisky  de  1864.  Président  du  Corps  législatif,  il  l'utilise, 
dit  le  solide  économiste  qu'était  JMichel  Chevalier,  pour  se  rendre 
indispensable.  Il  accorde  ses  faveurs  aux  meneurs  de  l'opposition, 
Jules  Favre,  Picard,  parce  qu'il  craint  leurs  allusions  à  ses  opé- 
rations financières.  «  Du  moment  qu'un  homme  était  un  coquin 
plus  ou  moins  déshonoré, ajoute  Chevalier,  Morny  se  sentait  attiré 
vers  lui,  un  pacte  se  faisait  entre  eux.  »  Et  l'Empereur,  qui  l'aime, 
avoue  parfois  qu'il  est  «  le  fléau  de  son  gouvernement  ».  C'est  cet 
ancien  orléaniste  d'affaires  qui  prône,  plus  ou  moins  sincèrement, 
la  nécessité  de  mettre  fin  au  système  césarien.  Je  suis  loin  de  mé- 
connaître la  valeur  de  la  tradition  parlementaire,  à  la  fois  pru- 
dente et  libérale,  mais  il  est  permis  de  penser  que  ce  n'était  pas 
à  un  Bonaparte  de  chausser,  on  ne  peut  dire  les  bottes,  mais  les 
pantoufles  de  Louis-Philippe.  Les  positions  fausses  sont  dange- 
reuses en  politique,  et  de  celle-ci  la  France  a  souffert. 

Non  moins  fausse  est,  après  cette  année  1859  où  elle  sïntro- 
duit  dans  la  direction  de  l'Etat  en  assistant  aux  conseils  des  mi- 
nistres, la  position  de  l'impératrice  Eugénie.  On  a  beaucoup  vanté 
son  énergie,  sa  capacité  de  s'intéresser  à  tout  jusque  dans  la 
plus  extrême  vieillesse.  Mais  au  lendemain  de  la  guerre  d'Italie, 
cette  femme  de  tête,  qui  utilise  les  galanteries  de  son  mari  pour 
grandir  son  rôle  politique,  est  un  conseiller  dangereux,  parce 
qu'elle  ne  sent  pas  ce  que  doit  être  le  césarisme,  parce  qu'elle  ne 
comprend  pas  l'importance  de  la  question  romaine  pour  l'ave- 
nir des  relations  franco-italiennes.  Il  est  vrai  que  le  duc  de  Gra- 
mont,  notre  ambassadeur  auprès  du  Saint-Siège  jusqu'en  1861, 
n'y  voit  pas  plus  clair  :  ne  dit-il  pas  que  le  zèle  unitaire  des  Ita- 
liens n'est  qu'une  invention  de  Cavour,  que  les  Romains  ne  cher- 
chent qu'à  extorquer  des  pourboires  aux  touristes,  à  vivre  des 
miettes  des  cardinaux,  que  la  ville  des  Césars  ne  demande  qu'à 
rester  hors  de  la  grande  Italie.  C'est  prendre  des  apparences  pour 
des  réalités,  comme  le  feront,  avant  le  11  mars  1938,  ceux  qui 
croiront  les  Viennois  destinés  à  toujours  jouer  une  opérette 
dans  un  Etat  croupion.  Très  attachée  au  pouvoir  temporel,  très 
hostile  au  prince  Napoléon,  qui  ne  la  ménage  pas  dans  ses  propos, 
l'Impératrice  est,  d'autre  part,  pour  un  régime  fort,  mais  ce  ré- 
gime, elle  l'identifie  avec  la  monarchie  de  droit  divin  plutôt  qu'avec 
l'empire  plébiscitaire.  Elle  eût  fait  une  belle  reine  de  France, 
brillante  autant  que  Marie-Antoinette,  et  plus  qu'elle  à  l'abri  de 
toute  aventure  galante.  Faite  pour  la  vie  de  cour,  et  obligée  par 
la    bouderie  du  faubourg  Saint-Germain  de  se  contenter  d'une 


18  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

cour  de  fonctionnaires,  de  rares  transfuges  et  de  riches  étrangers 
plus  ou  moins  titrés,  elle  ne  comprend  pas  que  tous  ces  accessoires 
sont  inutiles  à  l'Empire.  Il  est  vrai  que  ni  Napoléon  1er  ^i  g^^ 
neveu  ne  sentirent  à  quel  point  ils  se  trompaient  en  repre- 
nant les  apparences  de  la  royauté.  L'Empire  pourrait  être  quel- 
que chose  de  romain,  et  presque  de  Spartiate.  Qu'on  en  est  loin 
dès  le  sacre  du  2  décembre  1804!  Qu'on  en  est  loin  à  Compiègne, 
entre  les  chasses  où  Napoléon  III  revêt  un  habit  Louis  XV  et  les 
charades  de  Mérimée. 

Le  résultat  de  tout  ceci,  c'est  que  les  troupes  françaises  restent 
à  Rome,  et  que  l'Italie  des  Ricasoli  et  des  Rattazzi,  successeurs 
de  Cavour  mort  au  printemps  de  1861,  parallèle  à  celle  des  Maz- 
zini  et  des  Garibaldi,  n'est  pas  aussi  dévouée  à  notre  cause  qu'elle 
aurait  pu  l'être.  Elle  est  suspecte  d'intriguer  en  Orient,  pour  sus- 
citer une  nouvelle  crise  qui  opposera  la  Russie  à  l'Autriche  et  lui 
permettra  d'avoir  sa  capitale  en  même  temps  que  la  Vénétie.  Elle 
cherche  d'autres  appuis  que  le  nôtre, et  d'abord  celui  del'Angle- 
terre,  nation  protestante  que  le  pouvoir  temporel  n'embarrasse 
pas.  A  l'intérieur,  à  l'extérieur,  faute  d'avoir  été  logique  avec 
lui-même,  l'Empereur  entre  dans  l'ère  des  compromis,  des  demi- 
mesures.  Il  n'abandonne  pourtant  pas  ses  rêves  d'expansion  fran- 
çaise, et    l'expédition  du  Mexique  en   est    la    preuve.  Puis,  aux 
alentours  du  l^r  mars  1863,  les  troubles  de  Pologne  lui  semblent 
l'occasion  d'une  action  digne  d'un  Bonaparte.  S'échappant  du 
train  fastidieux  des  affaires  courantes,  récriminations  du    Pape, 
revendications  italiennes,  il  offre  son  alliance  à  l'Autriche,  ce  qui 
prouve  qu'il  n'a  pas  de  préventions  contre  les  Habsbourgs,  à  con- 
dition que  ceux-ci  acceptent  de  suivre  sa  politique.  S'unir  à  l'en- 
nemi de  la  veille,  c'est  de  la  grande  diplomatie,  et    l'Empereur 
y  est  parvenu  une  fois  déjà,  en  s'associant  à  la  Russie,  dont  il  ne 
voit  plus  présentement  d'avantages  à  espérer,  après  l'avoir  vain- 
cue. A  vous,  dit-il  à  Metternich,  l'Orient,  le  Danube  ;  à  moi  la 
prépondérance  en  Italie,  la  reconstitution  de  la  Pologne,  et,  com- 
me le  profit  immédiat  de  la  France  ne  perd  jamais  ses  droits  avec 
lui,  à  moi  la  rive  gauche  du  Rhin,  voire  la  moitié  méridionale  de 
la  Belgique,  avec  Bruxelles,  si  l'Angleterre  y  consent  et  s'établit 
à  Anvers.  Ajoutons  qu'en  l'occurrence.  Napoléon  Illne  distingue 
pas  assez  le  profit  de  la  France  d'avec  son  intérêt.  L'Impératrice, 
enthousiasmée  par  un  programme  qui  semble  restituer  les  Deux- 
Siciles  aux  Bourbons  et  arrondir  les  Etats  de  l'Eglise,  l'expose 
avec  plus  de  chaleur  encore  au  prince  de  Metternich.  L'alhance 
autrichienne,  c'est  son  idéal,  et  elle  n'aperçoit  pas  qu'il  est  des 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  19 

plus  douteux  que  son  mari  soit  réellement  disposé  à  sacrifier  l'u- 
nité italienne.  Si  le  gouvernement  autrichien  avait  à  sa  tête  un 
joueur  à  la  Cavour,  passionné  sous  les  dehors  placides  d'un  no- 
taire de  Labiche,  «  l'homme  extraordinaire  »  qui  règne  à  Paris 
serait  suivi.  Il  va  de  soi  qu'il  ne  l'est  pas.  L'Autriche  a  bien  mon- 
tré, en  1855,  qu'elle  accepterait  l'alliance  française,  mais  à  condi- 
tion que  son  but  fût  le  maintien  du  statut  européen.  Or  les  dic- 
tateurs n'aiment  pas  signer  d'accords  diplomatiques  dépourvus 
de  signification  positive  !  On  se  défie  trop,  à  Vienne,  du  «  grand 
maître  des  révolutions  »  pour  conclure  «  la  liaison  étroite  et  pas- 
sionnée »  qu'il  propose  en  couvrant  son  argumentation  «  d'un 
voile  de  conservatisme  ».  Il  ne  reste  à  l'Impératrice  qu'à  écrire 
H  Metternich  :  «  Voyages  autour  du  monde  —  rêves  et  chimères, 
voilà  ce  qu'il  restera  :  un  train  de  plaisir  parti  trop  toi  et  un  autre 
parti  trop  lard  sans  station  intermédiaire  et  sans  point  de  jonc- 
tion. Et  pourtant  quand  on  pense  à  tout  ce  qu'il  y  a  de  grand  — 
de  pratique  même,  à  ce  rêve  éveillé  que  nous  avons  fait  ensemble, 
il  me  prend  envie  de  pleurer  et  de  me  casser  la  tête  contre  le  mur.» 
Et  l'on  retombe  dans  les  petites  difficultés  quotidiennes  d'un  ré- 
gime qui  hésite,  d'un  régime  qui,  né  de  l'antiparlementarisme, 
né  de  l'idée  qu'un  homme  doit  incarner  les  grands  courants  na- 
tionaux et  s'appuyer  sans  intermédiaires  sur  les  masses,  s'ap- 
prête à  laisser  les  discours  de  Thiers  devenir  pour  une  grande  par- 
tie de  l'opinion  un  évangile  contraire  à  celui  de  Sainte-Hélène. 

(A  suivre.) 


Le  roman  de  Gœthe 
et  le  roman  romantique 

par  René  GUIGNARD, 

Professeur  à  V Université  d'Alger, 


I 

Wilhelna  Meister  et  Henri  d'Ofterdingen. 

Dès  le  mois  de  janvier  1797,  Novalis  songeait  à  écrire  un  compte 
rendu  de  Wilhelm  Meister  dont  le  dernier  volume  était  paru  en 
octobre  1796.  A  l'admiration  pour  l'auteur  s'ajoutait  alors 
l'affection  pour  l'homme  ;  il  écrivait  en  effet,  le  14  avril  1797, 
à  Woltmann  :  «  L'attachement  de  Gœthe  pour  l'image  sublime 
de  Sophie  me  l'a  rendu  plus  cher  que  tous  ses  chefs-d'œuvre. 
Maintenant  je  l'aime  vraiment,  il  appartient  à  mon  cœur.  Je  ne 
vous  cache  pas  que  je  ne  pourrais  pas  le  considérer  comme 
l'apôtre  du  beau,  si  cette  image  seule  ne  l'avait  pas  ému.  » 
Et  quatre  jours  plus  tard  commence  dans  son  Journal  une 
longue  série  de  mentions  de  Wilhelm  Meister,  dont  il  applique 
la  philosophie  à  sa  propre  existence,  tandis  qu'il  travaille  à 
son  compte  rendu.  Mais  bientôt  il  s'arrête  :  il  juge  que  la  tâche 
le  dépasse,  que  beaucoup  de  notions  dont  il  aurait  besoin  lui 
manquent  ;  de  plus,  il  sait  que  Frédéric  Schlegel  prépare  de  son 
côté  un  compte  rendu  du  roman,  et  il  ne  veut  pas  que  leurs  tra- 
vaux fassent  double  emploi. 

D'autre  part,  son  admiration  pour  la  philosophie  de  Wilhelm 
Meister  diminue.  Sa  critique  se  précise  dans  un  fragment  remon- 
tant à  1799  ou  1800,  et  elle  devient  très  vive  dans  un  fragment 
daté  du  1er  février  1800,  et  dans  une  lettre  à  Tieck  du  23  fé- 
vrier 1800.  Il  déclare  dans  cette  lettre,  après  avoir  indiqué  les  points 
principaux  sur  lesquels  il  est  en  complet  désaccord  avec  Gœthe, 
que  si  le  Journal  littéraire  d'Iéna  n'était  pas  détestable,  il  lui 
enverrait  un  compte  rendu  de  Wilhelm  Meister  qui  serait  à  tous 
points  de  vue  la  contre-partie  de  celui  de  Frédéric  Schlegel. 

A  cette  époque,  Novalis  travaille  assidûment  à  son  propre 
roman  Henri   d'Ofterdingen,    dont  il    compte  publier  le  premier 


LE  ROMAN  DE  GŒTHE  ET  LE  ROMAN  ROMANTIQUE     21 

volume  à  Pâques.  C'est  la  première  fois    qu'il  réalise  une  œuvre 
de  grande  envergure. 

On  sait  par  les  lettres  d'Auguste-Guillaume  Schlegel  à  Tieck 
que  Novalis  tenait  beaucoup  à  ce  que  son  roman  fût  publié  dans 
le  même  format  et  avec  les  mêmes  caractères  que  Wilhelm  Meis- 
ter  ;  certains  critiques  ont  vu  là  une  intention  de  polémique,  et 
ont  supposé  que  Novalis  voulait  marquer  ainsi  que  son  œuvre 
était  la  contre-partie  de  celle  de  Gœthe.  En  réalité,  la  lettre  d'Au- 
guste-Guillaume Schlegel,  du  10  juillet  1801,  précise  que  Novalis 
avait  fait  ce  choix  pour  des  raisons  esthétiques,  et  pour  que  le 
livre  se  présentât  sous  le  même  aspect  que  Wilhelm  Meisler, 
Slernbald,  les  Effusions  d'un  frère  lai  ami  des  aris  et  les  Fantai- 
sies sur  Vari  :  cette  énumération  exclut  toute  intention  polé- 
mique. Jamais  d'ailleurs  le  poète  n'a  exprimé  directement  une 
telle  intention  à  propos  de  Henri  d'Oflerdingen.  Dans  sa  lettre 
du  23  février  1800  à  Tieck,  il  dit  qu'il  s'est  inspiré  de  Slernbald, 
mais  non  que  son  roman  est  une  réponse  à  celui  de  Gœthe  ;  le 
passage  qui  expose  sa  critique  de  Wilhelm  Meisler  est  séparé  de 
celui  qui  se  rapporte  à  son  roman  par  des  considérations  sur 
Jacob  Bôhme  :  l'idée  d'un  compte  rendu  et  celle  du  roman  sont 
manifestement  indépendantes. 

Nous  savons  que  dans  les  dernières  semaines  de  sa  vie,  No- 
valis avait  projeté  de  refondre  complètement  son  roman,  pour 
exprimer  ses  vues  nouvelles  sur  la  poésie.  Mais  il  ne  se  proposait 
pas  de  parler  uniquement  de  poésie  :  il  avait  projeté  un  cycle 
de  romans,  qui  aurait  exprimé  les  divers  aspects  de  la  vie  :  il  y 
aurait  eu  le  roman  de  la  poésie  (le  seul  réalisé,  et  encore,  sous 
une  forme  fragmentaire  que  l'auteur  désavoua  finalement),  celui 
de  la  physique,  celui  de  la  vie  bourgeoise,  celui  de  la  vie  active, 
celui  de  l'histoire,  celui  de  la  politique  et  celui  de  l'amour.  Ce 
témoignage  est  confirmé  par  quelques  Fragments  qui  mentionnent 
par  exemple  le  «  roman  politique  »,  et  surtout  les  Fragments  239 
et  241  de  l'édition  Kluckhohn.  D'après  le  premier,  Novalis  au- 
rait développé  dans  son  roman  sur  la  vie  bourgeoise  les  idées  qu'il 
s'était  proposé  primitivement  d'exposer  dans  son  compte  rendu 
de  Wilhelm  Meisler  ;  dans  le  second,  il  énumère  quelques-uns 
des  thèmes  de  ce  roman  :  les  relations  sociales,  la  façon  de  se 
comporter  lorsqu'on  est  malade,  les  dettes  des  jeunes  gens,  la 
vie  de  la  haute  société,  les  vêtements,  la  faconde  vivre,  les  plai- 
sirs, la  sphère  d'action  de  la  femme,  et  enfin — allusion  à  Wilhelm 
Meisler  —  le  commentaire  de  la  fameuse  formule  :  «  l'Amérique 
est  ici  ou  nulle  part  !  » 


22  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Novalis  avait  donc  bien  l'intention  d'entrer  en  concurrence 
avec  Gœthe,  mais  dans  son  roman  sur  la  vie  bourgeoise,  qu'il 
n'a  pas  réalisé,  et  non  dans  son  roman  sur  la  poésie. 

Cela  ne  rend  cependant  pas  inutile  toute  comparaison  entre 
Wilhelm  Meister  et  Henri  d'Ofierdingen  ;  une  telle  comparaison 
.  sera  seulement  incomplète.  Novalis  avait  fait  du  roman  de  Gœthe 
une  étude  si  approfondie,  qu'il  en  reste  tout  naturellement  des 
traces  dans  son  œuvre  :  certains  personnages  font  songer  à  des 
personnages  du  roman  de  Gœthe  ;  certaines  conceptions  théo- 
riques exprimées  dans  Henri  d'Ofierdingen  rappellent  les  prin- 
cipes de  Gœthe,  et  on  peut  enfin  se  demander  si  le  roman  de 
Novalis  n'est  pas  la  mise  en  pratique  de  certaines  idées  théoriques 
sur  le  roman  qu'il  avait  formulées  à  propos  de  Wilhelm  Meister. 

Le  premier  personnage  qui  semble  inspiré  du  roman  de  Gœthe, 
c'est  le  chanteur  dont  il  est  question  dans  la  nouvelle  racontée  au 
troisième  chapitre.  Mais  la  ressemblance  est  bien  vague.  Chez 
Gœthe,  il  y  a  en  réalité  deux  chanteurs  :  le  Harpiste  lui-même,  et 
l'aède  dont  parle  sa  chanson.  Le  chanteur  du  roman  de  Novalis, 
qui  est  jeune,  ne  ressemble  pas  au  Harpiste,  qui  paraît  sous  les 
traits  d'un  homme  âgé  (quoiqu'en  réalité  il  soit  encore  jeune),  et 
dont  le  passé  est  tragique  ;  on  pourrait  dire  que  l'enlèvement  de  la 
fille  du  roi  par  le  jeune  héros  de  Novalis  correspond  aux  relations 
du  Harpiste  et  de  sa  sœur;  mais, chez  Novalis,  l'aventure  est  sim- 
plement romanesque  tandis  que  chez  Gœthe  elle  est  tragique,  et 
que  d'ailleurs  l'enlèvement  de  Sperata  par  son  frère  reste  à  l'état 
de  projet. 

Entre  le  Harpiste  et  le  jeune  homme  présenté  par  Novalis, 
on  pourrait  cependant  faire  une  comparaison  qui  ne  s'impose  pas 
à  vrai  dire,  mais  qui  montre  bien  comment  les  deux  œuvres,  même 
lorsqu'elles  traitent  des  sujets  analogues,  sont  sur  des  plans  diffé- 
rents. Le  Harpiste,  lorsqu'il  paraît,  dans  une  salle  d'auberge, 
devant  les  comédiens  et  Wilhelm  Meister,  ne  commence  pas  par  la 
ballade  du  Chanteur  :  il  fait  d'aboi  d  entendre  des  chants  dont 
seul  le  thème  est  indiqué  :  il  chante  d'abord  la  dignité  du  poète, 
que  les  hommes  doivent  honorer,  puis  les  charmes  de  la  paix,  les 
désastres  causés  par  la  discorde,  et  les  joies  de  la  paix  rétablie. 
Chez  Novalis,  le  chanteur  commence  également  par  des  poèmes 
dont  on  ne  nous  donne  pas  le  texte  ;  ils  sont  «  étranges  et  merveil- 
leux »  ;  ils  parlent  «  de  l'origine  du  monde,  de  la  naissance  des 
astres,  des  plantes,  des  animaux  et  des  hommes,  de  la  sympathie 
toute-puissante  de  la  nature,  de  l'antique  âge  d'or  où  régnaient 
l'amour  et  la  poésie,  de  l'apparition  de  la  haine  et  de  la  barbarie 
et  de  leurs  luttes  contre  ces  divinités  bienfaisantes,  et  enfin  du 


LE  ROMAN  DE  GŒTHE  ET  LE  ROMAN  ROMANTIQUE     23 

triomphe  futur  de  ces  dernières,  de  la  fin  des  tribulations,  du 
rajeunissement  de  la  nature  et  du  retour  d'un  âge  d'or  éternel  ». 
Nous  ne  voulons  pas  affirmer  que  Novalis  a  emprunté  à  Gœthe 
l'idée  de  préparer  le  lecteur  au  poème  par  des  résumés  de  poèmes  ; 
mais  il  faut  noter  une  autre  coïncidence  :  le  schéma  général  du 
deuxième  poème  du  Harpiste  est  le  même  que  celui  du  chant  par 
lequel  le  héros  de  Novalis  prélude  :  unité-discorde-retour  à 
l'unité.  Mais  la  différence  est  encore  plus  intéressante  que  la  res- 
semblance peut-être  fortuite  :  chez  Gœthe,  tout  reste  sur  le  plan 
de  l'humanité  historique,  tandis  que  Novalis  esquisse  toute  une 
philosophie   cosmique. 

Nous  n'insisterons  pas  sur  l'effet  produit  par  la  poésie  sur  les 
esprits  de  ceux  qui  l'entendent  :  le  Harpiste  devant  les  comédiens, 
nous  l'avons  déjà  dit,  ne  correspond  nullement  au  jeune  homme 
qui  ramène  au  roi  sa  fille  et  l'enfant  qu'il  a  eu  d'elle.  Chez  No- 
valis, tout  se  termine  dans  la  joie,  tandis  que  chez  Gœthe  les 
comédiens  regrettent  d'avoir  invité  le  Harpiste  à  dîner.  Bien  plus, 
si,  élargissant  la  question,  et  nous  plaçant  au  point  de  vue  général 
de  l'action  de  la  poésie  sur  l'âme  humaine,  nous  suivons  Wilhelm 
dans  la  chambre  du  Harpiste,  nous  l'entendons  d'abord  faire 
une  remarque  très  posaïque  :  «  Je  te  trouve  très  heureux,  de 
pouvoir  t'occuper  et  te  distraire  d'une  façon  aussi  agréable  dans 
ta  solitude,  et,  puisque  tu  es  partout  étranger,  de  trouver  dans 
ton  cœur  la  compagnie  la  plus  agréable  ».  Cette  remarque  est 
d'autant  plus  surprenante  que  Wilhelm  Meister  a  trouvé  le  Har- 
piste en  pleurs,  et  qu'il  l'a  entendu  accuser  le  destin  en  termes  sai- 
sissants, et  exprimer  le  désir  de  la  mort.  Nous  dirions  que  Gœthe 
a  voulu  montrer  que  son  jeune  dilettante  n'était  pas  lui-même  un 
vrai  poète,  et  ne  comprenait  même  pas  la  poésie  lyrique,  si  cette 
phrase  malheureuse  ne  se  trouvait  pas  aussi  dans  la  première 
version  du  roman,  dans  laquelle  Wilhelm  est  un  poète  authen- 
tique. Nous  arrivons  ensuite  à  un  passage  qui  paraît  discutable 
surtout  lorsqu'on  le  compare  au  passage  correspondant  de  la  pre- 
mière version  :  lorsque  Wilhelm  Meister  a  entendu  les  plaintes 
poétiques  du  Harpiste,  tous  ses  sentiments  sont  mis  en  branle,  et 
il  décide  de  quitter  les  comédiens,  pour  se  consacrer  à  ses  affaires. 
Alors  qu'en  général  Gœthe  motive  très  soigneusement  les  déci- 
sions de  ses  personnages,  il  nous  laisse  ici  dans  l'incertitude  sur  le 
véritable  sentiment  de  son  héros  qui  semble  vouloir  à  la  fois  quit- 
ter les  comédiens  indignes,  et  renoncer  au  théâtre  :  et  ce  n'est  pas 
du  tout  la  même  chose.  La  première  version  est  beaucoup  plus 
nette  ;  la  poésie  fait  revivre  plus  nette  que  jamais  dans  l'âme  du 


24  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

héros  l'idée  de  sa  mission  ;  il  ne  décide  pas  de  rester  avec  les 
comédiens  mais  il  est  plus  hésitant  que  jamais.  La  première  version 
de  Wilhelm  Meisier  accorde  donc  à  la  poésie  une  plus  grande 
influence  sur  l'âme  de  son  héros  que  la  version  définitive  :  et 
nous  ne  sommes  pas  surpris  de  constater  que  Novalis  est  plus 
près  du  Gœthe  d'avant  le  voyage  en  Italie  que  du  Gœthe  de  1796. 

Le  jeune  héros  de  Novalis  est  donc  un  personnage  tout  à  fait 
différent  du  Harpiste,  auquel  il  est  malgré  tout  intéressant  de  le 
comparer.  Ressemble-t-il  plus  à  l'aède  de  la  ballade  chantée  par 
le  Harpiste  ?  Dans  les  deux  cas,  il  est  fait  mention  d'une  brillante 
assemblée,  dont  le  personnage  principal  est  un  roi.  Mais,  chez 
Novalis,  la  scène  se  déroule  dans  un  jardin,  et  non  dans  une  salle  d'un 
château,  comme  chez  Gœthe.  Déplus,  l'aède  de  la  ballade  de  Gœthe 
est  un  professionnel,  alors  quele  jeune  héros  de  Novalis,  en  dépit 
de  sa  modeste  origine,  se  place  d'emblée  à  un  niveau  supérieur,  et 
finit  par  épouser  la  fille  du  roi  d' Atlantis.  Quant  au  thème  même 
de  la  ballade  de  Gœthe,  il  n'a  aucun  rapport  avec  celui  des  deux 
poésies  chantées  dans  le  roman  de  Novalis,  qui  racontent  simple- 
ment sous  une  forme  poétique  l'histoire  du  jeune  héros. 

On  a  remarqué  depuis  longtemps  qu'un  autre  personnage  du 
roman  de  Novalis,  Zulima,  semblait  inspiré  de  Mignon.  Une  ana- 
lyse des  conditions  dans  lesquelles  elle  paraît,  et  du  caractère  et 
des  origines  que  lui  attribue  le  poète,  nous  permettra  de  préciser 
la  portée  de  ce  rapprochement. 

Dans  les  Années  d' apprentissage,  Mignon,  entrevue  d'abord 
par  Wilhelm  Meister  dans  son  pittoresque  costume  de  garçon,  est 
enlevée  aux  danseurs  de  corde  au  cours  d'une  scène  dramatique. 
Chez  Novalis,  Zulima  nous  est  présentée  d'une  façon  moins 
brusque.  Elle  nous  est  tout  d'abord  annoncée  par  sa  voix  mélo- 
dieuse et  pénétrante,  que  Henri  d'Ofterdingen  entend  dans  la 
nuit,  alors  qu'il  est  plongé  dans  la  rêverie,  après  avoir  écouté  des 
conversations  sur  les  Croisades.  La  chanson  de  Zulima  est  inspirée 
de  celle  de  Mignon  : 

Kennsl  du  das  Land,  wo  die  Ziîronen  blûhn 

Elle  a  le  même  thème  :  le  désir  de  revoir  le  pays  natal  ;  on  y 
retrouve  les  myrtes,  tandis  que  le  laurier  a  été  remplacé  par  le 
cèdre,  et  la  villa  italienne  par  un  vieux  château.  Mais  elle  est 
plus  longue  et  moins  précise  que  son  modèle  ;  elle  n'a  pas  de  re- 
frain, et  surtout  elle  est  un  chant  de  désespoir  beaucoup  plus  que 
de  nostalgie  :  le  désir  de  la  mort,  indiqué  dans  la  première  strophe, 
reparaît  dans  la  dernière  avec  plus  de  force  :  Zulima  se  suicide- 
rait, si  une  petite  fille  n'avait  pas  été  confiée  à  sa  garde. 


LE  ROMAN  DE  GŒTHE  ET  LE  ROMAN  ROMANTIQUE     25 

L'origine  de  Mignon  reste  obscure  jusque  vers  la  fin  du  roman  ; 
c'est  seulement  après  sa  mort  tragique  que  nous  apprenons  que  le 
Harpiste  est  son  père.  Chez  Novalis,  à  la  demande  de  Henri  d'Of- 
terdingen,  Zulima  donne  sur  sa  jeunesse  quelques  indications 
rapides  qui  nous  laissent  supposer  qu'elle  a  grandi  normalement 
dans  sa  famille  jusqu'au  moment  de  l'arrivée  des  Croisés,  mais 
nous  n'en  apprenons  pas  plus  long,  car  le  poète,  peu  soucieux 
d'individualiser,  lui  prête  tout  de  suite  des  propos  sur  l'Orient 
en  général,  qui  nous  obligent  à  admettre  qu'elle  a  un  sens  philo- 
sophique peu  commun  ;  en  réalité,  ces  discours,  qui  montrent  que 
les  peuples  de  l'Orient,  vivant  au  milieu  d'une  nature  plus  raison- 
nable et  plus  humaine  que  les  peuples  de  l'Occident,  n'ont  aucune 
hostilité  de  principe  contre  les  chrétiens,  constituent  la  contre- 
partie de  ceux  qui  ont  été  tenus  au  début  du  chapitre. 

Comme  Wilhelm  Meister  pris  de  sympathie  pour  Mignon,  Henri 
d'Ofterdingen  désire  sauver  la  jeune  fille,  il  la  calme  par  quelques 
paroles  de  consolation,  mais  il  ne  semble  pas  faire  la  moindre 
démarche  en  sa  faveur,  et  ils  se  quittent  le  lendemain  après  avoir 
échangé  des  cadeaux.  Tout  cela  est  bien  pâle  et  bien  rapide,  en 
face  du  personnage  si  vivant  et  si  étrange  qu'est  Mignon. 

Dans  l'intention  du  poète,  d'ailleurs,  Zulima  n'était  pas  un 
simple  personnage  épisodique,  elle  devait  reparaître  dans  la 
deuxième  partie  ;  le  seul  trait  mystérieux  du  chapitre  de  la  pre- 
mière partie,  c'est  la  ressemblance  qu'elle  croit  remarquer  entre 
Henri  d'Ofterdingen  et  un  de  ses  frères  qui  s'est  fait  le  disciple 
d'un  grand  poète  :  cette  réflexion  annonce  la  rencontre  de  Henri 
d'Ofterdingen  et  de  Klingsohr  ;  mais  il  est  possible  qu'elle  ait 
également  une  portée  métaphysique  ;  en  tout  cas,  ce  mystère  qui 
reste  entier  à  la  fin  de  la  première  partie,  est  de  tout  autre  nature 
que  celui  qui  plane  sur  l'origine  de  Mignon.  Là  encore,  l'influence 
indiscutable  de  Gœthe  est  fort  minime  et  se  ramène  à  une  varia- 
tion sur  une  poésie,  qui  est  d'ailleurs  profondément  modifiée. 

Il  est  une  autre  poésie  de  Wilhelm  Meister  dont  Novalis  s'est  ins- 
piré :1e  thème  général  de  lapoésiedePhiline,audixième  chapitre  du 
livre  V,  se  retrouve  dans  la  chanson  que  Novalis  met  d'une  façon 
surprenante  sur  les  lèvres  du  vieux  Schwaning  au  chapitre  vr 
de  son  roman.  Alors  que  le  style  épique  de  Novalis  exprime  l'indi- 
viduel beaucoup  moins  que  celui  de  Gœthe,  son  lyrisme  au  con- 
traire dépeint  souvent  des  situations  plus  précises  ;  nous  l'avons 
constaté  à  propos  du  thème  du  Chanteur,  nous  le  constatons  ici 
une  fois  de  plus  :  la  chanson  de  Philine  parle  du  sexe  féminin  en 
général,  tandis  que  celle  de  Schwaning  exprime  les  plaintes  des 


26  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

jeunes  filles  qui  se  sentent  toujours  surveillées  ;  le  ton  général  est 
du  reste  différent  :  chez  Goethe,  le  thème  est  l'éloge  de  la  nuit 
qui  permet  aux  amants  d'être  l'un  auprès  de  l'autre,  tandis  que 
chez  Novalis,  la  nuit  n'est  mentionnée  qu'en  passant,  le  thème  est 
celui  du  désir.  Et  là  encore,  la  différence  dans  la  ressemblance 
est  typique. 

S'inspirant  du  Harpiste  et  de  Mignon,  Novalis  n'a  guère  retenu 
que  quelques  situations  ou  quelques  thèmes  particulièrement 
poétiques,  qui  existaient  dans  la  première  version  du  roman  de 
Gœthe,  et  qu'il  a  traités  à  sa  façon.  Cela  ne  veut  pas  dire  que  dans 
son  œuvre  il  manifeste  du  mépris  pour  ce  qui  n'est  pas  poétique. 
'  Dans  Henri  d'Ofterdifigen,  il  y  a  des  commerçants.  Ce  sont  de 
braves  gens  avec  lesquels  le  jeune  homme  et  sa  mère  vont  à 
Augsbourg.  On  pourrait  concevoir  que  dans  un  roman  qui  devait 
exprimer  l'essence  de  la  poésie  ils  aient  été  traités  avec  ironie, 
ou  même  représentés  comme  des  philistins  grotesques.  Il  n'en 
est  rien. Ils  donnent  à  Henri  d'Ofterdingen  des  conseils  pratiques  ; 
ils  lui  conseillent  de  vivre  dans  le  monde  plutôt  que  d'entrer  dans 
les  ordres  ;  ils  refusent  à  son  maître,  le  chapelain,  la  connaissance 
pratique  de  la  vie  ;  mais  ils  sempressent  d'ajouter  que  cela  ne 
diminue  en  rien  son  mérite  ;  lorsque  Henri  s'excuse  de  tenir  de- 
vant eux  des  discours  enfantins,  ils  reconnaissent  qu'ils  ne  peu- 
vent pas  le  suivre  dans  ses  spéculations,  mais  ils  le  louent  d'avoir 
si  bien  retenu  les  leçons  de  son  maître.  Ils  ne  se  soucient  pas  des 
secrets  des  poètes,  mais  ils  avouent  qu'ils  écoutent  volontiers 
leurs  chants,  auxquels  ils  reconnaissent  même  une  puissance 
magique.  Et  ils  font  preuve  de  capacités  que  nous  ne  soup- 
çonnions pas  chez  eux,  lorsqu'ils  comparent  la  poésie  et  les  arts 
plastiques.  Ils  sont  très  bien  renseignés  sur  les  origines  de  la 
poésie  et  ce  sont  eux  qui  racontent  d'abord  l'histoire  d'Arion, 
puis  celle  de  la  fille  du  roi  d'Atlantis.  Werner,  qui  nous  est 
dépeint  comme  un  esprit  ouvert,  est  tout  de  même  plus  pro- 
saïque que  ces  commerçants  :  au  début  de  son  roman,  Novalis  a 
essayé  de  montrer  comment  leur  mentalité  s'oppose  à  celle  de 
son  héros,  sans  que  l'harmonie  soit  troublée  ;  mais  presque  tout 
de  suite  ses  commerçants  perdent  leurs  traits  caractéristiques,  ils 
deviennent  de  simples  compagnons  de  route  du  héros.  Cependant, 
l'auteur  n'agit  pas  ainsi  par  crainte  d'être  obligé  finalement  de 
donner  à  ses  commerçants  des  traits  moins  sypathiques  •  au  dé- 
but du  sixième  chapitre,  parlant  en  son  nom,  il  développe  la 
distinction  déjà  indiquée  au  chapitre  ii,  entre  la  voie  de  l'expé- 
rience et  la  voie  de  la  contemplation.  Novalis  caractérise,  comme 
pourrait  le  faire  un  naturaliste,  deux  espèces  d'hommes  :  les 


LE  ROMAN  DE  GŒTHE  ET  LE  ROMAN  ROMANTIQUE     27 

hommes  d'action  et  les  poètes  ;  chacune  de  ces  espèces  a  sa  voca- 
tion légitime.  L'homme  d'action  doit  toujours  avoir  son  but  de- 
vant les  yeux,  et  songer  au  moyen  de  l'atteindre  ;  il  ne  doit  pas 
céder  à  la  tentation  deméditer,  son  activité  est  sans  cesse  tournée 
vers  l'extérieur.  Le  poète,  par  contre,  mène  une  vie  simple  et  ne 
connaît  en  principe  le  monde  que  par  des  livres  et  des  récits  ; 
exceptionnellement,  il  s'y  mêle,  pour  se  rendre  un  compte  exact 
«  de  la  situation  et  du  caractère  des  hommes  d'action  ».  Il  a  déjà 
en  lui  le  calme  du  ciel,  il  se  contente  de  respirer  le  parfum  des 
fruits,  sans  les  manger  :  car  il  serait  alors  enchaîné  au  monde 
inférieur.  On  reconnaît  ici  les  idées  exprimées  par  Schiller  dans 
sa  poésie  Das  Idéal  und  das  Leben.  Mais  ce  qui  est  plus  frappant, 
c'est  le  désir  qu'a  le  poète  de  tenir  compte  de  tous  les  éléments  du 
monde  réel,  quitte  a  les  transfigurer  ensuite.  Il  est  très  tolérant, 
parce  qu'il  sait  que  tout  a  son  germe  dans  la  nature  dont  les  trans- 
formations sont  infinies.  Bien  entendu,  les  commerçants  ne 
représentent  qu'un  degré  inférieur  de  la  vie  active,  mais  ils  se 
développent  selon  la  loi  de  leur  être,  de  même  que  Henri  d'Ofter- 
dingen,  né  poète,  ne  fait  que  suivre  sa  vocation. 

Cette  tolérance  a  ses  limites.  Faut-il  s'étonner  qu'un  poète  dé- 
clare finalement  le  poète  supérieur  au  héros,  parce  que  le  poète, 
par  ses  chants,  peut  faire  naître  l'héroïsme,  tandis  que  l'héroïsme 
ne  fait  pas  naître  de  poètes  ? 

Le  roman  de  Gœthe  n'ayant  pas  pour  objet  de  faire  l'apologie 
de  la  poésie,  on  ne  saurait  le  comparer,  dans  son  ensemble,  à  ce 
point  de  vue,  à  celui  de  Novalis  ;  mais  en  remaniant  la  Vocation 
Ihéâtrale,  Gœthe  a  laissé  subsister  un  passage  qui  fait  du  poète 
un  magnifique  éloge.  Cet  éloge  est  prononcé  par  Wilhelm  Meister, 
mais  ce  détail  n'a  pas  d'importance  pour  le  moment,  car  un  poète 
qui  trouve  un  beau  passage  dans  l'œuvre  d'un  autre  poète  ne 
s'attarde  pas  à  des  considérations  critiques.  Le  poète  n'est  pas 
comme  chez  Novalis  comparé  à  l'homme  d'action,  il  est  opposé  à 
l'homme  qui  cherche  à  accumuler  des  richesses  :  cela  semble 
surtout  viser  les  commerçants  ;  mais  la  mention  de  l'écheveau 
embrouillé  des  passions,  des  familles  et  des  empires  semble  bien 
indiquer  que  Wilhelm  Meister  englobe  dans  son  mépris  les  véri- 
tables hommes  d'action  et  les  héros.  Si  donc  Gœthe  tenait  les 
hommes  d'action  en  plus  haute  estime  que  Novalis,  Wilhelm 
Meister  les  méprisait  plus  que  Henri  d'Ofterdingen. 

Les  conseils  donnés  à  Henri  d'Ofterdingen  par  Klingsohr, 
sont  fort  sages.  A  n'en  pas  douter,  ils  expriment  l'opinion  per- 
sonnelle de  Novalis  :  il  est  dit  expressément  au  début  du  sixième 


"28  REVUE  DES  COURS  ET  CONFERENCES 

chapitre  que  Henri  va  véritablement  devenir  poète  par  sa  fré- 
quentation de  Klingsohr  et  par  son  amour  pour  Mathilde  ;  et 
d'autre  part  cette  première  partie  du  roman  a  pour  objet  de 
montrer  l'épanouissement  du  génie  poétique  du  héros  :  et  nul  en- 
seignement ne  vient  par  la  suite  compléter  ou  contredire  celui  de 
Klingsohr.  On  a  d'ailleurs  depuis  longtemps  vu  dans  Klingsohr 
le  portrait  idéalisé  de  Gœthe.  Nous  n'insisterons  donc  pas  sur  ces 
conseils,  nous  nous  bornerons  à  rappeler  les  formules  les  plus 
marquantes. 

Le  poète  doit  agir  en  être  raisonnable,  et  ne  jamais  se  départir 
de  son  calme  :  «  L'enthousiasme  sans  la  raison  est  inutile  et  dan- 
gereux, et  le  poète  fera  peu  de  miracles  si  les  miracles  le  plongent 
lui-même  dans  l'étonnement  »  ;  et  un  peu  plus  loin  :  «  Le  jeune 
poète  n'est  jamais  assez  froid,  jamais  assez  réfléchi  ».  Comment  ne 
pas  songer  à  la  prédilection  de  Goethe  pour  la  lumière  lorsqu'on 
lit  ces  mots  :  «  L'âme  véritable  est  comme  la  lumière  »  ?  Puis 
Klingsohr  insiste  sur  la  nécessité  de  l'étude,  non  seulement  de  la 
poétique  et  de  la  musique,  mais  aussi  des  divers  métiers  ;  être 
poète  n'est  pas  une  sinécure  :  «  Un  poète  ne  doit  pas  courir  oisive- 
ment à  droite  et  à  gauche  toute  la  journée,  et  faire  la  chasse  aux 
images  et  aux  sentiments  ». 

Novalis  se  rapproche  d'une  façon  plus  précise  de  Gœthe  lorsqu'il 
fait  examiner  par  Klingsohr  cette  question  :  le  poète  peut-il 
tout  représenter,  ou  il  y  a-t-il  au  contraire  des  sujets  qui  par  leur 
nature  même  sont  rebelles  à  toute  description  poétique  ?  Kling- 
sohr avoue  que  dans  sa  jeunesse  il  préférait  les  sujets  les  plus 
extraordinaires,  mais  ses  œuvres  n'étaient  alors  qu'un  bruit  de 
mots  misérable  et  vide,  sans  une  étincelle  de  véritable  poésie. 
En  cherchant  à  représenter  ce  qui  est  excessif  et  ce  qui  est  au 
delà  du  monde  sensible,  on  risque  d'enlever  à  son  style  toute  subs- 
tance et  toute  forme.  Le  poète  expérimenté  «  ne  s'élève  pas  plus 
haut  qu'il  ne  lui  est  nécessaire  pour  mettre  dans  sa  matière  variée 
un  ordre  facile  à  saisir,  et  il  se  garde  bien  d'abandonner  la  variété 
qui  lui  offre  une  matière  suffisante,  et  aussi  les  points  de  compa- 
raison nécessaires  ».  En  réalité,  «  la  meilleure  poésie  est  tout  près 
de  nous,  et  il  n'est  pas  rare  qu'un  objet  ordinaire  soit  son  thème 
favori  ».  Novalis  avait  déjà  mis  en  relief,  à  propos  de  Wilhelm 
Meister,  le  talent  avec  lequel  Gœthe  poétisait  les  choses  et  les 
événements  :  il  a  donc  indiqué  lui-même  le  rapprochement  que 
nous  faisons  ici.  Et  il  écrit  cette  phrase,  que  Gœthe  n'aurait 
pas  désavouée  :  ;<  l'objet  de  l'art,  ce  n'est  pas  le  sujet,  mais 
l'exécution  ». 


LE    ROMAN    DE    GŒTHE    ET    LE    ROMAN    ROMANTIQUE  29 

Nous  devons  maintenant  nous  demander  si  le  roman  de  Novalis 
répond  à  ces  exigences  théoriques,  exprimées  dans  ses  derniers 
chapitres. 

En  ce  qui  concerne  la  formation  poétique  de  Henri  d'Ofter- 
dingen,  c'est  évident.  Le  jeune  homme  est  en  efïet  préparé  par  des 
lectures  et  des  récits  à  son  rôle  futur,  avant  la  révélation  défini- 
tive. Le  destin  le  mène  droit  à  son  but,  suivant  les  principes  for- 
mulés par  Klingsohr. 

Novalis  lui-même,  dans  beaucoup  de  passages  de  la  première 
partie,  cherche  à  se  rapprocher  de  Tidéal  de  précision  et  de  netteté 
formulé  par  Klingsohr  :  tout  se  passe  dans  le  monde  naturel  :  le 
récit  du  mineur  abonde  en  termes  techniques,  l'ermite  dans  sa  ca- 
verne est  décrit  avec  beaucoup  de  prévision.  Le  merveilleux  est 
rejeté  dans  les  rêves  et  dans  le  conte  de  Klingsohr  ;  et  même  là,  le 
poète  n'oublie  pas,  lorsqu'il  décrit  une  ville,  de  montrer  sur  les 
rebords  des  fenêtres  des  pots  de  fleurs  aux  formes  élégantes.  Au 
moment  où  il  écrit  la  première  partie  de  son  roman,  Novalis 
n'est  pas  infidèle  à  ses  propres  principes. 

Comme  ces  principes,  nous  l'avons  vu,  rappellent  l'esthétique 
de  Goethe,  faut-il  aller  jusqu'à  dire  que  la  structure  même  du 
roman  de  Novalis  soit  comparable  à  celle  de  Wilhelm  Meister  (1)  ? 

Dans  un  fragment  de  1798,  Novalis  dit  que  le  roman  est  com- 
parable aux  bouts  rimes,  en  ce  sens  que  d'une  quantité  donnée 
de  hasards  et  de  situations  l'auteur  fait  une  série  qui  se  déroule 
suivant  un  ordre  et  suivant  des  lois,  pour  amener  un  individu  à 
un  but.  Pour  mieux  faire  saisir  son  idée,  il  examine  les  princi- 
pales combinaisons  possibles.  S'il  y  a  interaction  des  événements 
et  de  l'individu,  il  faut  distinguer  trois  cas.  Premiercas  :  l'individu 
agit  sur  les  événements  ;  deuxième  cas  :  les  événements  agissent 
sur  l'individu  ;  troisième  cas  :  il  y  a  action  de  l'individu  sur  les 
événements  et  inversement.  Si  les  événements  et  l'individu  sont 
considérés  séparément,  il  y  a  encore  trois  cas  :  ils  se  croisent,  ils 
sont  parallèles,  ils  restent  indépendants.  Quelle  que  soit  la  combi- 
naison (et  nous  n'avons  pas  reproduit  toute  cette  algèbre  du 
roman),  le  récit  doit  avoir  une  unité,  il  ne  doit  pas  être  par  principe 
dépourvu  de  forme  dans  l'ensemble,  et  simplement  poétique 
dans  le  détail.  C'est  ici  que  l'on  peut  trouver  un  point  de  compa- 

(1)  Voir  sur  cette  question  l'article  de  O.  Walzel  :  Die  Formkunst  von 
Hardenbergs  Heinricli  von  Oflerdingen  ( Germanise h-romanische  Monals- 
schrift.  Vir  (1915-1919),  p.  403  et  suiv.,  4G5  et  suiv.),  et  l'étude  de  K.  May  : 
Wcltbild  und  innere  Form  der  Klassik  und  Romanlik  in  Wilhelm  Meister  and 
Heinrich  von  0/ferdin (^en  (Romantikforschungen,  Halle,  1929,  p.  185  et  suiv.). 


30  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

raison  entre  Henri  d'Ofterdingen  et  Wilhelm  Meister  (dont  ce 
fragment  est  d'ailleurs  le  commentaire),  puisque  l'unité  vient 
du  fait  que  les  deux  romans  montrent  le  développement  d'un  indi- 
vidu. Mais  Wilhelm  se  croit  une  vocation  qu'il  n'a  pas  réelle- 
ment, il  est  victime  dune  «  fausse  tendance  »  ;  tandis  que  Novalis, 
tout  en  proclamant  l'utilité  des  «  fausses  tendances  »  pour  la  for- 
mation de  l'individu,  n'en  prête  aucune  à  son  héros.  De  plus,  le 
développement  intérieur  de  Wilhelm  Meister  est  riche  en  épi- 
sodes :  une  bonne  partie  du  roman  est  consacrée  à  l'analyse  psy- 
chologique de  ses  hésitations  ;  il  n'y  a  rien  de  semblable  chez 
Novalis  :on  trouve  chez  lui  plus  de  lignes  droites  que  de  courbes. 
La  suite  du  fragment  montre  bien  d'ailleurs  que  par  sa  conception 
d'ensemble,  le  roman  de  Novalis  est  très  différent  de  celui  de 
Gœthe  ;  selon  la  terminologie  de  Novalis,  les  deux  romans  appar- 
tiennent à  des  catégories  diîïérentes.  En  effet,  après  avoir  développé 
sa  théorie  des  «  bouts  rimes  «,  Novalis  expose  sa  théorie  des  disso- 
nances. Le  poète  doit  se  contenter  de  développer  un  «  germe  », 
mais  «  chaque  germe  est  une  dissonance  »  :  chez  Wilhelm  Meister, 
c'est  l'incompatibilité  entre  l'état  de  commerçant  et  l'aspira- 
tion aux  plus  hautes  sphères.  L'antagonisme  disparaît  lorsque 
Wilhelm  Meister  rencontre  Natalie. 

Si  le  fragment  de  Novalis  s'arrêtait  là,  on  pourrait  dire  que  son 
roman  aurait  montré,  en  dernière  analyse,  la  suppression  d'un 
antagonisme,  par  le  retour  à  l'âge  d'or,  et  qu'il  y  aurait  là  sur  le 
plan  cosmique  un  processus  analogue  à  celui  par  lequel,  sous  l'in- 
fluence de  Natalie,  les  diverses  aspirations  de  Wilhelm  Meister 
doivent  s'harmoniser.  Mais  le  parallélisme  n'existe  même  pas, 
puisque  dans  l'esprit  de  Wilhelm  Meister  n'a  jamais  existé  l'unité, 
comparable  à  l'âge  d'or  qui  est  à  la  fois  dans  le  passé  et  le  présent. 
Et  surtout,  le  fragment  ne  s'arrête  pas  là.  Après  avoir  analysé 
la  structure  de  Wilhelm  Meister,  Novalis  affirme  qu'il  est  plus 
facile  de  remplir  des  bouts  rimes  que  de  développer,  en  partant 
du  centre  d'une  personnalité,  toute  la  série  variée  qui  en  découle  : 
et  dans  son  roman,  il  semble  avoir  appliqué  cette  dernière  for- 
mule plutôt  que  la  première. 

Toujours  en  parlant  de  Wilhelm  Meister,  Novalis  a  développé 
une  autre  notion,  celle  des  «  variations  ».  Le  fait  que  certains 
personnages  ont  entreeuxunecertaine  ressemblance  exprime  selon 
lui  une  intention  profonde  :  Lothario  est  une  Thérèse  masculine, 
avec  quelque  chose  de  Wilhelm  Meister,  Natalie  unit,  en  les 
représentant  avec  plus  de  noblesse,  la  Tante  et  Thérèse,  etc. 
Mais  cela  nous  autorise-t-il  à  dire  que  certains  personnages  qui. 


LE  ROMAN  DE  GŒTHE  ET  LE  ROMAN  ROMANTIQUE     31 

d'après  les  notes  se  rapportant  à  la  deuxième  partie  du  roman  de 
Novalis,  seraient  simplement  des  incarnations  diverses  d'un 
même  être,  sont  simplement,  en  réalité,  comme  les  personnages 
de  Wilhelm  Meisler  des  représentants  divers  d'un  même 
t\pe  ?  Dans  l'état  de  ces  notes,  la  question  est  fort  délicate  ; 
nous  n'essaierons  pas  de  la  trancher  ;  pour  notre  objet,  il 
nous  suffira  de  faire  remarquer  que  certains  chapitres  de  la 
deuxième  partie  se  seraient  déroulés  dans  un  monde  fantastique, 
et  que  sur  ce  nouveau  plan,  les  personnages  que  nous  avons  con- 
nus dans  la  première  partie  se  seraient  sans  doute  présentés  avec 
des  «  variations  »  bien  plus  considérables  que  les  nuances  psycho- 
logiques qui  différencient  les  personnages  de  Wilhelm  Meister, 
qui  vivent  tous  à  la  même  époque,  et  (dans  la  seconde  moitié  du 
roman)  dans  le  même  milieu. 

Reste  la  question  du  rythme  même  du  roman.  Comme  le  fait 
très  bien  remarquer  Strich  (1),  Schiller  a  vu  dans  Wilhelm  Meister 
un  roman  plastique,  et  Frédéric  Schlegel  un  roman  musical. 
Cette  opposition  entre  les  deux  critiques  est  fort  significative. 
En  fait,  une  œuvre  aussi  riche  et  aussi  variée  que  Wilhelm  Meister 
ne  saurait  être  réduite  à  une  formule  générale.  Le  roman  de 
Novalis  serait  peut-être  plus  facile  à  définir.  Mais  il  faut  distin- 
guer la  mélodie  du  style  et  la  mélodie,  l'harmonie  de  la  struc- 
ture de  l'œuvre.  Si  nous  comparons  les  deux  romans,  nous 
voyons  qu'au  premier  de  ces  points  de  vue,  les  ressemblances 
sont  assez  considérables.  Novalis  lui-même  a  insisté  sur  le  charme 
que  le  style  de  Gœthe  communiquait  aux  moindres  objets.  Mais 
il  ne  faut  pas  oublier  les  différences  :  sous  cet  épiderme,  la  muscu- 
lature et  le  squelette  des  phrases  ne  se  ressemblent  pas  ;  on  pour- 
rait même  dire  que  chez  Novalis  il  n'y  a  guère  de  muscles  ni 
d'os  :  la  phrase,  d'une  structure  en  général  très  simple,  est  à  la 
fois  précise  et  évocatrice  ;  elle  charme  par  sa  limpidité  et  sa  fraî- 
cheur ;  elle  exprime  comme  en  se  jouant  les  secrets  les  plus  pro- 
fonds de  l'univers  :  mais  n'oublions  pas  que  Novalis  lui-même 
trouvait  son  style  encore  gauche.  La  réflexion  tient  trop  de  place 
chez  lui,  et  d'ailleurs,  dans  les  passages  didactiques,  il  y  a  plus 
d'enchaînement  dans  les  phrases  que  d'ordre  dans  la  pensée.  Ses 
dialogues  sont  des  fragments  plus  ou  moins  longs  de  dissertations 
qui  se  succèdent  ;  le  mépris  pour  la  description  précise  des  indi- 
vidus va  si  loin  que  dans  l'entretien  entre  les  commerçants  et 


(1)  F.  strich.  Klussik  und  Rumantik  dcr  Deulschen,  3<=  éd.,  Munich,  1928, 
p.  336. 


32  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Henri  d'Ofterdingen,  au  chapitre  ii,  lorsque  Henri  a  terminé  une 
tirade,  ce  sont  «  les  commerçants  »  qui  lui  répondent,  alors  que  les 
discours  sont  rapportés  en  style  direct.  Chez  Gœthe,  au  contraire, 
dans  les  parties  anciennes  du  roman  et  dans  quelques  parties 
nouvelles,  comme  la  grande  scène  avec  Barbara,  quelle  vigueur 
et  quelle  variété  !  Certes,  Goethe  ne  se  soucie  pas  de  différencier 
les  personnages  par  le  style  de  leurs  discours,  mais  l'égalité  de 
son  style  recouvre,  sans  la  faire  disparaître,  la  puissance  de  la  vie 
individuelle  ;  dans  les  quatre  derniers  livres,  la  vigueur  de  la  pen- 
sée pratique,  saturée  d'expérience,  et  la  richesse  de  l'invention 
romanesque  assurent  encore  au  style  des  qualités  dont  on  ne 
trouve  qu'un  vague  reflet  chez  Novalis. 

Nous  sommes  amenés  à  faire  des  remarques  analogues  au  sujet 
du  rythme  du  roman.  Evidemment,  il  est  marqué  par  les  rêves  et 
les  poésies,  éléments  qui  ne  sont  pas  absents  de  l'œuvre  de  Gœthe  ; 
mais  qui  y  tiennent  beaucoup  moins  de  place,  et  qui  n'y  ont  pas 
la  même  signification.  Dans  les  deux  romans,  les  rêves  se  rap- 
portent à  l'avenir  des  héros,  mais  chez  Novalis,  dès  la  première 
partie,  on  pressent  qu'ils  ont  également  une  signification  plus 
profonde.  Quant  aux  poésies,  elles  ne  sont  dans  Willielm  Meister 
qu'un  élément  que  l'écrivain  met  en  contraste  d'une  façon  très 
savante  avec  le  milieu  prosaïque  dans  lequel  vit  le  héros  ;  tan- 
dis que  chez  Novalis  les  poésies  ne  représentent  que  la  cristalli- 
sation d'un  élément  qui  existe  à  l'état  diffus  dans  tout  le  roman. 
Enfin,  l'action  de  Henri  d'Ofterdingen  est  si  simple  par  rapport  à 
celle  de  Wilhelm  Meisier  que  la  constatation  de  l'ordre  dans  lequel 
sont  répartis  les  accents  perd  une  grande  partie  de  sa  valeur. 
Et  surtout,  il  n'y  a  pas  de  conte  cabalistique  dans  Wilhelm  Meis- 
ter :  alors  que  ce  conte  annonce  que  le  roman  de  Novalis  doit  se 
transformer,  finalement,  en  un  conte.  Et  cette  seule  constatation 
suffirait  à  nous  faire  classer  le  roman  de  Novalis  dans  une  tout 
autre  catégorie  que  celui  de  Gœthe. 

Ainsi,  Gœthe  et  Novalis  ne  se  rencontrent  véritablement  que 
dans  leur  conception  du  métier  de  poète  ;  les  figures  de  Wilhelm 
Meister  ont  laissé  dans  Henri  d'Ofterdingen  des  traces  peu  nom- 
breuses, et  les  rapprochements  que  l'on  a  voulu  faire  entre  leurs 
deux  romans  au  point  de  vue  de  la  technique,  si  subtils  soient-ils, 
risquent  de  faire  oublier  que  les  différences  du  fond  se  manifes- 
tent toujours  dans  la  forme. 

(A  suivre.) 


Un  pythagoricien  thaumaturge 
Apollonius  de  Tyane 

par  Bernard  LÂTZÂRUS, 

Maître  de  conférences  à  l'Université  de  Grenoble. 


ApoUonios  et   son  biographe.   L'œuvre  mêlée   de   Flavius 

Philostrate. 

Dans  cette  extraordinaire  Tentation  de  Saint  Antoine,  où  Paul 
Adam  voyait  une  Somme  de  la  pensée  «  méditerranéenne  »,  et  qui, 
"du  moins,  présente  le  tableau  le  plus  précis,  le  plus  coloré,  le  plus 
ample,  des  égarements  de  notre  espèce  en  quête  du  divin,  dans 
l'œuvre  érudite  et  fantastique,  deux  fois  remaniée  par  l'auteur, 
un  épisode,  un  seul,  n'a  presque  pas  changé,  mais  a  reçu,  dès  le 
premier  jet,  sa  forme,  peu  s'en  faut  !  définitive.  La  version  de 
1874  ne  diffère  ici  que  par  quelques  détails  des  deux  précédentes, 
et  M.  Louis  Bertrand,  dans  la  publication  qu'il  fit  en  1908,  à  la 
Revue  de  Paris,  du  texte  de  1849,  a  cru  pouvoir  négliger  les  va- 
riantes. Ce  morceau,  que  M.  Alfred  Lombard, exégètepénétrant  et 
lyrique,  estime  «  un  des  plus  poétiques  et  des  plus  hautement 
intellectuels  de  notre  littérature  »  (1),  met  sous  les  yeux  de  l'ascète 
épuisé  la  vision  «  la  plus  formidable  et  la  plus  accablante  ».  Elle  se 
situe  exactement  au  centre  de  l'ouvrage  et  au  milieu  de  la  nuit. 

Or  le  saint  anachorète  aperçoit  «  deux  hommes,  couverts  de 
longues  tuniques  blanches.  Le  premier  est  de  haute  taille,  de 
figure  douce,  de  maintien  grave.  Ses  cheveux  blonds,  séparés 
comme  ceux  du  Christ,  descendent  régulièrement  sur  ses  épaules  ». 
Antoine  le  prendrait  volontiers  pour  un  saint.  Mais  le  personnage 
mystérieux  que  son  compagnon  «petit,  gros,  camard»,  de  «mine 


(1)  Flaubert  et  Saint  Antoine,  Victor  Altinger,  Paris  et  Neuchàtel,  1934, 
p.  63. 


34  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

naïve  »,  appelle  «  le  Maître  »,  a  jeté,  sans  que  le  solitaire  s'en  aper- 
çût d'abord,  une  baguette.  Un  bâton  blanc,  dans  les  deux  pre- 
mières versions.  Et  ce  bâton,  il  le  reprendra  pour  tracer  en  l'air 
des  cercles  de  feu  (1).  Dans  l'intervalle,  il  troublera  le  simple 
croyant  en  énumérant  ses  voyages  merveilleux,  ses  miracles,  ses 
prophéties.  Il  offrira  même  de  faire  apparaître  le  Christ,  auquel  il 
s'égale,  auquel  peut-être  il  se  croit  supérieur.  Enfin,  «  la  terre 
tout  à  coup  se  creusant  en  entonnoir,  fait  un  large  abîme  ».  L'être 
prodigieux  «  grandit,  grandit.  Des  nuages  couleur  de  sang  roulent 
sous  ses  pieds  nus,  sa  tunique  blanche  brille  comme  de  la  neige. 
Un  cercle  d'or  autour  de  sa  tête,  vibre  dans  l'air  avec  un  mouve- 
ment élastique.  Il  tend  la  main  gauche  à  saint  Antoine,  et,  de  la 
droite,  lui  montre  le  ciel  dans  une  attitude  souveraine  inspirée  »  (2). 

Devant  cette  parodie  de  l'Ascension  et  de  la  Transfiguration, 
Antoine  «  éperdu  »  ne  peut  que  «  se  cramponner  à  la  croix  ».  Dans 
la  version  définitive,  il  portera  ce  jugement  :  «  Celui-là  vaut 
tout  l'enfer  !  » 

Scène  magnifique  et  pénible,  où  l'écrivain  consacre  tous  les 
prestiges  du  style  à  mettre  en  scène  tous  les  prestiges  diaboliques. 
Elle  nous  captive  et  nous  cause  un  malaise.  Heureusement  la 
niaiserie  du  compagnon  de  l'imposant  magicien,  sa  platitude,  ses 
remarques  saugrenues,  la  façon  cavalière  dont  le  maître  coupe 
constamment  la  parole  au  disciple  encombrant,  nous  détendent, 
et  nous  détournent  de  prendre  trop  au  sérieux  la  fantasmagorie. 
Mgr  Freppel  fait  trop  d'honneur  à  Damis  en  le  comparant  à  Sancho 
Pança  (3).  Ce  n'est  que  le  digne  ancêtre  de  Bouvard  et  Pécuchet. 

Je  m'aperçois  que  je  ne  vous  ai  pas  encore  révélé  le  nom  du 
sage  divin  qui  se  donne  tant  de  mal  et  suscite  tant  de  merveilles 
pour  arracher  des  cris  d'enthousiasme  à  Damis  et  d'inquiétude  à 
saint  Antoine.  Ce  nom,  Damis,  qui  ne  demande  qu'à  parler,  l'ap- 
prend volontiers  à  l'ermite  intrigué  :  «  C'est  Apollonius  !  »  Il  le 
répète  :  «  Apollonius  !  »  Il  le  complète  :  «  Apollonius  de  Tyane  (4)  !  » 
Mais  Antoine  n'en  est  pas  plus  avancé.  La  plupart  de  nos  contem- 
porains, je  le  crains,  avoueraient  ici  leur  ignorance  avec  la  sim- 
plicité de  l'anachorète,  sans  avoir,  comme  lui,  l'excuse  de 
consacrer  «  tout  leur  temps  à  la  religion  ». 

Apollonios  de  Tyane,  dont  il  est  difficile  de  dire  quelle  fut,  au 


(1)  Episode  disparu  dans  l'édition  définitive. 

(2)  Version  de  1856,  Tenlalion,  édition  Gonard,  1910,   p.  556-557. 

(3)  Mgr  Freppel  :  Les  Apologistes  chrétiens  au  11^  siècle  (3®  édition,  Pnris, 
Retaux-Bray,  1887,  p.  111). 

(4)  Tentaîiun,  version  de  1849  (Paris,  (Jonard,  p.  285). 


UN    PYTHAGORICIEN   THAUMATURGE    :   APOLLONIUS   DE  TYANE      35 

juste,  la  notoriété  de  son  vivant,  devait  jouer  après  sa  mort  un 
rôle  que  ses  aptitudes  singulières  pour  la  divination  ne  lui  per- 
mirent assurément  pas  de  prévoir.  Présenté  par  Hiéroclès  au 
iv^  siècle  comme  une  sorte  de  Messie  païen,  il  dut,  beaucoup  plus 
tard,  un  retour  de  vogue  à  la  naïve  incrédulité  des  contemporains 
de  Voltaire,  et  le  patriarche  lui-même  lui  décerna  complaisam- 
riient  un  brevet  de  tolérance.  Au  xix^  siècle,  il  figure  dans  un 
roman,  d'ailleurs  inachevé,  d'Alexandre  Dumas,  Isaac  Laquedem, 
auquel,  j'ai  lieu  de  le  penser,  Paul  Lacroix,  alias  le  bibliophile 
Jacob,  eut  beaucoup  de  part.  Le  spiritisme,  amenant  l'occultisme 
à  sa  suite,  remet  en  lumière  le  magicien  déifié.  Aussi  Chassang 
donne-t-il  pour  avant-litre  à  sa  solide  traduction  de  la  Vie  d'Apol- 
lonios  par  Philostrate  :  «  Le  merveilleux  dans  l'antiquiié.  »  Il  dé- 
clare nettement  dans  l'introduction  de  cet  ouvrage  :  «  La  vie 
d'Apollonius  de  Tyanc  nous  a  paru  de  nature  à  intéresser  une 
époque  où  les  spéculations  de  la  nature  de  celles  de  Swedenborg, 
après  un  long  discrédit,  trouvent  chaque  jour  de  nombreux  et 
ardents  adeptes  (l).  » 

Je  ne  vois,  il  me  faut  l'avouer,  qu'un  rapport  lointain  entre 
Apollonios  et  Swedenborg.  Mais  l'être  indéfinissable  imaginé  par 
Balzac,  Séraphita-Séraphitus,  l'Esprit  double,  à  peine  incarné, 
le  skieur  mystique.  Adonis  des  glaciers,  avait  appris  au  public 
ébahi  le  nom  du  théosophe.  Il  est  vrai  que  les  adeptes  de  la  Nou- 
velle Jérusalem,  qui,  sous  Louis-Philippe,  possédaient  plusieurs 
temples  en  France,  dont  un  à  Issoudun,  accusaient  le  romancier 
d'avoir  interprété  tout  de  travers  «la  doctrine  céleste».  Mais  un 
contresens  éclatant  fait  plus  que  la  froide  exactitude  pour  la  popu- 
larité d'une  cause  et  d'un  nom. 

Sous  le  patronage  d'un  Swedenborg  mal  compris  et  des  esprits 
frappeurs  qui  naguère  avaient  enfiévré  jusqu'à  la  solitude  hau- 
taine de  Jersey,  le  vieil  Apollonios,  à  petits  pas,  revenait  s'instal- 
ler en  pleine  actualité.  Un  an  après  la  publication  de  Chassang, 
Maurice  Mervoyer  présentait  à  la  Sorbonne  une  thèse  de  doctorat. 
Elle  était  rédigée  en  grec,  un  grec  aussi  correct  que  possible,  et 
paraissait  épuiser  le  sujet  (2).  Au  fait,  c'était  surtout  une  étude, 
remarquable  d'ailleurs,  sur  les  préoccupations  religieuses  de  l'an- 
tiquité, le  syncrétisme  de  l'Empire  romain  et  le  crédit  des  magi- 

(1)0/3.   Cil.,  Paris,  Didier,  1862,  p.  1. 

(■^)  Itspl  'ATcoX>,a)viO'j  T0Î3  Tuavéwç,  Pnris,  Belin,  1864.  L'excellent 
liellénisLc  Duméril  appelle  l'auleur  «  un  de  mes  amis  vénérés,  savant 
riiodesle,  d'une  érudition  vaste  et  solide  et  d'un  esprit  remarquablement 
pénétrant  ». 


Ôb  REVUE  DES  COURS  ET  CONFERENCES 

ciens  aux  premiers  siècles  de  notre  ère.  Apollonios,  sur  cent 
cinquante-six  pages  de  texte,  n'en  occupait  guère  que  soixante- 
cinq.  Elles  étaient  substantielles  et  d'une  lecture  agréable  ;  seu- 
lement l'auteur,  qui  portait  sur  le  caractère  du  sage  un  jugement 
prudent  et  nuancé,  renonçait  à  faire,  dans  la  biographie  copieuse 
que  nous  devons  à  Philostrate,  le  départ  du  vrai  et  du  faux.  Or 
c'eût  été  précisément  la  besogne  indispensable  ;  je  n'ai  point 
dit  facile. 

«  Apollonios  de  Tyane  était-il  un  sage,  un  imposteur,  ou  un 
illuminé  et  un  fanatique  ?  »  Cette  triple  interrogation,  posée  déjà 
par  l'historien  Gibbon  et  que  le  philologue  allemand  Edouard 
Millier  donnait  pour  titre  à  une  dissertation  parue  en  1861  à  Bres- 
lau,  n'a  pas  encore  reçu  de  réponse  pleinement  satisfaisante.  On 
peut  dire  cependant  que  la  vogue  renouvelée  de  toutes  les  supers- 
titions, le  prestige  attristant  de  toutes  les  contrefaçons  du  surna- 
turel, le  recours  désespéré  d'une  humanité  sans  boussole  aux 
mirages  d'un  occultisme  grossier,  valent,  de  nos  jours,  une  bonne 
presse  au  Tyanéen.  A  Paris,  en  1908,  paraissait  aux  Publications 
Théosophiques  une  traduction  de  la  biographie  anglaise,  donnée 
par  G.  R.  S.  Mead,  du  «  philosophe  réformateur  ».  Après  la  guerre, 
M.  Armand  Somès,  auteur  d'un  essai  curieux,  Monsieur  H  ornais, 
où  il  ne  cache  pas  ses  sympathies  pour  l'apothicaire  voltairien, 
publiait,  aux  éditions  Eugène  Figuière,  un  brillant  résumé  de  la 
vie  d'Apollonios.  Il  l'intitulait  simplement  Un  Dieu  sur  la  Terre 
en  ajoutant,  sur  la  page  de  garde,  un  point  d'interrogation  absent 
de  la  couverture.  Ce  point  d'interrogation  ne  serait-il  pas  surtout 
un  point  de  politesse  ?  Car  M.  Somès  paraît  mal  comprendre 
qu'en  regard  des  biographes  d'Apollonios  les  apologistes  du  chris- 
tianisme aient  été  jugés  «  plus  dignes  de  foi  ».  M.  Somès  évidem- 
ment s'amuse  :  les  occasions  de  divertissement  sont  si  rares  en 
notre  siècle  ! 

En  tout  dernier  lieu  (puisque  V achevé  d'imprimer  est  du  24  no- 
vembre 1936),  M.  Mario  Meunier,  l'étincelant  vulgarisateur  de  la 
mythologie  grecque,  a  fait  paraître,  chez  Grasset,  Apollonius  de 
Tyane  ou  le  séjour  d'un  dieu  parmi  les  hommes.  Comme  il  l'indique 
dans  une  note  de  sa  préface,  l'auteur  a  suivi  de  très  près  Philo- 
strate en  s'aidant  —  fréquemment,  il  me  semble  —  de  la  traduc- 
tion Chassang. 

La  bibliographie  de  M.  Mario  Meunier,  toute  sommaire  qu'elle 
est,  ou  qu'il  la  qualifie,  comprend  près  de  cinquante  numéros. 
Cependant  l'histoire  critique  d'Apollonios  resterait  à  faire.  Mais 
est-elle  possible  ?  Admirateurs  et  adversaires  du  thaumaturge 


M 


UN   PYTHAGORICIEN   THAUMATURGE    :   APOLLONIOS   DE   TYANE       37 

pythagoricien  ont  puisé  tous  à  la  même  source,  qui  est  la  bio- 
graphie rédigée  par  Philostrate.  En  dehors  de  cet  ouvrage,  où 
visiblement  l'imagination  a  beaucoup  de  part,  nous  n'avons  qu'un 
fort  petit  nombre  de  témoignages,  et  très  courts. 

Lucien,  né  vers  125  de  notre  ère,  indique,  dans  son  pamphlet 
contre  Alexandre  d'Abonotique,  le  faux  devin,  que  le  maître 
de  cet  imposteur  était  originaire  de  Tyane  et  du  nombre  de  ceux 
qui,  ayant  vécu  dans  l'intimité  d'Apollonios,  connaissaient  «  toute 
sa  tragédie  »  (1).  Ce  terme  semblerait  impliquer  un  dénouement 
terrible,  et  peut-être  sanglant,  des  aventures  du  philosophe 
errant.  Mais,  dans  son  œuvre  copieuse,  le  sceptique  raisonneur  ne 
revient  jamais  sur  ce  sujet. 

On  doit  à  Eunape,  qui  écrivit,  dans  la  seconde  moitié  du 
iv*'  siècle,  une  série  de  Vies  de  philosophes  et  de  sophistes,  des  for- 
mules fameuses  sur  la  nature  merveilleuse  d'Apollonios,  qui, 
d'après  lui,  tenait  le  milieu  entre  les  dieux  et  les  hommes,  et  sur 
sa  Vie,  qui  méritait  d'être  intitulée  :  Séjour  d'un  dieu  parmi  les 
hommes.  Enfin  Vopiscus,  l'un  des  auteurs  de  V Histoire  Auguste, 
à  propos  d'une  vision  de  l'Empereur  Aurélien  dont  nous  aurons 
à  parler,  annonce  l'intention  où  il  est  de  rapporter,  au  moins  briè- 
vement, les  actions  du  grand  homme,  si  la  nature  lui  en  laisse 
le  temps.  Il  prie  ses  lecteurs,  en  attendant,  de  se  reporter  à  la 
biographie  grecque,  en  plusieurs  livres,  du  vénérable  philosophe. 
Cette  biographie  ne  peut  être  que  celle  de  Philostrate. 

En  histoire,  un  témoin  unique  n'est  pas  forcément  un  témoin 
nul  ;  mais  comment  le  contrôler  ?  Ce  que  nous  savons  de  Philo- 
strate  ne  nous  permet  guère,  malheureusement,  de  voir  en  lui  le 
parfait  modèle  de  l'impartialité  scientifique  et  de  la  méthode 
rigoureuse.  Vous  en  jugerez  la  prochaine  fois.  Cependant,  pour 
vous  rassurer  tout  de  suite,  je  dois  vous  dire  qu'un  philologue 
éminent,  Edouard  Meyer,  dans  une  étude  ingénieuse  dont  je 
vous  reparlerai,  remet  en  honneur  une  source  d'information  des 
plus  suspectées  jusqu'à  lui  :  la  Correspondance  d'Apollonios. 
Chassang  la  récusait  absolument,  en  raison  de-  ses  divergences 
avec  la  Vie.  Mais  ces  divergences  pourraient,  au  contraire,  être 
une  présomption  d'authenticité. 

Un  helléniste  des  mieux  informés,  patient  travailleur  de  pro- 
vince, E,  J.  Bourquin,  qui  consacrait  ses  loisirs  à  l'étude  de  la  so- 


(I)  Lucien  :  Alexandre,  ou  le  faux  devin,  Œuvres,  éd.  Didot,  XXXII,  5, 
M.  Castor  vient  de  donner  à  la  Société  des  Belles-Lettres  une  édition  nou- 
velle de  cette  œuvre  curieuse,  avec  traduction  et   commentaires. 


38  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

phistique  aux  ii^  et  iii<^  siècles  de  notre  ère,  a  traduit,  avec  beau- 
coup de  correction  et  d'agrément,  les  parties  les  plus  intéres- 
santes de  l'œuvre  de  Philostrate,  Vies  des  Sophistes,  Correspon- 
dance, Héroïque,  sauf,  bien  entendu,  Apollonios,  le  travail  de 
Ghassang  lui  ayant  paru,  peut-être  à  tort,  définitif.  En  publiant, 
dans  V Annuaire...  des  Etudes  Grecques, des  extraits  de  sa  traduc- 
tion des  Vies  des  Sopliistes,  il  les  a  fait  précéder  d'une  notice  et 
suivre  d'un  appendice  important  (1).  Il  ressort  de  ses  recherches 
que  Flavius  Philostrate,  deuxième  du  nom  et  petit-fils  de  Vérus, 
naquit  à  Lemnos  à  une  date  voisine  de  170.  Athènes  fut  le  lieu 
de  ses  études  ;  il  y  entendit  les  sophistes  Proclus,  Antipater  et 
Hippodrome.  Il  ouvrit  lui-même  une  école  de  sophistique  dans 
cette  ville,  d'où  l'ambition  le  fit  partir  pour  Rome. 

Le  temps  n'était  plus  où  les  dames  romaines,  venues  à  bout 
d'une  toilette  interminable,  n'avaient  pour  distraction  que  le 
babil  de  garçonnets  gracieux  et  insipides  comme  des  singes  fami- 
liers, pauvres  petits  pages,  nus  sous  une  tunique  d'or,  et  dont  la 
langue  innocente  piquait  parfois  :  Livie  s'en  aperçut.  Soucieuse 
de  divertissements  plus  variés,r Impératrice  JuliaDomna,  seconde 
femme  de  Septime  Sévère,  s'était  fait  une  cour  de  rhéteurs,  de 
philosophes,  de  juristes  et  de  «géomètres».  Il  semble,  par  malheur, 
que  cette  appellation  sérieuse  et  sympathique  de  «  géomètre  » 
cache  tout  simplement  des  astrologues.  Julia  Domna,  fille  de 
Julius  Bassianus,  prêtre  du  Soleil  à  Emèse  en  Syrie,  avait  quelque 
raison  d'apprécier  leur  science.  Sévère,  fort  entendu  lui-même  en 
«  mathématique  »  nous  apprend  Spartien,  ayant  perdu  sa  pre- 
mière femme  Marcia,  cherchait  à  se  remarier  avantageusement. 
Pour  ce  faire,  il  consulta  l'horoscope  des  fiancées  qu'on  lui  pro- 
posait. Celui  de  Julia  Domna,  plus  ou  moins  arrangé  par  une 
famille  experte  en  divination,  présageait,  pour  la  fortunée  jeune 
fille,  un  mariage  royal.  Déjà  mille  coïncidences  flatteuses  et  des 
songes  d'une  clarté  parfaite  avaient  promis  l'Empire  au  savant 
proconsul.  L'hôte  chez  lequel  il  était  descendu  lors  de  son  premier 
voyage  à  Rome  lisait  justement  la  vie  d'Hadrien.  Invité  chez 
Marc-Aurèle  et  ayant  négligé  de  venir  en  tenue  officielle,  il  eut 
l'honneur  de  revêtir  la  propre  toge  de  l'Empereur  ;  aussi,  la  nuit 
d'après,  se  vit-il  en  rêve  allaité  par  une  louve,  très  probablement  la 
nourrice  de  Romulus  et  de  Rémus.  Epoux  d'une  personne  qui 
apportait  de  si  belles  espérances,  il  forcerait  bien  le  destin  à  tenir 


(1)  Annuaire,  etc.  1880,  pp.  IKJ  à  101 


UN    PYTHAGORICIEN    THAUMATURGE    :    APOLLONIUS    DE    TYANE    39 

parole.  II  en  fut  ainsi,  moyennant  l'appui  des  légions  de  Germanie. 

Tout  le  monde  était  plus  ou  moins  prophète  dans  cette  famille 
puisque,  peu  de  temps  avant  Taccession  de  Sévère  au  principat, 
le  petit  Bassien,  son  fils  du  premier  lit  (1),  alors  âgé  de  cinq  ans, 
prédit  qu'il  posséderait  une  fortune  royale.  11  fut,  en  effet,  Cara- 
calla.  Quant  à  Géta,  le  jour  de  sa  naissance  une  poule  pondit  un 
œuf  rouge,  signe  évident  qu'il  revêtirait  la  pourpre  ;  mais  Bas- 
sien  cassa  cet  œuf,  ce  qui  le  fit  traiter  de  fratricide  par  sa  belle- 
mère.  L'un  et  l'autre  présage  s'accomplirent. 

On  comprend  facilement  que  Julia  Domna,  fille  d'un  prêtre 
oriental,  et  d'un  prêtre  du  Soleil,  et  redevable  aux  astres  de  son 
élévation,  se  soit  entourée  d'astrologues.  Comme  nous  le  savons, 
elle  aimait  aussi  la  compagnie  des  sophistes.  A  ce  propos  Mer- 
voyer  cite  Lucien,  cette  mauvaise  langue  : 

Les  femmes  ont  à  leurs  gages  des  rhéteurs,  des  grammairiens,  des  philo- 
sophes ;  et  elles  les  écoutent  quand  ?  A  leur  toilette,  pendant  leur  coiffure 
et  à  table.  Souvent,  pendant  que  le  philosophe  fait  une  dissertation,  la 
petite  femme  de  chambre  apporte  un  billet  doux  ;  et  les  magnifiques  dis- 
cours sur  la  bonne  conduite  s'arrêtent  en  attendant  que  la  maîtresse  du 
logis  ait  rédigé  sa  réponse  à  l'amoureux  ;  puis  elle  court  reprendre  place 
pour  entendre  la  fin  du  serm.on  (2). 

«  L'âme  du  rond  »  était  ici  Philostrate.  E.-J.  Bourquin  a 
peut-être  raison  de  rapprocher  sa  correspondance,  assurément 
fictive,  de  celle  des  Voiture  et  des  Balzac.  Elle  est  galante  et  raf- 
finée, mais  annonce  bien  plutôt  le  libertinage  du  xviii^  siècle 
que  le  culte  innocent  et  respectueux  de  la  femme  chez  les  grands 
précieux.  Philostrate  est  aussi  le  précurseur  de  l'abbé  Kneipp 
et  de  nos  naturistes.  Il  a  fait  de  son  mieux  pour  avancer  ce  que  le 
prince  N.  Galitzine  appelle  avec  transport,  dans  une  étrange 
brochure,  «  l'heure  du  pied  )\ 

Ne  te  chausse  jamais,  écrit-il  à  une  femme,  ne  cache  pas  tes  chevilles 
sous  des  cuirs  fallacieux  et  trompeurs.  Si  ta  chaussure  est  blanche,  tu  em- 
pêches de  ressortir  la  blauciieur  de  tes  pieds  ;  si  elle  est  violette,  tu  nous 
attristes  ;  si  elle  est  rouge,  tu  nous  épouvantes,  comme  si  le  sang  coulait. 
Laisse  tes  pieds  nus  :  tes  joues,  tes  cheveux  et  ton  nez  le  sont  bien  I 

La  beauté  n'a  rien  à  craindre  des  mille  accidents  de  la  nature  : 

Le  feu  épargnera  tes  pieds  ;  la  mer  aussi  ;  situ  veux  traverser  un  fleuve, 
il  s'arrêtera  ;  si  tu  franchis  des  précipices,  tu  croiras  fouler  des  prairies. 

(1)  Nous  suivons  ici  Spart  ien  ;  d'autres  donnent  Bassien  pour  fils 
de  Julia  Domna. 

(2)  Lucien  :  De  mercede  conduclls  polenîium  familiaribiis,  XXXVI. 


40  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Philostrate  achève  de  convaincre  la  belle  par  des  rapproche- 
ments honorables  : 

Si  Thétis,  mère  d'Achille,  a  pour  épithète  «  aux  pieds  d'argent  »,  c'est 
apparemment  qu'elle  ne  portait  pas  de  chaussures  ;  Aphrodite,  sortant  de 
l'onde,  n'en  avait  pas  davantage  (1). 

Il  donnait  le  même  conseil  à  un  jeune  homme,  invoquant 
l'exemple  de  Diogène,  de  Cratès  le  Cynique,  d'Ajax,  d'Achille  et 
de  Jason.  Bon  pour  les  vieillards,  les  malades  ou  les  grands  blessés, 
comme  Philoctète,  de  se  chausser.  Marcher  pieds  nus,  n'est-ce 
pas,  au  surplus,  le  meilleur  moyen  de  n'avoir  pas  de  chaussures 
qui   blessent  (2)  ? 

En  revanche.  Philostrate  ne  pouvait  supporter  que  les  femmes 
se  fissent  couper  les  cheveux  : 

Qui  donc,  ô  belle,  s'écrie-t-il,  t'a  rasé  la  tête  ?  Qu'il  est  stupide  et  bar- 
bare, celui  qui  n'a  pas  épargné  les  dons  d'Aphrodite!  Même  la  terre  cou- 
verte de  verdure  n'est  pas  un  spectacle  aussi  doux  qu'une  femme  avec  ses 
cheveux  !  O  mains  téméraires  (qui  avez  commis  ce  crime)  I  Tu  as  exacte- 
ment subi  tous  les  traitements  que  l'on  reçoit  des  ennemis  ;  et  encore  je 
n'aurais  pas  tondu  même  une  prisonnière.  Mais,  puisque  le  crime  est  con- 
sommé, dis-moi  du  moins  où  sont  tes  cheveux,  où  on  les  a  coupés,  comment 
je  pourrais  les  ramasser  sur  le  lieu  du  forfait.  O  ailes  de  l'Amour  1  O  dé- 
pouilles de  ta  tête  I  O  reliques  de  ta  beauté  (3)  ! 

Il  faut  convenir  qu'on  se  ferait  couper  les  cheveux  rien  que 
pour  recevoir  une  si  jolie  lettre.  Ami  de  la  nature  en  toutes 
choses,  bien  qu'il  la  vante  en  un  style  peu  naturel,  ce  sophiste  se 
montre  moins  gracieux  pour  les  dames,  assez  nombreuses  en  cet 
âge  lointain,  qui  prenaient  soin  de  peindre  et  d'orner  leur  visage 
sans  même  avoir  toujours  l'excuse  de  réparer  ainsi  l'outrage  des 
ans. 

La  femme  qui  est  belle,  dit-il,  n'a  besoin  de  rien  d'emprunté  ;  elle  se 
suint  à  elle-même.  Teinture  des  yeux,  cheveux  postiches,  teinture  des 
joues,  maquillage  des  lèvres,  toutes  ces  drogues  et  ces  parures  menteuses 
ont  été  inventées  pour  dissimuler  la  laideur  (4). 

Il  faut  les  laisser  aux  Laïs  et  aux  Thaïs  ;  mais  ce  n'est  point 
par  des  artifices  de  ce  genre  que  des  mortelles  incomparables 
gagnèrent  l'amour  de  Zeus. 

(1)  Lellres,  XXXVI. 

(2)  Lellres,  XVI II. 

(3)  Lellres,  LXI. 

(4)  Lellres,  XXII. 


UN   PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE    :   APOLLONIUS   DE   TYANE      41 

La  même  dame  qui  s'obstinait  à  porter  des  chaussures  en  dépit 
de  Thétis,  enluminait  aussi  d'un  rouge  vif  ses  lèvres  et  sesjoues. 

Çe  rouge,  lui  écrit  Pliilostrate,  fait  soupçonner  ton  visage  de  vieillesse, 
car  c'est  l'âge  qui  rend  les  lèvres  livides  et  flétrit  les  joues.  Cesse  donc  de 
te  farder,  n'ajoute  rien  à  ta  beauté  ;  sans  quoi  je  t'accuserai  de  vieillesse 
et  ta  figure  peinte  sera  ton  acte  d'accusation  (1). 

Lorsque  Philostrate,  d'une  voix  savamment  exercée,  n'en  dou- 
tons pas,  lisait  ces  gentillesses  dans  le  cercle  de  l'Augusta,  les 
sophistes  pâlissaient  sans  doute  de  jalousie,  les  mathématiciens 
regardaient  au  plafond,  mais  quelle  pouvait  bien  être  l'attitude 
des  juristes  ?  En  tout  cas,  l'unique  biographe  d'Apollonios  dont 
l'œuvre  nous  soit  parvenue,  nous  apparaît  évidemment  comme 
un  auteur  libre  en  ses  propos,  mal  qualifié  pour  vanter  la  chasteté 
pythagoricienne,  et  plus  soucieux  de  plaire  que  d'instruire.  Or  à 
qui  fallait-il  plaire  ?  A  une  Orientale  superstitieuse,  un  peu  sor- 
cière, si  déréglée  dans  sa  conduite  que,  par  les  coquetteries  les  plus 
scabreuses,  elle  séduisit  Caracalla,  le  fils  de  son  mari  et  l'assassin 
de  son  fils.  Elle  parvint  à  s'en  faire  épouser,  ce  qui,  même  alors, 
fit  scandale. 

C'est,  suppose-t-on,  pour  faire  sa  cour  à  Caracalla  que  le  fécond 
écrivain  composa  l'Héroïque.  Le  titre  seul  devait  plaire  à  un 
Prince  qui  se  prenait  pour  Alexandre,  et,  à  l'exemple  du  héros 
macédonien,  Eacide  par  sa  mère,  vénérait  Achille  comme  un 
dieu  :  aussi  fit-il,  en  214 ,  un  pèlerinage  à  Troie,  pour  offrir  un  sacri- 
fice au  vainqueur  d'Hector.  Le  jeune  érudit  allemand  à  qui  nous 
devons  ce  rapprochement,  remarque  aussi  que  la  supercherie  litté- 
raire du  Journal  de  Dictys,  prétendu  témoin  oculaire  de  la  guerre 
de  Troie,  paraît  postérieure  à  206.  Ce  Dictys,  écuyer,  aide  de 
camp  ou  secrétaire  d'état-major  d'Idoménée,  avait  eu  l'heureuse 
idée  de  noter  ses  impressions  de  campagne  en  caractères  phéni- 
ciens sur  des  tablettes  de  tilleul.  11  malmenait  Homère  par  avance, 
et  les  admirateurs  du  père  de  toute  poésie  purent  s'écrier  : 

Comme  avec    irrévérence 
Parle  des  dieux  ce  maraud  ' 

La  guerre  de  Troie  redevenait  donc  d'actualité,  et,  comme  on 


(1)  Lettres,  XL. 

(2)  Fritz   I-Iulin  :  Philof:irats  Heruikos  und  Dulys,  revu  par  E.  Bethe, 
Hermès,  1917,  p.  613  à  G24. 


42  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sait,  un  sophiste  n'a  rien  de  mieux  à  faire  que  de  sacrifier  à  la 
mode. 

Aucun  ouvrage,  autant  que  V Héroïque,  ne  montre  les  absurdités 
où  conduit  le  désir  de  renouveler  un  sujet  rebattu.  Après  Homère 
et  ses  pâles  continuateurs,  après  les  tragiques,  on  ne  se  résignait 
pas  encore  à  laisser  tranquilles  les  héros  de  la  guerre  de  Troie.  On 
voulait  de  l'inédit  sur  eux. 

Philostrate  était  homme  à  en  fournir.  Les  sophistes  de  tous  les 
temps  n'ont  jamais  connu  qu'un  moyen  d'éviterla  banalité  :  c'est 
de  renoncer  à  être  vrai.  En  mettant  à  notre  niveau  les  grands 
hommes,  on  a  toujours  chance  de  plaire,  et  de  même  en  compli- 
quant les  faits  simples  jusqu'à  les  rendre  inintelligibles. 

Philostrate  connaissait  son  public.  Il  sut  accommoder  les  héros 
d'Homère  au  goût  du  jour,  et  mériter,  avant  la  lettre,  l'éloge  à 
double  entente  que  donna  Fénelon  à  Lamotte,  d'avoir  plus  d'es- 
prit que  l'auteur  de  V Iliade.  Un  peu  monotone,  comme  tous  les 
romans  grecs,  son  récit,  qualifié  de  dialogue,  se  suit  d'un  seul 
tenant,  interrompu  seulement  par  de  brèves  questions  et  des 
cris  d'émerveillement.  Il  ne  laisse  pas  d'être  ingénieux  et  joliment 
écrit  ;  à  petites  doses,  il  aurait  même  de  l'attrait. 

Un  navigateur  phénicien,  qui  a  quitté  son  pays  pour  échapper 
au  sybaritisme  envahissant,  fait  escale  en  Ghersonèse.  Il  y  ren- 
contre, dans  le  site  le  plus  délicieux,  un  vigneron  aussi  disert 
qu'hospitalier.  Ce  vigneron  a  d'ailleurs  étudié  à  la  ville,  et  s'est 
appliqué,  non  sans  succès,  aux  recherches  philosophiques.  Mais  il 
est  revenu  sagement  à  la  terre,  sur  le  conseil  de  Protésilas.  Proté- 
silas  ?  Ce  jeune  héros  disparu  trop  tôt  pour  prendre  part  aux 
débuts  du  siège  de  Troie,  qu'a-t-il  à  faire  avec  un  contemporain 
des  Sévères,  ou,  du  moins,  des  Antonins  ?  (La  scène  est  postérieure, 
on  ne  sait  de  combien  d'années,  au  principat  d'Hadrien.) 

Rien  de  plus  simple  :  le  tombeau  de  Protésilas  est  tout  près.  Le 
guerrier,  à  vrai  dire,  n'y  séjourne  guère  ;  tantôt  il  chasse  dans  la 
plaine  de  Troie  ;  tantôt,  ici  même,  il  s'exerce  à  la  gymnastique; 
quelquefois  il  descend  aux  enfers  pour  retrouver  sa  femme  (le  ton 
du  vigneron  exclut  toute  idée  d'épigramme). 

Il  lui  reste  encore  le  temps  de  prodiguer  à  son  ami  des  conseils 
judicieux  sur  la  mise  en  valeur  du  sol  et,  plus  encore,  des  révéla- 
tions sur  les  dessous  de  la  guerre  de  Troie.  Si  captivante  que  soit 
la  conversation  d'une  ombre,  on  est  excusable  de  s'en  lasser  à  la 
longue.  Et  surtout  il  serait  bien  difficile  de  s'intéresser  aux  plus 
belles  histoires  du  monde,  si  l'on  n'avait  personne  à  qui  les  répéter. 
Le  brave  homme  est  donc  ravi  de  trouver  un  auditeur  :  c'est 


UN    PYTHAGORICIEN   THAUMATURGE    :   APOLLONIUS   DE  TYANE      4o 

bien  son  tour  !  Il  conduit  avec  empressement  son  hôte  dans  la 
vigne.  Un  agréable  verger  en  complète  l'abondance  :  no  vers, 
figuiers,  pommiers,  et  c  mille  autres  biens  ».  Le  sol  exhale  un  par- 
fum d'ambroisie  ;  des  allées  vierges  sont  disposées  pour  les  ébats 
du  héros.  Les  caresses  d'un  chien,  la  beauté  d'un  paon,  animent 
le  paysage. 

•  On  ne  saurait  trouver  plus  charmante  salle  de  conférences.  Le 
Phénicien,  doublement  heureux  d'une  telle  rencontre,  se  rappelle 
qu'elle  lui  avait  été  prédite  en  songe.  Il  n'est  pas  au  bout  de  ses 
surprises,  tant  s'en  faut  ! 

Comment  Protésilas,  mort  en  débarquant  à  Troie  (le  premier  !), 
peut-il  connaître  à  fond  les  moindres  détails  de  la  guerre  ?  C'est 
que,  '<  pour  ces  âmes  divines  et  bienheureuses,  le  commencement 
de  la  vie  est  de  se  purifier  du  corps  >-.  (1  ).  Cette  belle  formule  pla- 
tonicienne introduit,  par  malheur,  des  récits  assez  médiocres,  et 
propres  à  satisfaire  une  curiosité  mesquine,  analogue  à  celle  dont 
Juvénal  raille  les  parents  d'élèves  de  son  temps  :  ils  exigeaient 
que  le  grammairien  sut  le  nom  de  la  nourrice  d'Anchise,  le  nombre 
d'amphores  de  vin  données  par  Aceste  à  Enée  (2)...  Protésilas 
sait  tout,  et  il  a  tout  lu,  les  poèmes  d'Homère  en  premier  lieu.  Il 
est  donc  capable  de  tout  remettre  au  point,  et  il  ne  s'en  fait  pas 
faute. 

Quand  on  a  la  chance  de  tomber  sur  un  pareil  informateur, 
c'est  bien  le  moins  qu'on  en  profite.  Est-il  vrai  que  les  héros 
d'Homère  avaient  dix  coudées  ?  Le  vigneron  peut  répondre  de 
son  chef  à  cette  question.  Il  sait  qu'Hadrien,  lors  de  son  voyage  à 
Troie,  a  fait  exhumer  les  ossements  d'Ajax  :  ils  mesuraient  onze 
coudées.  Oreste  n'en  avait  que  sept  ;  mais,  un  peu  partout,  on 
a  découvert  des  squelettes  de  géants,  dont  certains  atteignaient 
vingt-deux  coudées.  Enfin  Protésilas  lui-même,  qui  vient  rendre 
visite  au  vigneron  quatre  ou  cinq  fois  par  mois,  a  la  taille  régle- 
mentaire de  dix  coudées  ;  et  encore  n'avait-il  pas  fini  de  gran- 
dir, puisqu'il  est  mort  adolescent.  On  s'explique  d'ailleurs  assez 
mal  que  sa  croissance  soit  arrêtée,  dès  lors  qu'il  mange  et  boit  (3). 
Il  est  gracieux  et  léger  comme  un  Hermès  en  pleine  course,  ou 
plutôt  en  plein  vol.  La  douceur  de  son  regard  annonce  une  àme 
l)ienveillarte  ;  et  c'est,  en  effet,  de  tous  les  demi-dieux,  le  plus 
affable  et  le  plus  officieux.  Il  guérit  n'importe  quelle  maladie, 


(1)  Héroïque,  I,  12. 

(2)  .Juvénnl,  Solires,  Vil,  2.34-230. 

(3)  Hrruïquc,  111,  0. 


44  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

conseille  aussi  judicieusement  les  laboureurs  que  les  athlètes, 
favorise  les  amours,  sauf  le  cas  d'adultère,  où  il  se  montre  impi- 
toyable. Ses  anciens  camarades  sont  loin  d'être  tous  aussi  obli- 
geants. Ajax  poursuit  de  sa  fureur  les  troupeaux  qui  paissent  dans 
la  plaine  de  Troie,  et  s'amuse  è  terrifier  leurs  bergers.  Non  moins 
susceptible,  Hector,  le  grand  adversaire,  a  fait  noyer  un  jeune 
Assyrien,  qui  se  moquait  de  lui.  Car  ces  héros  reviennent  cons- 
tamment. Achille  apparaît  ;  son  ami  Patrocle,  aussi.  Mais  on  ne 
voit  pas  trop  ce  qu'ils  ont  appris  dans  l'autre  monde,  leurs  ran- 
cunes étant  immortelles.  Palamède,  victime  d'Ulysse,  protège 
de  la  grêle  les  biens  d'un  vigneron  qui,  pour  le  venger,  donne  à 
son  chien,  soi-disant  pervers  et  insidieux,  le  nom  du  plus  sage 
des  Grecs  et  le  bat  en  conséquence.  La  plupart  d'entre  ces  brillants 
fantômes  sont  assez  mal  disposés  pour  Homère,  qui  a  fait  la  part 
du  lion  dans  ses  épopées  à  deux  privilégiés,  Achille  et  Ulysse.  Il 
est  vrai  que  l'astucieux  Roi  d'Ithaque,  évoqué  par  le  poète  pour 
lui  donner  des  renseignements  indispensables,  ne  les  a  fournis 
que  contre  la  promesse  d'être  peint  en  beau. 

Que  ne  promettrait  pas  un  auteur  pour  avoir  de  la  copie  ? 
Ainsi  Palamède,  après  avoir  succombé,  jeune  encore,  à  la  plus 
révoltante  des  erreurs  judiciaires,  attend  toujours  sa  réhabilita- 
tion. Heureusement  Philostrate  est  là.  Il  n'est  pas  aussi  agréable 
d'élever  un  personnage  de  second  plan  que  de  rabaisser  un  grand 
homme  incontesté  ;  mais  quand  on  peut  faire  l'un  et  l'autre,  com- 
ment se  priver  de  cette  joie  sans  mélange  ?  Philostrate  revise 
d'autant  plus  volontiers  le  procès  de  Palamède  qu'il  voit  en  cet 
inventeur  un  confrère.  Le  vulgaire  lui  sait  gré  d'avoir  imaginé  le 
jeu  d'échecs  pour  occuper  la  trop  longue  pause  des  Grecs  en 
Aulis.  Mais  que  n'a-t-il  pas  trouvé  ?  L'alphabet,  l'astronomie,  les 
machines  de  guerre.  C'est  un  savant  universel,  d'ailleurs  aussi 
modeste  qu'austère,  se  servant  lui-même  et  faisant  aimablement  à 
tout  le  monde  la  leçon  sur  tout.  Il  succombe  aux  intrigues  d'Ulysse, 
qui  a  su  éveiller  contre  lui  la  jalousie  d'Agamemnon  ;  mais  il  sera 
venyé  par  Achille,  dont  sa  mort  a  causé  la  retraite. 

Comment  croire,  en  effet,  qu'une  histoire  de  femme  ait  pu 
brouiller  le  Roi  des  Rois  et  le  plus  vaillant  des  Achéens  ?  Ces 
personnages  considérables  avaient  d'autres  soucis  en  tête.  Com- 
ment admettre  aussi  qu'Hector  ait  fui  devant  Achille  ?  Par  défi- 
nition, un  héros  n'a  jamais  peur.  Et  que  l'ombre  dudit  Achille 
ait  exigé  l'immolation  de  Polyxène,  ce  manquement  aux  règles 
de  la  bonne  compagnie  n'a  pas  la  moindre  vraisemblance.  Poly- 
xène aimait  Achille  et  lui  avait  même  été  promise  par  le  vieux  Roi 


UN   PYTHAGORICIEN   THAUMATURGE    :   APOLLONIOS   DE   TYANE      45 

Priam.  Elle  s'est  tuée  sur  la  tombe  de  son  fiancé  :  rien  de  plus 
touchant,  ni  de  plus  correct.  On  perd  malheureusement  ensuite  la 
trace  de  la  désespérée.  Tout  fait  craindre  qu'elle  n'ait  pas  même 
eu  la  consolation  d'être  unie  dans  la  tombe  à  celui  sans  qui  elle  ne 
pouvait  vivre.  Car  Achille  et  Hélène,  qui  ne  se  connaissaient 
d'abord  que  de  réputation,  étant,  lui  sous  les  murs  de  Troie,  elle, 
suivant  la  version  d'Euripide,  en  Egypte,  s'éprirent  pourtant 
l'un  de  l'autre.  Poséidon,  sur  la  prière  de  Thétis,  voulut  bien  leur 
ménager  une  entrevue,  dans  une  île  qu'il  fit  surgir  tout  exprès  du 
Pont-Euxin.  Ils  se  virent,  se  plurent,  s'épousèrent.  Depuis  lors, 
dûment  pourvus  de  l'immortalité,  ces  époux  assagis  se  livrent 
aux  douceurs  de  la  poésie  ;  le  vigneron  cite  même  à  son  hôte  une 
strophe  en  vers  anapestiques  et  en  langue  dorienne,  composée  par 
Achille  à  la  louange  d'Homère.  Mais  Polyxène  est  toujours  morte  ! 

Charmant,  jeune,  traînant  tous  les  cœurs  après  soi, 

tel  est  Achille,  tel  Hector,  tel  Protésilas,  tel  Palamède,  tels  les 
deux  Ajax.  De  plus  :  lettrés,  musiciens,  artistes  délicats  et  athlètes 
complets.  Enfin  leur  désintéressement  donne  la  mesure  de  l'esprit 
chevaleresque  dont  Philostrate  les  anime  :  •  Les  autres,  dit  Ajax 
fils  d'Oïlée,  sont  venus  pour  Hélène  ;  moi,  pour  l'Europe  ;  car, 
étant  Grecs,  il  nous  faut  commander  aux  barbares  (1)  ». 

On  s'attendrit  devant  cette  galerie  de  jeunes  gens  aussi  bien 
élevés  que  le  fut  Caracalla  lui-même,  et  dont  le  portrait  physique 
nous  est  fait  minutieusement  :  nous  savons  même  que  Paris  se 
vernissait  les  ongles  avec  soin.  Mais  La  Motte,  abréviateur 
d'Homère,  les  peignit  avec  plus  de  vérité  lorsqu'il  fit  dire  au  vieux 
poète,  en  vers  de  mirliton  : 

Mon  siècle  eut  des  dieux  trop  bizarres, 
Des  héros  d'orgueil  infectés. 
Des  Rois  indignement  avares, 
Défauts  autrefois  respectés. 

En  affadissant  ces  êtres  primitifs,  le  sophiste  enlève  toute  vrai- 
semblance aux  données  essentielles  de  l'Iliade,  qu'il  maintient 
cependant.  11  ôte  aux  personnages  eux-mêmes  le  naturel  qui 
nous  les  fait  admirer.  Si  Hector,  devant  la  mort  inévitable,  se 
met  tout  bonnement  à  fuir,  si  Achille,  pour  une  esclave,  trahit 
ses  amis,  si  l'avidité  du  Roi  des  Rois  lui  fait  perdre  de  vue  le  bien 

(1)  Héroïque,  IX,  1. 


46  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

commun,  c'est  qu'Homère  voit  en  eux  des  hommes.  Tous  ont 
leurs  beaux  moments  ;  leur  volonté  n'est  pas  tendue  perpétuelle- 
ment. Les  Grecs  se  battent  pour  le  butin,  parce  qu'il  faut  vivre. 
Ils  ont  les  mêmes  dieux,  les  mêmes  mœurs,  les  mêmes  institutions, 
la  même  langue,  aussi,  que  les  Troyens  ;  on  les  étonnerait  beau- 
coup en  leur  parlant  de  différences  de  races  et  en  leur  apprenant 
qu'ils  sont  les  champions  de  l'Occident  contre  l'Asie.  Mais  ils 
vivent  :  et  c'est  assez. 

L'imagination  de  Philostrate  se  marque,  nous  l'avons  vu,  dans 
l'anecdote  et  le  détail.  Son  application  à  faire  valoir  la  beauté 
des  héros  trahit  l'amateur  d'art.  Il  admire,  en  effet,  la  peinture 
et  la  sculpture,  qu'il  juge  apparentées  à  l'art  du  discours.  Aussi 
son  œuvre  :  Images  (Elxoveç)  est-elle  consacrée  uniquement  à 
décrire  des  tableaux  qu'il  prétend  avoir  vus  et  expliqués  à  des 
adolescents  dans  un  palais  des  environs  deNaples.  On  y  retrouve, 
bien  entendu,  les  héros  d'Homère,  et  l'auteur  s'arrête  complais- 
samment  à  l'éducation  d'Achille.  L'un  des  morceaux  les  plus 
longs  a  pour  thème  une  Chasse  au  sanglier.  Ici  encore,  Philos- 
trate veut  faire  plaisir  à  Caracalla,  dont  la  distraction  préférée 
fut  de  tuer  des  bêtes  féroces,  à  l'imitation  de  Commode  :  toute- 
fois il  eut  assez  de  modestie  pour  refuser  le  surnom  d'Hercule 
qu'on  lui  proposait   naturellement  (2). 

Comme  on  le  voit  aisément,  le  talent  de  Philostrate  est  souple 
et  divers  ;  son  information  est  vaste,  et  sa  curiosité  paraît  uni- 
verselle. On  le  définirait  volontiers  une  sorte  d'encyclopédiste. 
Mais  il  ne  rougit  pas  de  sa  vraie  profession,  celle  de  sophiste,  et 
même  s'en  fait  gloire  :  voilà  tout  l'effet  des  anathèmes  de  Platon  ! 
Il  prend,  au  surplus,  ses  précautions  pour  qu'on  ne  lui  oppose  pas 
ce  grand  nom  : 

Le  divin  Platon,  écrit-il  à  l'Impératrice,  ne  portait  pas  envie  aux  sophistes 
quoique  cette  opinion  soit  fort  accréditée  chez  quelques-uns  ;  il  était  pris 
d'émulation  pour  eux,  parce  qu'ils  allaient  charmant  petites  et  grandes 
villes  à  la  façon  d'Orphée  et  de  Thamyris  ;  mais  il  était  aussi  loin  de  les 
jalouser  que  l'émulation  est  loin  de  l'envie...  En  tout  cas  Platon  a  recours 
même  aux  formes  des  sophistes  ;  il  ne  laisse  pas  à  Gorgias  l'avantage  de 
mieux  gorgiaser  que  lui,  et,  en  bien  des  endroits,  il  emprunte  le  ton  d'Hip- 
pias  et  de  Protagoras  (3). 

Il  rappelle  ensuite  le  prestige  de  Gorgias  et  lui  attribue  les  plus 


(1)  Imagp.'!,  Il,  2. 

(2)  Images,  1,  2G-27. 

(3)  Lettres  :  73,  à  Juiia  Augiista. 


UN    PYTHAGORICIEN    THAUMATURGE    :    APOLLONIOS    DE    TYANE    47 

illustres  disciples,  Critias,  Thucydide,  même  Périclès,  par  l'inter- 
médiaire (honni  soit  qui  mal  y  pense  !  )  d'Aspasie. 

Dans  la  préface  de  ses  Vies  des  Sophistes,  dédiées  au  premier  des 
Gordiens  qui  était  lui-même  un  orateur  et  un  poète  de  talent,  il 
définit  l'ancienne  sophistique  par  cette  formule  frappante,  et,  à 
la  rigueur,  exacte  :  «  une  rhétorique  philosophante  ».  Sa  supério- 
rité sur  la  philosophie  proprement  dite  est  d'écarter  les  menus 
débats  et  de  procéder  par  affirmations  énergiques.  Elle  a  donc 
un  étroit  rapport  avec  la  divination  ;  et,  de  fait,  Apollon  Pythien 
parle  souvent  comme  un  sophiste.  Cette  ancienne  sophistique, 
dont  le  fondateur  est  Gorgias,  dissertait  sur  les  vertus  morales,  les 
héros  et  les  dieux,  la  configuration  du  monde.  La  seconde,  insti- 
tuée par  Eschine,  le  rival  de  Démosthène,  représente  les  types 
généraux  de  la  société  :  pauvres,  riches,  grands  et  tyrans  ;  elle 
traite  aussi  les  sujets  individuels,  que  l'histoire  lui   fournit. 

L'ouvrage  lui-même  comprend  une  cinquantaine  de  biogra- 
phies, qui  se  suivent  en  ordre  dispersé  (Philostrate  composait 
mal),  et  se  réduisent  parfois  à  peu  de  lignes.  Celles  de  quelques 
sophistes  plus  récents,  comme  Polémon  et  Hérode  Atticus,  sont, 
au  contraire,  très  développées.  Elles  abondent  en  traits  curieux. 
A  force  de  sentir  le  pittoresque.  Philostrate  devient  parfois  émou- 
vant ;  et  le  tableau  de  Dion  Chrysostome,  rejetant  ses  haillons, 
escaladant  un  autel  pour  haranguer  des  mutins  et  s'emparant  de 
leurs  esprits  par  une  citation  d'Homère,  est  d'un  grand  artiste  ; 
on  s'étonne  que  ce  sujet,  au  temps  de  la  longue  faveur  de  l'an- 
tique,  n'ait  jamais,  semble-t-il,   tenté  le  moindre  pinceau. 

Mais  Philostrate,  cet  agréable  dilettante,  gracieux  conférencier 
pour  dames,  assez  mal  pourvu  de  sens  critique,  superstitieux  à  ses 
heures,  adroit  courtisan  del'Augusta,  desCésars  et  du  public,  donc 
parfaitement  incapable  de  se  priver  d'un  mot,  d'une  anecdote  à 
effet  (authentique  ou  non),  auteur  des  pieds  à  la  tête  et  chez  qui 
l'on  n'éprouve  jamais  l'étonnement  ravi  de  rencontrer  l'homme, 
était-il  des  mieux  préparés  à  écrire  l'histoire  d'un  sage,  d'un 
réformateur  du  culte,  d'un  demi-dieu  Y  Sans  doute,  comme  à  toute 
autre  besogne  littéraire.  Il  possédait  les  recettes  de  tous  les  genres 
et  savait  l'art  de  désennuyer.  Peut-être  ces  talents  ne  suffisaient- 
ils  pas  à  remplir  sérieusement  le  rôle  qu'un  caprice  impérial  de- 
vait attribuer  à  l'heureux  polygraphe. 

(A  suivre.) 


Le  Mystère  Poétique 

par  Pierre  TRAHARD, 
Professeur  à  V  Université  de  Dijon. 


VIII 

Rapports  de  la  Poésie  avec  les  Arts  plastiques, 
la  Musique,  la  Danse. 

Au  risque  de  se  volatiliser,  la  poésie  ne  peut  donc  se  fondre 
avec  le  mysticisme.  Les  critiques  les  plus  férus  de  la  poésie  pure 
en  conviennent.  Sans  doute  deux  attitudes  restent  possibles  :  ou 
bien,  comme  Mallarmé,  tendre  au  silence  en  répudiant  le  langage  ; 
ou  bien  recourir  au  langage  et  tenter,  grâce  à  lui,  de  s'exprimer 
et  de  se  communiquer.  Tel  poète,  parce  qu'il  a  trop  à  dire  et  dé- 
sespère d'atteindre  une  forme  adéquate  à  sa  pensée,  se  tait.  Tel 
autre,  parce  qu'il  n'a  rien  à  dire,  lâche  les  écluses  du  lyrisme. 
«  J'ai  envie  d'écrire  un  poème  et  je  n'ai  rien  à  dire,  avoue  J.-R. 
Bloch  ;  j'ai  envie  de  me  consoler  avec  des  mots  (1).  » 

Les  deux  attitudes  se  justifient.  La  seconde  a,  naturellement, 
plus  que  la  première,  la  faveur  des  bavards  et  des  poètes,  car  le 
propre  de  l'expérience  poétique  est  d'être  communicable,  sou- 
ligne Bremond.  «  Le  poète,  en  tant  que  poète,  ne  peut  [donc]  pas 
ne  pas  parler  (2).  «  Là  est  sa  gloire  et  là  sa  faiblesse.  S'il  est  vrai 
que  le  soin  de  trouver  les  paroles  convenables  nuit  aux  mouve- 
ments du  cœur,  l'invincible  besoin  de  traduire  au  dehors  l'expé- 
rience poétique  oblige  le  poète  à  se  libérer  par  des  mots.  Ainsi  la 
tyrannie  de  la  parole  s'affirme  contre  la  poésie  pure  elle-même, 
au  risque  de  paralyser  les  élans  et  d'éteindre  les  flammes.  Il  ar- 
rive même  que,  pour  un  théoricien  comme  J.  Royère,  la    poésie 


(1  )  Anthologie  des  Poêles  de  la  N.  R.  F.,  p.  77. 

(2)  Cf.  Prière  cl  Poésie,  p.  168,  210,  221.  — La  Poésie  Pure,  p.  77,96, 181. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  49 

soit  la  pensée  de  la  vie  réalisée  par  l'expression  et  l'art  du  lan- 
gage (1).  On  peut  déplorer  cette  contrainte  ;  mais,  jusqu'à  nouvel 
ordre,  la  poésie  ne  saurait  se  passer  d'un  mode  d'expression,  et 
ce  mode  d'expression  est  le  mot.  Ou  se  libérer  du  langage,  ou  se 
libérer  par  le  langage  :  il  n"est  pas  d'autre  issue.  Le  mystique 
s'échappe  par  la  porte  du  silence  ;  mais  le  poète  ?  Au  terme  de 
la  vie  mystique,  remarque  M.  A.  Béguin,  il  y  a  silence  et  absence 
d'images  ;  au  terme  de  la  tentative  poétique,  parole  et  naissance 
d'une  forme  (2). 


Quelle  forme  ?  II  s'agit  pour  le  poète  de  découvrir  celle  qui  tra- 
duira le  mieux  ce  mystère  dont  il  est  tourmenté.  Le  problème  du 
mystère  poétique  est  donc  étroitement  lié  au  problème  de  l'ex- 
pression. Ici,  à  nouveau,  les  fils  s'embrouillent.  Car  les  théori- 
ciens et  les  poètes  ont  toujours  cherché  à  dégager  la  poésie  de 
l'emprise  des  mots  (3),  redoutant  pour  elle,  avec  assez  de  raison, 
qu'elle  tombe  dans  le  verbalisme  et  l'éloquence,  où  elle  se  com- 
plaît, chez  nous,  depuis  des  siècles.  Comment  échapper  à  ce  dan- 
ger ?  En  rapprochant  la  poésie  de  ses  origines,  qui  sont  musi- 
cales, et  en  lui  offrant  le  secours  des  arts  voisins.  «  La  poésie  est, 
sans  aucun  doute,  déclare  Anna  de  Noailles,  l'art  spacieux  et 
dominateur  dans  lequel  tous  les  autres  se  confondent  (4).  »  Con- 
fusion magnifique  et  redoutable,  magnifique,  car  elle  signifie  que 
les  vertus  les  plus  humaines  et  les  plus  hautes  de  la  peinture  et 
de  la  musique  entrent  dans  la  poésie  ;  redoutable,  car  elle  entraîne 
à  des  chevauchements  et  à  des  conflits.  Elle  se  justifie  probable- 
ment, puisque,  dès  l'antiquité,  on  l'a  envisagée  et,  parfois,  réso- 
lue. La  poésie  semblait  aux  Grecs  inséparable  de  la  musique,  du 
chant  et  de  la  danse,  aux   Latins  inséparable  de    la  peinture. 
Ronsard  et  ses  amis  de  la  Pléiade  concevaient  encore  l'ode  comme 
Pindare  et  Horace.  Mais  c'est  surtout  depuis  Rousseau  que  le 
poète  se  soucie  de  confondre  ses  moyens  avec  ceux  des  autres 
arts  (5).  Il  ne  s'agit  pas  d'une  vague  ressemblance  extérieure,  il 
s'agit  d'une  concordance  exacte  entre  les  modes  d'expression. 
Reprendre  toutes  les  thèses,  toutes  les  discussions  de  ceux  qui, 


(1)  Le  Musicinmc,  p.  8  et  9. 

(2)  L'Ame  romarilique  cl  le  Rt'vr,  IF,  438. 

(3)  Cf.  Novalis,  Fraqnn'nls,  Triid.  Maeterlinck,  p.  107. 

(4)  Le  Livre  de  ma  Vie,  Paris,  Hathelle,  in-12,  1932,  p.  190. 

(5)  Cf.  Béguin,  L'Ame  romantique  et  le  Bève,  1 1,  322. 


50  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

depuis  des  siècles,  ont  agité  le  problème,  serait  vain  et  fastidieux. 
11  s'agit  d'indiquer  le  point  où  nous  en  sommes  et  de  marquer 
l'attitude  des  poètes  contemporains  à  l'égard  de  ce  problème. 
C'est  ainsi  que  l'assimilation  de  la  poésie  à  la  peinture  semble 
aujourd'hui  abandonnée,  car  sa  valeur  est  très  contestable.  La 
poésie  pure  ne  saurait  être  descriptive  ;  le  lit  pictura  poesis  a  fait 
son  temps,  et  le  parallèle  institué  par  Horace,  repris  avec  com- 
plaisance et  dilué  par  l'abbé  Du  Bos,  est  hors  de  mise  au  xx^  siè- 
cle. On  ne  dirait  même  plus  avec  Sully-Prudhomme  que  la  poésie 
lutte  avec  la  peinture,  parce  que  la  mémoire  est  une  toile  oîi  la 
poésie  évoque  les  images  des  objets  extérieurs.  Fausse  assimila- 
tion !  Elle  mène  tout  droit  à  tel  poème  comme  Le  Cygne.  Sully- 
Prudhomme  ajoute  aussitôt  que  décrire  n'équivaut  pas  à  peindre, 
car  la  description  ne  peut  composer  une  image  exacte  et  adéquate 
de  l'objet  (1).  C'est  une  vérité  de  La  Palisse. 

Ce  qui  demeure  vrai,  c'est  l'aspiration  commune  de  la  poésie 
et  de  la  peinture,  et  leur  développement  parallèle  ;  aspiration 
commune,  c'est-à-dire  interpréter,  au  besoin  transposer  et 
transfigurer  ;  développement  parallèle,  c'est-à-dire  Racine  et 
Poussin,  Diderot  et  Greuze,  Hugo  et  Delacroix,  Flaubert  et  Cour- 
bet, Zola  et  Cézanne,  Mallarmé  et  Gauguin,  Guillaume  Apolli- 
naire et  Picasso...  Il  n'est  pas  faux  de  découvrir  une  parenté  en- 
tre la  poésie  surréaliste  et  le  sensualisme  impressionniste  d'un 
Manet,  d'un  Degas,  d'un  Renoir,  qui  s'efforce  de  passer  du  réel 
à  l'irréel,  du  visible  à  l'invisible.  Il  n'est  pas  faux  de  rapprocher 
la  peinture  intellectuelle  d'un  Maurice  Denis  de  la  poésie  intel- 
lectuelle d'un  P.  Valéry  (2),  comme  on  peut,  à  juste  titre,  retrou- 
ver chez  un  Puvis  de  Chavannes  ou  un  Cézanne  un  retour  à  l'or- 
dre cartésien  de  Poussin.  Il  n'est  pas  faux  de  confronter  à  l'ex- 
périence dadaïste  l'expérience  cubiste  d'un  Matisse  et  d'un  Pi- 
casso. 11  n'est  pas  faux,  d'une  manière  générale,  de  relever  la 
même  anarchie  déconcertante  et  riche  dans  la  poésie  et  dans  la 
peinture  contemporaines  (3).  Mais  ce  parallélisme  commode,  au- 
quel s'emploient  tant  de  critiques,  loin  de  résoudre  le  problème 
de  l'expression,  ne  l'effleure  même  pas  ;  car  il  ne  s'agit  point  de 
dire  qu'un  tableau  parle,  qu'une  couleur  chante,  qu'un  poème 
peint,  pour  le  résoudre.  Peut-être  serait-il  plus  opportun  de  dire 
que  la  poésie  et  la  peinture  ont  leur  vertu  dans  l'immédiat  et  le 


(1)  Teslamcnl  poétique,  Paris,  Lemerre,  in-12,  1905,  p.  168. 

(2)  Cf.  Segond,  L'Eslhétique  du  sentiment,  p.  85. 

(3)  Cf.  A.  Vollard,  Souvenirs  d'un  marchand  de  tableaux,  p.  279. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  51 

présent,  l'être  et  le  réel,  dont  elles  épousent  les  nuances  infinies 
et  les  métamorphoses  constantes  (1),  tandis  que  l'architecture 
et  la  musique  représentent  des  formes  et  des  lois  ;  encore  n'est- 
ce  pas  certain.  Peut-être  accorderait-on  à  bon  droit  la  lumière, 
les  couleurs,  les  jeux  d'ombre  au  poème,  et  la  poésie  au  tableau, 
si  le  peintre  et  le  poète,  saisissant  la  nature  à  travers  leur  tempé- 
rament, interprétaient  la  matière  inerte  ou  sensible  avec  une  égale 
intelligence,  une  égale  vibration.  Mais  le  mot  reste  le  mot  et  la 
couleur  reste  la  couleur,  ce  qui  exaspère  certains  poètes  et  déses- 
père certains  peintres.  Le  plus  sage  est  d'en  prendre  son  parti. ^ — 
«  N'est-ce  pas,  Monsieur  Degas,  qu'on  sent  dans  cette  toile  l'in- 
fluence de  Maeterlinck  ?  ».  —  «  Monsieur,  fit  Degas,  le  bleu  sort  du 
tube,  et  non  pas  de  l'encrier  (2).  »  Mot  et  couleur  ne  se  peuvent 
rapprocher  qu'en  créant  un  rythme  capable  de  soulever  l'âme. 
Encore  une  différence  essentielle  les  séparera  toujours  :  la  poésie 
évoque  et  suggère  dans  le  temps,  la  peinture  évoque  et  suggère 
sur  le  plan  de  l'espace,  et  même  sur  un  plan,  tout  court  ;  elle  n'est, 
au  fond,  qu'une  trace  sur  un  plan.  Mais  c'est  dans  la  mesure  où 
elle  sent  et  suggère,  où  elle  crée  une  émotion,  qu'elle  se  rappro- 
che de  la  poésie  (3).  Un  tableau  de  Poussin  est  arrêté,  toujours 
fini  ;  une  toile  de  Corot  donne  l'impression  de  ne  l'être  pas  ;  des 
deux,  c'est  Corot  le  poète. 


11  en  est  probablement  ainsi  de  la  sculpture  et  de  l'architec- 
ture. Ça  été  longtemps  un  lieu  commun  de  rapprocher  telle  forme 
de  poésie,  plastique  par  excellence  et  contre  toute  autre  vertu, 
de  la  statuaire,  et  le  poète  du  sculpteur.  Qui  nous  fera  grâce  du 
parallèle  entre  le  Parnasse  et  la  sculpture  antique,  entre  Leconte 
de  Lisle  et  Barye  ?  Rapprochement  superficiel,  lieu  commun  sans 
valeur.  Alors  on  a  poussé  plus  avant,  avec  audace.  Un  théoricien 
moderne,  M.  Jean  Royère,  dans  son  ouvrage  sur  Le  Musicisme 
sculptural,  s'efforce  d'établir  une  parenté  étroite  entre  la  sta- 
tuaire et  la  poésie,  sous  le  prétexte  que  toutes  deux  visent  au 
même  absolu  technique,  c'est-à-dire  à  l'équilibre  du  sens  et  du 
son.  Pour  son  maître,  Mallarmé,  la  sculpture  était  «  le  soulève- 
ment de  la  vie  dans  le  grain  de  marbre.  »  Or,  la  poésie  est,  elle 


(1)  Cf.  Valéry,  Eupalinos,  p.  131-132. 

(2)  Vollard,  ouvr.  cité,  p.  280. 

(3)  Cf.  Novalis,  Fragments,  Trad.  Maeterlinck,  p.  104. 


52  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

aussi,  soulèvement  de  vie,  donc  langage.   Il  en  résulte  les  for- 
mules suivantes  : 

La  magie  verbale  doit,  être  comparée  à  la  magie  sculpturale.  —  Le  mou- 
vement poétique  est  sculptural  plutôt  que  musical.  —  Le  mouvement  est  de 
même  essence  dans  le  langage  syntaxique  du  poète  et  dans  le  langage  plas- 
tique du  sculpteur.  —  Chez  tous  deux  il  est  «  une  évanescence  »,  une  sorte 
d'«  évaporation  continue  ».  —  Ainsi  la  statue  et  le  poème  sont  «  deux  jumeaux 
différents  de  traits  autant  qu'il  se  peut  croire,  voués,  cependant,  à  des  ar- 
chétypes d'art  et  à  un  destin  commun  ». 

Bref,  c'est  de  la  technique  sculpturale  que  le  poète  mallarméen 
tire  son  mouvement  (1).  Toutes  ces  formules,  souvent  préten- 
tieuses et  parfois  obscures,  reviennent  à  dire  que  l'art,  sous  la 
forme  plastique  et  poétique,  l'art,  fondé  sur  la  vie,  ne  peut  être 
que  mouvement  comme  elle.  On  peut  en  discuter  ;  tel  poète,  qui 
hait  le  mouvement,  comme  Baudelaire,  n'en  conviendrait  pas. 
En  dehors  de  toute  formule,  qui  sent  l'école  et  le  parallèle  clas- 
sique, il  reste  à  démontrer  que  la  technique  de  Michel  Ange  etc 
celle  de  Dante,  et  l'art  de  Rodin  celui  de  Hugo. 

La  technique  de  l'architecture  est-elle  plus  voisine  de  celle  du 
poète,  et  peut-on  valablement  comparer  Racine  à  Claude  Per- 
rault, Le  Tasse  à  Bramante,  Le  Corbusier  à  Valéry  ?  On  n'avait 
guère  tenté  le  rapprochement  entre  l'art  de  bâtir  et  l'art  de  tra- 
duire en  vers,  réguliers  ou  libres,  un  sentiment  ou  une  pensée. 
C'est  P.  Valéry  qui  donne  corps  à  ce  rapprochement.  Lecteur 
assidu,  au  moins  dans  sa  jeunesse,  de  Viollet-le-Duc  et  de  Owen 
Jones  (2),  il  avoue  que  l'architecture  a  tenu  une  grande  place 
dans  les  premières  amours  de  son  esprit,  et  qu'elle  a  été  la  pas- 
sion de  son  adolescence  ;  l'idée  de  la  construction  n'est-elle 
point  passage  du  désordre  à  l'ordre,  l'usage  de  l'arbitraire  pour 
atteindre  la  nécessité  ?  Rien  de  plus  beau,  de  plus  complet.  «Seule 
entre  tous  les  arts,  dit-il,  et  dans  un  instant  indivisible  de  vision, 
l'architecture  charge  notre  âme  du  sentiment  total  des  facultés 
humaines.  »  Pourquoi  ?  Parce  que  l'architecture  s'appuie  sur  la 
géométrie,  ce  modèle  incorruptible  du  raisonnement  précis  et  de 
la  rigueur  subtile,  qui  divise  les  moments  de  l'esprit,  réalise  «  cet 
ordre  merveilleux  où  chaque  acte  de  la  raison  est  nettement  placé, 
nettement  séparé  des  autres  »,  et  fait  penser  ainsi  à  la  structure 
des  temples.  Chaque  ornement  du  temple  évoque  ces  membres 
de  la  science  pure,  qui,  depuis  les  Grecs,  s'appellent  définilions, 

(1)  Le  Musicismc  sculptural,  p.  x  à  xx. 

(2)  Cf.  Hubert-Fabureau,  P.  Valénj,  p.  14. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  53 

axiomes,  lemmes,  théorèmes...  Partie  de  la  géométrie,  l'architec- 
ture interprète  l'espace,  soulève  des  problèmes  d'équilibre  et  de 
structure,  conduit  par  conséquent  aux  plus  profondes  théories 
de  physique  générale  et  de  mécanique  (1). 

Or,  prétendre  que  le  poème  et  le  monument  sont  liés  dans 
leur  essence,  parce  que  le  poème  doit  être  construit  avec  une  ri- 
goureuse logique,  comme  une  maison  ou  un  temple,  c'est  une  ba- 
nalité, un  autre  lieu  commun  dont  Valéry  se  garde  avec  soin. 
Sans  doute  il  veut  que  le  poème  ait  la  solidité  et  la  durée  de  l'ar- 
chitecture, et  il  pratique  avec  maîtrise  cet  art  de  la  construction  : 
le  Cimetière  Marin  et  les  Fragments  de  Narcisse  sont  construits 
comme  une  ode  de  Malherbe.  Sans  doute,  dans  Eiipalinos  ou 
V  Archilecle,  Valéry  souligne  que  le  langage  est  constructeur,  que 
la  parole  peut  construire,  comme  elle  peut  créer  ou  corrompre  ; 
or  le  langage  est  la  matière  du  poète.  Rien  ne  tient  par  soi-même, 
précise-t-il  dans  Variété.  «  Même  dans  les  pièces  les  plus  légères 
il  faut  songer  à  la  durée,  —  c'est-à-dire  à  la  mémoire,  —  c'est-à- 
dire  à  la  forme,  comme  les  constructeurs  de  flèches  et  de  tours 
songent  à  la  structure  »,  et  l'on  peut  ajouter  :  comme  un  peintre 
songe  à  la  solidité  de  ses  plans  et  de  ses  fonds.  Bref,  le  poète  est 
celui  qui  assemble  et  dispose  des  blocs  irréguliers  (2).  Mais  ce 
n'est  point  directement  ainsi  que  Valéry  rapproche  la  poésie  de 
l'architecture  ;  c'est  par  l'intermédiaire  de  la  musique.  Le  passage 
est  subtil  et  mérite  attention. 

Un  mouvement,  dit-il,  doit  parler  et  chanter,  comme  la  musi- 
que (3).  Image  banale,  sans  portée  et  même  sans  signification 
nette.  Mais  Valéry  précise.  La  musique  est  «  un  édifice  mobile, 
sans  cesse  renouvelé,  et  reconstruit  en  lui-même  »  :  «  Toute  cette 
mobilité  forme  donc  comme  un  solide,  dit  Socrate  à  Phèdre 
dans  Eupalinos.  Elle  semble  exister  en  soi,  comme  un  temple 
bâti  autour  de  ton  âme  ;  tu  peux  en  sortir  et  t'en  éloigner  ;  tu 
peux  y  rentrer  par  une  autre  porte...  «  Ainsi  les  deux  arts  qui  en- 
ferment l'être  dans  son  ouvrage  et  l'âme  dans  ses  actes  sont  la 
musique  et  l'architecture  :  toutes  deux  occupent  la  totalité  d'un 
sens,  toutes  deux  réalisent  la  perfection  (4).  Or  la  musique  est  in- 
timement liée,  par  ses  origines  et  par  sa  nature,  à  la  poésie  ;  celle- 


(I  )  Cf.  Variélé,  I  fl,  87-8  ;  I,  46  à  48,  243  —  Eupalino.t,  p.  185  et  212. 
(2)  Cf.  Eupalinos,  p.  ISi"),  14.5-6  ;  Variété,  III,  89. 

{'3)  lliid.,  |i.  I0(j.  —  P.  Valéry  sait-il  que  Delacroix  a  esquissé  en  1892  un 
parallèle  entre  l'architecture  et  la  musique  {.Journal,  II,  122)  ? 
(4)  Eupalinos,  p.  125  à  128. 


54  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ci  est  donc  liée  à  l'architecture.  Valéry  ne  le  dit  pas  formelle- 
ment ;  il  oppose  même,  en  un  sens,  la  poésie  et  la  peinture  à  l'ar- 
chitecture et  à  la  musique.  Mais  comme  il  se  plaît  aux  ingénieux 
détours,  comme  il  insiste,  avec  tant  de  théoriciens  et  de  poètes, 
sur  la  parenté  étroite  de  la  poésie  et  de  la  musique,  il  se  trouve 
que  l'architecture,  la  musique  et  la  poésie  finissent  par  se  con- 
fondre. 

Avant  d'aborder  les  rapports  de  la  poésie  et  de  la  musique,  il 
faut  donc  revenir  sur  le  problème  de  l'architecture  et  de  la  poésie, 
car  Valéry  rencontre  des  contradicteurs,  dont  un  de  poids,  en  la 
personne  de  M.  J.  Bayet.  Dans  son  curieux  ouvrage  Architec- 
iiire  et  Poésie,  M.  Bayet  repousse  avec  force  les  théories  sub- 
tiles de  Valéry  (1).  Dire  qu'un  monument  chante,  c'est  intro- 
duire, selon  lui,  une  trouble  volupté  dans  un  art  qui  n'en  com- 
porte aucune  et  qui  ne  se  préoccupe  jamais  de  solliciter  le  pas- 
sant. Etablir  des  rapports  simples  entre  l'architecture  et  la  musi- 
que, c'est  commettre  une  erreur  grave,  car  c'est  confondre  l'art 
du  temps  et  l'art  de  l'espace,  c'est  réduire  l'antinomie  temps 
espace  pour  mieux  sceller  la  parenté  —  artificielle  —  de  la  musique 
et  de  l'architecture.  Faute  de  mathématicien  et  excès  de  poète 
qui,  par  la  musique,  veut  embrasser  le  monde,  calmer  son  inquié- 
tude de  l'insatisfait  et  se  pacifier  lui-même  en  assimilant  la  musi- 
que et  l'architecture,  en  immobilisant  ainsi  le  temps  dans  la 
tranquillité  de  l'espace  !  Bien  plus,  il  existe  entre  la  musique  et 
l'architecture  une  opposition  foncière  :  une  symphonie  oblige  celui 
qui  écoute  à  se  révéler  à  lui-même  l'accord  de  sa  sensibilité  indi- 
viduelle avec  la  sensibilité  musicale  du  compositeur,  tandis  qu'un 
édifice  laisse  l'esprit  du  voyant  libre  de  ses  démarches  intellec- 
tuelles, mais  l'oblige  à  la  conclusion  rationnelle  de  l'architecte. 
On  ne  saurait  enfin  confondre,  avec  Valéry,  la  création  et  la  jouis- 
sance, la  ligne  et  le  mouvement,  à  moins  qu'on  ne  dépouille  les 
arts  de  toute  réalité  spécifique  et  qu'on  accède  ainsi  à  un  tel  de- 
gré de  pureté  intellectuelle  qu'ils  se  confondent  fatalement.  Mais 
une  pareille  confusion,  où  l'on  tend  aujourd'hui,  n'est  ni  réali- 
sable, ni  désirable  (2). 

La  vérité,  où  est-elle  ?  L'approcherait-on  si  l'on  disait  que 


424  450-452) 

(2)  C;f.  Archileclure  el  Poésie,  Paris,  Colin,  in-12,  1932,  p.  36,  22G,  234. 
P.  Valéry  ne  semble  pas  avoir  répondu  à  M.  J.  Bayet. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  55 

l'architecte  est  poète  parce  qu'il  est  créateur,  et  que  sa  poésie 
est  celle  des  volumes,  poésie  «  commune», poésie  «  collective  »  ; 
si  l'on  disait  que  le  musicien  est  poète  parce  qu'il  règne  sur  le 
temps  et  l'intègre  à  notre  vie  ;  si  l'on  disait  que  le  poète,  «  plus 
qu'aucun  autre  artiste,  réalise  la  synthèse  totale  et  s'empare  à 
la  fois  du  temps  et  de  l'espace  par  sa  passion  musicale  et  son  or- 
donnance intellectuelle  «  (1)  ?  Le  débat  reste  ouvert.  M.  Bayet 
lui-même,  tout  en  ruinant  la  thèse  de  Valéry,  ne  peut  s'interdire 
des  rapprochements  assez  factices  entre  le  sublime  des  poètes  et 
celui  des  architectes  (2).  Que  les  uns  et  les  autres  se  soucient  du 
soubassement,  de  la  composition  de  leur  œuvre,  n'entraîne  pas 
de  nécessaires  conséquences  ;  la  différence  de  la  matière  qui  s'op- 
pose à  l'artiste  empêche  toute  assimilation  véritable.  Sans  doute 
on  persiste  à  dire  communément  qu'un  tableau,  qu'une  statue 
parle  ou  chante  ;  on  ne  le  dit  presque  jamais  d'un  édifice,  et  l'ins- 
tinct populaire  est  une  indication  précieuse.  Pourtant  on  ne  peut 
nier  qu'une  poésie  naisse  en  nous  devant  les  clochers  de  Chartres 
ou  les  chapiteaux  de  Vézelay,  parce  qu'il  existe  une  communion 
intime  entre  le  sujet  et  l'objet  ;  notre  foi,  notre  mysticisme  crée 
la  poésie  de  la  pierre.  Mais  l'incroyant,  lui  aussi,  goûte  un  plaisir 
poétique  à  Vézelay  et  à  Chartres,  plaisir  d'un  autre  ordre,  pure- 
ment esthétique,  plaisir  néanmoins.  Une  fois  de  plus,  les  frontières 
de  la  poésie  se  révèlent  difficiles  à  tracer,  et  l'on  n'oserait  dire  avec 
Sully-Prudhomme  que  la  poésie  salue  l'architecture  et  la  sta- 
tuaire sans  les  utiliser  jamais  (3). 


La  perplexité  est  plus  grande  encore  lorsqu'il  s'agit  de  déter- 
miner les  rapports  de  la  musique  et  de  la  poésie.  Rapports  évi- 
dents, à  première  vue  ;  on  en  discute  depuis  l'antiquité,  et  il  sem- 
ble admis  que  la  poésie  vraie  doit  être  et  est  musicale,  comme 
toute  symphonie  est  poétique.  Les  nombres  sont  en  effet  les  pa- 
roles les  plus  simples  ;  or  la  musique  est  une  science  des  nombres, 
et  la  poésie  une  science  des  paroles.  C'est  pourquoi  tous  les  âges 
poétiques  ont  été  séduits  par  l'assimilation  de  la  poésie  et  de  la 
musique,  d'autant  plus  que,  dans  ses  lointaines  origines,  la  poésie 
s'accompagnait  de  chant  et  de  danse.  Ainsi  la  parenté  des  deux 
arts  est  naturelle. 

(1)  Cf.  Bayet,  ouvr.  cité,  p.  107,  170,206,209,216,218,241. 
(3)  Testament  poétique,  p.  170. 


56  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Mais  on  l'a  forcée  de  plus  en  plus,  au  point  d'opérer  entre  les 
deux  arts  une  fusion  totale.  La  Pléiade,  Ronsard  en  tête,  avait 
essayé  déjà  de  communiquer  une  vertu  musicale  à  l'expression 
de  ses  plus  hautes  pensées  (1).  Tel  théoricien,  comme  Pontus  de 
Tyard,  avait  attribué  la  même  origine  et  le  même  but  à  la  musi- 
que et  à  la  poésie,  et  il  en  avait  tiré  des  conclusions  rigoureuses  :  la 
musique  s'appuie  sur  les  mathématiques,  science  des  nombres 
et  des  mesures,  et  la  poésie  a,  par  conséquent,  elle  aussi,  un  carac- 
tère mathématique,  ne  serait-ce  que  dans  le  rythme,  c'est-à-dire 
dans  le  mouvement  qui  anime  la  matière,  la  tire  du  chaos,  l'or- 
donne selon  des  lois  inflexibles  (2).  La  vie  humaine  est  musique, 
harmonie,  concert,  et  elle  tire  de  la  musique  sa  valeur  morale  ; 
l'harmonie  est  donc  à  l'origine  de  l'expérience  poétique  et  de  la 
vie  humaine.  Ronsard,  à  maintes  reprises,  développe  les  mêmes 
thèmes,  en  les  appliquant  directement  à  ses  œuvres.  Le  principe 
essentiel  est  que  la  musique  ravit  la  poésie  hors  de  sa  puissance, 
l'inspire,  élève  l'âme  par  son  alliance  avec  «  la  fureur  poétique  ». 
Dès  lors,  les  critiques  poursuivent  le  jeu  auquel  nous  avons  assisté 
entre  les  peintres  et  les  poètes,  et  ils  instituent  un  parallélisme  du 
même  ordre  entre  Racine  et  Lulli  ou  Gluck,  Hugo  et  Beethoven 
ou  Berlioz,  Nietzsche  et  Wagner,  Verlaine  et  Debussy,  Valéry 
et  Honegger...  Novalis  affirme  que  le  langage  poétique  est  unepar- 
tition  musicale  transcrite  en  mots  et  en  pensées  (3)  ;  Schopen- 
hauer  élabore  une  métaphysique  de  la  musique  ;  le  romantisme 
opère  —  ou  croit  opérer  —  la  fusion  de  la  musique  et  de  la  poésie, 
sous  le  prétexte  que  la  musique  saisit  la  vie  dans  les  régions  les 
plus  obscures  et  les  plus  mystérieuses,  et  Wagner  marque  l'apo- 
gée de  cet  irrésistible  mouvement  (4).  Mais  peut-être,  comme  le 
remarque  Valéry,  la  musique  n'a-t-elle  fait  alors  que  rechercher 
et  obtenir  les  effets  de  la  littérature,  ce  qui  est  un  assez  pauvre 
résultat,  sensible  chez  Berlioz  et  même  chez  Wagner.  Plus  pro- 
fonde est  la  recherche  de  Baudelaire,  de  Verlaine,  et  du  symbo- 


(1)  Cf.  Ronsard,  Œuvres  complètes,  Ed.  Lemerre,  t.  VII,  p.  7-8,  VIII,  115. 
—  Les  Amours  sont  suivis  d'un  accompagnement  musical. 

(2)  Cf.  Pontus  de  Tyard,  Solilaire  Premier,  et  Solitaire  second  ou  Discours 
sur  la  Musique  (Les  Discours  Philosophiques,  Paris,  L'Angelier,  in-S",  1587, 
p.  35-37,  40  à  129. 

(3)  Cf.  Spenlé,  Novalis,  p.  357-8,  368. 

(4)  Cf.  F.  Baldensperger,  Scnsibililé  musicale  et  Romantisme,  Paris,  Presses 
Françaises,  in-I2,  1925.  —  H.  Lichtenberger  :  Ou'esî-re  que  le  Romantisme  ? 
(Cahiers  du  Sud,  mai-juin  1937,  p.  356).  —  Dans  Spiridion  (1839),  G.  Sand 
fait  dire  à  son  héros  :  «  La  musique  me  sembla  devoir  être  la  véritable  langue 
poétique  de  l'homme  indépendante  de  toute  parole  et  de  toute  poésie  écrite.  » 
(Ed.  M.  Lévy,  p.  369).  C'est  déjà  la  théorie  de  Mallarmé  et  de  Valéry. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  57 

lisme,  qui  tente  de  reprendre  à  la  musique  son  bien.  «  Nos  têtes 
littéraires,  avoue  P.  Valéry,  ne  rêvaient  que  de  tirer  du  langage 
presque  les  mêmes  effets  que  les  coupes  purement  sonores  pro- 
duisaient sur  nos  êtres  nerveux.»  Que  les  uns  s'inspirent  de  Wag- 
ner, les  autres  de  Schumann,  peu  importe.  Le  parti  pris  est  évi- 
dent et  annonce  tous  les  excès  :  ainsi  Mallarmé  préconise  la  dis- 
parition de  la  parole,  la  suppression  du  mot  et  son  remplacement 
par  des  signes  disposés  sur  une  page  blanche  comme  des  notes 
sur  une  portée  musicale,  car  toute  âme  est  une  mélodie  qu'il  s'a- 
git de  renouer.  Tout  poème  est  alors  concert  ou  symphonie  ;  la 
musique  se  substitue  au  langage,  qui  est  impuissant  (1).  Mais 
n'est-ce  pas  l'abdication  même  de  la  poésie  en  tant  que  genre 
distinct,  vivant  de  sa  vie  propre  ?  J'ai  entendu  P.  Valéry,  dans 
une  conférence  à  l'Ecole  Normale  Supérieure,  reprendre,  il  y  a 
une  dizaine  d'années,  la  théorie  de  son  maître,  et  je  l'ai  vu  dessi- 
ner timidement  au  tableau  un  poème  à  l'aide  de  signes  ;  il  ne  man- 
quait que  les  violons...  On  ne  s'étonne  donc  pas  que  le  Cimetière 
Marin  soit,  au  dire  de  son  auteur,  une  «  partition»  :  «  Je  ne  puis 
l'entendre  qu'exécutée  par  l'âme  et  par  l'esprit  d'autrui  »,  ajoute- 
t-il.  De  même  pour  la  Jeune  Parque,  écrite  sous  l'influence  de 
Gluck,  «  recherche,  littéralement  indéfinie,  de  ce  qu'on  pourrait 
tenter  en  poésie  qui  fût  analogue  à  ce  qu'on  nomme  nwdulalion 
en  musique.  »  «  Les  passages,  nous  confie  P.  Valéry,  m'ont  donné 
beaucoup  de  mal.  «Il  ajoute:  «  Tel  autre  poème  a  commencé  en 
moi  par  la  simple  indication  d'un  rythme,  qui  s'est  peu  à  peu 
donné  un  sens.  »  C'est  pourquoi  la  marche,  qui  est  un  rythme, 
provoque  chez  lui,  comme  chez  Lamartine,  l'idée  d'un  poème. 
Mais  avant  d'éprouver  ce  rythme  musical,  Valéry,  dont  la  pensée 
est  souvent  ondoyante,  s'est  méfié  de  la  musique,  l'a  jugée  dis- 
solvante, inapte  à  construire,  donc  perfide  et  incapable  de 
réussir  (2).  Il  semble,  aujourd'hui,  revenu  de  ses  préventions,  et 
partager  l'enthousiasme  de  Bremond  pour  cet  art  fluide,  qui  s'ap- 
parente si  bien  à  la  poésie.  Bremond  appelle  à  la  rescciisse  une 
foule  de  témoignages,  dont  ceux  de  Bergson  et  de  Marcel  Proust, 
et  il  invoque  surtout  l'admirable  exemple  de  Racine.  Ses  argu- 
ments se  ramènent  au  principe  suivant  :  la  musique  est  un 
retour  à  la  communication  des   âmes  ;    elle  est    inanalysable, 

(1)  Cf.  Valéry,  Variété,  l,  93-95,  183,  192.  —  Sully-Prudhomme,  tout  en 
souli;,'nant  l'étroite  communion  de  la  poésie  et  de  la  musique,  est  beaucoup 
plus  superlicielet  prudent  {Teslamcnt  Poétique,  p.  170). 

(2)  Variété,  III,  73.  —  Mémoires  d'an  Poème  [Revue  de  Paris,  1.5  décembre 
1937,  p.  731-732.)  —  Cf.  A.  Thibaudet  :  P.  Valénj,  p.  53,  108. 


58  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ineffable  ;  or  la  poésie  cherche,  elle  aussi,  ce  retour.  Elle  ne  le 
réalisera  qu'en  empruntant  les  voies  de  la  musique.  Ce  lui  est 
relativement  facile  puisque,  si  toute  musique  verbale  n'est  pas 
poétique,  toute  poésie  est  musique  verbale.  Un  dernier  effort, 
et  elle  se  confond  avec  la  musique  (1). 

A  une  condition  :  c'est  qu'elle  ne  cherche  pas  une  simple  har- 
monie d'oreille,  une  harmonie  de  spectacle,  mais  une  harmonie 
de  tout  le  corps,  une  harmonie  profonde  qui  permette  l'épanouis- 
sement des  replis  intérieurs.  Alain  remarque  que  le  vrai  poète  et 
le  vrai  musicien  parle  d'abord  à  soi,  et  selon  une  disposition  de 
tout  son  corps,  de  son  être  entier,  qu'il  ne  compose  jamais  pour 
l'oreille,  et  qu'il  existe  ainsi  deux  musiques  et  deux  poésies  (2). 
C'est  pourquoi  Ronsard  et  Beethoven  peuvent  se  payer  le  luxe 
d'être  sourds  ;  leur  surdité  est  leur  salut  même.  Ainsi  les  théori- 
ciens comme  Sully-Prudhomme  (3)  paraissent  fondés  à  établir 
une  liaison  entre  la  poésie  et  la  musique,  et  Mallarmé  semble  n'a- 
voir pas  tort,  qui  substitue,  au  moins  en  intentions,  la  première 
à  la  seconde.  On  est  tenté  de  suivre  Valéry  lorsqu'il  écoute  «  jus- 
qu'aux harmoniques  les  timbres  de  Racine  »,  lorsqu'il  se  défend 
de  souligner  chez  lui  des  mots,  car  il  n'y  a  d'abord  que  des  sylla- 
bes et  des  rythmes,  lorsqu'il  demeure,  pour  en  jouir,  dans  ce  «  pur 
état  musical  ».  On  est  tenté  de  lui  donner  raison  quand  il  soutient 
que  tout  le  mouvement  poétique,  de  1850  à  1937,  ne  se  peut  com- 
prendre sans  le  secours  de  la  musique  :  les  concerts  Pasdeloup  et 
Lamoureux  expliquent,  selon  lui,  Baudelaire,  Mallarmé  et 
le  symbolisme  ;  lui-même  reconnaît,  dans  Amphion,  mélodrame 
musical,  sa  dette  envers  Debussy  et  Honegger  (4).  La  musique 
oriente  ainsi  la  poésie  vers  un  destin  plus  pur,  et,  selon  la  remar- 
que de  Nietzsche,  donne  à  la  poésie  un  comble  de  diffusion  et 
d'instabilité  (5). 

Mais  ce  destin  plus  pur,  la  poésie  est-elle  capable  de  le  réali- 
ser ?  Tout  en  insistant  sur  la  parenté  de  la  musique  et  de  la  poé- 
sie, Bremond  reconnaît  que  la  musique  pure  est  aussi  inconnue 
que  la  poésie  pure,  car  cet  état  de  pureté  reste  un  idéal  inacces- 
sible (6),  et  Valéry  en  convient  de  bonne  grâce.  Il  avoue,  lui  chez 
qui  le  rythme  joue  un  grand  rôle,  que  le  travail  sublime  du  mu- 

(1)  Cf.  La  Poésie  pure,  p.  23,  115,  131. 

(2)  Senliments,  Passions  et  Signes,  Paris,  Gallimard,  in-12,  1935,  p.  228-9. 

(3)  Testament  poétique,  p.  170. 

(4)  Pièces  sur  l'Art,  p.  47,  7G,  78.  —  Variété,  III,  96.  —  Cf.  Mallarmé  :  Vers 
et  Prose,  p.  192. 

(5)  Cf.  Inquisitions,  juin  1936,  p.  16. 

(6)  La  Poésie  pure,  p.  23. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  59 

sicien  «  est  malheureusement  presque  interdit  à  la  poésie  par  la 
nature  même  du  langage  et  par  les  habitudes  que  son  rôle  poé- 
tique permanent  imprime  à  l'esprit  ;  nous  exigeons,  par  exemple, 
qu'un  discours  ne  puisse  recevoir  qu'un  sens  »  (1).  Mais,  précisé- 
sément,  nous  ne  l'exigeons  point  en  poésie,  et  Valéry  s'accom- 
mode fort  bien  que  ses  poèmes  aient  plusieurs  sens  (2),  C'est  peut- 
être  cette  plasticité  qui  rapproche  le  poème  de  la  symphonie, 
nialléable  au  gré  de  l'auditeur  ;  telle  sonate  de  Schumann  ou  de 
Chopin  s'interprète  de  manières  différentes,  opposées. 

Toutefois  la  liaison  entre  les  deux  arts  est-elle  aussi  étroite 
qu'on  l'affirme,  et  doit-elle  l'être?  Les  rhétoriqueurs,  au  xv^  siè- 
cle, proclamaient  que  «  Rhétorique  (Poésie)  et  Musique  sont  une 
mesme  chose  »  (3).  Mais  la  Pléiade,  tout  en  préconisant  l'alliance 
des  deux  arts,  s'élève  contre  leur  confusion  absolue  ;  elle  juge 
qu'une  pareille  erreur  entraîne  le  poète  à  faire  de  la  poésie  une 
simple  combinaison  de  rythmes  et  de  rimes,  une  sorte  de  musique 
naturelle.  Or,  de  même  que  le  mysticisme  n'est  sensible  qu'aux 
âmes  prédisposées  et  élues,  de  même  cette  musique  naturelle 
n'est  sensible  qu'à  ceux  qui  sont  susceptibles  de  compréhension, 
de  «  possession  musicale  ».  Rares,  très  rares  sont-ils.  La  plupart 
des  lecteurs  n'a  pas  d'oreille,  et,  néanmoins,  goûte  la  poésie.  Cer- 
tains poètes  n'ont  aucun  sens  de  la  musique,qui  sont  pourtant  de 
grands  poètes.  Le  lyrisme  n'est  pas  toujours  subordonné  aux 
impressions  auditives,  ni  la  personnalité  poétique  toujours 
obsédée  par  la  rumeur  du  monde  et  le  souci  de  faire  chanter  le 
vers.  Le  poète  musicien  donne  malgré  lui  la  préférence  aux  sensa- 
tions d'ordre  sonore,  et  il  en  fournit  des  preuves  démonstratives 
dans  ses  moyens  d'expression,  ses  comparaisons,  ses  rimes,  la 
coupe  de  ses  vers,  son  rythme...  Il  exige  que  la  musique  et  la  poé- 
sie soient  chose  symphonique,  dans  tous  les  sens  du  terme.  En- 
core faut-il  prendre  garde  :  des  comparaisons  d'ordre  sonore,  des 
analogies,  des  images  auditives,  ne  révèlent  pas  forcément  l'acuité 
suraiguë  de  l'ouïe.  On  l'a  démontré  pour  Anna  de  Noailles,  si  ar- 
demment musicienne,  mais  chez  qui  le  mot  musique  traduit  moins 
des  souvenirs  auditifs  que  l'exaltation,  des  impressions  vives  de 
nature,  l'ivresse  dionysiaque,  l'élan  du  désir...  Dans  ses  poèmes, 
«  la  comparaison  musicale  ne  sert  qu'à  fixer  des  états  d'âme.  Elle 


(1)  Mémoires  (riin   Poème  [Revue  de  Paris),  15  dccombre  1937,  p.  741. 

(2)  Cf.  Variéti':,  [II,  80. 

(3)  Cf.  Cliamartl,  Les  origines  de  la  poésie  française  de  la  Renaissance,  p.  149, 


60  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ne  tend  pas  à  révéler  une  exceptionnelle  réceptibilité  auditive»  (1). 
Peut-on  parler  alors  des  noces  mystiques  de  la  musique  et  de  la 
poésie  ?  II  en  faut  davantage  pour  les  réaliser.  Pourtant  Anna 
de  Noailles  est  une  de  celles  qui  ont  le  plus  fait,  après  Verlaine, 
pour  concilier  les  deux  arts,  opérer  leur  synthèse,  les  contraindre 
à  traduire  l'un  par  l'autre  les  manifestations  de  la  vie,  l'amour 
et  la  mort.  Des  liens  spirituels  l'unissent  à  Beethoven  et  à  Cho- 
pin, à  Schumann  et  à  Wagner. 

Ainsi  tel  poète,  qui  est  un  auditif,  se  réclame  de  la  musique, 
tel  autre,  qui  est  un  visuel,  de  la  peinture,  tel  autre,  qui  est  un 
constructeur,  de  l'architecture.  Pourquoi  un  quatrième  ne  la 
raccorderait-il  point  au  chant,  qui  traduit  l'essence  musicale  de 
la  poésie,  et  à  la  danse,  qui  est  plasticité,  acte  pur  des  métamor- 
phoses ?  Valéry  juge  cette  assimilation  légitime  et  charmante  (2). 
Avant  lui  Mallarmé  voyait  dans  la  danse  une  poésie  vivante  et 
soutenait  que  «  la  danseuse  est  une  métaphore  »,  le  ballet  un  dé- 
cor vivant  (3).  Claudel  ne  raconte-t-il  pas  que  le  danseur  Nijins- 
ki  «  avait  trouvé  le  moyen  d'écrire  et  de  noter  la  danse  comme  on 
fait  pour  la  musique  »  (4)  ?  Une  danseuse  est  non  seulement 
un  corps,  mais  une  âme  rythmée.  Tout  se  ramène  en  effet,  comme 
le  pensaient  les  Grecs,  à  la  question  essentielle  du  rythme. C'est 
le  rythme  qui  entraîne  la  pensée  du  poète  comme  le  pas  de  la  dan- 
seuse et  la  voix  du  chanteur.  «  Il  faut  toujours,  affirme  Bremond, 
que  le  discours  porte  le  chant,  sans  quoi  nous  n'aurions  pas  de 
poème,  et  que  le  chant  impose  sa  ligne  au  discours,  sans  quoi  nous 
resterions  dans  la  prose  (5).  »  Et  A.  Spire  déclare.  «  Pas  de  sens, 
pas  de  rythme,  donc  pas  de  poésie  (6).  »  Il  en  va  donc  de  Lamar- 
tine, de  Verlaine  et  d'Anna  de  Noailles  comme  de  la  Pasta,  de 
la  Sontag  ou  de  M^^  Croiza. 

Mais  les  théoriciens  les  plus  épris  de  ces  rapprochements  sub- 
tils marquent  des  doutes  et  des  inquiétudes.  Bremond  avoue  que 
les  vibrations  du  chant  et  celles  du  discours  diffèrent,  puisqu'elles 
n'ont  pas  les  mêmes  effets  (7).  Dans  la  Lettre  à  M^^  C .  .  . ,  P.  Va- 


(1)  R.  Jardinier,  La  Musique  dans  l'œuvre  de  la  Cumlcsse  de  Noailles  {La 
Revue  Musicale,  février  1931,  p.  104  à  108). 

(2)  Cf.  Pièces  sur  l'Arl,  p.  43.  —  Lettre  à  Madame  C...,  p.  2.  — L'Ame  et  la 
Danse,  p.  46.  —  Cf.  Alain,  ouvr.  cité,  p.  225,  239. 

(3)  Cf.  J.  Royère  :  Le  Musicisme,  p.  167. 

(4)  Positions  et  propositions,  p.  23.3. 

(5)  Racine  et  P.  Valéry,  p.  198. 

(6)  La  Bouche  et  VOreille,  ou  du  Plaisir  poétique  considéré  comme  plaisir 
musculaire  {Revue  de  Paris,  !<■■•  février  1934,  p.  591). 

(7)  Racine  et  P.  Valérij,  p.  186. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  61 

léry  déclare  sans  sourciller  :  «  La  poésie  n'est  pas  la  musique  ; 
elle  est  encore  moins  le  discours.  »  Voilà  donc  notre  bel  échafau- 
dage par  terre,  à  moins  que  les  phonéticiens  ne  le  relèvent  (1). 
Valéry,  toujours  subtil, ajoute  :  «C'est  peut-être  cet  ambigu  qui 
fait  sa  délicatesse.  On  peut  dire  qu'elle  va  chanter  plus  qu'elle  ne 
chante,  et  qu'elle  va  s'expliquer  plus  qu'elle  ne  s'explique.  Elle 
n'ose  sonner  trop  haut,  ni  parler  trop  net  (2).  »  Bref,  la  poé- 
sie, qui  souffrait  déjà  de  l'impuissance  des  mots,  n'a  et  ne  peut 
avoir  que  des  velléités. 


Pourtant  il  faut  qu'elle  sonne,  il  faut  qu'elle  parle,  il  faut  qu'elle 
se  réalise  elle-même.  Toutes  ces  assimilations  successives  avec 
l'architecture,  la  musique,  la  danse  et  le  chant  trahissent  parfois 
autant  d'embarras  que  de  prétention  et  de  recherche,  et  elles 
compliquent  le  problème  au  lieu  d'aider  à  le  résoudre.  Si  elles 
s'appliquent  à  la  technique,  à  la  ressemblance  de  certains  modes 
d'expression,  elles  peuvent,  à  la  rigueur,  se  justifier  ;  ainsi 
M.  Cohen  a  montré  ce  que  Valéry  doit  à  l'architecture  dans  telle 
strophe  du  Cimetière  marin  (3).  Mais  si  elles  veulent  s'appliquer 
à  la  nature  profonde  de  la  poésie,  elles  sont  artificielles  et  fausses. 
Bien  plus,  elles  sont  contraires  à  cette  volonté  des  poètes  contem- 
porains d'isoler  la  poésie  de  toute  autre  essence  qu'elle-même  (4). 
Singulière  façon  de  l'isoler  que  de  la  confondre  avec  les  arts,  avec 
tous  les  arts!  Le  vice  du  système  apparaît  crûment,  surtout  lors- 
qu'il s'agit  de  poésie  pure.  Le  poète  est  voué  à  l'échec,  s'il  veut, 
avec  des  mots,  être  peintre,  sculpteur  ou  musicien,  car  son  do- 
maine est  celui  de  la  pensée  et  du  sentiment,  non  des  arts  plas- 
tiques (5).  La  faillite  du  Parnasse  peut  s'expliquer  ainsi,  et  beau- 
coup de  faillites  actuelles. 

Que  la  parole  soit  infirme,  nul  n'en  disconvient,  mais  elle  est 
une  infirmité  nécessaire,  comme  le  pinceau,  le  compas,  l'ébauchoir 
et  l'instrument  de  musique.  Les  poètes  qui  lui  sont  le  plus  hos- 
tiles sont  obligés  de  le  reconnaître,  obligés  de  recourir  aux  res- 
sources de  la  langue,  à  la  souple  valeur  des  mots,  des  similitudes 
et  des  contrastes,  à  l'incantation  des  images  et  des  symboles,  in- 

(1  )  Sur  les  travaux  i)honét.iqucs  en  cour^;,  cf.  Spire,  ouvr.  cité,  p.  580. 

(2)  Lellreù  M'^^  C...,  p.  2. 

(3)  Ensai  (T explicalion  du  CimcliÎTC  marin,  Paris,  Gallimard,  in-lG,  s.  d., 
p.  5,'). 

(4)  Valéry,  Varitlè,  1,  93. 

(5)  Cf.  Duval,  La  Poésie  el  le  principe  de  transcendance,  p.  33. 


62  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

termédiaires  entre  leur  pensée  et  celle  du  lecteur,  comme  aux 
ruses  prestigieuses  de  la  versification  et  delà  prosodie  (1).  Ecrire 
est  un  problème  :  Valéry  avoue  que  le  poète  doit  se  prendre  d'une 
curiosité  pour  la  forme,  s'exciter  à  la  perfection,  chercher  la  con- 
tinuité, l'égalité,  la  plénitude...  ;  l'art  s'oppose,  en  ce  sens,  à  l'es- 
prit (2).  S'attaquer  à  ce  problème,  est-ce  vraiment  déchoir  ?  On 
a  pu  caractériser  le  tour  de  pensée  de  V.  Hugo  par  l'emploi  rai- 
sonné que  le  poète  fait  de  la  métaphore,  de  l'asymptote  et  de  la 
parabole  (3).  Pensée  vulgaire,  qui  a  besoin  de  tels  interprètes,  art 
grossier  qui  a  besoin  de  tels  supports  !  s'écrient  les  partisans  de  la 
poésie  pure  ;  ce  sont  là  expédients  vulgaires...  Voyez  au  contraire 
Mallarmé  :  lui  seul  a  osé  représenter  «  le  mystère  de  toute  chose 
par  le  mystère  du  langage  »,  c'est-à-dire  que,  loin  de  craindre 
l'obscurité  et  l'hermétisme,  il  les  cherche  :  à  réalité  obscure  forme 
obscure.  «  Comme  le  monde  des  sons  purs,  sireconnaissables  par 
l'ouïe,  fut  extrait  du  monde  des  bruits  pour  s'opposer  à  lui  et 
constituer  le  système  parfait  de  la  Musique,  écrit  à  ce  propos 
Valéry,  ainsi  voudrait  opérer  l'esprit  poétique  sur  le  langage.  » 
Dans  Léonard  el  les  Philosophes  il  précise  que  l'art  du  poète  est 
d'abuser  de  la  résonance  et  des  sympathies  occultes  des  mots, 
et  de  spéculer  sur  une  sorte  de  foi  dans  l'existence  d'une  valeur 
absolue  et  isolable  de  leur  sens  (4).  Ailleurs,  il  arrive  à  cette  con- 
clusion aride  que  le  langage  poétique  peut  différer  du  langage 
pratique  autant  que  celui  de  l'algèbre  ou  de  la  chimie  (5).  Ainsi 
nous  tournons  toujours  dans  le  même  cercle  :  la  langue  poétique 
doit  devenir  une  langue  abstraite,  une  portée  musicale,  des  signes 
algébriques...  Confusion  redoutable  :  n'est-ce  point  solliciter  un 
miracle,  ou  risquer  une  faillite  ?  La  communication  entre  le  poète 
et  le  lecteur  ne  peut  s'établir  que  si  celui-ci  est  musicien  ou  ma- 
thématicien ;  c'est  trop  lui  demander  sans  doute,  et  l'échec  mar- 
que une  pareille  tentative.  Plus  tard,  peut-être,  quand  l'homme 
aura  des  sens  plus  affinés,  ou  d'autres  sens... 

La  réalité  présente  commande  une  ambition  moins  vaste.  Ne 
suffit-il  pas  que  la  poésie,  qui  est  un  art  de  certains  effets  du  lan- 
gage, ait  des  droits  sur  la  langue,  agisse  sur  elle,  trouve  des  écarts 


(1)  Cf.  R.  de  Renéville,  L'Expérience  poélique,  p.  28  à  G5  :  La  Parole,  Les 
images. 

(2)  Mémoires  d'un  Poème  (Revue  de  Paris,  15  décembre  1937,  p.  748). 

(3)  Cf.  E.  Huguet,  Le  sens  de  la  forme  dans  les  métaphores  de  Victor  Hugo, 
Paris,  Hachette,  2  vol.  in-8<',  1904. 

(4)  Variété,  111,  18,  14,  175. 

(5)  Pièces  sur  l'Art,  p.  59. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  63 

qui  l'enrichissent  et  lui  font  faire  des  bonds  ?  Cette  langue,  elle 
la  respecte,  et  ne  la  violente  qu'à  bon  escient.  La  Jeune  Parque 
est  écrite,  comme  tous  les  poèmes  de  Valéry,  ouvrier  tenace  et 
patient,  avec  un  souci  linguistique  de  tous  les  instants  (1).  De 
son  côté  Claudel  reconnaît  que  la  poésie  réalise  avec  des  mots 
l'idée  qu'on  a  eue  de  quelque  chose  (2).  A  cette  attitude  tradi- 
tionnelle s'oppose  celle  des  dadaïstes.  «  Mettez  tous  les  mots 
dans  un  chapeau,  tirez  au  sort,  voilà  le  poème  dada  »,  écrit  Tris- 
tan Tzara  (3).  Nous  avons  constaté  le  résultat  d'une  pareille 
désinvolture,  et  que  le  hasard  n'opère  pas  toujours  des  mi- 
racles. Entre  l'attitude  valéryenne  et  l'attitude  dadaïste,  voici 
l'attitude  surréaliste,  telle  que  André  Breton  la  définit  dans  le 
Manifeste  :  le  surréalisme,  qui  est  un  vice  nouveau,  agit  à  la  ma- 
nière des  stupéfiants  et  impose  les  mêmes  images  queropium(4). 
Ces  images,  non  préméditées,  viennent  d'un  rapprochement 
fortuit  et  échappent  ainsi  au  principe  de  l'association  des  idées. 
Les  deux  termes  de  l'image  ne  sont  pas  déduits  l'un  de  l'autre, 
d'où  leur  incohérence  apparente  et  le  caractère  arbitraiire  de  l'i- 
mage qui  ne  peut  guère  se  traduire  en  langage  poétique.  L'image, 
guide  de  l'esprit,  ne  révèle  plus  que  sa  dissipation. 

Une  église  se  dressait,  éclatante  comme  une  cloche.  —  Sur  le  pont  la  rosée 
à  tête  de  chat  se  berçait.  — Le  rubis  du  Champagne.  —  Dans  la  forêt  incendiée 
les  lions  étaient  frais.  —  La  couleur  des  bas  d'une  femme  n'est  pas  forcément 
à  l'image  de  ses  yeux... 

Breton  est  plus  près  de  Tzara  que  de  Valéry,  et,  pour  cette  rai- 
son, il  coupe  toute  communication  entre  le  lecteur,  qui  n'est 
point  un  initié  ou  un  complice,  et  lui. 

Ces  attitudes  singulières  en  commandent  d'autres,  qu'il  est 
inutile  de  définir  :  le  baroque  et  l'absurde  sont  hors  de  notre 
champ.  Après  tant  de  discours  la  vérité  nous  échappe-t-elle  en- 
core ?  Ou  bien  faut-il  conclure,  avec  Bremond,  que  la  poésie  n'est 
ni  dans  les  mots,  ni  dans  les  images,  ni  même  dans  les  idées,  mais 
dans  le  mystère  qui  les  soulève  et  les  traverse,  dans  ce  «  courant 
souterrain  de  pensée  non  visible,  indéfini  »,  dont  par  le  E .  Poe,  dans 
ce  mouvement,  cet  élan  analogue  à  l'élan  vital  de  l'Eyo/u/fon  Créa- 
frice{ù)  ?  Ainsi  nous  revenons  à  E.  Poe,  un  desinitiateurs  delà  poé- 

(1)  Cf.  Valéry  :  Pièces  sur  l'Arl,  p.  55,  177. 

(2)  Posilions  et  Proposilions,  p.  94. 

(3)  Cf.  Anlhologie  Kra,  p.  423. 

(4)  Alanifcsle  du  Surréalisme,  p.  G2,  65. 
(b)lLa  poésie  pure,  p.  113,  119. 


64  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sie  pure,  ou  nous  aboutissons  à  Bergson,  sur  qui  s'appuient  avec 
complaisance  les  théoriciens  de  la  poésie  pure.  Le  progrès,  si  l'on 
peut  dire,  a  consisté  à  tourner  en  rond. 

Mais  ce  courant  souterrain,  ce  fluide  qui  rejette  l'image  comme 
un  obstacle,  qu'est-il  ?  M.  P.  Souday  s'inquiète,  s'impatiente 
parce  qu'il  ignore  «  de  quoi  est  fait  ce  fluide  mystérieux  qui 
transfigure  ».  Bremond  prend  en  pitié  le  rationalisme  aveugle 
de  Souday  (1).  Importe-t-il,  en  effet,  de  savoir  la  nature  exacte 
de  ce  fluide  ?  Perdons  l'espoir  de  le  connaître  comme  nous  con- 
naissons le  courant  électrique,  appelons-le  inspiration,  génie.., 
et  n'en  parlons  plus. 

Ainsi  l'étude  des  moyens  d'expression  ne  résout  pas  le  mys- 
tère poétique.  Elle  le  laisse  subsister  dans  son  entier,  elle  l'enve- 
loppe même  parfois  de  confusion  et  de  ténèbres.  Heureusement, 
au-dessus  de  cette  technique  fragile  et  décevante,  brillent  une 
lumière,  l'intelligence,  et  un  feu,  la  sensibilité.  Il  nous  reste  à  exa- 
miner si  le  poète  doit  marcher  vers  la  lumière  de  l'intelligence 
ou  se  laisser  embraser  par  le  feu  de  la  sensibilité. 

(-4  suivre.) 
(1  )  La  poé^if  pure,  p.  119. 


L'exotisme  dans  la  littérature  française 
depuis  Chateaubriand 

par  Pierre  JOURDA, 

Professeur  à    la  Faculté  des  Lettres  de  Montpellier. 


VII 
L'Extrême  Orient  {suite). 

Mais  les  imaginations  depuis  longtemps  allaient  plus  loin, 
«  Oui  est-ce  qui  n'est  pas  allé  un  peu  en  Chine  ?  »  déclare  le  For- 
tunio  de  Gautier,  aimé  par  une  princesse  chinoise  aux  petits 
yeux  bridés,  au  nez  épaté,  aux  dents  rouges.  On  voit  dans  ce 
roman  paraître  un  professeur  de  mantchou  un  peu  ridicule.  Est-ce 
une  allusion  aux  cours  de  Rémusat  ?  Je  n'oserais  l'affirmer.  Gau- 
tier, en  tout  cas,  est  à  l'origine  du  mouvement  de  curiosité  qui, 
dès  1850,  oriente  les  esprits  vers  la  Chine  et  le  Japon.  N'a-t-il  pas 
recueilli  chez  lui  un  Chinois  qui  donne  des  leçons  à  sa  fille  Judith? 
N'est-il  pas  l'aîné,  et  l'ami,  des  Concourt,  apôtres  de  cette  forme 
nouvelle  de  l'orientalisme  ?  Autant  que  du  Gange  et  de  Bénarès, 
il  a  rêvé  du  Fleuve  Bleu  et  de  Canton.  Une  jonque  amarrée  à  un 
(}uai  de  Londres,  avec  sa  poupe  élevée,  sa  chapelle  de  Bouddha, 
ses  «  petites  idoles  au  sourire  narquois  »,  aux  «  sourcils  circon- 
flexes »,  au  gros  ventre,  le  fait  évoquer  la  Chine  et  sa  «  race  sépa- 
rée depuis  des  milliers  d'années  du  reste  de  la  création...  fpays) 
civilisé  quand  tout  le  monde  était  barbare,  barbare  quand  tout  le 
monde  est  civilisé  »,  inquiétante  et  mystérieuse,  gracieuse  et 
laide  à  la  fois,  et  dont  le  type  parfait  à  ses  yeux  est  le  mandarin 
lettré,  à  la  main  ridée,  aux  ongles  longs,  à  l'écriture  fleurie  et 
compliquée  (1). 

^'inspirant  de  Paul  hier  il  développe,  dans  le  Pavillon  sur  l'eau, 
le  thème  des  Romanesques  :  deux  amis,  Tou,  «  lettré  de  la  chambre 

(1)  Fvrluiiio,  clans  Nouvelles,  pp.  30,  57,  Caprices  et  zigzags,  LS84.  p. 227-241. 


66  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

de  jaspe  »,  et  Kouan,  négociant,  se  sont  brouillés  ;  leurs  demeures, 
contiguës,  sont  séparées  par  une  pièce  d'eau  sur  laquelle  ils  font 
construire  un  mur.  Dans  l'étang  jouent  des  poissons  d'azur 
écaillés  d'or,  des  canards  au  col  d'émeraude.  Tou  a  une  fille, 
Kouan  un  fils  ;  l'une  est  poète,  l'autre  lettré  ;  tous  deux  refusent 
les  plus  beaux  partis  ;  pourquoi  ?  Le  bonze  du  temple  de  Fô, 
consulté,  répond  qu'il  faut  «le  jaspe  à  la  perle  et  la  perle  au  jaspe  »: 
les  deux  jeunes  gens  se  sont  vus  reflétés  dans  l'eau  de  l'étang  sous 
les  pilotis  du  mur  de  séparation  ;  ils  s'épousent  :  «  Le  bonheur 
n'est  souvent  qu'une  ombre  dans  l'eau».  L'histoire  est  jolie,  gra- 
cieusement contée.  Elle  est,  comme  Forfunio,  un  rêve  de  poète  (1). 
Rêve  de  poète  encore  que  celui  de  M.  du  Camp.  Jean-Marc, 
dans  les  Mémoires  d'un  Suicidé,  admire  un  écran  chinois  repré- 
sentant, dans  un  calme  paysage,  une  jeune  fille,  un  mandarin  «  au 
ventre  chamarré  »  :  «  J'eus  envie,  dit-il,  de  partir  pour  la  Chine 
et  d'aller  baigner  mon  visage  dans  les  eaux  du  fleuve  Jaune  »  ; 
il  jalonne  son  voyage  :  Alexandrie,  Le  Caire,  Aden,  Bombay, 
Ceylan  —  «  l'île  des  éléphants  et  des  palmiers  gigantesques  »,  — 
Calcutta,  puis  Pékin  ;  il  rêve  de  palanquins,  de  jonques,  de  man- 
darins, de  nids  d'hirondelles,  de  clochettes  et  de  bambous  ;  de 
«  beaux  poissons  rouges  et  verts  nageaient  dans  des  bassins  sous 
la  feuille  des  lotus  azurés  »  ;  il  se  voit  en  robe  de  soie  violette,  por- 
tant la  queue  et  priant  Bouddha  : 

Salut  I  salut  !  terre  antique  de  la  Chine  I  pays  de  la  porcelaine,  des  lan- 
ternes et  des  mandragores  !  Salut,  patrie  des  magots,  des  mandarins  et  des 
lettrés  !  Je  viens  fumer  l'opium  à  l'ombre  de  tes  mimosas  et  chercher  des 
jeunes  filles  sur  les  grands  radeaux  de  tes  fleuves...  (2). 

Autour  de  pareilles  images,  vulgarisées  aux  environs  de  1850, 
va  travailler  l'imagination  des  Parnassiens  comme  avait  travaillé 
celle  de  Flaubert  à  ses  débuts. 

On  peut,  malgré  sa  verve  plaisante,  négliger  telle  nouvelle,  de 
Méry,  Anglais  et  Chinois  (1843),  meilleure,  malgré  des  inexpé- 
riences que  ses  romans  hindous.  Compliquée  d'une  invraisem- 
blable histoire  d'amour,  d'un  quiproquo  moliéresque,  discrète- 
ment ironique  (le  héros  de  l'histoire,  qui  a  longuement  séjourné 
en  Chine,  n'est-il  pas  refusé  pour  la  chaire  de  chinois  d'Oxford  où 

(1)  Romans  el  Conles,  Charpentier,  s.  d.,  p.  353-369.  Gautier  s'inspirait 
d'un  conte  analysé  en  1846  par  Pauthier. 

(2)  Mémoires  d'un  suicidé,  p.  107-111.  Cf.  Souvenirs  liltéraires,  1822,  I, 
228,  où  il  cite  le  Novembre  de  Flaubert  auquel  j'ai  fait  allusion  déjà.  Du  Camp 
rêva  en  1859  de  suivre  l'expédition  de  Chine. 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  67 

l'on  nomme  un  Marseillais  qui  ne  sait  que  le  provençal  !),  elle  n'en 
est  pas  moins  semée  de  traits  de  couleur  locale  assez  exacts,  quoi- 
que inventés.  Passons  sur  les  bontés  des  femmes  indigènes  pour 
les  étrangers  :  Loti  épuisera  ce  thème.  Passons  sur  les  traits  diri- 
gés contre  la  politique  anglaise  :  «  L'Angleterre  brûlerait  l'Asie 
pour  venger  la  mort  d'un  marin  assassiné.  »  Voici,  en  revanche, 
quelques  passages  qui,  pour  être  trop  parsemés  de  mots  tech- 
niques, n'en  sont  pas  moins  significatifs  : 

Le  fleuve  Bleu  Chookeang  descendait  nonchalamment  à  la  mer  entre  deux 
rangs  de  jolis  villages  peints  sur  porcelaine...  On  n'entendait  dans  les  jardins 
que  le  frôlement  subtil  des  feuilles  de  l'yo  kiang  hoa,la  fleur  qui  s'ouvre  et 
embaume  la  nuit, et,  dans  la  campagne,lechant  monotone  d'une  choue  ouen... 
Sous  le  dôme  enflammé  des  sycomores...  se  réfugiaient  les  arbustes  à  fleurs 
qui  vivent  d'ombre,  l'iu-lan,  émaillé  de  fils  d'ivoire,  l'haï  tang,  symbole  de 
la  modestie,  le  molikoa,  jasmin  de  la  Chine,  la  kingoa,  la  fleur  de  longue  vie... 

Voici  un  menu  chinois  :  une  entrée  de  bourgeons  de  frêne,  une 
racine  de  nénuphar  bouillie,  un  poisson  séché  dans  le  Kiang,  des 
nids  d'hirondelle.  Méry,  avant  J.  Boissière,  avant  Cl.  Farrère, 
décrit  les  songes  d'un  fumeur  d'opium   (1). 

Tout  ceci  est  amusant,  mais  reste  aussi  conventionnel  que 
l'Allemagne  de  la  petite  fleur  bleue  ou  l'Italie  des  brigands... 
Mieux  valent  les  essais  de  L.  Bouilhet,  peignant  le  barbier  de 
Pékin  «  qui  secoue  au  vent  sa  sonnette  »,  le  petit  dieu  de  la  porce- 
laine, le  Dieu  Pu,  la  fleur  Ing  Wha,  «  petite  et  pourtant  des 
plus  belles  »  que  l'oiseau  Tung  Wong-Fung  peut  tout  juste  cou- 
vrir de  ses  deux  ailes,  ou  le  lettré  Tou-Tsong  qui  fume  l'opium, 
au  coucher  du  soleil,  dans  sa  pipe  à  fleurs  bleues  (2).  Avant  lui 
Ampère  s'était  risqué  à  une  timide  traduction  en  vers  d'un  roman 
chinois.  Après  lui  Catulle  Mendès  chante  la  beauté  de  Ten-Si-0- 
Daï-Tsin  dont  il  rêve  de  baiser  le  «  sidéral  orteil  »,  ou  Heredia 
celle  «  d'un  écran  bizarre  au  parfum  exotique  »  (3).  C'est  l'époque 

(1)  Dans  Nuils  anglaises,  Michel  Lévy,  1857,  p.  233,  229,224,  235,  247, 
248.  C'est  à  peu  près  l'époque  où  Baudelaire,  dans  ses  Paradis  arliflciels  (Cf. 
édit.  Crépet  Conard,  1928,  p.  139  sqq.),  adapte  les  rêves  de  Thomas  de  Quincey 
et  s'inspire  de  la  Chine  :  Cf.  Pelils  poèmes  en  prose{ibid.,  1926, p. 49),  le  conte 
de  l'Horloge.  A.France,  dans  la  Vie  lillcraire,  3<=  série  [Œuvres, l.Vll,  p.  85), 
dans  Contes  chinois,  ironisera  ;i  propos  de  la  morale  de  Confucius  et  contera 
l'Histoire  de  la  dame  à  l'évenlail  blanc  qui  est  celle  de  la  Matrone  d'Ephèse. 

(2)  Festons  et  Astragales,  Lemerre,  1891  ;  p.  67,  70,395,  65  (Ces  vers  sont 
de  1859  et  de  1848  ;  les  derniers  correspondent  à  la  période  des  débuts  de 
Flaubert  où  il  était  si  préoccupé  d'exotisme).  Cf.  H.  David,  Les  poèmes  chi- 
nois de  L.  Bouilhet  [Modem  Philololgy,  1918,  t.  XV,  p.  663-674). 

(3)  Ampère,  Litlcralure,  Voyages  et  Poésie,  Didier,  1850,  p.  186-187  ;  C. 
Mendès,  Poésies,  I,  91.  —  Heredia,  L'écran,  non  recueilli  dans  Les  Trophées 
cité  par  M.  Ibrovac,  J.  M.  de  Heredia,  p.  282. 


68  REVUE    DES    COURS    ET    CONFÉRENCES 

OÙ  Tartarin  explique,  au  Club  Alpin,  comment  il  a  défendu  une 
factorerie  à  Shang-Haï  :  «  Alors  je  fais  armer  mes  commis,  je  hisse 
le  pavillon  consulaire,  et  pan  !  pan  !  par  les  fenêtres  sur  les  Tar- 
tares...  » 

Cette  Chine  des  Tartares,  des  bourreaux  et  des  mandarins 
servira  longtemps  encore  de  toile  de  fond,  que  ce  soit  à  Villiers  de 
risle-Adam  contant  ï Aventure  de  Tse  I  La,  qui  pourrait  porter 
en  sous-titre  :  comment  Tse  I  La  épousa  la  fille  de  l'empereur 
Tche  Tang  en  lui  livrant  un  secret  qui  n'en  était  pas  un  (1),  ou 
à  O.  Mirbeau  écrivant  le  Jardin  des  Supplices,  supplice  des 
caresses,  supplice  de  la  cloche,  supplice  du  rat,  «  un  admirable 
chef-d'œuvre,  en  quelque  sorte  classique  »  ;  «  imaginations  démo- 
niaques et  mathématiques  »  où  des  variationsatroces  sur  un  thème 
effroyable  sont  rachetées  par  quelques  pages  chatoyantes,  mais 
qui,  dans  leur  sérieux  outrancier,  demeurent  écœurantes. 

Mieux  vaut,  avant  d'en  venir  aux  peintres  véridiques  de  la 
Chine,  citer  les  traductions  de  Judith  Gautier  et  surtout  Le  livre 
de  Jade  où  brillent  de  purs  diamants,  tels  ces  poèmes  d'amour 
intitulés  L'épouse  vertueuse  ou  Désespoir,  et  cette  page  où  la 
fille  du  poète,  égalant  les  plus  sobres  artistes  orientaux,  conte  la 
mort  de  Li  Taï  Pé  (2).  Les  vrais  lettrés  ont  vite  reconnu  la  valeur 
évocatrice  de  pareils  essais.  Des  Esseintes,  le  héros  de  A  rebours, 
a  réuni  en  deux  plaquettes  l'essentiel  de  la  poésie  :  Mallarmé, 
Gaspard  de  la  Nuit  et  quelques  pages  du  Livre  de  Jade,  «  dont 
l'exotique  parfum  de  Guiseng  et  de  thé  se  mêle  à  l'odorante 
fraîcheur  de  l'eau  qui  babille  sous  un  clair  de  lune  »,  et,  par  la 
suite,  J.  Tellier  opposera  la  poésie  de  la  Chine  à  la  morne  plati- 
tude de  l'Europe,  F.  Jammes  évoquera  Confucius  (3). 


La  mode  de  l'extrême  Orient,  en  effet,  n'a  pas  cessé  de  s'impo- 
ser :  en  attendant  que  Proust  montre  Odette  de  Crécy  habitant 
«  un  petit  hôtel  très  étrange  avec  des  chinoiseries  »,  A.  Dumas 
fils  met  dans  la  bouche  de  deux  de  ses  personnages  un  dialogue 
significatif  (4).  C'est  que  s'exerce  alors  l'influence  des  Goncourt. 

(1)  Dans  VAmour  suprême  {Œuvres  complètes,  t.  V,  p.  213). 

(2)  Le  livre  de  Jade,  F.  Juven,  s.  d.,  p.  47-48,  83-84  et  xiii-xiv. 

(3)  Huysmans,  A  rebours,  Charpentier,  1883,  p.  262-263.  .J.  Tellier,  Œuvres, 
I,  303.  A  quoi  bon  citer  la  pièce  oubliée  de  Duvart,  le  prince  de  Fich-Tong- 
Khan  où  figurent  l'empereur  Kakao  62  et  le  mandarin  Kaout-Chouc  ? 

{4)  Dans  Francillon,  acte  IV,  scène  2.  Cité  par  W.  L.  Schwartz,  The  ima- 
ginative  interprétation  of  the  Far  East  in  modem  french  literature,  1800-1925  ; 
Champion,   1927,  p.   106. 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  69 

Avant  de  consacrer,  en  1891  eten  1896,  deuxvolumes  à  des  artistes 
japonais,  Outamaro  et  Hokousaï,  ils  avaient  lancé  la  mode  du 
bibelot  japonais  : 

Le  goût  de  la  chinoiserie  et  de  la  japonaiserie,  disent-ils  dans  leur  Journal, 
en  1868,  ce  goût  nous  l'avons  eu  les  premiers...  Qui,  plus  que  nous,  l'a  senti, 
prêché,  propagé  ? 

Dans  les  descriptions  de  mobiliers  qu'ils  mettent  dans  leurs  ro- 
mans, ils  font  large  place  à  l'Extrême  Orient  : 

Cette  description  d'un  salon  parisien  meublé  de  japonaiseries,  publiée 
dans  notre  premier  roman,  En  18...  paru  en  1851,  oui  en  1851...  qu'on  me 
montre  les  japonisants  de  ce  temps-là  (1)  ? 

Aussi  Daudet  aura-t-il  grand  soin,  dans  Le  Nabab,  de  disposer 
des  bibelots  chinois  dans  le  salon  du  duc  de  Mora,  et  Maupassant 
de  montrer  Bel  Ami  ornant  sa  chambre  de  «  menus  bibelots  ja- 
ponais »  pour  y  recevoir  sa  maîtresse  (2)  : 

Il  acheta  pour  cinq  francs  toute  une  collection  de  crépons,  de  petits  éven- 
tails et  de  petits  écrins  dont  il  cacha  les  taches  tropvisibles  du  papier.  Il 
appliqua  sur  les  vitres  de  la  fenêtre  des  images  transparentes  représentant 
des  bateaux  sur  des  rivières,  des  vols  d'oiseau  à  travers  des  ciels  rouges,  des 
dames  multicolores  sur  des  balcons  et  des  processions  de  petits  bonshommes 
noirs  dans  des  plaines  remplies  de  neige. 

Le  héros  d'un  de  ses  contes,  Jean  Varin,  —  qui  semble  bien  n'être 
autre  qu'E.  de  Concourt,' — marchande  chez  un  antiquaire  des 
magots  de  porcelaine.  Les  poètes  suivent  la  mode  :  R.  de  Montes- 
quiou,  dansles  Hortensias  bleus,  Heredia,  dans  les  Trop/iees,  n'ou- 
blient pas  l'Extrême  Orient.  Bientôt  le  Docteur  P.  L.  Couchoud, 
F.  Baldensperger,  G.  de  Voisins  s'essaieront  au  genre  difficile  du 
haï  kaï,  «  tableau  en  trois  coups  de  brosse,  vignette,  esquisse, 
simple  touche,  secousse  brève,  note  dont  les  harmoniques  expirent 
lentement  en  nous  »  (3).  Mallarmé  se  proposera  d'imiter  le  Chinois 
au  cœur  limpide  et  fin 

De  qui  l'extase  pure  est  de  peindre  la  fin 
Sur  ses  tasses  de  neige  à  la  lune  ravie 
D'une  bizarre  fleur  qui  parfume  sa  vie... 


(1)  Schwartz,  loc.  cil.,  p.  66-68.  Cf.  E.  et  J.  de  Concourt,  Journal,  t.  VI, 
p.  19,  34-35,  38,70. 

(2)  Schwartz,  Inr.  rit.,  p.   101. 

(3)  W.  L.  Scliwartz,  L'influence  de  la  poésie  japonaise  sur  la  poésie  fran_ 
çaise  runlemporaiiie,  dans  Hérite  tle  Lillérature    comparée,  1920,  p.  054  sqq 


70  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

G.  de  Voisins  synthétisera  dans  un  quatrain  tout  le  paysage 
japonais  : 

Lin  volcan  reflété  dans  un  lac  d'azur  triste, 
Un  lotus  peint  sur  éventail  (quel  objet  d'art  I), 
Voilà  tout  le  Japon  rêvé  par  les  modistes  ; 
Il  s'achète  pour  vingt  centimes  au  bazar. 

Tristan  Klingsor  rêvera  de  voir 

Les  mandarins  ventrus  sous  les  ombrelles, 
Et  ces  princesses  aux  mains  fines, 
Et  ces  lettrés  qui  se  querellent 
Sur  la  poésie  et  sur  la  beauté  (1)... 

Toulet  consacre  à  la  Chine  quelques-unes  de  ces  Contrerimes,  si 
évocatrices  dans  leur  rapidité,  tandis  que  F.  Jammes  montre 
ses  tendres  héroïnes,  Clara  d'ElIébeuse  ou  Almaïde  d'Etremont, 
rêvant  de  la  Chine, 

ce  vilain  pays  qui  donne  envie  de  vomir  et  où  l'on  torture  le  Christ,  un 
pays  qui  a  la  même  odeur  vilaine  et  noire  que  le  coffret  qui  est  là,  qui  sent  le 
camphre  et  le  poivre.  C'est  le  pays  du  démon  (2). 

Par  un  détour  imprévu,  F.  Jammes  rejoint  Mirbeau... 


Mais  l'Asie  n'a  pas  été  parcourue  qu'en  rêve.  Des  voyageurs 
l'ont  visitée,  et  bien  vue. 

Gobineau,  ministre  de  France  en  Perse,  a  rapporté  de  Téhéran, 
avec  un  solide  travail  sur  Les  Religions  de  l'Asie  centrale,  un  jour- 
nal de  voyage  sobre  et  direct,  documentaire,  sans  souci  exagéré 
du  pittoresque  :  Trois  ans  en  Asie  (1859),  et  surtout  des  Nouvelles 
asiatiques  (1876)  qui  sont  d'excellents  récits.  Il  est  monté  jus- 
qu'au Kurdistan,  au  pas  lent  des  caravanes,  en  un  «  vagabon- 
dage organisé  »  ;  il  a  observé  «  un  certain  nombre  de  variétés  de 
l'esprit  asiatique  »  et  leur  «  immoralité  plus  ou  moins  consciente  »  ; 
il  a  constaté  l'existence  du  régime  de  la  vendetta,  la  persistance 
des  haines  de  famille,  la  rigueur  et  la  loyauté  des  règles  de  l'hos- 
pitalité, la  sauvagerie  et  le  raffinement  des  mœurs  :  il  décrit  avec 
exactitude  la  vie  persane,  une  conversation  au  harem  portant 


(1}  Tous  textes  cités  par  Schwartz,  The  imaginaiive...,  p.  40,  65,  42. 
(2)  Œuvres,  t.  III,  p.  20,  21  et  169. 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  71 

sur  les  modes  telles  qu'on  les  conçoit  à  Ispahan  ou  sur  les  potins 
qui  courent  la  ville.  Les  femmes  ont  des  noms  charmants  :  Zem- 
roud  Khanoum,  Bulbul  Khanoum,  Loulou  Khanum  ou  Bibi 
Djanem,  —  M^e  Emeraude,  M™e  Je  Rossignol,  M^e  la  Perle  ou 
Mme  Mon  Cœur.  On  use  d'un  langage  fleuri  : 

Sa  taille,  dit-on  d'une  jolie  femme,  est  comme  un  rameau  de  saule,  et, 
quand  elle  appuie  son  pied  par  terre,  la  terre  dit  merci  et  se  pâme  d'amour. 
—  Je  souffre,  s'écrie  un  amoureux,  j'expire,  je  meurs,  je  suis  mort,  on  m'a 
enterré.  Tu  ne  me  verras  plus  1  O  Leïla,  mon  amie,  mon  cœur,  mon  trésor, 
prends  pitié  de  ton  esclave  (1). 

La  meilleure  de  ces  nouvelles,  —  elle  eût  enchanté  Stendhal,  — 
est  une  satire  des  habitudes  peu  guerrières  des  Persans  :  La 
guerre  des  Turcomans.  La  vie  militaire,  à  Téhéran,  est  pleine 
d'imprévu  ;  les  soldats,  pour  vivre,  exercent  un  métier  :  tel  lieu- 
tenant est  valet  de  chambre  dans  une  maison,  tel  sergent  cardeur 
de  laine  ;  s'ils  s'absentent  du  corps  de  garde,  les  voisins,  com- 
plaisants, présentent  les  armes  à  leur  place...  Mais  il  faut  partir 
en  guerre  !  «  On  reçut  l'ordre  de  se  mettre  en  marche  immédiate- 
ment, ce  que  l'on  fit  deux  jours  après  »  ;  des  ânes  portent  armes 
et  bagages  :  «  Personne  n'était  si  sot  que  de  s'embarrasser  de 
ses  armes  »  ;  à  quoi  bon  ?  On  livre  bataille  :  le  désordre  que  cons- 
t£te  Fabrice  sur  le  champ  de  bataille  de  Waterloo  n'est  rien  au- 
près de  celui  que  décrit  Gobineau  :  les  généraux  ont  vendu  les 
munitions  !  Il  y  a  là,  en  quelques  pages  cinglantes,  le  plus  com- 
plet tableau  que  l'on  ait  tracé  de  l'incurie  et  du  fatalisme  des 
Orientaux,  vrai  de  la  Perse  d'hier  comme  il  le  serait  de  la  Chine  (2). 
Il  serait  facile  d'opposer  à  ce  sardonique  et  limpide  tableau 
les  poèmes  de  Leconte  de  Lisle  qui  chantent  dans  les  mémoires, 
ceux  où  il  décrit  la  chasse  de  l'aigle,  «  prince  du  ciel  mongol  », 
qui  plane  sur  la  «  steppe  sans  fin  »,  où  il  dit  la  grâce  de  Leïlah, 
plus  belle  et  plus  parfumée  que  les  roses  d'Ispahan  et  les  jasmins 
de  Mossoul, où  il  dessine,  en  musicales  et  voluptueuses  arabesques, 
le  sommeil  de  la  sultane 

Sous  les  treillis  d'argent  de  la  vérandah  close, 
Au  tintement  de  l'eau  dans  les  porphyres  roux... 

A  l'ironie  de  Gobineau,  ou  aux  images  des  Poèmes  barbares,  je 

(1)  Nouvelles  asiatiques,  Perrin,  1913,  p.  326-327,  6,  2,  256,  283,  108,  189, 
146. 

(2)  Ibid.,  p.  210-21 1, 216,  217, 229. 


72  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

préfère  le  journal  de  route  de  Loti  gagnant  Ispahan.  Que  de  pages 
émouvantes  !  Sa  lente  montée  vers  les  plateaux  de  l'Iran  «  dans 
l'espace  illimité,  dans  le  vaste  désert  nocturne  »,  à  travers  un 
pays  «  ignorant  la  vapeur,  les  usines,  les  fumées,  les  empresse- 
ments, la  ferraille...,  recoins  du  monde  épargnés  par  le  fléau  du 
progrès  »,  par  des  chemins  quasi  verticaux,  coupée  de  haltes  en 
des  caravansérails  embaumés  par  les  orangers  en  fleurs  :  «  Pas  de 
routes  tracées,  pas  de  clôtures,  pas  de  limites,  rien  d'humain 
nulle  part.  Vive  l'espace  libre  !  »  Ses  longues  stations  à  Chiraz, 
à  Ispahan,  «  ville  de  turquoise  et  de  lapis  »,  entourée  «  d'une 
ceinture  de  montagnes  neigeuses  »,  dominée  par  les  dômes  d'émail 
bleu  et  vert  des  mosquées  :  «  Des  roses,  partout  des  roses,  on  vit 
ici  dans  l'obsession  des  roses  »,  dans  un  décor  «  inhabité,  caduc, 
unèbre  »  :  des  roses  en  massifs,  en  pleine  rue,  et  jusque  dans  les 
mains  des  mendiants  ;  il  habite  un  «  nid  de  roses  »,  un  palais  des 
mille  et  une  nuits  ;  il  croise  des  «  dames  fantômes  »  ;  il  s'arrête 
devant  les  mosquées,  «  royaume  du    bleu    absolu  et  suprême  », 

—  «  lapis  et  turquoises,  toujours,  gloire  et  apothéose  des  bleus  », 

—  mais  il  ne  voit,  toujours  et  partout,  qu'  «  écroulements,  dé- 
combres et  pourriture  »,  qu'il  regrettera  revenu  en  Europe 
par  la  Caspienne.  Il  évoquera,  dans  une  rapide  mais  émouvante 
synthèse,  la 

ville  en  ruines  qui  est  là-haut,  dans  une  oasis  de  fleurs  blanches,  ville  de 
terre  et  d'émail  bleu  qui  tombe  en  poussière  sous  des  platanes  de  trois  cents 
ans,...  palais  de  mosaïques  et  d'exquises  faïences  qui  s'émiettent  sans  recours 
au  bruit  endormeur  d'innombrables  petits  ruisseaux  clairs,  au  chant  conti- 
nuel des  muezzins  et  des  oiseaux,...  tout  cet  Ispahan  de  lumière  et  de  mort, 
baigné  dars  l'atmosphère  diaphane  des  sommets. 

S'il  y  a  surtout  dans  ce  récit  des  descriptions,  elles  sont  incompa- 
rables et  gardent  à  jamais  une  fidèle  image  d'une  civilisation 
mourante  non  encore  ouverte  au  machinisme  (1). 

On  retrouvera  Loti  aux  Indes,  qu'il  s'attache  à  décrire  «  sans 
les  Anglais  »,  se  privant  systématiquement  d'un  élément  exotique 
précieux.  Il  est  allé  demander  à  ce  pays  «  affolé  d'adorations  » 
des  raisons  de  croire  et  d'espérer  ;  il  est  réduit  à  constater  le  vide 
des  théologies  hindoues.  Mais  si  sa  pensée  n'a  pas  trouvé  là-bas 
de  quoi  se  satisfaire, l'artiste, en  lui, s'est  ému :1a  «  houle  d'arbres» 
de  Ceylan,  la  «  paix  édénique  »  des  matins,  les  lentes  heures  de 
route  dans  l'humidité  tropicale  ne  l'ont  pas  laissé  insensible. 


(1)  Vers  Ispahan,  p.  19,  50,  152,  188,  237,  207,  210,  248,  3i: 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  73 

Son  livre,  comme  le  Désert,  n'est  fait  que  de  paysages  et  de  des- 
criptions. Mais  quels  paysages  !  Jamais  on  n'a  mieux  peint  l'écra- 
sante majesté  de  l'architecture  indienne,  «  monde  de  temples 
superposés,  de  cryptes,  de  galeries,  de  couloirs,  d'escaliers..., 
salles  écrasées  et  étouffantes  »,  milliers  de  temples,  vastes  comme 
des  cathédrales,  «  émergeant  des  palmiers  verts  »,  sanctuaires 
à  sept  enceintes  cyclopéennes  de  deux  lieues  de  tour  :  «  On  se 
sent  perdu,  écrit-il,  dans  l'énormité  de  la  profusion,  écrasé, 
épouvanté  par  la  monstruosité  des  idoles  à  vingt  visages  ».  Il  a  vu 
Pondichéry,  —  «  Oh  !  la  mélancolie  d'arriver  là...  »,  —  Hyderabad 
«  très  blanche  dans  un  poudroiement  de  poussière  blanche  », 
qu'égaient  les  turbans  roses,  lilas,  amarantes  ou  jonquilles,  Gol- 
conde  «  stupéfiante  d'énormité  »,  Jeypore,  «  tout  l'Orient  des  fée- 
ries »,  Gwalior,  «  la  ville  sculptée,  la  ville  toute  en  dentelles 
blanches  »,  taillée  dans  le  grès,  et  presque  trop  jolie,  Jagher- 
nauth  et  sa  tour,  Agra,  ses  kiosques  et  ses  mosquées  (1)...  Décor 
somptueux,  chatoyant,  écrasant,  qui  devait  enchanter  un  Bes- 
nard,  mais  où  meurent  des  milliers  d'affamés.  Les  hommes  ? 
«  Des  ossements  desséchés  qui  marchent  »,  alors  qu'on  nourrit 
éléphants  et  crocodiles...  Et  Loti  s'émeut  :  c'est  à  Bénarès,  au 
crépuscule,  qu'il  éprouvera  les  plus  intenses  sensations  ;  le  voici 
au  bord  du  Gange  :  «  Bénarès,  en  silhouette  prodigieuse  de  temples 
penchés  et  de  palais  croulants  se  dresse  devant  l'ouest  encore 
lumineux  »  ;  l'ombre  colossale  de  la  ville  «  sous  l'écrasement  de 
ses  temples  trop  hauts  et  de  ses  palais  trop  farouches  »  gagne  les 
escaliers  de  granit  où  les  brahmes  dont  la  pensée  «  s'envole  vers 
les  insondables  au-delà  »  veillent  sur  les  bûchers  fumants.  Le 
tableau,  en  clair-obscur,  est  impressionnant.  Loti  entend  les  cris 
des  corbeaux  affamés  ;  il  respire  une  «  odeur  de  sépulcre  »  :  «  l'o- 
deur des  décompositions  traîne  plus  lourdement  dans  l'air  du 
soir...  l'odeur  fade  augmente,  l'odeur  de  mort,  la  fétidité  sinistre  »  ; 
il  voit  apporter  le  cadavre  d'une  belle  morte,  et  le  décrit.  La  vision 
est  pénible,  certes,  mais  belle,  tant  l'art  du  voyageur  en  fait  une 
chose  émouvante  et  colorée.  Ce  n'est  pas  du  réalisme,  cela,  et 
pourtant  quel  poignant  tableau,  et  si  exact  !  Aux  bûchers,  il 
oppose  le  fleuve  où  se  pressent  les  pèlerins  aux  «  nudités  superbes» 
et  il  a  ce  cri  de  tragique  mélancolie  :  «  Oh  !  mourir  à  Bénarès  ! 
mourir  au  bord  du  Gange,  avoir  là  son  cadavre  baigné  une  su- 
prême fois,  avoir  là  sa  cendre  jetée  (2)...  » 

Voilà  qui  vaut  mieux  que  les  inventions  de  Méry... 

(1)  L'Inde  {sans  les  Anglais),  p.  151,  12,  4L  147-148,  150,  154,  212,233, 
245,  303,  329,  359,  369. 

(2)  JbiiL.  p.  392,  396,  399,  403,  416,  434. 


74  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 


Les  pays  entre  Inde  et  Chine  ne  retiendront  que  bien  plus 
tard  les  voyageurs  :  M,  Bellessort  avant  M.  P.  Morand  décrira 
la  route  de  Ceylan  aux  Philippines  ;  tous  deux  feront  escale  à 
Colombo,  Singapour,  Macao  ou  Canton,  et  le  second  s'apercevra, 
à  Bangkok,  que  les  «  Jeunes  Siamois  à  Rama  préfèrent  désormais 
Fairbanks  »,  et  que  la  civilisation  si  originale  de  ce  pays,  «  terre 
de  bonheur  assoupi  »,  est  à  la  veille  de  s'éteindre.  Le  livre  de 
M.  Bellessort,  fait  d'impressions  spontanées,  juxtaposées  sans  que 
le  voyageur  ait  eu  le  souci,  obéissant  à  un  plan  préconçu,  d'être 
complet,  peint  les  Philippines  encore  tout  espagnoles,  mais  déjà 
en  lutte  contre  la  métropole  et  toutes  prêtes  à  subir  un  autre 
joug  qu'elles  croient  plus  léger,  celui  des  Etats-Unis  :  Manille 
ne  serait  rien  «  qu'une  lamentable  ville  sans  cette  atmosphère 
d'amoureux  plaisir  qui  se  dégage  de  ses  murs,  monte  de  ses  pavés, 
tombe  de  ses  fenêtres...  »  Paul  Morand,  longtemps  après,  y  verra 
côte  à  côte  des  canons  fondus  au  temps  de  la  reine  Isabelle,  l'ar- 
chitecture «  jubilante  »  des  Jésuites,  et  surtout,  succédant  aux 
Corsaires  du  xvii^  siècle,  ■;<  la  trinité  américaine  du  gratte-ciel, 
de  la  dactylographe  et  de  l'ice  cream  soda  (1)...  » 

Mais  auparavant,  à  la  fin  du  xix^  siècle,  c'est  vers  la  Chine  et 
le  Japon  surtout  que  cinglent  les  voyageurs. 


On  a  le  droit  de  discuter  un  peu  la  vision  délicieusement  pré- 
cieuse mais  étroite,  et  assez  injuste,  que  Loti  a  gardée  du  Japon. 
Il  l'a  minimisé.  Que  de  Français,  entre  1880  et  1904,  en  sont  restés 
au  Nippon  de  Madame  Chrysanlhème  ! 

J'abuse  vraiment  de  l'adjectif  petit,  écrit  Loti,  mais  comment  faire  autre- 
ment ?...  Petit,  mièvre,  mignard,  tout  le  Japon  tient  dans  ces  trois  mots- 
là...  Je  le  trouve  petit,  vieillot,  à  bout  de  sang  et  à  bout  de  sève... 

11  est  déçu,  désenchanté,  à  l'heure  où  il  quitte  Nagasaki. 

A  l'instant  du  départ,  je  ne  puis  trouver  en  moi-même  qu'un  sourire  de 
moquerie  légère  pour  le  grouillement  de  ce  petit  peuple  à  révérences,  labo- 
rieux, industrieux,  avide  au  gain,  entaché  de  mièvrerie  constitutionnelle, 
de  pacotille  héréditaire  et  d'incurable  singerie  (2). 

(1)  A.  Bellessort,  De  Ceylan  aux  Philippines,  Paris,  1911  ;  P.  Morand,  Bien 
que  la  Terre,  1926. 

(2)  Madame  Chrysanlhème,  p.  220,  299. 


l'exotisme  dans  là  littérature  française  75 

On  n'est  pas  plus  net.  Loti  n'a  vu  qu'un  Japon  artificiel,  celui 
qu'il  avait  deviné  sur  les  vases  et  les  paravents,  et  qu'il  retrouve, 
admirablement  vert,  mais  trop  joli,  dans  les  jardins  qu'il  a  visités, 
semés  «  de  petits  rochers,  de  petits  lacs,  d'arbres  nains  taillés 
avec  un  goût  bizarre  ;  tout  cela  pas  naturel,  mais  si  ingénieuse- 
ment composé  !  »  Prend-il  le  train  ?  C'est  «  un  drôle  de  petit  che- 
min de  fer  qui  n'a  pas  l'air  sérieux,  qui  fait  l'effet  d'une  chose 
pour  rire,  comme  toutes  les  choses  japonaises  ».  Dîne-t-il  avec 
Chrysanthème  ?  On  lui  sert  «  un  hachis  de  moineau,  une  crevette 
farcie,  une  algue  en  sauce,  un  bonbon  salé,  un  piment  sucré... 
petits  plats  pour  rire  ».  C'est  un  refrain  :  les  maisons,  démon- 
tables, avec  leurs  petits  paravents,  ont  l'air  de  maisons  de  pou- 
pée. Les  jardins,  celui  de  M^^^  Renoncule,  par  exemple,  ont  trois 
mètres  carrés,  et  sont  «  la  réduction  microscopique  d'un  site 
sauvage  ».  Somme  toute,  un  «  petit  monde  artificiel  »  où  s'agitent 
des  acteurs  comme  M.  Sucre  ou  M°^^  Prune  que  l'on  prendrait 
pour  «  deux  impayables  échappés  de  paravent  ».  Le  mot  est 
lâché  !  On  tient  ici  l'origine  de  la  vision  préconçue  de  Loti  :  le 
goût  du  bibelot  oriental  mis  à  la  mode  par  les  Goncourt.  Les  en- 
fants ont  «  de  petites  figures  de  chats  »  ;  les  femmes,  —  qui, , 
d'ailleurs,  se  ressemblent  toutes, —  «  un  petit  minois  comique  de 
chatte,  bien  rond,  bien  aplati,  avec  des  yeux  retroussés  bien  en 
amande  qu'elles  roulent  de  droite  et  de  gauche  sous  des  cils 
chastement  baissés  »  (1). 

Il  ne  faut  pas,  cependant,  accabler  Loti  :  du  Japon,  en  pleine 
évolution,  qu'il  visitait,  il  n'a  vu,  en  poète,  que  certains  traits, 
ceux  qui  flattaient  en  lui  certaines  tendances  :  «  Il  est  disparate, 
hétérogène,  invraisemblable,  ce  Japon,  avec  son  immobilité  de 
quinze  ou  vingt  siècles,  et,  tout  à  coup,  son  engouement  pour 
les  choses  modernes  »  (2).  Cet  engouement,  il  n'a  su  ni  l'observer 
ni  le  décrire.  En  revanche,  il  a  laissé  une  image  bien  amusante 
du  Japon  d'autrefois.  Je  laisse  de  côté  l'aventure  amoureuse  de 
Loti,  ses  entretiens  avec  l'entremetteur,  M.  Kangorou,  ses  entre- 
vues matrimoniales  avec  M^i^-'s  Œillet,  Abricot  et  Jasmin,  ses 
fiançailles,  son  mariage,  celui  de  ses  camarades,  les  visites  que  se 
rendent  ces  dames.  Il  y  a  là,  pourtant,  de  pittoresques  croquis  : 
la  famille  de  Chrysanthème  et  ses  sœurs,  M^'^^^  l^  Lune  ou  La 
Neige,  ses  frères.  Cerisier,  Pigeon,  Liseron,  Or,  Bambou,  —  la 


([)  Madame    Chrijsariîhèmc,  27  ;    Japoneries    (Vaulomne,  p.    3,    Madame 
Chnjsanllii'me,  p.    lO'J,  57,  177,  30,  90,  Japoneries,  p.  111,  93. 
(2)  Japoneries  d' automne,  p.  5. 


76  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

maison  de  thé  des  Papillons  Indescriptibles,  —  la  procession 
au  temple  de  la  Tortue  Sauteuse,  —  les  promenades,  la  nuit,  à 
la  lueur  d'une  lanterne  achetée  chez  M™^  Très  Propre,  pendant 
lesquelles  on  mange  des  gaufres  chez  M^"*^  L'Heure,  où  l'on  cou- 
doie des  mousmés  minaudières,  et,  déjà,  des  Japonais  en  melon 
ou  en  canotier. 

Mieux  vaut  s'arrêter  à  ces  pages  de  Japoneries  d'automne  où  le 
voyageur  décrit  si  joliment,  et  sans  souci  de  caricature,  de  beaux 
aspects  du  Japon  ancestral  :  les  coureurs  de  Kioto,  les  bois  sacrés 
avec  leurs  temples,  leurs  monstres  de  marbre  et  de  bronze  dressés 
au  sommet  d'escaliers  de  granit,  les  Bouddhas  gigantesques,  les 
cloches  de  huit  mètres  de  tour,  le  temple  des  Dix  Mille  Dieux  aux 
idoles  monstrueusement  contorsionnées,  —  «  hideurs  raffinées 
et  savantes  »,  —  ou,  par  contraste,  le  Yoshiwara,  quartier  des 
courtisanes,  «  le  rendez-vous  des  familles  ».  A  l'écart  des  villes,  la 
campagne  garde  son  air  vieillot,  ses  jardins  soignés,  que  domine 
le  cône  neigeux  du  Fouji-Yama.  Loti  visite  le  grand  Bouddha 
de  bronze  de  Kanakura  et  admire  dans  ce  sanctuaire  les  robes 
d'impératrice  vieilles  de  dix-sept  siècles,  ou  la  nécropole  impériale 
sur  la  montagne  de  Nikko  qu'encadrent  des  cèdres  majestueux  : 
le  sanctuaire  étincelle  delaquesnoires  ou  dorées,  —  «  des  ors  jaunes, 
des  ors  rouges,  des  ors  verts,  des  ors  vifs  ou  atténués...  »  ;  des 
bonzes  passent,  au  crépuscule,  en  «  robe  de  soie  violette  avec 
surplis  de  soie  orange  »  ou  «  gris  perle  avec  surplis  bleu  de  ciel  ». 
Et  ce  sont  des  descriptions  d'un  luxe  étonnant,  brossées  à  l'aide 
du  vocabulaire  le  plus  simple.  Partout  la  plus  archaïque  er.  la 
plus  charmante  hospitalité...  En  contraste,  Loti  décrit,  avec 
une  ironie  amusée,  un  bal  à  Yeddo,  bal  de  cour,  «  immense  farce 
officielle  »,  auquel  il  est  invité  par  un  bristol  gravé.  Yeddo  ? 
«  Est-ce  que  nous  sommes,  se  demande-t-il,  à  Londres,  à  Mel- 
bourne ou  à  New- York  »,  devant  les  maisons  «  d'une  laideur 
américaine  »  ?  Que  ce  bal  est  drôle  où  l'on  ne  voit  que  toilettes 
européennes,  où  l'on  danse  Les  Lanciers,  où  la  musique  joue  La 
Mascotte,  où  les  fonctionnaires  portent,  par  ordre,  la  jaquette 
et  le  haut  de  forme  ! 

Ce  Japon  moderne,  déclare  Loti,  est  «  piteusement  gro- 
tesque »  (1).  Oui,  mais  il  devait  triompher  des  tsars  à  Moukden  et 
à  Tsoushima... 

L'ami  de  M™^  Chrysanthème,  irréductible  amant  des  formes  de 


(1)  Japoneries  d'aulomne,  p.  131,  150,  195,  202,  79,  101,276. 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  77 

beauté  que  tuait  la  civilisation,  se  trouva  plus  à  son  aise  pour 
décrire  les  derniers  jours  du  Pékin  impérial.  II  suivit  en  1900 
l'expédition  internationale  contre  les  Boxers  :  il  assista  au  brusque 
efïondrement  d'un  régime,  vieux  de  plusieurs  siècles,  et  qui  s'é- 
tait jusque-là  farouchement  fermé  à  l'Europe.  II  a  remonté  le 
Peï-Ho  en  jonques,  de  gîte  d'étapes  en  gîte  d'étapes,  croisant  — 
rencontre  inattendue  !  —  des  Cosaques  ou  des  soldats  prussiens, 
■  apercevant  au  loin  les  montagnes  de  Mongolie.  Pékin  s'est  brus- 
quement dressée  devant  lui, 

terrible  masse  obscure...  grande  muraille  couleur  de  deuil  d'une  couleur 
jamais  vue...  dans  une  solitude  dénudée  et  grisâtre  qui  semble  un  steppe 
maudit...  chose  géante,  d'aspect  babylonien. 

Il  a  traversé  la  ville  tartare,  la  ville  chinoise,  encombrée  de 
chameaux  laineux  et  roux,  lents  et  solennels.  Partout  des  mai- 
sons dorées  et  découpées  :  Pékin  ?  «  une  ville  où  tout  est   griiïu 
et  cornu  ».  Il  a  pénétré  dans  la  ville  impériale  aux  remparts  «  cou- 
leur de  sang  »,  entourée  de  thuyas,  de  cèdres,  de  saules  centenaires, 
de  fossés  pleins  de  nénufars  et  de  lotus, —  «  triste  marais  que  re- 
couvrent des  feuilles  mortes  ».  Logé  au  palais  impérial,  tout  en 
galeries  vitrées,  il  mange  dans  la  vaisselle  impériale   :  qu'est 
devenu  le  fils  du  ciel  qui  régnait  «  comme  un  vague  fantôme  sur 
quatre  ou  cinq  cents  millions  de  sujets  ?...  Qu'était-ce  au  fond 
que  ce  rêveur,  qui  le  dira  jamais  ?  »  Il  assiste  ainsi  à  la  fin  d'une 
civilisation  archaïque  et  luxueuse,  que  va  bientôt  marquer  l'ar- 
rivée à  Pékin  du  chemin  de  fer,  et  il  ne  songe  pas  à  cacher  ses 
regrets.  Comme  en  Perse,  Loti  s'intéresse  aux  paysages,  aux  mo- 
numents, aux  palais  et  aux  temples  plus  qu'aux  hommes  :  bien 
symbolique  est  le  voyage  —  le  pèlerinage  —  qu'il  accomplit 
aux  tombes  impériales,  perdues  dans  une  silencieuse  solitude, 
au  pied  des  montagnes  de  Mongolie...  Tout  au  plus  indique-t-il, 
à  traits  rapides  mais  significatifs,  la  férocité  des  Chinois  «  qui 
peuvent  tout  à  coup  devenir  tortionnaires  avec  joie,  avec  délice, 
arracheurs  d'ongles  et  dépeceurs  d'entrailles  vives  »,  —  et    le 
culte  des  ancêtres,  encore  respecté  :  la  Chine  est  un  pays  «  où 
quelques  centaines  de  millions  de  Chinois  vivants  sont  dominés 
et  terrorisés  par  quelques  milliards  de  Chinois  morts  »  (1).  Mais, 
du  présent,  il  ne  dit  pas  grand-chose. 

L'Extrême  Orient  moderne,  on  le  trouvera  peu  après  dans  le 


;i)  Les  derniers  jours  de  Pékin,  p.  yi-9'2,  IIU,  137,  168,  170,  359,  439. 


78  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

meilleur  roman  de  Claude  Farrère,  La  Bataille,  où  ce  dernier  op- 
pose avec  justesse  la  persistance  du  traditionalisme  japonais  à  la 
modernisation  du  Nippon  et  de  la  Chine.  Peu  de  paysages  dans  ce 
livre,  peu  de  scènes  de  mœurs  traitées  pour  elles-mêmes  ;  tout 
l'intérêt  est  concentré  sur  le  drame  psychologique  qui  se  joue 
dans  l'âme  du  marquis  et  de  la  marquise  Yorisaka,  Sans  doute 
la  femme  a-t-elle  désormais  droit  de  cité  au  Japon,  et  joue-t-elle 
un  rôle  dans  la  vie  mondaine.  Sans  doute  admire-t-on,  dans  le 
salon  de  la  marquise  Yorisaka,  des  carpettes,  une  bergère,  un 
sopha,  un  piano  d'Erard,  des  glaces  Louis  XV.  Sans  doute  la 
marquise  qui  porte  avec  élégance  des  robes  de  Paquin,  de  Dou- 
cet  ou  de  Worth,  qui  sert  le  thé  à  l'anglaise,  déclare-t-elle  : 
«  Nous  sommes  tout  à  fait,  tout  à  fait  occidentaux,  le  marquis 
et  moi  »,  —  et  le  prouve  en  devenant  la  maîtresse  d'un  Anglais, 
le  capitaine  de  vaisseau  Herbert  Fergan.  Oui... Mais  elle  s'appelle 
Mitsouko,  Mystère  ;  mais  elle  reste  fidèle  aux  lois  des  ancêtres, 
joue  du  koto,  se  promène  dans  un  jardin  miniature,  revêt,  le 
soir  venu,  des  robes  ancestrales,  et  prie  dévotement  ses  aïeux... 
Par  delà  les  arsenaux  de  Nagasaki  ou  de  Yokohama,  le  peintre 
J.  F,  Felze  reçoit  dans  une  petite  auberge  une  hospitalité  telle  que 
celle  décrite  par  Thomas  fiaucai  dans  L'Honorable  partie  de  cam- 
pagne. Et  surtout  persistent,  vivaces,  le  protocole,  et,  plus  encore, 
le  vieil  idéal  patriotique  des  daïmios,  du  sacrifice  total  au  Mikado  : 
le  vicomte  Hirata  n'a  jamais  transigé  avec  la  morale  de  ses 
ancêtres  :  Yorisaka,  lui,  semble  avoir  cédé  aux  modes  euro- 
péennes ;  en  réalité,  il  a  rusé  ;  il  reste  un  Japonais  d'autrefois. 
A  relire  l'admirable  récit  de  la  bataille  de  Tsoushima  que  ter- 
minent la  mort  glorieuse  du  marquis  et  le  harakiri  du  vicomte 
Hirata,  on  se  convaincra  que  le  disciple  de  Loti  a,  mieux  que  son 
maître,  saisi  l'âme  complexe  des  Japonais. 

C'était  l'heure  où  l'on  parlait  du  péril  jaune.  Anatole  France 
y  faisait  allusion  dans  Sur  la  pierre  blanche.  Les  flottes  euro- 
péennes se  concentraient  à  Hong-Kong.  L'Asie  redevenait  inquié- 
tante et  mystérieuse,  comme  elle  l'avait  été  jadis...  Je  la  verrais 
assez  bien  symbolisée  dans  ce  mandarin,  ami  de  Felze,  Tchéou- 
Pé-I,  si  curieusement  dessiné  par  Farrère,  qui  fume  l'opium  en 
des  pipes  d'écaillé,  d'argent  ou  de  bambou,  qui,  respectueux  du 
plus  strict  protocole  et  de  la  politesse  la  plus  raffinée,  use  d'un 
style  fleuri,  philosophe  en  jugeant  tout  du  point  de  vue  de  Con- 
fucius,  demeure  fermé  aux  agitations  extérieures,  sait  tout  sans 
bouger  de  sa  fumerie,  et  attend  avec  confiance  l'heure  inévitable 
où  triompheront  sa  race  et  sa  religion. 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  79 

D'autres,  après  Farrère,  peindront  la  Chine  et  le  Japon  :  Paul 
Anthelme  met  en  scène,  dans  L'Honneur  Japonais  (1912),  une 
vieille  histoire  de  Samouraïs  qui  exalte  le  Japon  féodal. 
M.  Bellessort  décrit  avec  humour  le  Nouveau  Japon  (1918),  tout 
en  reconnaissant,  avec  Farrère,  qu'il  reste  intérieurement  lui- 
même.  Victor  Segalen  s'inspire  de  la  poésie  chinoise  (1),  ou,  dans 
Bené  Leys,  décrit,  s'agissant  de  la  dernière  impératrice,  le  Pékin 
de  1911  tombé  au  pouvoir  de  Yuan-Che-Kaï,  et  le  réseau  d'in- 
trigues politiques  et  policières  qui  se  noue  dans  le  secret  du  palais 
impérial.  M.  Paul  Claudel  enfin,  dans  Connaissance  de  T Est  [1900), 
dit  la  douceur  des  souvenirs  qu'il  garde  de  son  séjour  en  Chine 
ou  décrit  dans  L'Oiseau  Noir  dans  le  Soleillevanl  {1929)  VaLTprès- 
guerre  au  Japon  et  l'incendie  de  Yokohama,  tandis  que  Joseph 
Delteil  intitule  un  de  ses  premiers  romans  Sur  le  Fleuve  Amour 
(1923),  que  Ribemont-Dessaignes  écrit  un  roman  dada  -.L'Empe- 
reur de  Chine  (1921),  ou  que  Barrés,  dans  La  Musique  de  Perdi- 
tion, rêve  de  l'Extrême  Orient. 

Mais  nous  en  restons  encore  à  la  déjà  vieille  antithèse  de  la 
Chine  des  empereurs  ou  du  Japon  des  Mikados  et  de  l'Orient 
modernisé  : 

Il  a  suffi,  écrit  P.  Morand,  de  l'arrivée  de  quelques  bateaux  de  guerre  euro- 
péens, il  y  a  soixante  et  dix  ans,  dans  la  mer  de  Chine,  pour  que  les  dieux, 
les  empereurs,  les  cours,  les  rites,  tout  ait  disparu,  se  soit  fondu... 

Et  le  voyageur  d'après-guerre  pourra  décrire  Shanghaï  illuminée, 
les  concessions  séparées  de  la  ville  chinoise  par  des  réseaux  de 
barbelé,  indiquer  le  duel  politique,  économique  et  financier  qui 
dresse  Blancs  et  Jaunes  les  uns  contre  les  autres  au  milieu  d'une 
vie  de  tumulte  et  de  débauche.  Pourquoi  faut-il  qu'il  ait  raison 
et  non  Gilbert  de  Voisins  ? 

La  Chine  est  un  pays  où  jamais  on  ne  mange 
Que  des  choses  étranges  ; 

Les  œufs  n'y  sont  bons  que  pourris  ; 

L'Européen,  mal  élevé,  y  dépérit 

Car  les  bâtonnets  à  la  mode 

Restent  d'un  emploi  peu  commode 

Et  ne  valent  pas  nos  fourchettes. 

Les  somptueux  temples  chinois 
Sont  ornés  de  clochettes 
Qui  tintent  maigrement  et  toutes  à  la  fois  ; 

En  Chine,  chaque  soir,  on  torture 
Quelqu'un  et  l'on  répand  ainsi  beaucoup  de  sang, 


[1)  Dans  Stèles  (1922). 


80  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Ce  qui  procure 
Des  spectacles  intéressants. 
La  Chinoise  a  des  pieds  tordus  et  minuscules 
Mais  qui  se  dissimulent 
Dans  de  jolis  souliers  de  soie  ; 
Le  Chinois  ne  parle  pas,  il  aboie  ; 
II  s'éclaire  avec  des  lanternes  ; 
Les  hôtels  de  Pékin  sont  des  hôtels  modernes...  (1). 

La  Chine  telle  qu'elle  est,  écrit-il.  J'en  doute,  et  je   crains   que 
la  vision  de  P.  Morand  ne  soit  plus  exacte  (2). 

{A  suivre) 

TEXTES  UTILISÉS 
a)  Vlnde. 

V.  Jacquemoni.  Correspondance  de  V.J.avec  sa  famille  cl  plusieurs  de  ses 
amis  pendant  son  voijage  de  V Inde  (1828-1832).  Paris,  1833.  Voyage 
dans  l'Inde  pendant  les  années  1828  à  1832.  Paris,  1835-1844. 

Th.  Gautier,  Caprices  et  zigzags,  1884. 

Avatar  (1856)   dans  Romans  et  Contes,  Charpentier. 

Forlunio   (1838)    dans   Nouvelles,    Charpentier,    1907. 

J.  Méry.  Héva,  Paris,  1857  ;  La  guerre  du  Nizam,  Paris,  1847. 

M.  du  Camp.  Mémoires  d'un  suicidé,  Paris,  1853  ;  Les  six  aventures,  Paris, 
1857. 

Leconte  de  Lisle.  Poèmes  antiques  (1852);  Poèmes  barbares  (1862). 

Villiers  de  l'Isle-Adam.  Akcdijsséril  (1886). 

P.  Loti.  L'Inde  {sans  les  Anglais)  (1903). 

b)  La  Perse. 

Gobineau.  Trois  ans  en  Asie  (1859).  Paris,  1922  ;  Nouvelles  Asiatiques  (1876). 

Paris,  1913. 
Leconte  de  Lisle.  Poèmes  barbares  (1862)   ;  Poèmes  tragiques  (1884). 
P.  Loti.  Vers  Ispahan  (1904). 

c)  La  Chine  et  le  Japon. 

Judith   Gautier.   Le    livre  de  jade  (1867). 

Th.  Gautier.  Caprices  et  zigzags  {18S4).  Le  pavillon  sur  l'eau,  dans  Eomans 

et  Contes,   Charpentier,  s.  d. 
L.  Bouilhet.  Festons  et  astragales  (1859). 
P.    Loti.     Madame    Chrysanthème  (1893)  ;    Japoneries     d'automne 

(1889)   ;   Les  derniers    jours  de  Pékin  (1902). 
C.  Farrère.  La  Bataille  (1909). 
V.  Segalen.  R.  Legs. 


(1)  Cité  par  Schwarz,  loc.  cit..  p.  168. 

(2)  Parmi  les  derniers  livres  consacrés  ;'(  l'Extrême  Orient,  signalons  :  sur 
le  Japon  Atashi  et  Jirô  de  MarcelRobert  (1937),  sur  l'Asie  d'après-guerre  La 
Rose  de  Java  de  J.  Kessel  (1937)  et  Courier  d'Asie  d'O.  P.  Gilbert  (1937) 
qui  se  déroulent  dans  un  Shanghaï  internationalisé,  en  proie  aux  luttes  des 

États,  des  financiers  et  des  sociétés  secrètes;  enfin,  sur  les  Philippines,  un 
curieux  récit  de  Paul  Mousset  :  La  montagne  païenne  (1937). 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  81 

d)  Malaisie. 

A.  Bellessort.  De  Ceylan  aux  Philippines  (1911). 
P.  Morand.  Rien  que  la  Terre  (1926). 


OUVRAGES  A  CONSULTER 

F.  Baldensperger.  Orienîaîions  étrangères  chez  Balzac.  Champion,  1927. 

Vera  E.  Summers.  L'orientalisme  d'A.  de  Vigny,  1930. 

H.  David.  L'exotisme  hindou  chez  Th.  Gautier,  dans  Rev.  Litl.  comp.,  1929. 

W.  L.  Schwartz.  The  Imaginative  interprétation  of  Ihe  Far  East  in  modem 
french  literalure,  1800-1925.  Champion  1925,  in-8°,  et  L'influence  de  la  poésie 
japonaise  sur  la  poésie  française  contemporaine,  dans  Rev.  Lilt.  camp.,    1926. 

Hung-Cheng-Fu.  Un  siècle  d'influence  chinoise  sur  la  littérature  française 
(1815-1930),  Paris,   1934,  in-8°. 

Nayereh  D.  Samsami.  L' Iran  dans  la  littérature  française,  Paris,  1936,  in-8°. 


Les  Idées  morales  du  XIP  siècle 
Les  écrivains  en  latin 


par  B.  LANDRY, 

Docteur  èi  Lettres- 


IV 
Hildebert  de  Lavardiu.  —  Marbode. 

Hildebert,  l'un  des  évêques  humanistes  les  plus  célèbres  du 
XII®  siècle  (1),  s'inspire  souvent  de  la  doctrine  stoïcienne  dans 
ses  lettres  ;  c'est  elle,  par  exemple,  qu'il  met  en  œuvre  dans  les 
consolations  qu'il  adresse  en  1120  au  roi  d'Angleterre.  Henri  I^i" 
avait  perdu  deux  fils  dans  le  naufrage  de  la  Blanche-Nef,  devant 
Barfleur  en  Normandie  (2),  et  voici  les  pensées  dignes  de  Sénè- 
que  que  lui  envoie  notre  évêque  : 

Le  bonheur  ne  réside  pas  dans  les  biens  extérieurs,  mais 
dans  les  biens  intérieurs  de  l'âme  ;  aussi  Hildebert  félicite- 
t-il  chaudement  le  roi  d'avoir  triomphé  de  sa  douleur  en  véri- 
table philosophe. 

Vous  savez  commander  à  beaucoup  d'hommes,  mais  à  vous  encore 
mieux.  Vous  avez  compris  que  la  puissance  de  l'exemple  est  plus  grande 
que  celle  du  glaive  ;  l'exemple  convainc,  le  glaive  dompte.  Vous  avez 
reconnu  qu'un  roi  doit  commander  à  lui-même,  avant  de  commander  aux 
peuples  ;  tant  qu'il  n'a  pas  triomphé  de  lui-même  il  n'a  remporté  que  des 
victoires  obscures.  Aussi  votre  âme  a-t-elle  grandi  dans  l'adversité  ;  votre 
visage  est  demeuré  impassible,  signe  infaillible  que  votre  âme  était  demeu- 
rée maîtresse  d'elle-même.  De  la  fortune,  si  tant  est  qu'existe  un  cours, 
aveugle  et  fatal  des  événements,  vous  avez  triomphé  ;  elle  avait  cependant 
choisi  le  plus  acéré  de  ses  traits,  et  même,  je  crois,  un  trait  qu'elle  n'avait 
encore  jamais  lancé  contre  un  mortel.  Ce  fut  en  vain  ;  le  coup  vous  frappa 
mais  il  ne  pénétra  pas  jusqu'à  votre  âme.  Vous  demeurâtes  calme,    comme 


(1  )  Sur  Hildebert  de  Lavardin,  archevêque  de  Tours,  voir  Dieudonné,  Hilde- 
bert de  Lavardin,  Paris,  1898. 

(2)  Orderic  Vital,  Hisioriae  ccclesiasUcae,  XII,  décembre  1120  ;  édit.  de 
la  Société  Hist.  de  France,  IV,  413.  —  Mg.  171,  col.  173. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  83 

les  astres  qui  brillent  au-dessus  de  nos  tempêtes  terrestres.  Votre  voix 
n'a  pas  été  brisée  par  les  sanglots  et  nul  trouble  n'a  voilé  votre  regard. 
Le  royaume  a  conservé  son  roi  et  la  loi  de  la  raison  a  continué  à  être  souve. 
raine  en  Angleterre.  Vous  vous  êtes  conduit  comme  un  grand  roi  et  un 
grand  sage. 

Le  propre  de  la  sagesse,  en  effet,  c'est  de  demeurer  impassible,  sans  s'exal- 
ter dans  la  prospérité,  ni  s'attrister  dans  l'adversité.  Ce  qui  est  vraiment 
conforme  à  la  nature,  c'est  de  se  tenir  prêt  à  recevoir  bonheur  ou  malheur  ; 
varier  au  gré  des  événements,  être  gai  ou  triste  selon  le  hasard  des  jours,  ce 
n'est  pas  se  conformera  notre  nature,  c'est  s'abandonnera  un  défaut  de 
notre  nature.  La  nature  est  toujours  bonne,  omnis  nalura  bona,  car  Dieu  a  vu 
que  tout  ce  qu'il  avait  créé  était  bon. 

Le  mot  lâché,  Hildebert  a  peur,  car  il  se  rappelle  le  dogme  du 
péché  originel.  Aussi  fait-il  une  restriction.  La  nature  était  bonne 
et  toute  créature  terrestre  obéissait  à  l'homme,  tant  que  lui- 
même  restait  sans  péché  et  ne  s'était  pas  soumis  à  la  femme. 
Par  le  péché,  l'homme  a  perdu  sa  liberté  et  sa  nature  demeure 
blessée  ;  ses  sens  n'obéissent  plus  à  la  raison  si  bien  qu'il  fait  ce 
qu'il  ne  veut  pas  et  qu'il  ne  fait  pas  ce  qu'il  veut.  Saint  Paul,  et 
aussi  Virgile,  ont  bien  décrit  ces  luttes  intérieures. 

Aussitôt  faite  la  citation  de  Virgile,  Hildebert  reprend  l'éloge 
du  sage  antique  dont  Henri  I^r  est  la  vivante  image. 

Le  sage  n'est  jamais  pris  au  dépourvu  par  les  coups  de  la  fortune  ;  il  est 
invulnérable.  C'est  qu'il  n'est  pas  protégé  par  le  fer  des  cuirasses  ou  les  murs 
des  forteresses,  choses  qui  peuvent  se  briser  ou  s'écrouler;  sa  défense  est  en 
lui-même  et  c'est  sa  propre  volonté  qui  est  son  salut.  Tu  aurais,  ô  roi,  subi 
un  naufrage  plus  funeste  que  celui  qu'ont  subi  tes  deux  fils,  si  la  tempête 
t'avait  ravi  à  la  sagesse  ;  en  te  perdant  tu  aurais  tout  perdu.  Nos  seules 
richesses  véritables  sont  en  nous  ;  tout  ce  qui  n'est  pas  nous  est  indifférent. 
Accumulez  sur  un  homme  tous  les  biens  extérieurs  :  qu'il  soit  honoré  de  ses 
concitoyens,  qu'il  ait  une  femme  qui  réunisse  en  elle  toutes  les  grâces  de 
l'épouse,  qu'il  se  voie  revivre  fidèlement  en  ses  enfants  ;  que  ses  greniers  con- 
tiennent le  meilleur  des  fruits  de  l'année  et  que  son  trésor  soit  aussi  riche  que 
celui  de  Crésus  :  bref,  qu'il  puisse  dire,  quoiqu'il  regarde  autour  de  lui,  c'est 
à  moi,  cet  homme  si  fortuné  n'aura  cependant  qu'une  richesse,  lui-même  ; 
tout  le  reste  est  autour  de  lui,  mais  n'est  pas  lui  ;  tout  ce  qui  n'est  pas  lui  est 
étranger.  Le  temps  se  charge  de  nous  démontrer  cette  vérité  ;  chaque  jour 
nous  enlève  un  peu  de  ce  que  nous  croyons  faussement  être  à  nous,  et  la  mort 
achève  le  dépouillement.  Vraiment  la  folie  du  monde  est  incroyable,  elle 
estime  ce  qui  n'est  pas  et  elle  méprise  le  seul  bien  qui  soit.  Le  sage  a  fondé  sa 
vie  sur  le  réel;  aussi,  au  milieu  des  événements  changeants,  il  demeure  im- 
muable. Le  sage  est  l'image  de  Dieu  et  un  bonheur  éternel  l'attend. 

La  lettre  d'Hildebcrt  est  un  beau  morceau  de  rhétorique,  di- 
rions-nous aujourd'hui  ;  mais  au  xii*'  siècle  elle  ne  devait  pas 
apparaître  sous  ce  jour,  autrement  ces  consolations,  renouve- 
velées  de  Sénèque,  adressées  à  un  père  qui  vient  de  perdre  deux 
fils  par  le  fait  de  matelots  ivres,  sembleraient  une  plaisanterie  de 
très  mauvais  goût.    La  lettre  d'Hildebert  est   sérieuse,  et  elle 


84  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

prétend  être  une  consolation  efficace,  car  elle  est  écrite  par  un 
homme  qui  confond  en  un  même  amour  le  Sage  et  le  Saint,  Sé- 
nèque  et  l'Evangile.  Pour  notre  évêque  philosophe,  les  apôtres 
et  les  philosophes  tiennent  le  même  langage,  la  morale  qu'ils 
prêchent  est  identique,  et  ils  nous  convient,  qu'ils  soient  chré- 
tiens ou  non,  à  nous  libérer  de  nos  passions,  à  vivre  calmes,  im- 
passibles, hors  des  atteintes  de  la  fortune,  comme  des  dieux. 

Mais  non  pas  comme  des  dieux  inactifs.  Hildebert  s'efforce 
de  concilier  la  sagesse  antique  qui  se  suffit  à  elle-même  avec  la 
charité  chrétienne  qui  se  donne.  Il  ne  veut  pas  que  le  sage  s'isole. 
Guillaume  de  Ghampeaux  s'était  retiré  de  l'enseignement  et  vou- 
lait se  faire  moine  ;  Hildebert  (1)  le  félicite  d'abord  d'avoir  mé- 
prisé de  faux  biens  pour  s'adonner  à  la  méditation  solitaire  de 
la  vérité  ;  vraiment,  cette  résolution  est  digne  d'un  philosophe 
et  Guillaume  embrasse  une  vie  divine.  Jusqu'ici,  Hildebert  est  un 
parfait  aristotélicien  ;  mais  il  se  souvient  aussi  qu'il  est  chrétien  et 
il  ajoute  que  Guillaume  ne  doit  pas  abandonner  l'enseignement  ; 
il  s'est  donné  tout  entier  à  la  philosophie  et  à  Dieu,  donc  il  doit 
répandre  la  vérité  autour  de  lui,  il  doit  aider  ses  semblables  à  se 
détourner  des  biens  matériels  pour  s'orienter  vers  les  biens  spi- 
rituels. C'est  ainsi  qu'il  sera  véritablement  un  docteur  chrétien 
et  un  parfait  philosophe.  Revêtir  un  habit  monacal  ne  change 
pas  l'âme  ;  aimer  ses  frères  et  les  aider,  voilà  ce  que  Dieu  de- 
mande de  nous. 

A  l'abbé  de  Saint- Vincent,  Guillaume  (1),  qui  voulait  se  dé- 
mettre de  sa  charge  afin  de  se  livrer  totalement  à  la  vie  contem- 
plative, Hildebert  donne  des  conseils  identiques.  La  vie  active 
et  la  contemplation  ne  doivent  pas  être  séparées  ;  elles  ont  be- 
soin l'une  de  l'autre  pour  se  vivifier  mutuellement.  Marie  est 
félicitée  par  le  Sauveur,  afin  de  rappeler  aux  hommes,  trop  en- 
clins à  ne  voir  que  la  terre,  l'excellence  des  véritéss  spirituelles  ; 
mais  Marthe  est  comptée  parmi  les  saintes,  afin  de  montrer  que 
la  vie  complète  réunit  action  et  contemplation.  Que  l'abbé  de 
Saint- Vincent  continue  à  remplir  les  multiples  devoirs  qui  pè- 
sent sur  l'abbé  d'un  grand  monastère  ;  ces  actions  paraissent 
futiles  à  tort  ;  car  ce  sont  elles  qui  servent  d'aliment  à  la  contem- 
plation. Une  pensée  qui  n'agit  jamais  se  perd  dans  le  vide,  et 
l'homme  qui  s'est  retiré  du  monde  reste  diminué,  il  a  perdu  tout 
un  aspect  de  l'existence  humaine,  la  vie  pratique  ;  et  cette  vie, 


(1)  Ep.  I.  ;  Mg.  col.  141. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    Xll^    SIÈCLE  85 

pour  n'être  pas  la  plus  brillante,  est  sans  doute  la  plus  méritoire 
et  la  plus  nécessaire,  car  sans  elle  la  contemplation  s'anémie  et 
se  perd.  Guillaume  sera  le  moine  parfait  en  étant  à  la  fois  actif, 
parce  que  abbé,  et  contemplatif  parce  que  moine. 

Une  raison  toujours  en  éveil  pour  observer  et  façonner  la  vie 
pratique,  sans  jamais  aliéner  sa  propre  indépendance,  voilà  le 
sage,  aux  yeux  d'Hildebert.  La  perfection  morale  est  le  fruit  d'un 
long  effort  de  volonté,  et  non  pas  une  richesse  que  l'on  acquer- 
rait par  des  actions  extérieures,  un  peu  comme  l'on  achète  une 
maison  ou  un  habit.  Aussi  notre  évêque  est-il  peu  favorable  aux 
pèlerinages  lointains  ;  le  comte  d'Anjou  veut  aller  à  Saint-Jac- 
ques de  Compostelle  ;  Hildebert  lui  dit  (1)  qu'il  n'en  a  pas  le 
droit,  quiconque  a  reçu  l'administration  d'un  domaine  est  en- 
chaîné par  sa  fonction,  tant  qu'il  n'a  pas  été  appelé  à  une  charge 
plus  haute  et  plus  utile.  S'il  abandonne,  il  trahit. 

J'ai  promis,  direz-vous.  Soit,  mais  c'est  vous  qui  vous  êtes  enchaîné  par 
un  vœu,  tandis  que  c'est  Dieu  qui  vous  a  enchaîné  à  votre  charge.  Votre 
voyage  vous  ferait  voir  les  tombeaux  des  saints  ;  mais  l'obéissance  que  vous 
devez  à  Dieu  vous  fixe  une  œuvre  plus  grande  :  veiller  à  la  sécurité  des  églises 
de  votre  comté.  Une  bonne  administration  est  plus  méritoire  qu'un  pèleri- 
nage. Vis  pour  la  chose  publique,  consacre-lui  tes  jours  et  tes  nuits  ;  que  la 
justice  dicte  tes  jugements,  non  l'acception  des  personnes.  Gouverne-toi  par 
les  lois,  et  tes  sujets  par  l'amour. 

Formule  dangereuse,  remarquons-le,  car  elle  implique  que  les 
petites  gens,  vilains  et  serfs  ne  peuvent  connaître  la  loi,  et  qu'ils 
sont  une  matière  sans  raison  que  le  prince  doit  pétrir  ;  ils  doivent 
être  aimés  par  ordre  de  Dieu,  mais  ils  n'ont  pas  de  droits  à  pro- 
prement parler  ;  le  suite  prouvera,  croyons-nous,  que  notre 
interprétation  n'est  pas  outrée.  Et  notre  évêque  continue  : 

Sois  le  vengeur  de  la  justice,  et  compte  parmi  les  plus  nobles  triomphes  la 
punition  de  l'injustice.  Aussi  n'hésite  pas  à  verser  le  sang  lorsque  la  loi  l'exige, 
mais  ne  le  verse  que  pour  ce  motif,  et  encore  agis  alors  à  regret.  Surtout  sou- 
lage les  pauvres  et  défends  les  Eglises,  pour  lesquelles  les  bons  princes  n'ont 
pas  hésité  ù  verser  leur  sang.  Crains  la  colère  divine  qui  atteint  ini'aiUible- 
ment  les  puissants  qui  violentent  les  pauvres  et  les  Eglises.  Donc,  veille  sur 
tes  olïiciers  ;  souvent  un  prince  juste  a  des  oiTiciers  injustes, semblables  à  ces 
harpies  dont  le  visage  est  virginal  et  les  ongles  rapaces.  Dieu  punit  ce  prince 
négligent. 

Dans  ces  nobles  conseils  Hildebert  ne  se  montre  plus  stoïcien, 
mais  féodal  et  déjà  régalien.  Le  roi  est  un  maillon  d'une  longue  hié- 


(1)  Ep.  22,  1.  1,  Mg.  197. 


86  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

rarchie  ;  au-dessus  de  lui,  le  roi  suprême,  Dieu  ;  et  au-dessous  les 
comtes  et  seigneurs,  puis  sous  les  comtes  les  barons,  et  sous 
les  barons  les  hommes  libres.  Le  prince  n'a  pas  de  devoirs  stricts 
envers  ses  inférieurs,  il  n'a  que  des  devoirs  envers  Dieu.  Hilde- 
bert  a  dépassé  le  stade  où  la  féodalité  était  un  enchevêtrement 
de  contrats  ;  l'ordre  s'est  établi  ;  et  notre  évêque  sent  qu'un 
ordre  stable,  voulu  de  Dieu,  doit  s'imposer.  Il  tend  à  solidifier  et 
même  à  diviniser  la  hiérarchie  sociale. 

Hildebert  n'aime  guère  les  pèlerinages,  la  curiosité  prend  trop 
facilement  la  place  de  la  piété.  On  allait  en  Terre  Sainte  pour 
voir  de  nouveaux  pays,  beaucoup  plus  que  pour  honorer  le  Christ. 
Aussi  -félicite-t-il  une  veuve  (1)  d'être  entrée  au  monastère. 

Vous  ne  verrez  pas  le  tombeau  du  Sauveur,  mais  votre  cœur  sera  le  tom- 
beau de  Jésus.  Pour  devenir  les  disciples  du  Christ,  les  Ecritures  nous  com- 
mandent de  porter  sa  croix,  non  d'aller  visiter  sa  sépulture. 

Hildebert  veut  une  religion  intérieure,  sincère  ;  aux  actes  hé- 
r<>ïques  et  grandioses,  il  préfère  le  travail  quotidien  loyalement 
accompli.  Le  même  bon  sens  modéré  se  retrouve  dans  ses  juge- 
ments sur  les  pratiques  juridiques  de  l'époque.  Sans  doute  il  ne 
condamne  pas  formellement  la  question,  mais  dans  les  deux  cas 
qu'on  lui  soumet,  ill'estime  inutile  (2).  Une  veuve  peut-elle  épou- 
ser son  beau-frère  sous  prétexte  que  le  mariage  n'a  pas  été  con- 
sommé ?  Hildebert  refuse  ;  et  il  regarde  comme  absolument 
inutile  qu'elle  atteste,  au  milieu  des  tortures  de  la  question,  sa 
propre  virginité.  Elle  a  choisi  un  mari,  elle  a  contracté,  son  ma- 
riage est  de  ce  fait  indissoluble.  Donc  elle  ne  peut  épouser  ceux 
avec  qui  elle  a  contracté  parenté,  en  premier  lieu  son  beau-frère. 
Que  son  mariage  ait  été  achevé  ou  non,  peu  importe  ;  il  a  existé, 
cela  suffit  et  la  physiologie  n'a  pas  à  être  consultée. 

Ailleurs  (3),  Hildebert  blâme  un  prêtre  d'avoir  fait  donner  la 
question  à  un  homme  qui  lui  avait  volé  de  l'argent. 

Forcer  aux  aveux  parles  tortures  n'est  pas  la  discipline  de  l'Eglise  ;  et  toi 
prêtre,  tu  aurais  dû  montrer  plus  de  mansuétude.  Tu  n'es  pas  un  bourreau, 
et  mieux  eût  valu  que  tu  aies  perdu  ton  argent  et  que  le  crime  fût  demeuré 
impuni,  plutôt  que  d'exiger  que  la  torture  fût  imposée  à  un  accusé.  La  souf- 
france était  certaine  et  le  crime  était  douteux. 

Pour  les  prêtres,  Hildebert  se  montre  plus  sévère.  Il  ne  croit 


(1)  Ep.  3,  1.  I,  Mg.  149. 

(2)  Ep.  1  et  2,1.  II  ;  Mg.  207. 

(3)  Ep.  52,  1.  II  ;  Mg.  277. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  87 

pas  (1)  qu'un  prêtre  ait  le  droit  de  tuer,  même  en  cas  de  légitime 
défense  ;  et  il  ajoute  que  s'il  fallait  croire  saint  Ambroise,  un 
chrétien  même  attaqué  ne  peut  sauver  sa  vie  par  la  mort  d'au- 
trui.  Dans  cette  austérité,  on  retrouve,  croyons-nous,  le  «  noblesse 
oblige  »  des  grands  féodaux.  Le  chrétien  a  des  devoirs  plus  stricts 
parce  que  noble  ;  le  prêtre  a  des  devoirs  beaucoup  plus  terribles 
que  le  simple  laïc  ;  et  le  prélat,  supérieur  à  tous,  est  le  plus  en- 
chaîné. Lui  seul  connaît  la  vérité  ;  lui  seul  est  donc  soumis  aux 
exigences  du  vrai  ;  les  autres  ne  connaissent  leurs  devoirs  que 
par  l'évêque,  mais  l'évêque  les  tient  de  Dieu  ;  durant  la  messe, 
on  présente  à  l'évêque  les  Evangiles  ouverts,  alors  qu'on  les 
montre  fermés  aux  prêtres  et  aux  laïcs  (2). 


La  morale  antique  n'avait  pas  imprégné  le  seul  Hildebert  de 
Lavardin  ;  on  retrouve  son  influence  chez  presque  tous  les  écri- 
vains de  l'époque.  Sénèque  et  Cicéronsont  lus  et  relus,  ils  finis- 
sent par  façonner,  dans  les  évêchés  et  les  couvents,  des  âmes  an- 
tiques. Marbode,  l'auteur  fameux  du  Traité  des  pierres,  parle 
souvent  comme  un  parfait  stoïcien.  Alors  qu'il  écrit  le  Traité  des 
Dix  Chapitres  (3),  il  compte  soixante-sept  ans  ;  il  regrette  les 
écrits  trop  galants  de  sa  jeunesse  et,  devenu  vieux,  il  cherche  la 
sagesse.  Sa  longue  existence  lui  apparaît  vide. 

Vraiment  la  vie  humaine  ne  mérite  pas  d'être  vécue.  L'enfant  est  terrassé 
par  la  férule  du  pédagogue,  l'adulte  par  les  soucisetla  vieillesse  veut  amasser 
alors  qu'elle  n'a  plus  devant  elle  le  temps  de  jouir  de  ses  trésors.  Où  est  donc 
le  prix  de  la  vie  ?  Le  plaisir  grossier  n'est  bon  que  pour  les  animaux,  la  beauté 
passe.  L'homme,  Cicéron  nous  l'apprend  [Tusculane,  I,  39),  est  semblable  à 
ces  insectes  de  l'Inde  qui  naissent  le  matin  et  meurent  le  soir  ;  son  existence, 
si  longue  soit-elle,  n'est  qu'un  point,  pas  même,  car  le  point  demeure  immo- 
bile dans  l'espace  et  la  vie  ne  demeure  pas,  elle  est  un  éclair  aussitôt  éteint. 
Pourquoi  donc  Dieu  a-t-il  créé  l'homme  ?  à  cause  de  son  âme  qui  survit  au 
corps. 

Ces  considérations  qui  pourraient  sembler  banales  sont  rele- 
vées par  de  brèves  formules  d'une  saveur  vraiment  antique  : 
«  Si  l'âme  te  dirige  tu  es  roi  ;  si  c'est  le  corps  tu  es  esclave.  Le 
plaisir  est  la  source  de  tous  les  crimes,  car  il  obscurcit  la  raison  ; 
méprise  les  voluptés  ennemies  de  la  philosophie.  » 

(1)  Kp.  4.3,  1.  II  ;  Mg.  '2C.7. 

(2)  Kp.  31  ;  I.  III.  Mg.  x'03. 

(3)  Migne,t.  171,  col.  1G93.  Sur  iMarbode,  voir  L.   Eriiault,  Marbode,  évoque 
de  Rennes,  Rennes,  1890. 


88  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

La  vieillesse  compte  de  nombreuses  infirmités  :  la  chaleur  se 
retire  des  membres,  la  souffrance  torture  toujours  en  quelque 
endroit  ;  les  jambes  fléchissent  et  la  voix  tremble.  Et  cependant, 
après  des  peintures  très  réalistes,  Marbode  s'écrie  : 

Quant  à  moi,  j'aime  la  vieillesse  (c'est  qu'il  se  souvient  du  traité  deCicéron). 
Ce  n'est  pas  l'âge,  mais  le  caractère  de  l'individu  qui  est  responsable  des 
misères  de  la  vieillesse.  Le  vieillard  jouit  d'un  organisme  que  ne  soulèvent 
plus  les  ardeurs  de  la  passion  ;  sa  raison  peut  s'exercer  dans  le  calme,  aussi 
est-elle  plus  perçante  et  plus  sûre.  Le  vieillard  est  un  homme  de  bon  conseil. 
On  dit  que  la  mémoire  disparait  avec  l'âge  ?  n'accusez  pas  les  années,  mais 
une  jeunesse  qui  n'a  pas  su  cultiver  son  esprit.  De  même  la  plupart  des  mala- 
dies, des  infirmités  qui  oppriment  souvent  les  hommes  au  déclin  de  leur  vie, 
ont  leur  cause  dans  les  débauches  du  jeune  âge.  Quant  à  moi, —  et  plus  tard 
Erasme  fera  la  même  remarque,  — je  recueille  les  fruits  d'une  longue  modé- 
ration ;  ma  mémoire  reste  intacte  et  mon  intelligence  nourrie  par  l'expérience 
et  la  méditation,  a  acquis  une  plus  grande  pénétration  ;  mon  corps  est  plus 
faible,  mais  mon  esprit  est  plus  vigoureux,  je  ne  me  plains  pas  ;  et  je  jouis,  en 
remerciant  Dieu,  des  respects  que  me  vaut  ma  tête  blanche. 

Marbode  parle  de  la  mort  comme  un  sage  antique  : 

La  mort  est  naturelle,  pourquoi  la  craindre.  Ne  devons-nous  pas  plutôt  la 
désirer,  puisqu'elle  marque  le  terme  de  notre  course.  Pourquoi  aimer  les  pre- 
miers instants,  et  redouter  le  dernier  ?  tous  sont  solidaires,  la  même  sagesse 
les  a  établis,  et  tous  possèdent  la  même  bonté,  comme  les  vers  d'une  belle 
poésie.  Mais  la  mort  conduit  parfois  en  enfer  ?  Ce  n'est  pas  la  mort,  mais  une 
vie  coupable  ;  même  pour  les  méchants  la  mort  est  un  bien,  puisqu'elle  met 
une  fin  à  leurs  iniquités. 

Marbode  n'aurait  pas  eu  une  âme  antique,  s'il  n'avait  célébré 
une  vertu  que  goûtèrent  le  plus  les  philosophes  païens,  l'amitié. 

Soutenir  que  l'individu  doit  se  contenter  de  soi  et  ne  pas  s'embarrasser 
d'un  ami  dont  le  malheur  nous  rendrait  malheureux,  c'est  prononcer  des 
paroles  détestables.  S'isoler  c'est  désobéir  aux  vœux  de  la  nature,  c'est  elle 
qui  nous  pousse  à  aimer.  Sans  un  ami  nous  demeurerons  malheureux,  parce 
qu'incomplets. 

Puis  Marbode  nous  donne  des  conseils  sur  le  choix  d'un  ami  ; 
nous  devons  le  prendre  vertueux  ;  car  «  seule  l'union  des  bons  est 
stable  et  fidèle,  seule  elle  mérite  le  nom  d'amitié  ;  l'union  des  mé- 
chants n'est  qu'une  conjuration  ». 

Marbode  doit  à  la  lecture  assidue  de  Cicéron  et  de  Sénèque 
une  raison  saine  et  solide  ;  et  il  refuse  de  sacrifier  l'indépendance 
de  l'homme  à  l'influence  fatale  des  astres,  comme  la  stabilité 
sociale  aux  exigences  du  mysticisme. 

Durant  sa  jeunesse  il  s'était  livré  aux  recherches  scientifiques, 
ou  plutôt,  —  car  c'était  souvent  ainsi  qu'on  étudiait  la  nature 
au  moyen  âge,  —  il  avait  lu  de  nombreux  livres  sur  les  vertus 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  89 

médicinales  des  pierres  et  sur  l'astrologie.  Il  avait  même  com- 
posé un  lapidaire  qui  semble  bien  être  une  fusion  du  seizième  li- 
vre des  Elymologies  d'Isidore  et  d'un  traité  d'un  certain  Dami- 
geron.  C'est  ce  dernier  probablement  que  Pline  {Hisi.  nat.,  37, 
14)  attaquait  à  cause  de  ses  assertions  fantastiques  sur  les  pro- 
priétés médicinales  des  pierres.  Marbode  n'est  pas  aussi  incré- 
dule que  Pline,  et  nous  voyons  se  succéder  les  pierres  aux  proprié- 
tés de  plus  en  plus  merveilleuses.  La  vertu  des  talismans  que  les 
romans  courtois  nous  décrivent  avec  abondance  n'est  pas  plus 
extraordinaire  que  celles  énumérées  par  Marbode.  L'une  guérit 
des  ulcères,  l'autre  protège  son  possesseur  des  maladies  et  des  bles- 
sures, ou  bien,  mise  dans  le  lit  conjugal,  oblige  la  femme  à  dé- 
voiler ses  infidélités. 

L'astrologie  n'avait  pas  été  négligée  par  Marbode  ;  c'était  une 
science  qui  s'imposait,  et  personne  ne  mettait  en  doute  l'in- 
fluence des  astres  sur  les  migrations  des  peuples,  le  destin  des 
empires,  et  souvent  même  sur  le  caractère  moral  des  indivi- 
dus. Un  enfant  né  au  moment  où  Mars,  Mercure  ou  Vénus 
excercent  leur  influence  est  fatalement  incestueux  ou  homicide. 
En  1095  (1),  on  vit  un  si  grand  nombre  d'étoiles,  qu'on  aurait 
cru  de  la  neige  ;  et  beaucoup  pensèrent  qu'elles  tombaient  afin 
que  l'Ecriture  fût  accomplie  :  les  étoiles  tomberont  du  ciel.  Gil- 
bert, évêque  de  Lisieux,  était  un  médecinhabile  en  de  nombreuses 
disciplines  ;  chaque  nuit  il  inspectait  les  astres  durant  de  longues 
heures,  il  notait  leur  course  et  dressait  soigneusement  de  savants 
horoscopes.  Aussi  observa-t-il  avec  grande  attention  la  prodi- 
gieuse pluie  d'étoiles,  et  appelant  le  veilleur  de  garde  : 

Tu  vois,  Gautier,  ce  spectacle  étonnant  ?  —  Oui,  mais  je  ne  comprends 
pas  ce  qu'il  signifie.  —  Il  annonce  la  transmigration  des  peuples  de  royaume 
en  royaume.  Beaucoup  émigreront,  qui  ne  reviendront  pas  avant  que  ces 
astres,  que  nous  voyons  tomber,  ne  reviennent  à  leurs  demeures.  Dautres 
demeureront  dans  une  situation  noble  et  sainte,  à  l'image  des  étoiles  que 
nous  voyons  briller  au  firmament. 

Marbode  est  peut-être  aussi  savant  en  astrologie  que  le  vieil 
évêque,  mais  il  ne  partage  pas  sa  confiance.  Les  astres  n'exer- 
cent pas  sur  l'homme  l'influence  décisive  que  leur  attribue  l'opi- 
nion de  nombreux  savants.  L'homme  reste  libre,  et  c'est  sa  vo- 
lonté, non  les  astres,  qui  est  maîtresse  de  sa  destinée. 


(1  )    Ord.  Vital,  Ilisloria  ccclcsiantica,  1.  XllI,  année  1095.  Edit.  Soc.  hist. 
de  France,  111,  462. 


90  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Je  l'ai  constaté  pour  moi,  affirme  notre  auteur,  j'ai  établi  mon  horoscope,  et 
l'expérience  m'a  montré  qu'il  était  faux  ;  je  ne  suis  pas  devenu  ce  que  les 
astres  auraient  voulu  que  je  devienne.  La  science  astrologique  est  donc  fausse 
et  la  morale  demeure  sauve  ;  que  deviendraient  la  loi  morale,  le  mérite,  le 
péché,  les  châtiments  ou  les  récompenses,  si  l'homme  était  mû  par  les  astres  ? 
Le  bien  et  le  mal  sombreraient  devant  la  fatalité.  Ce  n'est  pas  seulement 
l'expérience  individuelle  qui  prouve  notre  liberté,  mais  l'observation  des 
peuples.  En  Asie  vivent  des  peuples  justes  et  saints,  les  Brahmanes  et  les 
Çérès  ;  parmi  eux  ni  adultère  ni  homicide.  Et  pourtant  les  planètes  Vénus 
et  Mars  envoient  leurs  radiations  sur  ces  régions  ;  c'est  donc  que  les  peuples 
savent  y  échapper.  Tous  les  juifs  sont  circoncis,  et  cependant  ils  ne  sont  pas 
tous  nés  sous  le  signe  de  Mars  qui  fait  couler  le  sang.  Le  destin  des  peuples 
git  dans  la  volonté  libre  des  individus  ;  obéissez  aux  lois,  craignez  les  justes 
lois  qui  punissent  le  crime  et  récompensent  la  vertu,  et  vous  vivrez  heureux 
dans  une  paix  qui  durera  autant  que  durera  votre  bonne  volonté.  Supprimez 
le  respect  de  la  loi,  et  les  désordres  ont  vite  fait  de  détruire  lacité.  Que  l'homme 
ne  cherche  pas  à  se  décharger  de  sa  responsabilité  sur  les  astres  éternels,  il 
demeure  libre  et  c'est  lui  qui  est  l'artisan  de  son  bonheur. 

Marbode  puise  dans  le  stoïcisme  un  grand  respect  de  la  per- 
sonne humaine  ;  et  peut-être  sur  ce  point  est-il  plus  logique  avec 
lui-même  que  les  anciens  stoïciens.  Ils  avaient  une  haute  idée  de 
l'homme,  mais  leur  métaphysique  ne  les  obligeait-elle  pas  à  dé- 
truire l'individu  qu'ils  venaient  d'exalter  ?  leur  conception  d'un 
monde  un,  qui  vivait  comme  un  animal,  légitimait  toutes  les 
pratiques  magiques  et  astrologiques  ;  puisque  tout  était  lié  et  que 
l'inférieur  était  l'image  du  supérieur,  les  aruspices  devenaient 
légitimes.  Marbode  n'admet  l'existence  de  mystérieuses  pro- 
priétés que  dans  les  pierres  ;  là,  il  ne  croit  pas,  —  à  tort  peut-être 
—  que  la  liberté  humaine  court  quelque  danger  d'être  dominée  ; 
et  il  croit  facilement  à  des  profondeurs  insondables;  les  diamants, 
les  émeraudes  et  l'améthyste  possèdent,  cachés  sous  leurs  brillan- 
tes apparences,  des  natures  si  riches,  que  nous  ne  pourrons  ja- 
mais les  connaître  pleinement  ;  et  Marbode  s'amuse  à  nous  dé- 
crire quelques-unes  des  vertus  du  béril  ou  delà  céraunie.  Il  se  sent 
en  sûreté.  Mais  les  astres  paraissent  plus  menaçants  ;  et  notre 
auteur  éprouve  un  peu  d'effroi.  Afin  de  mieux  préserver  l'auto- 
nomie de  la  volonté  humaine,  Marbode  prend  une  décision  éner- 
gique, il  refuse  aux  astres  toute  influence  sur  l'homme. 

Marbode  fait  encore  preuve  d'un  solide  tempérament  raison- 
nable, et  aussi  de  stoïcisme  dans  toutes  les  questions  de  disci- 
pline sociale.  A  des  solitaires  trop  zélés  qui  poursuivaient  de 
leur  mépris  les  prêtres  pécheurs  jusqu'au  point  de  refuser  toute 
relation  avec  eux  et  de  détourner  les  fidèles  d'assister  à  leurs 
offices,  Marbode  dit  avec  modération  :  «  Vous  renouvelez  l'héré- 

(1)  Lib.  délite,  111,  G'J-2. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  91 

sie  des  Patarins  ;  l'indignité  de  l'individu  ne  peut  avilir  le  sacre- 
ment de  l'Eglise  ».  Dans  une  autre  lettre,  il  rappelle  qu'il 

n'appartient  pas  aux  particuliers  de  condamner  et  de  proscrire  ;  aux  juges 
de  déclarer  les  indignes  et  de  les  punir.  L'Eglise  n'est  pas  une  foule  inorgani- 
sée, et  un  fidèle  quelconque  n'a  pas  le  droit,  sous  prétexte  qu'unenthousiasrae 
religieux  le  soulève,  de  se  livrer  à  des  extravagances.  Dansle  corps  ecclésias- 
tique, dont  le  Christ  est  la  tête,  multiples  sont  les  organes  et  les  fonctions  ;  et 
ce  n'est  jamais  impunément  pour  le  bien  commun,  qu'un  organe  cherche  à 
usurper  la  fonction  d'un  autre.  Est-ce  que  l'œil  peut  parler  et  la  langue 
entendre  ?  Dans  un  corps  vivant  chaque  membre  a  un  rôle  unique  ;  s'il  veut 
accomplir  ce  pour  quoi  il  n'est  pas  créé,  désordres  et  misères  sont  le  châti- 
ment de  l'usurpation.  Les  chrétiens  n'ont  donc  pas  à  juger  les  prêtres.  Pour 
juger,  des  juges  existent.  Et  ces  juges  sont  soumis,  dans  l'accomplissement 
de  leur  charge,  à  des  règlements  stricts.  Ils  doivent  observer  les  formes  légales. 
La  conclusion  est  terrible,  c'est  que  parfois  le  juge  est  obligé  de  condamner 
l'innocent  ;  pour  que  la  vérité  soit  acceptée  au  tribunal,  elle  doit  s'appuyer 
sur  des  preuves  qui  non  seulement  soient  vraies,  mais  encore  revêtues  des 
évidences  imposées  par  la  loi.  Laissons  donc  au  juge  le  soin  de  condamner  les 
hérétiques  ;  bornons-nous  à  traiter  tous  les  pécheurs  avec  bonté,  à  prier 
pour  nous,  et  s'ils  deviennent  dangereux  pour  la  communauté,  à  les  dénoncer 
au  juge,  mais  ne  faisons  pas  davantage.  Traduisons  au  tribunal,  mais  ne 
condamnons  pas. 

Nous  retrouverons  souvent,  chez  les  humanistes  du  xii^  siè- 
cle, des  maximes  analogues.  L'ordre  social  s'impose  et  la  justice 
c'est  précisément  que  cet  ordre  soit  parfait.  Chacun  à  sa  place, 
et  chacun  cantonné  dans  sa  fonction.  Le  danger  ne  sera-t-il  pas 
de  transformer  la  société  en  une  ruche  ?  En  outre,  le  rôle  départi 
au  juge  est  un  peu  inquiétant  ;  il  doit  juger  parfois  contre  ses 
convictions  intimes,  et  respecter  toujours  les  formes.  Excellente 
pratique  pour  rendre  impossible  toute  dictature  tyrannique  ; 
mais  la  loi  universelle  ne  sera-t-elle  pas  en  certains  cas  indivi- 
duels une  tyrannie  non  moins  dure  ? 


Aujourd'hui  nous  comprenons  peut  être  difficilement  le  carac- 
tère de  nouveauté  que  présentait  au  xii^  siècle  une  morale  ra- 
tionnelle renouvelée  de  l'antique.  Les  hommes  étaient  habitués 
à  recevoir  du  dehors  leurs  règles  de  conduite  ;  l'Eglise  comman- 
dait, les  fidèles  n'avaient  qu'à  obéir.  Les  inconvénients  d'une 
telle  situation  sont  graves.  Des  esprits  qui  reçoivent  des  ordres 
sans  pouvoir  les  discuter,  puisqu'ils  ne  se  sont  jamais  formé  d'i- 
dées personnelles  sur  la  morale,  sont  capables  d'accepter  indiffé- 
remment le  bien  ou  le  mal,  le  vrai  ou  l'erreur.  A  proprement  par- 
ler, ils  ne  sont  pas  des  hommes  raisonnables,  mais  des  outils. 


92  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Avec  de  tels  individus,  la  cité  peut  être  calme,  mais  elle  n'est 
plus  qu'une  fourmilière.  Or,  c'est  la  formation  et  le  développe- 
ment de  personnes  intelligentes  et  libres  qui  est  la  raison  d'être 
des  sociétés  humaines.  Aussi  devons-nous  admirer  grandement 
l'œuvre  des  humanistes  du  xii«  siècle  ;  en  se  mettant  à  l'école 
de  l'antiquité,  ils  ont  appris  à  penser,  et  ils  se  sont  assimilé  la 
sagesse  des  anciens. 

L'œuvre  des  humanistes  n'est  cependant  pas  sans  défauts. 
D'abord,  chez  eux,  la  morale  antique  ne  fusionne  pas  assez 
avec  leur  foi  chrétienne  ;  les  deux  doctrines  habitent  un  même 
esprit,  mais  elles  restent  séparées  par  une  cloison  étanche  ;  aussi 
chaque  discipline  conserve-t-elle  ses  défauts  ;  la  morale  païenne, 
sa  dureté  souvent  orgueilleuse  ;  la  morale  chrétienne,  sa  com- 
promission avec  les  préjugés  sociaux  ou  les  erreurs  scien- 
tifiques. Nous  aurons  à  revenir  plus  longuement  sur  ce  point 
quand  nous  devrons  montrer  que  la  claire  raison  des  humanistes 
ne  proteste  jamais  contre  la  folle  prétention  de  noyer  l'erreur 
dans  le  sang  ;  dès  maintenant  nous  pouvons  signaler  qu'ils  n'ont 
fait  aucun  effort  pour  répandre  parmi  les  fidèles  leurs  idées  très 
saines  sur  les  dévotions  populaires  ;  à  part  quelques  conseils 
remplis  de  sagesse  donnés  à  leurs  correspondants,  ils  ne  cher- 
chent pas  à  propager  leur  morale.  On  dirait  que  leur  morale 
est  pour  leur  usage  personnel.  Ils  sont  clercs,  très  fiers  de  leur 
cléricature,  et  leur  morale  ne  vaut  que  pour  des  clercs. 

Que  nos  humanistes  fussent  des  clercs,  le  fait  était  rendu  pres- 
que nécessaire  par  les  conditions  sociales  de  l'époque  ;  les  cloî- 
tres d'un  monastère  ou  d'un  chapitre  pouvaient  seuls  procurer 
les  deux  biens  nécessaires  à  l'étude  :  des  loisirs  et  des  manuscrits  ; 
c'étaient  alors  les  seuls  îlots  de  calme.  Au  dehors  la  guerre,  les 
tournois  ou  la  chasse  entraînaient  les  nobles  et  leur  enlevaient 
toute  possibilité  de  méditer  ;  ou  bien  le  dur  travail  asservissait 
le  vilain  et  ne  lui  permettait  qu'un  rôle  :  «  nourrir  par  sa  sueur  le 
peuple  de  Dieu  ». 

Nos  lettrés  n'ont  pensé  que  pour  leurs  semblables,  car,  à  leurs 
yeux,  le  clerc  seul  est  capable  de  comprendre  les  raisons  vérita- 
bles que  nous  dévoile  la  science  ;  les  autres,  c'est-à-dire  les  sei- 
gneurs brutaux  ou  les  vilains  stupides,  ne  sont  que  des  manœu- 
vres qui  doivent  agir  sur  l'ordre  du  clerc.  Le  sculpteur  recevait 
du  clerc  l'ordonnance  de  ses  œuvres,  et  c'était  encore  le  clerc  qui  J 
commandait  aux  jongleurs  la  composition  des  chansons  de  ges-  ^ 
tes  ;  et  les  princes  ne  sont  pas  regardés  comme  plus  indépen- 
dants. Bientôt  un  savant  docteur  affirmera  que  les  rois   sont  les 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  93 

instruments  du  pape,  le  marteau  qu'il  doit  pouvoir  manier  à  son 
gré  ;  mais  déjà  on  dit  plus  ou  moins  clairement  ce  que  dira  si 
nettement  Gilles  de  Rome.  Replaçons-nous  dans  cette  perspec- 
tive, et  nous  comprendrons  qu'une  morale  rationnelle  pour  laïcs 
est  inutile  ;  la  morale  imposée  d'autorité  suffit.  Voyons  les  lacu- 
nes qui  vont  vicier  cette  morale  particulière  à  une  profession. 

D'abord  nos  humanistes  ont  le  mépris  de  la  famille  et  une 
haute  estime  pour  la  virginité  dont  ils  font  une  noblesse  sociale 
qui  possède  de  précieux  privilèges.  Ils  sont  si  persuadés  de  leur 
prééminence  morale,  qu'ils  font  d'étranges  contresens,  eux  qui 
sont  cependant  si  bons  latinistes,  lorsqu'ils  abordent  la  lettre 
des  traités,  aujourd'hui  perdus  et  qui  ne  nous  sont  connus  que 
par  des  citations  de  saint  Jérôme,  de  Théophraste  et  de  Sé- 
nèque  sur  le  mariage.  Ils  sont  ravis,  car  ils  croient  que  leurs 
grands  philosophes  font  l'éloge  de  la  virginité  chrétienne.  Ils 
faussent  ainsi  et  la  philosophie  qui  devient  amusement  d'aris- 
tocrates de  la  pensée  et  la  virginité  qui  apparaît  comme  un 
droit  et  non  plus  comme  un  devoir. 

Hildebert  n'était  pas  un  misogyne  et  nous  avons  de  lui  des 
vers  assez  galants  adressés  à  une  nouvelle  Sybille  qui  lui  avait 
dédié  une  poésie  alors  qu'il  était  captif  en  Angleterre.  Il  fut  même 
accusé,  —  et  Yves  de  Chartres  rapporte  le  grief,  —  d'avoir  fré- 
quenté des  femmes  légères  ;  le  reproche  est  exagéré  et  il  semble 
qu'on  ne  doive  en  retenir  qu'un  éloge  :  Hildebert  fut  un  évêque 
doux  et  aimable  (1).  Mais  lorsque  ce  prélat  modéré  et  presque 
mondain  parle  officiellement  ou  bien  lorsqu'il  écrit  didacti- 
quement,  il  se  laisse  entraîner  par  la  doctrine  commune  sur  les 
femmes,  il  est  dur  et  méprisant. 

La  femme  (2)  est  un  être  changeant  et  futile  qui  n'a  de  constance  que  dans 
le  crime  ;  c'est  une  vipère  dont  les  morsures  sont  mortelles  ;  c'est  une  rapace 
dont  l'avarice  est  plus  dévorante  que  le  feu.  Fuyez  les  femmes,  ne  leur  parlez 
pas,  ne  leur  écrivez  pas,  c'est  le  seul  moyen  d'éviter  leurs  embûches.  La 
femme  ruine  tous  ceux  qui  s'approchent  d'elle  ;  elle  fut  la  perte  de  notre  pre- 
mier père  ;  elle  envoya  Joseph  en  prison,  fit  de  David,  le  saint  roi,  un  assassin 
et  de  Salomon,  le  sage,  un  débauché.  C'est  elle  qui  a  conduit  h  leur  perte  les 
villes  et  les  royaumes  ;  c'est  elle  encore  qui  détruit  les  foyers.  Elle  est  l'ennemi 
domestique,  toujours  prête  à  tromper  son  mari  avec  un  amant,  toujours 
prête  ù  introduire  en  cachette  un  enfant  adultérin  au  milieu-  des  légitimes. 
La  femme  est  mensonge. 


(1)  Hisi.  un.  de  la  Fr.,  XI,  2.")rj.  —  Hauréau,  Mélanges  poétiques  d'Hilde- 
berl,  p.  135.  >  ^     t^       h 

(2)  Mg.  1428. 

(3)  Mg.  149. 


94  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Hildebert  ne  met  aucune  restriction  à  ces  reproches  ;  il  n'ex- 
cepte de  ses  malédictions  que  quelques  reines,  —  les  reines  ne 
sont-elles  pas  déjà  au-dessus  du  sexe,  —  et  les  religieuses.  Sur  ces 
dernières,  Hildebert  se  répand  en  éloges  magnifiques  ;  autant 
il  a  été  méprisant  pour  les  mères  de  familles  qui  vivent  dans  les 
misères  du  monde,  autant  il  est  lyrique  lorsqu'il  parle  des  femmes 
qui  ont  renoncé  aux  devoirs  terrestres  pour  rester  vierges.  Ces 
femmes  spiritualisées  font  l'objet  de  son  admiration. 

Une  femme  qui  se  consacre  à  Dieu  devient  l'épouse  du  Christ  et  je  dois 
l'appeler  en  toute  vérité  domiTia,  mais  souveraine,  puisqu'elle  est  l'épouse  de 
mon  Seigneur. 

L'expression  est  jolie  ;  malheureusement  elle  est  prise  dans 
saint  Jérôme  (1  ),  et  il  semble  qu'elle  ait  été  un  lieu  commun  au 
XII®  siècle,  car  on  la  retrouve  chez  d'autres  écrivains  (2).  Ce 
sont  d'ailleurs  tous  les  reproches  d'Hildebert  qui  apparaissent 
des  lieux  communs  ;  ils  sont  le  développement  littéraire  d'un 
thème,  emprunté  à  une  pseudo-antiquité,  et  devenu  assez  dé- 
plaisant aujourd'hui.  Dans  tout  ce  qu'Hildebert  a  écrit  sur  le 
célibat,  on  sent  percer  un  profond  mépris  pour  le  mariage  et  la 
famille  ;  il  parle  avec  dégoût  de  ce  qui,  à  nos  yeux,  fait  la  gran- 
deur de  la  femme.  Voici  les  encouragements  qu'il  adresse  à  une 
recluse  (li)  : 

Les  vierges  ignorent  toutes  les  avanies  que  les  épouses  doivent  subir  de  la 
part  de  leurs  maris  si  avides  de  plaisirs  sensuels  ;  elles  échappent  à  un  véri- 
table esclavage  ;  elles  ne  subissent  pas  les  anxiétés  de  la  grossesse  ni  les  tris- 
tesses de  la  stérilité.  Puis,  voyez  la  triste  situation  d'une  femme  dans  le 
monde  :  est-elle  belle  ?  elle  évitera  bien  difficilement  les  hontes  de  l'adultère  ; 
est-elle  laide  ?  son  mari  la  délaisse.  Le  lit  conjugal  n'est  jamais  sans  luttes, 
qui  rendent  la  vie  en  commun  ou  honteuse  ou  fastidieuse.  L'homme  n'aime 
pas  la  femme  qui  ne  cherche  pas  à  lui  plaire  ;  aussi  ne  faut-il  pas  s'étonner 
que  ces  malheureuses,  pour  conserver  ou  retrouver  la  faveur  du  mari,  s'adon- 
nent à  la  sorcellerie  ou  qu'elles  perdent  l'innocence.  A  tous  ces  maux  s'ajou- 
tent les  douleurs  qu'apportent  à  la  mère  la  formation  et  la  croissance  de 
l'embryon  :  pâleur  du  visage,  vertiges,  souffrance  continuelle  et  fréquents 
spasmes  de  l'estomac. 

Je  ne  condamne  pas  le  mariage,  conclut  notre  évêque  ;  le  Christ  l'a  permis, 
sinon  conseillé,  mais  à  l'esclavage  je  préfère  la  liberté.  Vierges,  félicitez-vous, 
votre  corps  a  conservé  sa  liberté  ;  vous  restez  vous-mêmes,  inviolées.  Et  vous 
serez  plus  fécondes  que  les  mères  selon  la  chair  ;  elles  deviennent  stériles  vers 
l'âge  de  50  ans,  vous  ne  le  serez  jamais,  et  jusqu'à  votre  mort  vous  enfanterez 
des  âmes  pour  le  paradis. 


(1)  Am.  Thierry,  Saini  Jérôme  et  son  lemps,  II. 

(2)  Abailard,  lettre  V. 

(3)  Mg.  194. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII®    SIÈCLE  95 

Ce  pamphlet  contre  les  femmes  apparaîtrait  plutôt  aujour- 
d'hui comme  un  pamphlet  contre  les  maris  du  xii^  siècle  ;  mais 
nous  ne  devons  pas  chercher  en  ces  phrases  un  témoignage 
historique;  déjà,  nous  l'avons  lu  chezAbélard;  nous  les  retrou- 
verons chez  la  plupart  des  lettrés  d'alors  ;  elles  sont  le  dévelop- 
pement littéraire  d'un  thème  fourni  par  Théophraste  et  Sénèque, 
et  tout  ce  que  nous  pouvons  découvrir  en  ces  morceaux  de  rhé- 
torique, c'est  une  conception  dilettante  de  la  vie.  Séparée  de 
l'existence  quotidienne  des  travailleurs,  ignorante  des  soucis 
qu'entraîne  la  fondation  d'un  foyer,  le  pensée  de  nos  clercs  s'est 
anémiée  ;  et  leur  stoïcisme  s'est  transformé  en  une  jouissance 
égoïste,  la  joie  de  penser  et  de  comprendre.  Hors  la  pensée  spé- 
culative et  la  poésie  harmonieuse,  nos  lettrés  ne  s'intéressent  à 
rien  ;  ou  du  moins  s'ils  descendent  dans  la  lice  leurs  études  ne 
leur  servent  plus  de  rien  ;  ils  agissent  selon  une  morale  exté- 
rieure, codifiée,  socialisée,  et  que  leur  morale  renouvelée  des 
anciens  ne  modifie  en  aucune  façon.  C'est  pour  cultiver  en 
paix  leur  jardin  spirituel,  que  nos  lettrés  font  un  vœu  de  célibat  ; 
pour  eux,  le  célibat  c'est  l'indépendance.  Ils  ne  veulent  pas  fon- 
der de  famille  afin  de  se  complaire,  comme  le  Dieu  solitaire  et 
stérile  d'Aristote,  dans  la  contemplation  de  la  vérité.  Leurs 
croyances  chrétiennes  les  rassuraient  sur  ce  que  cette  conduite 
avait  d'égoïste,  et  ils  apportaient  complaisamment  tous  les  tex- 
tes sacrés  qui  font  l'éloge  de  la  virginité,  sans  se  douter  qu'ils 
faussaient  complètement  la  nature  du  célibat  chrétien.  Si  des 
fidèles,  hommes  ou  femmes,  se  lient  par  des  vœux,  ce  n'est  pas, 
en  tout  cas  ce  ne  doit  pas  être,  pour  philosopher  plus  à  l'aise, 
mais  pour  se  donner  sans  réserve  à  des  œuvres  utiles  au  genre 
humain. 

Enfin  une  dernière  lacune  existe  dans  l'œuvre  morale  de  nos 
humanistes.  Ils  ne  voient  pas  que  sous  leurs  yeux  se  forme  une 
nouvelle  classe  sociale,  issue  du  travail  et  du  commerce,  la  bour- 
geoisie, et  que  s'organise  une  nouveau  mode  d'existence,  la  vie 
urbaine. 

Ces  deux  faits,  montre  très  bien  Pisenne  [l),  devaient  entraî- 
iHT  de  graves  conséquences,  même  religieuses.  Les  bourgeois, 
grâce  à  leur-s  loisirs  et  pour  leur  commerce,  s'instruisent  ;  ils  ap- 
prennent ù  lire  et  ils  lisent  ;  comme  ils  sont  profondément  reli- 
gieux, —  les  innombrables  confréries  qui  naissent  dans  les  com- 
munes le  prouvent,  —  ils  s'intéressent  aux  questions  religieuses 

(I)  Histoire  de  V Europe,  p.  ITH,  Paris-Bruxelles,  193G. 


96  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

et  ils  cherchent  à  comprendre  la  raison  des  ordres  qu'ils  reçoi- 
vent. Si,  dans  les  chefs  traditionnels  de  l'Eglise,  ils  ne  découvrent 
aucune  compréhension  de  leurs  désirs,  ils  se  jettent  dans  Thérésie. 
Toutes  les  sectes  hétérodoxes  qui  ont  pullulé  au  cours  du  xii^ 
siècle,  sont  nées  dans  les  villes. 

La  morale  stoïco-chrétienne  de  nos  grands  lettrés  est  trop  di- 
lettante pour  être  d'un  recours  efficace  à  des  hommes  qui  tra- 
vaillent ou  qui  commercent  ;  elle  ignore  fatalement  les  besoins 
d'une  urbanisme  naissant  (1  ).  Née  dans  des  oasis  calmes  et  stu- 
dieuses, elle  ne  peut  sortir  du  cercle  restreint  des  clercs  sa- 
vants qui  l'étudient.  Pour  assister  à  un  effort  sérieux  de  chris- 
tianisation  des  laïcs,  il  faut  attendre  saint  François  d'Assise 
et  son  populaire  tiers  ordre. 

(A  suivre.) 


(1)  Ch.  Jourdain  note,  qu'avant  le  xiii^  siècle,  les  écrivains  ont  manifesté 
une  indifférence  complète  envers  les  questions  économiques.  Ils  se  contentent 
de  mépriser  les  richesses  et  de  condamner  leur  recherche.  L'introduction  en 
Occident  de  la  morale  à  Nicomaque  et  de  la  Politique  devait  supprimer  cette 
indifïérence  au  cours  du  xiii«  siècle.  —  Cf.  Ch.  Jourdain,  Les  commencements 
de  V économie  poliliqiie  dans  les  écoles  du  Moyen  Age,  dans  «  Excursions  histo- 
riques et  philosophiques  »,  Paris,  11888,  p.  425. 


Le  Gérant  :   Jean  Marnais. 


Imprimé  à   Poitiers  (France).  —  Société  française  d'Imprimerie  et  de  Librairie 


40»  Année  (s-  Siri.)  N"  10  30  avril  1939 


REVUE  BIMENSUELLE 

DKS 

COURS  ET   CONFÉRENCES 

Directeur  :  M.  FORTUNAT  STROWSKI, 

Membre  de  l'Insiitut, 
Professeur  honoraire  à   la  Sorbonne. 


Le  roman  de  Gœthe 
et  le  roman  romantique 

par  René  GUIGNARD, 

Professeur  à  l'Université  d'Alger. 


II 
Wilhelm  Meister  et   Godwi. 

Le  roman  de  Brentano,  Godwi,  écrit  entre  1798  et  1801,  public 
en  deux  volumes,  dont  l'un  porte  la  date  de  1801  et  l'autre  la 
date  de  1802,  est  suivi  d'un  appendice  biographique  rédigé  par 
un  ami  du  poète,  Winkelmann,  et  qui,  sous  couleur  de  raconter 
les  dernières  années  de  la  vie  du  poète  Maria,  dont  il  a  été  ques- 
tion dans  le  roman,  fait  un  récit  assez  transparent  de  la  vie  de 
Brentano  pendant  les  années  d'élaboration  du  roman.  Ces  notes 
biographiques  indiquent  nettement  que  Gœthe  a  éveillé  chez 
Brentano  et  ses  amis  le  goût  de  l'art  et  de  la  poésie  :  Tieck  et 
Frédéric  Schlegel  ne  sont  mentionnés  qu'après  lui.  Dans  son 
étude  sur  Brentano  et  Gœthe  (1),  F.  Scholz  juge  que  Winkelmann 
exagère  la  vénération  que  Brentano  pouvait  avoir  pour  Gœthe 
à  cette  époque  ;  il  cite  un  peu  plus  loin  la  lettre  du  20-21  décem- 
bre 1801  dans  laquelle  Caroline  Schlegel  rapporte  que  Brentano 


(l)  Clemcns  Brentano  und  Gœi/ie,  Leipzig,  p.  37  (Palacslra,  158,  1927). 
Pour  les  ressemblances  de  détail  entre  Willielm  Meister  et  Godwi,  nous 
renvoyons  une  fois  pour  toutes  à  cet  ouvrage. 

7 


98  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

dit  du  mal  de  Gœtlie.  Certainement,  toute  l'activité  de  Goethe 
ne  satisfaisait  pas  Brentano  ;  il  estimait  par  exemple  que  Gœthe 
aurait  rendu  un  plus  grand  service  à  la  poésie  allemande  en  accor- 
dant son  appui  à  Tieck,  qu'en  publiant  les  Propylées.  C'est  sur- 
tout à  partir  de  1802  que  Brentano  exprime  dans  ses  lettres,  sa 
vive  admiration  pour  Gœthe.  Mais  les  propos  rapportés  d'une 
façon  très  vague  par  Caroline  Schlegel  et  l'irritation  de  Brentano  à 
propos  des  Propylées  ne  démontrent  pas  que  Brentano  n'ait  pas 
apprécié  le  talent  de  Gœthe  :  il  déplorait  lui-même  la  facilité  avec 
laquelle  il  blessait  les  personnes  qu'il  aimait  le  plus  ;  à  plus  forte 
raison  son  sarcasme  pouvait-il  s'exercer  d'une  façon  déplaisante 
sur  un  auteur  auquel  il  accordait  une  très  haute  place.  La  simple 
lecture  de  Godwi  montre  d'ailleurs  que  Brentano  s'est  inspiré  de 
Wilhelm  Meister,  dans  une  mesure  que  nous  allons  chercher  à 
préciser,  en  insistant  autant  sur  les  différences  que  sur  les  analo- 
gies que  l'on  peut  trouver  entre  les  personnages,  les  thèmes  et  la 
structure  des  deux  romans. 

Dès  le  début,  on  est  frappé  par  une  première  analogie  :  Godwi, 
comme  Wilhelm  Meister,  est  issu  d'une  famille  de  commerçants 
et  il  se  moque,  comme  Wilhelm  Meister, de  ces  hommes  dont  la 
seule  occupation  consiste  à  acquérir  à  grand-peine  des  richesses 
dont  ils  ne  profitent  pas.Cependant,  il  y  a  là  un  thème  général  ; 
et  l'opposition  entre  les  aspirations  idéales  et  les  nécessités  pro- 
fessionnelles est  même  pour  Brentano  un  thème  plus  naturel  que 
pour  Gœthe,  puisqu'il  a  été  mis  en  apprentissage,  dans  son  adoles- 
cence, dans  des  maisons  de  commerce.  Le  motif  du  jeune  com- 
merçant désireux  d'échapper  à  un  milieu  qu'il  juge  étroit  a  donc 
pu  être  inspiré  à  Brentano  par  son  expérience  personnelle,  au 
moins  autant  que  par  le  roman  de  Gœthe. 

Pourtant,  l'analogie  va  plus  loin:  de  même  que  dansle  romande 
Gœthe  le  réaliste  Werner  s'oppose  à  l'idéaliste  Wilhelm  Meister, 
de  même,  chez  Brentano,  Rômer  donne  de  sages  conseils  à  Godwi. 
Mais  cela  ne  dure  pas  longtemps  :  Romer  ne  tarde  pas  à  partir  en 
voyage  d'affaires,  et  le  père  de  Godwi,  dont  il  est  l'employé,  lui 
écrit  bientôt  qu'il  le  dégage  pour  quelque  temps  de  toute  préoccu- 
pation commerciale.  Le  motif  du  voyage  d'affaires  de  Wilhelm 
Meister  est  donc  utilisé  pour  le  personnage  de  Rômer.  Il  va  sans 
dire  que  les  premières  lettres  de  Rômer  ne  parlent  pas  plus  que 
les  suivantes  des  avantages  de  la  vie  pratique  :  elles  recomman- 
dent seulement  à  Godwi  de  ne  pas  avoir  tant  d'aventures  diverses. 
Rômer  ne  se  confond  d'ailleurs  pas  complètement  avec  Godwi, 
quoiqu'il  se  laisse   aller   quelquefois  à  écrire  des  lettres  un  peu 


LE  ROMAN  DE  GŒTHE  ET  LE  ROMAN  ROMANTIQUE       99 

folles,  il  est  beaucoup  plus  raisonnable  que  son  ami,  dont  il  ana- 
lyse les  sentiments  et  dont  il  critique  les  aventures  avec  une  péné- 
tration caustique.  Le  contraste  entre  les  deux  amis  est  non  plus 
le  contraste  entre  le  commerçant  et  le  jeune  homme  dépourvu 
d'esprit  pratique,  mais  le  contraste  entre  le  sentimental  et  l'ob- 
servateur impitoyable.  Ces  deux  héros  représentent  les  deux  as- 
pects du  caractère  de  Brentano  qui  était  profondément  sentimen- 
tal, mais  qui  avait  honte  de  le  laisser  voir,  et  dont  les  sarcasmes, 
bien  loin  d'être  un  jeu  intellectuel,  n'étaient  souvent  qu'une  sorte 
de  pudeur  :  il  affectait  le  cynisme  pour  ne  pas  révéler  les  mouve- 
ments les  plus  intimes  de  son  âme.  La  distinction  entre  Wilhelm 
Meister  et  Werner  était  à  la  fois  d'ordre  social  et  d'ordre  psycho- 
logique ;  Godwi  et  Rômer  ne  se  distinguent  qu'au  point  de  vue 
psychologique. 

A  cette  différence  vient  s'en  ajouter  une  autre,  qui  n'est  révé- 
lée que  vers  la  fin  du  roman,  et  qui  n'a  par  conséquent  aucune 
influence  directe  sur  l'action,  mais  qu'il  faut  cependant  mention- 
ner parce  que  certaines  allusions  à  l'origine  aussi  bien  de  Godwi 
que  de  Rômer  créent  autour  d'eux  une  atmosphère  de  mystère  : 
Godwi  est  né  du  mariage  légitime  de  son  père  avec  Maria  Wellner  ; 
Rômer  est  le  fils  du  père  de  Godwi  et  d'une  jeune  anglaise,  Molly 
Hodefield,  qu'il  a  séduite  avant  d'épouser  Marie  Wellner.  Le  père 
de  Godwi  confie  à  Rômer  qu'un  secret  pèse  sur  la  naissance  de 
Godwi.  En  réalité,  ce  «  secret  »  est  quelque  chose  de  très  clair  pour 
le  père  de  Godwi  ;  lorsqu'il  en  parle,  il  fait  allusion  à  une  grave 
faute  de  jeunesse,  dont  nous  préciserons  plus  tard  la  nature  ; 
par  contre,  il  y  a  un  autre  secret  qu'il  ignore  :  c'est  que  Rômer, 
son  employé,  est  son  fils,  sans  qu'il  s'en  doute  :  Molly,  abandonnée 
avant  la  naissance  de  son  enfant,  a  voulu  que  Godwi  père  s'en 
occupât.  Le  père  de  Godwi,  dont  nous  apprendrons  les  aven- 
tures dans  la  deuxième  partie,  a  donc  légué  son  inquiétude 
à  ses  deux  fils,  et  cette  abondance  de  complications  romanesques 
dans  le  milieu  des  commerçants  suffit  à  montrer  que  le  rapproche- 
ment que  l'on  peut  faire  à  cesujetavec  Wilhelm  Meisler  n'atteint 
que  la  surface. 

Dans  ces  conditions,  il  n'est  pas  surprenant  que  l'éducation  du 
hiTOs,  elle  aussi,  ait  lieu  d'une  façon  très  différente.  Evidemment, 
le  roman  de  Goethe  a  mis  à  la  mode  les  romans  qui  décrivent  l'évo- 
lution intérieure  des  héros  ;  mais  il  ne  s'agit  là  que  d'un  cadre  très 
général  :  l'essentiel,  c'est  la  façon  dont  s'effectue  cette  évolution. 
Dans  les  Années  d'apprentissage,  un  jeune  bourgeois  se  croit  né 
pour  le  théâtre  ;  il  vit  d'abord  avec  des   acteurs  que  le  hasard  a 


100  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

rassemblés,  puis  il  s'engage  dans  une  troupe; mais  les  membres 
d'une  société  qui  s'intéresse  à  lui,etquiront  déjàaverti  plusieurs 
fois  qu'il  faisait  fausse  route,  le  font  pénétrer  dans  leur  milieu. 
Il  renonce  au  théâtre,  et  il  est  question  pour  lui  d'une  activité 
pratique  ;  à  la  fin  du  roman,  il  est  décidé  qu'il  épousera  une  jeune 
fille  modèle.  Volontairement,  le  poète  n'a  pas  conclu,  parce  qu'il 
se  proposait  de  donner  une  suite  à  son  roman.  Que  voyons-nous 
chez  Brentano  ?  Godwi,  âgé  de  22  ans,  est  en  route  pour  l'Italie  ; 
en  fait,  il  court  le  monde  sans  la  moindre  vocation  ;  il  se  forme,  non 
en  exerçant  une  activité,  mais  en  laissant  les  femmes  agir  sur  lui  ; 
il  rencontre  d'abord  Molly,  l'ancienne  maîtresse  de  son  père, 
puis  Joduno,  et  enfin  Odile,  qui  le  calme  en  l'amenant  à  l'union 
avec  la  nature.  Si  le  roman  s'arrêtait  là,  il  y  aurait  des  années  (ou 
plutôt  des  semaines) d'apprentissage  dont  la  signification  serait 
assez  nette,  quoique  tout  à  fait  différente  de  celle  des  années, 
d'apprentissage  de  Wilhelm  Meister.  Mais  dans  la  deuxième  partie, 
Godwi  laisse  partir  pour  l'Italie  la  plupart  des  personnages  de 
la  première  partie,  même  Odile,  et  il  va  sur  les  bords  du  Rhin, 
où  il  a  des  aventures  cjui  nous  montrent  chez  lui  une  violente 
poussée  de  sensualité  sans  véritable  passion.  Puis  nous  le  perdons 
de  vue  :  il  passe  plusieurs  années  en  Italie,  il  rentre  ensuite 
en  Allemagne  et  se  fixe  à  la  campagne  ;  c'est  désormais  un  homme 
aimable,  qui  donne  volontiers  des  renseignements  sur  son  passé, 
mais  qui  ne  nous  apprend  rien  sur  son  évolution  intérieure  à 
partir  de  son  voyage  en  Italie  :  les  allusions  qu'il  fait  à  Violette, 
avec  laquelle  il  a  vécu  plusieurs  mois  après  son  retour  en  Alle- 
magne, sont  malheureusement  trop  brèves. 

Ainsi,  dans  la  seconde  partie,  l'idée  de  formation  disparaît  de 
la  description  de  Godwi  ;  elle  reparaît  cependant  à  propos  d'un 
autre  personnage,  mais  avec  une  nuance  tellement  ironique  que 
l'on  peut  se  demander  si  Brentano  n'a  pas  eu  l'intention  de  paro- 
dier la  Société  de  la  Tour  :  Rômer,  malgré  tout,  est  resté  commer- 
çant ;  lorsque  le  jeune  poète  Maria  lui  demande  la  main  de  sa 
fille,  il  veut  d'abord  lui  faire  faire  ses  années  d'apprentissage  : 
ayant  reconnu  qu'il  n'a  aucune  disposition  pour  le  commerce,  il 
le  charge  de  rédiger,  d'après  les  renseignements  qu'il  lui  donnera, 
l'histoire  de  sa  vie.  Grâce  à  l'argent  envoyé  par  «  un  inconnu  », 
Maria  peut  en  même  temps  suivre  les  cours  d'une  université. 
Lorsqu'il  se  sera  formé,  il  se  rendra  un  compte  plus  exact  des  obs- 
tacles qui  le  séparent  de  la  fille  de  Rômer,  et  il  les  surmontera 
plus  facilement.  Maria  écrit  le  premier  volume,  qui  déplaît,  et 
en  dépit  de  toute  sa  culture,  il  n'arrive  pas  à  se  rendre  compte  de 


LE  ROMAN  DE  GŒTHE  ET  LE  ROMAN  ROMANTIQUE      101 

ce  qui  s'oppose  à  son  union  avec  la  fille  de  Rômer.  Il  perd  à  la  fois 
l'espoir  de  réaliser  son  rêve,  et  ce  qui  est  plus  grave,  dit  le  poète, 
affirmant  son  intention  de  parodie,  une  collection  d'auteurs 
espagnols  et  anglais  qui  lui  aurait  été  remise  par  un  inconnu,  si 
le  premier  volume  avait  été  réussi.  Le  seul  résultat,  c'est  qu'il  est 
jeté  dans  de  nouvelles  années  d'apprentissage  (le  mot  est  dans  le 
texte)  :  il  décide  de  continuer  son  ouvrage,  et  d'aller  se  documen- 
ter auprès  de  Godwi. 

Ainsi,  pour  la  conception  générale  et  l'évolution  du  personnage 
principal,  la  différence  entre  les  deux  œuvres  est  très  grande.  Ce- 
pendant certains  personnages  sont  manifestement  inspirés  par 
Goethe  ;  ce  sont  ceux  du  roman  de  Gœthe  qui  frappent  le  plus 
l'imagination  :  le  Harpiste  et  Mignon. 

Puisque  Brentano,  comme  Gœthe,  nous  montre  longuement 
son  Harpiste  (qui  chez  lui  s'appelle  Werdo  Senne,  et  qui  a  été 
connu  autrefois  sous  le  nom  de  Joseph)  avant  de  nous  révéler  le 
secret  de  son  passé,  nous  étudierons  d'abord  comment  les  deux 
personnages  sont  présentés.  Chez  Gœthe,  le  Harpiste  paraît  de- 
vant les  comédiensetWilhelmMeister  après  avoir  été  annoncé  en 
quelques  mots  par  l'aubergiste.  Chez  Brentano,  sa  première  ren- 
contre avec  Godwi  est  précédée  d'une  longue  préparation.  Godwi, 
après  avoir  quitté  Molly,  est  reçu  au  château  d'Eichenwehen, 
car  il  a  rapporté  au  propriétaire  un  portefeuille  contenant  des 
documents  importants  ;  comme  il  s'est  attribué  le  titre  de  baron, 
aucun  préjugé  de  caste  n'empêche  la  fille  de  la  maison,  Joduno, 
de  s'éprendre  de  lui  ;  c'est  elle  qui  lui  promet  de  lui  faire  faire  la 
connaissance  d'un  ermite  qui  vit  dans  le  voisinage,  et  dont  la 
fille  est  son  amie.  Ayant  été  ainsi  annoncé  rapidement,  Werdo 
nous  est  ensuite  présenté  indirectement  par  une  lettre  de  sa  fille 
Odile  à  Joduno  :  nous  apprenons  que  Werdo  est  de  plus  en  plus 
triste,  et  que  son  attitude  est  de  plus  en  plus  mystérieuse.  Il  fait 
allusion  à  des  événements  tragiques  et  exprime  son  désir  de  la  mort 
et  son  pressentiment  d'une  fin  prochaine  :  et  alors  il  reverra, 
dit-il,  sa  femme  (la  mère  d'Odile),  et  «celle  qui  est  morte  de  l'avoir 
revu  ».  Dès  cette  première  lettre,  nous  voyons  dans  quelle  mesure 
Werdo  ressemble  au  Harpiste  :  il  ne  peut  se  consoler  qu'en  chan- 
tant, en  s'accorapagnant  de  sa  harpe  ;  un  secret  douloureux  assom- 
brit son  existence.  Mais  tout  de  suite  aussi  les  différences  sont 
visibles  :  le  chagrin  du  Harpiste  est  définitif  et  sans  remède  ;  il  ne 
croit  pas  à  l'au-delà  ;  la  mort  qu'il  appelle,  c'est  l'anéantissement 
complet.  Cependant,  il  vit  encore  au  milieu  du  monde,  tandis  que 
Werdo  s'en  est  complètement  retiré,  mais  pour  mener  une  vie 


102  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

idyllique  en  compagnie  de  sa  fille  et  d'un  jeune  garçon  dont  nous 
reparlerons  ;  il  a  eu  l'occasion  de  faire  du  bien  dans  sa  vie,  et  le 
calme  de  la  mort  sera  pour  lui  en  réalité  une  nouvelle  vie  moins 
malheureuse.  Ainsi  Brentano  transforme  en  motif  élégiaque  un 
motif  tragique. 

Cette  première  présentation  est  suivie  d'une  seconde  présenta- 
tion moins  indirecte  :  Werdo  écrit  à  Molly  Hodefield.  Cette  fois, 
c'est  lui-même  qui  exprime  son  désir  de  la  mort,  et  après  avoir 
préludé  par  une  phrase  de  prose  qui  en  indique  l'idée  générale, 
il  écrit  pour  Molly  sa  poésie  : 

Weste  sâuseln  ;  silbern  wallen... 

Pour  la  première  fois,  nous  avons  la  révélation  du  talent  ly- 
rique de  Werdo  (c'est  d'ailleurs  la  première  poésie  du  roman),  et 
nous  remarquons  tout  de  suite  que  son  lyrisme  est  plus  intime 
que  celui  du  Harpiste  :  même  si  nous  faisons  abstraction  des  pre- 
mières poésies  que  le  Harpiste  chante  en  public  et  de  la  ballade 
du  Chanteur,  l'accusation  qu'il  lance  contre  le  destin  dans 

Wer  nie  sein  Brot  mit  Tranen  ass... 

a  un  caractère  très  général,  et  ne  permet  pas  de  deviner  la  cause 
de  son  chagrin.  La  première  poésie  de  Werdo  est  toute  différente  : 
la  clarté  gœthéenne  a  disparu  ;  encadré  par  des  notations  se 
rapportant  à  la  nature,  des  éléments  poétique  très  divers  se  pres- 
sent dans  cinq  strophes  ;  Werdo  prie  Molly  de  s'occuper  d'Odile 
et  d'Eusébio  lorsqu'il  sera  mort. 

Après  cette  poésie,  Werdo,  qui  parle  de  choses  qu'il  connaît 
bien,  et  que  Molly  connaît  aussi,  s'exprime  en  termes  mystérieux  ; 
il  espère  voir  «  l'enfant  de  Marie  sous  l'aspect  d'un  homme  noble  »  ; 
elle  et  lui  ont  été  trompés,  mais  ce  n'est  pas  ce  qui  l'empêchera 
d'aimer  l'enfant  de  celle  qui  lui  a  été  enlevée.  Nous  n'avons  pas 
les  mêmes  raisons  que  le  poète  pour  entourer  les  personnages  d'un 
mystère  en  apparence  impénétrable,  mais  qui,  finalement  se  dis- 
sipe très  facilement  :  nous  dirons  donc  dès  maintenant  que  Wer- 
do, lui  aussi,  comme  pourrait  déjà,  d'ailleurs,  le  faire  supposer 
sa  correspondance  avec  Molly  Hodefield,  joue  un  rôle  dans  les 
événements  antérieurs  à  l'action  du  roman  :  il  est  lui  aussi  un 
ancien  commerçant  ;  lorsqu'il  habitait  une  ville  d'Allemagne 
située  au  bord  de  la  mer,  il  a  aimé  Maria  Wellner  ;  il  est  parti  en 
voyage,  on  n'a  pas  reçu  de  ses  nouvelles  pendant  longtemps,  et 
enfin,  on  a  appris  qu'il  était  mort.  Alors  Marie  a  consenti  à  épouser 
le  père  de  Godwi.  En  réalité,  c'était  Godwi  qui  en  interceptant 


LE    ROMAN    DE    GŒTHE    ET   LE    ROMAN    ROMANTIQUE  103 

les  lettres  de  Joseph,  et  en  produisant  un  faux  acte  de  décès, 
avait  surpris  la  bonne  foi  de  la  jeune  fille.  Joseph  revint  ;  Marie 
était  précisément  au  bord  de  la  mer,  avec  son  enfant  dans  les  bras, 
lorsqu'elle  l'aperçut  ;  d'émotion  elle  tomba  à  l'eau,  l'enfant  fut 
sauvé,  mais  elle  se  noya.  Comme  le  Harpiste,  Werdo  a  donc  été 
victime  de  la  fatalité,  mais  dans  son  cas  il  s'agit  d'un  hasard  pur 
et  simple,  sa  responsabilité  personnelle  n'est  engagée  à  aucun 
degré,  tandis  que  le  Harpiste,  victime  lui  aussi  des  circonstances, 
a  agi  personnellement.  Quoique  les  événements  n'aient  pas  été 
aussi  graves,  Brentano  a  retenu  le  motif  de  la  folie  :  lorsqu'il  a  eu 
causé  involontairement  la  mort  de  Marie,  Joseph  a  perdu  la 
raison  pendant  quelque  temps  ;  sa  douleur  n'était  cependant  pas 
exclusive  de  tout  autre  sentiment,  puisqu'il  s'est  marié  et  sa 
lettre  à  Molly  Hodefield  n'est  pas  une  lettre  de  fou,  quoique  Godwi 
dise  un  peu  plus  tard  que  la  folie  et  la  poésie  semblent  se  disputer 
l'âme  de  Werdo  :  c'est  un  des  points  sur  lesquels  Brentano  semble 
s'être  trop  directement  inspiré  de  Gœthe. 

Nous  comprenons  maintenant  les  allusions  mystérieuses  de  la 
lettre  de  Werdo  à  Molly.  Il  a  connu  Molly  en  Angleterre  après  le 
départ  de  Godwi  père  :  tous  deux  ont  donc  des  griefs  contre  ce 
dernier  ;  mais  ce  qui  les  rapproche,  ce  n'est  pas  la  haine,  c'est 
une  sympathie  qui  remonte  à  l'époque  où  Joseph  a  exercé  sur 
Molly  une  influence  morale  si  décisive  qu'elle  est  venue  se  fixer 
en  Allemagne  après  que  le  père  de  Godwi  eut  tué  en  duel  un  jeune 
allemand,  ami  de  Joseph,  qui  se  proposait  de  l'épouser. 

Par  ces  révélations  indispensables  à  l'intelligence  de  la  suite, 
nous  avons  détruit  l'atmosphère  de  clair-obscur  dont  Bren- 
tano avait  soigneusement  entouré  son  héros.  Cette  atmosphère 
est  un  des  traits  caractéristiques  du  roman,  où  elle  joue  un 
rôle  aussi  important  que  l'analyse  psychologique  et  la  description 
proprement  dite  ;et  au  moment  où  Godwi  entre  finalement  en 
rapports  directs  avec  l'ermite  Werdo,  la  description  du  lieu  où 
il  s'est  retiré  sert  à  préciser  son  caractère.  Elle  accentue  l'im- 
pression que  nous  avons  déjà  :  Werdo  s'est  installé  dans  les  ruines 
d'un  vieux  château  ;  au  milieu  du  bâtiment  ruiné,  sous  une  terras- 
se en  mauvais  état,  il  a  fait  installer  avec  goût  quelques  pièces  ; 
sur  la  terrasse  il  a  planté  |des  légumes,  et  de  la  vigne  sur  les  co- 
teaux. Lorsqu'il  est  assis  sur  le  banc  de  verdure  qu'il  a  placé  au 
pied  d'un  chêne  immense,  devant  son  habitation,  il  contemple  la 
forêt  de  chênes  qui  descend  jusqu'à  la  vallée  d'où  monte  le  bruit 
rythmé  d'un  moulin.  Et  c'est  là  qu'il  chante  en  s'accompagnant 
de  la  harpe. 


104  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Lorsque  Godwi  se  trouve  enfin  en  présence  de  Werdo,  la  des- 
cription de  ce  nouveau  Harpiste  est  manifestement  inspirée  de 
Gœthe,  mais  avec  des  différences  de  détail  très  caractéristiques. 
Gœthe  nous  montre  le  harpiste  presque  chauve,  avec  seule- 
ment quelques  touffes  de  cheveux  gris,  il  mentionne  le  regard  de 
ses  grands  yeux  bleus,  doux  sous  les  longs  sourcils  blancs,  la  lon- 
gue barbe  blanche,  le  nez  bien  formé,  la  lèvre  à  l'expression  aima- 
ble, le  long  vêtement  d'un  brun  sombre.  Il  le  décrit  d'abord  de 
l'extérieur,  c'est  seulement  ensuite  que  les  secrets  de  son  âme  nous 
sont  révélés  progressivement.  Chez  Brentano,  l'interprétation 
psychologique  se  mêle  à  la  description.  Comme  le  Harpiste  (tel 
du  moins  que  le  poète  nous  le  montre  lors  de  sa  première  apparition 
car  il  sera  méconnaissable  lorsqu'il  reviendra  au  dixième  chapitre 
du  huitième  livre),  Werdo  n'est  plus  tout  jeune; chez  Brentano, 
les  «  rares  cheveux  gris  »  qui  «  entourent  conime  d'une  couronne  » 
(Gœthe  emploie  le  verbe  umkrânzen),\ei(  crûne  dénudé»  du  per- 
sonnage, sont  devenus  (^  quelques  rares  boucles  d'argent  »  qui 
«  jouaient  autour  de  ses  tempes  »  ;  et  surtout,  Brentano  ajoute 
une  comparaison  d'ordre  spirituel  :  «  comme  quelques  moments 
agréables  de  sa  vie  autour  de  sa  mémoire  ».  Pour  le  reste,  la  diffé- 
rence est  moins  nette,  mais  on  remarque  chez  Brentano  une  ten- 
dance à  insister  sur  l'expression  plus  que  sur  le  détail  matériel  : 
«  ses  yeux  noirs  ont  dans  leur  regard  un  mélange  d'amour,  de 
renoncement  et  de  force  qui  fait  frissonner  ;  sa  bouche  exprime 
rarement  la  gravité  aimable,  souvent  elle  a  un  sourire  mélanco- 
lique ».  Et  tandis  que  Gœthe  mentionne  simplement  la  harpe  en 
tant  qu'instrument  indispensable,  Brentano  nous  dit  que  lorsque 
Werdo  ne  l'appuie  pas  sur  sa  poitrine  et  son  front,  on  a  l'impres- 
sion que  quelque  chose  lui  manque  ;  ainsi  la  harpe  est  étroitement 
rattachée  à  la  personne  de  celui  qui  en  joue  ;  bien  plus  :  elle  est 
en  quelque  sorte  personnifiée  :  «  Il  appuie  son  front  contre  elle 
comme  sur  le  bras  d'un  ami  qui  le  consolerait,  et  lui  dit  ses  peines. 
Elle  repose  sur  son  cœur  comme  la  sympathie  et  la  compassion, 
et  lorsqu'il  effleure  ses  cordes,  elle  semble  l'écouter  d'elle-même, 
et  lui  murmurer  de  temps  en  temps  des  paroles  de  consolation.  Il 
a  mis  autour  de  ses  cordes  des  couronnes  de  fleurs  qui  s'effeuillent 
peu  à  peu,  et  il  mourra  lorsque  toutes  les  fleurs  fanées  seront  tom- 
bées.» On  voit  avec  quel  art  délicat  Brentano,  parti  d'une  phrase 
de  Gœthe,  la  modifie,  et  passe  à  desthèmesnouveaux,  pour  aboutir 
à  la  poésie  : 

Um  die  Harfe  sind  Kranze  geschlungcn, 


LE    ROMAN    DE    GOETHE    ET    LE    ROMAN    ROMANTIQUE  105 

qui  exprime  sous  une  forme  rythmique  les  idées  indiquées  en  prose 
dans  les  phrases  qui  précèdent  immédiatement,  en  y  joignant, 
dans  la  dernière  strophe,  un  éloge  d'Odile  qui,  lorsque  Werdo  sera 
mort,  pardonnera  à  ses  ennemis. 

Maintenant  que  Werdo  et  Godwi  sont  en  présence,  recherchons 
dans  quelle  mesure  l'impression  faite  par  les  poésies  du  vieillard 
sur  Godwi  peut  être  comparée  à  celle  que  les  poésies  du  Harpiste 
font  sur  Wilhelm  Meister.  Dans  le  roman  de  Gœthe,  cette  action 
est  exprimée  d'une  façon  assez  vague,  les  sentiments  de  Wilhelm 
s'élèvent  en  lui  confusément,  et  il  prend  la  décision  de  quitter 
les  comédiens  au  milieu  desquels  il  vit  depuis  quelque  temps,  et 
qui  le  détournent  de  sa  mission  de  commerçant.  Chez  Brentano, 
la  véritable  action  est  exercée  par  Odile  beaucoup  plus  que  par 
Werdo  :  bien  plus,  c'est  Godwi  qui,  par  sa  présence,  apaise  les 
souffrances  du  vieillard.  Mais  il  ne  s'agit  pas  d'une  action  de  la 
poésie  ;  Werdo  se  calme  simplement  parce  qu'il  est  heureux  de 
voir  le  fils  de  celle  qu'il  a  aimée.  Ici,  nous  sommes  dans  un  tout 
autre  domaine  que  dans  le  roman  de  Gœthe. 

Les  rapports  entre  le  Harpiste  de  Gœthe  et  Werdo  Senne  se 
réduisent  donc  à  peu  de  choses  :  la  figure  d'un  joueur  de  harpe 
au  passé  mystérieux  a  fait  sur  l'imagination  de  Brentano  une  vive 
impression  ;  il  l'a  reproduite,  selon  le  procédé  bien  romantique 
de  la  variation,  avec  beaucoup  plus  de  détails  et  d'une  façon 
beaucoup  plus  sentimentale,  en  affaiblissant  les  scènes  tragi- 
ques. 

La  modification  est  tout  aussi  profonde  lorsqu'il  s'agit  de  Mi- 
gnon. Dans  le  roman  de  Gœthe,  Mignon  est  la  fille  du  Harpiste. 
Werdo,  le  Harpiste  de  Godwi,  a  bien  une  fille,  Odile,  issue  d'un 
mariage  légitime  :  mais  elle  n'a  pas  un  seul  des  traits  de  Mignon. 
Le  rôle  de  Mignon  est  tenu  par  un  jeune  garçon  d'environ  treize 
ans,  Eusébio.  Il  n'a  pas  cette  allure  ambiguë  qui  amène  Wilhelm 
Meister  à  se  demander,  lorsqu'il  voit  Mignon  pour  la  première 
fois,  si  c'est  un  garçonou  une  fille;  en  outre, l'élémentromanesque 
du  travestissement  a  disparu.  Dès  le  début,  avant  même  qu'Eu- 
sébione  nous  soit  présenté  directement,  nous  savons  d'une  façon 
précise  qu'il  est  Italien.  Mais  il  n'a  pas  mené  comme  Mignon 
une  vie  errante,  il  n'a  pas  connu  la  misère  et  les  coups  :  aussitôt 
après  sa  naissance  il  a  été  recueilli  par  MoUy,  qui  l'a  ensuite  mis 
en  pensionchez  WerdoSenne.Lcstraits  proprement  pathologiques 
prêtés  par  Gœthe  à  Mignon  manquent  chez  lui,  mais  un  sentiment 
leur  est  commun  :  la  nostalgie.  Il  laisse  son  regard  mélancolique 
se  perdre  dans  le  lointain,  ses  mouvements  (comme ceux  de  Mi- 


106  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

gnon)  sont  rapides,  mais  on  a  l'impression  qu'il  y  a  «  un  calme 
triste  entre  son  action  et  lui  ».  Molly  explique  ce  sentiment  par  le 
fait  que  son  tempérament  n'est  en  harmonie  ni  avec  le  pays  ni 
avec  le  milieu  dans  lequel  il  vit,  et  que  n'ayant  jamais  joué  avec 
d'autres  enfants,  il  réfléchit  trop.  La  monotonie  de  la  vie  qu'il 
mène  lui  est  insupportable,  et  il  est  pris  dans  les  filets  tissés  par 
son  imagination.  Mais  peu  à  peu,  l'âme  de  Mignon  est  envahie 
par  le  dévouement  et  l'amour  pour  son  maître.  Rien  d'analogue 
chez  Eusébio  :  il  en  reste  au  stade  qu'exprime  la  poésie  Kennst 
du  das  Land.  De  plus,  en  dépit  de  sa  nostalgie,  il  est  beaucoup 
plus  un  personnage  d'idylle  qu'un  personnage  tragique  :  un 
matin,  on  le  voit  se  jeter  au  cou  d'Odile,  à  laquelle  un  chevreuil 
apprivoisé  apporte  au  même  moment  un  bouquet.  Ce  spectacle 
évoque  la  pureté  primitive  du  monde,  l'époque  à  laquelle  le  péché 
n'avait  pas  encore  introduit  la  violence  dans  le  monde. 

Par  ses  origines,  Eusébio  appartient  à  ungroupedepersonnages 
distincts  de  ceux  que  nous  avonseu  l'occasion  de  mentionner  jus- 
qu'ici. Il  est  issu  d'une  famille  de  commerçants  italiens,  les  Fir- 
menti.  La  femme  du  commerçant  Firmenti  a  recueilli  chez  elle 
une  jeune  fille,  Cécile,  enfant  naturelle  de  son  amie  Julie.  Un  de 
ses  fils,  Francesco,  aime  Cécile.  Lorsqu'elle  meurt,  elle  recom- 
mande à  son  autre  fils,  Antonio,  de  prendre  soin  de  la  jeune  fille, 
et  il  la  confieprovisoirement  à  desreligieuses.  Mais  leur  père  décide 
de  faire  d'elle  une  religieuse,  et  la  fait  envoyer  dans  un  autre  cou- 
vent, où  elle  doit  rester.  Après  avoir  vainement  tenté  de  fléchir 
son  père,  Francesco  enlève  Cécile,  tous  deux  sont  excommuniés  ; 
ils  s'enfuient  en  Allemagne,  où  Cécile  meurt  après  avoir  mis  au 
monde  un  enfant  :  Eusébio.  Après  la  mort  de  sa  mère,  Francesco 
avait  une  première  fois  perdu  la  raison  ;  il  redevient  fou  après 
avoir  vu  sa  femme  morte,  et  disparaît,  sans  se  soucier  de  son 
enfant.  Nous  le  retrouvons  chez  Godwi  père  ;  une  seconde  fois, 
il  a  recouvré  la  raison  :  c'est  lui  qui  remplace  Rômer  lorsqu'il 
part  en  voyage.  Heureusement  pour  Eusébio,  un  soir  que  sa 
mère,  avant  sa  naissance,  se  lamentait  dans  une  chambre  d'au- 
berge, Molly  l'avait  entendue  à  travers  la  cloison  ;  elle  s'était 
intéressée  à  elle,  et  c'est  ainsi  qu'elle  eut  l'occasion  de  devenir  la 
mère  adoptive  du  jeune  garçon. 

Quoique  les  enlèvements  de  religieuses  ne  soient  pas  rares 
dans  la  littérature  de  tous  les  pays,  il  y  a  une  vague  ressemblance 
entre  cette  histoire  et  celle  des  origines  de  Mignon  :  amour  inter- 
dit, naissance  d'un  enfant,  mort  de  la  mère.  Mais  chez  Gœthe, 
comme  nous  l'avons  vu,  la  faute  du  Harpiste  (Augustin)  est  plus 


LE    ROMAN    DE    GŒTHE    ET    LE    ROMAN    ROMANTIQUE  107 

o-rave  ;  et  Gœthe  nous  montre  un  relia:ieux  crui  oublie  ses  vœux, 
tandis  que  chez  Brentano,  c'est  une  religieuse  qui  s'enfuit  avec 
un  amant.  Chez  Gœthe,  l'enfant,  d'abord  enlevé  à  sa  mère,  dis- 
paraît mystérieusement  au  bout  de  quelque  temps,  tandis  que 
chez  Brentano  il  est  recueilli  tout  de  suite  ;  enfin,  le  personnage 
de  Sperata,  la  sœur  d'Augustin,  est  dépeint  d'une  façon  un  peu 
extraordinaire,  mais  très  concrète,  tandis  que  Cécile  reste  une 
ombre  vague. 

Scholz  a  cependant  voulu  trouver  chez  un  autre  personnage 
de  la  famille  Firmenti  l'idée  de  relations  interdites,  qui  est  à  l'ori- 
gine des  tragiques  tribulations  du  Harpiste.  Après  la  mort  de 
sa  première  femm.e,  le  père  des  Firmenti  se  remarie  avec  Julie, 
la  mère  de  Cécile.  Alors  qu'x\ntonio  évoque  avec  elle  le  souvenir 
de  la  morte,rémotion  les  jette  dans  les  bras  l'un  de  l'autre  :  le  père 
Firmenti  arrive  à  ce  moment,  il  se  croit  trompé,  et  l'émotion  le 
tue.  Comme  l'idée  des  relations  coupables  entre  son  fils  et  sa 
deuxième  fem.me  n'existe  que  dans  son  esprit,  et  que  de  toute  fa- 
çon il  y  a  loin  de  cette  scène  rapide  aux  relations  funestes  entre 
Augustin  et  sa  sœur,  le  rapprochement  nous  semble  un  peu  arbi- 
traire ;  mais  le  nombre  des  rapprochements  de  ce  genre  faitleur 
importance,  et  semble  indiquer  une  action  parfois  consciente, 
parfois  inconsciente,  du  roman  de  Gœthe  sur  l'imagination  de 
Brentano  au  moment  où  il  construisait  la  trame  complic(uée  de 
son  roman.  Le  cas  de  Mignon  et  de  ses  antécédents  nous  semble 
le  plus  typique  ;  à  part  le  sentiment  de  nostalgie  commun  ù  Mi- 
gnon et  à  Eusébio,  et  qui  est  manifestement  un  emprunt  direct, 
on  retrouve  en  cherchant  bien  beaucoup  d'éléments  déj?  utilisés 
par  Gœthe,  mais  vidés  en  quelque  sorte  de  leur  substance,  trans- 
posés du  tragique  au  romanesque. 

On  peut  dire  la  même  chose  du  plan  du  roman  dans  lequel 
Scholz  croit  retrouver  trois  groupes  principaux  des  personnages 
du  roman  de  Gœthe  (1)  :  le  groupe  auquel  appartient  le  héros,  le 
groupe  «  romantique  »,  et  le  groupe  qui  se  réunit  dans  un  château. 
Même  si  l'on  oublie  que  la  vie  de  Wilhelra  avec  les  comédiens  est 
un  élément  très  important  auquel  rien  ne  correspond  dans  le 
roman  de  Brentano,  on  ne  saurait  accorder  une  grande  portée 
positive  à  ce  schéma  que  Scholz  détruit  d'ailleurs  à  peu  près  com- 
plètement par  son  commentaire.  Nous  avons  dit  au  début  de  cette 


(1)  Il  y  ajoute  un  qualrii'rne  groupe  moins  important,  comprenant  chez 
Oreille:  Pliiline,  la  comtesse,  Lydie;  et  chez  Brentano  :  la  comtesse,  Fla- 
metta  et  Violette. 


108  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

étude  ce  qu'il  faut  penser  du  groupe  du  héros  principal  :  il  est 
beaucoup  pluscomplexe  que  chez  Gœthe  ;  dans  la  première  partie, 
Godwi  rencontre  plusieurs  personnages  qui  ont  été  en  relations 
avec  son  père,  et  dans  la  seconde  partie,  nous  apprenons  l'his- 
toire du  père  aussi  bien  que  du  fils.  Nous  avons  vu  ensuite  que  la 
structure  du  groupe  formé  par  Werdo  et  Eusébio  est  tout  à  fait 
différente  de  celle  que  l'on  trouve  chez  Gœthe  ;  Scholz  reconnaît 
que  la  «  famille  italienne  »  de  Gœthe  a  été  scindée  par  Brentano 
en  une  famille  Werner  et  une  famille  Firmenti.  Il  ne  nous  reste 
plus  qu'à  donner  des  indications  sur  le  troisième  de  ces  groupes. 
Ici,  il  faut  avoir  la  passion  du  parallélisme  pour  retrouver  le  plan 
de  Wilhelm  Meisier.  Scholz  relève  très  justement  que  le  pavillon 
dans  lequel  sont  suspendus  des  portraits  est  une  c salle  du  passé», 
comparable  à  celle  du  roman  de  Gœthe,  mais  traitée  dans  un 
style  différent  ;  mais  cette  ressemblance  de  détail,  si  typique 
soit-elle,  ne  doit  pas  faire  oublier  que  l'animateur  du  château 
n'est  pas  un  personnage  nouveau  :  c'est  Godwi  lui-même,  qui  a 
vieilli,  et  qui  nous  fait  les  honneurs  de  sa  maison  :  il  n'y  a  vraiment 
aucun  rapport  entre  Lothario  recevant  Wilhelm  Meister  por- 
teur d'une  lettre  d'Aurélie,  et  Maria  venant  demander  à  Godwi 
des  documents  pour  la  rédaction  de  son  deuxième  volume.  Et 
Scholz  reconnaît  lui-même  que  désormais,  le  héros  n'est  plus 
Godwi,  mais  Maria. 

Cet  examen  du  troisième  groupe  de  personnages  nous  amène 
à  poser  la  question  de  la  technique  :  sans  quoi  nous  accumulerions 
les  analogies  superficielles,  en  oubliant  que  nous  sommes  dans 
un  tout  autre  monde.  Dans  la  première  partie  du  roman,  l'esprit 
se  présente  sous  la  forme  de  jeux  de  mots,  une  lettre  du  frère  de 
Joduno,  pleine  de  niaiseries,  constitue  un  intermède  comique,  et 
nous  avons  vu  que  Rômer  est  très  caustique.  Mais  en  dépit  de 
cette  variété  de  ton,  la  technique  n'a  rien  d'extravagant  :  l'au- 
teur fait  se  succéder  lettres  et  fragments  de  journal  intime,  avec 
de  nombreuses  poésies,  dont  quelques-unes  continuent  des  récits 
en  prose  ;  l'histoire  de  la  famille  Firmenti,  ciui  a  les  dimensions 
d'une  nouvelle,  est  présentée  comme  une  lettre  d'Antonio  Fir- 
menti au  père  de  Godwi. 

Avec  le  début  de  la  deuxième  partie,  tout  change  !  La  compo- 
sition est  heurtée,  fragmentaire.  Le  poète  Maria  fait  la  connais- 
sance de  Haber  (le  traducteur  Gries),  et  nous  assistons  à  des  con- 
versations et  à  des  divertissements  champêtres  qui  n'ont 
aucun  rapport  avec  l'action  ;  des  récits  nous  donnent  l'expli- 
cation de  tout  ce  qui  s'est  passé  dans  le  premier  volume.  Puis 


LE    ROMAN    DE    GŒTHE    ET    LE    ROMAN    ROMANTIQUE  109 

vient  une  suite  fragmentaire,  écrite  en  partie  par  Maria,  et  en 
partie  par  Godwi  ;  cette  suite  raconte  le  voyage  du  héros  sur 
les  bords  du  Rhin,  ses  aventures  avec  la  comtesse,  pour  les- 
quelles Brentano  a  utihsé  quelques  détails  des  relations 
de  WilheJm  Meister  et  de  Philine,  mais  qui  sont  inspirées  essen- 
tiellement par  des  souvenirs  personnels  ;  au  récit  de  ce  voyage 
sont  rattachées  la  mention  du  voyage  de  Godwi  en  Italie,  et  quel- 
ques révélations  complémentaires.  La  partie  du  roman  qui  se 
passe  sur  la  propriété  de  Godwi  n'a  aucun  rapport  avec  le  séjour 
de  Wilhelm  Meister  chez  Lothario.  Seuls  quelques  détails  peu 
significatifs  ont  été  empruntés  à  Goethe.  Et  d'ailleurs,  tandis 
qu'on  note  dans  le  roman  de  Gœthe  à  partir  de  l'arrivée  de 
Wilhelm  Meister  chez  Lothario,  une  décroissance  du  réalisme, 
et  que  les  jeunes  filles  que  le  héros  fréquente  désormais  ne  sont 
plus  des  aventurières  comme  Philine  (qui  finira  d'ailleurs  par  être 
touchée  par  une  grâce  que  nous  appellerions  bourgeoise,  si,  à  la 
faveur  d'une  mésalliance,  elle  n'entrait  pas  dans  une  famille 
noble),  chez  Brentano,  le  sentimentalisme  de  la  première  partie 
est  bafoué  sans  pitié,  et  la  sensualité  prend  sa  place  ;  ce  nouveau 
culte  trouve  son  expression  la  plus  poétique  dans  la  figure  si 
originale  de  Violette,  la  fille  de  la  comtesse  de  G...,  à  laquelle 
Godwi  a  fait  élever  un  monument  dans  son  parc.  Cette  sensualité 
qui  éclate  s'exprime  en  un  style  vigoureux  ;  les  poésies  sentimen- 
tales n'ont  pas  disparu,  mais  on  trouve  à  côté  d'elles  quelques 
ballades,  dont  la  Lore  Lay  (sans  titre  dans  le  roman),  qui  suffi- 
raient pour  classer  Brentano  parmi  les  grands  poètes. 

Le  lecteur  s'est  peut-être  demandé  parfois  quelle  utilité  présen- 
tait l'analyse  d'une  œuvre  aussi  confuse  et  aussi  bizarre.  En  fait, 
comparant  Wilhelm  Meister  et  Godwi,  nous  avons  dû,  sauf  lors- 
qu'il s'est  agi  du  Harpiste,  montrer  seulement  le  squelette  du 
roman  de  Brentano,  parce  que  c'était  là  que  nous  pouvions  trou- 
ver des  points  de  comparaison.  La  véritable  valeur  de  Godwi 
réside  en  ce  qui  est  absent  de  Wilhelm  Meister  :  le  lyrisme  senti- 
mental (dans  le  premier  volume),  et  la  fantaisie  et  le  réalisme 
(dans  le  second). 

{A  suivre.) 


France  -  Allemagne  -  Italie 

(1859-1903) 

par  H.  CONTAMINE, 
Professeur  à  V Université  de  Caen. 


II 
La  première  conjonction  des  Allemands  et  des  Italiens. 

Le  24  décembre  1863,  Thiers  prend  la  parole  au  Palais-Bour- 
bon. Il  parle  de  sa  place,  car  c'est  quatre  ans  plus  tard  que  le  ma- 
réchal Vaillant  notera  dans  ses  Carnets  :  «  Dans  la  nuit  du  3  au 
4  février,  je  rêve  qu'on  me  mène  à  la  guillotine  ;  j'approche  de 
la  machine  ;  elle  était  voilée  ;  le  voile  tombe  !...  C'était  la  tribune 
qu'on  rétablit  à  la  Chambre.  »  En  1863,  il  y  a  douze  ans  que 
Thiers  ne  s'est  pas  trouvé  devant  une  assemblée,  et  son  retour  a 
la  valeur  d'un  symbole.  Persigny  n'a  pu  empêcher  le  corps  élec- 
toral, qui  le  savait  déjà  à  demi  abandonné  par  l'Empereur,  de 
procurer  à  l'opposition  un  succès,  d'ailleurs  limité,  et  il  s'est  pour 
toujours  éloigné  des  affaires.  L'adversaire  de  Thiers,  ce  sera  Rou- 
her,  ministre  d'Etat,  bon  avocat  prêt  à  défendre  toutes  les  cau- 
ses que  lui  confie  son  client.  Napoléon  III.  De  tendances  autori- 
taires, de  sympathies  très  italiennes,  il  a  accepté  de  suivre  la  li- 
gne politique  indiquée  par  Morny,  mais  sans  croire  aux  vertus 
et  à  la  nécessité  de  la  solution  libérale,  ce  qui  constitue  un  élé- 
ment de  faiblesse  pour  le  nouveau  système.  Les  deux  hommes, 
d'ailleurs,  ne  s'aiment  pas,  et  Anatole  Claveau  raconte  à  ce  sujet 
l'anecdote  suivante  :  «  Il  ne  peut  me  souffrir,  disait  le  duc,  il  ne 
me  pardonnera  jamais  de...  et  en  même  temps,  il  glissait  je  ne  sais 
quelle  plaisanterie  à  l'oreille  de  son  interlocuteur  le  plus  voisin. 
On  en  concluait  qu'ils  avaient  été  en  concurrence  ailleurs  que  dans 
les  fonctions  politiques  et  que  Rouher  n'avait  pas  eu  l'avantage, 
qu'il  avait  dû,  tout  au  moins,  se  contenter  de  la  succession  de 
Morny.  »  La  première  intervention  de  Thiers  ne  préoccupe  pas 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  111 

le  ministre  dEUt  :  il  ne  s'agit  que  de  la  dette  flottante.  La  se- 
conde, le  discours  du  11  janvier  1864  sur  les  libertés  nécessaires, 
est  limitée  à  la  politique  intérieure.  C'est  la  neuvième  seulement 
qui  aborde,  le  13  avril  1 865,  la  politique  extérieure  et  son  problème 
central,  la  question  romaine. 

Bien  des  choses,  dans  l'intervalle,  ont  changé  en  Europe.  L'in- 
surrection polonaise  a  été  écrasée,  et  le  souvenir  des  sympathies 
que  la  France  entière,  gouvernement,  catholiques  de  l'oppo- 
sition, républicains,  a  manifestées  à  l'égard  des  insurgés,  éloigne 
de  notre  pays  le  tsar,  qui  reste  dévoué  à  la  Prusse.  La  mort  de 
Frédéric  VII  de  Danemark  a  ouvert  une  crise  entre  la  Confédé- 
ration germanique,  sortie  de  sa  légendaire  léthargie  pour  expri- 
mer les  passions  du  jeune  nationalisme  allemand,  et  le  petit  Etat 
qui  possède  les  duchés  de  Lauenbourg  et  de  Holstein.  L'Autri- 
che, de  par  ses  traditions,  aurait  dû  jouer  en  l'occurrence  un  rôle 
modérateur.  Elle  a  préféré  faire  pièce  à  Bismarck  en  flattant  les 
sentiments  hostiles  aux  Danois  accusés  d'opprimer  des  Allemands, 
et  elle  est  devenue  son  associée  dans  la  guerre  qui  a  conduit  ses 
troupes  et  celles  de  la  Prusse  non  seulement  dans  les  deux  duchés 
contestés,  mais  aussi  dans  le  Schleswig,  situé  plus  au  nord,  hors 
du  territoire  fédéral.  A  la  grande  indignation  des  représentants 
du  patriotisme  germanique,  les  deux  monarques  alliés,  François- 
Joseph  et  Guillaume  l''^^  vont  garder  pour  eux  leurs  conquêtes, 
se  les  partager  au  lieu  d'ajouter  un  Etat  à  la  liste  des  trente- 
cinq  Etats  allemands.  L'Europe  laisse  s'accomplir  cette  viola- 
tion d'un  traité  signé  à  Londres  en  1852.  En  l'occurrence,  la  Rus- 
sie est  entraînée  par  la  respectueuse  amitié  que  professe  Alexan- 
dre II  envers  son  oncle,  le  vieux  gentilhomme,  —  il  a  soixante- 
sept  ans,  l'âge  de  Thiers,  —  qui  règne  à  Berlin  ;  la  France  est 
maintenue  dans  la  réserve  par  son  Empereur  qui,  rêvant  vague- 
ment de  nouveaux  agrandissements,  rive  gauche  du  Rhin,  Bel- 
gique, n'a  pas  pour  habitude  de  faire  respecter  des  traités  non 
fondés  sur  le  droit  des  nationalités. 

Christian  IX  de  Danemark  n'a  trouvé  d'appui  qu'auprès  de 
l'Angleterre,  qui  s'intéressait  au  gardien  des  Détroits  baltiques 
au  point  d'avoir  fait  épouser  une  de  ses  filles  par  le  jeune  et  en- 
core charmant  prince  de  Galles,  et  d'avoir  installé  un  de  ses  fils, 
Georges,  sur  le  trône  de  Grèce,  en  lui  cédant  en  don  de  joyeux 
avènement  une  possession  britannique,  —  et  qui  plus  est 
une  possession  insulaire,  d'une  réelle  valeur  stratégique,  —  les  Iles 
Ioniennes.  Il  y  avait  dans  cette  politique  anglaise  des  aspects 
hostiles  à  la  Russie  qui  font  douter  de   son    désintéressement. 


112  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

La  position  de  l'Etat  danois  eût  été  tout    autre  si,  à    quarante- 
six  ans,  Christian  avait  été  ce  qu'il  devint  plus  tard,  le  grand- 
père  de  l'Europe    monarchique,  hébergeant    presque  bourgeoi- 
sement, dans  son  modeste  château  des   champs,  outre  les   prin- 
ces déjà  cités,  ses  autres  gendres,  le  tsar  Alexandre  III,  le  duc  de 
Cumberland,  héritier  de  la  couronne  de  Hanovre,  et  sa  belle- 
fille  Marie  d'Orléans,  dont  une  simple  inscription  à  la  craie  indi- 
quait les  chambres  respectives,  ouvertes  sur  un  unique  couloir  ! 
Entre  les  élections  de  1863  et  la  première  intervention  de  Thiers 
dans  les  problèmes  extérieurs,  la  situation  a  à  peine  moins  changé 
en  Italie  que  dans  le  Nord.  Le  15  septembre  1864,  une  conven- 
tion a  été  signée  entre  la  France  et  le  jeune  royaume,  qui  s'est 
engagé  à  ne  pas  attaquer  le  patrimoine  de  Saint-Pierre,  dernier 
lambeau  des  Etats  de  l'Eglise,  et  à  transférer  sa  capitale  de  Tu- 
rin, dont  la  position  excentrique  à  la  péninsule  indiquait  le  carac- 
tère provisoire,  en  une  ville  mieux  placée  qui,  en  fait,  sera  Flo- 
rence. En  échange,  Napoléon  III  a  promis    de    retirer    ses  trou- 
pes de  Rome  dans  les  deux  ans.  Cette  promesse  ne  prend  sa  vraie 
valeur  que  si  l'on  sait  que  le  marquis  de  La  Valette,  ambassadeur 
auprès  du  Saint-Siège  après  le  duc  de  Gramont,  avait  écrit   en 
1862  :  «  Supposer  que  les  Romains,  délivrés  de  l'occupation,  ne 
jetteront  pas  immédiatement  le  Pape  et  les  cardinaux  par  les  fe- 
nêtres, c'est  se  faire  des  chimères.  »  Il  est  vrai  que  La  Valette 
pouvait  avoir  subi  l'influence  de  sa  femme,  une  Américaine  fa- 
vorable aux  aspirations  italiennes  comme  la  plupart  des  Anglo- 
Saxons,  alors  très  entichés  de  Garibaldi,  de  sa  chemise  rouge  et 
de  son  plaid,  et,  en  général  de  tout  ce  qui  pouvait  contrarier  la 
politique  française,  suspecte  de  viser  à  l'hégémonie.  Mais  Mgr  La- 
vigerie,  auditeur  de  Rote  à  Rome,  pensait  comme  le  marquis. 
Après  avoir  décrit   avec  verve  les  diverses  couches  de  la  popu- 
lation de  la  Ville  Eternelle,  légion  innombrable  des  parasites  qui 
vivent  des  institutions  ecclésiastiques,  masse    flottante    des  in- 
décis qui  applaudissent  le  Pape  le  matin  sur  le  seuil  des  églises 
et  l'attaquent  le  soir  dans  les  cafés  du  Corso,  fraction  remuante 
et  intelligente  résolument  déclarée  contre  le  pouvoir  pontifical, 
poussée  par  les  avocats  qui  sont  les  héritiers  naturels  de  la  pré- 
lature,  le  futur  archevêque  d'Alger  terminait  en  ces  termes  une 
de  ses  lettres  à  Thouvenel  :  «  Il  n'est  pas  douteux  pour  moi  que, 
si  l'armée  française  quittait  Rome,  lors  même  que  l'on  imposerait 
au  Piémont  de  s'abstenir  complètement,  et  de  ne  pas  franchir  les 
frontières,  il  n'est  pas  douteux,  dis-je,  que  le  parti  de  l'action, 
quoique  numériquement  le  plus  faible,  ne  renversât  en  vingt- 
quatre  heures  le  pouvoir  temporel  du  Saint-Siège.  » 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  113 

Mgr  Lavigerie  avait  ajouté  :  «  En  présence  de  cette  éventua- 
lité, le  calme  profond,  l'indifférence  apparente  du  Pape  et  de 
ceux  qui  ont  part  à  son  gouvernement,  est  absolument  inexpli- 
cable. »  Quatre  années  ont  passé,  et,  en  1865,  ce  calme  demeure, 
quoiqu'il  soit  désormais  certain  que  les  troupes  françaises  s'éloi- 
gneront prochainement.  On  n'a  rien  fait  pour  les  retenir.  En  dé- 
cembre 1864,  la  publication  de  l'encyclique  Quanta  cura  et  du 
résumé  des  erreurs  modernes,  le  .S////aftns,  qui  y  était  annexé,  avait 
encore  embrouillé  les  rapports  entre  la  cour  de  Rome  et  celle  des 
Tuileries.  Ce  n'est  pas  que  ces  documents  théologiques,  qui  con- 
damnent un  système  totalitaire  fondé  sur  le  suffrage  universel, 
sur  la  domination  exclusive  du  nombre,  comme,  en  d'autres 
temps,  des  textes  pontificaux  condamneront  des  systèmes 
totalitaires  d'une  inspiration  plus  ou  moins  différente,  fussent, 
dans  l'ordre  pratique,  une  attaque  contre  les  institutions  politi- 
ques du  xix^  siècle.  Mais  ils  avaient  l'air  de  l'être,  et  cela  suffit 
pour  amener  Napoléon  III  à  nommer  son  cousin,  le  prince  Napo- 
léon, vice-président  du  Conseil  privé  :  «  Est-il  possible,  s'écria 
Veuillot,  alors  de  passage  à  Rome,  que  Rouher  ait  eu  la  pensée 
d'élever  en  présence  de  l'acte  du  Souverain  Pontife  ce  colosse 
de  saindoux,  qui  fondra  au  premier  rayon  du  grand  soleil  de  la 
révolution.  »  Et,  en  dépit  des  circonstances  difficiles,  Rome,  qui 
est  alors  une  ville  de  200.000  habitants,  immuable  depuis  le 
xviii^  siècle  qui  y  avait  encore  tant  bâti,  en  un  style  rococo  am- 
ple et  splendide,  mène  une  vie  joyeuse,  animée  par  la  présence 
des  troupes  d'occupation,  des  touristes,  des  pèlerins,  du  corps 
diplomatique,  et  par  l'insouciance  des  autochtones.  C'est  encore 
la  Rome  que  Dumas  père  a  décrite  dans  Monle-Cristo,  la  Rome 
du  carnaval,  débonnaire  et  déguenillée.  Avec  la  permission  du 
Pape,  on  y  joue  les  Huguenots  de  l'Israélite  Meyerber,  ce  qui 
n'empêche  pas  qu'un  jeune  garçon  ait  été  enlevé  un  jour  à  une 
famille  juive,  aux  fins  de  conversion.  Douce  incohérence  de 
l'Ancien  Régime  !  Et  l'on  applaudit  le  choral  de  Luther  dans  ce 
théâtre,  d'un  décor  si  parfaitement  désuet,  où  de  récentes  photo- 
graphies nous  montraient  le  tragique  contraste  de  la  physiono- 
mie austère  de  lord  Halifax  et  des  faces  rondes  du  Duce  et  de  son 
gendre,  dont  les  propos  ont  dû  tant  faire  souffrir  le  noble  vicomte. 
C'est  la  Rome  dont  le  directeur  de  l'Académie  de  France,  le  vieux 
peintre  Schnetz,  dit  :  «  Lorsqu'on  enlèvera  les  immondices  des 
petites  rues  et  des  places,  ainsi  qu'on  le  fait  dans  l'odieux  Paris 
de  M.  Haussmann;  le  jour  où  l'on  défendra  d'étendre  les  linges 
et  les  haillons  aux  fenêtres,  je  la  quitterai.  » 


114  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Le  calme  dont  on  fait  étalage  au  Vatican  est  en  partie  dû  à  la 
conviction  qui  y  règne  que  le  royaume  d'Italie  n'est  pas  viable. 
On  répète,  —  et  certains  milieux  catholiques  l'ont  répété  inlas- 
sablement pendant  quarante  ans,  —  que  les  populations  de  la 
péninsule  diffèrent  trop  du  Nord  au  Midi  pour  pouvoir  vivre 
dans  un  même  Etat,  comme  si  les  Lillois  n'étaient  pas  plus  sépa- 
rés des  Marseillais  que  les  Milanais  des  Napolitains.  Une  émeute 
ayant  éclaté  à  Turin,  où  l'on  a  appris  avec  désespoir  le  prochain 
départ  des  ministères  et  du  roi  pour  Florence,  on  y  voit  l'annonce 
de  terribles  convulsions.  Or  le  Saint-Siège  a  sous  la  main  le  roi 
détrôné  des  Deux-Siciles,  le  jeune  François  II.  Il  habite  d'abord 
au  Quirinal,  futur  résidence  des  rois  d'Italie,  car  il  a  si  peu  de 
fortune  qu'il  songe  déjà  à  vendre  à  la  France  le  palais  Farnèse. 
Au  tem.ps  de  La  Valette,  observateur  cruel,  Thouvenel  avait 
écrit  :  «  L'ambassadeur  croit  que  le  cardinal  Antonelli  et  le  Pape 
lui-même  ont  le  roi  de  Naples  sur  les  épaules,  et  que,  tout  en  pre- 
nant des  airs  paternes.  Sa  Sainteté  et  son  ministre  nous  sauraient 
gré  de  les  débarrasser  d'un  hôte  qui  coûte,  avec  sa  suite,  2.500  fr. 
par  jour.  0  bonnes  gens  qui  payez  le  denier  de  Saint-Pierre  !  » 
François  est  néanmoins  resté.  Il  passe  l'été  à  Albano,  près  de  ce 
Castelgandolfo  où  Pie  IX  se  réfugie  pour  fuir  le  mauvais  air, 
comme  le  fera  un  jour  Pie  XI  officiellement  réconcilié  avec  l'Ita- 
lie. Ces  villégiatures  obligent  les  diplomates  à  des  courses  fré- 
quentes, et  l'on  dit  que  M.  de  Sartiges,  troisième  successeur  du 
duc  de  Gramont  à  l'ambassade  de  France,  —  qui  change  souvent 
de  titulaire,  —  ne  les  fait  qu'avec  une  escorte  de  carabiniers,  par 
crainte  des  brigands  qui  infestent  encore  la  Campagne  romaine  ! 
La  reine  de  Naples,  elle,  passe  même  l'hiver  à  Albano.  Veut-elle 
rappeler  qu'elle  fut,  à  vingt  ans,  l'héroïne  de  la  défense  de  Gaète, 
ce  Monaco  où  les  canons  n'étaient  pas  un  décor,  contre  les  Pié- 
montais,  avant  de  devenir  l'héroïne  des  Bois  en  exil  d'Alphonse 
Daudet  ?  Ne  dit-on  pas  qu'elle  doit  10.000  francs  à  un  photo- 
graphe romain  qui  a  été  chargé  d'immortaliser  ses  attitudes  ? 
C'est  ce  couple,  lui  triste  et  timide,  elle  grande  et  vive,  longtemps 
éloignée  de  son  mari  parla  présence  d'une  belle-mère  dominatrice, 
que  les  adversaires  de  l'unité  italienne  tiennent  en  réserve. 

Leur  autre  force,  c'est  l'armée  pontificale,  qui  comptera  jus- 
qu'à 13.000  hommes  sans  la  Garde  noble  et  les  Suisses.  Le  bouil- 
lant pro-ministre  des  Armes,  Mgr  de  Mérode,  ancien  officier 
dans  l'armée  belge  et  dans  la  Légion  étrangère,  la  fait  passer  en 
revue  par  Pie  IX  :  «  Avant  de  partir,  le  Pape-Roi  a  béni  sa  petite 
armée,     fofmée  en  carré    dans  le  Camp    prétorien.    Chasseurs, 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  115 

dragons,  gendarmes,  artilleurs,  tous  étaient  là  et  ils  avaient 
excellente  apparence.  La  majeure  partie  de  l'élément  italien,  il 
est  vrai,  fuirait  au  premier  coup  de  fusil,  comme  le  disaient  les 
pauvres  zouaves  de  Castelfidardo  —  des  volontaires  Français, 
ceux-là.  »  La  question  n'est  d'ailleurs  pas  de  savoir  si  cette  force 
trop  peu  nombreuse  peut  tenir  tête  à  l'armée  italienne,  puisque 
l'hypothèse  de  leur  rencontre  est  exclue  par  la  convention  de 
Septembre.  Il  suffit  que  le  Pape  puisse  maintenir  l'ordre  chez  lui 
et  empêcher  une  incursion  des  bandes  de  patriotes  révolution- 
naires. C'est  un  duel  entre  le  baron  de  Charette,  le  brave  com- 
mandant des  zouaves  pontificaux,  et  Garibaldi,  entre  l'esprit 
de  la  Vendée  et  celui  de  cet  étrange  nationalisme  international 
que  représente  le  héros  niçois. 

Revenons  maintenant  au  Palais-Bourbon.  Thiers  parle,  et 
prononce  un  de  ces  discours  parfaitement  intempestifs  que  les 
assemblées  se  retiennent  rarement  d'applaudir,  un  de  ces  dis- 
cours qui  ont  les  apparences,  mais  les  apparences  seulement,  de 
la  clairvoyance.  Il  soutient,  lui  qui  n'a  jamais  été  un  croyant, 
qu'abandonner  Rome  aux  Italiens,  ce  serait  violer  la  liberté  de 
conscience  des  catholiques  français  !  Il  affirme  que  la  disparition 
du  pouvoir  temporel  briserait  immédiatement  l'unité  de 
l'Eglise,  qui  se  diviserait  en  églises  nationales.  Pas  plus  qu'il 
n'a  entrevu  l'avenir  des  chemins  de  fer,  il  n'aperçoit  que,  pri- 
sonniers volontaires  dans  le  Vatican,  Pie  IX,  Léon  XIII,  Pie  X 
et  Benoît  XV  exerceront  une  autorité  spirituelle  plus  absolue  que 
celle  dont  la  papauté  avait  bénéficié  jusqu'alors.  11  vaticine  con- 
tre l'Italie  nouvelle,  comme  s'il  dépendait  de  lui  qu'elle  disparût: 
Quand  il  s'écrie  :  «  L'un  de  mes  griefs  les  plus  grands  contre  l'u- 
nité italienne,  c'est  qu'elle  est  destinée  à  être  la  mère  de  l'unité 
allemande...  qui  ferait  courir  à  la  France  les  plus  grands  dangers 
qu'elle  ait  courus  dans  son  histoire  »,  il  semble  bon  prophète,  mais 
peut-être  parce  que,  et  en  grande  partie  par  sa  faute,  à  lui  l'ora- 
teur le  plus  écouté  du  (îorps  législatif,  Napoléon  III  n'a  pas  pu 
se  servir  de  l'unité  italienne  pour  limiter  les  ambitions  prus- 
siennes. Thiers  semble  encore  prophète  quand,  en  terminant  son 
discours,  il  dit  :  «  Je  suis  convaincu  que  nous  ne  faisons  pas  une 
chose  bonne  pour  la  France,  en  élevant  d'un  côté  une  nation  de 
26  millions  d'hommes,  —  c'est  l'Italie,  —  qui  probablement  un 
jour  donnera  la  main  à  une  autre  nation  de  40  millions  d'hommes 
formée  d'un  autre  côté  par  delà  les  bords  du  Rhin,  pour  la- 
quelle elle  aura  été  un  exemple,  un  argument,  peut-être  un  se- 
cours. »  Mais  il  oublie  de  dire  que,  dans  une  large  mesure,  ce  sont 


116  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

les  propos  et  les  attitudes  hostiles  à  l'Italie  qui  ont  aidé,  —  il  ne 
faut  pas  dire  amené,  —  Florence  à  regarder  vers  Berlin,  comme 
d'autres  propos,  d'autres  attitudes,  venus  de  gauche  et  non  plus 
de  droite,  aideront  un  jour  la  Rome  fasciste  à  regarder  au  delà  des 
Alpes.  Aussi  vaines  sont  les  considérations  de  Thiers  sur  le  Da- 
nemark. Dans  un  cas  comme  dans  l'autre,  intervention  en  Ita- 
lie en  1859,  non-intervention  en  Allemagne  en  1864,  la  faute,  si 
faute  il  y  a,  est  commise.  Revenir  sans  cesse  sur  le  passé,  en  ne 
voulant  ni  reconnaître  le  fait  accompli,  ni  accepter  l'inévitable, 
n'est  pas aideràreconstruireunesainepolitique.  Mais  ilfautavouer 
que  la  réponse  deRouher  est  encoreplusmauvaise  que  le  discours 
de  son  adversaire,  car  nul  ne  peut  trouver  de  bons  arguments 
quand  il  s'agit  de  défendre  une  politique  fausse,  toute  de  demi- 
mesures  et  d'hésitations. 

Que  Florence  regarde  vers  Berlin,  Napoléon  III  le  sait  aussi 
bien  que  Thiers.  Il  le  dit,  à  la  fin  d'août  1865,  à  l'ambassadeur 
prussien,  le  comte  von  der  Goltz,  qu'il  reçoit  à  Fontainebleau  : 
«  Personne  n'aurait  pu  empêcher  l'Italie  de  prendre  part  à  la 
guerre  aux  côtés  de  la  Prusse,  contre  l'Autriche,  à  moins  que  celle- 
ci  ne  lui  ait  cédé  la  Vénétie.  «  Car,  la  question  romaine  étant  mise 
en  veilleuse,  c'est  la  Vénétie  qui  constitue  la  première  des  reven- 
dications italiennes.  Le  chevalier  Nigra,  qui  représente  Victor- 
Emmanuel  à  Paris,  essaie  même  d'attendrir  sur  le  sort  de  la  pro- 
vince irrédente  l'Impératrice  dont  il  connaît  l'influence  et  les 
sympathies  autrichiennes.  Il  place  une  gondole  parmi  les  embar- 
cations qui  permettent  à  la  cour  de  faire  du  canotage,  —  c'est 
l'époque  des  canotiers,  les  premiers  en  date  de  nos  sportifs,  — 
sur  l'étang  de  Fontainebleau.  Il  y  installe  un  ténor,  qui,  sous  les 
fenêtres  de  la  souveraine,  chante,  en  italien  :  «  Dame,  si  parfois 
ton  lac  tranquille  —  berce  avec  toi  —  le  muet  Empereur  —  dis- 
lui  que  sur  la  rive  adriatique  —  pauvre,  nue,  exsangue,  —  gémit 
et  languit  Venise,  —  mais  qu'elle  vit  et  attend  encore.  »  Rien  n'y 
fait,  l'impératrice  Eugénie  est  trop  femme  de  tête  pour  se  laisser 
séduire.  Or  la  guerre  austro-prussienne,  chacun  sent,  à  l'automne 
de  1865,  qu'elle  n'est  que  différée,  le  condominium  des  deux  prin- 
cipales puissances  allemandes  sur  les  duchés  de  Holstein  et  de 
Schleswig  apparaissant  une  solution  provisoire.  Ce  que  les  con- 
temporains ignorent,  c'est  ce  que  pense  l'empereur  des  Français 
de  cette  lutte  éventuelle  à  l'intérieur  du  monde  germanique.  Le 
secret  de  Napoléon  111,  les  historiens,  assez  vite,  croiront  l'avoir 
percé  en  lui  attribuant  une  aveugle  préférence  pour  la  Prusse. 
Goltz  ne  dit-il  pas  qu'à  Fontainebleau,  le  souverain  lui  a  répon- 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  117 

du  :  «  Vous  connaissez  mes  sentiments  à  l'égard  de  votre  pays  : 
vous  savez  combien  je  désire  et  je  trouve  même  nécessaire  qu'il 
s'arrondisse.  » 

Bismarck,  cependant  ne  se  contente  pas  de  cette  assurance  de 
bon  vouloir.  Le  30  septembre,  il  part  pour  Paris.  Trois  jours 
avant,  recevant  le  chargé  d'affaires  français  à  Berlin,  il  lui  indi- 
que la  frontière  dont  la  Prusse  a  besoin  en  Schleswig,  souligne  le 
fait  que  les  Danois  qui  peuplent  le  nord  du  duché  seront  rendus  à 
leur  patrie,  —  sans  prévoir  que  ce  sera  en  1920,  sous  le  contrôle 
de  bataillons  de  chasseurs  alpins,  —  montre  que  l'Autriche  pour- 
rait recevoir  la  Valachie  en  échange  de  la  \  énétie,  que  la  France 
pourrait  s'étendre  «partout  où  l'on  parle  le  français  dans  le  mon- 
de ».  Puis  à  Biarritz,  où  une  cour  restreinte  s'installe  chaque  au- 
tomne à  la  villa  Eugénie,  «  l'homme  extraordinaire  »  qui  gouverne 
la  Prusse  malgré  elle  et  force  son  roi  à  faire  de  grandes  choses, 
rencontre  c  l'homme  extraordinaire  »  qui  gouverne  la  France.  Il 
parle  abondamment,  il  dit  ses  projets  anti-autrichiens  en  des  ter- 
mes que  nous  ignorons.  L'Empereur  répond  a  peine,  et  comme 
nous  ne  possédons  que  la  version  bismarckienne,  le  plus  prudent 
est  d'avouer  que  nous  sommes  mal    informés  de  cette  entrevue. 

Il  y  aune  autre  version  delà  rencontre  de  Biarritz,  celle  de  Mé- 
rimée, qui  est  tout  anecdotique  :  «  Mon  impression,  écrit  le  vieil 
ami  de  l'Impératrice,  ou  l'ancien  ami  de  la  mère  de  l'Impératrice, 
a  été  que  M.  de  Bismarck  avait  été  poliment,  mais  assez  froide- 
ment reçu.  11  m'a  paru  homme  comme  il  faut,  plus  spirituel  qu'il 
n'appartient  à  un  Allemand.  M°i«  de  ***,  en  sa  qualité  d'Alle- 
mande, admirait  fort  M.  de  Bismarck  et  nous  la  tourmentons  en 
la  menaçant  des  hardiesses  de  ce  grand  homme  qu'elle  semblait 
encourager.  11  y'a  quelques  jours,  j'ai  peint  et  découpé  la  tête  de 
Bismarck  très  ressemblante,  et  le  soir.  Leurs  Majestés  et  moi, 
nous  sommes  entrés  dans  la  chambre  de  M™e  de  ***.  Nous  avons 
mis  la  tête  sur  le  lit,  un  traversin  sous  les  draps  pour  représenter 
la  bosse  formée  par  le  corps  humain,  puis  l'Impératrice  a  mis  sur 
le  front  un  mouchoir  arrangé  comme  bonnet  de  nuit.  Dans  le 
demi-jour  de  la  chambre,  l'illusion  était  complète.  Quand  Leurs 
Majestés  se  sont  retirées,  nous  avons  retenu  quelque  temps 
jVIme  (Je  ***  pour  que  l'Empereur  et  l'Impératrice  allassent  se 
poster  au  bout  du  corridor.  Puis  chacun  a  fait  mine  de  rentrer 
danssachambre.  M^iede  ***estentrée  dans  la  sienne,  y  est  restée, 
puis  en  est  sortie  précipitamment,  et  est  venue  frapper  à  la  porte 
deM™G  de  Lourmel,  en  lui  disant  d'une  voix  lamentable:  «11  y  a 
un  homme  dans  mon  lit.  »  Malheureusement,  M™*-'  de  Lourmel 


118  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

n'a  pas  gardé  son  sérieux,  et,  à  l'autre  bout  du  corridor,  les  rires 
de  l'Impératrice  ont  tout  gâté.  Le  bon  est  ce  que  nous  avons  appris 
plus  tard.  Un  des  valets  de  pied  de  l'Empereur  était  rentré  dans  la 
chambre  deM^^de  ***,  et  apercevant  la  tête,  s'étaitretiré  avec  de 
grandes  excuses.  Puis,  il  était  allé  dire  qu'il  y  avait  un  homme  dans 
le  lit.  Quelques-uns  avaient  émis  l'opinion  que  c'était  M.  de***, 
qui  venait  pour  coucher  avec  sa  femme.  Mais  cette  hypothèse 
avait  été  rejetée  comme  improbable.  »  Mérimée  ne  nous  rensei- 
gnera donc  pas  sur  l'entrevue  de  Biarritz,  et  pas  davantage 
Emile  Ollivier  qui,  n'ayant  vraiment  approché  Napoléon  III 
que  de  janvier  à  août  1870,  s'est  trop  laissé  aller  à  dépeindre  un 
souverain  selon  son  cœur,  dépourvu  d'ambitions,  uniquement  sou- 
cieux de  faire  plaisir  aux  Italiens  en  leur  donnant  Venise  à  dé- 
faut de  Rome.  C'est  un  trait  commun  à  tous  les  interlocuteurs 
de  ce  souverain  silencieux  que  de  le  voir  à  travers  eux. 

Ceux  qui  ont  cru  que  l'Empereur  était  aussi  sincèrement  acquis 
aux  solutions  prussiennes  que  son  cousin  le  prince  Napoléon  ou 
tel  écrivain,  Edmont  About  par  exemple,  ignoraient  les  pièces 
conservées  aux  archives  de  Vienne.  Leur  publication  a  révélé  qu'en 
janvier  1866,  le  souverain  qui  avait  écouté  Bismarck  sans  l'in- 
terrompre, donnait  à  Metternich  l'impression  que  dans  la  ques- 
tion des  Duchés,  l'Autriche  avait  les  sympathies  de  la  France. 
En  février,  l'ambassadeur  de  François-Joseph,  qui  était  plus  à 
même  de  connaître  les  secrets  des  Tuileries  que  son  collègue  prus- 
sien, ne  fût-ce  qu'en  raison  de  l'intimité  qui  existait  entre  l'Im- 
pératrice et  sa  femme,  l'excentrique  princesse  Pauline,  écrivait  : 
«  L'Empereur  réservera  ses  faveurs  à  celui  des  deux  partis  qui 
Lui  répondra  le  plus  avantageusement  du  succès  et  qui  fera  mi- 
roiter à  ses  yeux  le  marché  le  plus  avantageux.  »  Une  autre  lettre, 
datée  du  14  avril,  prouve  que  Napoléon  III  n'a  pas  suivi  la  poli- 
tique exclusivement  prussophile  qu'on  lui  a  attribuée  :  «  Votre 
position,  à  vous  Autrichiens,  est  excellente,  y  déclare  le  souve- 
rain, avec  de  l'énergie  et  du  savoir-faire  vous  pourrez  triom- 
pher de  la  phase  qui  nous  préoccupe  tous.  « 

Ces  citations  permettent  de  résumer  ce  que  fut  la  politique  im- 
périale, point  du  tout  naïve  ni  construite  dans  les  nuées,  comme 
on  l'a  dit,  mais  fort  rouée,  fort  intéressée,  peut-être  trop  rouée, 
trop  intéressée,  et  de  souhaiter  en  ce  début  de  1939  que  les  dic- 
tateurs voient  leurs  calculs  déjoués  par  les  faits  aussi  complète- 
ment que  l'ont  été  ceux  de  Napoléon  III  en  1 866.  L' Empereur, pen- 
dant les  six  mois  qui  suivent  son  retour  de  Biarritz,  est  résolu  à 
laisser  éclater  la  lutte  qui  se  prépare  entre  Allemands.  Ceux  qui, 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALÎE  119 

comme  Thiers  se  prétendent  certains  de  la  victoire  prussienne,  ne 
peuvent  que  l'en  blâmer.  Mais  assurer  le  triomphe  de  l'Autriche 
serait  également  dangereux,  car  lesHabsbourgsne  sont  point  des 
amis  sûrs.  Ils  ont  leurs  ambitions,  que  le  congrès  des  princes  alle- 
mands tenu  à  Francfort  en  1863  a  révélées.  Faire  reculer  Bismarck 
enleforçantà  renoncer  à  la  guerre,  ce  serait  assurera  François- 
Joseph  une  prééminence  incontestée  dans  la  Confédération  créée 
en  1815,  lui  donner  une  consistance  qu'elle  n'a  jamais  eue.  Or  la 
crise  de  1859,  au  cours  de  laquelle  tous  les  Allemands,  Bismarck 
excepté,  étaient  prêts  à  voler  au  secours  de  l'Autriche  battue  en 
Italie,  a  montré  que  le  patriotisme  germanique  pourrait  aussi 
bien  se  cristalliser  autour  de  Vienne  qu'autour  de  Berlin.  N'est- 
ce  pas  un  Autrichien  qui,  en  1938,  fera  la  Grande  Allemagne  ? 
L'idéal  serait  qu'il  n'y  ait  pas  de  courants  nationalistes  à  exploi- 
ter outre  Rhin  par  l'une  ou  par  l'autre  des  grandes  dynasties, 
mais  ces  courants  existent,  n'en  déplaise  aux  diplomates  et  aux 
hommes  politiques  de  la  vieille  école.  Puis,  une  guerre  civile  entre 
Allemands,  n'est-ce  pas  pour  la  France  une  bonne  fortune,  qui 
lui  permet  de  s'employer  en  faveur  de  l'équilibre  européen  et 
d'obtenir  éventuellement  des  avantages  territoriaux  ?  Napo- 
léon III,  en  effet,  n'oublie  pas  qu'il  a  cru  un  instant,  en  août 
1865,  que  la  Prusse  et  l'Autriche  allaient  se  réconcilier  sur  notre 
dos  et  celui  de  l'Italie.  Quant  à  Bismarck,  allant  plus  loin,  il  son- 
gera, au  printemps  de  1866,  à  une  alliance  entre  Berlin,  Vienne 
et  Florence,  contre  la  France  :  c'eût  été,  seize  ans  avant  son  heure, 
la  Triplice  de  1882. 

Si  les  dirigeants  de  Vienne  avaient  la  sagesse  d'abandonner  la 
Vénétie,  de  tourner  leurs  regards  vers  la  Bosnie,  vers  la  Serbie, 
comme  on  les  y  invite  et  comme  ils  le  feront  plus  tard,  ou  vers  la 
Valachie,  —  que  Napoléon  III  est  prêt  à  leur  sacrifier,  en  dépit 
de  son  prétendu  amour  des  jeunes  nationalités,  —  la  position  de 
leur  pays  serait  excessivement  forte.  Mais  François-.Joseph  est 
tenace,  sans  imagination.  Un  peu  à  regret.  Napoléon  III  laisse 
donc  les  Italiens  s'engager  dans  la  voie  de  l'alliance  prussienne. 
Mais  en  même  temps,  il  dit  à  Metternich  :  «  Vous  n'avez  pas  à 
craindre  grand'chose  dans  cette  direction...  Le  cabinet  de  Flo- 
rence ne  pourra  probablement  pas  retenir  les  Italiens  en  cas  de 
guerre,  mais  vos  fortes  positions  doivent  ne  pas  vous  faire  craindre 
de  désastres  de  ce  côté-là.  »  D'autre  part,  ses  agents  aident  l'Au- 
Iriche  à  faire  autour  d'elle  l'unanimité  des  petits  Etats  allemands. 
L'Empereur  peut  donc  croire  que  les  troupes  de  \'ictor-Emma- 
nuel,  fort  augmentées  en  nombre  depuis  quelques  années  auprix 


120  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

de  grands  sacrifices  pécuniaires,  délivreront  sans  peine  une  terre 
que  la  stratégie  conseille  à  ses  possesseurs  de  ne  pas  défendre  et 
qui  aspire  à  devenir  italienne,  tandis  qu'au  nord  des  Alpes,  ce 
sera  la  victoire  de  François-Joseph  et  de  ses  confédérés,  ou,  à 
tout  le  moins,  une  lutte  indécise. 

Or  une  guerre  longue,  c'est  encore  la  victoire  de  l'Autriche, 
tant  est  aiguë  la  crise  qui  se  prolonge  depuis  plusieurs  années 
entre  la  Chambre  des  Députés  de  Berlin  et  la  couronne  prussienne 
représentée  par  Bismarck.  Le  féodal  qui,  l'année  suivante,  intro- 
duira le  suffrage  universel  en  Allemagne,  est  en  1866  une  sorte 
de  dictateur  qui  soutient  que  le  roi  représente  le  pays,  ses  intérêts, 
ses  traditions,  mieux  que  des  avocats  élus  suivant  un  système 
passablement  étrange.  Ce  qu'il  y  a  de  particulièrement  grave, 
c'est  que  le  débat  porte  sur  le  renforcement  de  l'armée, réalisé  en 
1860  par  le  roi,  jamais  accepté  par  les  députés.  La  session,  qui 
dure  un  mois,  est  orageuse.  On  applaudit  un  orateur  qui  s'écrie  : 
«  Certes,  pour  nous  autres  députés,  l'avenir  est  gros  de  menaces, 
mais  tant  mieux  !  Nous  ferons  d'autant  plus  vigoureusement 
notre  devoir  qu'il  sera  entouré,  pour  nous,  d'un  danger  person- 
nel. Le  gouvernement  dispose  de  l'autorité  du  nom  royal,  de 
l'argent,  des  canons,  de  la  police  et  des  tribunaux.  Il  a  contre  lui 
la  conscience  publique.  Ces  violences  marquent,  habituellement, 
le  commencement  de  la  fin.  »  Et  une  motion  de  blâme  est  votée 
par  263  voix  contre  35.  Il  est  des  jours  où  Guillaume  I^^,  qui  a  été 
déjà  obligé  de  se  réfugier  en  Angleterre  en  1848,  se  demande  s'il 
n'est  pas  menacé  du  sort  de  Charles  I^^,  comme  le  fait  pressentir 
tel  discours  d'un  député.  Son  ministre  n'arrive  alors  à  surmonter 
ses  hésitations  qu'en  lui  disant  que  s'ils  doivent  mourir  sur  l'é- 
chafaud,  ce  sera  pour  l'honneur  de  la  Couronne,  ce  «  rocher  de 
bronze  »,  et  que  lui,  Bismarck,  portera  le  premier  sa  tête  sous 
le  couperet!  Mais  ne  vaut-il  pas  mieux  mourir  sur  un  champ  de 
bataille  ?  La  cour,  d'autre  part,  n'est  pas  un  terrain  favorable 
pour  l'homme  d'Etat  qui  forge  le  destin  des  Hohenzollern.  La 
reine  Augusta  a  été  élevée  à  Weimar,  loin  des  traditions  de  Pots- 
dam,  pas  de  parade  et  utilitarisme.  Il  est  vrai  que  son  mari,  en 
gardant  les  dehors  d'une  politesse  empressée,  l'a  toujours  dé- 
laissée pour  des  galanteries  qui,  avec  le  temps,  sont  devenues 
platoniques.  Le  Prince  royal,  très  patriote  allemand,  craint  par- 
fois que  Bismarck  ne  préfère  la  grandeur  prussienne  à  la  gran- 
deur germanique.  Il  subit  en  outre  l'influence  de  sa  femme,  fille 
de  la  reine  Victoria,  qui,  en  bonne  Anglaise,  est  aussi  indignée  de 
la  lutte  engagée  contre  le  Parlement  que  de  l'inconfort  des  palais 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  121 

berlinois.  Que  penser  d'un  pays  où  Ion  se  refuse  à  adopter  les 
libres  institutions  de  la  Grande-Bretagne,  et  dont  le  souverain, 
quand  il  prend  un  bain,  se  fait  livrer  à  domicile  baignoire  et  eau 
chaude!  La  Prusse  est  donc  mal  préparée  à  soutenir  l'effort  d'une 
guerre  longue.  Bismarck  n'en  va  pas  moins  de  l'avant,  parce 
qu'il  pense  ce  qu'il  dit  aux  députés  :  «  Les  affaires  étrangères 
sont  un  but  que  je  mets  au-dessus  des  autres.  Et  vous,  Messieurs, 
vous  devriez  faire  de  même,  car  ce  terrain  que  vous  pouvez  avoir 
perdu  à  l'intérieur,  il  vous  serait  certainement  possible,  sous 
quelque  ministère  libéral  qui  peut-être  ne  se  fera  pas  trop 
attendre,  de  le  regagner  rapidement.  Ce  n'est  point  là  une  perte 
éternelle.  Mais  dans  la  politique  extérieure  il  y  a  des  moments 
qui  ne  reviennent  pas.   » 

Le  gouvernement  italien,  cependant,  envoie  un  plénipoten- 
tiaire à  Berlin  pour  conclure  l'alliance  que  n'interdit  pas  Napo- 
léon IIL  C'est  le  général  Govone.  Sa  tâche  est  délicate,  car  entre 
le  système  prussien,  autoritaire,  antiparlementaire,  et  le  libéra- 
lisme qui,  depuis  Cavour,  triomphe  dans  la  péninsule  où  il  s'as- 
socie souvent  au  courants  révolutionnaires,  il  n'y  a  guère  de  sym- 
pathies. Bismarck  ne  cache  pas  à  soninterlocuteur  qu'autour  de  lui, 
on  identifie  son  pays  avec  Garibaldi  ou  avec  Mazzini,  ces  révolu- 
tionnaires, et  le  comte  de  Barrai,  un  Savoisien,  ministre  d'Italie, 
ne  dissimule  pas  sa  défiance  à  l'égard  de  la  politique  prussien- 
ne. Mais  les  ambitions  que  l'on  nourrit  à  Florence  comme  à  Ber- 
lin ne  peuvent  se  satisfaire  qu'aux  dépens  de  l'Autriche,  et  dans 
les  deux  capitales  on  finit  par  passer  outre  à  la  crainte  de  voir  son 
partenaire  livrer  à  Vienne  le  secret  des  négociations  et  se  faire 
payer,  la  Prusse  aux  dépens  de  l'Italie,  l'Italie  aux  dépens  de  la 
Prusse.  Un  peu  surpris  de  leur  volonté  d'honnêteté,  Bismarck  et 
Govone  finissent  par  signer  un  traité,  le  8  avril  1866,  trois  semai- 
nes après  l'ouverture  des  négociations.  C'est  la  première  conjonc- 
tion des  Allemands  et  des  Italiens.  Mais  le  traité  n'est  valable 
que  pour  trois  mois.  Il  faut  donc  que  la  guerre  éclate  avant  l'ex- 
piration de  ce  délai. 

Un  mois  s'écoule  et,  le  7  mai,  Bismarck  manque  de  disparaî- 
tre, en  laissant  dans  l'histoire  l'image  d'un  joueur  qui  n'a  rien 
réalisé.  Il  regarde  un  bataillon  du  régiment  à  pied  de  la  Garde 
défiler  Uiiler  den  Linden  quand  un  jeune  homme  s'approche  de 
lui,  tire  quatre  coups  d'un  revolver  de  salon.  Le  comte  sent  un 
choc  ù  la  hanche,  se  retourne,  saisit  l'assassin  par  le  poignet  et 
à  la  gorge.  Son  adversaise  change  son  arme  de  main,  tire  encore, 
à  bout  portant,  deux  coups  qui  traversent  les  vêtements  du  mi- 


122  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

nistre  jusqu'à  sa  chemise.  Des  passants,  des  soldats,  arrêtent 
le  meurtrier,  un  jeune  homme  de  vingt-deux  ans,  Charles  Blind, 
fils  d'un  réfugié  politique  établi  à  Londres,  qui  est  alors  la  capi- 
tale de  l'internationalisme  révolutionnaire.  L'attentat  manqué, 
son  auteur  s'incise  dans  sa  prison  l'artère  carotide.  Des  femmes 
couronnent  son  cadavre  de  fleurs.  Bismarck  reste  convaincu  que 
ce  crime  est  l'œuvre  d'une  conspiration  et  que  les  conjurés  n'ont 
pas  renoncé  à  l'abattre. 

Napoléon  IIL  en  ce  printemps  de  1866,  continue,  au  dire  de 
Metternich,  à  faire  l'effet  «  d'un  augure  qui  résiste  aux  flots  de 
la  plèbe  curieuse  et  qui  dit  :  restez  calmes,  je  sais  ce  qui  arrivera, 
et  vous  serez  contents  ».  Un  jour,  vexé  par  un  discours  de  Thiers, 
il  fait  ajouter  dans  le  texte  imprimé  de  son  discours  d'Auxerre 
une  phrase  contre  les  traités  de  1815,  phrase  qu'il  ne  paraît  pas 
avoir  prononcée.  Puis  il  semble  s'ingénier  à  la  faire  oublier.  De 
partout,  note  l'ambassadeur  d'Autriche,  «  on  cherche  à  le  gagner, 
sans  savoir  comment  ».  Persigny  propose  un  plan  mirifique,  le 
transfert  sur  la  rive  gauche  du  Rhin  des  petits  souverains  alle- 
mands dont  les  Etats  iraient  à  la  Prusse  tandis  qu'eux-mêmes 
joueraient  à  Cologne,  à  Coblentz,  à  Mayence  le  rôle  que  leurs  pa- 
reils jouaientjadis  au  profit  de  la  France  des  Bourbons.  Un  émigré 
Hongrois,  ennemi  des  Habsbourgs,  en  relations  avec  Bismasck, 
s'abouche  avec  le  prince  Napoléon  qui  rêve  d'une  destruction 
totale  de  cette  Autriche  qu'il  déteste  avec  toutes  les  gauches 
françaises,  avec  ce  jeune  Clemenceau  qui  accomplira  un  jour  ce 
grand  dessein  dont  nous  éprouvons  si  peu  de  satisfaction.  Il  lui 
parle  d'une  alliance  entre  Paris  et  Berlin,  d'une  cession  éventuelle 
à  la  France  des  territoires  entre  Rhin  et  Moselle.  Mais 
Napoléon  III  demeure  silencieux,  et  Bismarck  ne  veut  rien  aban- 
donner des  pays  germaniques,  quoiqu'il  aime  à  répéter  à  notre 
ambassadeur  que  ces  refus  viennent  de  son  roi  et  non  de  lui. 

Le  ministre  prussien,  au  cours  d'une  conversation  qu'il  a  le 
22  mai  avec  Govone,  ne  dissimule  pourtant  pas  ses  soucis  :  «  C'est 
l'attitude  de  la  France,  dit-il,  qui  nous  cause  les  plus  sérieuses 
difficultés  et  nous  donne  de  réelles  inquiétudes...  Il  est  peu  rassu- 
rant de  commencer  la  guerre  en  laissant  derrière  nous  300.000 
hommes  qui  peuvent  tomber  sur  notre  dos  quand  nous  serons 
engagés  à  fond.  »  Bismarck  n'en  va  pas  moins  de  l'avant,  quoi- 
qu'au  témoignage  de  son  interlocuteur  italien,  l'approche  de  la 
guerre  n'ait  point  fait  l'union  en  Prusse,  où  l'opinion  éclairée  de- 
meure hostile  à  la  politique  du  roi  et  de  son  conseiller.  Et  voici 
que,  tout  à  coup,  François-Joseph  et  Napoléon  se    rapprochent 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  123 

secrètement,  concluent  un  traité,  signé  àViennelel2  juin,  en  vertu 
duquel  la  France  s'engage  à  rester  neutre,  à  tenter  d'obtenir  de 
l'Italie  la  même  attitude,  moyennant  quoi  l'Autriche  promet  de 
céder  la  Vénétie  si  le  sort  des  armes  la  favorise  en  Allemagne  et 
à  ne  pas  détruire  l'unité  italienne,  quoi  qu'il  advienne.  Cinq  jours 
après,  l'empereur  des  Français  écrit  à  son  «  frère  »  autrichien  : 
«  J'avoue  que  je  ne  voyais  pas  sans  une  certaine  satisfaction  se 
dissoudre  la  Confédération  germanique  organisée  principale- 
ment contre  la  France.  Néanmoins...  je  vois  qu'il  est  très  impor- 
tant pour  le  repos  futur  de  l'Europe,  pour  le  triomphe  des  idées 
d'ordre  et  d'autorité,  que  l'Autriche  et  la  France  soient  amies.  » 
Comment,  après  cela,  croire  à  l'aveuglement  prussophile  de 
Napoléon  III  ? 

Le  traité  du  12  juin  n'empêche  pas,  il  est  vrai,  l'Italie  de  pren- 
dre part  à  la  guerre.  Elle  n'ose  pas  manquer  à  sa  parole  ;  elle  ne 
veut  pas  tout  devoir  à  la  France,  rien  à  ses  jeunes  armes.  Mais 
puisque  François-Joseph  s'est  résigné  à  perdre  Venise,  il  semble 
que  l'Autriche  puisse  concentrer  presque  toutes  ses  forces  contre 
le  seul  ennemi  dangereux,  celui  du  Nord.  Or,  en  face  des  19  mil- 
lions de  sujets  prussiens,  la  monarchie  des  Habsbourgs  dispose  de 
34  millions  d'Autrichiens,  de  5  millions  de  Bavarois,  de  3  mil- 
lions de  Hanovriens  et  de  Hessois,  d'autant  de  Badois  et  de  Wur- 
tembergeois,  d'autant  de  Saxons,  dont  le  territoire  est  envahi 
dès  le  début  de  la  guerre  mais  dont  l'armée  se  réfugie  en  Bohême. 
Dans  cette  guerre  à  l'intérieur  du  monde  germanique,  il  y  a  plus 
de  gens  de  langue  allemande  du  côté  de  l'antique  dynastie  im- 
périale que  du  côté  des  Hohenzollern,  plus  de  prestige  du  côté  de 
Vienne  que  du  côté  de  Berlin.  Si  la  Prusse  ne  disposait  pas  d'une 
forte  organisation  militaire,  fondée  sur  l'emploi  des  réserves  et 
de  la  landwehr,  organisation  que  Napoléon  III  connaît  et  dont 
il  apprécie  la  puissance,  ainsi  qu'en  témoigne  une  conversation 
d'août  1865,  la  partie  serait  facile  pour  l'état-major  de  François- 
Joseph.  Même  ainsi,  elle  reste  belle,  et  à  Paris,  les  milieux  bien 
informés  et  dépourvus  de  préjugés  d'opposition  pronostiquent 
la  défaite  de  Guillaume  I^r. 

Or  le  3  juillet  1866,  vingt  et  un  jours  après  le  début  de  la 
guerre,  survient  la  victoire  décisive,  foudroyante,  des  Prussiens: 
Kôniggraetz,  que  nous  nommons  Sadowa.  Coup  de  tonnerre.  Au 
camp  de  Chàlons,  atterrés,  les  officiers  de  la  Garde  impériale  li- 
sent les  journaux  qui  annoncent  et  commentent  cette  extraor- 
dinaire nouvelle.  Ils  sentent,  confusément,  que  la  France  est  at- 
teinte. La  politique  do  Napoléon  III  reposait,  comme  toute  poli- 


124 


REVUE  DES  COURS  ET  CONFERENCES 


tique,  par  exemple  comme  celle  de  Louis  XV  au  cours  de  cette 
guerre  de  Sept  ans  où  tous  nos  espoirs  ont  été  déçus,  sur  une  cer- 
taine appréciation  des  forces  militaires  en  présence.  Une  fois  déjà, 
sur  un  autre  théâtre,  les  prévisions  de  l'Empereur  s'étaient  trou- 
vées en  défaut  :  convaincu  que  les  Etats-Unis  se  briseraient  défi- 
nitivement dans  la  guerre  de  Sécession,  que  les  Nordistes  ne  par- 
viendraient pas  à  triompher  des  Sudistes,  il  avait  entrepris  l'ex- 
pédition du  Mexique,  laquelle  ne  pouvait  réussir  qu'autant  qu'il 
n'existât  plus  en  Amérique  de  puissance  assez  forte  pour  faire 
respecter  les  principes  de  Monroe.  Or  le  Nord  l'avait  emporté  sur 
le  Sud.  Mais  il  faut  reconnaître  que  sa  victoire,  la  victoire  du  parti 
le  plus  nombreux,  était  beaucoup  plus  facile  à  prévoir  que  celle 
des  Prussiens  sur  les  Autrichiens,  dont  la  faute  capitale  fut  d'en- 
voyer contre  les  Italiens  près  d'un  tiers  de  leurs  forces,  alors  que 
toute  la  politique  de  Napoléon  III  tendait  à  leur  faire  considérer 
la  Vénétie  comme  un  terrain  d'opérations  négligeable.  Après  le 
traité  du  12  juin,  l'armée  de  l'archiduc  Albert  aurait  pu,  aurait 
dû  être  transportée  en  Bohême,  ainsi  que  le  proposait  le  directeur 
des  chemins  de  fer.  Puis  même  avec  une  mauvaise  répartition 
de  forces,  les  Autrichiens  faillirent  l'emporter  à  Sadowa.  Il  s'en 
fallut  de  peu  que  l'armée  du  Prince  royal  ne  rejoignît  pas  sur  le 
champ  de  bataille  les  troupes  de  Frédéric-Charles,  ce  qui  aurait 
assuré  le  succès  des  habits  blancs.  Le  mot  de  la  fin  a  été  écrit 
par  le  général  du  Barail  :  «  La  Prusse,  écrasée,  serait  devenue  une 
puissance  de  troisième  ordre,  et  la  postérité  n'aurait  pas  assez  de 
lauriers  pour  couronner,  en  Napoléon  III,  le  génie  profond  qui 
avait  su  résister  à  la  tentation  de  se  mêler  à  la  bagarre.  » 

Cependant  Sadowa  étant,  quelle  est  l'attitude  de  Napoléon  III  ? 
Emile  Ollivier,  qui  le  croyait  aussi  déterminé  en  faveur  de  la 
Prusse  que  lui  et  que  la  plupart  des  républicains,  adver- 
saires de  la  catholique  Autriche,  le  dépeint  plus  satisfait  que  sur- 
pris, mais  ne  donne  comme  preuve  du  contentement  du  moins 
loquace  des  chefs  d'Etat  que  le  fait  qu'il  pinça  l'extrémité  de  ses 
moustaches  à  la  lecture  de  la  dépêche  que  lui  apportait  l'huissier 
Féli.x.  La  réalité  est  tout  autre.  L'Empereur,  en  fait,  se  porte 
immédiatement  médiateur,  et  sa  médiation  ne  peut  profiter  qu'au 
vaincu.  Le  soir  où  il  prend  cette  décision,  susceptible  de  sauver 
l'équilibre  européen,  une  étincelle  brille  sur  son  front,  au  dire  de 
l'Impératrice,  effrayée  d'avoir  poussé  son  mari  à  assumer  ce  rôle 
«  qui  le  grise  comme  de  l'alcool  ».  On  put  croire  que  Napoléon  III 
était  capable  de  faire  face  à  une  crise  imprévue.  Hélas  !  Si  le 
souverain  voit  toujours  clair,  l'homme  ne  sait  plus  vouloir  forte- 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  125 

ment.  D'armée  qu'elle  devait  être,  la  médiation  devient  pure- 
ment amicale.  Victor-Emmanuel,  quoique  vaincu  à  Custozza, 
la  refuse,  parce  qu'il  ne  veut  pas  recevoir  Venise  des  mains  de  la 
France  à  qui  François-Joseph  l'abandonne  sans  les  conditions 
prévues  le  12  juin.  Emporté  par  la  colère,  le  roi  d'Italie  dit  à  un 
diplomate  prussien,  Bernhardi  :«  Ce  cochon...  il  m'a  forcé  de  lui 
céder  Nice  et  la  Savoie  ;  je  n'oublierai  jamais  cela.  »  Son  interlo- 
cuteur pousse  aussitôt  sa  pointe  :  «  Il  faut  espérer  que  ces  provin- 
ces ne  sont  pas  cédées  pour  toujours,  qu'elles  reviendront  à  l'Ita- 
lie. —  C'est  la  dernière  phase  de  ce  que  je  me  propose  de  faire.  — 
—  J'espère,  répond  Bernhardi,  que  nos  armes  seront  alors 
unies  comme  elles  le  sont  aujourd'hui.  »  La  médiation,  Bismarck 
la  refuse  pareillement  à  l'ambassadeur  de  France  qui  le  poursuit, 
sur  les  routes  encombrées  de  convois,  jusqu'au  cœur  de  la  Bo- 
hême. Pour  la  faire  accepter,  il  eût  fallu  mobiliser,  déployer  la 
force.  Le  maréchal  Randon  le  proposait,  l'Empereur  ne  s'y  refu- 
sait point  en  vertu  d'une  prétendue  prussophilie  qui  existait  chez 
le  prince  Napoléon,  non  chez  lui.  Mais  les  conseils  pusillanimes 
de  ceux  qui  craignent  d'alarmer  l'opinion,  cette  opinion  dont  le 
régime  est  déjà  trop  libéral  pour  en  être  le  maître,  l'emportent. 
Rouher,  La  Valette  devenu  ministre  de  l'Intérieur,  arrivent  à  se 
faire  entendre  mieux  que  l'Impératrice,  qui  s'efforçait  d'aider 
son  mari  à  vouloir  et  qu'un  voyage  à  Nancy,  pour  les  fêtes  du 
centenaire  du  rattachement  de  la  Lorraine  à  la  couronne,  va  pré- 
cisément éloigner  vers  le  15  juillet.  Quand  la  souveraine  revient, 
tout  a  changé  d'aspect.  Elle  ne  trouve  plus  qu'un  homme  malade, 
irrésolu,  épuisé. 

Ce  sont  les  propres  termes  qu'Eugénie  emploie  au  cours  d'une 
curieuse  conversation,  d'une  franchise  absolue,  d'une  impru- 
dence certaine,  qu'elle  a  avec  Richard  de  Metternich,  le  jour 
même,  26  juillet  1866,  où  Bismarck,  ayant  obtenu  l'essentiel  de 
ce  qu'il  voulait,  signe  les  préliminaires  de  Nikolsbourg  par  les- 
quels l'Autriche  se  retire  des  affaires  allemandes  et,  quoique  vic- 
torieuse sur  mer  à  Lissa  comme  elle  l'a  été  sur  terre,  des  affaires 
italiennes.  Depuis  deux  ans,  —  et  l'ambassadeur  note  que  c'est 
en  fait  depuis  le  scandale  de  sa  liaison  avec  Marguerite  Bellan- 
ger,  —  depuis  deux  ans,  dit-elle,  l'Empereur  est  tombé  dans  une 
prostration  complète.  Notons  à  ce  propos  que  la  souveraine  est 
certainement  mieux  informée  que  M™e  Dosne,  la  belle-mère  et 
amie  de  Thiers,  qui  recueillait  encore  en  avril  1866  des  potins 
sur  les  aventures  galantes  de  l'Empereur  :  «  La  jeune  comtesse 
de  Mercy-Argenteau  s'est  jetée  à  sa  tête,  et  l'affaire  marche  à 


126  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

grande  vitesse.  La  jeune  duchesse  de  Mouchy  a  ouvert  la  tran- 
chée à  ces  amoureux  en  donnant  un  dîner  auquel  assistaient  l'Im- 
pératrice, l'ambassadrice  d'Autriche,  M™®^  de  Galliffet,  Pourta- 
lès.  Le  soir...  on  a  traversé  la  rue  pour  se  rendre  dans  le  jardin  de 
l'Elysée.  Toutes  les  femmes  et  tous  les  hommes  fumèrent.  Voilà 
pour  le  moment  les  habitudes  de  la  cour.  »  Oublions  cette  image 
d'une  société  qui  fut  aimable,  pour  revenir  aux  confidences  de 
l'Impératrice  à  Metternich  :  «  L'Empereur,  ajoute-t-elle,  ne  peut 
plus  marcher,  plus  dormir  et  à  peine  manger...  Dès  le  6  juillet, 
lorsque  les  difficultés  de  la  médiation  lui  apparurent  et  surtout 
lorsque  les  nouvelles  de  Vienne  lui  donnèrent  la  mesure  de  vos 
désastres,  il  retomba  dans  un  marasme  qui  n'a  fait  qu'augmenter 
depuis...  Je  vous  assure  que  nous  marchons  vers  notre  décadence 
et  que  ce  qui  vaudrait  mieux,  c'est  que  l'Empereur  disparût 
subitement,  pour  quelque  temps  du  moins.  »  Et  dès  le  23,  l'Impé- 
trice  a  proposé  à  son  mari  d'abdiquer  et  de  lui  confier  la  régence. 
Dans  une  autre  dépêche,  Metternich  indique  que  Napoléon  III 
va  partir  le  28  pour  Vichy,  faire  une  cure  qui,  d'ailleurs,  est  ab- 
solument contre-indiquée  pour  un  malade  atteint  de  la  gravelle. 
L'ambassadeur  le  voit  avant  son  départ  et  note  :  «  Il  est  très  pâle, 
très  défait,  et  a  l'air  d'un  homme  dont  la  force  de  volonté  a  dû 
céder  devant  un  épuisement  général.  »  D'un  côté  Bismarck,  vain- 
queur de  son  Parlement  qui  lui  refusait  les  crédits  militaires, 
vainqueur  dans  la  grande  aventure  qu'a  été  la  guerre  à  l'Autri- 
che ;  de  l'autre  un  homme  qui  lui  aussi  a  jadis  triomphé  des  parle- 
mentaires, mais  dont  la  résistance  physique,  non  l'intelligence 
politique,  est  ruinée.  Grandeur  et  misères  du  pouvoir  personnel  ! 

{A    suivre.) 


Les  Idées  morales  du  XIP  siècle 
Les  écrivains  en  latin 


par  B.  LANDRY, 

Docteur  es  Lettres- 


V 
Baudri  de  Bourgueil. 

Baudri,  abbé  de  Bourgueil,  devenu  archevêque  de  Dol,  était 
un  homme  charmant  ;  ses  lettres  sont  délicieuses.  Il  aimait  la 
campagne  ;  et  un  des  avantages  qu'il  voyait  dans  la  charge  d'abbé 
c'était  de  pouvoir  choisir  librement  dans  les  écuries  du  monas- 
tère un  cheval  paisible,  d'errer  à  travers  bois,  de  s'arrêter  au  pied 
d'un  arbre  moussu,  d'écrire  quelques  vers  sur  ses  inséparables 
tablettes  de  cire  verte.  Rentré  au  couvent,  il  peut,  puisqu'il  est 
le  maître,  veiller  à  l'édition  de  ses  œuvres,  et  s'assurer  le  concours 
d'un  habile  enlumineur.  Notre  abbé  est  un  artiste,  et  sa  passion 
pour  les  belles  miniatures  l'entraîne  parfois  à  des  actions  un  peu 
répréhensibles  :  il  se  fâche  avec  Godefroid  de  Vendôme  parce 
qu'il  ne  veut  pas  lui  renvoyer  le  frère  Nicolas  si  habile  calli- 
graphe. 

Baudri  possède  ce  qu'on  a  si  justement  appelé  la  douceur  an- 
gevine ;  il  jouit  de  la  nature  paisible  qui  l'entoure  et  son  existence 
s'écoule  sans  heurts  au  milieu  des  bois  fleuris  et  des  étangs  pois- 
sonneux de  son  monastère.  La  Loire  surtout  fait  son  bonheur, 
il  aime  ce  beau  fleuve  majestueux  dont  les  poissons  sont  les 
meilleurs,  très  supérieurs  aux  poissons  des  autres  cours  d'eau  ; 
tout  est  merveilleux  dans  la  Loire  et  ses  eaux  ont  la  propriété 
de  donner  aux  jeunes  filles  une  blancheur  éblouissante  (1). 

Cet  abbé  lettré  et  artiste  était  un  ami  excellent  ;  il  savait  met- 
tre en  pratique  les  maximes  antiques  sur  l'amitié.  Il  aimait  re- 

(1)  Poème  adressé  à  Adèle,  fille  de  Guillaume  le  Conquéranl,  publié  par 
Léopold  Delisle,  vers  891.  Caen,  1871. 


128  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

cevoir,  et  la  venue  d'un  hôte  était  grande  fête  à  Bourgueil,  son 
départ,  grand  deuil  :  «  Le  destin  cruel  en  vous  arrachant  à  moi 
m'a  enlevé  toute  ma  joyeuse  humeur,  et  ma  muse  s'est  enfuie 
avec  vous.  »  11  était  personnellement  très  pieux  et  son  action 
réformatrice  dans  l'abbaye  de  Bourgueil  est  une  preuve  de  sa 
vie  exemplaire  ;  il  est  un  moine  convaincu  et  zélé  ;  mais  sa  vertu 
n'a  rien  de  guindé  et  de  morose  ;  elle  ne  l'empêchait  pas  de  par- 
ler parfois  aux  femmes  avec  une  politesse  qui  sent  la  courtoisie 
d'un  trouvère.  Voici  ce  qu'il  écrit,  en  vers,  à  une  certaine  Cons- 
tance, qui  était  probablement  une  religieuse  lettrée  d'un  cou- 
vent d'Angers  : 

vous  m'êtes  plus  chère  que  la  fille  de  Léda  ne  le  fut  à  Paris  ;  vous  m'êtes 
plus  qu'une  vierge,  plus  qu'une  déesse.  Mars  fut  moins  épris  de  Vénus  et 
Orphée  estimait  moins  Eurydice.  L'astre  voluptueux  de  Vénus  ne  jette  pas 
un  éclat  comparable  à  celui  de  vos  yeux  et  vos  cheveux  font  pâlir  l'or  ;  vos 
dents  sont  plus  blanches  que  le  marbre  de  Paros  ;  vos  lèvres,  un  feu  dont  la 
modestie  tempère  l'ardeur  et  vos  joues  fraîches  l'emportent  en  beauté  sur  la 
rose.  Vraiment  vous  pourriez  faire  descendre  un  nouveau  Jupiter  de  l'Olympe 

Et  Baudri  termine  ces  gentillesses  un  peu  mignardes  par  un 
non  moins  gentil  sermon  : 


vous  avez  la  beauté  de  la  fleur,  ayez-en  le  parfum  ;  que  vos  mœurs  soient 
dignes  de  la  perfection  de  votre  corps.  Vierge,  vivez  comme  une  vierge  qui 
ne  veut  plaire  qu'à  Dieu.  Soyez  l'épouse  fidèle  de  Notre  Seigneur  ;  et  que  nos 
cœurs  restent  étroitement  unis  en  dehors  de  toute  union  charnelle. 

La  réponse  de  Constance  n'est  pas  moins  ardente  : 

Votre  lettre  a  fait  mon  bonheur,  je  l'ai  lue  et  relue,  tant  que  dura  la  lu- 
mière du  jour  ;  et,  au  moment  de  me  coucher,  je  la  mis  sur  mon  sein,  du  côté 
gauche,  près  du  cœur  ;  et  mon  sommeil  fut  hanté  par  votre  ombre.  J'ai  hâte 
de  vous  v^oir,  et  je  préférerais,  car  il  faut  éviter  les  soupçons,  vous  rencontrer 
en  plein  jour  dans  un  lieu  public.  Vous  me  recommandez  d'être  chaste,  je 
puis  vous  assurer  que  tel  est  l'objet  de  tous  mes  efYorts  je  veux  être  l'épouse 
du  Christ  ;  mais  je  veux  également  vous  aimer,  car  une  épouse  doit  aimer  les 
amis  de  son  époux  (1). 

On  se  tromperait  complètement,  croyons-nous,  si  l'on  voyait 
dans  ces  vers,  d'accent  parfois  voluptueux,  le  moindre  liberti- 
nage. Certains  moines  austères  et  rudes,  par  exemple  Godefroid 
de  Vendôme,  se  scandalisaient  de  ces  poésies  galantes  et  légères  ; 
Baudri  leur  répond  qu'ils  n'ont  rien  compris. 

(1)  Ad  ConxlanUam.  Cité  par  H.  Pasquier,  Baudri,  abbé  de  Bourgueil, 
arche i'c que  de  Do l,  p.  157,  Angers,  1878. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    Xir«    SIÈCLE  129 

Mes  vers,  dit-il,  sont  des  exercices  de  prosodie,  tout  simplement.  J'ai  voulu 
me  prouver  à  moi-même  que  j'étais  capable,  tout  comme  un  autre,  de  parler 
habilement  de  l'amour. 

Il  ajoute  même 

qu'il  se  serait  tu,  s'il  avait  réellement  éprouvé  une  passion  amoureuse.  Les 
grandes  passions  sont  silencieuses  et  on  ne  confie  pas  au  parchemin  un  amour 
vivant. 

Parole  de  dillettante  et  qui  caractérise  bien,  semble-t-il,  l'at- 
titude des  humanistes  du  xii«  siècle.  Ils  se  plaisent  à  jouter 
entre  eux  avec  des  vers  ciselés  à  la  mode  antique  ;  ils  parlent  de 
Jupiter  et  ils  disent  aimer  Sénèque  jusqu'à  placer  ses  livres 
au-dessus  de  l'Evangile  ;  ils  sont  stoïques,  ou  légèrement  épi- 
curiens, mais  la  morale  rationnelle  qu'ils  exposent  ou  la  vie  ai- 
mable qu'ils  célèbrent  n'indiquent  pas  chez  eux  des  convictions 
profondes.  L'antique  n'est  que  plaqué  sur  leur  âme.  Dès  qu'il 
s'agit  de  commander  aux  laïcs,  ils  font  bien  voir  qu'au-dessous 
du  lettré  vit  un  autre  homme.  Leur  morale,  comme  l'amour 
courtois,  n'est  pas  incorporée  à  la  vie  réelle.  C'est  un  jeu. 

Mais  c'est  un  jeu  qu'ils  prennent  parfois  au  sérieux  ;  se  retirer 
dans  des  couvents  paisibles  afin  de  consacrer  les  loisirs  que  laisse 
la  prière  à  de  savantes  lectures,  à  de  spirituels  entretiens  avec 
d'autres  lettrés,  voilà  une  vie  qui  a  leur  faveur  ;  elle  leur  semble 
digne  d'être  vécue  et  même  ils  la  regardent  comme  la  plus  no- 
ble. Leur  admiration  pour  les  sages  du  Portique  ou  de  l'Acadé- 
mie se  trouve  même  renforcée  par  un  malentendu.  Ignorant  les 
difficultés  de  la  critique  historique,  ils  lisent  naïvement  les  vieux 
textes  avec  leurs  yeux  chrétiens  et  ils  sont  ravis  de  retrouver 
chez  Platon  et  Sénèque  les  maximes  de  l'Evangile.  Ils  entendent 
les  philosophes  nous  inviter  à  nous  détacher  des  corps,  et  à  mener 
dès  ici-bas  une  vie  divine  ;  aussi  sans  se  demander  si  des  attitu- 
des très  différentes  se  cachent  sous  des  mots  semblables,  ils  iden- 
tifient sans  aucune  hésitation  la  chasteté  chrétienne  et  la  pureté 
platonicienne.  Pour  eux,  devenir  philosophe  c'est  se  faire  moine. 
Dès  que  Baudri  voit  un  jeune  homme  ou  une  jeune  fille  intel- 
ligents et   aptes  à  goûter  les  belles-lettres,  il   les  presse  d'en- 
trer en  religion.  Il  se  fait  insinuant,  il  exhorte  et  il  flatte.  II 
ne  s'épargne  aucune  peine  pour  retirer  une  âme  de  ce  monde 
laïc  qui  n'est  que  corruption  et  ignorance.  C'est  qu'il  sait  que  les 
chrétiens  sont  à  l'abri  dans  les  cloîtres  ;  les  turpitudes  extérieu- 
res ne  les  souillent  plus  et  ils  peuvent  consacrer  leurs  loisirs  à 
la  poésie,  comme  le  faisaient  alors  les  nobles  en  leur  château. 

9 


130  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Mais  le  moine  reste  un  privilégié.  D'abord,  la  boue  de  cette  terre 
le  salit  moins,  et  l'amour  qui  l'enchante  est  plus  immatériel  que 
celui  célébré  par  les  troubadours.  Ensuite,  il  est  moins  isolé  ;  il 
échange  continuellement  des  lettres  gracieuses  avec  les  poètes 
ou  les  poétesses  des  autres  couvents,  et  chaque  jour  il  peut, 
grâce  à  la  bibliothèque  du  monastère,  converser  avec  Ovide  ou 
Sénèque.  A  certaines  époques,  de  véritables  concours  d'éloquence 
s'ouvrent,  c'est  ainsi  qu'ils  célèbrent  la  mémoire  d'un  mort  il- 
lustre. Aussitôt  après  le  décès  un  messager  part  chargé  d'un  faire- 
part  rédigé  en  vers,  il  va  de  couvent  en  couvent,  et  à  chaque  éta- 
pe le  lettré  du  lieu  ajoute  quelques  lignes.  Le  rouleau  prend  par- 
fois des  dimensions  énormes  ;  celui  de  Mathilde,  femme  de  Guil- 
laume le  Conquérant,  première  abbesse  de  la  Trinité  de  Caen,  at- 
teignit «  dix  sept  aunes  et  demi  quart  »  environ  20  mètres  50  (1). 
C'est  à  qui  sera  le  plus  élogieux  ;  on  appelle  à  la  rescousse  les 
dieux  de  l'Olympe,  et  on  célèbre  les  vertus  de  ce  défunt  sans  pa- 
reil ;  à  moins  que  des  moinillons,  après  boire,  n'écrivent  : 

jeunes  filles,  pourquoi  pleurer  une  vieille  femme  ;  elle  était  votre  ennemie  et 
se  lamentait  dès  que  l'une  d'entre  vous  était  aimée.  Une  vieille  au  milieu  de 
jeunes  amantes,  c'est  un  serpent  parmi  les  grenouilles.  Désormais  vous  serez 
plus  libres.  Elle  est  morte,  louez  Dieu  et  réjouissez-vous  (2). 


A  chaque  civilisation  répond  une  conception  du  monde.  Nous 
envisageons  la  nature  comme  une  immense  machine,  parce  que  de- 
puis Descartes  nous  sommes  surtout  des  ingénieurs  qui  cherchons 
à  utiliser  les  forces  extérieures  ;Baudri,  artiste  délicat  et  dont  la 
vie  se  passait  en  de  nonchalantes  rêveries  au  milieu  des  prés  et 
et  des  bois,  ne  pouvait  voir  dans  l'univers  qu'un  harmonieux  ta- 
bleau, qu'une  hiérarchie  de  formes  baignées  dans  une  douce  lu- 
mière. Une  cosmogonie,  c'était  pour  notre  abbé  une  poésie  sym- 
bolique. Il  la  composa  en  l'honneur  de  la  princesse  Adèle,  fille 
de  Guillaume  le  Conquérant,  comtesse  de  Blois. 

La  donnée  du  poème  est  fort  simple.  Baudri  décrit  l'appartement  de  la 
comtesse  Adèle,  tel  qu'il  l'avait  vu  en  imagination.  C'était  une  vaste  salle 
allongée,  dont  les  murs  étaient  couverts  de  riches  tapisseries.  Sur  un  mur  on 
voyait  la  création,  le  paradis  terrestre  et  le  déluge.  Sur  le  deuxième  se  dérou- 
laient les  événements  de  l'histoire  sainte,  depuis  Noé  jusqu'aux  rois  de  Juda. 


(1)  L.  Delisle,  Rouleaux  des  morts,  p  1  78,  Paris,  187G. 

(2)  L.  Delisle,  Rouleaux  des  morts,  p.  245,  n"  147. 


LES    IDÉES   MORALES   DU    XII®   SIÈCLE  131 

Sur  le  troisième,  l'œil  suivait  les  scènes  de  la  mythologie  grecque,  le  siège  de 
Troie  et  l'histoire  romaine.  Une  tapisserie  représentant  tous  les  détails  de  la 
conquête  d'Angleterre  était  tendue  autour  de  l'alcôve,  dans  laquelle  était 
dressé  le  lit  de  la  princesse.  La  voûte  était  une  imitation  du  ciel  avec  les 
constellations  ;  des  places  particulières  avaient  été  réservées  aux  sept  pla- 
nètes. Le  pavé  était  une  grande  mappemonde  sur  laquelle  on  distinguait  les 
mers,  les  fleuves,  les  montagnes  et  les  villes  principales  du  globe.  Le  lit  était 
orné  de  trois  groupes  de  statues  :  le  premier  se  composait  de  la  Philosophie, 
accompagnée  de  la  Musique,  de  l'Arithmétique,  de  l'Astronomie  et  de  la 
Géométrie  ;  le  deuxième  groupe  était  formé  par  la  Rhétorique,  la  Dialec- 
tique et  la  Grammaire  ;  le  troisième  représentait  la  Médecine  accompagnée 
de  Galien  (1). 

Le  poème,  on  le  voit,  était  une  véritable  encyclopédie  qui  con- 
tenait, sous  une  forme  symbolique,  toutes  les  connaissances  scien- 
tifiques de  l'époque. 

Voici  la  bataille  d'Hastings.  Le  bruit  de  la  mort  de  Guillaume 
se  répand  et  les  Normands  pris  d'effroi  se  dispersent  et  fuient  ; 
mais  le  héros  les  rappelle. 

Je  vis,  retrouvez  la  vaillance  de  vos  aïeux  ;  votre  bras  seul  est  votre  dé- 
fense, à  vous  de  voir  si  vous  voulez  vivre  ou  mourir  (vers  440). 


Et  il  lance  son  coursier  contre  les  ennemis. 

Moins  terrible  fut  Achille  pour  les  Troyens  et  Hector  pour  les  Grecs. 
L'armée  écoute  son  chef  et  elle  retourne  au  combat.  Les  coups  tombent  et 
la  mort  jonche  le  terrain  de  ses  victimes  ;  certes,  ce  jour-là  les  trois  sœurs  ne 
purent  suffire  à  leur  tâche.  Enfin,  le  sort  se  dessine, la  divinité  favorise  les 
Normands  ;  Harold  est  transpercé  par  une  flèche  perdue.  Les  vaincus  fuient 
en  désordre  ;  mais  les  Normands,  plus  féroces  que  des  tigres,  poursuivent  les 
Anglais  devenus  aussi  inofîensifs  que  des  brebis.  La  nuit  seule  peut  sauver 
l'Anglais. 

Le  lendemain  le  duc  félicite  ses  soldats  : 

Oui,  les  astres  du  ciel  vous  appellent  à  régner  ;  tandis  que  dans  l'autre  camp, 
ce  ne  sont  que  sanglots  ;  les  vieillards  et  les  femmes  montent  sur  les  remparts 
et  demandent  la  paix. 

Guillaume,  aussi  généreux  que  brave,  accorde  la  paix,  et,  au  mi- 
lieu de  la  joie  générale,  le  duc  de  Normandie  ainsi  que  l'avaient 
prédit  les  astres  devint  roi  d'Angleterre. 

A  l'endroit  où  le  zodiaque  rencontre  la  voie  lactée,  se  trouvent  les  Gémeaux, 
d'une  blancheur  de  neige.  Les  Gémeaux  sont  séparés  du  Taureau  par  le  Cocher 
et  les  Chevreaux.  De  son  pied  recourbé  le  Cocher  frappe  le  Taureau  qui  se 
précipite  sur  Orion.  Le  pied  d'Orion  presse  l'Eridan.  Dans  les  sinuosités  de 

(1)  Delisle,    édit.  du  PoCme  adressé  à  Adi\  c,  p.  4,  Caon,   1871. 


132  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sa  course,  FEridan  se  rapproche  de  la  Baleine.  Vient  ensuite  le  Bélier,  qui 
égale  le  jour  à  la  nuit,  ce  qu'à  son  temps  fait  aussi  la  Balance.  Voici  les  pla- 
nètes ;  le  frileux  Saturne,  chauve  et  décrépit,  vieillard  que  la  glace  des  ans  a 
rendu  stérile,  a  peine,  le  paresseux,  à  fournir  sa  course  en  trois  fois  dix  ans. 
Plus  rapide  que  son  père,  Jupiter,  astre  propice,  met  deux  fois  six  années  à 
parcourir  le  Zodiaque.  Mars,  astre  redoutable  et  stérile,  guerrier  infatigable, 
a  la  couleur  rouge  du  sang  et  de  l'incendie.  C'est  lui  qui,  dit-on,  fait  tomber 
sur  les  mortels  les  épidémies  soudaines  ;  les  guerres  sanglantes,  On  assure 
qu'il  lui  faut  deux  ans  pour  achever  sa  révolution  (1). 

La  mosaïque  du  pavé  nous  représente  la  terre  et  Baudri  nous 
donne  une  leçon  agréable  de  géographie. 

Voici  l'Asie  qui  occupe  la  moitié  du  monde  ;  l'Europe  et  l'Afrique,  l'autre 
moitié  ;  un  point  est  noble  entre  tous,  c'est  celui  où  se  trouve  le  Paradis, 
puis  les  villes  célèbres  ou  les  fleuves  mystérieux,  comme  le  Nil,  ou  bienfai- 
sants comme  la  Loire.  Les  forêts  sont  habitées  par  des  bêtes  sauvages  telles 
que  l'ours  et  la  panthère  :  quant  aux  montagnes  d'or  et  de  diamant  elles  sont 
gardées  soigneusement  par  des  bêtes  monstrueuses  et  féroces,  les  basilics  et 
les  dragons  (819) 

La  description  des  statues  qui  ornent  le  lit  de  la  comtesse  per- 
met à  Baudri  de  déverser  ses  pensées  sur  les  sept  arts.  Au  chevet, 
assise  sur  un  trône  se  tient  la  Philosophie,  vierge  au  visage  sé- 
vère et  aux  yeux  perçants  (953)  ;  autour  d'elle  les  sept  sciences 
connues  du  Moyen  Age.  La  place  d'honneur  revient  à  la  Musi- 
que ;  n'est-ce  pas  elle  qui  règle  l'harmonie  des  quatre  éléments 
constitutifs  des  êtres  ;  c'est  encore  la  Musique  qui  a  inspiré  la 
création  de  l'homme,  car  dans  le  microcosme  humain  on  retrouve 
les  mesures  qui  font  la  beauté  du  macrocosme.  Rien  n'existe  qui 
ne  reproduise,  à  quelque  degré,  les  accords  musicaux  et  la  musi- 
que est  le  premier  ministre  de  la  Philosophie.  Puis  viennent  par 
rang  de  dignité  l'Arithmétique  qui,  nous  révélant  la  beauté  des 
nombres,  nous  fait  penser  à  cette  longue  série  des  créatures  qui 
s'échelonnent  sous  l'unité  divine.  C'est  ensuite  la  géométrie  qui 
pèse  et  mesure  les  volumes  et  les  surfaces  des  diverses  régions 
terrestres  ainsi  que  la  profondeur  et  l'étendue  des  océans.  L'As- 
tronomie n'est  pas  loin,  et  elle  nous  apprend  la  distance  des  as- 
tres avec  leurs  divers  mouvements  ;  par  elle  nous  savons  pour- 
quoi les  jours  et  les  nuits  sont  inégaux,  pourquoi  certaines  ré- 
gions sont  torrides  et  d'autres  glaciales.  En  élevant  nos  pensées 
vers  les  sphères  célestes,  elle  nous  prépare  à  retourner  dans  les 
demeures  divines  d'où  nous  sommes  sortis.  L'Astronomie  est  la 
science  des  dieux.  Mais  sachons  comprendre  ses  enseignements  ; 


(1)  Traduçt.  Pasquier,  vers  G43-7Q4. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  133 

ne  croyons  pas  que  les  figures  stellaires  dont  elle  nous  parle 
soient  réelles  ;  ce  sont  des  mots  qu'elle  emploie  pour  nous  per- 
mettre de  mieux  nous  rappeler  les  différentes  étoiles  ;  sous  les 
mots,  saisissons  le  réel,  et  admirons  la  foule  innombrable  des  ha- 
bitants du  ciel. 

Au  pied  du  lit  se  tiennent  les  sciences  du  trivium.  La  Rhé- 
torique, aux  yeux  de  feu,  est  jeune  et  sage  ;  sa  puissance  est  sans 
limite,  elle  apaise  les  violents  et  rend  furieux  les  pacifiques,  les 
tristes  deviennent  gais  et  les  joyeux  mélancoliques.  Un  jour  elle 
réunit  toutes  les  ressources  de  son  génie  et  elle  fit  boire  ce  phil- 
tre à  un  fils  de  Romulus,  Cicéron  était  né  ;  il  fut  comme  Démos- 
thène  le  roi  de  son  époque.  Quanta  la  dialectique  (1165),  Baudri 
ne  paraît  pas  l'avoir  en  haute  estime.  C'est  une  vierge  pâle,  au 
regard  changeant  et  vif  ;  sa  main  gauche  tient  un  serpent,  et 
tandis  qu'elle  nous  tend  en  souriant  sa  main  grande  ouverte,  le 
serpent  vous  enlace  de  ses  nœuds.  Défions-nous  d'elle  ;  car  elle 
n'est  occupée  qu'à  embarrasser  ses  auditeurs  avec  ses  mots  sa- 
vants d'univoque  et  de  plurivoque,  du  genre  et  d'espèce  de  for- 
mes sulbaternes  et  individuelles,  de  modes  implicites  et  condi- 
tionnels. Elle  tend  continuellement  des  pièges  sous  nos  pas,  et 
les  imprudents  se  laissent  prendre  ;  la  tête  entourée  de  sophis- 
mes,  elle  sait  prouver  également  le  vrai  et  le  faux.  Le  portrait 
n'est  pas  attrayant  mais  nous  verrons  que  ceux  tracés  par  Jean 
de  Salisbury,  Alain  de  Lille  ou  Gautier  de  Châtillon  ne  le  sont 
pas  davantage  (1). 

La  grammaire  (1201)  est  la  mère  des  sciences  ;  c'est  elle  qui  apprend  aux 
enfants  à  parler  et  à  lire  ;  c'est  elle  qui  fixe  le  sens  des  mots,  c'est  toujours 
elle  qui,  par  ses  temps  et  ses  déclinaisons,  parvient  à  se  produire  une  fidèle 
image  de  la  réalité.  Pour  énumérer  tous  les  mérites  de  la  grammaire  de  nom- 
breux livres  seraient  nécessaires,  et  pour  la  chanter  il  me  faudrait  deux 
bouches.  Enfin  nous  voyons  la  médecine  (v.  1255);  c'est  une  vierge  savante, 


(1)  Le  portrait  le  deviendra  de  moins  en  moins  à  mesure  que  nous  nous 
avancerons  dans  le  siècle.  Voici,  vers  1170,  la  description d'Aristote  par  Gau- 
tier de  Lille  [Alexandréide,  I,  59  ;  édit.  Mueldener,  Leipzig,   1863)  : 

Macer  pallem^  incomplo   crine  magisler... 
Nulla  repeikbai  a  pelle  parenlhesis    ossa 
Seqiic  marilabal  tenui  discrimine   pellis 
Ossibua  in  viilln,  parlesque  cffiisa  per  omnes 
Arliculos  manuurn  macies  jejum  premebai. 

Voir  aussi  Alain  de  Lille,  Anlidaiidianus,  III,  1  (Mg.  c.  509)  ;  et  Jean  de 
Salisbury,  Melalogicu.s,  l,  3  (Mg.  829j.  Tous  représentent  la  logique  comme 
une  vieille  femme  décharnée,  minée  parles  veilles  et  distribuant  indifférem- 
ment le  vrai  et  le  faux.  La  nouvelle  philosophie  aristotélicienne  qui  naissait 
dans  les  écoles  plaisait  peu  à  nos  lettrés  plus  ou  moins  platonisants. 


134  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

elle  peut,  à  la  seule  vue  d'un  homme,  découvrir  la  maladie  dont  il  souffre.  Si 
nous  écoutions  ses  sages  conseils,  notre  vieillesse  serait  sans  infirmités,  et 
peut-être  même  échapperions-nous  à  la  mort. 
Sique  michi  credas,  vix  morerelur  homo. 

Elle  connaît  les  éléments  de  notre  corps,  et  elle  sait  que  la  prédominance 
de  l'un  d'eux  fait  les  colériques  et  les  doux.  Elle  connaît  toutes  les  parties  de 
notre  corps,  le  poumon,  le  foie,  les  nerfs  et  le  cerveau.  Elle  sait  pourquoi  les 
hommes  deviennent  chauves,  et  les  femmes  jamais  ;  pourquoi  l'homme  en- 
gendre et  lafemmeconçoit  ;  pourquoi  l'homme  est  barbuetlafemme  imberbe; 
pourquoi  la  voix  féminine  est  gracile  ;  pourquoi  l'homme  est  chaud  et  la 
femme  est  froide.  Les  propriétés  des  plantes  et  celles  des  diverses  chairs  ani- 
males mélangées  et  cuites,  n'ont  pas  de  mystère  pour  elle,  aussi  peut-elle 
guérir  toutes   les  maladies. 

La  chambre  de  la  princesse  Adèle  contient  donc  toute  la  science, 
elle  est  un  univers  en  raccourci  ;  et  cette  science  ne  s'offre  pas  à 
nous  sous  la  figure  austère  de  syllogismes  ou,  comme  aujourd'hui, 
dans  les  formules  comphquées  de  la  mathématique,  ce  sont  de 
belles  jeunes  filles,  pures  de  toute  souillure,  qui  nous  invitent  à 
l'étude.  L'acquisition  de  la  science  apparaît,  aux  yeux  naïfs  des 
jeunes  clercs  du  xii^  siècle,  comme  une  aventure  aussi  fertile  en 
surprises  que  les  randonnées  des  héros  de  roman.  Les  mythes 
qu'emploient  Baudri  et  ses  contemporains  sont  plus  enfantins 
que  ceux  de  Platon  ;  ils  ne  sont  nullement  une  manière  dubita- 
tive de  se  représenter  les  réalités  qui  nous   demeurent  inacces- 
sibles; ils  sont  une  façon  naturelle  de  penser  et  déparier.  Des  es- 
prits encore  jeunes,  qu'une  longue  formation  scolaire  n'a  pas  dres- 
sés, ne  peuvent  saisir  une  idée  que  dans  une  image  concrète  ; 
seul,  le  symbole  est  compréhensible.  Aussi,  ne  devons-nous  pas 
nous  étonner  de  retrouver  dans  les  romans  courtois  et  les  poésies 
savantes  le  même  procédé  d'exposition,  le  mythe  s'impose.  A  la 
fin  du  xiii^  siècle,  quand  les  théologiens  se  préoccuperont  d'ex- 
poser aux  laïcs  les  mystères  de  la  vie  intérieure,  ils  seront  obligés 
de  recourir  aux  anciennes  fables  ;  les  personnages  du  roman  La 
Recherche  du  Saint  Graal  deviendront  les  figures  de   réalités  sur- 
naturelles, la  grâce  et  le  Christ. 

Au  xii®  siècle,  les  lettrés  n'ont  pas  encore  la  préoccupation 
apologétique  de  l'auteur  de  la  Recherche  ;  ils  se  bornent  à  écrire 
pour  un  petit  cercle  d'initiés,  lis  sont  entre  clercs.  Vis-à-vis  des 
laïcs  leur  attitude  change  ;  ils  commandent  ;  et  ce  n'est  qu'avec 
les  rois  que,  parfois,  mais  assez  rarement,  ils  font  appel  à  la  rai- 
son. Hildebert,  Marbode  et  Baudri  sont  hommes  d'Eglise,  et  quand 
les  droits  de  leur  société  religieuse  sont  menacés  ils  cessent  de 
philosopher,  ils  combattent  vaillamment  avec  les  armes  que  le 
pouvoir  spirituel    met  à  leur  disposition.  On  doit  avouer  que 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  135 

presque  toujours  ils  avaient  raison .  Les  hommes  étaient,  sauf 
quelques  rares  exceptions,  des  brigands  qui  guerroyaient  pour 
s'enrichir  ou  des  brutes  violentes  dont  les  chasses  perpétuelles 
dévastaient  les  récoltes  du  vilain.  Les  prélats  ecclésiastiques 
défendaient  le  faible  en  attaquant  les  puissants  seigneurs,  avec 
la  seule  arme  à  laquelle  ces  derniers  fussent  sensibles  :  l'excom- 
munication. 


Quant  aux  gentils,  ils  ne  font  pas  partie  du  prochain  que  nous 
sommes  tenus  d'aimer  ;  et  vis-à-vis  d'eux  nous  devons  avoir  une 
attitude  défensive.  Par  leur  incrédulité  ils  sont  un  danger  pour 
la  cité  chrétienne  ;  et  un  danger  mortel.  Leur  laisser  jouir  libre- 
ment de  la  vie,  c'est  ne  pas  se  préoccuper  de  la  sûreté  de  notre 
mère  l'Eglise,  c'est  trahir  notre  foi.  Ils  faut  convertir  les  païens, 
ou,  s'ils  refusent,  les  tuer.  Voilà  en  effet  deux  textes  significa- 
tifs, l'un  de  l'abbé  de  Bourgueil,  l'autre  de  saint  Bernard. 

Baudri  raconte  ainsi  la  prise  de  Jérusalem  par  les  Croisés 
(Migne,  C.  1144)  : 

Une  brèche  est  faite  aux  remparts  et  les  gardiens  fuient.  Alors  la  multitude 
des  Chrétiens  se  précipite  et  poursuit  l'ennemi  ;  elle  n'épargne  personne.  Des 
habitants  se  réfugient  dans  le  Temple  et  veulent  résister  ;  mais  en  vain, 
alors  ils  renoncent  à  la  lutte,  jettent  leurs  épées  et  présentent  le  cou  au  glaive. 
Nul  ne  sait  le  nombre  de  ceux  qui  périrent  en  ce  jour,  le  sang  inonda  le 
Temple  et  monta  jusqu'aux  genoux.  Des  monceaux  de  cadavres  s'élevaient 
par  toute  la  ville  et  les  Chrétiens  n'eurent  pitié  ni  de  l'âge,  ni  du  sexe,  ni  de  la 
noblesse  ;  une  haine  féroce  enflammait  les  vainqueurs,  à  la  vue  de  leurs  églises 
violées  et  livrées  aux  cérémonies  sacrilèges  des  païens.  Enfin  le  massacre 
cessa  faute  de  victimes  ;  les  Croisés  se  lavent  les  mains  et,  pieds  nus,  ils  vont, 
pleurant  de  joie,  baiser  le  sépulcre  du  Sauveur.  Les  travaux  leur  semblaient 
terminés,  et  ils  rendaient  grâces  au  Seigneur,  car  c'était  à  lui,  et  non  à  leurs 
combats  qu'ils  attribuaient  la  victoire- 
Saint  Bernard  veut  que  la  paix  règne  entre  les  chrétiens  : 

Si  tu  continues  à  envahir  les  terres  étrangères,  écrit-il  à  un  duc,  à  détruire 
les  églises,  incendier  les  demeures,  dépouiller  les  pauvres,  assassiner  et  ré- 
pandre le  sang  humain,  aucun  doute  que  tu  n'irrites  contre  toi  le  Père  des 
Orphelins  et  le  juge  des  Veuves  (Mg.  t.  182,  230).  A  Dieu  rien  ne  résiste,  tu 
seras   brisé. 

Mais  quand  il  s'agit  d'infidèles,  Bernard  change  de  ton  (Mg. 
923). 

Les  armées  séculières  sont  le  crime  organisé  ;  le  soldat  qui  tue  pèche  mor- 
tellement et  celui  qui  est  tué  périt  éternellement.  Une  vaine  gloire  ou  une 


136  REVUE    DES    COURS   ET   CONFÉRE^XES 

avide  cupidité  sont  les  causes  des  guerres,  et  un  luxe  absurde,  chemises  de 
soie,  cuirasses  dorées  préside  à  l'équipement  des  chevaliers.  Le  soldat  du 
Christ  a  un  autre  but,  et  autres  sont  ses  mœurs.  Ilfrappebiende  l'épée,  mais 
gruerroyer  n'est  pas  chose  essentiellement  mauvaise  ;  c'est  brigandage  si  on 
se  bat  pour  le  butin  ;  c'est  œuvre  bonne  et  pieuse  si  on  se  bat  pour  obéir  à 
Dieu.  Une  seule  chose  est  défendue  :  user  du  glaive  en  dehors  des  desseins 
de  Dieu.  Le  soldat  du  Christ  peut  tuer  avec  une  conscience  tranquille,  Dieu 
l'approuve.  Il  est  en  effet  l'exécuteur  des  volontés  divines.  La  mort  qu  il 
inflige  aux  païens  c'est  sa  gloire,  parce  que  cette  mort  glorifie  le  Christ.  C'est 
œuvre  louable  de  combattre  les  hérétiques  par  le  double  glaive,  le  glaive 
spirituel  qui  retranche  le  membre  pervers  de  la  communauté  chrétienne,  Le 
glaive  matériel  qui  verse  le  sang  ;  car  nous  devons  abattre  l'orgueil  qui  se 
dresse  contre  la  foi  chrétienne.  C'est  encore  œuvre  louable  de  tuer  le  païen  ; 
son  existence  est  une  menace  contre  les  fidèles,  c'est  un  danger  et  une  provo- 
cation à  la  révolte  contre  Dieu  ;  s'il  existait  un  autre  moyen  que  la  mort  pour 
rendre  les  gentils  inofïensifs,  on  devrait  l'employer  mais  ce  moyen  n'existe 
pas,  donc  il  faut  tuer. 

La  guerre  à  l'infidèle  est  une  entreprise  sainte,  c'est  donc  saintement  que 
devra  vivre  le  Templier,  soldat  de  Dieu.  Il  ne  se  vêtira  pas  de  soie,  ni  n'ornera 
ses  armes  d'or  ou  de  pierres  précieuses  ;  ce  sont  là  ornements  de  femmes 
indignes  d'un  guerrier.  Son  cheval  sera  robuste  et  rapide,  qu'importe  la 
couleur  :  ses  armes  seront  solides,  qu'importe  leur  beauté.  Ce  n'est  pas  à  un 
jeu  qu'il  va  ;  la  cause  qu'il  défend  est  sacrée  et  il  n'a  pas  le  droit  de  la  com- 
promettre par  sa  mollesse  ou  sa  légèreté.  11  saura  obéir  à  son  chef,  car  sans 
discipline  une  armée  n'est  qu'une  foule  turbulente;  et  pour  qu'aucune  préoc- 
cupation futile  ne  le  détourne  de  son  œuvre,  il  vivra  sans  épouse  et  sans 
enfants.  Son  sort  est  à  envier,  car  l'éternité  lui  est  assurée.  S'il  est  vainqueur, 
la  gloire  d'avoir  délivré  l'Eglise  est  une  récompense  sans  prix.  Est-il  iué,  il  est 
martyr  et  le  Christ  le  couronnera.  Soldat  de  Dieu,  la  crainte  ne  peut  te  toucher, 
et  c'est  la  mort  au  champ  de  bataille  que  tu  dois  désirer  comme  le  bien  su- 
prême. 

(A  suivre). 


Nature  et  mission  du  Poète 
dans  la  Poésie  latine 

par  Jean  COUSIN, 

Professeur  à  V Université  de  Besançon. 


XIV 
De  Phèdre  à  Lucain. 

Entre  ces  deux  écrivains,  Manilius  et  Perse,  se  placent  notam- 
ment Phèdre,  Sénèque,  Pétrone,  Calpurnius,  Columelle,  Lucain. 
La  lecture  de  leurs  œuvres,  quand  on  se  défend  d'accueillir  trop 
libéralement  les  hypothèses,  est  assez  décevante  pour  nous. 

Mais  il  convient  au  préalable  de  chercher  ce  que  les  empereurs 
postérieurs  à  Auguste  pensent  de  la  poésie  et  de  voir  quelle  est 
leur  attitude  à  l'égard  des  écrivains. 

Voici  tout  d'abord  Tibère,  qui  composa  un  poème  lyrique  sur 
la  mort  de  César,  des  poésies  grecques,  où  il  imitait  Euphorion, 
Rhianos  et  Parthénios,  des  epigrammata  et  un  traité  de  rhéto- 
rique. Il  semble  avoir  été  archaïsant  et  puriste  dès  son  jeune 
âge  et  n'avoir  pas  varié  de  goût  en  prenant  le  pouvoir  suprême  : 
selon  Suétone,  il  aurait  exercé  un  contrôle  sévère  sur  la  littéra- 
ture contemporaine  :  Aelius  Saturninus  (1),  Paconianus  (2),  Ma- 
mercus  Scaurus  (3),  Crémutius  Cordus  (4),  C.  Cominius  (5)  furent 
mis  à  mort  ou  poussés  à  se  donner  la  mort  pour  avoir  écrit  des 
vers  qui  déplaisaient  à  l'empereur  ou  qui  contenaient  à  l'en  croire 
des  traits  à  son  adresse  ;  le  dernier  seul  échappa  au  châtiment, 
sur  l'intervention  de  son  frère. 

Une  telle  atmosphère  n'était  guère  favorable  à  l'éclosion  d'œu- 


(1)  Dion,  57,  22,  5.  —  (2)  Tacite,  Ann.,  VI,  39.  —  (3)  Tacite,  Ann.,  VI,  29. 
—  Cf.  Dion,  58,  24,  3  ;  Suétone,  Tib.,  61,  3.  —  (4)  Tacite,  Ann.,  IV,  34.  Cf. 
G.  M.  Columba,  Il  processo  di  Cremuzio  Cordo,  At«ne  e  Roma  1901,  p.  12.  — 
(5)  Tacite,  Ann.,  IV,  31. 


138  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

vres  indépendantes  et  les  poètes,  en  eussent-ils  eu  l'intention,  se 
seraient  gardés  d'exprimer  leur  avis  sur  les  aiïaires  du  pays  : 
pouvaient-ils  au  surplus  avoir  à  l'égard  du  Maître  une  attitude 
déférente,  quand  ils  voyaient  ce  vieillard  sombrer  dans  les  pires 
débauches,  créer  un  ministère  des  plaisirs  (1  )  et  gratifier  de  deux 
cent  mille  sesterces  un  Asellius  Sabinus  pour  un  dialogue  où  le 
cèpe,  le  bec-figue,  l'huître  et  la  grive  se  disputaient  la  palme  (2). 
L'éloquent  Caligula,  qui  semblait  au  début  de  son  règne,  par  un 
heureux  contraste,  disposé  à  protéger  les  écrivains,  puisqu'il  fit 
rechercher  les  écrits  condamnés  de  Titus  Labiénus,  de  Crémutius 
CordusetdeCassiusSévérus,glissebientôtdanslaturpitudecomme 
Tibère  :  il  songe  à  détruire  les  poèmes  d'Homère  et  les  œuvres 
de  Virgile,  de  Tite  Live  et  les  travaux  des  jurisconsultes  (3)  ; 
il  condamne  aux  pires  tortures  des  gens  soupçonnés  de  ne  point 
admirer  ses  spectacles  et  il  fait  brûler  dans  l'amphithéâtre  un 
auteur  d'atellane  pour  un  vers  qui  contenait  une  plaisanterie  à 
double  sens  (4).  Claude,  érudit  et  polygraphe  (5),  n'a  point  laissé 
le  souvenir  d'un  empereur  néfaste  aux  belles-lettres  :  féru  d'his- 
toire, il  écrit  en  grec  et  en  latin  une  œuvre  abondante  et  laisse  à 
Néron  le  triste  privilège  de  renouer  la  tradition  des  persécuteurs  : 
celui-ci,  qui  cultive  dès  l'enfance  tous  les  genres  et  manifeste  les 
prétentions  littéraires  les  plus  diverses  et  les  plus  étrangères  à  la 
dignité  impériale,  exile  Cornutus  qui  le  dissuade  d'écrire  une  épo- 
pée sur  l'histoire  de  Rome  (6).  Non  dépourvu  d'élégance  dans  le 
style,  il  a  écrit  une  œuvre  importante  par  l'étendue  :  l'état  frag- 
mentaire où  elle  nous  est  parvenue  interdit  de  porter  un  jugement 
sur  sa  valeur. 

A  vrai  dire,  l'impression  qui  se  dégage  de  cette  revue  nécessai- 
rement incomplète  est  que  l'influence  des  empereurs  se  manifeste 
surtout  sous  la  forme  d'une  censure  inquiète  et  tatillonne  :  comme 
nous  Talions  voir,  l'idée  de  Rome,  la  légende  de  Romulus,  la  lé- 
gende de  Troie  qu'Auguste  avait  ramenées  à  la  lumière  et  fait 
passer  de  l'histoire  politique  et  diplomatique  dans  la  poésie,  tout 
en  s'en  servant  comme  d'un  ferment  idéologique  pour  réaliser 

(1)  Suétone,  Tib.,  42  :  officium  insîituil  a  vnluplalibus.  ■ — •  (2)  Ibid.  —  (3) 
Suét.,  Calig.,  16  et  53.  —  (4)  Suétone,  Calig.,  27.  —  (5).  Suét.,  Claud., 
41.  —  (6)  Suét.,  iVero,  52  :  il  aurait  écrit  un  poème  sur  la  prise  de  Troie 
(Dion,  62,  29,  1  ;  Suét.  Nero,  38  ;  Tacite,  Ann.,  XV,  39  ;  schol.  à  Géorg., 
III,  36  ;  Enéide,  V,  370  ;  Perse,  1,  121)  ;  des  vers  lascifs  (Martial,  IX,  26,  9  ; 
Pline,  H.  N.,  37,  50  ;  Pline,  Ep.,  V,  3,  6,)  ;  des  vers  satiriques  (Suét.,  Dom., 
1,1;  Nero,  24,  2  ;  Tacite,  Ann.,  XV,  49)  ;  un  poème  sur  Attis  et  un  sur  les 
Bacchantes  (Perse,  Sat.,  I,  93,  99)  ;  pour  le  théâtre,  cf.  Suét.  Nero,  10,  21  et 
46  ;  et  Vitell.,  11  :  Dion,  61,  20.  Voir  sur  l'ensemble,  R.  Bardon,  Les  poésies 
de  Néron,  R.  E.  L.,  1936,  p.  337. 


NATURE    ET    MISSION    DU    POÈTE    DANS    LA    POÉSIE    LATINE       139 

l'unité  de  l'empire,  cette  idée,  ces  légendes  subissent  une  éclipse. 
Les  textes  ne  nous  en  parlent  pas  et  il  ne  semble  pas  qu'il  faille 
en  rendre  responsable  l'état  dans  lequel  ils  nous  sont  parvenus  : 
l'orientation  fécondante  de  Mécène  et  d'Auguste  a  disparu  ; 
Auguste  aussi  ;  et  l'inquiétude  règne  avec  l'incertitude,  le  désar- 
roi et  la  censure  littéraire  corsée  des  lois  de  lèse-majesté. 

Dans  la  poésie,  on  assiste  à  un  effondrement  de  cet  esprit  na- 
tional qui  symbolise  si  nettement  l'âge  d'Auguste  :  la  rhétorique 
sauve  la  forme  et  ruine  le  fond  ;  c'est  le  triomphe  de  la  scolas- 
tique,  du  jeu  littéraire,  de  l'esprit  mondain,  des  élégances  de 
salon  et  la  revanche  de  la  prose,  soutenue  par  l'analyse  vivante 
des  philosophes  et  l'indignation  contenue  des  républicains.  On 
aurait  pu  s'attendre  à  une  explosion  de  romantisme,  surtout  po- 
litique, national,  j'allais  dire  racial  ;  la  littérature  du  temps  d'Au- 
guste y  tendait  ;  Auguste  parti,  il  ne  reste  plus  de  ce  romantisme 
entrevu  qu'un  romantisme  de  forme,  sensible  dans  la  confusion 
des  genres,  la  confusion  des  styles,  la  confusion  des  vocabulaires 
et  les  éclairs  d'un  Lucain,  le  lyrisme  d'un  Sénèque  ou  le  réalisme 
d'un  Perse  ;  à  côté,  que  d'épopées  pseudo-classiques,  hélas  !  L'ins- 
piration se  meurt  !  l'inspiration  est  morte  ! 


Voici  Phèdre,  dont  le  genre  ne  se  prête  guère  à  des  confidences 
sur  le  métier  du  poète,  qui  évoque  lui  aussi  la  survie  des  hommes 
dont  il  parle  dans  ses  fables  et  ses  dédicaces  (1)  et  qui,  après  avoir 
indiqué  qu'on  ne  saurait  franchir  le  seuil  des  Muses,  à  moins  de 
changer  sa  manière  de  vivre  (2),  décoche  un  trait  à  l'adresse  des 
ignorants  et  de  la  foule  incompétente  (3).  On  a  voulu  trouver 
des  allusions  précises  dans  ses  vers  à  Séjan,  à  Arminius,  à  son 
frère  Flavus,  à  l'empereur  (4).  Je  suis  persuadé  que  ces  fables 
ne  sont  pas  toutes  des  pièces  (<  à  clé  »,  mais  que  beaucoup  d'entre 
elles  visent  indirectement  tel  ou  tel  :  de  subtils  chercheurs  se  sont 
livrés  à  des  enquêtes,  dont  les  résultats  sont  curieux,  pour  La 
Bruyère  et  La  Fontaine  :  pour  Phèdre,  en  dépit  qu'on  en  ait, 
la  tentative  reste  du  domaine  de  l'hypothèse  ;  nous  ne  pouvons 
nous  y  arrêter.  Il  en  est  de  même  pour  Calpurnius  Siculus  :  on  n'a 

(1)  III,  prologue,  31  ;  IV,  proL,  16.  —  (2)  III,  pr.  15.  —  (3)  IV,  pr.  16.  — 
(4)  Par  ex.  L.  Havet,  R.  E.  A.,  1921,  p.  95  ;  A.  OUramare,  Diatribe  romaine... 
Et  il  n'est  pas  douteux  que  la  fable  est  une  arme  dissimulée,  une  «  ruse  de 
guerre  »,  comme  dit  F.  Plessis, 


140  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

pas  manqué  de  reconnaître  Sénèque  ou  Virgile  ou  Calpurnius 
Pison  sous  tel  masque,  mais  les  allusions  aux  faits  contemporains 
sont  parfois  si  vagues  qu'on  en  a  tiré  des  arguments  contradic- 
toires pour  faire  naître  l'auteur  à  des  dates  fort  éloignées  l'une 
de  l'autre.  Il  semble  bien,  en  fin  de  compte,  qu'il  est  contempo- 
rain de  Néron  et  qu'il  le  désigne  en  évoquant  une  cause  plaidée 
pour  les  Troyens  (en  admettant  toutefois  la  leçon  Iulis  de  cer- 
tains mss.)  (1),  de  même  que  l'histoire  de  la  comète  qui  brille 
20  nuits  dans  un  ciel  serein  rappelle  la  comète  de  54,  juste  avant 
l'avènement  de  Néron  :  mais,  étant  donné  que  ces  bucoliques 
sont  des  dialogues  visiblement  imités  de  Théocrite  et  de  Virgile, 
on  est  mis  en  défiance  à  l'égard  des  allusions  qu'on  pourrait  dé- 
couvrir et  qui  semblent  des  démarquages  et  l'on  ne  sait  pas,  d'autre 
part,  s'il  s'agit  d'un  jeu  littéraire  ou  de  remarques  voilées  (2). 
En  tout  état  de  cause,  il  sied  d'être  très  prudent. 

Sénèque,  auteur  dramatique,  n'ayant  pas  écrit  de  prologues- 
manifestes,  tombe  en  dehors  de  notre  enquête  :  ce  qu'on  pourrait 
dépister  dans  ses  tragédies  comme  ressortissant  à  notre  étude 
appartient  à  une  conjecture  trop  osée,  pour  qu'on  la  fasse  in- 
tervenir ici  (3). 

Il  a  eu  une  attitude  très  nette  toutefois  à  l'égard  de  la  poésie  : 
s'il  a  blâmé  la  vaine  poésie,  qui  n'est  qu'assemblage  de  mots  et 
plaisir  de  jeu  (4),  il  reconnaît  à  la  poésie  morale  une  place  dans 

(1)  Opinion  soutenue  par  F.  Plessis  {Poésie  Mine,  p.  514).  — •  (2)  Cf.  par 
ex.  toutes  les  discussions  antérieures  à  1887  résumées  dans  l'édition  de 
Ch.  H.  Keene,  The  eclogues  of  Calpurnius  Siculus  and  M.  Aurelius  Olym- 
pius  Nemesianus,  Londres,  1887,  p.  2  sq.  —  L'érudition  moderne  a  été 
assez  discrète  à  son  égard.  Les  flagorneries  de  l'égl.  IV  peuvent  être  inté- 
ressantes, à  titre  documentaire,  sur  les  rapports  des  poètes  et  des  empe- 
reurs. On  y  remarquera  que  Néron,  vivant,  est  appelé  deus  (7)  ;  on  notera 
égalementles  allusions,  toutes  littéraires,  à  Linus  et  Orphée  (VIII,  25). — 
(3)  De  même,  les  allusions  à  Orphée  ne  doivent  pas  faire  illusion  (Cf.  A. 
Boulanger,  L'orphisme  à  Borne,  R.  E.  L.,  1937,  p.  133).  —  Le  texte  de  VApo- 
coloquintose  nécessiterait  une  étude  particulière  :  comment  Sénèque,  s'il  croit 
à  l'apothéose  et  à  la  divinité  des  empereurs,  peut-il  se  permettre  une  telle 
plaisanterie  ?  Mais  la  question  ne  se  rattache  pas  à  celle  que  nous  traitons. 
R.  de  Mattei,  La  politica  nel  hairo  Romano,  R.  I.  D.  I,  1937,  p.  189-200,  303- 
314,  II,  88-96,  216-228,  croit  retrouver  dans  VOclavia,  et  dans  le  théâtre  de 
Sénèque  en  général  des  allusions  à  l'actualité  politique.  L'article  est  à  lire, 
mais  reste  parfois  superficiel.  —  O.  Viedbandt,  Warum  hat  Seneca  die 
Apokolokynlosis  geschrieben  ?  Rh.  M.,  1926,  p.  142,  ne  voit  pas  dans  le  pam- 
phlet de  Sénèque  une  vengeance  personnelle.  —  (4)  De  bcnef.,  1,  3  et  4  où  les 
travaux  des  poètes  sont  appelés  inepiiae  ;  dans  le  De  breuil.,  XVI,  il  fait 
allusion  au  porlarum  (u.ror,  fabulis  humanos  errores  alenlium  ;  dans  les  .  Q. 
Nai.,  VI,  XXVI,  après  avoir  parlé  des  poètes  il  dit  :  philosophi,  credula 
quoque  nalio  ;  dans  les  ep.  ad.  Luc.,  il  lance  une  pointe  contre  Virgile  (ep. 
86,  15)  et  développe  longuement  le  thème  de  l'inutilité  des  arts  lihéraux 
parmi  lesquels  figure  la  poésie  [ep.  88,  3  sq.). 


NATURE    ET    MISSION    DU    POÈTE    DANS    LA    POÉSIE    LATINE       141 

la  conquête  de  la  vertu  (1)  ;  quand  il  cite  des  vers,  ce  sont  des 
arguments  à  l'appui  d'une  thèse  morale,  non  des  enjolivements 
donnés  à  l'expression  de  sa  pensée.  Une  pareille  attitude  n'a  rien 
de  surprenant  relie  s'accorde  avec  l'enseignement  des  stoïciens,  qui 
rangeaient  la  poésie  parmi  les  pusitla  et  puerilia  (2)  et  ce  n'est, 
serable-t-il,  que  par  tradition  livresque  et  par  habitude  littéraire 
que  Sénèque  voit  dans  la  poésie  un  moyen  d'immortaliser  les 
hommes  (3)  :  ses  préoccupations  essentielles  ne  sont  pas  là. 

Celles  de  Pétrone  non  plus:  les  vers  qui  sont  insérés  dans  le  Sali- 
ricon  sont  une  marqueterie  de  Virgile,  d'Ovide  et  de  Lucain  ; 
pourtant,  l'auteur  avait  des  idées  très  fermes  sur  le  rôle  de  l'ins- 
piration et  il  faisait  une  juste  différence  entre  le  versificateur  et 
le  poète  :  il  raille  les  jeunes  hommes  qui  se  croient  de  fausses  voca- 
tions pour  la  poésie  et  qui  s'imaginent  écrire  des  vers,  parce  qu'ils 
respectent  les  règles  de  la  métrique  ;  à  l'en  croire  (4),  il  faut  «  qu'on 
reconnaisse  dans  l'œuvre  plutôt  le  délire  prophétique  d'un  esprit 
inspiré  que  l'aride  vérité  d'une  narration  attachée  religieusement 
aux  témoignages  »  :  idéal  tout  augustéen,  confirmé  par  d'admira- 
tives  allusions  à  Virgile  et  Horace  et  par  l'évocation  d'un  esprit 
ingenti  flumine  lillerarum  inundaîa  (5).  Mais,  dans  cette  oeuvre 
d'un  réalisme  dévergondé  et  bouffon,  non  sans  finesse  ni  fantai- 
sie, la  poésie  ne  joue  qu'un  rôle  de  second  plan.  L'auteur,  qui 
est  un  iDlasé,  ne  rêve  point  de  changer  la  face  des  choses  :  l'eût-il 
rêvé  qu'un  suicide,  sans  doute  suggéré,  ne  lui  en  laissa  pas  le 
temps  (6). 


(1)  L'idée  est  exprimée —  il  faut  le  reconnaître  —  sans  vigueur,  ep.  8 
passiin  et  notamment  au  paragr.  9.  —  (2)  On  le  voit  bien  {ep.  88,3,  et 
108,  6-11)  quand  il  montre  comment  les  auditeurs  sont  pipés  par  l'éclat 
de  l'éloquence  et  le  charme  des  vers,  mais  n'ont  pas  le  ferme  propos  de 
mener  une  vie  morale.  —  (3)  Ad  Hel.,  XVII  ;  Ad  Luc,  21.  —  Il  a  écrit  lui- 
même  des  vers  (Cf.  Pline,  ep.,  V,  3,  b)  ;  peut-être  les  épigrammes  qu'on  lui 
attribue  sont-elles  de  lui,  mais  la  question  est  controversée  et  ne  permet 
pas  de  décider.  Cf.  L.  Herrmann,  Le  théâtre  de  Sénèque,  Paris,  1924, 
p.  60.  —  En  tout  cas,  à  titre  documentaire,  on  peut  signaler  que  dans 
les  P.L.M.  (Baehrens,  t.  IV,  p.  68,  n.  27  et  28,  on  voit  l'auteur  [Sénèque  ?] 
allirmer  que,  seules,  les  œuvres  littéraires  sont  immortelles  (Carmina  sola 
carenl  falo  mortemque  repellunt)  ;  cf.  aussi  p.  79,  n.  57  [Et  magnum  in' 
felix  nil  nisi  nomen  habet)  ;  il  manifeste  son  dédain  des  légendes  antiques 
et  refuse  d'écrire  un  grand  poème  (p.  73,  n.  41  ;  cf.  dans  le  même  esprit, 
p.  ;j7,  n.  5.).  — -  Et  pourtant,  parlant  ailleurs  de  Virgile  (Dial.,  X,  9,  2,  il 
voit  en  lui  maximus  uaies  et  uelul  diuino  ore  instinctus. —  (4)  Satiricon  (éd. 
A.  Emout,  Belles-Lettres,  CXVIII).  —  (5)  Ibid.  —  (6)  Vers  la  même  épo- 
que vit  L.  Annaeus  Gomutus,  philosophe  et  rhéteur  stoïcien  traqicus  seclae 
poelicae,  qui  libros  philosophiae  reliquit.  J.  Tate,  Cornuius  and  the  pocts,  €1. 
y.  XXII 1  (1929),  p.  41  a  dégagé  sur  lui  des  remarques   du    plus  haut  inté- 


142  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 


S'il  fallait  en  croire  certaines  interprétations  romantiques  (1), 
Lucain,  comme  plus  tard,  Juvénal,  serait  un  apologiste  de  la  li- 
berté et  ferait  figure  de  prophète  de  la  ruine  de  l'empire.  Ce  jeune 
républicain,  qui  semble  n'avoir  d'amour  sous  Néron  que  pour 
l'époque  de  Pompée,  est  aussi  un  stoïcien,  ou  du  moins,  il  a  des 
sympathies  pour  la  doctrine  du  Portique,  peut-être  par  esprit 
de  famille,  mais  surtout,  à  mon  sens,  parce  que  sa  formation 
rhétorique  est  pénétrée  de  stoïcisme,  un  stoïcisme  inconscient 
et  latent,  et  que  le  surhomme  de  son  épopée,  Caton,  qui  est  stoï- 
cien, fait  passer  dans  les  vers  de  la  Pharsale  le  soufïle  pur  de  la 
doctrine.  Ajoutez  à  cela  que  notre  poète  est  un  érudit,  qu'aucune 
des  curiosités  scientifiques  de  son  siècle  ne  le  laisse  indifférent 
et  qu'il  s'efforce  en  des  tableaux  parfois  trop  vastes  de  donner 
sur  les  hommes,  les  terres,  la  faune,  la  divination  des  précisions 
qui  révèlent  des  enquêtes  approfondies. 

Aussi  ne  faut-il  point  s'attendre  à  trouver  dans  cette  ardente 
épopée  des  déclarations  et  des  manifestes  sur  la  mission  du  poète 
ou  l'invention  poétique  :  le  genre,  nous  l'avons  dit  ailleurs,  ne 
s'y  prête  pas  ;  l'esprit  de  Lucain,  réaliste  et  scientifique,  n'est 
pas  porté  aux  vaines  rêveries  ;  la  donnée  historique,  les  person- 
nages mis  en  scène,  l'idée  maîtresse  de  l'œuvre  n'appellent  point 
des  réflexions  de  cet  ordre  ;  l'ambiance  dans  laquelle  vécut  le 
poète  n'était  pas  favorable  à  la  mise  en  tutelle  du  pouvoir  tem- 
porel par  des  intellectuels. 

Pourtant,  à  lire  de  près  la  Pharsale  et  tout  en  se  gardant  d'hy- 
pothèses aventurées,  on  devine  de-ci,  de-là  les  secrètes  pensées 
du  jeune  poète. 

Sans  y  attribuer  une  extraordinaire  importance,  remarquons 
tout  d'abord  que  Lucain  avait  composé  sur  l'histoire  d'Orphée 


rêt,  mais  ce  que  dit  Cornutus  des  poètes  latins  n'intéresse  que  la  critique 
littéraire.  —  Il  en  est  de  même  de  G.  Velleius  Paterculus  et  de  ses  juge- 
ments littéraires  (I,  5  sur  Homère  ;  I,  7  sur  Hésiode  ;  I,  16-18  ;  II,  9  ;  cf. 
F.  A.  Schôb,  Vell.  Paterculus  und  seine  lilerarhisl.  Abschnille,  Tûbingen, 
1908  ;  pour  Fenestella,  le  texte  de  saint  Jérôme  (a.  2035  =  19  ap.  J.-G.)  ; 
historiarum  scripîor  et  carminum  n'est  pas  sûr  et  l'on  n'a  rien  d'utile  pour  le 
présent  sujet  ;  si,  d'après  Suétone,  De  gramm. ,  23,  Q.  RemmiusPalémon  était 
habile  versificateur,  sa  recherche  ne  plaisait  guère  à  Martial  (II,  86,  11). 

(1)  On  en  trouve  l'écho  dans  J.  Girard,  Un  poète  républicain  sous  Néron 
(R.  D.  D.  M.,  1875  et  J.  S.,  1888). 


NATURE    ET    MISSION    DU    POÈTE    DANS    LA    POÉSIE    LATINE      143 

{dont  parlent  Stace  et  Vacca)(l)  et  que  ce  choix,  assez  rare  à 
cette  date,  pourrait  être  une  utile  indication  s'il  nous  restait 
de  cette  œuvre  autre  chose  que  de  minimes  fragments.  C'est 
au  moins  l'indice  que  les  légendes  poétiques  l'intéressaient  et 
maints  autres  témoignages  peuvent  être  invoqués  pour  les  con- 
firmer :  est-ce  cet  amour  de  la  poésie  qui  lui  conquit  les  bonnes 
grâces  de  Néron  ou  son  alliance  avec  Sénèque  ?  On  ne  sait.  Tou- 
jours est-il  qu'on  le  voit  après  les  Neronia  de  60  réciter  enpublic(2) 
un  panégyrique  de  l'empereur,  son  rival  en  poésie,  mais  la  riva- 
lité entre  l'empereur  et  le  sujet  devait  dégénérer  en  jalousie,  la 
jalousie  en  haine  et  la  haine  conduire  le  poète  à  la  mort  :  un 
concours  public,  dont  Néron  sort  battu,  une  animosité  qui  se 
manifeste  par  des  actes  discourtois  et  des  répliques  sévères,  des 
brimades  qui  se  traduisent  par  une  interdiction  signifiée  à  Lu- 
cain  de  publier  ou  de  lire  des  poèmes  (3)  sont  les  trois  phases 
principales  du  conflit  qui  font  d'un  ami,  sans  doute  sincère,  de 
Néron,  l'un  de  ses  adversaires  déterminés.  On  s'est  plu  à  se  re- 
présenter le  jeune  Lucain  méditant  sa  vengeance  in  horiis  mar- 
moreis  (4)  et  voyant  dans  la  mort  de  l'empereur  l'unique  salut 
de  sa  gloire  condamnée  ;  on  sait  l'histoire  de  la  conspiration  de 
Pison  et  comment  y  fut  compromis  le  neveu  de  Sénèque  ;  on 
sait  les  accusations  portées  contre  sa  lâcheté,  la  tragique  mise 
en  scène  de  ses  derniers  moments  et  le  point  de  vue  de  Tacite 
sur  cette  fin  théâtrale  :  ce  sont  des  faits  dont  il  faut  tenir  compte 
pour  juger  la  Pharsale. 

On  remarquera  qu'en  aucun  endroit  de  la  Pharsale  ne  se  lit 
une  invocation  aux  Muses  (5)  :  ce  traditionnel  procédé  de  l'épopée 
n'est  point  ignoré  d'un  poète  qui  se  révèle  par  tant  de  passages 
nourri  de  rhétorique  ;  c'est  à  dessein  qu'il  les  ignore  et  je  veux 
voir  dans  cette  attitude  l'une  des  preuves  de  son  stoïcisme  et  de 
son  rationalisme.  Ni  les  Muses,  ni  Apollon,  ni  Bacchus  ne  le  peu- 
vent inspirer  (6)  ;  il  veut  composer  un  poème  romain  et  le  nu- 
men  Neronis  suffit  à  son  enthousiasme  (7).  Ce  rejet   d'une    in- 


(1)  Cet  Orp/ieus  est  signalé  par  Vacca  en  ces  termes:  ex  iempore  Orphea 
scriplum  in  experimenlum  aduersurn  complures  ediderat  poêlas  ;  cf.  Stace,  Sil- 
ves,  II,  7.  —  (2)  Cf.  Tacite,  Ann.,  XIV,  20,  21  ;  Suétone,  Néron,  XII  ;  Dion 
Gassius,  LXI,  21.  —  (3)  Cf.  Vies  de  Lucain  et  surtout  Tacite,  Ann.,  XV, 
49  ;  Dion  Cassius,  LXII,  29.  —  (4)  Juvénal,  VII,  79-80  :  contentas  fama 
iaccat  Lucnnus  in  horiis  marmoreis.  —  Cf.  note  de  J.  B.  Mayor,  ad  loc.  — 
(5)  Cf.  la  seule  allusion  de  IX,  983  ;  si  quid  Latiis  fas  est  promillere  Musis  ; 
l'allusion  de  VI,  353  est  tout  extérieure.  —  (6)  I.  63  sq.  —  (7)  I,  06  ;  tu  salis 
ad  uires  liomana  in  carmina  dandas. 


144  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

vocation  aux  Muses  est  donc  également  la  manifestation  d'une 
sorte  de  nationalisme  ou  de  patriotisme  littéraire,  qui  s'accom- 
mode fort  bien  avec  le  souci  de  flatter  l'empereur  et  de  respecter  la 
tradition  religieuse  qui  se  fortifie  sans  cesse  et  qui  consiste  à  trai- 
ter de  dieu  pendant  leur  vie  même  les  occupants  du  trône  impérial. 

C'est  donc  Néron  qui  l'inspire  ;  mais  c'est  aussi,  plus  maté- 
riellement, la  grandeur  de  Rome  et  la  suite  des  Césars,  qui  ont 
confirmé  la  grandeur  de  Rome  ;  c'est  enfin  une  haine  du  despo- 
tisme en  général,  un  grand  souffle  de  liberté,  une  aspiration  non 
dissimulée  à  un  régime  plus  libéral.  Et  l'exemple  de  Victor  Hugo, 
royaliste,  passant  dans  le  camp  adverse  après  l'interdiction  du 
Roi  s'amuse  paraît  s'imposer  ici  pour  expliquer  l'attitude  de  notre 
poète  latin  condamné  au  silence  par  l'arbitraire  impérial. 

Sans  nommer,  il  est  vrai,  les  poètes,  il  affirme,  par  deux  fois  (1), 
que  les  dieux  ne  révèlent  leurs  volontés  qu'à  des  privilégiés  : 
Caton  est  un  de  ces  personnages  qui  peuvent  être  dépositaires 
de  secrets  divins,  parce  qu'il  est  vertueux.  Or,  étant  donné  le 
point  de  vue  des  stoïciens,  à  savoir  qu'on  ne  saurait  être  orateur 
ou  poète  si  l'on  n'est  pas  homme  de  bien  (2),  il  est  aisé  de  conclure 
que  les  dieux,  confiant  la  vérité  aux  gens  vertueux,  la  confient 
nécessairement  aux  poètes. 

Voici  que  t'est  donnée  la  possibilité  de  parler  avec  Jupiter  :  interroge-le 
sur  les  destins  de  l'odieux  César;  fais-lui  dévoiler  le  sort  futur  de  la  patrie...  (3) 

Quand  Caton  répond,  c'est  deo  pleniis  (4)  qu'il  s'adresse  aux  con- 
sultants. 

Un  troisième  thème  apparaît  enfin  dans  la  Pharsale  :  celui  de 
l'immortalité  des  héros  qu'elle  chante  (5).  Orgueil  de  poète  ? 
Imitation  littéraire  ?  Croyance  philosophique  en  la  pérennité 
du  monde  ?  N'allons  pas  chercher  si  loin  :  cet  espoir  d'immor- 
talité est  la  secrète  et  commune  pensée  de  tous  les  écrivains  et 
si  l'expression  reçoit  parfois  dans  Lucain  l'atténuation  du  condi- 
tionnel, c'est  que  l'auteur  croit  à  la  nécessité  du  Fatum  et  qu'il 


{l)V,  139  sq.  ;  IX,  554  sq.  —  (2)  Cf.  les  textes  que  j'ai  groupés  dans  ma 
thèse,  Eîades  sur  QuinUlien,i,l,  p.  Q3S  et  l'article  de  J.  Mon-,  Poseidonios 
von  Rlwdos  iiber  Dichtung  und  Redekiinsi,  W.  S.,  XLV  (1936),  p.  47  sq.  — • 
(3)  IX,  557.  —  (4)  IX,  564  :  il  est  vrai  que  dans  sa  réponse  il  déclare  que  la 
divinité  réside  en  nous  lous  (cuncti)  et  semble  par  là  exclure  l'idée  d'une 
désignation  surnaturelle  ou  d'une  sorte  d'élection.  ■ —  (5)  I  447(^05 
quoque,  qui  fortes  animas  belloque  peremplas  laudibas  in  longwn  uates 
dimillilis  aeuum...)  :  cf.  VII  .207  sq.  ;  IX,  984  sq. 


NATURE    ET    MISSION    DU    POÈTE    DANS   LA   POÉSIE    LATINE      145 

atteste  ainsi  sa  soumission  à  la  destinée  et  son  ignorance  des 
lointaines  conjonctures. 

En  tout  cas,  en  aucun  endroit  de  cette  épopée,  Lucain  ne  paraît 
s'autoriser  de  ses  dons  poétiques  ou  de  sa  qualité  de  poète  pour 
oser  intervenir  dans  l'administration  de  l'Etat  :  sans  doute  s'en 
est-on  donné  à  cœur  joie  pour  découvrir,  notamment  dans  les 
discours  des  personnages,  des  allusions  au  gouvernement  im- 
périal, des  conseils  politiques,  des  résonances  révolutionnaires, 
mais  ces  prétendues  découvertes  retombent  dans  le  néant  si  l'on 
songe  que  ces  discours  sont  des  reconstitutions  psychologiques 
où  le  rôle  de  Lucain  est  de  retrouver  le  ton  et  la  vérité  de  l'ori- 
ginal. On  objectera  que  certains  accents  ne  trompent  pas  :  mais 
qui  ne  voit  qu'on  verse  immédiatement  dans  la  critique  subjec- 
tive à  laquelle  il  n'est  point  de  limites  ?  On  répliquera  que  le  choix 
du  sujet  est  un  indice  assez  clair  :  mais  n'est-il  pas  imprudent  de 
tirer  argument  d'une  œuvre  inachevée,  dans  laquelle,  au  sur- 
plus, fourmillent  les  contradictions  et  les  flottements  (1)  ?  Si, 
comme  il  est  probable,  Lucain  avait  l'intention  de  conduire  son 
épopée  jusqu'à  la  bataille  d'Actium,  la  Pharsale  n'aurait-elle 
point  été  une  sorte  d'hommage  au  pouvoir  impérial,  qui  a  rem- 
placé le  régime  des  dictatures  transitoires  et  violentes  et  les  hor- 
reurs des  guerres  civiles  par  une  forme  stable  de  gouvernement  (2)  ? 
Mais  laissons  là  les  ratiocinations  :  les  textes  sont  à  notre  portée 
et  l'on  n'y  découvre  aucune  marque  d'hostilité  à  Néron  ;  est-ce 
suffisant  pour  conclure  qu'il  n'est  point  visé  ? 

Soutiendra-t-on  qu'à  plusieurs  reprises  Lucain  semble  railler 
la  divinisation  des  empereurs  (3)  ?  Nous  reconnaissons  qu'il  n'est 
pas    toujours    respectueux  à  l'égard  de   ce  culte  relativement 


(1)  On  sait,  d'autre  part,  qu'elle  a  été  retouchée  et  corrigée  après  la 
mort  du  poète  :  la  plus  grande  prudence  s'impose  pour  discerner  les  véri- 
tables intentions  de  l'auteur.  —  (2)  C'est  ce  qui  me  paraît  ressortir,  quoi  qu'ori 
aitdit,  du  début  du  livre  :  I  cf.  notamment  les  vers  33  et  suiv.  :  «  Si  les  destins 
n'ont  pas  trouvé  une  autre  voie  pour  l'avènement  de  Néron,  si  c'est  à  ce  prix 
qu'il  i'aut  dresser  aux  dieux  des  trônes  éternels...  nous  ne  nous  plaignons 
plus...  la  récompense  nous  fait  aimer  des  crimes  et  des  forfaits  pareils.»  (Trad. 
A.  Bourgery).  —  (3)  VI,  809  ;  VII,  455  sq.  ;  VIII,  835,  859  sq.  ;  IX,  601  sq.  — 
Il  est  à  remarquer  toutefois  qu'il  parle  sans  raillerie  de  l'assomption  de  Néron 
parmi  les  astres  (I,  45  :  Te,  cum  slaHone  peracla  aslra  pdes  serus,  praelati 
régla  caeli  excipiei  gaudente  polo...)  et  que  ces  railleries  n'apparaissent  que 
dans  la  seconde  partie  du  poème,  c'est-à-dire  au  moment  où  César  est 
dépossédé  de  la  première  place  au  profit  de  Pompée,  apparemment  à  la  date 
où  Lucain,  brouillé  avec  Néron,  incline  vers  le  libéralisme  politique.  —  Et 
peut-être  les  variations  de  ce  que  l'on  pourrait  nommer  la  pensée  politique 
de  Lucain  —  à  vingt-six  ans  1  —  sont-elles  le  fruit  des  interventions  do 
ceux  qui  ont  publié  son  œuvre  posthume. 

10 


146  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

nouveau,  mais,  à  vrai  dire,  c'est  à  l'égard  de  toutes  les  divinités 
qu'il  est  irrespectueux  :  il  n'y  en  a  qu'une  qu'il  révère,  la  capri- 
cieuse Foriuna  et,  comme  le  fait  justement  remarquer  W.  E. 
Heitland  (1),  Foriuna  «  est  moins  une  divinité  positive  que  le 
substitut  négatif  d'une  divinité  ».  Et  s'il  s'agissait  de  diviniser 
quelqu'un,  c'est  Pompée  qu'il  irait  chercher  sur  le  rivage  d'E- 
g;^^te  pour  le  ramener  triomphalement  dans  Rome  (2). 

Il  n'est  pas  de  notre  sujet  de  rechercher  quel  est  le  héros  de  la 
Pharsale  (3),  César,  Pompée,  Caton,  le  sénat  ou  la  Fortune  ou 
Némésis,  mais  nous  pouvons  bien  affirmer,  après  avoir  fait  l'en- 
quête, que  les  résultats  attestent  beaucoup  de  flottement  dans 
la  pensée  de  Lucain  :  au  surplus,  on  Ta  déjà  dit,  un  poète  n'est 
pas  un  philosophe,  surtout  à  26  ans  et  s'il  s'est  cru  chargé  d'une 
mission  (car  enfin  Ton  n'entre  pas  dans  un  groupe  de  conjurés 
par  plaisir  d'esthète  ou  curiosité  de  psychologue),  la  Pharscle 
n'est  pas,  même  de  loin,  un  exposé  de  son  programme. 

(.4  suivre.) 


(1)  C.  E.  Haskins,  M,  Annaei  Lucani  Pharsalia...  with  an  introd.  by 
W.  E.  Heitland,  London,  1887  (George  Bell  and  Sons)  p.  li.  —  (2)  VIII, 
840  sq.  —  (3)  Cf.  en  dernier  lieu  H.  C.  Nutting,  The  hero  of  the  Pharsalia,  A. 
J.  Ph.,  LUI  (1932^,  p.  41  pour  qui  le  héros  est  Liberlas,  ce  qui  peut  évidem- 
ment se  soutenir  aussi. 


J 


L'Obsession  de  la  Vie 
dans  la  littérature  moderne 

par  Pierre  MOREAU, 

Doyen  de  la  Faculté  des  Lettres  de  Besançon. 


VII 

Les  nouveaux  païens. 

Les  Nouveaux  Païens  :  sous  ce  titre,  M.  Martin-Mamy  groupait, 
à  la  veille  de  la  guerre,  quelques  essais  consacrés  aux  poètes  et 
aux  prosateurs  qui  faisaient  revivre,  en  ce  temps  où  le  symbo- 
lisme épuisé  tentait  de  s'achever  en  classicisme,  ce  culte  païen 
de  la  vie  qui  se  confond  avec  celui  de  la  volupté.  En  vain  dix  ou 
quinze  ans  auparavant  la  grande  espérance  de  1'  «  Esprit  Nou- 
veau» avait  fait  courir,  à  travers  la  jeunesse,  un  souffle  mysti- 
que, un  besoin  religieux  et  moral,  qui  dérivait  vers  le  néo-chris- 
tianisme ou  vers  le  tolstoïsme  ;  en  vain  cette  figure  préraphaé- 
lite, Marie  Bashkirtseff,  était  passée,  morbide,  fiévreuse,  en  son 
attitude  de  «  Notre-Dame  des  sleepings  »  :  les  nouveaux  païens 
ressuscitaient  la  splendeur  de  la  chair,  de  cette  chair  mortifiée 
qui  se  rebellait.  Les  uns,  en  hommes  des  beaux  âges  de  la  Grèce  ; 
d'autres,  en  raffinés  de  la  Renaissance  ;  d'autres,  en  Alexandrins. 


En  hommes  des  beaux  âges  de  la  Grèce...  C'est  d'elle,  c'est 
d'eux  que  nous  venait  le  jeune  Athénien  loannis  Papadiaman- 
topoulos,  devenu  poète  français  sous  le  nom  de  Jean  Moréas, 
Déjà,  dans  son  pays  même,  il  s'était  trouvé  au  centre  d'un 
cénacle  poétique  qui  luttait  pour  la  cause  des  lettres  néo-grec- 
ques (1)  ;  il  y  rédigeait  en  français  un  éphémère  journal,  Po- 
il) Kerophilas,  Moréas  en  Grèce,  édition  du  Messager  d'Athènes,  1932. 


148  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

pillon  ;  il  lisait  les  poètes  de  la  Renaissance  française,  les  classi- 
ques français.  Son  père  avait  voulu  qu'il  achevât  ses  études  en 
Allemagne,  mais  il  n'avait  pu  s'y  résigner  longtemps  ;  c'est  à 
Paris  qu'il  les  poursuivra.  Eternel  étudiant,  qui  n'échappait 
aux  cafés  de  la  rive  gauche  que  pour  dire  ses  vers  au  Chat  Noir, 
bohème  excentrique  et  gentilhomme  exotique,  le  torse  cambré, 
le  monocle  provocant,  la  voix  fracassante  et  caillouteuse,  fleur 
à  la  boutonnière,  teint  brunâtre,  il  avait  en  lui  du  pallikare,  et 
aussi  quelque  air  du  Ruffian  orgueilleux  qu'il  décrit  dans  ses 
Cantilènes  : 

Dans  le  splendide  écrin  de  sa  bouche  écarlate 
De  ses  trente-deux  dents  l'émail  luisant  éclate... 
Et  sa  lèvre  est  pareille  au  bétail  égorgé. 

Et,  à  cette  lèvre  insolente  et  magnifique,  toujours  une  strophe 
de  Ronsard,  de  La  Fontaine,  de  Thibaut  de  Champagne  ;  tou- 
jours quelque  vers  de  son  poète  favori,  Jean  Moréas. 

Les  premiers  de  ces  vers  furent  pareils  à  tant  d'autres  qui  s'é- 
crivaient sur  les  traces  de  Baudelaire  et  dans  le  voisinage  de  Ver- 
laine. Ses  Syrtes  de  1884,  évocatrices  des  naufrages  et  des  enli- 
sements de  la  syrte  inhospitalière,  sont  de  ces  paysages  encore 
à  demi  parnassiens,  où  les  raffinés  du  temps  berçaient  volontiers 
leurs  «  luxures  d'artistes  »  et  leurs  langueurs.  L'antique  y  cédait 
la  place  d'honneur  à  d'archaïques  accessoires  du  Moyen  Age. 
Ainsi  encore  des  Cantilènes  de  1886,  qui  s'efforcent  d'être,  selon 
le  goût  commun  des  symbolistes,  une  musique  populaire,  une 
simple  et  naïve  complainte  au  rythme  fruste.  Baudelaire  encore, 
encore  Verlaine,  un  Moyen  Age  rêvé  de  fées,  de  dames,  de  gnomes, 
de  nains,  des  mots  rares  et  des  idées  obscures,  la  chanson  de  Vil- 
lon et  la  préciosité  surannée  du  Roman  de  la  Bose  s'assemblent 
en  un  symbolisme  compliqué.  Moréas  est  alors  le  coryphée  de  la 
jeune  école.  Il  en  a  lancé  le  manifeste  retentissant  dans  le  supplé- 
ment du  Figaro,  le  18  septembre  1886.  Et  pourtant  il  est  déjà 
tout  prêt  à  l'abandonner,  à  réagir  contre  elle.  Le  Figaro  du  14 
septembre  1891  publiera  un  nouveau  manifeste  d'un  nouveau 
Moréas,  du  Moréas  de  1'  «  école  romane.  » 

Sous  ce  nom,  il  entendait  la  poésie  plus  traditionnelle  que, 
cette  même  année,  il  tentait  d'instaurer  dans  le  Pèlerin  Pas- 
sionné. Son  pèlerinage,  il  l'accomplissait  à  travers  le  vieux 
langage  et  les  vieux  poètes,  dans  le  bocage  de  Ronsard,  dans 
le  jardin  de  Chénier.  Il  reprenait  l'œuvre  subtile  de  ces 
maîtres  qui  ont   allié  le  génie  français  et  les  leçons  de   la   Grèce. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         149 

Alliance  délicate,  par  laquelle  il  pense  nous  rendre  au  principe 
même  de  nos  lettres,  à  nos  plus  beaux  siècles,  au  onzième,  au 
douzième,  au  treizième,  à  celui  de  la  Pléiade,  à  celui  de  Racine 
et  de  La  Fontaine.  Etrange  et  généreux  éclectisme,  qui  convoque 
côte  à  côte  Guillaume  de  Machaut,  Villon,  Ronsard,  André 
Ghénier,  et  qui  les  confond  avec  nos  classiques.  Seuls,  le  roman- 
tisme et  sa  lignée  parnassienne  et  naturaliste  sont  proscrits  ;  le 
symbolisme  n'assume  plus  qu'un  rôle  effacé  de  transition  :  «  Il 
nous  faut  une  poésie  franche,  vigoureuse  et  neuve,  en  un  mot 
ramenée  à  la  pureté  et  à  la  dignité  de  son  ascendance.  » 
Hésitant  devant  tant  de  disparates,  Anatole  France  s'interroge 
sur  cette  ascendance  de  Moréas.  Revient-il  vraiment  à  la  Grèce, 
cet  «  Athénien  mignard  »,  ce  «  Ronsard  de  la  Pléiade  »,  à  la  fois 
décadent  et  archaïque,  élégant  et  pédant,  engagé  dans  une  per- 
pétuelle équivoque  où  se  fondent  le  goût  classique  et  le  mauvais 
goût  ?  Non  pas  :  il  imite  les  imitateurs  de  la  Grèce  ;  il  en  est  en- 
core au  pastiche  des  épigones  ;  les  dieux  antiques  ne  Jui  appa- 
raissent que  dans  la  forme  où  la  Renaissance  les  a  rêvés  et  fixés 
pour  l'imagination  française.  Tel  est  le  Moréas  des  Sylves,  celui 
d'Enone  au  clair  visage,  d'Eriphyle,  en  chemin  vers  V Antho- 
logie, mais  par  les  sentiers  du  Vendômois,  tout  fier  que  dans  sa 
poésie  composite 

Se  répondent  Pindare  et  Thibaut  et  Ronsard, 

moins  spontané  qu'eux  parce  qu'il  veut  leur  ressembler,  cher- 
chant dans  l'art  des  accords  qu'ils  ont  trouvés  dans  l'enthou- 
siasme. 

Peu  à  peu,  de  cet  alexandrinisme  un  classicisme  se  dégage.  De 
poèmes  en  poèmes,  des  maîtres  plus  sûrs  se  substituent  à  ces  ten- 
tations de  pastiche.  Il  est  des  pages  commencées  sur  le  mode  de 
Ronsard,  qui  s'achèvent  dans  l'ordonnance  noble  et  mesurée  du 
xvii^  siècle.  Par  degrés  le  vers  libre  disparaît  ;  le  Pèlerin  pas- 
sionné s'allège,  en  1893,  de  certaines  pièces  trop  symbolistes  ;  le 
règne  est  rétabli  de  la  grammaire  et  de  Malherbe...  On  le  devine- 
rait au  titre  seul  de  ces  Stances,  dont  paraissent  deux  livres 
en  1899,  et  quatre  autres  en  1901.  Enfin  le  vrai  classicisme, 
la  vraie  antiquité  sont  retrouvés,  dans  ces  quatrains  concis  à 
l'allure  gnomique,  qui  condensent  tant  de  vérités  générales  et 
d'éternels  lieux  communs.  Œuvre  si  sobre,  si  dépouillée,  si  fiè- 
rement libre  de  toute  surchage,  que  le  lecteur  distrait  en  accuse 
la  sécheresse,  et  n'y  discerne  pas  l'émotion  lyrique,  l'anecdote 


150  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

personnelle,  trahie  fugitivement  par  un  trait,  par  une  impres- 
sion. Ils  y  sont,  cependant,  ces  incidents  d'une  vie  individuelle, 
— •  griserie  d'une  averse  d'avril  qui  ravive  des  bonheurs  passés, 
frissons  confus  d'une  nuit  où  les  souvenirs  entrent  par  la  fenêtre 
ouverte  avec  les  bruits  de  la  nature,  —  mais  comme  dégagés  de 
leurs  circonstances  passagères,  réduits  à  la  vérité  humaine  qui 
est  leur  essence.  Dans  leur  nudité  primitive  et  pure,  les  grands 
thèmes  lyriques  résument  tout  le  paysage  réel  et  toute  l'exis- 
tence quotidienne.  Le  nuage  qui  passe  enseigne  au  poète  les  lois 
de  son  propre  cœur  ;  la  feuille  qui  tombe  lui  donne  un  conseil  ; 
la  rose  qui  se  fane  lui  rappelle  son  destin  ;  les  cyprès  qui  se  dres- 
sent sur  le  ciel  attique  lui  proposent  une  image  de  lui-même.  Il 
les  humanise  pour  mieux  s'accorder  avec  eux  ;  il  les  engage  en 
des  dialogues  sans  cesse  repris,  qui  sont  le  texte  de  ses  réflexions 
morales  et  de  ses  méditations.  La  mer,  la  lumière,  les  oliviers,  les 
temples  en  ruine,  le  Céphise,  le  Parnès,  l'Hymette,  compo- 
sent son  tableau  intérieur,  où  passe  une  brise  qui  est  peut-être 
le  souffle  de  Sophocle.  Thèmes  de  la  nature  classique,  auxquels 
s'entrelacent  les  thèmes  classiques  de  la  vie  ;  nostalgies  d'hori- 
zons perdus  qui  s'aggrave  de  la  nostalgie  des  heures  perdues. 
L'âge  vient,  la  jeunesse,  l'amour,  le  bonheur  s'éloignent  dans 
l'automne  ;  l'amertume  de  l'homme  et,  peut-être,  les  déceptions 
du  poète  arrachent  quelques  âpres  accents  à 

Une  corde  vouée  à  la  mélancolie. 

Ce  païen  ardent  n'attend  pas  de  consolation  religieuse.  Son  or- 
gueil sera  le  remède  de  ses  déceptions,  son  stoïcisme  celui  de  ses 
amertumes.  Apollon  est  son  refuge,  et  toute  la  sagesse  antique, 
conseillère  de  résignation,  modératrice,  ennemie  des  excès  de  la 
tristesse  comme  ceux  de  la  joie...  Au  terme  de  cette  destinée 
vouée  aux  muses,  l'élève  de  Ronsard  et  de  Chénier  garde  encore 
quelque  penchant  aux  imitations  savantes,  et  sa  grammaire  re- 
flète celles  des  langues  anciennes.  On  lui  a  même  fait  grief  d'a- 
voir poussé  l'hellénisme  en  français  jusqu'à  l'incorrection.  Mais 
pourquoi  ne  retenir  que  ces  emprunts  superficiels  ?  Pindare  et 
les  tragiques,  Virgile  et  Dante,  ses  «aïeux»,  ont  été  pour  lui  des 
maîtres  d'humanité  plus  encore  que  des  maîtres  d'art. 

Sa  tragédie  d'Iphigénie  qui  fut  un  suprême  hommage  à  Euri- 
pide, ses  œuvres  en  prose,  —  contes  de  la  vieille  France,  pages 
de  critique,  de  paysages  et  de  sentiments,  —  ne  démentiraient 
pas  cette  histoire  d'une  évolution  qui  reproduit,  à  sa  manière, 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         151 

l'évolution  de  notre  histoire.  On  l'a  observé,  en  effet  :  Moréas  a 
traversé  tour  à  tour  son  moyen  âge,  sa  Renaissance,  son  âge  clas- 
sique. Et,  dans  ces  trois  époques  nuancées,  il  a  gardé,  secrètement 
mais  non  pas  à  son  insu,  un  héritage  romantique.  Il  l'a  intégré 
à  son  classicisme  final,  réduisant  à  l'humaine  mesure  les  passions 
et  les  fièvres  de  son  siècle,  comme  il  y  ramenait  des  sentiments 
et  des  événements  personnels  (1). 

*  * 

Cette  recherche  d'une  vie  plus  belle,  que  le  Grec  poursuivait 
à  la  frontière  de  la  Grèce  et  de  la  Renaissance,  le  Français  Henri 
de  Régnier  en  fit  une  chasse  au  bonheur,  dans  un  paysage  assez 
semblable,  et  qui  porte  le  caractère  des  mêmes  époques  lumineu- 
ses, mais  où  règne  surtout  l'air  du  grand  siècle.  Pour  revenir  à 
ce  grand  siècle,  il  n'avait  qu'à  écouter  en  lui-même  ces  aïeux  du 
temps  du  Bon  Plaisir,  dont  il  évoquera  dans  ses  romans  la  fière 
silhouette  et  la  libre  grandeur.  Il  gardait  un  peu  de  leur  allure, 
ce  gentilhomme  aux  moustaches  hautaines  et  au  monocle  dédai- 
gneux. Leur  élégance  toute  française  ne  devait  pas  cesser  de  scin- 
tiller au  bout  de  sa  plume  et  à  la  fleur  de  son  esprit. 

Toutefois,  n'allons  pas  réduire  sa  poésie  si  nuancée  à  une  seule 
lignée,  ni  à  sa  seule  race  nordique  :  l'enfant  d'Honfleur,  le  collé- 
gien de  Stanislas  a  entendu  l'appel  des  pays  méditerranéens  ; 
il  dira  ce  mirage  de  sa  jeunese,  le  chant  de  la  sirène.  D'autres 
appels  l'invitent  sur  des  chemins  divers  :  tour  à  tour  le  Parnasse, 
le  Symbolisme,  puis  la  région  tempérée  de  l'art  classique.  Ses 
premiers  livres  gardent  l'accent  de  cette  poésie  sonore  et  des- 
criptive que  ses  aînés  avaient  aimée  ;  ceux  qui  s'annoncent,  dès 
1888,  avec  Episodes,  se  chargeront  d'images  plus  mystérieuses, 
de  fonds  plus  obscurs  :  ses  Poèmes  anciens  et  romanesques  de  1890 
oîi  déjà  la  vie  lui  apparaît  comme  une  route  parcourue,  dont  les 
étapes  se  figurent  en  scènes  symboliques  ;  Tel  qu'en  Songe,  où, 
du  fond  de  son  âme  surgit  le  monde  allégorique  qui  incarne  ses 
illusions  désenchantées  ;  Aréihuse,  le  chant  de  la  trentième  année, 
où  le  poète,  à  demi-résigné  à  l'âge  qui  vient,  dialogue  avec  son 
âme  ou  avec  son  amour  ;  les  Jeux  rustiques  et  divins,  guirlande 


(1)  Ernest  Raynaud,  Jean  Moréas  et  les  Stances,  Malfère,  19«9  ;  René 
Geor|,nn,  Jean  Moréas,  1930;  'R.  Niklaus,  Jean  Moréas,  Les  Presses  Univer- 
sitaires de  France.  —Pierre  Jourda,  L'Evolution  de  Moréas, Revut  des  Cour» 
et  Conférences,  15  juin  1935. 


152  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

de  poèmes  où  se  succèdent  les  odelettes  chantantes  et  les  «  ins- 
criptions »  votives  de  la  société  humaine,  les  évocations  my- 
tiques  ou  intimes,  dans  une  note  générale  de  tristesse  adoucie  : 
voici  l'heure  de  sa  vie  qui  laisse  échapper  la  jeunesse,  qui  sent 
le  prix  des  choses  éphémères  et  voudrait  en  vain  les  retenir  ; 
l'heure  des  derniers  souhaits  où  la  sérénité,  déjà,  succède  à  l'in- 
quiétude. Cette  sérénité  n'a-t-elle  pas,  depuis  1896,  un  visage  et  un 
nom  ?  Il  a  épousé  M^^^  de  Heredia:  mariage  de  poètes,  —  car 
M"^  de  Régnier  est  Gérard  d'Houville,  —  qui  promet  à  deux 
poésies  fraternelles  des  «  routes  amis  »  pour  cheminer  côte  à 
côte...  Dès  lors,  une  époque  nouvelle  s'ouvrira,  jalonnée  de  ro- 
mans délicatement  mélancoliques  ou  légèrement  libertins  ;  de 
poésies  d'anthologie  grecque  comme  les  Médailles  d'argile  ou 
d'évocations  françaises  comme  cette  Cité  des  Eaux  qui  dit  la 
gloire  abolie  de  Versailles  ;  de  vers  qui  semblent  se  jouer  aux 
frontières  des  Parnassiens  et  des  Symbolistes,  et  qui  allient 
leurs  qualités  contraires  selon  une  mesure  classique  :  La  San- 
dale ailée,  Le  Miroir  des  Heures.  Parfois,  le  prosateur  semble  le 
disputer  victorieusement  au  poète  :  un  conteur,  —  le  conteur 
qui  s'était  affirmé,  dès  1897,  dans  la  Canne  de  jade,  et  qui  par  de- 
grés, —  de  La  double  maîtresse  au  Passé  vivant,  —  s'émancipe 
de  la  tutelle  du  poète,  pour  goûter  à  sa  guise  ses  plaisirs 
d'observateur  ironique  et  tendre  ;  et  aussi  un  élève  capricieux 
de  Molière,  qui  écrit  Les  Scrupules  de  Sganarelle  en  marge  de 
Don  Juan.  Pourtant,  le  poète  prend  sa  revanche  :  la  flamme  n'est 
pas  morte,  elle  se  ravive  dans  Vestigia  flammae  en  1921,  dans 
Flanima  tenax,  enl928  ;  rayon  de  l'hiver  après  celui  del'automne, 
de  la  sagesse  finale  après  celui  de  l'acceptation  hésitante. 

Peut-être  trahirait-on  le  véritable  Henri  de  Régnier,  si  l'on 
faisait  de  son  évolution  une  marche  continue,  qui  irait  des  Parnas- 
siens aux  classiques,  en  traversant  le  Symbolisme.  Sa  poésie  allie 
en  elle-même,  à  chacun  de  ses  moments,  toutes  les  nuances  du 
prisme.  Elle  a  fait,  du  premier  recueil  au  dernier,  leur  part  iné- 
gale mais  subtile  à  chacun  de  ses  maîtres  et  à  chacune  de  ses  ten- 
tations. Le  Parnassien  s'y  profile  toujours  auprès  du  Symbo- 
liste ;  et  le  classique,  qui  les  réconcilie,  hérite  de  leurs  dons  as- 
souplis. 

Vous  retrouverez  l'ami  de  Leconte  de  Lisle,  de  Heredia,  de 
Sully-Prudhomme,  jusque  dans  Le  Miroir  des  Heures  ;  vous  re- 
connaîtrez leurs  «  stèles  »  et  leurs  ciselures  au  long  de  toute  son 
œuvre  ;  même  sentiment  idolâtre  des  formes  d'art  ;  et  aussi  ce 
même  génie  de  transposition  d'art,  qui  sculptait  naguère  Les 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         153 

Trophées,  et  qui,  maintenant,  modèle  les  Médailles  d'Argile. 
Le  Vase,  dans  les  Jeux  rustiques  et  divins,  nous  fait  assister  à  cette 
joie  créatrice,  qui  jaillit  aussi  bien  du  vers  du  poète  que  du  mar- 
bre et  du  ciseau.  Les  dieux  antiques,  les  nymphes,  les  faunes, 
les  centaures,  composent  le  monde  fabuleux  de  cet  artiste  païen. 
Sur  le  berceau  de  son  fils,  il  invoque,  comme  alliées  et  protec- 
trices, les  ombres  amies  de  ce  lointain  passé.  Il  accorde  à  leur 
beauté  harmonieuse,  plastique  et  matérielle  ses  propres  sentiments, 
son  appel  de  l'amour, son  attente  de  la  mort.  Il  divinise  la  vie  et 
la  nature,  s'unit  à  elles,  se  fond  en  elles,  panthéiste  et  dionysia- 
que, —  et  pourtant  apollinien  toujours.  Chacune  des  choses  sa- 
voureuses ou  tristes  de  l'univers  a  une  voix  ou  un  sourire  pour 
lui,  de  la  fontaine  qui  pleure  aux  pins  qui  chantent,  à  la  pêche 
qui  gonfle  sa  gorge.  Sa  mélancolie  de  quitter  ces  doux  amis  et 
leurs  inépuisables  voluptés,  c'est  toute  la  tragédie  de  son  âme  qui 
se  sent  vieillir.  Pour  les  embrasser  d'une  plus  enveloppante 
étreinte,  le  Parnassien  acquiert  des  sens  de  Symboliste. 

Henri  de  Régnier  symboliste,  —  c'est  l'ami  et  le  disciple  de 
Mallarmé,  le  joueur  de  flûte  qui  semble  répéter  sans  relâche  les 
motifs  ténus  de  V  Après-midi  d'un  Faune.  Il  a  connu  les  sorti- 
lèges delà  musique.  Même  parmi  les  images  visuelles,  il  a  aimé 
surtout  les  évocations  presque  immatérielles,  depâleur,  de  faiblesse 
languissante,  de  beauté  idéale,  les  formes  fluides,  —  étangs  ou 
fontaines,  —  les  nuances  indécises,  —  automnes  ou  crépuscules, 
—  les  miroitements,  les  reflets.  Tout  est  reflet  dans  sa  poésie.  Un 
balancement  perpétuel,  un  contraste  à  peine  indiqué,  fait  de 
chaque  mot  le  reflet  d'un  autre  mot,  de  chaque  hémistiche  le 
double  équivoque  d'un  autre  hémistiche.  A  chaque  objet  de  ses 
paysages  se  joint  un  fantôme  inversé,  plus  vague  que  lui  et  plus 
sombre,  qui  est  lui  encore  et  qui  n'est  pas  lui.  Toutes  ses  idées 
s'offrent  en  diptyques,  l'ombre  auprès  de  l'aurore,  les  sanglots 
accompagnant  les  rires,  l'Automne  dans  le  prolongement  de 
l'Eté,  les  regrets  sur  la  trace  des  désirs,  les  faunes  dans  l'ombre 
des  nymphes,  le  visage  de  la  réalité  en  face  de  celui  du  miroir  : 

Tout  est  double,  et  toi-même  es  vivant  et  fantôme. 

Les  sens  eux-mêmes  semblent  se  mirer  l'un  dans  l'autre,  et  ce 
qui  était  «  correspondances  «  chez  Baudelaire  devient  reflets  chez 
Henri  de  Régnier:  «  l'ombre  d'un  bruit  )>,« l'ombre  d'une  voix», 
«  l'écho  d'un  visage  »,  —  de  toutes  ces  expressions  ambiguës  se 
dégage  le  même  jeu  de  lumières  échangées,  et  l'on  est  comme  dans 


l54  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

un  monde  où  nulle  image  ne  se  suffit  à  elle-même,  où  chacune  a 
une  sœur  dans  l'empire  des  sons  ou  des  parfums.  De  même,  et 
par  un  semblable  échange,  le  monde  intérieur  se  transcrit  en 
paysages  ;  des  choses  sortent  je  ne  sais  quelles  âmes,  des  âmes  je 
je  ne  sais  quels  décors  allégoriques.  Il  est  telle  page  de  Henri  de 
Régnier  où  l'on  croit  retrouver  les  songes  du  Roman  de  la  Rose, 
avec  leurs  achitectures  qui  sont  des  pensées  figurées,  avec  leur 
bestiaire  qui  incarne  les  instincts  et  les  passions.  La  légende  cel- 
tique, —  magiciens,  princesses,  chevaliers,  fantastiques  licornes, 
—  la  mythologie  païenne,  adressent  au  poète  leurs  récits  tra- 
giques ou  gracieux  pour  qu'il  en  fasse  le  reflet  de  son  moi.  L'Hy- 
dre, le  Satyre  équivoque,  le  Centaure  cabré,  les  Heures,  filles  du 
Temps,  ont  des  visages  qu'il  reconnaît,  parce  qu'il  les  porte  en 
lui-même.  Et,  par  un  miracle  réciproque,  son  bonheur,  sa  tris- 
tesse, sa  joie,  deviennent  des  créatures  vivantes,  des  êtres  my- 
thiques, qu'il  désigne  comme  des  personnes,  le  Bonheur,  la  Tris- 
tesse, la  Joie,  qu'il  voit  marcher  devant  lui,  le  regarder  en  pleu- 
rant, lui  sourire  :  peuple  d'allégories  transparentes,  auquel  s'a- 
joutent les  Saisons,  et  la  Rêverie,  et  le  Songe,  innombrable  mi- 
rage, où  s'entrecroisent  des  visions  diverses  qui  se  confondent  ou 
se  contredisent,  sur  l'écran  de  son  âme  toujours  mobile. 

Pourtant,  il  s'efforça,  plus  volontairement  de  jour  en  jour,  de 
fixer  cette  âme.  Il  voulut  discipliner  son  caprice.  Il  était  allé  du 
vers  parnassien  au  vers  libre,  dont  les  inégales  brisures  s'accor- 
dent aux  mouvements  de  la  sensibilité,  et  les  assonances  à  son 
imprécision  fugitive  ;  il  voulut  revenir  du  vers  libre  à  un  vers 
classique.  Les  maîtres  du  passé  le  rappelèrent  à  eux  :  Ronsard 
peut-être,  auprès  de  qui  il  avait  chanté  ses  odelettes  ;  André 
Ghénier,  dont  les  églogues  font  songer  à  des  jeux  rustiques  et  di- 
vins ;  Racine.  Une  évolution  générale,  qu'illustraient  aussi 
Charles  Guérin,  Albert  Samain  ou  les  amis  de  Moréas,  le  rame- 
nait à  cette  simplicité  que  l'on  voudrait  appeler  «  lakiste  »  si  elle 
n'était  grecque,  et  même,  parfois,  alexandrine.  Une  maison  calme, 
une  table  chargée  de  fruits,  un  verger,  l'horizon  limité  que  l'on 
voit  d'une  villa,  s'accordent  aux  conseils  de  sagesse  modérée  que 
lui  inspire  l'expérience.  Et  parfois,  des  sentences  gnomiques 
semblent  faire  écho  aux  Stances  de  Moréas  (1)... 

(1)  Georges  Girard,  Essai  de  bibliographie  de  l'œuvre  de  M.  Henri  de  Ré- 
gnier (Bulletin  de  la  Maison  du  Livre)  ;  H.  Berton,  Henri  de  Régnier,  le  Poêle 
et  le  Romancier,  Grasset,  1910  ;  Robert  Honnert,  Henri  de  Régnier,  son  œuvre, 
Noiiv  II'  Riviu-  Critiqnr,  1923  ;  A.  Orliac,  Henri  de  Régnier  et  le  Message  du 
héros.  Mercure  de  France,  15  mai  1938.  —  V.  aussi  Albert  Sorel,  Le  Poète  et 
le  Romancier  chez  Henri  de  Régnier,  La  Renaissance  Lutine,  15  juin  1904. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         155 


Le  génie  païen  et  son  culte  de  la  vie  se  glissent  et  se  déguisent 
sous  vingt  formes  à  travers  les  héritiers  directs  ou  indirects  du 
Parnasse.  On  les  trouve  chez  Catulle  Mendès  ;  on  les  reconnaî- 
trait chez  Jean  Lorrain,  le  romancier  et  le  journaliste  paré,  par- 
fumé, blasé,  curieux  de  toutes  les  nouveautés,  las  de  toutes  :  le 
poète  de  L'Ombre  ardente,  quand  il  se  dépouille  des  artifices  des 
Goncourt  et  de  l'excentricité  fangeuse  d'un  Restif  de  la  Bre- 
tonne, rejoint  l'univers  mythique  d'Hylas  et  des  Nymphes  ;  son 
imagination  épuisée  se  retrempe  dans  «  le  sang  des  dieux  ». 

Pimentée  d'ironie,  cette  religion  d'homme  de  la  Renaissance 
est  celle  d'un  Anatole  France.  On  la  retrouve  dans  les  romans  de 
cape  et  d'épée  d'un  Maurice  Maindron,  comme  dans  ses  récits 
de  voyages  ;  elle  est  toute  la  libre  morale  de  cette  société  du 
xvi^  ou  du  xviii^  siècle  qu'il  se  plaît  à  évoquer,  dans  un  clique- 
tis d'aventures  et  de  galanteries.  Son  Blancador  l' Avantageux, 
libre,  jeune  et  beau,  avide  de  richesse  et  d'amour,  est  un  de  ces 
«  Raffinés  »  dont  Mérimée,  dans  sa  Chronique  du  règne  de  Char- 
les IX,  avait  décrit  la  vie  brillante  et  le  cynisme  élégant.  Il  veut 
conquérir  la  fortune  comme  une  femme,  en  compagnon  avisé  qui 
ne  connaît  guère  de  cruelles.  Tout  ce  qui  brille,  tout  ce  qui  ca- 
resse la  vue  ou  l'odorat,  exalte  ce  galant  ami  du  luxe  :  le  velours 
la  soie  et  le  lampas,  l'argent  et  l'or,  les  parfums,  —  musc  ou  ben- 
join, —  l'émeuvent  ;  les  belles  architectures  lui  sont  une  fête. 
L'amour  même  est  pour  lui  une  forme  de  ce  luxe  convoité  ;  et, 
dans  les  femmes  qui  passent  dans  sa  vie,  il  voit  les  Vénus  et  les 
Junon  qui  composent  l'Olympe  de  cour  de  la  Renaissance.  Avec 
lui,  les  vices  «  fin  de  siècle  »  prennent  une  couleur  d'archaïsme, 
un  travesti  de  tableau  d'histoire  ;  mais  ils  restent  ceux  du  temps 
de  Bel- Ami. 

De  cet  âge  de  serre  chaude,  le  plus  parfait  Alexandrin  fut 
Pierre  Louis,  —  qui  donna  à  son  nom  une  orthographe  plus  con- 
forme à  ses  goûts  d'esthète  :  Pierre  Louys.  Comme  son  camarade 
de  l'Ecole  Alsacienne,  André  Gide,  il  mit,  à  s'affranchir  de  la  rè- 
gle protestante  sous  laquelle  il  avait  grandi,  un  provocant  achar- 
nement. Gide  nous  le  montre,  enfant  encore,  dans  sa  veste  à  pe- 
tits carreaux  noirs  et  blancs  aux  manches  trop  courtes,  un  peu 
dégingandé  comme  un  enfant  grandi  trop  vite,  flexible  et  délicat, 
mais  batailleur  et  cachant  son  beau  front  sous  le  désordre  rebelle 


156  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

de  ses  cheveux  (1).  Une  flamme  brûle  cet  écolier  précoce  :  le 
culte  de  Hugo,  dont  il  disait  à  dix-huit  ans,  dans  ce  Journal 
Intime  qu'on  a  publié  après  sa  mort,  la  souveraine  domination. 
Et  aussi  l'ambition  de  la  beauté  parnassienne  ;  le  prestige  de 
Leconte  de  Lisle  dont  il  sculptera  en  vers  de  marbre,  la  stèle 
lumineuse  : 

...  Et  j'ai  rendu  leur  âme  et  leurs  vrais  noms  aux  dieux  1 

Baudelaire  tourmente  aussi  son  adolescence,  l'exemple  hau- 
tain de  Mallarmé.  La  petite  revue  de  La  Conque  qu'il  fonde  en 
1891,  et  où  il  publie  ses  vers  de  jeunesse  auprès  de  ceux  de  Henri 
de  Régnier,  d'André  Gide,  de  Paul  Valéry,  résonne  d'un  clair 
galop  de  Pégase  que  Heredia  pouvait  reconnaître,  ou  d'une  flûte 
de  boucoliaste  qui  prolonge  le  récitatif  subtil  de  L' Après-midi 
d'un  Faune.  C'est  la  double  note  parnassienne  et  symboliste  de 
son  premier  recueil  de  vers,  Astarté,  en  1891  ;  c'est  celle  des  cé- 
nacles qui  l'initient  à  Moréas  et  à  Verlaine. 

Ne  nous  y  trompons  pas,  en  effet  :  son  jeune  génie  est  mêlé, 
et  des  sources  contraires  se  confondent  dans  son  eau  qui  semble 
si  limpide.  Au  premier  regard,  c'est  un  pur  helléniste  que  ce  jeune 
lettré  de  vingt-trois  ans  qui  traduit  les  poésies  de  Méléagre,  qui 
publie  son  fragment  de  Chrysis,  qui  se  joue  à  travers  les  Scènes 
de  la  vie  des  courtisanes  de  Lucien  de  Samosate,  et  qui,  avec  un 
goût  de  mystification  digne  de  Mérimée,  invente  une  poétesse 
pamphylienne,  Bilitis,  pour  lui  attribuer  des  Chansons  d'un 
tour  d'Anthologie,  qui  sont  comme  le  prélude  et  la  prépara- 
tion de  sa  prochaine  Aphrodite.  Mais  Charles  Maurras  a  bien- 
tôt percé  à  jour,  sous  l'Hellène  savant,  l'Oriental  romantique  et 
trouble  qui  se  cache  :  de  son  Méléagre,  Pierre  Louys  a  voulu  faire, 
par  une  conjecture  d'histoire  aventureuse,  un  Syrien,  un  Sémite 
inavoué,  empruntant  à  sa  race  d'Asie  «  assez  de  grâce  et  de  volupté 
pour  donner  aux  Charités  d'Ionie  toute  la  langueur  orientale  »; 
et  son  imaginaire  Bilitis  était  «  fille  d'un  Grec  et  d'une  Phéni- 
cienne ».  De  même,  la  Chrysis  d' Aphrodite  ne  sera  pas  seulement 
une  fille  de  l'Alexandrie  ptoléméenne  ;  cette  courtisane,  qui  sem- 
ble sortie  des  Fleurs  du  Mal,  porte  en  elle  les  prestiges  mêlés 
de  cette  autre  Africaine  «  fin  de  siècle  »,  la  Salammbô  de  Flau- 
bert. 


(1)  André  Gide,  Si  le  grain  ne  meurt,  p.  219.  Cf.  p.  216. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         157 

Un  article  enthousiaste  de  Coppée,  dans  le  Journal  du  16  avril 
1896,  fit  la  soudaine  fortune  de  ce  roman.  Elle  s'attachera  désor- 
mais à  l'auteur  en  dépit  de  lui-même,  et  il  ne  s'en  affranchira 
jamais.  En  vain,  dans  La  Femme  el  le  Pantin  s' évade-t-i\  dans  une 
Espagne  de  Carmen,  —  de  la  Carmen  de  Mérimée,  et  plus  encore 
de  celle  de  Bizet,  —  etenferme-t-il,  dans  un  bref  récit  de  la  lignée 
de  Manon  Lescaut,  le  mystère  déconcertant  et  fuyant  de  la  Fem- 
me. En  vain,  dans  L'Homme  de  Pourpre,  exprime-t-il,  en  un  récit 
symbolique,  la  fanatique  cruauté  de  son  mysticisme  esthétique  ; 
et  c'est  en  vain  aussi  qu'il  ressuscite,  dans  Les  Aventures  du  roi 
Pausole,  le  roman  poétique  et  fantaisiste,  dont  les  héros  sont  pris 
dans  un  monde  d'utopie.  On  serappellera  toujoursl'auteur  d'A- 
phrodite ;  et  le  poète,  qui  renaît  en  lui  aux  approches  de  la  fin, 
restera  ignoré  et  obscur  dans  l'ombre  de  ce  succès  importun.  Ce 
poète  pourtant  chantait  la  vie  et  l'amour  ;  il  tentait  de  retenir 
l'une  et  l'autre  qui  lui  échappaient.  Il  évoquait,  dans  l'Apogée, 

L'esprit  pur  de  la  vie  en  fuite  avec  le  temps  ; 

il  se  révoltait,  dans  une  première  version  de  son  Pervigilium  mor- 
tis,  contre  les  forces  qui  le  détruisaient  : 

Non  !  Non  !  la  vie  encor  nous  exalte  en  sursaut  I... 

Mais  ces  appels  à  la  vie  n'étaient  plus  qu'un  cri  d'angoisse. 
Déjà  son  génie  s'était  comme  épuisé,  et  il  renonçait  à  achever 
son  dernier  roman,  le  plus  cher  de  tous,  sa  Psyché.  II  se  rejetait 
et  s'égarait  dans  des  recherches  désordonnées  d'histoire  littérai- 
re ;  et  l'on  ne  savait  s'il  continuait  ses  ironiques  mensonges  du 
temps  de  Bilitis,  ou  s'il  se  prenait  à  son  propre  piège.  Ceux  qui 
l'ont  vu  dans  ses  derniers  temps  nous  le  peignent  comme  une 
force  nerveuse  qui  a  abusé  d'elle-même,  et  qui  ne  se  survit  plus 
que  dans  le  feu  volontaire  d'un  regard  bleu  et  rayonnant.  Pâle, 
amaigri, sous  ses  cheveux  châtainsaux  reflets  roux,  il  est  encore  le 
révoltéimpatient  de  l'Ecole  Alsacienne;  mais,  dans  la  bataille  où  il 
s'est  jeté,  il  est  vaincu  pour  avoir  trop  voulu.  Du  moins,  dans  ses 
voyages  qui  sont  autant  d'évasions,  ou  dans  son  hôtel  de  la  rue 
Boulainvilliers,  parmi  les  livres  rares,  il  a  trouvé  une  sorte  de 
retraite  ombrageuse  qui  pouvait  ressembler  à  la  paix. 

On  hésite  d'abord  à  donner  son  juste  nom  à  la  flamme  cachée 
qui  l'avait  dévoré.  Naturisme  panthéiste,  avide  religion  des 
hamadryades  et  des  nymphes,  comme  d'autres,  depuis  le  Par- 


158  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

nasse,  ont  pu  en  rêver  avant  lui  ?  Sans  doute.  Goût  maladif  d'élé- 
gance, appétit  de  richesse  et  de  splendeur,  sensualité  ?  Sans  doute 
encore.  Il  s'épuise  à  heurter  du  front  la  morale,  à  ouvrir  le  mur 
des  codes  et  des  catéchismes,  pour  que  la  nudité  divinisée,  la 
liberté  déchaînée  des  mœurs,  les  vices  mêmes  et  toutes  les  cu- 
riosités du  désir  puissent  passer  en  triomphe.  Il  veut  croire  que 
la  vie  est  facile,  et  qu'il  suffit  de  rompre  les  habitudes  médiocres 
et  les  préjugés  oppressifs  de  la  vie  moderne.  Le  Démétrios  d'A- 
phrodiie  ou  le  roi  Pausole  établissent  des  codes  complaisants,  qui 
pourraient  servir  de  règle  à  quelque  Abbaye  de  Thélème.  Les 
moralistes  de  son  temps  s'offusquent,  dénoncent  ce  maître  cyni- 
que et  roué  de  libertinage  :  il  n'en  continue  qu'avec  plus  de  dé- 
sinvolture, et  leur  oppose,  dans  le  Mercure  de  France  de  1897,  un 
provocant  Plaidoyer  pour  la  liberté  morale.  Elle  est  maladive, 
assurément,  cette  obsession  qui  finit  par  être  une  monomanie 
délirante.  La  femme  l'attire,  comme  un  mystère  redoutable  et 
séduisant,  comme  un  animal  pervers,  dont  l'âme  obscure  a  d'é- 
tranges soubresauts.  Chrysis  d' Aphrodite  ou  Concha  de  La  Fem- 
me et  le  Pantin,  elles  sont  toutes  de  l'espèce  féline  des  chats,  dont 
les  yeux  phosphorescents  jamais  ne  trahiront  le  secret.  Elles  at- 
tisent et  déjouent  la  passion  ;  elles  se  font  un  jeu  cruel  de  plaire 
et  de  contredire,  d'appeler  et  de  refuser  ;  et  elles  déchirent  leur 
propre  vie  par  une  volupté  de  mensonge.  Ainsi  les  a  vues  ce  Pierre 
Louys,  qui  écrivait  déjà  dans  le  Journal  Intime  de  sa  jeunesse  : 
«  Toutes  mes  pensées  se  résument  en  deux  mots,  en  deux  espé- 
rances, en  deux  ambitions  :  les  femmes  et  le  génie  )>. 

Et  pourtant  la  vraie  flamme  qui  monte  sur  son  autel,  c'est  le 
génie  plus  que  l'amour.  Sa  curiosité  passionnée  va  moins  aux 
sens  qu'à  la  beauté.  11  demande  aux  formes  l'idée  d'une  perfec- 
tion, que  leurs  proportions,  leur  équilibre,  la  juste  mesure  qui  les 
ordonne,  présentent  à  l'esprit  comme  aux  yeux.  L'intensité  de 
son  plaisir  est  dans  une  ligne  pure,  dans  une  couleur  délicate, 
dans  cet  éclair  de  beauté,  saisissable  aux  seuls  esthètes  et 
que  le  déclin  suit  aussitôt.  Il  stylise  la  vie  pour  en  tirer  cette 
grâce  décorative  qui,  dans  la  réalité  banale,  s'alourdit  de  trop 
de  vulgarité.  La  phrase  la  plus  chaude  et  la  plus  palpitante,  où 
vous  croyez  saisir  l'écho  d'une  expérience  ou  d'un  souvenir,  il 
l'a  établie  en  fait,  avec  un  artifice  attentif,  pour  que  ses  syllabes 
fussent  caressantes  et  pour  que  chaque  détail  participât  d'une  indé- 
finissable beauté.  Il  est  bien  de  la  race  inhumaine  de  son  Démé- 
trios, ou  de  son  Homme  de  pourpre,  le  peintre  Parrhasios,  qui  ne 
voient,  dans  le  cadavre  de  la  morte  ou  dans  les  contractions  du 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         159 

supplicié,  qu'un  modèle  de  beauté  ou  de  puissance  pour  leur  œu- 
vre d'art. 

Ce  fut  toute  l'histoire  de  Pierre  Louys,  que  cette  lutte  secrète 
du  culte  froid  de  l'art  et  de  tout  ce  bouillonnement  de  vie  sensuelle 
qu'il  eût  voulu  faire  passer  dans  son  art  lui-même.  Le  héros 
d'Aphrodite  représente,  dans  son  évolution,  ce  double  attrait  con- 
traire, qui  déchire  un  dilettante  passionné,  entre  l'école  de  l'art 
et  l'école  de  la  vie  ;  il  veut  rejoindre  celle-ci,  y  réapprendre  le 
frémissement,  l'émotion,  cette  douleur  et  cette  joie  qui  troublent 
la  beauté  formelle  ;  mais  celle-là  lui  impose  son  attitude,  son 
immobile  canon.  Alors,  il  se  cabre  :  un  spectacle  de  la  rue,  la  lu- 
mière colorant  les  maisons,  l'éblouissement  d'une  scène  vivante, 
lui  révèlent  que  l'art  est  pauvre  au  prix  de  cette  vie  mourante 
que  rien  ne  supplée  : 

Enthousiasmé  d'admiration,  Démétrios  vit  dans  ce  spectacle  un  symbole 
de  sa  nouvelle  existence.  Assez  longtemps  il  avait  vécu  dans  la  nuit  solitaire, 
dans  le  silence  et  dans  la  paix.  Assez  longtemps  il  avait  pris  pour  Jumière 
le  clair  de  lune,  et  pour  idéal  la  ligne  nonchalante  d'un  mouvement  trop  déli- 
cat. Son  œuvre  n'était  pas  virile.  Sur  la  peau  de  ses  statues  il  y  avait  un 
frisson  glacé...  Il  avait  senti  pour  la  première  fois  le  grand  souffle  de  la  vie 
enfler  sa  poitrine. 

Ce  grand  souffle  de  la  vie  l'emportera  :  c'est  lui  que  l'esthète 
finit  par  préférer  à  ses  contraintes  décevantes.  Certes,  il  déclara 
jusqu'à  la  fin  son  admiration  pour  son  ancien  ami  Paul  Valéry, 
qui  restait  fidèle  à  son  idéal  ;  mais  il  assista,  avec  une  complai- 
sance qui  n'était  peut-être  pas  sans  envie,  aux  revanches  de  la 
vie  sur  l'art.  Il  aimait  dans  son  cadet,  Claude  Farrère,  un  «  écri- 
vain moderne,  essentiellement  vivant,  taillé  en  athlète  »  ;  en  se 
faisant  le  parrain  littéraire  de  l'auteur  de  Fumées  d'Opium,  il 
consacrait  ce  culte  de  la  vie,  enfin  vainqueur  du  culte  de  l'art  (1). 

Entre  temps,  son  camarade  de  l'Ecole  Alsacienne  et  son  com- 
pagnon de  La  Conque,  André  Gide,  était  venu,  lui  aussi,  à  une 
conclusion  voisine,  par  un  chemin  plus  tortueux.  Il  avait  renoncé 
à  passer  par  «  la  porte  étroite  »,  que  son  protestantisme  originel 
lui  proposait  comme  accès  à  la  vie  ;  et  il  s'était  précipité  sur  les 
«  nourritures  terrestres  »  : 


(1)  Cf.  Ernest  Gaubert,  Pierre  Loin/s,  Sansot,  1904  ;  Remy  de  Gourmont, 
Le  livre  des  masques,  1898  ;  E.  Martin-Mamy,  Les  nouveaux  païens,  Sansot, 
1904  ;  Willamovitz-Moelendorf,  Pierre  Louys,  Gottingische  Gelehrte  Anzei- 
gen,  1896  ;  Cardinne-Petit,  En  écoutant  Pierre  Louys,  Les  Nouvelles  Litté- 
raires, 27  octobre-29  décembre  1934. 


160  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Tout  ce  que  j'ai  rencontré  de  rire  sur  les  lèvres,  j'ai  voulu  l'embrasser  ;  de 
sang  sur  les  joues,  de  larmes  dans  les  yeux,  j'ai  voulu  le  boire  ;  mordre  à  la 
pulpe  de  tous  les  fruits  que  vers  moi  penchèrent  des  branches.  A  chaque 
auberge  me  saluait  une  faim  ;  devant  chaque  source  m'attendait  une  soif...  ; 
et  j'aurais  voulu  d'autres  mots  pour  marquer  mes  autres  désirs  (  1  ). 

Et  le  protestant  évadé,  ivre  d'avoir  découvert  le  monde  de  la 
matière,  s'écriait  :  «  Nathanaël,  je  ne  crois  plus  au  péché  !  »  Il  se 
trompait  :  il  y  croyait  encore.  Il  lui  fallait  y  croire  pour  pouvoir 
le  commettre  (2). 


Il  ne  serait  pas  malaisé,  je  crois,  dénommer  les  philosophes  ou 
les  théoriciens   de  ce  nouveau  paganisme,   de  cette  dissociation 
nietzschéenne  des  notions  traditionnelles  de  la  morale.  Il  en  fut 
un  des  plus  subtils,  par  exemple,  ce  Marcel  Schwob,  universel  cu- 
rieux, qui  prit  un  plaisir  délicat  d'anarchiste  intellectuel  à  par- 
courir le  cycle  de  l'histoire,  des  langues  anciennes  et  modernes, 
de  l'astrologie,  des  sciences.  Au  hasard  de  ses  contes  lyriques  et 
irréels  des  Vies  Imaginaires,  ou  de  ses    dialogues  sur  l'amour, 
l'art  et  l'anarchie,  ou  de  son  Livre  de  Monelle,  il  dit  son  goût  de 
tout  ce  qui  brise  les  traditions  immobiles,    de  tout  ce  qui  anéan- 
tit en  lui-même  et  autour  de  lui  les  formes  anciennes,  de  l'éphé- 
mère qui  meurt  pour  d'autres  naissances.  Dans  la  course  où  les 
générations  se  transmettent  le  flambeau,  sa    devise  est  celle  de 
la  révolte  :  «  Souffle  sur  la  lampe  de  vie  que  le  coureur  te  tend. 
Car  toute  lampe  ancienne  est  fumeuse  »;il  s'est  dit  à  lui-même  : 
«  Regarde  toutes  choses  sous   l'aspect   du  moment  »  ;  et,  comme 
cet  aspect  de  son  moment  était  symboliste,  il  s'est  livré  au  sym- 
bolisme, mais  sans  s'y  asservir.   —    Et  il  fut  aussi  le  prêtre  de 
cette  chapelle  d'esthètes  païens  et  idolâtres,  ce  Remy  de  Gour- 
mont  qui  était  venu  à  Paris,  de  la  «  petite  ville  »  (c'est  sous  ce 
nom  qu'il  décrit  Coutances)  pour  se  mêler  à  la  vie  des  livres  et  de 
la  curiosité. 

A  partir  du  jour  où  un  article  sur  le  Joujou  Patriotisme,  paru 
dans  le  Mercure  de  France  en  1891,  lui  fit  perdre  sa  place  de  la 
Bibliothèque  Nationale,  Gourmont  ne  fut  plus  que  l'homme  de 
la  rive  gauche,  de  ce  quartier  de  la  rue  des  Saints-Pères  et  du  quai 
Malaquais,  qui  était  aussi  le  royaume  familier  d'Anatole  France. 


1)  André  Gide,  Les  nourritures  terrestres. 

2)  Cf.  Léon  Pierre-Quint,  André  Gide,  sa  vie,  son  œuvre,  Stock,  1932. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         161 

La  maladie  qui  le  défigura  lit  de  lui  un  reclus  de  l'esprit,  qui  s'en- 
ferma dans  un  bric-à-brac  savant  et  raffiné,  drapé  dans  sa  robe 
de  velours,  coiffé  d'une  sorte  de  bonnet  de  sorcier. 

Je  ne  sais  quel  air  de  sorcellerie,  du  reste,  et  je  ne  sais  quel  bric- 
à-brac  encombrent  son  œuvre,  qui  déborde  d'une  science  hété- 
roclite, où  le  Moyen  Age  des  théologiens  voisine  avec  celui  de 
l'occultisme,  sur  la  pente  voluptueuse  d'un  Chemin  de  velours,  où 
les  pages  de  critiques  sont  des  Promenades  littéraires,  oi^iles  figu- 
res de  son  temps  s'accrochent  dans  des  Livres  des  masques,  où 
les  «  réflexions  sur  la  vie  »,  s'égrènent  en  Epilogues,  où  le  Problème 
du  style  côtoie  le  jeu  des  idées.  Mais  c'est  parmi  celles-ci,  ses  chères 
idées,  qu'il  est  heureux.  II  leur  ménage  des  rencontres  imprévues. 
Surtout  il  les  affranchit  de  leurs  servitudes  mutuelles.  Ces  «  dis- 
sociations des  idées»,  —  dans  lesquelles  on  a  voulu  voir  une  forme 
esthétique  et  logique  de  ce  «  renversement  des  valeurs  »  tenté  par 
son  maître  Nietzsche,  —  dissolvent  toutes  les  vérités  humaines 
sur  lesquelles  se  fondent  nos  morales  et  nos  dogmes.  Plus  de  but 
ni  de  direction  dans  les  choses  de  ce  monde  :  l'œil  amusé  ou  in- 
différent du  contemplateur  désabusé  suit  sur  l'eau  les  ricochets 
du  galet  qui  est  l'image  de  la  vie,  sachant  bien  qu'après  huit  ou 
dix  bonds  gracieux,  son  destin  est  de  tomber  dans  l'abîme,  «  et 
avec  lui  tout  le  bien  et  tout  le  mal,  tous  les  faits  et  toutes  les  idées, 
toutes  les  choses  ».  Nietzsche  a  écrit  Par  delà  le  bien  et  le  mal  ;  lui, 
il  écrit,  à  sa  manière,  Par  delà  le  vrai  et  le  faux.  «  Par  delà  le  vrai 
et  le  faux,  il  y  a  l'utile  »  ;  il  y  a  aussi  le  sentiment  de  la  grandeur, 
la  fière  volonté  de  puissance  ;  il  y  a  surtout  la  volupté.  Gour- 
mont  s'est  composé,  en  une  liturgie  sacrilège,  où  le  mysticisme 
d'un  ami  de  Huysmans  se  marie  à  la  sensualité  d'un  auteur  ero- 
tique, d'un  spécialiste  du  rayon  secret  et  de  1'  «  Enfer  »  des  bi- 
bliothèques, toute  une  religion  esthétique,  qui  confond  la  beauté 
avec  les  jeux  du  plaisir  physique.  Il  s'est  fait  une  critique  de  vo- 
lupté (1). 

Critique  de  volupté,  comme  la  poésie  de  Henri  de  Régnier 
est  une  poésie  de  volupté,  comme  le  roman  de  Pierre  Louys  est 
un  roman  de  volupté.  Les  voix  peuvent  différer  d'accent  :  les 
unes  plus  sonores,  les  autres  plus  voilées,  elles  proclament  toutes 

(1)  Jean  de  Gourraont  et  Robert  Délie  Donne,  Bibliographie  des  œuvres 
de  Rerny  de  Gourmont,  Paris,  Leclerc,  1922  ;  Paul  Delior,  Ihmij  de  Goumionl 
el  son  œuvre.  Soc.  du  Mercure  de  France,  1909  ;  Pierre  de  Ouerlon,  Rcmy  de 
Gourmonl,  Sansot,  1903  ;  Bencze,  La  Doctrine  esthétique  de  Rcmy  de  Gour- 
mont, Toulouse,  1928  ;  Gabriel  ;Brunet,  Ombres  vivantes,  1937  ;  D'  Paul 
Voivenel,  Remy  de  Gourmont  vu  par  son  médecin,  édit.  du  siècle,  1924. 

11 


162  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

que  la  vie  est  désir,  et  qu'elle  s'épanouit  dans  la  joie  des  sens. 
Nuancé  de  mélancolie  dans  la  sagesse  des  Stances  ;  brillant 
des  dorures  du  grand  siècle  dans  Le  Bon  Plaisir  ;  impertinent  et 
persifleur  chez  Blancador  l'Avantageux  ;  compliqué  d'artifices 
et  d'orgueil  esthétique  chez  le  Démétrios  d'Aphrodite,  cet  hédo- 
nisme invite  l'Individu,  libéré  des  entraves  morales,  à  la  vie 
intense...  C'est  à  une  tout  autre  vie,  collective  et  chargée  d'espé- 
rances messianiques,  que  des  prophètes  d'Israël  convoquent  la 
même  génération  ;  et  cette  vie,  promise  au  peuple  élu,  ils  veu- 
lent l'ouvrir  aux  Gentils  réconciliés. 

{A  suivre.) 


i 


Ovide,  rhomme  et  le  poète 

par  P.  FARGUES, 

Professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  d'Aix- Marseille. 


VII 
Les  Métamorphoses  [suite  et  fin.) 

Les  Métamorphoses  ne  sont  pas  seulement  une  synthèse  de  la 
poésie  didactique  et  de  l'épopée.  Ovide  y  a  souvent  pris  le  ton 
de  la  tragédie  et  il  a  emprunté  bien  des  sujets  et  des  motifs  aux 
grands  Tragiques  athéniens.  Un  poème  formé  d'une  suite 
de  petits  drames  devait  forcément  refléter  leurs  ouvrages,  d'au- 
tant plus  qu'ils  renfermaient  un  grand  nombre  de  métamor- 
phoses légendaires. 

Ovide  ne  semble  pas  s'être  inspiré  des  pièces  d'Eschyle,  et 
il  est  très  difficile  de  préciser  ce  qu'il  doit  à  Sophocle,  si  l'on  met 
à  part  l'épisode  de  la  mort  d'Hercule,  qui  rappelle  sur  plusieurs 
points  les  Trachiniennes  (1). 

Par  contre,  il  a  souvent  mis  en  scène  des  héros  d'Euripide, 
car  il  appréciait  tout  particulièrement  le  pathétique  et  le  ton  ora- 
toire de  ce  poète.  Par  exemple,  dans  le  Chant  III,  il  suit  de  près 
les  Bacchantes,  lorsqu'il  raconte  l'histoire  de  Penthée  (2)  :  Dans 
les  Métamorphoses,  comme  chez  Euripide,  il  ne  suit  pas  les  sages 
conseils  de  Tirésias.  Il  s'indigne  de  voir  les  Thébains  rendre 
hommage  à  Bacchus,  et,  sur  le  Githéron,  il  essaie  de  surprendre 
le  secret  des  mystères  de  ce  dieu,  que  célèbrent  sa  mère  Agave 
et  ses  tantes.  Dès  qu'elles  l'aperçoivent,  ces  femmes,  en  proie  à 
un  aveugle  transport,  le  prennent  pour  une  bête  sauvage  ;  elles 
se  précipitent  sur  lui  et  déchirent  ses  membres  (3).  Chez  Ovide 
l'enchaînement  des  faits,  les  pensées  et  les  caractères  rappellent 
Euripide,  mais,  naturellement,  dans  un  récit  rapide,  il  doit 
'ésumer  ou  supprimer  plusieurs  scènes  de  son  modèle,  et  il  con- 
centre l'intérêt  sur  deux  parties  du  drame  qui  lui  paraissent 
îssentielles  :  le  discours  de  Penthée  et  le  récit  de  sa  mort.  Il  a 


(1)  Met.,  IX,    134-238. 

J2)  Met.,    III,    511-733. 

(3)  Sur  ces  rapprochements  voy.   Knaack,  Analecla  alexandrino-romana , 

56,  u.  80. 


164  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

d'ailleurs  imité  un  autre  auteur,  sans  doute  un  poète  alexandrin, 
lorsqu'il  a  raconté,  au  milieu  de  cet  épisode,  la  légende  des  ma- 
telots tyrrhéniens  métamorphosés  en  dauphins  par  Bacchus  (1). 

ligotons  aussi  qu'Ovide,  au  Livre  XIII,  lorsqu'il  évoque  les 
malheurs  d'Hécube,  suit  de  près  la  pièce  célèbre  qu'Euripide 
lui  avait  consacrée  (2).  Il  commence  par  résumer  le  prologue 
de  cette  tragédie.  Puis,  il  retrace  la  mort  de  Polyxène,  celle  de 
Polydore,  et  le  châtiment  que  la  veuve  de  Priam  inflige  au  cruel 
Polymestor.  Il  a  soin  de  développer  la  scène  qui  lui  semble  la 
plus  pathétique,  celle  où  Hécube  déplore  la  perte  de  sa  fdle. 
Gomme  dans  l'épisode  de  Penthée,  c'est  un  auteur  alexandrin 
qu'il  prend  pour  modèle,  quand  il  raconte  la  métamorphose 
d'Hécube. 

Mais  Ovide  ne  s'est  pas  contenté  d'emprunter  le  sujet  et  le 
plan  général  de  certains  récits  aux  poètes  tragiques  d'A- 
thènes. Il  a  aussi  fait  parler  ses  héros  plus  d'une  fois  comme 
ceux  de  la  tragédie  grecque.  Il  a  traduit  des  fragments  d'Euri- 
pide, par  exemple  certains  vers  d'Hécube,  et  ses  personnages 
analysent  souvent  leurs  sentiments  dans  des  monologues.  Leurs 
discours  expriment  fort  bien  les  passions  qui  les  agitent,  et  quel- 
quefois on  y  voit  s'afïronter  deux  sentiments  opposés,  qui  se 
partagent  leur  cœur.  D'ordinaire,  ils  réussissent  à  faire  naître 
la  terreur  et  la  pitié.  Tel  est  le  cas,  par  exemple,  de  l'admirable 
monologue  d'Hécube  devant  le  cadavre  de  Polyxène,  qui  vient 
d'être  sacrifiée  aux  mânes  d'Achille  (3).  On  y  trouve  sans  doute 
quelques  procédés  de  composition  et  de  style  qui  sentent  l'école, 
mais  Ovide  a  su  y  dépeindre  l'amour  maternel  d'une  façon  très 
dramatique  : 

Ma  fille,  douleur  suprême  de  ta  mère  (quelle  est,  en  effet,  celle  qu'il  me 
reste  à  connaître  ?),  ma  fille,  le  voilà  donc  étendue  sans  vie,  et  je  vois  ta 
poitrine,  où  est  ma  blessure.  Ainsi,  il  fallait  qu'une  mort  violente  m'enlevât 
tous  les  miens,  puisque  te  voilà  frappée  à  ton  tour.  Toi,  du  moins,  je  croyais 
qu'étant  femme  tu  échapperais  aux  atteintes  du  fer  :  toute  femme  que  tu 
étais,  tu  es  tombée  sous  le  fer.  Celui  qui  avait  tué  tant  de  tes  frères,  celui-là 
même  t'a  tuée  aussi,  le  fléau  de  Troie,  celui  qui  m'a  ravi  mes  enfants,  Achille. 
Lorsqu'il  succomba  sous  les  flèches  de  Paris  et  de  Phébus,  je  me  suis  dit  : 
Maintenant  enfin  Achille  n'est  plus  a  craindre.  Moi  pourtant  j'avais  encore  à 
le  craindre.  Alors  qu'il  est  enseveli,  sa  cendre  elle  aussi  s'acharne  contre 


(1)  Cette  légende  est  narrée  dans  l'Hymne  homérique  à  Bacchus.  Mais  les 
indications  géographiques  et  les  noms  de  plusieurs  matelots,  qu'on  trouve 
chez  Ovide  et  qui  ne  figurent  pas  dans  l'Hymne  homérique,  donnent  à  penser 
que  notre  auteur  a  suivi  un  modèle  alexandrin. 

(2j  Mel.,  XIII,  399-575. 

(3)  Met.,  XIII,  494  et  s. 


OVIDE,    l'homme    et    LE    POÈTE  165 

notre  famille  ;  du  fond  de  la  tombe  il  nous  fait  encore  sentir  son  hostilité. 
C'est  pour  le  petit-fils  d'Eaque  que  j'ai  été  féconde...  Après  tous  ceux  que 
j'ai  perdus,  toi  qui  seule  adoucissais  ma  douleur  maternelle,  tu  viens  d'être 
sacrifiée  comme  une  victime  expiatoire  sur  le  tombeau  de  notre  ennemi. 
C'est  une  ofîrande  aux  mânes  d'un  ennemi  que  j'ai  enfantée.  Pourquoi  faut-il 
que  mon  corps  de  fer  survive  plus  longtemps  ?  Pourquoi  m'attarder  davan- 
tage ?  Pour  quels  destins  me  conserves-tu,  ô  vieillesse  chargée  d'années  ?... 

En  vérité,  de  pareils  accents  nous  changent  heureusement 
des  métamorphoses  en  plantes  ou  en  oiseaux  que  retrace  si 
souvent  ce  poème.  Ovide  a  aimé  dépeindre  l'âme  féminine, 
et  il  égale  le  pathétique  d'Euripide,  quand  l'amour  ou  la  ten- 
dresse maternelle  déchire  le  cœur  de  ses  héroïnes.  On  retrouve 
l'auteur  de  Médée  dans  les  monologues  tragiques  des  Méiamor- 
phoses,  et  on  y  retrouve  aussi  l'ancien  élève  de  Porcius  Latro  et 
d'Arellius  Fuscus.  En  effet,  à  l'école  des  rhéteurs,  les  jeunes 
Romains  de  cette  époque  apprenaient  à  composer  des  sortes 
de  suasoriae  d'inspiration  mythologique,  qu'on  appelait  étho- 
pées.  Ils  devaient  faire  parler  les  héros  de  la  fable  dans  des  cir- 
constances dramatiques  de  leur  vie.  Par  exemple,  il  fallait  ana- 
lyser dans  un  discours  les  sentiments  qu'éprouve  Médée  avant 
de  tuer  ses  enfants,  ils  devaient  prêter  le  secours  de  leur  éloquence 
à  Niobé  déplorant  la  mort  de  ses  fils  et  de  ses  filles.  Quand  nous 
lisons  des  déclamations  de  ce  genre  dans  les  Méîamorphoses, 
nous  devons  donc  penser  qu'elles  ont  été  inspirées  à  Ovide 
à  la  fois  par  la   tragédie  grecque  et  par  son    éducation  oratoire. 

L'influence  de  la  rhétorique  est  particulièrement  sensible 
dans  les  deux  remarquables  plaidoyers  d'Ajax  et  d'Ulysse  qui 
se  lisent  au  Livre  XIII  (1).  Sans  doute,  quelques  auteurs  tragi- 
ques, tels  qu'Eschyle,  Théodecte,  Pacuvius  et  Accius,  avaient 
représenté  les  deux  héros  grecs  se  disputant  les  armes  d'Achille. 
Mais  les  écoles  de  déclamation  s'étaient  emparées  de  ce  su- 
jet. Nous  savons  par  exemple  que  Porcius  Latro  l'avait  traité 
devant  le  jeune  Ovide  et  que  le  poète  lui  a  emprunté  des  idées 
et  des  senîeniiae  (2),  notamment  le  motif  de  ces  deux  vers,  qui 
terminent  le  discours  d'Ajax  : 

Arma  uiri  forlis  médias  millaniiir  in  hoslis  ; 
inde  iubele  peli  et  referenkm  ornale  relalis  (3). 

La  multitude  des  figures  de  style,  la  richesse  de  l'argumenta- 
tion, les  nombreux  procédés  de  développement  qu'on  remarque 

(1)  Met.,  XIII,   1-.398. 

(2)  Sénèque  le  Père,  Controv.,  II,  2  (10),  8. 

(3)  Mel.,    XIII,  121-122. 


166  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

dans  ces  plaidoyers  donnent  à  penser  qu'ils  s'inspirent  avant 
tout  de  l'enseignement  des  rhéteurs.  Ils  ont  été  très  appréciés 
par  Sénèque  le  Père  et  Quintilien.  Ce  dernier  admirait  notam- 
ment le  début  du  discours  d'Ajax,  où  il  trouvait  l'application 
des  conseils  qu'il  donnait  à  ses  élèves  sur  les  sources  d'argu- 
ments. Assurément  les  contemporains  d'Ovide  se  croyaient 
dans  un  auditorium,  ou  même  au  forum  quand  ils  lisaient  la 
première  partie  du  livre  XIII,  et  ils  ne  songeaient  plus  aux  trans- 
formations fabuleuses  qui  sont  le  sujet  du  poème. 

La  description  des  changements  merveilleux  de  la  nature  et 
de  la  fable  n'occupe  donc  qu'une  partie  des  Métamorphoses. 
On  trouve  de  tout  dans  cet  ouvrage,  des  méditations  philoso- 
phiques, des  récits  d'aventures,  des  monologues  tragiques,  des 
délibérations  publiques,  et  surtout  on  peutylirede  belles  his- 
toires d'amour  dans  le  goût  des  poètes  alexandrins.  Ovide  y  a 
multiplié  les  fables  romanesques,  et  l'amour  sous  tous  ses  as- 
pects y  tient  une  place  considérable.  Ces  thèmes  erotiques  le 
ramènent  à  ses  premières  œuvres.  Même  dans  le  grand  poème 
où  il  voulait  rivaliser  avec  Lucrèce  et  Virgile,  il  est  toujours  le 
poète  de  la  galanterie.  II  imite  surtout  les  auteurs  d'élégies 
d'inspiration  impersonnelle  tels  que  Callimaque,  Philétas  et 
Hermesianax  et  il  emprunte  aussi  les  procédés  de  composition 
et  les  motifs  descriptifs  qui  caractérisent  l'école  alexandrine. 

Les  romans  que  retrace  rapidement  notre  auteur  ont  parfois 
un  dénouement  heureux.  Tels  sont  par  exemple  celui  d'Iphis 
et  d'Ianthé  (1),  ou  celui  de  Pygmalion  (2).  Ovide  raconte  avec 
beaucoup  de  grâce  l'aventure  de  ce  sculpteur  si  inflammable, 
amoureux  du  beau  corps  qu'il  vient  de  créer. 

Il  le  touche  pour  voir  si  c'est  ivoire  ou  chair, 
Et  ne  croit  déjà  plus  que  ce  soit  de  l'ivoire. 
Il  donne  des  baisers  et  croit  en  recevoir. 
Il  lui  parle,  il  la  tient,  il  la  palpe  des  doigts 
Légèrement,  craignant  de  la   ternir  peut-être. 
Il  la  caresse,  il  lui  apporte  des  présents, 
Des  coquilles,  des  cailloux  ronds,  des  oiselets, 
Des  fleurs  de  toutes  les  couleurs,  des  lys,  des  balles, 
De  l'ambre,  pour  ses  doigts  des  bagues,  des  colliers 
Pour  son  cou,  des  pendants  d'oreille,  des  sautoirs. 
Tout  lui  sied,  mais  sans  rien  elle  n'est  pas  moins  belle. 

(1)  Met.,  IX,  666-797.  Cet  épisode  s'inspire  des  Métamorphoses  de  Nicandre  ; 
cf.  Antoninus  Liberalis,  17. 

(2)  Met.,  X,  243-297.  On  ignore  la  source  de  ce  récit.  C'est  peut-être  l'ou- 
vrage en  prose,  intitulé  Les  Iles  de  Philostéphanos  de  Cyrène;  cf.  Ehwald, 
Jahresb.,  XXXI  (1882),  p.  165;  LXXX  (1894),  p.  37.  En  tout  cas  bien  des 
motifs  de  cette  narration  trahissent  une  origine  alexandrine. 


OVIDE,    l'homme    et    LE    POÈTE  167 

Pendant  les  fêtes  de  Vénus,  qu'on  célébrait  alors  à  Chy- 
pre, il  adresse  une  ardente  prière  à  la  déesse,  et,  de  retour  chez 
lui,  il  a  le  bonheur  de  voir  s'animer  sa  chère  statue. 

Se  couchant  sur  son  lit  il  lui  donne  un  baiser  : 
Elle  paraît  avoir  la  chaleur  de  la  vie. 
Il  l'embrasse  à  nouveau,  touche  encor  sa  poitrine  : 
L'ivoire  qu'il  toucha  s'amollit  sous  ses  doigts. 
Ainsi  la  cire  fond  aux  rayons  du  soleil. 
Et,  souple,  se  modèle  au  pouce  de  l'artiste... 
Sous  son  pouce  étonné  il  sent  saillir  des  veines. 
Il  rend  grâce  à  Vénus  en  phrases  éperdues  ; 
Sa  bouche  presse  enlhi  une  bouche  vivante. 
La  vierge  sent  aussi  ses  baisers  et  rougit. 
Et,  vers  le  Jour  ouvranL  des  prunelles  timides. 
Elle  voit  à  la  fois  le  ciel  et  son  amant  (1). 

Il  est  rare  qu'un  roman  d'amour  se  termine  aussi  bien  dans 
les  Métamorphoses.  Ovide  y  dépeint  d'habitude  des  passions 
malheureuses,  à  l'exemple  des  Alexandrins.  Il  n'a  pas  décrit 
longuement  les  souffrances  des  amantes  délaissées,  car  il  avait 
épuisé  ce  sujet  dans  les  Héroïdes.  Il  évoque  d'une  façon  très  ra- 
pide les  malheurs  d'Ariane  ou  de  Déjanire.  Par  contre,  il  traite 
souvent  le  thème  de  l'amour  rebuté. 

Certains  amoureux  sont  dédaignés  :  Tel  est  le  cas  de  Glaucus, 
qui  brûle  en  vain  pour  Scylla,  ou  d'Iphis  qui  ne  peut  fléchir  la 
cruelle  Anaxarète.  Ovide,  dans  ce  dernier  récit,  s'est  inspiré 
d'un  poème  d'Hermésianax  (2),  en  changeant  les  noms  des  per- 
sonnages. Un  jeune  homme,  malgré  l'obscurité  de  sa  naissance, 
soupire  pour  la  fille  du  roi  de  Salamine,  dans  l'île  de  Chypre. 
Après  avoir  tenté  vainement  d'attendrir  sa  belle,  il  se  tue.  Le 
jour  des  obsèques,  Anaxarète  monte  au  haut  de  son  palais  pour 
voir  passer  le  cortège  funèbre  :  elle  est  alors  changée  en  statue 
par  Vénus.  Ovide  a  modifié  sur  quelques  points  les  données  de 
cette  histoire  (3),  mais  le  monologue  pathétique  d'Iphis  et  le 
récit  de  ses  vaines  démarches  rappellent  souvent  les  motifs  et 
la  manière  des  poètes  erotiques  alexandrins. 

Les  jeunes  héros  des  Métamorphoses  sont  parfois  aussi 
insensibles  que  Scylla  ou  Anaxarète.  Témoins  Narcisse,  Her- 
maphrodite et  Picus,  qui  dédaignent  Echo,  Salmacis  et  Circé. 

(1)  Nous  empruntons  cette  traduction  en  vers  blancs  à  l'essai  de  M.  Emile 
Ripert,  sur  Ovide,  p.  130. 

(2)  Met.,  XIV,  698-758  ;  sur  le  modèle  que  suit  Ovide  cf.  Antoninus  Libe- 
ralis,  39,  et  Couat,  Ln  Poésie  alexandrine,  p.  84.  Le  héros  et  l'héroïne  de  cette 
histoire  s'appellent  Arceophon  et  Arsinoé  chez   Hermésianax. 

(3)  Le  jeune  amoureux  se  pend  au  lieu  de  se  laisser  mourir  de  faim.  D'autre 
part,  Anaxarète  ressent  un  peu  de  pitié  pour  lui  le  jour  de  ses  funérailles. 


168  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Rien  de  plus  gracieux  et  de  plus  passionné  que  l'aventure  de  la 
jolie  nymphe  Salmacis.  Le  poète  nous  la  décrit  d'abord  d'une 
façon  charmante. 

Elle  ne  prend  ni  javelot,  ni  carquois  aux  vives  couleurs  et  ne  mêle  pas  à 
ses  loisirs  les  durs  exercices  de  la  chasse,  mais  parfois  elle  baigne  dans  sa 
fontaine  son  beau  corps,  souvent  elle  démêle  ses  cheveux  avec  un  peigne  du 
Cytore,  et,  pour  savoir  ce  qui  lui  sied,  elle  consulte  les  eaux  d'un  regard. 
Tantôt,  enveloppée  d'un  voile  transparent,  elle  repose  sur  un  lit  de  feuilles 
ou  d'herbes  moelleuses,  tantôt  elle  cueille  des  fleurs.  Use  trouva  qu'elle  en 
cueillait  au  moment  même  où  elle  vit  Hermaphrodite.  Sitôt  qu'elle  le  vit, 
elle  voulut  qu'il  fût  à  elle.  Cependant,  avant  de  l'aborder,  malgré  toute  son 
impatience,  elle  ajuste  sa  parure,  jette  un  coup  d'œil  autour  d'elle  sur  ses 
voiles  et  compose  son  visage  :  elle  avait  tout  ce  qu'il  fallait  pour  qu'on  la 
trouvât  belle  (I). 

Cette  nymphe  aux  charmes  si  provocants  fait  ensuite  une  élé- 
gante déclaration  d'amour.  Ses  premières  paroles  rappellent 
l'exorde  insinuant  du  discours  célèbre  d'Ulysse  à  Nausicaa  : 

Enfant,  tu  es  bien  digne  d'être  pris  pour  un  dieu.  Situ  es  un  dieu,  tu  peux 
être  Cupidon.  Si  tu  es  un  mortel,  heureux  ceux  qui  t'ont  donné  le  jour  ! 
heureux  ton  frère,  heureuses  assurément  ta  sœur,  si  tu  enas  une,  et  la  nourrice 
qui  t'a  donné  le  sein  !  mais  beaucoup,  beaucoup  plus  heureuse  encore  que  tous 
les  autres  ta  fiancée,  celle  pour  qui  tu  daigneras  allumer  le  flambeau  de 
l'hymen  ! 

Et  puis,  elle  ajoute  ces  quelques  mots  très  audacieux  : 

Haec  iibi  siiie  aliqiia  esl,  mea  sil  furtiua  iiolupias, 
seu  nulla  esl,  ego  sim  Ihalamumque  ineamiis  eiindem. 

Sans  se  lasser,  la  nymphe  implore  des  baisers,  tels  au  moins 
qu'en  reçoit  une  sœur.  Déjà  elle  étend  les  mains  vers  le  cou  d'i- 
voire d'Hermaphrodite.  Mais  celui-ci  lui  parle  d'un  ton  rude 
et  menaçant.  Elle  doit  battre  en  retraite,  jusqu'au  moment  où 
le  bain  du  jeune  héros  l'encourage  à  faire  de  nouvelles  avances. 

La  passion  de  la  nymphe  Echo  pour  le  beau  Narcisse  a  aussi 
inspiré  à  Ovide  un  joli  épisode,  où  l'on  retrouve  souvent  l'es- 
prit et  la  grâce  un  peu  maniérée  de  la  poésie  alexandrine  (2). 

Oh  !  que  de  fois  elle  voulut  l'aborder  avec  des  paroles  caressantes  et  lui 
adresser  de  douces  prières  !  Sa  nature  s'y  oppose  et  ne  lui  permet  pas  de  faire 
des  avances  ;  mais  du  moins,  puisqu'elle  en  a  la  permission,  elle  est  prête  à 
guetter  des  sons  auxquels  elle  pourra  répondre  pardes  paroles.  Il  advint  que 
le  jeune  homme,  séparé  de  la  troupe  de  ses  fidèles  compagnons,  cria  :  «  Y 
a-t-il  quelqu'un  près  de  moi  ?»  —  «  Moi  »,  répondit  Echo.  Plein  de  stupeur, 
il  promène  de  tous  côtés  ses  regards  :  «  Viens  I  »  crie-t-il  à  pleine  voix  ;  à 
son  appel  elle  répond  par  un  appel.  Il  se  retourne,  et  ne  voyant  venir  per- 

(1)  Mel.,  IV,  308  et  s. 

(2)  Mel.,  III,  356-510. 


OVIDE,    l'homme    et    LE    POÈTE  169 

sonne  :  «  Pourquoi,  dit-il,  me  fuis-tu  ?  »  Il  recueille  autant  de  paroles  qu'il 
en  a  prononcé.  Il  insiste,  et,  abusé  par  la  voix  qui  semble  alterner  avec  la 
sienne  :  a  Ici  !  reprend-il,  réunissons-nous  !  »  Il  n'y  avait  pas  de  mot  auquel 
Echo  pîit  répondre  avec  plus  de  plaisir  :  «  Unissons-nous  !  répète-t-elle,  et, 
charmée  elle-même  de  ce  qu'elle  a  dit,  elle  sort  de  la  forêt  et  veut  jeter  ses 
bras  autour  du  cou  tant  espéré.  Narcisse  fuit,  et,  tout  en  fuyant  :  «  Retire 
ces  mains  qui  veulent  m'enlacer,  dit-il  ;  plutôt  mourir  que  de  m'abandonner 
à  toi  1  »  Elle  ne  répéta  que  ces  paroles  :  «  m'abandonner  à  toi  1  »  Dédaignée, 
elle  se  cache  dans  les  forêts  ;  elle  abrite  sous  la  feuillée  son  visage  accablé  de 
honte  et  depuis  lors  elle  vit  dans  des  antres  solitaires... 

Ovide  a  aussi  traité  plus  d'une  fois  un  autre  thème  erotique  : 
celui  de  l'amour  partagé,  que  vient  interrompre  une  fin  tragi- 
que. Il  l'a  traité  d'une  façon  touchante  dans  l'épisode  d'Ata- 
lante  et  de  Méléagre,  et  surtout  dans  la  charmante  histoire  de 
Céyx  et  d'Alcyone  (1).  L'aventure  de  ce  roi  d'une  petite  ville 
thessalienne,  qui  s'embarque  malgré  les  prières  de  sa  jeune  fem- 
me, pour  aller  consulter  l'oracle  de  Claros,  et  périt  dans  un  nau- 
frage, est  contée  avec  beaucoup  de  grâce  et  de  pathétique. 
D'après  Probus,  les  transformations  merveilleuses  qui  terminent 
cette  fable  étaient  racontées  par  Nicandre  (2).  Mais  le  long  épi- 
sode d'Ovide,  où  l'on  retrouve  plusieurs  motifs  de  l'élégie,  ne 
s'inspire  pas  seulement  d'un  recueil  de  Métamorphoses  ;  il  re- 
flète aussi  sans  doute  l'œuvre  d'un  autre  poète  alexandrin  (3).  Le 
thème  de  la  séparation  des  amants  est  traité  d'une  façon  émou- 
vante et  délicate,  lorsque  Alcyone  fait  part  de  ses  appréhen- 
sions à  Céyx  et  s'efforce  de  le  retenir  : 

Quelle  faute  ai-je  commise,  mon  bien-aimé,  pour  que  ton  cœur  ait  ainsi 
changé  ?  Qu'est  devenu  l'amour  que  tu  me  témoignais  jusqu'ici  ?  Mainte- 
nant tu  peux  donc  quitter  Alcyone  sans  t'inquiéter  de  son  sort  ?  Maintenant 
un  long  voyage  te  sourit  ?  Maintenant  je  te  suis  plus  chère,  quand  je  suis 
loin  de  toi  ?  Je  suppose  que  tu  prennes  la  route  de  terre  :  je  m'alTligerais 
de  ton  départ  sans  éprouver  de  crainte  et  mes  regrets  seraient  exempts 
d'alarmes.  Ce  qui  m'effraie,  c'est  la  mer,  c'est  l'affreuse  image  des  flots.  J'ai 
vu  naguère  sur  le  rivage  des  planches  brisées  et  bien  souvent  j'ai  lu  des  noms 
sur  des  tombes  qui  ne  recouvraient  aucun  corps  (4). 

Ovide  a  bien  dépeint  l'anxiété  d'Alcyone  au  moment  du  dé- 
part. Devant  le  vaisseau  prêt  à  appareiller,  elle  frémit,  comme 
si  elle  lisait  dans  l'avenir,  et  elle  serre  son  mari  entre  ses  bras. 
Puis,  quand  le  navire  s'éloigne,  elle  fixe  ses  yeux  humides  sur 


(1)  Met.,  VIII,  260-545  ;  XI,  410-750. 

(2)  Probus,  ad  Georg.,  I,  399. 

(3)  Comme  les  Métamorphoses  de  Nicandre  ne  comptaient  que  quatre 
livres,  on  a  lieu  de  croire  qu'il  n'avait  pas  raconté  cette  histoire  avec  la  même 
abondance  qu'Ovide. 

(4)  Mel.,  XI,  421  et  s. 


170  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Céyx,  debout  sur  la  poupe  recourbée,  qui  agitait  la  main  en 
signe  d'adieu.  Elle  suit  longtemps  du  regard,  aussi  longtemps 
qu'elle  le  peut,  la  nef  qui  s'enfuit,  et  regagne,  anxieuse,  sa  cou- 
che solitaire.  Mais  une  violente  tempête  s'élève  pendant  la  nuit 
et  Céyx  est  précipité  dans  les  flots. 

De  la  main  dont  il  tenait  le  sceptre  il  tient  une  épave...  Tandis  qu'il  flotte 
au  hasard,  il  a  à  la  bouche  le  nom  de  son  épouse  Alcyone.  C'est  à  elle  qu'il 
pense,  c'est  elle  qu'il  appelle.  Il  souhaite  qu'elle  puisse  voir  son  corps  rejeté 
par  la  mer  et  que  les  mains  de  sa  bien-aimée  ensevelisssent  sa  dépouille.  11 
flotte  toujours,  et,  chaque  fois  que  la  vague  lui  permet  d'ouvrir  la  bouche,  il 
prononce  le  nom  d'Alcyone  absente  ;  il  le  murmure  encore  sous  les  ondes  (1). 

Peu  de  temps  après,  il  apparaît  en  songe  à  son  épouse  et  lui 
apprend  qu'il  a  péri  dans  un  naufrage.  A  son  réveil,  elle  exhale 
des  plaintes  douloureuses  ;  elle  regrette  amèrement  que  Céyx 
ne  lui  ait  pas  permis  de  partir  avec  lui. 

Au  moins,  puisque  tu  allais  à  la  mort,  que  ne  m'as-tu  emmenée  avec  toi  ?... 
J'aurais  passé  avec  toi  tous  les  moments  de  ma  vie,  et  nous  n'aurions  pas  été 
séparés  dans  la  mort.  Maintenant  j'ai  péri,  quoique  absente  ;  je  suis  aussi, 
quoique  absente,  le  jouet  des  flots...  J'aurais  un  co^ur  plus  cruel  encore  que  la 
mer  elle-même,  si  je  m'efforçais  de  prolonger  ma  vie,  si  je  luttais  pour  sur- 
vivre à  une  si  grande  douleur..  Je  vais  aller  te  retrouver  ;  un  seul  tombeau 
nous  réunira,  sinon  dans  la  même  urne,  du  moins  dans  la  même  inscription  ; 
si  mes  ossements  ne  touchent  pas  les  tiens,  mon  nom  du  moins  touchera  ton 
nom  (2). 

Le  matin  venu,  elle  quitte  sa  demeure  et  se  rend  sur  le  rivage. 
Elle  aperçoit  bientôt  le  corps  de  son  mari,  qui,  poussé  par  les 
flots,  s'approche  de  la  côte.  Elle  ne  tarde  pas  à  le  reconnaître. 
Elle  s'élance  vers  lui,  désespérée.  Et  tout  à  coup  elle  bat  l'air 
léger  avec  des  aîles  qui  viennent  de  lui  naître.  Elle  efîleure,  oi- 
seau lamentable,  la  surface  des  flots,  en  poussant  un  cri  plain- 
tif. 

Quand  elle  eut  touché  lecorps  muetet  exsangue,  elle  entoura  de  ses  ailes 
récentes  les  membres  de  son  bien-aimé  et  lui  donna  vainement  avec  son  bec 
de  froids  baisers.  Céyx  l'avait-il  senti,  ou  bien  eut-il  seulement  l'air  de  soulever 
sa  tête,  qui  cédait  aux  mouvements  des  vagues  ?  On  se  le  demandait.  Mais 
certes  il  l'avait  bien  senti.  Enfin  les  dieux,  émus  de  compassion,  les  changent 
tous  deux  en  oiseaux  (3). 

Cet  épisode,  en  dépit  de  son  mètre  et  de  son  dénouement 
assez  étrange,  est  une  admirable  élégie.  Ovide  n'a  jamais  dépeint 

(1)  Jbid.,  560  et  s. 

(2)  Mel..  XI,  696  et  s. 

(3)  Mel.,  XI,  736  et  s. 


OVIDE,    l'homme    et    LE    POÈTE  171 

l'amour  d'une  façon  plus  touchante.  De  tels  vers  montrent  bien 
qu'il  sentait  la  beauté  de  la  tendresse  conjugale  et  qu'il  était 
plus  sensible  et  plus  profond  qu'on  ne  le  croit  d'ordinaire.  De 
même,  l'histoire  de  Pyrame  et  de  Thisbé  est  un  chef-d'œuvre 
de  pathétique  (1),  mais  il  n'y  a  pas  lieu  de  résumer  ici  une  fable 
si  connue,  que  l'art  d'Ovide  et  certains  ver?  trop  ingénieux  de 
Théophile  de  Viau  ont  rendue  célèbre. 

Notre  auteur  a  aussi  raconté  plus  d'une  fois  les  amours  inces- 
tueuses de  certains  héros  mythologiques  à  l'imitation  des  poètes 
alexandrins.  Il  décrit,  par  exemple,  la  passion  funeste  de  Byblis 
pour  son  frère  Caunus,  ou  celle  de  Myrrha  pour  son  père  (2). 
Ces  deux  sujets  avaient  été  traités  par  Nicandre  (3).  La  fable 
de  Byblis  avait  été  aussi  retracée  par  Apollonius  de  Rhodes  et 
Nicénète.  Enfin  Hermesianax,  dans  le  recueil  d'élégies  intitu- 
lé Leontium,  avait  narré  l'aventure  coupable  d'un  certain  Leu- 
cippe  et  de  sa  sœur,  et  il  est  probable  qu'Ovide  l'a  imité  dans  le 
long  monologue  de  Byblis,  qui  est  souvent  d'inspiration  élégia- 
que  (4).  Ovide  a  atténué  en  une  certaine  mesure  l'immoralité 
de  quelques  scènes  (5),  et  il  a  soin  de  réprouver  hautement  ces 
intrigues  (6).  Mais  il  a  eu  le  tort  de  développer  longuement, 
avec  beaucoup  trop  de  complaisance,  ces  fables  si  scabreuses, 
sans  doute  parce  qu'il  y  prenait  un  plaisir  qui  n'était  pas  très 
sain,  et  surtout  parce  qu'il  y  trouvait  des  situations  étranges 
et  paradoxales,  propices  aux  brillantes  antithèses  et  aux  ingé- 
nieuses sententiae  (7).  Par  contre,  il  a  montré  une  discrétion 
louable  en  faisant  allusion  brièvement  aux  sentiments  qu'exci- 
taient les  beaux  éphèbes  des  temps  mythologiques.  Tandis  que 
le  poète  alexandrin  Phanoclès  leur  avait  consacré  un  livre  d'élé- 
gies, il  suit  rarement,  et  d'une  façon  très  rapide,  ces  traditions 
quand  il  raconte  les  légendes  d'Orphée,  de  Ganyraède  et  d'Hya- 
cinthe (8). 

Ovide,  dans  les  Métamorphoses,  s'inspire  donc  souvent  de 
l'élégie  alexandrine.  Il  a  fait  aussi  des  tableaux,  d'inspiration 

m  Met.,  IV,  55-166. 

(2)  Met.,  IX,  447-665  ;  X,  300-502. 

(3)  Antoninus  Liberalis,  30  et  34. 

(4)  Cf.  Hermesianax,  180,  éd.  Bach. 

(5)  Par  exemple  la  mère  de  Byblis  n'est  pas  complice,  comme  celle  de 
Leucippe,  des  amours  criminelles  de  son  enfant. 

(6)  MeL,  IX,  454  ;  X,  300  et  s. 

(7)  Par  contre,  il  passe  rapidement  sur  les  incestes  de  Nyctimène  et  de 
Ménéphron  [MeL,  II,  589-595  ;  VII,  386). 

(8)  Met.,  X,  78-85  ;  X,  155-161  :  X,  162  et  s:  cf.  Phanoclès,  fragm.  1,  4,  2 
éd.  Bach. 


172  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

rustique  et  familière,  qui  relèvent  de  l'idylle.  L'épisode  de 
Polyphème  et  de  Galathée  emprunte  bien  des  motifs  à  Théo- 
crite  (1),  notamment  ses  descriptions  de  la  nature  et  de  la  vie 
champêtre. 

Il  y  a  une  fraîche  poésie  pastorale  dans  la  déclaration  d'amour 
du  Cyclope  : 

...J'ai  des  fruits  qui  font  plier  les  branches  sous  leur  poids  ;  j'ai  sur  les 
longs  rameaux  de  mes  vignes  des  raisins  semblables  à  de  l'or  et  j'en  ai  d'autres 
que  colore  la  pourpre  :  je  te  les  réserve  tous.  Toi-même,  de  tes  propres  mains, 
tu  cueilleras  des  fraises  fondantes,  nées  sous  les  ombrages  des  bois,  tu  cueille- 
ras en  automne  des  cornouilles  et  des  prunes...  Si  tu  me  prends  pour  époux, 
tu  ne  manqueras  ni  de  châtaignes,  ni  d'arbouses...  Tout  ce  troupeau  m'appar- 
tient et  je  possède  bien  d'autres  bêtes  qui  errent  dans  les  vallées,  qui  s'abri- 
tent dans  les  forêts  ou  que  je  garde  à  l'étable  dans  mes  grottes...  J'ai  des 
agneaux  enfermés  dans  de  chaudes  bergeries,  et  dans  d'autres  des  chevreaux 
du  même  âge.  J'ai  toujours  du  lait  blanc  comme  la  neige  :  j'en  conserve  une 
partie  pour  le  boire,  je  fais  durcir  le  reste  avec  de  la  présure.  De  moi  tu  ne 
recevras  pas  seulement  des  présents  ordinaires,  des  daims,  des  lièvres,  des 
chevreaux,  un  couple  de  colombes  ou  un  nid  enlevé  delà  cime  d'un  arbre.  J'ai 
trouvé  sur  le  sommet  d'une  montagne  deux  petits  d'une  ourse  velue,  deux 
jumeaux  qui  pourront  jouer  avec  toi,  si  semblables  l'un  à  l'autre  que  tu  au- 
rais de  la  peine  à  les  distinguer.  Je  les  ai  trouvés,  et  je  me  suis  dit  :  «  Je  les 
garderai  pour  ma  maîtresse  »  (2)... 

Ce  passage  rappelle  souvent  l'admirable  idylle  XI  de  Théo- 
crite.  Mais  Ovide,  dans  cet  épisode,  a  renforcé  le  comique,  con- 
forme aux  traditions  du  genre  bucolique,  qu'il  trouvait  chez 
ce  poète.  Alors  que  ce  dernier  faisait  dire  au  Cyclope  qu'après 
tout  il  n'était  pas  trop  laid,  le  Polyphème  d'Ovide  loue  sa 
beauté  d'une  façon  ridicule. 

Je  me  suis  vu  récemment  dans  le  reflet  d'un  eau  limpide  et  ma  figure  m'a 
plu.  Regarde  comme  je  suis  grand  ;  Jupiter,  dans  le  ciel,  n'a  pas  une  plus 
haute  taille...  Si  mon  corps  est  hérissé  de  poils  raides  et  touffus,  ne  crois  pas 
que  ce  soit  laid.  Il  est  laid  pour  un  arbre  de  n'avoir  pas  de  feuilles,  laid  pour 
un  cheval  de  n'avoir  point  de  crinière  qui  couvre  sa  brune  encolure  ;  rien  ne 
sied  aux  hommes  comme  une  barbe  et  des  poils  qui  se  dressent  sur  leur  corps. 
Je  n'ai  qu'un  œil  au  milieu  du  front,  mais  il  ressemble  à  un  grand  bouclier. 
Eh  quoi  ?  le  Soleil,  du  haut  du  ciel  immense,  n'embrasse-t-il  pas  l'univers 
du  regard  ?  le  Soleil  pourtant  n'a  qu'un  œil  (3). 

Ces  traits  comiques  un  peu  trop  appuyés  rapprochent  le  Cy- 
clope d'Ovide  de  celui  de  Philoxène  de  Cythère,  qui  était  fran- 
chement ridicule  (4).  Théocrite  avait  raillé  les  travers  de  ce  per- 


(1)  Jd.,  6  et  11  ;  Met,  XIII,  750-897. 

(2)  Met,  XIII,  812  et  s  ;  cf.  Théocrite,  XI,  34-46. 

(3)  Met.,  XIII,  840  et  s. 

(4)  Voy.  Legrand,  éd.  de  Théocrite,  Collection  des  Univ.  de  France,  p.  70. 


OVIDE,    l'homme    EÏ    le    POÈTE  173 

sonnage  avec  plus  de  discrétion.  Mais  Polyphème,  chez  Ovide, 
n'est  pas  seulement  un  amoureux  rustique  et  balourd,  comme 
dans  l'idylle  grecque  ;  il  ressemble  parfois  au  Cyclope  farouche 
et  sanguinaire  de  l'Odyssée  (1).  Notre  auteur  a  donc  essayé  de 
concilier  dans  ce  récit  la  tradition  homérique  et  celle  que  repré- 
sentent Philoxène  et  Théocrite  (2). 

L'épisode  de  Philémon  et  de  Baucis  est  la  plus  belle  idylle 
rustique  des  Métamorphoses  (3).  Il  est  inutile  d'étudier  ici  une 
narration  que  l'admirable  imitation  de  La  Fontaine  a  immorta- 
lisée chez  nous.  Disons  seulement  que  la  peinture  de  ce  vieux 
ménage  si  pauvre,  mais  si  accueillant,  est  une  des  descriptions 
les  plus  vivantes  d'Ovide.  Elle  unit  le  réalisme  et  la  poésie  avec 
beaucoup  de  grâce  et  de  bonhomie.  On  pense  généralement  que 
la  source  de  cette  histoire  est  l'ouvrage  intitulé  Lyciaca  de  l'his- 
torien Ménécrate  de  Xanthe.  Mais  beaucoup  de  détails  familiers 
de  ces  tableaux  domestiques  rappellent  ÏHécalé  de  Calli- 
maque  (4).  Thésée,  dans  ce  célèbre  épyllion,  reçoit  l'hospitalité 
très  cordiale  d'une  pauvre  femme  chargée  d'années,  alors  qu'il 
se  rend  à  Marathon,  pour  y  combattre  le  taureau  qui  dévastait 
cette  région.  Le  poète  grec  décrivait  fort  bien  le  modeste  repas 
que  cette  bonne  vieille  oiîrait  à  son  hôte,  avec  un  empressement 
et  une  activité  qui  démentaient  son  grand  âge.  Ovide  a  évoqué 
avec  beaucoup  de  charme  la  simplicité,  la  bonté  et  la  tendresse 
mutuelle  de  Philémon  et  de  Baucis.  Nulle  part  son  génie  n'est 
plus  aimable  et  plus  humain. 

Les  Métamorphoses,  comme  nous  avons  essayé  de  le  montrer, 
ont  donc  une  inspiration  très  variée  et  leurs  épisodes  relèvent 
de  plusieurs  genres.  Cet  ouvrage  embrasse  un  nombre  considé- 
rable de  légendes.  C'est  un  vaste  répertoire  de  fables  antiques, 
c'est,  pour  ainsi  dire,  la  Bible  du  paganisme  gréco-romain.  Sans 
doute  Ovide  n'a  pas  pénétré  le  sens  profond  des  fables  qu'il 
raconte.  Il  était  bien  loin  de  comprendre  avec  nos  historiens 
modernes  des  religions  que  ces  métamorphoses  mythologiques 
s'expliquent  en  partie  par  le  totémisme,  par  l'adoration  primi- 
tive de  certains  animaux.  Mais  il  a  fort  bien  rendu  la  beauté 
poétique  de  ces  histoires  étranges,  et  il  a  rajeuni  et    renouvelé 


(1)  Cf.  Mel.,  XIII,  874  et  s. 

(2)  Cette  combinaison  se  trouvait  peut-être  dans  un  cpyllion  de  Callimaque 
ou  dans  un  poème  d'Hermesianax  qui  évoquait  les  amours  de  Polyphème. 

(3)  Met.,  VIII,    620-724. 

(4)  Plusieurs  rencontres  textuelles  montrent  bien  qu'Ovide  a  imité  ce 
petit  poème. 


174  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

des  thènies  très  anciens,  à  l'aide  de  détails  familiers  et  de  traits 
réalistes  empruntés  à  la  vie  de  son  temps.  Les  poètes  alexandrins 
l'avaient  d'ailleurs  précédé  dans  cette  voie. 

Ces  familiarités  d'Ovide  rabaissent  parfois  les  divinités  qu'il 
représente,  et  certains  critiques  modernes  le  lui  ont  reproché. 
D'autre  part,  il  leur  a  semblé  qu'il  faisait  preuve  d'irrévérence 
et  d'impiété  en  racontant  avec  tant  de  complaisance  les  aven- 
tures galantes  des  dieux. 

Il  est  certain  que,  dans  les  Métamorphoses,  ils  séduisent  bien 
des  nymphes  et  bien  des  mortelles  par  la  ruse  ou  par  la  violence. 
Mais  les  récits  de  ce  genre  sont  fréquents  chez  les  poètes  grecs 
et  latins,  à  commencer  par  Homère,  qui  certes  ne  fait  pas  figure 
d'impie.  Ovide,  comme  les  autres  auteurs  de  l'antiquité,  esti- 
mait que  ces  plaisantes  fictions  ne  pouvaient  détourner  ses  lec- 
teurs de  la  croyance  aux  dieux.  Les  anciens  riaient  volontiers 
des  intrigues  amoureuses  de  l'Olympe  tout  en  respectant  leurs 
cultes  nationaux. 

Il  y  a  de  la  malice  et  de  l'humour  dans  les  Mélamorphoses,  et 
cela  n'est  pas  pour  déplaire  aux  jeunes  lecteurs,  qui  de  tout 
temps  ont  aimé  ce  poème  plein  de  fantaisie,  de  grâce  et  de 
fraîcheur.  Rappelons-nous,  en  effet,  que  Montaigne,  dans  son 
enfance,  lisait  avec  passion  cet  ouvrage.  Il  déclare  que  son  goût 
pour  les  livres  lui  vint  en  étudiant  les  fables  des  Métamorphoses, 
qu'il  commença  à  lire  à  l'âge  de  sept  ou  huit  ans,  en  se  déro- 
bant à  tout  autre  plaisir.  Gomme  l'a  dit  très  justement  un  cri- 
tique du  siècle  dernier,  Ovide,  dans  ces  narrations  mytholo- 
giques, «  donne  à  notre  esprit  qui  s'éveille  ses  premières  joies, 
sa  première  fête  ;  c'est  lui  qui,  au  matin  de  la  vie,  comme  cette 
fraîche  aurore  qu'il  nous  a  si  bien  peinte,  nous  ouvre  les  palais 
pleins  de  roses  de  la  fantaisie  »  (1).  D'ailleurs,  à  tous  les  âges, 
on  peut  admirer  cet  aimable  roman  d'aventures,  qui,  malgré 
quelques  longueurs,  reflète  avec  beaucoup  de  charme  et  d'élé- 
gance les  plus  belles  scènes  de  la  mythologie  grecque. 

{A  suivre.) 
(1)  NageoUe,  éd.  des  Mélamorphoses,  préface,  p.  xiii. 


Le  Mystère  Poétique 

par  Pierre  TRAHARD, 

Professeur  à  V  Université  de  Dijon, 


IX 

Raison  et  Sensibilité. 

La  plupart  des  critiques  et  beaucoup  de  poètes  conçoivent  d'une 
manière  simpliste  la  création  poétique  comme  une  lutte  entre  la 
raison  et  la  sensibilité  :  l'une  doit  céder  à  l'autre,  et  ces  deux  forces, 
hostiles  par  principe,  ne  sauraient  se  concilier.  II  faut  voir,  je 
crois,  dans  cette  intransigeance  le  vice  foncier  qui  entraîne  la 
poésie  aux  extrêmes. 

Claudel  a  mis  en  lumière,  par  la  parabole  célèbre  de  Animus 
et  Anima,  cet  antagonisme  absurde  et  malfaisant.  Il  imagine  que 
l'Esprit  {Animus)  fait  mauvais  ménage  avec  l'Ame  {Anima). 
Une  incompatibilité  d'humeur  radicale  sépare  les  deux  conjoints  : 
l'Esprit  est  un  homme  instruit  jusqu'au  pédantisme,  livresque 
jusqu'à  la  vanité,  tyrannique,  infidèle,  jaloux  ;  c'est  un  gueux  qui 
vit  de  ce  que  lui  donne  l'Ame,  un  bourgeois  épais,  régulier,  tra- 
ditionaliste, qui  ne  comprend  pas  ce  que  chante  sa  compagne, 
bref,  un  butor.  L'Ame,  au  contraire,  est  une  brave  femme,  simple 
jusqu'à  l'ignorance  et  parfois  la  sottise,  mais  elle  a  toute  la  for- 
tune, la  dot,  le  magot,  les  dons  véritables.  Elle  les  prodiguerait  si 
elle  n'était  intimidée  par  son  odieux  mari.  Quand  elle  chante,  c'est 
à  voix  basse,  en  cachette,  et  dès  que  l'Esprit  la  regarde,  elle  se 
tait  :  fâcheux  silence,  puisqu'elle  détient  les  trésors  de  la  vie  com- 
mune (1). 

La  parabole  est  claire  et  plaisante  comme  un  fabliau  du  Moyen 
Age  ;  elle  aie  grave  tort  de  n'attribuer  à  l'Esprit  que  des  défauts 
et  à  l'Ame  que  des  qualités,  de  ne  charger  l'un  qu'au  détriment  de 
l'autre.  Mais,  précisément,  sa  partialité  nous  éclaire.  Telle  est,  en 
effet,  l'optique  de  ceux  qui  jugent  aujourd'hui  de  l'expérience 
poétique.  Les  uns  ne  veulent  voir  dans  la  poésie  qu'un  acte  in- 
tellectuel fondé  sur  la  raison,  le  jugement,  la  volonté  et  l'ordre  ;  les 

(1)  Positions  cl  proposilions,  p.  55,  —  Cf.  E.  Noulet,  P.  Valéry,  Parisi 
Grasset,  in-12,  1938,  p.  155. 


176  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

autres  subordonnent  l'expérience  poétique  à  l'intuition,  l'enthou- 
siasme, l'inconscience,  l'élan  créateur.  Pour  les  premiers,  l'inspi- 
ration, c'est  l'attention  implacable  et  lucide,  s'appuyant  sur  la 
contrainte  et  les  règles  ;  pour  les  seconds,  elle  est  la  suppression 
ou  la  suspension  des  facultés  conscientes  et  des  puissances  logi- 
ques, un  état  de  rêve,  un  laisser-aller,  une  écriture  mécanique  (1). 
Pour  les  premiers,  le  vrai  poète  est  Mallarmé,  Valéry  ;  pour  les 
seconds,ilest  Pythagore,  Michelet,  Hugo,  tel  romantique,  tel  sur- 
réaliste... (2).  Mais  Homère,  Eschyle,  Virgile,  Dante,  Racine, 
Goethe...,  et  tant  d'autres,  résistent  aux  sollicitations  des  pre- 
miers et  des  seconds.  Voilà  qui,  déjà,  nous  met  en  garde. 

Toutefois,  les  théoriciens  ne  s'embarrassent  pas  pour  si  peu. 
Leur  débat  se  ramène  au  conflit  qui  mit  aux  prises  H.  Bremond  et 
P.  Souday.  Le  jour  où  Bremond,  admirateur  de  Valéry,  entendit 
pourtant  redonner  à  la  sensibilité  la  place  prépondérante  en 
poésie,  il  fut  en  butte  aux  attaques  passionnées  des  intellectua- 
listes et  des  rationalistes  absolus,  pour  qui  cette  prépondérance 
signifiait  l'identification  de  l'expérience  poétique  à  l'expérience 
romantique  (3).  Ce  conflit  est  précisément  le  débat,  que  rien 
n'épuise,  sur  la  poésie  pure.  Rappelons-nous  en  effet  que  la  notion 
de  poésie  pure  nous  a  conduits  à  l'inanité  totale.  Or  cette  inanité 
est  insupportable  à  l'homme,  qui  cherche  à  la  combler  par  la 
passion,  l'élan  sentimental,  le  jaillissement  de  son  être,  l'émoi, 
l'amour,  bref  la  présence  humaine.  Il  sollicite  le  secours  de  la 
parole,  du  rythme,  il  s'exprime,  et,  s'exprimant,  il  rend  à  la 
poésie  pure  un  caractère  affectif  dont  elle  ne  veut  pas,  il  la  plonge 
dans  l'impureté  romantique.   L'acte  poétique,    ainsi  désintellec- 
tualisé,  a  une  signification  et  révèle  une  volonté,  car  il  est  le 
dialogue  du  cœur  avec  le  cœur,  la  parole  d'homme  à  homme  (4). 
Ainsi  le  dialogue  et  la  parole,  grâce  auxquels  le  poète  s'exprime, 
sont  commandés  par  l'Ame.  Selon  R.  de  Souza,  la  poésie  naît  de 
l'amour,  ou  elle  n'est  rien,  et  si  elle  nous  fait  sentir  la  présence 
des  choses,  c'est  dans  l'éclair  de  l'intuition  (5).  Selon  M.  Souriau, 
l'état  de  conscience  où  l'intelligence  combine  des  idées,  réfléchit, 
fait  effort  pour  se  souvenir  et  comprendre,  n'est  pas  un  état  poé- 
tique ;  le  monde  intellectuel  qui  correspond  à  la  poésie  est  un  état 
de  rêverie,  de  demi-conscience,  car  le  sentiment  poétique  est  une 


(1)  Cf.  R.  de  Rénéville,  L' Expérience  poétique,  p.  17  à  28. 

(2)  Cf.  Bayet,  Archilecture  et  poésie,  p.  219. 

(3)  Cf.  R.  de  Souza,  oiwr.  cité,  p.  202,  292. 

(4)  Cf.  J.  Cassou,  Pour  la  poésie,  p.  37. 

(5)  Ouvr.  cité,  p.  294. 


LE    MYSTÈRE    POÉTfOUE  177 

disposition  rêveuse,  et  la  poésie  s'évanouit  quand  nous  ne  rêvons 
pas  (l).  Selon  A.  Béguin,  le  poète,  personnifié  en  Gérard  de  Nerval, 
ne  choisit  pas  ses  mots  et  ses  images  en  se  conformant  à  quelque 
loi  d'intelligibilité,  mais  il  élit  des  sonorités,  des  allusions  intra- 
duisibles qui  éveillent  en  lui  une  émotion  révélatrice  (2).  Selon 
T.  de  Visan,  la  méthode  intuitive,  qui  repose  sur  le  rythme  chan- 
geant et  vécu  des  choses,  sur  l'action,  le  cœur,  le  moi...,  commande 
le  lyrisme  contemporain  (3).  Selon  les  surréalistes,  la  poésie  agit 
comme  un  stupéfiant,  qui  provoque  une  forte  exaltation  sub- 
jective, et  elle  n'existe  que  par  l'afTectivité  humaine  ;  le  senti- 
ment est  la  forme  primordiale  de  sa  manifestation  (4).  Enfin 
A.  Spire  oppose  à  l'insuffisante  formule  de  Verlaine  :«  De  la  mu- 
sique avant  toute  chose  »,  la  formule  plus  large  :  «  De  l'émotion 
avant  toute  chose  »  (5). 

Encore  une  fois  cette  attitude  ne  difïère  pas  de  l'attitude  ro- 
mantique. Les  romantiques  s'étaient  opposés  déjà,  exactement 
comme  Bremond  et  ses  partisans  depuis  une  quinzaine  d'années, 
à  la  thèse  du  rationalisme  pour  qui  l'œuvre  d'art  est  un  produit 
de  l'industrie  réfléchie  et  consciente  de  l'homme.  Ils  avaient  pro- 
clamé que  la  poésie,  loin  d'être  la  création  d'une  intelligence  vo- 
lontaire, naît  à  la  façon  d'un  être  vivant,  en  vertu  d'un  processus 
organique.  Pour  eux,  la  poésie  était  libre  inspiration,  imagination 
créatrice,  sentiment,  passion,  intuition  pure,  spontanéité  ingénue. 
M.  Lichtenberger  souligne  que  cette  attitude  discrédita  la  science 
romantique,   mais   favorisa   l'épanouissement   de   la   poésie   (6). 

Les  rationalistes,  qui  défendent  aujourd'hui  les  droits  de  l'Es- 
prit, répliquent  qu'une  pareille  attitude  a  fait  son  temps,  qu'elle 
est  ridicule  et  dangereuse,  même  en  poésie.  La  faiblesse  de  tel 
poète,  comme  Anna  de  Noailles,  ne  vient-elle  pas  d'un  roman- 
tisme suranné,  verbeux,  et  parfois  peu  sincère  (7)  ?  Et  Anna  de 
Noailles  ne  l'a-t-elle  point  senti  elle-même,  qui,  dans  l'Honneur 
de  Souffrir,  revient  à  Montaigne  et  à  Voltaire  et  fait  acte  de  con- 
trition tardive  (8)  ?  Mais  les  partisans  de  l'Ame  répondent  que  la 

(^)  La  Rêverie  esthélique,  p.  14. 

(2)  L'Ame  romantique  el  le  rêve,  II,  383. 

(3)  L'altitude  du  lyrisme  contemporain,  Paris,  Mercure  de  France,  in-12, 
1911. 

(4)  Cf.  Monnerot,  Remarques  ftur  le  rapport  de  la  poésie  comme  genre  à  la 
poésie  comme  fonction  {Inquisitions,  juin  1936,  p.  17). 

(5)  Ar  .  cité  [Revue  de  Paris,  ^f  février  1934,  p.  591). 

(6)  Qu'est-ce  que  le  romantisme  ?  (Cahiers  du  Sud,  mai-juin  1937,  p.  355). 

(7)  Cf.  J.  Cassou,  Pour  la  poésie,  p.  193-197.  —  De  Souza,  ouvr.  cilé,  p.  206, 
note  1. 

(8)  P.  65, 

13 


178  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sensibilité,  qui  donne  le  branle  initial,  ne  dispense  pas  du  travail, 
et  que  les  manuscrits  d'un  Hugo,  d'un  Vigny,  d'un  Musset  en 
témoignent  d'une  manière  éclatante  ;  que  d'ailleurs,  abstraction 
faite  des  bienfaits  multiples  de  la  sensibilité,  celle-ci  devient  de 
plus  en  plus  dilï^cile  sur  le  choix  de  ses  jouissances  et,  repoussant 
toute  complaisance  facile,  demande  à  être  sevrée.  On  peut  donc 
se  confier  à  elle  (1).  D'autre  part,  si  on  exclut  la  sensibilité  de 
l'expérience  poétique,  on  enlève  à  la  poésie  son  mystère  ;  car  ce 
mystère  est,  en  fin  de  compte,  dans  le  sentiment,  et  non  dans  le 
sens  intellectuel,  ni  dans  la  structure  formelle  et  technique  du 
vers  (2).  Toucher  au  mystère,  c'est  toucher  en  même  temps  à 
l'obscurité  première  et,  sans  doute,  nécessaire  du  poème,  puisque 
la  sensibilité  est  inexplicable  et  communique  à  la  poésie  cette 
imprécision  qui  en  fait  le  charme.  Or  cette  obscurité  est  créatrice, 
«  car  si  elle  ne  s'explique  pas,  elle  s'éprouve,  elle  prouve  par  l'ex- 
périence sa  réalité  communicative  »  (3).  On  ne  saurait  donc 
bannir  la  sensibilité  sans  porter  un  coup  mortel  à  la  création 
poétique. 

Cette  thèse  trouve  de  nombreux  appuis,  assez  inattendus, 
parmi  les  philosophes  contemporains. 

Une  psychologie  qui  ne  satisfait  que  l'intelligence  ne  pourra  jamais  être 
une  psychologie  pratique,  avoue  Jung  à  la  fin  de  son  ouvrage  sur  l'incons- 
cient, car  l'âme,  dans  son  ensemble,  ne  peut  pas  être  comprise  par  l'intelli- 
gence seule  (4). 

Il  faut  donc  recourir  à  ce  que  les  philosophes  appellent  les 
«  puissances  affectives  »,  ou,  plus  simplement,  à  la  sensibilité  ;  il 
faut  même  se  résigner  à  ne  pas  tout  comprendre,  car  la  sensibilité 
est,  elle  aussi,  impuissante  à  résoudre  certains  problèmes  de  la 
vie  psychique.  C'est  pourquoi  tant  de  philosophes,  depuis  une  cin- 
quantaine d'années,  inclinent  vers  la  sensibilité.  Ribot  dans  la 
Logique  des  Seniimenls,  Lévy-Brûhl  dans  la  Mentalité  Primitive, 
Souriau  dans  La  Rêverie  esthétique,  Delacroix  dans  La  Beligion  et 
la  Foi...  marquent  leurs  préférences  personnelles,  sans  apporter 
au  problème  une  solution  neuve.  Pascal  avait  déjà  souligné  avec 
force  le  conflit  permanent  qui  existe  entre  la  raison  et  la  sensibi- 
lité, et  il  avait  placé  le  cœur  à  l'origine  de  la  connaissance  et  du 
raisonnement.  Le  métaphysicien  Edouard  Le  Roy  et  le  logicien 

(1)  Cf.  R.  Caillois,  V Allernalive  (Cahiers  du  Sud,  mai-juin  1937,  p.  120). 

(2)  Cf.  J.  Cassou,  ouvr.  cité,  p.  36. 

(3)  R.  De  Souza,  ouvr.  ciié,  p.  203-205. 

(4;  IJ Im  onsrieid  dans  la  vie  psychique...,  p.  190. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  179 

H.  Larsson,  le  premier  dans  La  Pensée  inliiitive,  le  second  dans 
L'Intuition  et  La  Logique  de  la  Poésie,  serrent  le  probème  de 
plus  près.  H.  Larsson,  se  référant  à  l'intuition,  qui  est,  pour  lui, 
«  le  calme  de  la  force  »,  écrit  :  «  Notre  époque  a  peur  du  mysti- 
cisme... Elle  est  allée  vraiment  un  peu  loin  dans  la  recherche  de 
l'intelligibilité  universelle...  La  grande  sagesse  doit  être  mystique, 
et  elle  l'est,  si  clairement  pensée  et  exprimée  qu'elle  puisse 
être  (1).  »  Ainsi  l'expérience  la  plus  haute  est  mystérieuse,  et  la  ré- 
vélation de  la  vie  idéale  et  future  est  mystique.  On  ne  saurait 
mieux  rendre  hommage  à  la  persistance  du  mystère  poétique  lui- 
même. 

H.  Larsson  rejoint  ainsi,  par  les  voies  imprévues  de  la  logique, 
la  thèse  bergsonienne.  Les  adversaires  de  Bergson  reprochent  à 
celui-ci  de  faire  du  mysticisme  une  méthode.  Peut-être  exagèrent- 
ils  la  part  du  mysticisme  dans  le  système  du  philosophe.  Mais  ils  y 
sont  portés  par  le  caractère  même  de  cette  philosophie,  où  l'attri- 
but de  mobilité  l'emporte  sur  l'attribut  d'organisation,  où  la  li- 
berté de  l'être  vivant  consiste  dans  l'abdication  de  sa  conscience 
claire  au  profit  d'une  conscience  indistincte  ;  c'est  en  coïncidant 
avec  la  trame  intime  de  notre  être,  avec  le  principe  évoluant  de 
notre  moi  profond,  que  nous  atteignons  la  science  des  choses  et 
de  l'homme  (2).  Y  a-t-il  rencontre,  à  ce  carrefour,  entre  la  psycha- 
nalyse de  Freud  et  la  philosophie  de  Bergson  ?  On  ne  semble 
guère  s'en  préoccuper.  Pourtant,  certaines  analogies  sautent  aux 
yeux.  Dès  VEssai  sur  les  données  immédiates  de  la  conscience, 
Bergson  avait  soutenu  que  l'objet  de  l'art  est  d'endormir  les 
puissances  actives,  résistantes  de  la  personnalité,  et  de  nous  ame- 
ner ainsi  à  un  état  «  de  docilité  parfaite  où  nous  réalisons  l'idée 
qu'on  nous  suggère,  où  nous  sympathisons  avec  le  sentiment 
exprimé  »  (3).  U Evolution  créatrice  vciei  en  relief  la  mobilité,  et  la 
«  mouvance  »  de  la  réalité  ;  l'élan  vital,  en  poésie,  n'est  rien 
autre  que  l'élan  sentimental,  grâce  auquel  l'homme  se  reconstitue 
sans  cesse  (4).  Dans  cette  impulsion  vitale  l'instinct  et  l'intel- 
ligence se  rencontrent,  sans  exister  jamais  à  l'état  pur.  L'intelli- 
gence est  orientée  vers  la  matière  inerte  et  vers  la  conscience, 
l'instinct  vers  la  vie  et  l'inconscience  ;  la  première  est  hypothé- 


(1)  V Intuition,  p.  61. 

(2)  Théories  combattues  à  maintes  reprises,  et    avec    acharnement,  par 
J.  Benda. 

(3)  P.  11. 

(4)  Cf.  J.  Cassou,  oiwr.  rite,  p.  39. 


180  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

tique,  la  seconde  extatique,  catégorique  (1).  Lorsque  cet  instinctest 
devenu  désintéressé  et  conscient,  il  nous  conduit  à  l'intérieur  même 
de  la  vie  et  s'appelle  l'intuition.  L'intuition  est  plus  nécessaire  à 
l'artiste  que  l'intelligence,  puisque  l'intelligence  est  caractérisée  par 
l'incompréhension  naturelle  de  la  vie,  tandis  que  l'instinct  est  moulé 
sur  les  formes  de  la  vie.  Pour  aller  lui-même  dans  le  sens  de  la  vie, 
l'effort  intellectuel  doit  donc  être  une  forme  intuitive  et  intense  de 
l'instinct.  Les  deux  sources  de  la  morale  el  de  la  religion  tirent,  en 
quelque  sorte,  les  conséquences  esthétiques  de  cette  doctrine. 
«  Création  signifie,  avant  tout,  émotion  »,  déclare  Bergson,  et  il 
développe  ce  thème  que  l'émotion  neuve  est  à  l'origine  de  toutes 
les  grandes  créations  de  l'art,  de  la  science  et  de  la  civilisation, 
car  elle  est  un  stimulant,  elle  incite  l'intelligence  à  entreprendre 
et  la  volonté  à  persévérer,  elle  vivifie  les  éléments  intellectuels 
avec  lesquels  elle  fera  corps,  elle  engendre  même  la  pensée.  L'œuvre 
géniale  sort  d'une  émotion  unique  en  son  genre,  qu'on  eût  crue 
inexprimable  et  qui  a  voulu  s'exprimer  (2).  Ainsi  Bergson  res- 
taure la  sensibilité  dans  ses  droits,  lui  accorde  le  rôle  primordial 
dans  la  création  artistique,  lui  enlève  tout  caractère  de  féminité, 
en  fait  l'apanage  de  l'homme. 

Il  en  résulte  que,  pour  Bergson,  l'intuition  et  la  sensibilité  sont 
les  vertus  maîtresses  de  l'artiste.  11  ne  craint  pas,  dans  les  Données 
immédiates  de  la  conscience^  d'identifier  les  procédés  d'art  à 
l'hypnose,  comme  Freud  les  identifie  à  la  névrose.  L'artiste  n'est 
qu'à  demi  éveillé,  à  demi  conscient.  L'art  vise  moins  à  exprimer 
des  sentiments  qu'à  les  imprimeren  nous,  à  nous  les  suggérer.  En 
particulier,  la  poésieest  rythme,  musique:  «Le  poète,  écrit  Berg- 
son, est  celui  chez  qui  les  sentiments  se  développent  en  images, 
et  les  images  elles-mêmes  en  paroles,  dociles  au  rythme  pour  les 
traduire  (3).  »  Tout  à  l'heure  l'objet  de  l'art  était  de  nous  amener 
àun  état  de  docilité  parfaite;  maintenantles paroles  doivent,  elles 
aussi,  être  dociles.  L'art,  d'un  autre  côté,  n'exprime  pas,  mais 
il  suggère.  Cette  suggestion,  cette  docilité  comportent  un  ensei- 
gnement :  le  poète  obéit,  et  il  n'impose  rien  ;  il  s'abandonne  à 
l'élan  sentimental  qui  l'entraîne,  et  c'est  grâce  à  ce  mol  abandon 
qu'il  pénètre  l'intime  secret  de  l'Univers  et  du  «moi  fondamen- 
tal »  (4). 

(1)  Cf.  Jankélévitch,  ouvr.  cité,  p.  201  à  250. 

(2)  P.  39-42. 

(3)  P.  11-13. 

(3)  P.  11-13.  C'est  pourquoi,  pout  tel  théoricien,  le  problème  poétique  se 
ramené  au  problème  de  l'expression,  de  la  technique.  (Cf.  H.  Fluchère  *.  Le 
Problème  poétique,  Cahiers  du  Sud,  février  1939,  p.  129). 

(4)  P.  97. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  181 

Dans  l'ordre  de  la  création  poétique,  la  doctrine  de  Bergson  se 
traduit  ainsi  : 

Qu'on  ne  nous  ôte  point,  s'écrie  A.  Payer,  nos  tourments,  nos  fièvres,  sans 
lesquelles  nous  ne  serions  rien,  ^  ni  cette  féconde  angoisse  qui  entretient  une 
flamme  et  l'ennoblit!  Qu'on  nous  permette  d'écouter  la  voix  de  notre  instinct 
profond  (  1  )  ! 

Et  J.  Supervielle  déclare  : 

Laissez  faire  le  cœur, 
Et  même  s'il  s'arrête, 
Il  bat  pour  lui  tout  seul 
Sur  sa  pente  secrète  (2). 


Contre  une  doctrine  aussi  fragile  que  séduisante,  les  défenseurs 
de  l'esprit,  de  l'intelligence  et  de  la  raison  mènent  un  rude  com- 
bat ;  pour  ne  parler  que  des  chefs  de  file,  P.  Souday  s'oppose  à 
Bremond,  J.  Benda  à  Bergson.  Le  premier  veut  que  le  bon  sens 
et  la  raison  jouent  en  poésie  le  rôle  principal  et  que  l'intelligence 
clairvoyante,  ordonnatrice  y  règne  souverainement  (3).  Quant  à 
J.  Benda,  il  s'est  donné  pour  tâche,  en  de  nombreuses  études,  de 
ruiner  le  bergsonisme,  c'est-à-dire  la  théorie  de  la  mobilité  et  la 
doctrine  de  l'intuition,  de  l'élan  wital.Lorsque,  dans  Les  Sentiments 
de  Critias,  il  charge  l'intuition  de  tous  les  péchés  d'Israël,  sous  le 
prétexte  qu'elle  est  d'origine  germanique,  il  tombe  au  niveau  de 
M.  L.  Reynaud,  qui  se  complaît  à  cette  thèse  facile  et  insuffi- 
sante (4).  L'origine  d'une  doctrine,  origine  d'ailleurs  incertaine, 
ne  saurait  se  retourner  contre  elle.  En  revanche,  les  arguments 
qui,  dans  Belphégor,  visent  le  fond  du  problème,  méritent  atten- 
tion. J.  Benda  n'accepte  l'émotion  esthétique  que  si  elle  est  «  à 
base  intellectuelle  »  (5).  Or,  il  semble  que  les  deux  expressions 
jurent  l'une  auprès  de  l'autre  et  s'excluent.  Ce  n'est  qu'une  appa- 
rence ;  l'intellect  porte  en  lui  son  émotion  propre  :  c'est  au  poète 
à  la  ressentir  et  à  l'exprimer.  Sur  ce  point,  P.  Valéry,  qu'on  a 


(1)  Le  Rouge  el  le  Noir,  avril-mai  1929,  p.  30. 

(2)  Whisper  in  Agonij  (Anlliologic  de  la  N.  B.  F.,  p.  414). 
(3i  Cf.  Bremond,  La  Poésie  Pure,  p.  95. 

(4)  P.  31  et  119.  D'ailleurs  M.  Benda  se  contredit  (p.  187). 

(5)  P.  57.  ^ 


182  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

voulu  rapprocher  de  Bergson,  (1)  est  d'accord  avec  J.  Benda  : 
notre  poésie,  dit-il,  ignore  et  redoute  «  tout  l'épique  et  le  pathéti- 
que de  l'intellect  »,  et  nous  n'avons  point  en  France  un  seul  poète 
delà  connaissance,  un  Lucrèce,  un  Dante  (2)...  En  effet — c'est 
Benda  qui  parle  à  nouveau  —  nous  avons  aujourd'hui,  nous  dont 
la  tradition  est  rationaliste  et  logicienne,  l'horreur  du  rationnel  et 
la  peur  de  l'idée.  Jean  Royère  constate,  lui  aussi,  quelexvii^  siècle 
cartésien  «  a  épuisé  la  poésie  de  l'intelligence  »,  et  que  l'ordre  du 
cœur,  cher  à  Pascal,  se  substitue  à  l'ordre  de  l'intelligence  (3). 
La  puissance  dialectique  disparaît  donc,  selon  Benda,  et,  avec 
elle,  la  transcendance,  qui  implique  le  jugement,  l'analyse,  la 
liberté  de  l'esprit.  Notre  conception  de  l'art  est  une  conception 
affective,  fondée  sur  le  trouble  mystique,  la  recherche  de  l'émoi, 
le  goût  de  l'imprécis  et  de  l'indistinct,  du  vague  et  du  mysté- 
rieux. L'art  devient  ainsi  une  émotion,  au  lieu  d'être  «  une  vue  sur 
l'émotion  »,  et  il  se  confond  avec  la  vie,  au  lieu  d'être  une  vue  que 
l'intelligence  prend  sur  la  vie.  Purement  subjectif,  et  préconisé 
comme  tel  par  des  philosophes,  Bergson,  Le  Roy..., par  des  écri- 
vains, Péguy,  R.  Rolland,  Claudel...,  il  vise  à  l'exaltation,  au 
pathétique,  au  lyrisme,  et  ce  lyrisme  envahit  tous  les  genres  de 
l'activité  intellectuelle,  même  l'histoire  et  la  science.  Nous 
vivons  «  sous  le  signe  du  panlyrisme  »,  nous  tombons  dans  la  con- 
fusion, l'anarchie,  l'impuissance  (4). 

Sans  doute  Benda  reconnaît  que  l'instinct  a  droit  de  cité  en 
art,  mais  il  déplore  qu'il  soit  seul  matière  d'art  ;  il  déplore  que 
l'art  doive  saisir  l'objet  hors  de  toute  articulation  de  l'esprit  et 
répugne  à  l'effort  de  l'abstraction  (5)  Il  est  vrai  que  l'abstraction 
à  outrance  et  le  dogme  de  l'inconscient  pur  mènent  au  cubisme  et 
au  dadaïsme,  mais  il  est  non  moins  vrai  que  l'esthétique  de  l'in- 
distinct mène  au  futurisme,  après  avoir  mené  au  symbolisme.  Un 
ouvrage  de  l'esprit  ne  doit  pas  plus  être  une  occasion  d'émoi  qu'une 
figure  géométrique.  Benda,  qui  aime  les  idées  claires  et  répugne 
au  romantisme  en  art,  dresse  ainsi  Descartes  contre  Bergson,  la 
méthode  contre  l'intuition.  Mépriserait-il,  comme  Platon,  la  poésie 
parce  qu'elle  fait  appel  aux  sentiments  et  ne  représente  que 
l'ombre  de  la  vérité  ?  En  tout  cas,  s'il  admet  le  mystère  poétique. 


(1)  Simple  rencontre  de  grands  esprits,  assure  E.  Noulet,  ouvr.  cité,  p.  120. 

(2)  Variété,    I,    113. 

(3)  Le  Musicisme  sculptural,  p.  42. 

(4)  Belphégor,  Paris,  Emile-Paul,  in-12,    1924,  p.  VI,  15,33,  57,  79,  98, 
102,  121,  133. 

(5)  Ibid.,  p.  110,  21. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  183 

c'est  pour  le  résoudre  en  concepts  intelligibles  par  le  jeu  de  l'esprit. 
La  thèse  de  J.  Benda  est  excessive,  parce  qu'elle  reproche  à 
notre  société  de  n'admettre  qu'une  forme  d'art,  la  forme  «  pathé- 
tique »  —  ce  qui  est  inexact  — ,  et  parce  qu'elle  confond  l'art  et 
l'intellect,  la  vie  et  le  concept  (1).  Inversement  on  pourrait,  au 
nom  du  «  pathétique  »,  exclure  de  l'art  tel  artiste  raisonnable  ou 
réaliste.  C'est  une  position,  ce  n'est  pas  une  solution.  Mais  Benda 
n'a  pas  tort  de  réagir  contre  une  tendance  qui  prive  l'art  des 
valeurs  constructives  et  des  réflexions  salutaires.  Son  plaidoyer  en 
faveur  de  l'esprit  n'est  point  inutile  à  qui  s'intéresse  au  mystère 
poétique.  Car  si  nous  voulons  percer  ce  mystère,  la  clairvoyance  et 
la  maîtrise  de  nous-mêmes  nous  serviront  plus  que  l'abandon 
aux  rêveries  ténébreuses.  Depuis  le  romantisme,  et  surtout 
depuis  Rimbaud,  nous  goûtons  la  jouissance  esthétique  dans  le 
désordre  intellectuel  et  moral,  nous  prêtons  toutes  les  vertus  au 
merveilleux,  à  l'insolite,  à  l'incohérent,  au  scabreux  (2).  Cet 
hédonisme  intellectuel,  qui  a  son  charme,  nous  entraîne  à  con- 
fondre souvent  l'incompréhensible  et  l'incompris,  le  mystère  et 
l'obscur.  La  poésie  même  y  perd  une  discipline. 

Or  cette  discipline,  elle  en  a  besoin.  Un  philosophe,  qui  a  dépassé 
le  freudisme,  Otto  Rank,  s'efforce  de  la  lui  rendre.  Il  estime  que  la 
psychanalyse  accorde  une  trop  grande  importance  à  l'impulsivité 
inconsciente,  et  une  importance  trop  faible  au  moi  volontaire  et 
conscient.  La  psychologie  de  l'inconscient  lui  paraît  néfaste,  car 
elle  est  une  tentative  pour  nier  la  volonté.  La  création  d'art,  pense- 
t-il,  est  un  acte  de  la  volonté  plus  encore  que  de  l'intelligence. 
Ses  deux  ouvrages,  UArlisle  et  La  volonté  du  bonheur,  insistent 
sur  cet  acte  volontaire  et  lui  assignent  la  première  place  :  volonté 
et  conscience  deviennent  les  éléments  essentiels  d'un  poème, 
comme  d'une  statue  ou  d'une  symphonie.  Sans  doute  vme  lutte 
partage  l'artiste  entre  la  force  consciente  de  la  volonté  et  la  pas- 
sivité inhérente  à  l'homme  que  paralyse  une  trop  grande  con- 
naissance de  soi  ;  mais  la  volonté  doit  avoir  le  dessus  (3). 

Faut-il  donc  rejeter  comme  impure  la  sensibilité  ?  Une  dis- 
tinction s'impose.  H.  Larsson  remarque  avec  finesse  que  la  sensi- 
bilité est,  dans  un  état  inférieur  de  l'âme,  une  affection  isolée,  pa- 
thologique, mais  que,  dans  un  état  supérieur,  elle  fait  sa  rentrée 
comme  sentiment  de  la  vie  totale,  comme  émotion  esthétique.  Il 

(1)  Cf.  Segond,  L'Eslhélique  du  senlimenl,  p.  9-10. 

(2)  Cf.  R.  Caillois,  Pour  une  orthodoxie  mililanle  (Inquisiiions,  iuin  1936, 
p.9) 

(3)  et.  La  Vulonlc  du  bonheur,  p.  13,  17,  19,  49,  51,  67. 


184  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ne  faut  donc  pas  la  tenir  en  suspicion,  comme  on  le  fait,  bien  à 
tort,  de  l'intuition.  Elle  a  son  rôle  à  jouer,  et  l'intuition  égale- 
ment, aussi  fugitive  et  momentanée  soit-elle.  Ce  qui  apparaît  au 
poète  dans  l'éclair  de  l'intuition  lui  échappe  ensuite.  «  De  là 
l'obscurité  qui  flotte  sur  la  poésie  et  sur  tout  le  travail  dû  à  l'in- 
tuition (1).»  Obscurité  fatale,  nécessaire,  utile  :  elle  est  la  preuve 
d'une  illumination  subite.  Mais  H.  Larsson  ne  fait  aucune  diffi- 
culté pour  reconnaître  que  ce  n'est  pas  l'affectivité  qui  prononce 
en  dernier  ressort,  c'est  l'intellect. 

Intellect,  volonté,  raison,  voilà  donc  les  trois  puissances  qui, 
selon  H.  Larsson,  O.  Rank  et  |J.  Benda,  commandent  l'œuvre 
poétique,  et  toute  œuvre  d'art.  Entre  l'attitude  intellectualiste  de 
ces  critiques  et  l'attitude  intuitive  de  Bergson  et  de  Breraond  y 
a-t-il  incompatibilité  absolue  ? 


Bremond  lui-même  ne  le  pense  pas.  Il  s'est  toujours  défendu,  et 
R.  de  Souza  l'a  défendu  contre  ceux  qui  lui  reprochaient,  avec 
P.  Souday,  d'imposer  à  l'esprit  un  «  jeûne  total  »  dans  l'acte  poé- 
tique et  de  bannir  la  raison.  Cette  raison,  loin  de  la  réduire  à  néant, 
il  l'incorpore  à  la  réalité  totale  de  l'être,  où  elle  joue  son  rôle  né- 
cessaire. Si  Animas  et  Anima  se  combattent,  ils  ne  peuvent  se 
passer  l'un  de  l'autre,  ils  sont  une  même  âme  indivisible,  qui  a  un 
centre  et  une  surface  ;  des  échanges  constants  d'action  et  de  réac- 
tion entre  la  connaissance  poétique  et  la  connaissance  intellec- 
tuelle, et  les  parts  de  l'une  et  de  l'autre  s'enchevêtrent  dans  un 
poème  digne  de  ce  nom  (2).  Car  le  sentiment  a  besoin  de  logique  ; 
la  logique  est  même  d'autant  plus  indispensable  et  forte  que  le  sen- 
timent en  est  le  conducteur  ;  c'est  dans  la  mystique  que  les  armes 
de  la  raison  doivent  être  le  plus  efficaces.  Sainte  Thérèse,  saint 
Jean  de  la  Croix  avaient  une  discipline  rigoureuse,  et  tous  les 
ordres  contemplatifs  s'astreignent  à  cette  même  discipline  intel- 
lectuelle. L'accord  de  l'esprit  et  de  l'âme  s'impose  donc  au  poète. 
Les  témoignagnes,  sur  ce  point,  concordent.  Lorsque  Bremond 
distingue  trois  phases  dans  le  mystère  poétique  :  essais  tumultueux 


H)  La  Logique  de  la  poésie,  p.  10,24,  45. 

(2)  Prière  et  poésie,  p.  155.  —  La  poésie  pure,  p.  95,  164-5,  292.  —  Ainsi  G . 
Sand  préconisait  déjà  l'union  de  la  poésie,  de  la  logique  et  de  Ja  philosophie 
(Les  Sepl  cordes  de  la  Lyre,  Paris,  Calmann-Lévy,  in  12,  1869,  p.  27  à  34). 
Elle  écrivait  ailleurs  :  «  Il  faut  de  l'ordre,  même  dans  l'inspiration.  »  (Le  châ- 
teau des  Désertes,  Ed.  Hetzel,  1853,  p.  101). 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  '  185 

d'abord,  puis  étincelle  de  l'inspiration,  qui  est  le  propre  mystère, 
il  lui  faut  bien  conclure  par  la  décision,  qui  exécute  et  qui  re- 
quiert la  lucidité  des  forces  intellectuelles  (1).  Tristan  Derême 
définit  le  poète  un  cœur  qui  éclate  de  colère  ou  d'amour,  mais  qui 
se  dompte  et  se  domine  par  l'intelligence  (2).  Un  logicien,  H. 
Larsson,  fait  sa  part,  dans  la  création  poétique,  à  l'analyse,  à  la 
synthèse  et  à  l'émotion  (3).  Un  philosophe,  Guyau,  prétend  qu'une 
sensibilité  plus  exquise  sort  de  l'intelligence  et  s'affme  à  son  con- 
tact (4).  Un  critique  d'art,  doublé  d'un  architecte,  J.  Bayet,  se 
refuse  à  la  glaciale  pureté  de  l'intelligible  et  ne  conçoit  celui-ci 
que  mêlé  au  sensible  ;  interprétant  l'œuvre  des  ouvriers  ano- 
nymes du  Moyen  Age,  il  discerne  chez  l'architecte  de  la  cathé- 
drale de  Laon  «  une  âme  brûlante  et  subtile  qui  se  discipline», et, 
dans  la  cathédrale  de  Chartres,  l'union  indissoluble  de  la  passion 
et  de  l'idée  pure  (5).  Un  grand  sculpteur,  Bourdelle,  expliquant 
un  sculpteur  de  génie,  Rodin,  s'élève  avec  force  contre  l'absurde 
théorie  qui  fait  de  l'acte  créateur  un  acte  inconscient,  instinctif. 
Selon  lui,  l'artiste,  comme  le  savant,  n'avance  qu'à  l'aide  de  preu- 
ves lentement  connues  et  bien  pesées  dans  sa  conscience.  Rodin 
est  un  poète  sensitif,  un  savant  et  un  artisan  laborieux  ;  doué  d'une 
volonté  dominatrice,  muni  d'une  science  technique  approfondie,  il 
travaille  sans  répit  et  s'efforce  de  se  dépasser  (6).  Enfin  un  poète, 
Claudel,  écrit  à  Bremond  : 

La  poésie,  avouerait  M.  de  la  Palisse  lui-même,  est  l'œuvre  d'une  certaine 
faculté  poétique,  qui  a  des  rapports  plus  directs  avec  l'imagination  et  la  sen- 
sibilité qu'avec  la  raison  raisonnante.  Gela  ne  veut  pas  dire  que  la  raison,  le 
goût  et  surtout  l'esprit  de  mesure  n'aient  pas  un  rôle  important  dans  la 
création,  mais  ils  interviennent  en  seconde  ligne  dans  une  fonction  d'appui 
et  de  contrôle  (7). 


Ainsi  théoriciens  et  poètes  sont  à  la  recherche  d'un  compromis. 
Et  voici,  sous  la  plume  experte  de  X,  de  Magallon,  le  compromis- 
type  :  l'auteur  félicite  Bremond  d'avoir  assimilé  la  poésie  à  la 
musique,  et  il   ajoute  : 


(1)  Prière  el  poésie,  p.   105. 

(2)  Anthologie  Kra,  p.  291. 

(3)  Ouvr.  r.ilé,  p.  33-35. 

(4)  L'Antagonisme  de  Varl  et  de  la  science  {ouvr.  cilé,  p.  381). 

(5)  Architecture  el  poésie,  p.  87,  118,  131. 

{<<)  La  Sculpture  el  Rodin,  Paris,  Emile-Paul,  in-8°,  s.  d.,  p.  23  à  29,  143, 

148.  ,  ,  >   f  >  y 

(7)  Positions  et  propositions,  p.  94. 


186  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Je  ne  sais  si  l'on  ne  pourrait  dire  aussi  qu'elle  n'est  que  lumière.  Et  l'on 
toucherait  peut-être  au  mot  de  l'énigme,  qui  est  que  la  poésie  pure  n'est  qu'un 
mouvement,  une  vibration,  une  émotion,  une  palpitation  de  l'esprit.  Par  là 
on  donnerait  raison  à  Henri  Bremond.  Et  par  là  on  lui  donnerait  tort,  car  le 
mouvement,  s'il  est  lumière,  est  intelligence  et  frémissante  raison  (1). 

Ingénieux  sophisme,  qui  consiste  à  tout  brouiller,  à  tout  con- 
fondre, à  rendre  les  mots  et  les  notions  interchangeables,  à  satis- 
faire Bremond,  Bergson  et  Benda,  en  les  condamnant  !  Laissons 
ce  «  mouvement  »,  qui  est  à  la  fois,  on  ne  sait  comment,  lumière  et 
palpitation,  intelligence  et  raison.  D'aussi  savants  dosages,  tant 
de  nuances,  de  distinctions,  d'arguties  et  de  peine  pour  aboutir  à 
cette  union  séculaire  de  la  sensibilité  et  de  la  raison,  c'est-à-dire, 
à  un  lieu  commun  !  Seuls,  les  sectaires  demeurent  intransigeants, 
mais  ils  sont  peu  nombreux.  Qui  pourrait  discerner  la  part  exacte 
de  la  sensibilité  et  de  la  raison  dans  tels  vers,  comme  ceux-ci,  de 
Paul  Eluard  : 

Et  l'ombre  qui  descend  des  fenêtres  profondes 
Epargne  chaque  soir  le  cœur  noir  de  mes  yeux  (2)  ? 

Le  cœur  noir  de  mes  yeux  :  beau  thème  d'exégèse  à  rebondis- 
sements !  A  quoi  bon  d'ailleurs  se  donner  tant  de  tracas?  Le  poète 
ne  trouve-t-il  pas  l'équilibre  sans  même  s'en  douter  ?  Croit-on  qu'il 
se  pose  toutes  les  questions  embarrassantes,  qu'il  examine  tous 
les  problèmes  sans  issue  dont  les  critiques  font  leur  pain  quotidien  ? 
On  est  tenté  de  le  nier  et  de  dire  simplement  avec  V.  Hugo  : 

Il  rayonne  !  Il  jette  sa  flamme 
Sur  l'éternelle  vérité  (3). 

Mais  l'exemple  d'un  Ronsard,  d'un  Racine,  d'un  Hugo  même 
nous  ramène  à  la  complexité  du  problème  ;  et  puisque  nous 
avons  sous  les  yeux  un  exemple  vivant,  celui  de  Paul  Valéry, 
c'est  à  lui  que  nous  nous  adresserons  en  dernier  lieu,  pour  saisir 
le  rôle  de  la  raison  et  de  la  sensibilité  dans  l'expérience  poétique. 


suivre. 


(1)  VErmilage,  n"  39,  juillet  li)2'J,  p.  389. 

(2)  La  Parole  (Anthologie  de  la  N.  R.  F.,  p.  171' 

(3)  Les  Rayons  et  les  ombres,  p.  9. 


VARIÉTÉ 

Quelques  aspects  de  la  Pensée 
de  Jules  Romains 

A  PROPOS  DE  «  VERDUN  » 

par  M.-L.  BIDAL. 

Chargée  de  Cours  à  l'Université  d'Innsbrûck. 


Les  deux  volumes  récemment  parus  des  Hommes  de  bonne 
volonté  :  Prélude  à  Verdun  et  Verdun  contiennent  des  aspects  si 
nombreux  de  la  pensée  de  Jules  Romains  qu'ils  nous  invitent  à 
en  prendre  une  vue  d'ensemble. 

L'unanimisme  éprouvé  dans  des  ouvrages  antérieurs,  assoupli, 
débarrassé  de  sa  raideur  doctrinaire,  a  trouvé  dans  l'épisode  de  la 
guerre  un  terrain  admirablement  propice.  De  toute  évidence, 
l'ampleur  de  l'événement,  son  évolution  plastique  et  spirituelle 
étaient  à  la  mesure  du  coup  d'œil  de  Romains  et  de  sa  puissance 
de  conception. 

Il  nous  avait  été  donné  de  percevoir  dans  plusieurs  de  ses 
œuvres  la  rumeur  des  multitudes  humaines,  ou  même  de  retenir 
la  vision  d'ensemble  d'une  Europe,  vaste  patrie  harmonieuse, 
sans  frontières,  et  sans  chaînes.  Mais  la  recréation  de  la  guerre, 
conçue  dans  son  énormité  astrale,  ses  mouvements  d'hydre  gigan- 
tesque utilise,  de  manière  exceptionnelle,  les  possibilités  unani- 
mistes. 

A  la  vision  imaginative  de  la  guerre  —  image  de  la  guerre  dans 
les  esprits  au  début  de  1914  —  succède  celle  de  ce  «  million 
d'hommes»,  nouvel  unanime  reconstitué  dans  son  unité  organique 
et  ses  propriétés  physiques  :  sa  fluidité,  son  élasticité  de  monstre 
qui  s'allonge,  se  colle,  s'étire  visqueusementet  finalement  se  coa- 
gule. Qu'on  en  juge  par  cette  description  du  «  million  d'hommes  » 
qui  éprouve  «  son  aptitude  à  réparer  surplace  les  trous  qu'on  lui 
fait,  à  envelopper,  engluer,  amortir  la  pointe  qui  le  pénètre...  »,  sa 
facilité  «  à  s'accrocherau  terrain,  de  s'ycolleraux  moindres  saillies 
d'y  creuser  presque  instantanément  avec  son  million  de  paires  de 
bras  une  éraflure  continue  où  il  se  loge  comme  une  gale,  et  le 
long  de  laquelle  il  se  met  à  produire  vers  l'avant  une  espèce  de 
frémissement  de  feu,  de  vibration  mortelle  ». 

Cette  masse,  une  fois  mise  en  mouvement,  gouverne  une  force 
d'attraction  qui  défie  toute  prévision.  Elle  aspire  non  seulement 
l'ensemble  des  activités  humaines,  tout  ce  que  produit  l'homme, 


188  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

mais  fait  encore  sentir,  à  des  distances  incommensurables,  son 
étrange  puissance  hypnotique. 

Une  nation  s'y  engouffre  après  Tautre,  car  «  le  grand  souffle 
rauque  dont  elle  creusait  au  loin  l'atmosphère  terrestre  donnait 
moins  l'envie  de  fuir  que  l'envie  d'aller  voir  et  de  tenter  sur  soi- 
même  l'épreuve  du  gouffre  «. 

Ce  dieu  monstrueux,  augmenté  de  tout  ce  qu'il  aspire,  prolongé 
de  ses  longues  tentacules,  échappe  bientôt  à  la  conception  de 
l'homme  qui  l'a  pensé  et  mis  en  action. 

Aucun  cerveau  ne  peut  désormais  en  prendre  une  vue  d'en- 
semble, aucune  volonté  humaine  ne  peut  percer  son  épaisse  cara- 
pace; il  se  situe  dans  une  région  astrale  avec  un  visage  que  les 
hommes  ne  connaissent  pas,  et  que  seule  la  Nuit  des  Temps  peut 
contempler. 

Insensiblement,  par  une  savante  gradation,  Romains  s'est 
élevé  à  une  vision  cosmique  du  cataclysme.  Un  esprit  épique  anime 
cette  évocation  de  forces  en  mouvement  :  le  même  que  nous 
avons  maintes  fois  perçu  dans  la  Vie  unanime. 

D'autres  épisodes  de  la  guerre  se  dessinent  sur  ces  vastes 
fresques  particulières  à  Romains;  plusieurs  d'entre  elles  possèdent 
un  pouvoir  de  suggestion  hallucinante  —  à  preuve  cette  inou- 
bliable bataille  de  spectres  dans  l'attaque  de  Verdun. 


Il  n'est  pas  indifférent  de  rappeler  que  la  guerre  représentait 

une  épreuve  capitale  pour  celui  qui  avait  partagé  avec  ses  amis 

de  l'Abbaye  la  foi  la  plus  vive  dans  l'homme  et  dans  l'avenir. 

C'est  dans  un  propos  de  Jerphanion  que  nous  mesurons  l'acuité 

du  coup  porté  à  son  optimisme  cordial  et  fraternel. 

Pour  des  gens  comme  nous,  dit  Jerphanion,  ce  désastre  n'est  que  le  cas  par- 
ticulier d'un  désastre  étendu  dont  je  sens  que,  pour  ma  part,  je  ne  relèverai 
pas  davantage.  Comment  expliquer  cela  sans  faire  sourire  les  sceptiques  ? 
Tout  en  évitant  de  donner  dans  les  formes  naïves  de  la  croyance  au  progrès... 
nous  estimons  que  les  derniers  siècles,  dans  nos  sociétés,  avaient  fait  subir 
un  travail  de  dressage,  de  culture,  dont  on  pouvait  penser  métaphysique- 
ment  ce  qu'on  voulait,  mais  dont  les  conséquences  pratiques  étaient  très 
sérieuses.  Il  n'y  avait  aucune  sottise  à  croire  que  ce  travail  pouvait  se  con- 
tinuer. 

Il  faut  comprendre,  exprimée  avec  cette  lucidité  et  cette  pu- 
deur, une  souffrance  qui  a  troublé  le  meilleur  de  son  âme  et  que 
le  poème  Europe  avait  dite  avec  des  accents  plus  âpres. 

Pour  Jules  Romains  et  ses  amis,  la  guerre  se  soldait  par  l'écrou- 
lement de  leurs  espérances  les  plus  vitales:  Jerphanion  a  la  charge 
d'en  faire  le  bilan.  Perte  du  respect  de  la  vie  humaine  (unhomme 


VARIÉTÉ  189 

individuellement,  ne  compte  plus)  et  de  ce  que,  somme  toute, 
l'homme  estimait  le  plus  sacré,  depuis  qu'on  avait  pris  tant  de 
soins  à  le  lui  enseigner  :  son  droit  absolu  sur  sa  vie.  Perte  de 
l'amour  de  la  vie,  —  celle-là,  irréparable  — .  Perte  aussi  du  sen- 
timent de  la  dignité  humaine  :  «  j'en  suis  venu  à  mépriser  profon- 
dément l'homme,  s'écrie  Jerphanion,  pour  tout  ce  qu'il  ose 
ordonner  quand  il  est  maître,  et  pour  tout  ce  qu'il  consent  à 
endurer  ou  à  faire  quand  il  est  esclave  ». 

Sans  oublier  cette  détérioration  manifeste  de  la  sensibilité,  pour 
celui  qui  a  goûté  au  vice  du  paroxysme. 

Au  demeurant,  la  guerre,  par  son  intensification  de  la  vie, 
offrait  une  expérience  trop  exceptionnelle  à  Tinstrospection  psy- 
chologique, pour  que  Romains  la  négligeât. 

On  sait  avec  quelle  volonté  clairvoyante  Romains  a  poursuivi 
l'exploration  de  l'homme  :  il  n'est  pas  de  fouille  qu'il  n'ait  opérée 
pour  s'emparer  des  secrets  du  cœur  humain  et  rendre  tangibles 
les  mouvements  obscurs  de  l'âme.  L'auteur  de  Psyché  n'a-t-il 
pas  été  jusqu'à  expérimenter  l'étendue  des  pouvoirs  de  l'homme, 
les  ultimes  limites  de  sa  force  ? 

A  la  lumière  crue,  implacable,  de  ce  nouveau  projecteur  qu'est 
la  guerre,  nous  voyons  l'homme  à  nu,  jusqu'au  tréfonds  de  son 
être,  dans  ses  instincts,  son  goût  de  la  destruction,  celui  du  sacri- 
fice primitif  lié  à  la  recherche  du  «  choc  émotionnel  »  —  tantôt 
abandonné  aux  frissonsde  sa  chair,  tantôt  maître  des  étonnantes 
ressources  de  dépense  physique  et  spirituelle  que  le  danger  lui 
fait  découvrir  en  lui. 

Et  voici  la  peur,  «  Tinavouée,  l'innommable  »  dans  ses  crispa- 
tions spasmodiques  ou  dans  son  installation  permanente. 

Un  habile  éclairage  nous  permet  d'observer  les  symptômes  de 
sa  venue,  la  qualité  de  son  évolution.  —  Il  importait  moins,  en  l'oc- 
currence, d'en  faire  une  description  clinique  que  de  mettre  en  lu- 
mière les  richesses  inattendues  de  l'être,  acculé  dans  ses  derniers 
retraits  ;  aussi  Romains  s'est-il  attaché  à  observer  ces  réflexes  de 
défense  qui  font  jaillir  de  l'âme,  à  l'improviste,  un  fatalisme  salu- 
taire et  une  espérance  surnaturelle,  alors  que  d'autres  éprouvent 
la  vertu  des  suggestions  personnelles  et  affectent  les  postures  de 
l'âme  les  plus  diverses. 

Bien  précaires,  avouons-le,  car  leur  apport  ne  saurait  com- 
penser la  somme  de  pertes  majeures  dont  des  hommes  comme 
Jerphanion  vont  souffrir. 

Ni  la  résurrection  de  certaines  croyances  séculaires  (intéres- 
santes surtout  à  noter  par  leur  promptitude  à  surgir    de  la  con- 


190  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

science)  ni  une  certaine  attitude  teintée  d'orgueil  — celui  duche- 
valier  ou  de  l'explorateur  —  attitude  plus  large,  plus  généreuse, 
moins  attachée  aux  calculs,  aux  mesquineries  quotidiennes,  — 
ni  la  camaraderie  des  hommes  du  front,  ne  sont  plus  que  des 
grâces  temporaires  au  poids  singulièrement  léger. 

Sur  quoi  reconstruire  la  foi  ancienne  alors  que  les  piliers  du 
temple  se  sont  écroulés  et  qu'on  ne  possède  plus  que  mépris  pour 
l'homme  —  fruit  amer  de  l'expérience  ?  «  Ce  qui  m'épouvante  le 
plus,  avoue  Jerphanion,  ce  n'est  pas  ce  que  je  vois  les  hommes, 
en  ce  moment,  accepter  de  subir  ou  de  faire,  c'est  l'idée  que  les 
ayant  vus  ainsi,  jenepourraiplusavoirconfiance  dansleurs bonnes 
dispositions  ».  Cette  angoisse,  c'est  bien  celle  qui  a  hanté  si  forte- 
ment Romains  et  ses  amis,  au  lendemain  de  la  guerre.  Ces  esprits 
émancipés  de  toute  croyance  religieuse  n'avaient-ils  pas  conclu 
un  pacte  d'alliance  avec  l'homme,  ne  l'avaient-ils  pas  pris  pour 
fin  ?  Toutes  leurs  aspirations  n'avaient-elles  pas  tendu  à  son 
épanouissement  suprême  ? 

Tandis  que  cette  angoisse  est  exprimée  chez  Duhamel  sous  la 
forme  d'un  message  pressant,  d'une  ardente  prédication,  —  celle 
de  la  Possession  du  Monde  et  des  livres  de  guerre  —  Romains  la 
traduira  selon  son  tempérament  intime  et,  on  le  conçoit,  selon  les 
nécessités  de  l'architecture  interne  des  Hommes  de  bonne  volonté. 

Une  lucidité  qui  ne  désarme  point,  une  intelligence  plus  sen- 
sible que  sentimentale,  confèrent  à  son  sens  de  l'humain  une  qualité 
toute  particulière.  Le  spectacle  de  la  souffrance  humaine  ne  lui 
arrache  pas  ce  cri  de  tendresse  déchirée,  d'amour  et  de  pitié  qui 
nous  ont  ému  chez  Duhamel;  ondirait  même  que  Romains  éprouve 
à  en  parler  une  retenue,  une  pudeur  virile  qui  lui  fait  éviter, 
d'instinct,  les  scènes  trop  chargées  d'émotion.  C'est  dans  le  lan- 
gage un  peu  rude  de  la  camaraderie  masculine  que  Jerphanion 
raconte  Verdun.  Est-ce  un  cœur  bouleversé  et  meurtri  qui  se 
confie  à  un  ami  ?  Plutôt  une  intelligence  qui  expliquesa  souffrance 
et  en  soupèse  les  ravages,  avec  une  conscience  et  une  précision 
inexorables.  Romains  s'adresse  à  l'esprit  :  il  lui  présente  une  réa- 
lité restituée  dans  son  authenticité,  ses  raisons  profondes,  son 
mécanisme  le  plus  subtil.  Il  lui  importe  davantage  de  se  rendre 
compte  des  forces  qui  maintiennent  cette  masse  humaine  en 
action,  que  de  toucher  les  cœurs. 

Au  vrai,  ces  deux  volumes  sont  soutenus  par  la  volonté  d'a- 
teindre  une  intelligibilité  supérieure,  de  dominer  l'événement, 
d'en  démembrer  les  multiples  rouages,  de  supputeret pénétrer  les 
mobiles  de  cette  multitude,  ses  complicités  innombrables  et  ina- 
vouées :  celles  qui  font  durer  ce  supplice  sans  fin. 


VARIÉTÉ  191 

Effort  de  haute  portée,  sans  conteste,  qui  a  le  mérite  de  donner 
à  l'esprit  la  satisfaction  d'une  réalisation  magistrale,  tant  par 
l'ampleur  de  la  vision  que  par  sa  puissance  de  vérité. 


Remarquons  encore  que  dans  ces  deux  ouvrages,  Romains  a 
recréé  l'image  plastique  de  la  guerre  (dans  ses  mouvements  de  bête 
quaternaire)  et  celle,  plus  subtile,  de  son  existence  occulte. 

On  sait  à  quel  point  l'étude  de  la  vie  collective  et  de  ses  reten- 
tissements sur  l'individu  a,  de  tous  temps,  préoccupé  Romains  ; 
en  réalité  c'est  l'idée  centrale  de  l'unanimisme,  le  thème  majeur 
de  ses  œuvres  ;  celui  sur  lequel  reposent  de  simples  jeux  d'expé- 
rimentation comme  la  Vie  unanime,  le  Bourg  régénéré  ou  la 
grande  symphonie  des  Hommes  de  bonne  volonté.  Si  nous  nous  rap- 
pelons que  c'est  surtout  la  pression,  le  pouvoir  mystique  de  la 
collectivité  que  le  créateur  de  l'unanimisme  a  souligné,  nous  sau- 
rons reconnaître,  dans  ces  deux  ouvrages,  la  conception  de 
Romains  la  plus  authentique,  la  plus  continue. 

C'est  sous  l'aspect  de  la  contrainte  sociale  queRomains  observe 
cette  fois-ci,  l'action  de  la  collectivité  sur  l'homme  (nous  nous 
retrouvons  dans  la  ligne  directe  de  Musse.  Pour  contraindre 
ce  million  d'homme  «  positifs  et  douillets  »  et  conscients  de  leurs 
droits  absolus  à  prolonger  leur  souffrance,  elle  sait  exercer  sa 
puissance  mystique  par  ruse  et  par  force,  s'exprimer  sur  des  formes 
inattendues  et  trouver,  dans  la  nature  même  de  l'homme,  des 
appuis  tacites.  AussiJerphanion,  dans  sa  mission  de  vérificateur, 
est-il  amené  à  constater  que  les  acquisitions  récentes  de  l'homme 
et  sa  capacité  de  résistance  aux  exigences  irrationnelles  de  la 
société  se  montrent  singulièrement  fragiles. 

L'événement  est  reproduit  dans  une  assez  grande  diversité  de 
consciences  individuelles  pour  parvenir  à  donner  une  impression 
d'ampleur,  d'ubiquité  —  mais  Jerphanion  est  chargé  de  fonctions 
particulières.  On  ferait  erreur,  en  ne  voyant  en  lui  qu'un  person- 
nage représentatif,  le  lieutenant  d'infanterie  qui  consigne  son 
expérience  de  la  guerre  ou  interprète  la  psychologie  du  combat- 
tant. 

Rien  de  fortuit  dans  le  rôle  de  premier  plan  qui  lui  est  assigné. 
Car  il  était  bien  celui,  qui  de  tous  les  personnages  des  Hommes  de 
bonne  volonté,  pouvait  le  mieux  donner  des  faits  une  perception 
lucide  et  rationnelle,  devenir  en  quelque  sorte  la  conscience  de 
l'événement,  en  se  dégageant  de  l'immanence  de  la  catastrophe, 
ou  des  mouvements  trop  vifs  de  la  sensibilité. 


192  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

De  plus,  il  offrait  une  garantie,  le  montagnard  Jerphanion, 
celle  de  la  solidité  de  ses  impressions  :  «  Tout  ce  que  tum'exposes, 
lui  dit  Jallez,  a  un  caractère  d'authenticité,  de  produit  naturel  du 
sol,  oii  au  surplus,  je  te  reconnais  bien.  » 

On  aurait  pu  aisément  imaginer  que  Romains  placerait  Jallez 
et  Jerphanion  côte  à  côte,  dans  la  tranchée,  et  que  nous  assiste- 
rions à  une  suite  d'échanges  instructifs  entre  les  deux  amis.  En 
réalité,  cette  distribution  aurait  enlevé  au  témoignage  de  Jer- 
phanion son  admirable  valeur  de  restitution  intégrale. 

A  Jallez  est  échu  le  devoir  de  «  songer  aux  intérêts  de  Dieu  », 
de  garder  les  mains  pures  pour  être  «  quelque  peu  en  connivence 
avec  l'avenir  »  et  compter  parmi  ceux  qui  pourront  dire 

Je  reste  garant  et  gardien 

De  deux  ou  trois  choses  divines  (1). 

Il  n'est  pas  douteux  que  l'épisode  de  la  guerre  a  fourni  à  Ro- 
mains un  terrain  exceptionnellement  propice  aux  qualités  inhé- 
rentes à  son  tempérament  :  virilité,  humour  truculent  (le  tra- 
gique lui  donne  souvent  une  lueur  de  férocité),  réalisme  précis 
et  salutaire   et  sens  chaleureux   de  l'amitié  s'y  épanouissent. 

Les  femmes  ne  prennent  aucune  part  à  cette  aventure  ;  à 
peine  entrevoit-on  à  l'arrière  une  silhouette  familière  —  celle 
d'Odette,  de  M^^  Godorp,  ou  de  l'amie  de  Maillecotin.  Le  poilu, 
que  ce  soit  Jerphanion  ou  Griollet,  en  parle  même  avec  une  dureté 
surprenante.  La  veine  gaillarde  des  Copains,  l'esprit  de  facétie  et 
des  rites  qui  l'accompagnent  s'y  retrouvent  :  il  n'est  besoin  que 
de  rappeler  la  pratique  de  la  fameuse  plaisanterie  «  se  jeter  dans 
les  rangs  de  l'adversaire  pour  y  trancher  la  discussion  à  l'arme 
froide  >>  ou  le  ballet  de  «  la  Marche  à  Verdun  ». 

Ainsi  donc,  ces  deux  volumes  qui  composent  dans  la  série  des 
Hommes  de  bonne  volonté  un  tout,  une  masse  à  part,  contiennent 
de  multiples  expressions  de  la  pensée  de  Romains  et  de  ses 
concepts  fondamentaux  que  nous  nous  sommes  efforcés  de  mettre 
en  évidence. 

Avec  Prélude  à  Verdun  et  Verdun  il  est  certain  que  le  grand 
ouvrage  des  Hommes  de  bonne  volonté  se  parachève  d'un  épisode 
admirable  parsa  valeur  universelle,  saplénitudeetsonpathétique. 

(1)  Jules  Romains,  Europe,  p.  40,  N.  R.  F.  1916. 


Le  Gérant  :  Jean  Marnais. 


Imprimé  à   Poitiers  (France),  —  Sosiéti  fraBoaiM  d'Imprimerie  et  de  Librairict 


40«  Année  (2-  série)  N»  11  15  mai  1939 


REVUE  BIMENSUELLE 

DBS 

COURS  ET  CONFÉRENCES 

Directeur  :   M.   FORTUNAT   STROWSKI, 

Membre  de  l'Institut, 
Professeur  honoraire  à    la  Sorbonne. 


La  Fontaine  et  les  Fables 

par  Fortunat  STROWSKI, 

Membre  de  V Inslilul. 


I 
La  Fontaine  avant  les  Fables. 

Château-Thierry,  où  naquit  Jean  de  La  Fontaine  le  8  juillet 
1621,  est  une  jolie  petite  ville  au  bord  de  la  Marne.  Autrefois,  elle 
avait  des  remparts,  un  pont  sur  la  rivière,  et  ses  jardins  escala- 
daient la  colline  où  s'élevait  le  Château,  dans  un  grand  parc  om- 
breux. On  l'appelait  aussi  Chaury. 

Le  père  du  poète  était  «  conseiller  du  roi,  et  maître  des  eaux 
et  forêts  de  la  duché  de  Chaury  ».  Sa  mère  était  néePidoux,  d'une 
vieille  famille  aisée  qui  venait  de  l'ouest  :  les  Pidoux  étaient,  de 
père  en  fils,  médecins  du  Roi  de  France.  Ils  avaient  un  grand  nez 
et  une  santé  solide. 

La  maison  des  La  Fontaine  comptait  parmi  les  belles  demeures 
bourgeoises  de  la  ville.  Le  corps  principal  s'allongeait  entre  cour 
et  jardin.  Deux  ailes  allaient  jusqu'à  la  rue.  Au  bout  de  l'une 


(1)  Extrait  d'une  nouvelle  édition  des  Fables  de  La  Fontaine  qui  va  pa- 
raître incessamment  à  la  librairie  Mame. 

13 


194  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

d'elles  était  le  cabinet  de  travail  et  le  logement  particulier  de  La 
Fontaine. 

Après  des  études  qui  furent  sans  doute,  comme  celles  de  Montai- 
gne, un  long  enchantement  de  poésie,  Jean  de  La  Fontaine  entra 
à  l'Oratoire  (1).  C'était  une  docte  et  jeune  compagnie  de  prêtres 
d'élite  ;  les  Oratoriens  avaient  l'esprit  moderne  et  ils  étudiaient, 
à  côté  de  la  théologie  traditionnelle,  la  plus  récente  philosophie. 
Saint  Augustin  n'y  avait  pas  peur  de  Descartes.  La  Fontaine, 
épris  de  philosophie  comme  le  prouve  son  culte  constant  pour 
le  divin  Platon,  devait  s'y  plaire.  Mais  il  n'avait  point  du  tout 
l'âme  ecclésiastique.  Il  n'aimait  pas  la  sécheresse  de  la  théologie 
SGolastique.  Aussi  changea-t-il  bientôt  de  direction, et  sans  cesser 
d'aimer  la  philosophie,  il  entra  dans  le  monde. 

Alors  il  étudia  le  droit  et  il  fut  quelque  temps  avocat  au  par- 
lement de  Paris.  Mais  quoiqu'il  dût  plus  tard  faire  parler  les  ani- 
maux et  même  les  plantes  délicieusement,  il  ne  parvint  pas  à  se 
faire  écouter  des  juges  pour  le  compte  des  clients.  Il  n'eut  pas  de 
clients.  Il  resta  cjuelque  temps  «  avocat  consultant  »,  c'est-à-dire 
sans  cause.  Et  de  même  qu'il  avait  quitté  l'Oratoire,  il  quitta 
tranquillement  le  Palais.  Il  revint  à  Château-Thierry  qu'il  n'a- 
vait d'ailleurs  jamais  quitté  entièrement.  Là  était  son  vrai  domi- 
cile. 

Or,  il  y  avait  à  Château-Thierry  une  société  charmante  qui 
aimait  la  conversation  et  le  jeu.  Les  divertissements  et  les  plai- 
sirs mondains  réunissaient  jeunes  filles  et  jeunes  femmes,  jeunes 
gens  et  jeunes  hommes,  et  même  vieilles  femmes  et  hommes  sur  le 
retour.  Hauts  fonctionnaires,  bourgeois  aisés,  Parisiens  en  pro- 
menade, Rémois  de  passagey  entretenaient  cent  plaisirs.  Et  l'es- 
prit, le  bel  esprit  y  régnait  partout. 

La  forme  suprême  du  bel  esprit,  c'était  la  poésie  ;  tout  le  monde 
faisait  des  vers,  ou  savait  les  goûter.  On  était  précieux  à  la  mode 
de  Paris,  et  on  admirait  Voiture  ;  n'empêche  qu'on  ne  dédaignait 
pas  un  langage  gaillard  et  populaire.  La  verve  champenoise  com- 
pensait les  subtilités  renouvelées  de  l'Hôtel  de  Rambouillet. 

La  Fontaine,  naturellement  ami  de  la  Société,  fut  donc  porté 
vers  la  poésie.  Son  père  était  ravi  de  ses  succès  poétiques.  Mais 
déjà  le  poète  avait  trouvé  une  source  d'inspiration  et  de  beautés 
bien  plus  riche  que  le  monde,  c'était  la  nature. 

C'est  sur  le  bord  des  ruisseaux,  dans  le  fond  des  forêts  et  non 


(1)  Les  biographes  de  La  Fontaine  ont  bien  tort  de  s'en  étonner,  La  Fon- 
taine y  vint  de  son  plein  gré. 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  195 

dans  les  salons  qu'il  allait  chercher  les  Muses,  les  «  Muses  aux 
jupes  flottantes  ». 

C'est  là  qu'il  était  sûr  d'être  chéri  par  elles. 

Ce  nourrisson  que  vous  chérissez  tant, 

Moins  pour  ses  vers  que  pour  ses  mœurs  faciles, 

Qui  préférait  à   la   pompe  des  villes, 

Vos  antres  cois,  vos  chants  simples  et  doux  ; 

Oui  dès  l'enfance  a  vécu  parmi   vous... 

leur  dira-t-il  un  jour  qu'il  se  trouvera  en  peine. 

Bref,  ce  n'était  pas  pour  rien  qu'il  était  le  fils  et  l'héritier  dési- 
gné du  maître  des  eaux  et  forêts. 


Mais  il  ne  s'enfermait  pas  à  Chaury.  Du  côté  du  soleil  levant., 
il  y  avait  Reims  qui  l'attirait,  il  l'avoue. 

Il  n'est  cité  que  je  préfère  à  Reims. 

D'autant  plus  qu'il  y  trouvait  son  ami  Maucroix,  personnage 
déhcieux  et  romanesque  qui  aima  d'une  amour  éternelle  et  inu- 
tile une  jeune  femme  dont  le  portrait  retrouvé  après  quarante 
ans  suffisait  à  le  faire  pleurer  de  joie  et  à  rouvrir  toutes  ses  plaies. 
Il  avait  un  cœur  sensible  et  tendre,  le  meilleur  ami  de  notre 
poète,  ou  plutôt  son  autre  «lui-même  ».  C'était  aussi  un  très  fin 
lettré,  un  écrivain  délicat  à  l'occasion,  et  même  (un  peu)  un  poète. 
De  guerre  lasse,  ne  pouvant  se  marier  à  ses  amours,  il  s'était  fait 
chanoine,  et  Boileau  l'appelait  «  le  berger  en  soutane  ». 
A  l'ouest,  il  y  avait  Paris. 

A  Paris,  La  Fontaine  retrouvait  tous  ceux  qu'il  avait  connus 
ou  dans  ses  études,  comme  Furetière,  ou  au  Palais,  comme  Patru, 
ou  au  cabaret  comme  vingt  autres,  tous  fervents  nourrissons 
des  Muses. 

Il  fut  même  un  compagnon  de  la  Table  Ronde. 
Ils  s'appelaient  ainsi,  un  peu  à  cause  des  anciens  chevaliers 
de  la  Table  Ronde,  mais  surtout  parce  qu'à  une  table  ronde  il 
n'y  a  pas  de  bout  haut  et  bas.  Toutes  les  places  se  valent.  Les 
Muses  y  égalisent  les  rangs  et  les  fortunes.  C'était  conforme  à 
l'esprit  de  Ronsard  qui  ne  se  mettait  pas  au-dessous  des  rois,  ou  à 
celui  de  Racine  qui  dit  un  jour  en  pleine  Académie  que  les  grands 
poètes  marchaient  de  pair  avec  les  grands  capitaines  ! 

Jean  de  La  Fontaine  allait  bientôt  compter  vingt-cinq  ans. 


196  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Nous  n'avons  pas  son  portrait  à  ce  moment  de  sa  vie.  Plus  tard, 
deux  tableaux  le  montreront,  l'un  académicien,  avec  un  regard 
dédaigneux  et  profond,  une  bouche  fine  aux  coins  baissés,  un 
grand  nez  plein  de  bonhomie,  un  nez  de  gourmet  ou  de  gourmand, 
l'autre  tout  à  fait  âgé,  édenté,  les  lèvres  serrées,  les  yeux  prêts 
à  sourire,  pareil  à  une  vieille  femme  curieuse.  Mais  une  minia- 
ture conservée  au  Louvre  nous  réserve  la  surprise  d'un  La  Fon- 
taine moins  décrépit  ;  il  doit  avoir  trente  ans  ou  trente-cinq  ans 
et  il  est  au  plus  beau  temps  de  sa  vie.  Il  ne  manque  pas  d'élé- 
gance, son  visage  est  plein,  d'un  oval  assez  régulier  ;  le  front 
haut  sous  la  perruque,  non  pas  carré,  maisplutôt  fuyant  et  serré 
aux  tempes  ;  un  grandissime  nez  qui  s'incline  vers  la  bouche  ; 
cette  bouche  elle-même  est  fine  et  point  bavarde  ;  quant  aux  yeux 
bien  ouverts,  on  n'a  pas  à  s'y  tromper  :  ce  sont  ceux  d'un 
homme  attentif  et  songeur  qui  ne  furette  pas  de  tous  côtés.  Par- 
dessus tout,  une  teinte  d'ironie  et  de  nonchalance. 

C'est  qu'en  effet,  La  Fontaine  est  distrait,  songeur,  spirituel, 
ironique,  nonchalant  et  posément  observateur. Un  jour,  àla  Table 
Ronde,  il  manqua  sans  s'être  excusé,  et  son  ami  Pellisson  lui 
transmit  la  plainte  des  compagnons  dans  des  vers  que  l'on  a  re- 
trouvés ;  et  voici  comment  y  parlait  notre  excellent  Pellisson, 
le  plus  laid  des  hommes,  et  l'ami  des  petites  bêtes  que  devait 
faire  parler  La  Fontaine  : 

Epître,  va  chanter  injure, 
Mais  grosse  injure  à  ce  parjure 
Qui,  par  un  étrange  ourvari  (1) 
S'en  est  fui  à  Château-Tliierry. 
Que  la  belle  fièvre  quartaine 
Vous  ronge,  sieur  de  La  Fontaine, 
Qui  si  vite  quittez  ce  lieu, 
Sans  avoir  daigné  dire  adieu... 
Ah,  ne  vous  grattez  point  la  tête... 

Mais  bientôt  Pellisson  s'apaise  : 

Mais,  damoiselle  Courtoisie, 
N'en  soyez  pas  si  fort  saisie. 
La  Fontaine  est  un  bon  garçon 
Qui  n'y  fait  point  tant  de  façon. 
II  ne  l'a  point  fait  par  malice. 
Belle  paresse  est  tout  son  vice  ; 
Et  peut-être  quand  il  partit 
A  peine  était-il  hors  du  lit, 

(  I  )  Terme  de  chasse  et  terme  de  chicane  :  appeler  les  chiens  hors  de  la  voie 
«ù  ils  sont  engagés  ;  détourner  brusquement  le  coura  d'un  procès. 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  197 

Récapitulons  les  traits  de  cette  aimable  réprimande.  La  Fon- 
taine est  bon  garçon  ;  il  n'agit  point  par  malice.  Il  se  lève  tard. 
Son  vice  est  belle  paresse  ;  il  ne  supporte  guère  d'être  enchaîné 
par  aucune  obligation.  Ses  amis  tiennent  à  lui,  et  son  absence 
les  fâche.  Il  n'essaye  pas  de  se  justifier  ;  il  se  gratte  la  tête  avec 
embarras. 

Par-dessus  tout,  ajoutons  qu'il  est  distrait.  Mais  cela  ne  veut 
pas  dire  qu'il  soit  indifférent.  Il  ressemble  à  l'auteur  des  Essais  : 

J'étais  si  pesant,  mol  et  endormi,  dit  Montaigne  parlant  de  son  enfance, 
qu'on  ne  me  pouvait  arracher  de  l'oisiveté,  non  pas  pour  me  faire  jouer.  Ce  que 
je  voyais,  je  le  voyais  bien,  et  sous  cette  complexion  lourde,  nourrissais  des 
imaginations  et  des  opinions  au-dessus  de  mon  âge. 

Tel  La  Fontaine:  car  sous  cette  «  complexion  lourde»,  sous  cet 
aspect  pesant,  mol  et  endormi,  il  avait  des  curiosités  pour  tout^ 
qu'il  conservera  jusque  dans  sa  vieillesse.  On  l'entendra  : 

Parler  de  paix,  parler  de  guerre, 
Parler  de  vers,  de  vin  et  d'amoureux  souci, 
Former  d'un  vain  projet  le  plan  imaginaire, 
Changer  en  cent  façons  l'ordre  de  l'Univers  ; 
Sans  douter,  proposer  mille  doutes  divers... 

Et  ses  fables  nous  montreront  que  ses  distractions  cachaient 
«  des  imaginations  hardies  ».  Elles  cachaient  une  vie  profonde. 

La  rançon,  c'est  que  la  vie  pratique  lui  paraissait  fade  et  insi- 
gnifiante ;  c'est  qu'il  ne  pouvait  supporter  la  contrainte  ;  et  c'est 
enfin  qu'il  était  tellement  paresseux,  qu'il  n'arrivait  pas  à  faire 
ses  comptes.  Il  était  destiné  à  manger  son  fonds  avec  son  revenu. 


Pourtant,  il  lui  fallait  vivre.  Son  pèren'avait  pas  assez  de  bien 
pour  le  défrayer  entièrement.  La  seule  ressource  qui  restait 
était  le  mariage.  On  le  marie.  Il  épousa  Marie  Héricart,  jeune  fille 
agréable,  de  bonne  famille,  et  dans  une  situation  aisée.  C'était 
une  parente  éloignée  de  Racine.  Avec  ce  que  Jean  de  La  Fontaine 
reçut  de  son  père  et  avec  ce  qu'elle  apportait  en  dot,  le  ménage 
n'était  pas  à  plaindre.  Malheureusement,  Marie  Héricart  n'avait 
pas  quinze  ans,  et  au  lieu  d'enseigner  la  sagesse  à  son  mari,  ce 
fut  lui  qui  lui  communiqua  sa  folie.  Au  début  d'une  extraordinaire 
correspondance  qu'il  eut  avec  elle,  quinze  ans  après  leur  mariage 
(il  avait  quarante  ans,  elle  trente),  il  lui  reproche  gentiment  de 


198  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

n'aimer,  ni  le  jeu,  ni  la  conversation,  ni  le  ménage  et  de  ne  se 
plaire  qu'à  la  lecture  des  romans.  Eh  !  mari  grincheux,  n'est-ce 
pas  vous-même  qui  en  avez  donné  l'exemple  à  votre  jeunette 
épouse  ?  D'ailleurs,  cette  lettre,  où  l'on  veut  voir  un  blâme  sé- 
vère, a  été  certainement  fort  mal  interprétée.  Sous  le  ton  enjoué, 
il  s'agit  de  choses  graves,  l'exil,  la  prison,  la  mort  peut-être,  car 
La  Fontaine  s'en  va  pour  lors  vers  M™®Fouquet,  en  Limousin, 
sous  la  conduite  d'un  limier  de  police... 

La  Fontaine  et  sa  femme  ne  réussirent  pas  à  vivre  avec  leurs 
ï*essources.  Ils  avaient  une  installation  à  Château-Thierry  chez 
le  père  de  La  Fontaine,  et  sans  doute  une  aussi  à  Paris.  La  dé- 
pense dépassait  les  revenus.  Il  est  vrai  que  le  père  La  Fontaine 
laissa  à  son  fils  une  de  ses  charges  des  eaux  et  forêts,  mais  c'était 
peu  de  chose  ;  il  fallait  aviser.  C'est  sur  ces  entrefaites  que  La 
Fontaine  fut  présenté  à  Fouquet  par  un  oncle  de  sa  femme  Jan- 
nart,  personnage  d'importance.  Fouquet  avait  en  matières  de 
finances  une  conscience  large.  Il  était  fastueux  et  généreux.  C'é- 
tait le  personnage  le  plus  riche  et  le  plus  puissant  du  royaume 
après  le  roi.  Il  était  surintendant  et  il  se  croyait  Mazarin.  Il 
accueillit  amicalement  le  poète.  Il  lui  donna  une  pension  et  peut- 
être  un  logement  chez  lui. 

Chez  Fouquet,  La  Fontaine  vit  ce  que  le  monde  de  ce  temps 
avait  de  plus  éclatant.  Sans  doute  y  rencontra-t-il  parmi  les 
beautés  à  lamodeM^^e  deSévigné,  qui  sut  l'apprécier.  Il  rencontra 
aussi  toute  une  pléiade  de  littérateurs.  Avec  Fouquet  lui-même, 
il  avait  les  rapports  les  plus  amicaux  ;  il  savait,  par  sa  gentillesse, 
maintenir  entre  l'homme  en  place  et  lui  une  certaine  égalité  qui 
préservait  sa  dignité  de  poète.  Ainsi,  un  jour  que  Fouquet  n'avait 
pas  pu  le  recevoir,  il  lui  écrivit  dans  une  spirituelle  épître  : 

Peut-être  même  iriez-vous  croire 
Que  je  souhaite  le  trépas 
Cent  fois  le  jour,  ce  qui  n'est  pas. 
Je  me  console  et  vous  excuse. 

Et  il  demanda  un  nouveau  rendez-vous. 

Je  prendrai  votre  heure  et  la  mienne. 

Pour  son  protecteur  il  écrivit  un  grand  poème  d' Adonis  ;  œuvre 
Héroïque  et  mythologique.  Il  composa  aussi  quelques  pièces  de 
circonstance,  et  enfin,  comme  le  maître  ne  pensait  qu'à  son  châ- 
teau de  Vaux,  résidence  vraiment  royale  ornée  des  plus  magni- 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  199 

fiques  jardins  du  monde,  le  poète  écrivit  par  ordre,  semble-t-il, 
un  long  fragment  moitié  prose  moitié  vers,  intitulé  le  Songe  de 
Vaux,  où  il  mêlait  la  description  du  palais  à  toutes  sortes  de  rêves 
et  de  fantaisies  dans  le  goût  précieux,  de  ce  temps. 

Mais  bientôt  il  fallut  penser  au  sérieux  et  même  au  tragique  : 
Fouquet,  accusé  de  malversations,  était  arrêté  par  ordre  du  roi. 
Il  échappait  avec  peine  à  la  mort,  et  il  était  condamné  à  la  prison 
perpétuelle.  La  Fontaine  ne  l'abandonna  pas.  Il  a  écrit  pour  le 
défendre  une  élégie  fameuse  aux  Nymphes  de  Vaux  qui  est  un 
des  chefs-d'œuvre  les  plus  touchants  de  la  poésie  française.  Elle 
se  termine  par  ce  vers  qu'il  faut  répéter  à  travers  les  temps  : 

Et  c'est  être  innocent  que  d'être  malheureux. 

La  Fontaine  a  donc  été  vraiment  un  ami  courageux.  La  mau- 
vaise grâce  que  lui  témoigna  obstinément  Louis  XIV,  malgré  tant 
de  voix  qui  intervenaient  pour  lui,  a  pour  raison  cette  fidélité  à 
un  malheureux. 

De  nouveau  se  posa  le  problème  de  pourvoir  aux  dépenses 
de  la  vie.  Et  après  la  chute  de  Fouquet,  le  problème  était  pres- 
sant. Certes,  La  Fontaine  avait  obtenu,  peu  d'années  aupara- 
vant, la  charge  de  maître  des  eaux  et  forêts  qu'occupait  son  père. 
II  la  garda  jusqu'en  1871.  Elle  le  forçait  à  revenir  à  Château- 
Thierry,  elle  lui  imposait  quelques  obligations  et  quelques  jours 
de  résidence,  mais  elle  ne  lui  donnait  pas  de  suffisants  revenus. 
Et  il  accepta  de  devenir  le  gentilhomme  servant  de  Madame  la 
duchesse  douairière  d'Orléans,  veuve  de  l'oncle  du  roi  ;  elle  vi- 
vait dans  une  retraite  assez  sévère  au  fond  de  son  palais  du  Lu- 
xembourg. Il  prêta  serment  le  14  juillet  1664  ;  ses  gages  annuels 
étaient  de  200  livres  ;  il  avait  au  Luxembourg  sa  résidence  et  tout 
son  entretien,  ce  qui  ne  l'empêchait  pas  de  se  rendre  à  Château- 
Thierry  quand  il  le  fallait  ou  quand  il  le  voulait. 

Cette  situation  nous  étonne  aujourd'hui,  et  nous  serons  encore 
plus  étonnés  quand  nous  verrons  La  Fontaine  devenir,  après  la 
mort  de  la  duchesse  d'Orléans,  l'hôte  de  simples  particuliers 
comme  M™e  de  la  Sablière  et  de  M.  d'Hervart.  Et  tout  de  suite, 
nous  songeons  à  l'accuser,  sinon  d'avoir  été  un  parasite,  du  moins 
d'avoir  manqué  d'indépendance  et  de  fierté.  Mais  au  contraire 
personne  n'a  eu  un  caractère  plus  fier  et  plus  indépendant  que 
La  Fontaine  ;   ces  situations   étaient  passées  dans  les  mœurs. 

Dans  les  immenses  palais  et  les  hôtels  des  personnages  de  mar- 
que, il  y  avait  des  logements  pour  tout  le  monde.   Les  gens  de 


200  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

service  étaient  extrêmement  nombreux  ;  il  n'était  pas  coûteux 
de  tenir  table  ouverte  parce  que  les  redevances  des  fermiers  et 
des  jardiniers  se  payaient  en  nature  ;  enfin,  tout  le  monde  aimait 
la  société  et  la  conversation.  Aussi,  l'irvité  perpétuel,  lorsqu'il 
était  très  en  honneur  comme  La  Fontaine,  n'était  nullement 
considéré  comme  une  charge  ou  un  surcroît  de  dépense  ;  nul  ne 
s'étonnait  de  le  voir  là-bas  tous  les  jours,  et  on  l'enviait  à  ses 
hôtes. 

De  1664  jusqu'à  sa  mort,  La  Fontaine  vécut  donc  à  Paris, 
faisant  des  séjours  à  Château-Thierry  sans  jamais  s'y  installer 
véritablement.  Si,  à  la  fin  de  sa  vie,  il  a  laissé  le  souvenir  d'un 
vieillard  alourdi  et  sans  agrément,  il  devait  avoir  en  ce  temps,  au 
contraire,  une  conversation  vive,  attrayante  ;  il  plaisait,  il  ins- 
pirait la  confiance  et  souvent  l'admiration  à  en  juger  par  toutes 
les  amitiés  précieuses  dont  il  fut  entouré.  Ce  n'était  pas  seule- 
ment la  plume  à  la  main  qu'il  était  le  modèle  des  bons  conteurs. 

Mais  nous  n'avons  pas  à  raconter  dans  le  détail  la  vie  du  poète. 
Il  nous  suffit  d'en  avoir  extrait  ce  qui  explique  les  Fables  et  les 
fait  mieux  aimer.  Nous  approchons  des  Fables.  Comment  définir, 
à  cette  heure,  le  génie  de  La  Fontaine  sans  décrire  son  œuvre 
de  poète  ? 

* 
*  * 

Il  a  toujours  distingué  deux  choses  :  les  vers  et  la  poésie,  le 
versificateur  et  le  poète.  Il  dit  aux  Muses,  dans  un  poème  dialogué 
où  il  met  en  scène  Apollon,  les  Muses  et  lui-même  : 

Il  est  vrai  que  jamais  on  n'a  vu  tant  d'auteurs  : 
Chacun  forge  des  vers  ;  mais  pour  la  poésie, 
Cette  princesse  est  morte,  aucun  ne  s'en  soucie. 
Avec  un  peu  de  rime  on  va  vous  fabriquer 
Cent  versificateurs  en  un  jour  sans  manquer. 
Ce  langage  divin,  ces  charmantes  figures, 
Qui  touchaient  autrefois  les  âmes  les  plus  dures... 
Cela,   dis-je,   n'est   plus   maintenant   en   usage. 
On  vous  méprise,  et  nous,  et  le  divin  langage. 

La  poésie  est  donc  son  lot.  Pour  lui,  elle  n'estpas  un  état  d'exal- 
tation et  d'ins^r-iration,  comme  l'avait  pensé  Ronsard,  comme  le 
penseront  deux  cents  ans  plus  tard  les  romantiques,  c'est  encore 
moins  un  métier  de  versificateur,  c'est  un  langage  divin  qui  «  tou- 
che les  âmes  les  plus  dures  »,  et  qui  transfigure  touteschoses. 

S'il  en  est  ainsi,  le  poète  n'est  pas  obligé  d'écrire  toujours  en 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  201 

vers  régulièrement  alignés,  ni  même  en  vers  d'aucune  sorte. 
La  prose  n'est  peut-être  pas  séparée  du  vers  par  un  abîme  ;  la 
poésie  peut  s'épandre  de  l'une  à  l'autre  (comme  dans  Shakes- 
peare par  exemple).  Et  Ir  fait  est  que  La  Fontaine  aime  et  prati- 
que surtout  le  vers  libre,  qui  se  rapproche  de  la  prose  ;  et  souvent 
il  mêle  vers  et  prose  ;  entre  eux,  il  ménage  des  transitions  insen- 
sibles ;  on  croit  entendre  encore  des  vers  et  c'est  déjà  de  la  prose  ; 
on  croit  entendre  de  la  prose  et  c'est  déjà  des  vers,  —  à  condition, 
naturellement,  que  sous  une  forme  ou  l'autre  ce  soit  toujours 
«  ce  langage  divin,  ces  charmantes  figures...  » 

Qu'est-ce  que  La  Fontaine  avait  écrit  jusque-là  ?  Des  choses 
très  diverses  !  «  Je  suis  volage  enverscomme  en  amour  )>,  disait-il. 
Aussi  il  ne  s'était  pas  enfermé  dans  un  genre  seul,  en  vrai  «  pa- 
pillon du  Parnasse  ». 

Il  avait  traduit  en  vers  gracieux  et  faciles  une  comédie  du  poète 
latin  Térence  :  il  l'avait  choisie  parce  que,  dit-il  dans  la  préface 
(16.54),  «  les  expressions  y  sont  pures,  les  pensées  délicates  ;  et 
pour  comble  de  louange,  la  nature  y  instruit  tous  les  personnages, 
et  ne  manque  jamais  de  leur  suggérer  ce  qu'ils  ont  à  faire  et  à 
dire.  »  Quatre  ans  plus  tard,  autre  œuvre  de  longue  haleine  ;  il 
offre  à  Fouquet  ce  poème  d' Arfonis,  où  il  raconte  les  amours  de 
Vénus  avec  un  jeune  mortel  d'une  merveilleuse  beauté.  Adonis. 
Ce  poème  renferme  quelques  vers  délicieux,  comme  ceux-ci  : 

Rien  ne  manque  à  Vénus,  ni  les  lys,  ni  les  roses, 
Ni  le  mélange  exquis  des  plus  aimables  choses, 
Ni  ce  charme  secret  dont  l'œil  est  enchanté, 
Ni  la  grâce,  plus  belle  encor  que  la  beauté. 

Mais  nous  sommes  bien  loin  de  ce  naturel  que  La  Fontaine 
aimait  tout  à  l'heure.  Le  goût  fastueux  de  Fouquet  et  de  son  en- 
tourage a  déteint  sur  le  poète.  Il  dit  qu'il  a  pratiqué  là  «  le  genre 
héroïque  »,  «  le  plus  beau  de  tous,  le  plus  fleuri,  le  plus  susceptible 
d'ornements  et  de  ces  figures  nobles  et  hardies  qui  font  une  langue 
à  part,  pour  mériter  qu'on  l'appelle  la  langue  des  dieux.  »  Ce 
genre  héroïque  est  tout  simplement  celui  des  grandes  tapisseries 
mythologiques,  décoration  habituelle  des  murs  trop  froids  des 
palais  et  des  châteaux  :  on  y  voyait  les  dieux,  les  déesses,  les  hé- 
ros, des  chars  traînés  par  des  lions,  des  lévriers  allongés  près  des 
belles,  et  des  amours  joufflus  entr'ouvrant  des  rideaux  somp- 
tueux. Moins  héroïque,  mais  entaché  de  préciosité  et  parfois  de 
fantasmagorie,  fut  le  Songe  de  Vaux,  vers  et  prose,  inachevé. 
Ce  devait  être  un  mélange  de  «  lyrique  »  et  d'«  héroïque  ».  Les  mor- 


202  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ceaux  exquis  n'y  manquent  pas,  non  plus  que  les  belles  descrip- 
tions ;  car  La  Fontaine  excelle  à  décrire  : 

Je  peins,  quand  il  me  plaît,  la  peinture  elle-même. 

Au  reste,  le  château  de  Vaux  n'est  plus  le  Château,  il  est  un 
château  de  conte  de  fées  ;  celui  où  Cendrillon  allait  danser  et  où 
elle  trouva  un  royal   mari    en    perdant    sa    pantoufle   de    vair. 

Et  des  pièces  de  circonstance,  d'une  technique  un  peu  ancienne  : 
madrigaux,  dizains,  ballades,  rondeaux  avec  de  l'esprit,  du  senti- 
ment et  de  la  grâce.  Et  puis  aussi  une  farce  populaire  bien  cu- 
rieuse. Elle  se  passe  à  Château-Thierry,  elle  fut  jouée  par  des  ha- 
bitants de  Château-Thierry  ;  elle  rappelle,  par  le  sujet,  plus  d'une 
arce  célèbre  du  moyen  âge.  On  y  chante,  on  y  danse  en  rond  ;  il 
y  a  un  âne  parmi  les  personnages,  un  âne  qui  rue,  qui  brait,  qui 
'entête...  et  qui  parle. 

Il  écrivit  enfin  le  dialogue  mythologique  de  Clymène,  où,  sous 
le  nom  des  différentes  Muses,  il  imite  tous  les  tons  de  la  poésie  à 
la  mode  ;  il  y  prend  le  nom  d'Acanthe  ;  il  y  raconte  ses  premières 
amours  malheureuses,  pour  arriver  à  la  belle  qui  n'a  pas  dédaigné 
sa  flamme  :  Clymène.  Clymène,  si  j'y  réfléchis  bien,  est  Marie 
Héricart,  la  propre  femme  de  La  Fontaine  (1  ).  Je  sais  que  les  com- 
mentateurs trouveront  cette  interprétation  trop  simple  :  mais 
qu'y  faire  ?  La  Fontaine  a  aimé  sa  femme  comme  tout  le  monde, 
et  il  l'a  délicieusement  chantée,  comme  personne. 

Enfin,  les  circonstances  lui  firent  jaillir  du  cœur  l'élégie  aux 
Nymphes  de  Vaux,  la  lamentation  sur  la  disgrâce  de  Fouquet. 

Voilà  une  suite  bien  variée,  et  presque  hétéroclite,  de  genres 
et  de  poèmes.  La  Fontaine  n'avait  vraiment  pas  rencontré  ce 
qui  aurait  convenu  à  son  génie. 

Il  crut  enfin  y  être  arrivé  après  le  succès  éclatant  de  deux  ou 
trois  «  contes  ». 

Ces  contes,  ce  sont  des  Nouvelles,  fis  n'ont  aucun  rapport  avec 
les  Contes  de  Fées.  Le  maître  du  genre  est  Boccace  ;  et  ses  émules, 
car  Boccace  avait  des  émules,  tant  en  France  qu'en  Italie  :  par 
exemple,  les  Cen^  nouvelles  nouvelles  ou\e  Petit  Jehan  de  Saintie. 


(1)  On  est  toujours  étonné  qu'un  poète  aime  sa  femme.  Et  l'on  ne  peut  ad- 
mettre que  La  Fontaine  ait  été  amoureux  de  la  sienne.  C'est  qu'on  rapporte 
à  la  lune  de  miel  les  propos  qu'il  tenait  à  sa  femme  après  quinze  ans  et  plus 
de  mariage  !  Les  gens  qui  parlent  sans  cesse  de  leur  humeur  volage  se  moquent 
souvent  du  lecteur. 


I 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  203 

A  quoi  La  Fontaine   a  ajouté  lui-même  Rabelais,  les  Amadis, 
l'Arioste.   Mais  Boccace  fut  son  grand  fournisseur. 

Les  premiers  contes  de  La  Fontaine  étaient  déjà  licencieux  ; 
on  leur  fit  un  succès  pour  leur  esprit  et  leur  gaîté.  La  Fontaine 
crut  qu'il  était  né  pour  ce  genre.  Ces  récits  coupés  plus  ou  moins 
longs  semblaient  convenir  à  son  humeur  inconstante.  Il  redoubla 
donc.  Mais  il  dut  sentir  bien  vite  que  leur  succès  trop  facile  n'é- 
tait" plus  guère  qu'un  succès  de  scandale  ;  il  dut  s'apercevoir  que 
ces  petits  poèmes  étaient  condamnés  à  l'ennui  par  la  monotonie  ; 
et  sans  avoir  le  courage  d'y  renoncer,  il  résolut  de  cultiver  un 
champ  nouveau,  un  champ  «  à  conter  »  où  il  trouverait  des  fleurs 
moins  frelatées,  des  fruits  moins  insipides,  sans  perdre  l'avantage 
des  récits  courts  et  variés.  Et  puis,  il  aurait  la  joie  d'y  pouvoir 
convoquer  ses  vrais  maîtres,  ses  vrais  amis  :  Platon,  Horace, 
Virgile.  Il  aurait  l'honneur  d'y  traiter  même  les  plus  hauts  sujets 
de  la  philosophie  et  de  la  politique,  s'il  en  avait  envie,  ce  qui  lui 
est  vraiment  interdit  dans  ses  contes. 

Il  écrivit  donc  ses  Fables,  qui  sont  aussi  des  Contes,  mais  d'une 
autre  qualité,  sans  compter  qu'elles  nous  transportent  dans  un 
monde  imaginaire  et  féerique,  comme  Peau  d'Ane  ou  Riquei  à  la 
Houppe. 

[A   suivre.) 


L'œuvre  littéraire  des  prophètes 

par  C.  TOUSSAINT, 

Professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  d'Aix. 


I 

Depuis  les  travaux  de  la  critique  moderne,  les  problèmes  sur  la 
littérature  prophétique  ont  beaucoup  changé  d'aspect  et  ont  ou- 
vert à  la  recherche  des  voies  nouvelles. 

Un  des  premiers  résultats  de  ces  études,  c'est  qu'on  ne  peut 
plus  regarder  le  recueil  des  prophètes  comme  un  ouvrage  conte- 
nant les  œuvres  écrites  de  ces  inspirés,  telles  qu'elles  sont  sorties 
de  leur  plume  mais  plutôt  comme  l'ensemble  des  fragments  de 
leurs  oracles  réunis  et  mis  en  ordre,  à  diverses  reprises,  soit  par 
les  disciples  de  ces  prophètes,  soit  finalement  par  les  derniers 
compilateurs  de  la  Bible  qui  leur  ont  donné  leur  forme  définitive 
soit  en  ajoutant,  soit  en  retranchant,  soit  en  modifiant  les  gloses 
que  les  siècles  antérieurs  avaient  entassées  autour  d'un  noyau  pri- 
mitif. Il  s'ensuit  que  l'on  ne  peut  traiter  ces  morceaux  comme 
s'ils  étaient  d'une  seule  venue  et  appartenaient  intégralement 
aux  auteurs  dont  ils  portent  les  noms.  Au  fond,  proportions  gar- 
dées, il  en  est  un  peu  du  recueil  des  Prophètes  comme  du  Penta - 
teuque  lui-même,  à  savoir  qu'il  renferme  des  éléments  primitifs 
sans  doute  plus  volumineux  et  plus  étendus,  mêlés  à  des  maté- 
riaux plus  récents  et  fondus  avec  eux  dans  une  rédaction  plus  mo- 
derne, en  vue  de  la  lecture  liturgique  dans  les  synagogues. 

On  a  trop  souvent  perdu  de  vue,  dans  les  temps  anciens,  que  la 
formation  du  volume  des  écritures  sacrées  faisait  partie  de  la 
restauration  nationale  qui  a  suivi  l'exil  babylonien  et  qu'elle 
ne  peut  se  comprendre  qu'en  fonction  de  cette  même  restaura- 
tion et  des  idées  qui  prévalaient  alors  dans  la  communauté  du 
retour. 

Pour  reconstituer  la  nation  israélite,  il  fallait  établir  qu'elle 
avait  des  ancêtres  communs,  une  histoire  commune,  des  héros 
illustres,  des  symboles  et  des  rites  communs,  des  traditions  et  des 


l'œuvre  littéraire  des  prophètes  205 

coutumes  propres.  Ses  origines  et  son  statut  étaient  basés  sur 
l'alliance  avec  le  dieu  du  Sinaï  par  l'intermédiaire  de  Moïse,  fon- 
dateur de  l'union  des  tribus  en  fédération  unique,  et  du  culte  natio- 
nal. La  Thora,  avec  son  double  élément  historique  et  législatif,  po- 
sait le  fondement  de  l'unité  nationale  et  religieuse  d'Israël.  Mais 
il  importait,  par-dessus  tout,  de  montrer  la  continuité  de  l'histoire 
d'Israël  et  du  pacte  conclu  par  lahvé  avec  les  pères  de  la  nation, 
même  à  travers  les  grandes  crises  par  lesquelles  ce  peuple  était 
passé. 

Or  on  ne  pouvait  mieux  marquer  cette  unité  que  par  les  oracles 
des  prophètes  dans  lesquels  lahvé  annonçait  à  la  fois  le  châti- 
ment de  la  nation  coupable  et  son  rétablissement  dans  la  terre  des 
aïeux.  Sans  doute  les  anciens  prophètes  de  l'époque  néo-babylo- 
nienne avaient  surtout  insisté  sur  la  destruction  des  deux  royau- 
mes et  l'événement  leur  avait  donné  raison,  ce  qui  avait  considé- 
rablement fortifié  leur  crédit  et  ruiné  celui  de  leurs  adversaires, 
mais  on  avait  surpris  dans  leurs  anathèmes,  des  lueurs  de  pardon 
et  d'espoir,  au  moins  conditionnelles,  qui  allèrent  en  se  dévelop- 
pant et  en  s'élargissant  au  fur  et  à  mesure  qu'on  s'éloignait  des 
jours  sombres  de  l'exil  et  qu'on  se  rapprochait  de  l'ère  reconstru- 
trice. 

Alors  les  disciples  des  prophètes  et  leurs  successeurs  adouci- 
rent, par  des  retouches  et  des  additions  opportunes,  l'âpreté  des 
diatribes  prophétiques  et  en  atténuèrent  l'effet  à  l'aide  de  rêves 
grandioses  et  d'espérances  posthumes  qui  firent  du  livre  des  ne- 
biim,  une  des  portions  les  plus  goûtées  par  le  public  des  syna- 
gogues. 


Quand  on  embrasse  dans  son  ensemble  la  production  prophé- 
tique, telle  qu'on  peut  la  ressaisir  non  seulement  dans  le  recueil 
qui  porte  leur  nom  mais  encore  dans  les  autres  parties  de  la  Bibel 
où  leur  influence  est  sensible,  on  en  arrive  presque  à  croire  que 
tout,  dans  ce  livre  sacré,  se  rattache  à  eux  et  qu'ils  sont  comme 
le  centre  de  la  littérature  religieuse  d'Israël  et  ainsi  ceux  qui, 
personnellement  n'ont  que  peu  écrit  et  plutôt  par  hasard  que  par 
intention,  parfois  même  contre  leur  gré,  se  trouvent  être  comme 
le  foyer  d'où  rayonne  l'activité  littéraire  de  la  nation,  non  pas 
qu'avant  eux  on  ait  manqué  de  documents  écrits  ni  même  de  mor- 
ceaux de  prose  ou  de  poésie,  mais  en  ce  sens  que  tout  ce  qui  nous 


206  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

en  est  parvenu  porte  la  marque  de  leur  esprit  et  la  trace  de  leur 
influence. 

C'est  dans  le  creuset  des  prophètes  qu'a  été  refondu  l'héritage 
littéraire  d'Israël.  Leur  ombre  plane  sur  toutes  les  parties  de  la 
Bible  et  il  n'en  est  aucune  qui  ne  puisse  se  réclamer  d'eux. 

Et  pourtant  leur  mission  première  ne  les  avait  pas  destinés  à 
la  littérature,  encore  moins  les  traditions  de  leurs  devanciers.  Les 
premiers  nebiim  n'ont  rien  écrit  :  c'étaient  des  extatiques.  Ceux 
qu'on  rencontre  en  compagnie  de  Saûl  ou  de  Samuel  ne  donnent 
nullement  l'idée  d'écrivains  ni  de  compositeurs.  S'ils  débitent, 
en  dansant,  des  motifs  rythmés,  ce  sont  sans  doute  des  refrains 
populaires  dans  le  genre  de  ceux  que  répétaient  les  femmes  d'Is- 
raël, au  son  des  tambourins,  pour  célébrer  la  victoire  de  David  : 

Saul  en  a  tué  mille 

Et  David  dix  mille  (1)  ! 

peut-être  aussi  des  bribes  de  psaumes  durant  les  cérémonies  sa- 
crées, mais  il  n'est  pas  prouvé  qu'ils  en  aient  été  les  auteurs.  En 
tout  cas,  si  le  psautier  actuel  en  a  conservé  des  fragments,  rien 
ne  nous  met  sur  la  trace  pour  les  retrouver. 

On  n'est  guère  plus  favorisé  en  ce  qui  concerne  Élie  et  Elisée 
qui  pourtant  apparaissent  dans  un  siècle  où  l'écriture  était  deve- 
nue courante  et  qui  néanmoins  n'ont  laissé  aucun  signe  d'activité 
littéraire,  ni  lettres,  ni  fragments  de  discours,  ni  pamphlets 
politiques,  ni  exhortations  ni  prédictions  d'aucune  sorte.  La  lé- 
gende ne  rapporte  d'eux  que  des  faits  d'action  politique  ou  reli- 
gieuse, surtout  des  miracles  et  des  scènes  de  thaumaturgie. 
Cependant  il  y  a  des  raisons  de  croire  que,  même  à  cette  époque, 
le  style  prophétique  existe  déjà,  sinon  sous  forme  écrite,  du  moins 
sous  forme  orale.  Élie  agit,  parle,  menace  (2)  comme  plus  tard 
Amos  (3),  il  se  donne  pour  le  porte-voix  de  lahvé,  son  messager, 
son  serviteur  ;  il  est  possédé  par  l'Esprit,  il  annonce  l'avenir,  il 
entend  la  voix  de  lahvé.  Il  se  peut  aussi  que  dans  certains  oracles 
non  datés  et  mis  sous  les  noms  de  Jacob  (4)  ou  de  Moïse  (5)  ou  de 
Balaam  (6)  on  ait  parfois  l'écho  de  prophètes  très  anciens.  Le 
recueil  d'Isaïe  contient  lui-même  des  fragments  d'oracles  de  pro- 
phètes antérieurs  (7),  morceaux  qui  n'étaient  peut-être  pas  seule- 

(1)  I  Sam.,  XVIII,  7. 

{2}  I  Rois,  XVII,  1  ;  xviii,  17-19  ;  xxi,  21. 

(3)  Am.,  VII,  VIII,  IX. 

(4)  Gen.,  xlix,  3. 

(5)  Deut.,  xxxiii,  9. 

(6)  Nombr.,  xxiii,  10. 

(7)  Is.,   IX,  7  ;  X,  4  ;  xv,  xvi. 


l'œuvre  littéraire  des  prophètes  207 

ment  dans  la  tradition  orale  mais  déjà  fixés  par  écrit  dans  quel- 
que collection  anonyme. 

Amos  et  Isaïe  n'ont  pas  créé  de  toutes  pièces  le  genre  prophé- 
tique, ils  ont  eu  des  modèles  et  des  précurseurs.  A  l'origine,  les 
prophètes  ne  sont  pas  des  écrivains  mais  plutôt  des  porte-paro- 
les de  lahvé,  chargés  de  porter  oralement  des  messages  au  peuple. 
Aussi  ne  disent-il  pas  :  lisez,  mais,  écoutez. 

Jérémie  parle  vingt-trois  ans  avant  d'écrire  et  il  n'a  écrit  que 
lorsqu'on  l'a  empêché  de  parler  au  peuple  (1).  De  même,  Amos  ne 
songe  à  transcrire  ses  menaces  qu'après  avoir  reçu,  des  autorités 
publiques,  l'injonction  de  quitter  le  sanctuaire  royal  de  Béthel  et 
decesserses  allocutions  aux  pèlerins  (2).  Isaïene  s'élancepastoutde 
suite  dans  la  rédaction  de  ses  oracles  ;  il  commence  par  placer 
une  inscription  et  des  placards  en  bois  (3)  ou  à  prendre  des  té- 
moins pour  une  prédiction  à  courte  échéance  (4)  et  il  dit  lui-même 
n'avoir  écrit  que  pour  les  incrédules  et  pour  un  événement  déter- 
miné (5). 

Si  les  prophètes  se  sont  décidés  à  écrire,  c'est  que  le  siècle  a 
changé.  On  est  sur  un  autre  plan  de  civilisation  ;  tout  se  fait  par 
écrit  :  lois,  ordonnances,  traités,  jugements,  actespublics  et  privés, 
ventes,  donations,  échanges,  sans  doute  aussi  discours  et  ensei- 
gnements. Les  prophètes  suivent  le  courant.  Qui  pourrait  s'en  éton- 
ner ?  Les  prophètes  ne  sont  ni  des  ermites  ni  des  solitaires,  mais 
des  hommes  d'action  populaire,  mêlés  à  la  vie  de  la  nation.  Rien 
de  plus  naturel  qu'ils  aient  employé  un  moyen  de  propagande 
usité  par  tous. 

Cependant  les  prophètes  ont  en  général  peu  écrit.  Ils  se  sont 
d'abord  servis  de  feuilles  volantes  comme  le  pamphlet  d'Isaïe  con- 
tre Sebna  (6),  qu'on  se  faisait  passer  sans  doute  en  secret  pour  dé- 
pister la  police  royale  (7).  Les  disciples  du  prophète  auront  ainsi 
fait  circuler  divers  oracles  et  les  auront  peut-être  déjà  rais  en 
forme  de  recueil,  mais  sans  un  ordre  quelconque.  Seul  Ézéchiel, 
prêtre  et  juriste,  a  classé  ses  oracles  par  ordre  chronologique,  ce 
qui  donne  à  son  livre  la  forme  d'une  chronique. 

Ainsi,  la  marque  d'authenticité laplus certaine, pour  les  oracles 


(1)  Jérém.,  xxxvi. 

(2)  Am.,  VII,  12-13. 

(3)  Is.,  viii,  1. 

(4)  Is.,  VIII,  16. 

(5)  Is.,  X,  1. 

(C^)  Is.,  xxii,  15-18. 

(7)  Is.,  XXII,  2U-22. 


208  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

prophétiques,  c'est  leur  brièveté.  De  courtes  sentences,  parfois 
même  de  simples  mots  symboliques  sont  le  plus  sûr  critérium  de 
leur  origine.  Les  plus  anciennes  prophéties  sont  les  plus  courtes,  à 
rimage  des  oracles  des  anciens  inspirés  et  des  extatiques,  comme 
à  Delphes  ou  à  Silo,  qui  s'exprimaient  en  quelques  mots  plus  ou 
moins  énigmatiques,  parfois  en  phrases  à  refrain.  Telle  est  la  forme 
primitive  de  la  prophétie  écrite.  On  en  a  des  spécimens  chez  les 
premiers  prophètes-écrivains. 
Amos  écrit  (1)  : 

lahvé  rugit  de  Sion, 
De  Jérusalem  il  fait  entendre  sa  voix. 
Les  pâturages  des  bergers  sont  en  deuil 
Et  le  sommet  du  Carmel  est  desséché. 
Écoutez  cette  parole  que  lahvé  a  prononcée 

Sur  vous,  enfants  d'Israël, 

Sur  toute  la  famille 
Que  j'ai  fait  monter  du  pays  d'Egypte. 

Donc,  de  courtes  sentences  de  deux  ou  trois  lignes  ;  ce  ne  sont 
pas  des  fragments  de  discours  plus  longs  mais  ces  discours  eux- 
mêmes. 

Voici  Isaïe  (2)  : 

Cieux,  écoutez  et  toi,  terre,  prête  l'oreille 

Car  lahvé  parle  : 
J'ai  nourri  des  enfants  et  je  les  ai  élevés 
Et  eux  ils  se  sont  révoltés  contre  moi. 

Et  le  second  Isaïe  à  son  tour  d'écrire  (3)  : 

Consolez,  consolez  mon  peuple,  dit  votre  Dieu. 
Parlez  au  cœur  de  Jérusalem  et  criez-lui, 

Que   sa   servitude   est   finie. 

Que  son  iniquité  est  expiée, 

Qu'elle  a  reçu  de  lahvé 

Le  double  pour  ses  péchés. 

Jérémie  (4),  de  même  : 


i 


Va  et  crie  ces  paroles  aux  oreilles  de  Jérusalem  :  '^ 

Ainsi  parle,   lahvé, 

Je  me  suis  souvenu  de  la  piété  de  ta  jeunesse, 

De  ton  amour  au  temps  des  fiançailles 


(1)  Am.,  I,  2. 

(2)  Is.,  I,  2. 
13}  Is.,  XI,  1. 

(4)  Jérém.,  ii,   1-3. 


l'œuvre  littéraire  des  prophètes  209 

Alors  que  tu  me  suivais  au  désert 
Au  pays  qu'on  n'ensemence  pas. 
Israël   était   consacré   à    lahvé 
Comme   les   prémices   de   son   revenu, 
Quiconque  en  mangeait  se  rendait  coupable, 
Le  malheur  fondant  sur  lui,  dit  lahvé. 

A  la  longue,  les  prophètes  ont  composé  de  plus  longs  discours 
qui  vont  jusqu'à  embrasser  un  ou  plusieurs  chapitres,  sans  qu'il 
faille  chercher  chez  eux  comme  chez  les  Grecs,  des  discours  sui- 
vis ;  encore  moins,  une  logique  sévère  :  ce  sont  plutôt  des  sentences 
détachées,  des  impressions,  des  images,  des  cris  de  passion,  de 
haine  ou  de  colère,  d'amour  tendre  et  de  compassion,  ramassés 
autour  d'un  même  thème,  mais  sans  lien  organique. 

Naturellement,  ces  morceaux  ne  sont  rangés  ni  par  ordre  de 
matière  ni  par  ordre  de  temps.  Le  classement  qu'on  y  rencontre 
vient  des  éditeurs  successifs  puis  du  compilateur  final,  exception 
faite  peut-être  pour  Ézéchiel  qui,  en  grande  partie,  a  lui-même 
arrangé  ses  propres  oracles. 

En  résumé,  les  unités  littéraires  qui  se  trouvent  dans  le  recueil 
officiel  des  Prophètes  ne  sont  pas  tout  entières  des  auteurs  aux- 
quels on  les  impute  mais  en  grande  partie  de  leurs  disciples  et  de 
leurs  successeurs,  sans  qu'il  soit  possible  de  préciser,  d'une  façon 
certaine,  ce  qui  revenait  à  chacun  d'eux,  en  sorte  qu'il  serait  plus 
exact  de  rapporter  ces  écrits  à  l'école  dont  ces  individualités  fu- 
rent les  chefs  ou  les  promoteurs  plutôt  qu'aux  prophètes  eux- 
mêmes,  et  ainsi  il  est  assez  difficile  de  savoir  quel  mérite  littéraire 
il  faut  assigner  à  tel  ou  tel  de  ces  auteurs.  A  proprement  parler 
ces  livres  de  prophéties  ne  sont  pas  des  recueils  de  discours 
adressés  par  la  voix  des  prophètes  aux  gens  de  Samarie  ou  de 
Jérusalem,  mais  des  communications  faites  par  lahvé  aux  pro- 
phètes eux-mêmes  soit  sous  forme  de  visions,  soit  sous  forme 
de  paroles,  et  ainsi  les  oracles  prophétiques  se  divisent  en  deux 
groupes  distincts  qui  se  reconnaissent  par  l'emploi  de  la  formule  : 
Dieu  m'a  dit  ou  Dieu  m'a  montré,  et,  en  faisant  le  compte  des 
deux  éléments,  visions  ou  paroles,  on  s'aperçoit  que  les  paroles 
l'emportent  sur  les  visions,  surtout  chez  les  premiers  prophètes, 
alors  que  chez  Ézéchiel  et  chez  Zacharie  la  vision  prend  le  des- 
sus. Des  deux  formes  de  révélations,  la  première  est  la  plus  acces- 
sible et  la  plus  facile  pour  rendre  les  idées  divines  ;  la  seconde,  au 
contraire,  prête  à  l'allégorie  et  se  trouve  moins  claire  et  moins 
compréhensible  que  le  discours  direct. 

Ces  visions  révèlent  des  formes  diverses  :  tantôt  elles  font  appa- 
raître des  choses  de  la  vie  courante,  telles  que  les  nuées  de  saute- 

14 


210  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

relies  qui  ravagent  les  récoltes  (1)  ;  ailleurs,  lahvé  fait  appel  au 
feu  (2)  pour  défendre  sa  cause,  et  se  tient  sur  un  mur  vertical  (3) 
avec  un  fd  à  plomb  dans  la  main,  pour  signifier  la  destruction 
des  hauts  lieux  et  des  sanctuaires  d'Israël  ;  plus  loin,  une  corbeille 
de  fruits  mûrs  annonce  le  fin  du  peuple  d'Israël  (4),  et,  enfin, 
lahvé  debout  près  de  l'autel,  frappe  les  chapiteaux  et  ébranle  le 
seuil  du  temple  (5). 

Ici,  le  prophète  interprète  lui-même  ses  visions,  ce  qui  ne  laisse 
place  à  aucune  obscurité.  Par  moments,  la  vision  devient  plus  gran- 
diose et  plus  mystérieuse,  puisant  ses  couleurs  et  ses  images  au 
vieux  fond  mythologique  de  l'Orient.  Telle,  la  vision  inaugurale 
d'Isaïe  (6)  où  les  images  se  mêlent  aux  paroles  et  revêtent  une 
incomparable  grandeur.  Ézéchiel  (7),  pour  décrire  la  majesté  di- 
vine, emprunte  à  la  décoration  des  temples  de  Babylone  les  ani- 
maux symboliques.  Dans  Zacharie  (8),  les  sept  esprits  qui  mon- 
tent sept  coursiers  sont  les  sept  planètes  de  la  cosmologie  baby- 
lonienne. 

En  général,  le  prophète  raconte  sa  vision  en  se  servant  de  la 
prose  ;  cependant  Isaïe  expose  la  sienne  (9)  en  vers  libres,  ainsi 
que  Jérémie  (10).  Parfois  aussi,  mais  rarement,  l'inspiré  emploie 
le  rythme  poétique,  sans  doute  parce  qu'il  vient  de  recevoir  la 
révélation  et  qu'il  est  encore  sous  l'impression  de  l'image  qu'il 
vient  de  voir  (11).  La  description  se  fait  sur  un  ton  de  mystère 
et  avec  un  accent  tel  qu'on  croirait  assister  à  la  vision  et  y  par- 
ticiper. Balaam  s'écrie  à  propos  de  David  (12)  : 

Je  le  vois,  mais  non  comme  présent, 

Je  le  contemple,  mais  non  de  près  : 

Un  astre  sort  de  Jacob, 

Un  sceptre   s'élève   d'Israël, 

Il  brise  les  deux  flancs  de  Moal>, 

II  extermine  tous  les  fils  de  Seth, 

Edom  est  sa  possession 

Et  Israël  déplore  sa  vaillance. 

De  Jacob  sort  un  dominateur. 


(1)  Am.,  VII,  1,  2. 

(2)  Am.,  VII,  4,  6. 

(3)  Am.,  VII,  7,  9. 

(4)  Am.,  VIII,  1-2. 

(5)  Am.,  IX,   1-2. 

(6)  Is.,  VI,  1-13. 

(7)  Éz.,  I,  1-28. 

(8)  Zach.,  VI,  4. 

(9)  Is.,  VI,   1-13. 

(10)  Jérém.,  ch.  i. 

(11)  Jérém.,  iv,  23-26  ;  Is.,  xxi,  1  ;  Nombr.,  xxiv,  17. 

(12)  Nombr.,  xxiv,   17-19. 


l'œuvre  littéraire  des  prophètes  211 

Le  voyant  ne  nomme  pas  David,  il  le  décrit  avec  diverses  ima- 
ges qui  ne  sont  claires  que  pour  des  initiés.  En  principe,  ce  que 
Dieu  révèle  est  inaccessible  au  commun  des  mortels  et  ne  peut 
s'exprimer  qu'à  l'aide  de  symboles  et  d'allégories  (1). 

Bien  souvent,  la  vision  s'accompagne  de  paroles  qui  en  expli- 
quent le  sens  (2).  lahvé  lui-même  interprète  au  voyant  ce  qu'il  pré- 
sente à  ses  regards,  parfois  même  en  se  servant  de  jeux  de  mots 
comme  lorsqu'il  fait  voir  à  Jérémie  des  branches  d'amandier. 
En  "hébreu,  l'amandier  se  dit  saqed  et  se  trouve  là  pour  signifier 
lahvé  veille  ;  car,  en  cette  langue,  saqed  veut  dire  veiller. 

Ce  rapprochement  n'est  pas  étranger  à  la  vision  elle-même 
et  l'aura  probablement  suggérée  d'une  façon  plus  ou  moins  in- 
consciente au  voyant  lui-même.  A  la  place  de  lahvé,  c'est  quel- 
quefois un  ange  qui  parle  à  l'extatique  et  lui  explique  ce  qu'il 
vient  de  voir.  De  la  sorte,  les  visions  ne  restent  pas  à  l'état  de 
rébus  et  servent  à  l'instruction  du  public  auquel  s'adresse  le  pro- 
phète. 

Comme  on  doit  s'y  attendre,  les  paroles  l'emportent  d'impor- 
tance sur  les  visions.  Presque  toujours,  c'est  lahvé  qui  parle  et 
le  prophète  est  censé  rappeler  textuellement  ce  qu'il  a  entendu, 
de  sorte  qu'il  apparaît  comme  son  messager  et  son  porte-parole  ; 
de  là  lui  vient  son  crédit.  Il  ne  fait  que  répéter  ce  qu'il  a  en- 
tendu (3). 

A  la  différence  de  la  Pythie,  il  ne  parle  pas  seulement  quand  il 
est  sous  l'emprise  de  l'extase,  mais  quelque  temps  après,  lorsqu'il 
est  revenu  à  l'état  normal  et  qu'il  utilise  sa  mémoire  comme  pour 
les  choses  courantes.  Sans  aucun  doute,  le  prophète  croit  avoir 
entendu  la  voix  de  lahvé;  il  en  est  fermement  convaincu  et  n'use 
point  ici  de  pieux  stratagème  ou  de  simulation. 

Il  arrive  même  qu'il  croit  avoir  conversé  avec  lahvé  :  tel  A- 
mos  (4),  engageant  un  colloque  de  ce  genre  : 

Voici,  dit-il,  ce  que  le  Seigneur  lahvé  me   fit  voir   : 
Et  le  feu  dévorant  le  grand  abîme 
Et  il  dévorait  la  portion  du  Seigneur 
Et  je  dis  :  Seigneur  lahvé,  daignez  cesser, 
Qui  subsisterait  de  Jacob,  car  il  est  petit, 
lahvé  se  repentit. 
Cela  non  plus  ne  sera  pas,  dit  le  Seigneur  lahvé. 


(1)  II  Cor.,  XII,  4. 

(2)  /ach.,  I,  9  ;  ii,  2,  4,  6  ;  iv,  4. 

(3)  Il  Sam.,  m,  14;  xix,  12. 

(4)  Am.,  VII,  2,  4. 


212  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Le  même  fait  se  répète  chez  Jérémie  et  chez  Habacuc  (1). 

D'ordinaire,  quand  lahvé  est  censé  parler,  le  texte  emploie  le 
pronom  «  je  »  ou  bien  la  locution  «  il  dit  »  ;  mais  il  arrive  aussi  assez 
souvent  que  l'inspiré,  plein  de  l'idée  qu'il  ne  fait  qu'un aveclahvé, 
lui  attribue  et  met  à  son  compte  ce  qu'en  réalité  il  pense  lui-même 
hors  de  l'état  extatique.  Le  second  Isaïe,  par  exemple,  donne 
comme  paroles  de  Dieu  ses  propres  idées,  ses  discours  et  ses 
poèmes. 

Maintenant,  si  l'on  veut  étudier  de  plus  près  le  message  pro- 
phétique, on  remarquera  qu'il  se  présente  toujours  sous  la  forme 
du  futur.  Pour  l'homme  de  Dieu,  l'avenir  est  tout  entier  dans  les 
mains  de  lahvé  et  il  ne  le  révèle  qu'à  ses  prophètes.  Que  s'il  ac- 
corde, à  ceux  que  l'on  qualifie  de  pseudo-prophètes,  une  certaine 
connaissance  du  futur,  c'est  souvent  pour  tromper  ceux  qui  se 
fient  en  eux. 

Aussi  la  qualité  de  prophète  n'est  pas  le  monopole  de  ceux  à 
qui  l'on  est  convenu  plus  tard  d'appliquer  exclusivement  cette 
appellation  (2).  Les  grands  prophètes  canoniques  ont  eux-mêmes 
reconnu  que  leurs  adversaires  et  leurs  concurrents,  les  prophètes 
de  profession,  notamment  ceux  qui  étaient  officiellement  recon- 
nus et  consultés  par  les  pouvoirs  publics,  recevaient  eux  aussi  des 
communications  divines  qui,  parfois,  pouvaient  être  vraies  (3) 
et  coïncidaient  même,  en  certains  cas,  avec  les  prévisions  des 
prophètes  (4),  comme  cet  Urie,  fils  de  Séméi,  de  Cariathiarim, 
qui  prophétisa  exactement  les  mêmes  choses  que  Jérémie. 

Au  reste,  comment  se  figurer  que  les  rois  aient  nourri  à  leur 
table  des  gens  qui  ne  leur  auraient  annoncé  que  des  événements 
démentis  par  les  faits  ? 

Dans  de  telles  conditions,  la  profession  n'eût  pas  pu  tenir  son 
rôle  ni  se  perpétuer. 

Le  futur  qu'annoncent  les  prophètes  canoniques  d'avant  l'exil 
se  résout  en  châtiments  et  en  malheurs,  si  bien  que,  d'après  Jé- 
rémie (5),  le  critérium  du  vrai  prophète  c'est  qu'il  annonce  le 
malheur,  le  destruction,  la  ruine. 

Les  prophètes,  dit  Jérémie  au  prophète  Hananias,  qui  ont  paru  avant  toi 
et  avant  moi,  dès  les  temps  anciens  (claire  allusion  aux  prophètes  Amos, 
Osée,  Isaïe,  Michée)  ont  prophétisé  à  de  nombreux  pays  et  à  de  grands 


(1)  Hab.,  I,  11. 

(2)  Jérém.,  xxviii,  5-9. 

(3)  Jérém.,  xxvii,  6. 

(4)  Jérém.,  xxvi,  20. 
(b)  Jérém.,  xxvii,  8,  9. 


l'œuvre  littéraire  des  prophètes  213 

royaumes,  le  malheur  et  la  peste.  Quant  au  prophète  qui  prophétise  la  paix, 
ce  sera  lorsque  s'accomplira  sa  parole  que  ce  prophète  sera  reconnu  vérita- 
blement env^oyé  par  lahvé. 

De  là  vient  la  division  des  prophètes  de  lahvé  en  deux  catégo- 
gories  :  prophètes  de  salut  et  prophètes  de  malheur.  Les  prophètes 
de  salut  sont  en  général  les  prophètes  de  la  cour  dont  la  fonction 
consiste  à  soutenir  la  politique  royale  :  patriotes  ardents  et  en- 
thousiastes, ils  prédisent  des  victoires  et  des  succès  :  ils  sont 
conduits  à  flatter  les  foules  et  à  leur  faire  croire  que  lahvé  sau- 
vera Israël  de  ses  ennemis  malgré  les  menaces  étrangères.  lahvé 
ne  peut  laisser  périr  les  siens  ;  d'où  des  promesses  d'espoir  qui  ré- 
confortent les  masses  et  valent  à  ceux  qui  les  formulent  la  fa- 
veur du  public. 

Du  point  de  vue  purement  politique,  ces  prophètes  constituent 
un  corps  de  l'État  et  servent  les  intérêts  de  la  nation,  sans  qu'on 
puisse  dire  qu'ils  lui  sacrifient  ceux  de  la  religion,  car  lahvé  est 
un  dieu  essentiellement  national. 

Ce  qui,  au  fond,  les  sépare  de  leurs  rivaux,  c'est  la  façon  d'en- 
tendre la  religion  et  de  concevoir  le  rôle  de  lahvé  dans  l'histoire. 
Eux,  ils  en  sont  restés  à  l'ancien  lahvisme,  à  l'idée  du  dieu  tribal 
ou  national  dont  on  se  concilie  les  faveurs  par  des  offrandes  et 
des  sacrifices,  sans  faire  autrement  attention  aux  exigences  de 
la  morale  :  ce  sont  des  arriérés  au  point  de  vue  des  idées  philoso- 
phiques ou  religieuses  ;  ils  continuent  des  traditions  séculaires 
alors  que  les  événements  extérieurs  les  inviteraient  à  modifier  le 
point  de  vue  traditionnel. 

Quoi  qu'on  dise,  ces  prophètes-là  forment  le  gros  du  corps  pro- 
phétique :  ils  représentent  la  profession,  en  ont  le  costume  et  les 
prérogatives.  A  côté  d'eux,  les  prophètes  de  malheur  ne  sont  que 
des  voix  perdues  et  isolées,  qui  font  figure  de  révolutionnaires, 
de  révoltés  et  d'opposition  systématique  vis-à-vis  des  rois  et  des 
chefs  du  peuple.  Ils  annoncent  invariablement  la  ruine  de  la 
nation  comme  la  conséquence  d'un  état  moral  déplorable.  Les 
grands  et  le  peuple  ne  se  font  pas  scrupule  de  commettre  les  excès 
les  plus  révoltants.  La  justice  est  cyniquement  violée  par  tous. 
Voilà  ce  qui  provoque  la  violence  de  lahvé,  car  la  justice  et  la  vé- 
rité sont  ses  attributs  essentiels.  Il  ne  peut  supporter  le  mensonge, 
la  violence,  l'injustice  sous  quelque  forme  que  ce  soit.  Envisagé 
par  ce  côté,  la  mission  du  prophète  libre  s'élève  bien  au-dessus  de 
celle  du  prophète  national  :  c'est  un  moraliste  sévère  qui  censure 
et  flagelle  les  vices  du  siècle,  sans  ménager  qui  que  ce  soit,  rois, 
prêtres,  prophètes,  juges,  anciens,  riches,  marchands  et  trafi- 
quants de  tous  genres. 


214  REVUE    DES    COURS    ET    CONFÉRENCES 

Un  nouvel  élément  s'introduit  dans  le  message  prophétique  qui 
ne  se  contente  pas  de  pénétrer  les  voies  du  futur  mais  qui  s'em- 
plit de  reproches,  d'accusations  et,  en  même  temps,  de  repentir 
et  de  conversion  totale.  Les  prophètes  deviennent  maintenant  des 
prédicateurs  de  morale  et  savent  trouver  des  accents  passionnés 
pour  émouvoir  leurs  auditeurs,  assemblés  surles  places  publiques  ou 
dans  les  cours  du  temple.  Comme  il  fallait  s'y  attendre,  cette  par- 
tie de  leur  ministère  est  la  plus  ingrate  et  la  plus  mal  vue  de  tous  ; 
ils  tonnent  contre  tous  ceux  qui  vivent  de  ces  abus,  du  plus  grand 
au  plbs  petit.  Isaïe  s'aliène  la  haute  société  de  la  capitale  en  relevant 
avec  humour  la  coquetterie  des  femmes  de  Jérusalem,  en  stigma- 
tisant la  vénalité  des  juges  et  les  confiscations  arbitraires  des 
tenants  de  la  grande  propriété. 

Les  auteurs  chrétiens  puiseront  là,  comme  dans  une  mine,  sans 
fond,  les  ressources  de  leur  éloquence. 

Les  prophètes  dits  de  malheur  sont  ainsi  mêlés  à  la  vie  popu- 
laire et  nationale  non  pour  en  partager  les  défauts  mais  pour  les 
signaler,  les  flétrir,  en  montrer  les  graves  conséquences  pour  le 
peuple  et  la  nation,  essayer  de  ramener  dans  les  voies  droites  ceux 
qui  s'en  sont  détournés.  Ceci  entraîne  l'inspiré  sur  un  tout  autre 
terrain  que  celui  de  la  mantique  et,  à  côté  des  oracles,  on  trouve, 
dans  les  écrits  des  prophètes,  des  homélies  (1),  des  lettres  (2),  des 
chants  de  deuil  (3),  des  chants  de  joie  (4),  des  prières  (5),  des 
hymnes  religieux  (6),  des  allégories  (7),  des  chants  liturgiques  (8), 
des  paraboles  (9),  toutes  sortes  de  genres  littéraires,  mais  il  reste 
que  ce  genre,  pris  en  lui-même,  se  restreint  et  se  ramène  à  fin  de 
compte,  à  l'annonce  du  futur,  tel  que  Dieu  le  révèle  à  son  confi- 
dent officiel . 

Le  modèle  par  excellence  du  genre  est  fourni  par  les  oracles  sur 
les  nations  étrangères  qui  semblent  avoir  constitué  le  fonds  primitif 
de  l'ancienne  prophétie  (10).  Ici  encore,  ce  sont  les  infractions  à  la 
morale  universelle  qui  motivent  l'annonce  des  châtiments,  ce  n'est 
plus  comme  autrefois,  d'être  l'ennemi  d'Israël.  Un  progrès  consi- 


(1)  Is.,  XX. 

(2)  Jérém.,  xxix,  1-23. 

(3)  Am.,  V,  1-2. 

(4)  Is.,  XXII,  13. 

(5)  Hab.,  III,  2-19. 

(6)  Is.,   XLii,   10-13. 

(7)  Êzéch.,  XVI,  44-52. 

(8)  Is.,  XII,  1-6. 

(9)  Is.,  V,  1-7. 

(:10)   Is.,  xiii-xxi  ;  Jérém.,  xlvi-li  ;  Ézéch.,  .xxv,  32. 


l'œuvre  littéraire  des  prophètes  215 

désirable  a  été  réalisé.  On  est  en  voie  de  mettre  la  nation  élue  sur 
un  pied  d'égalité  avec  les  autres  familles  humaines  et  de  ne  plus 
considérer  l'hostilité  contre  Israël  comme  la  cause  de  la  ruine  des 
nations.  Ce  qu'on  leur  reproche,  c'est  comme  Israël,  de  violer  les 
règles  de  la  morale,  et  du  moment  qu'Israël  lui-même  est  châtié 
comme  elles,  pour  les  mêmes  motifs,  il  s'ensuit  que  le  grand 
et  unique  souci  de  lahvé,  c'est  la  justice.  Le  Dieu  d'Israël  fait 
ainsi  figure  de  justicier  universel  et  confond  sa  cause  avec  celle 
de  la  vérité  et  de  la  justice. 


Que  dire  du  style  prophétique?  Tout  d'abord,  le  prophète  re- 
lève de  la  poésie.  Comme  dans  la  mantique  ancienne,  l'inspiré  de 
lahvé  parle  en  vers  :  ses  oracles  sont  rythmés  et  suivent  les  rè- 
gles de  la  métrique  hébraïque.  L'hébreu,  comme  les  autres  lan- 
gues, a  eu  sa  poésie  et  sa  prose  et  il  semble  même  qu'ici  encore  le 
langage  rythmé  ait  devancé  la  langage  libre. 

Dans  les  sanctuaires  d'Israël,  lahvé  consulté  par  le  prêtre  ou 
le  devin  répondait  en  vers  comme  Apollon,  à  Delphes.  Le  nabi, 
interprète  du  dieu,  ne  pouvait  parler  autrement  que  lui  et  d'ail- 
leurs les  premiers  nebiim  assuraient,  en  grande  partie  dans  les 
temples,  le  service  du  chant  et  des  danses  sacrées.  Il  est  facile, 
même  à  un  profane,  de  s'apercevoir  que  la  plupart  des  morceaux 
prophétiques  ne  sont  pas  écrits  en  langue  libre  mais  disposés  en 
strophes  et  pourvus  d'une  certaine  cadence. 

Un  des  premiers  caractères  de  cette  versification,  c'est  le  paral- 
lélisme des  membres,  une  des  particularités  spécifiques  des  langues 
du  proche  Orient,  y  compris  l'égyptien  et  le  suraéro-accadien. 
On  a  trouvé  en  Egypte  une  inscription  araméenne  du  v^  siècle 
avant  J.-C.  où,  dans  les  quatre  lignes  qui  la  composent,  on  remar- 
que la  parallélisme  des  membres  dans  la  disposition  même  des 
lignes. 

Ce  parallélisme  se  remarque  dans  toutes  les  paroles  prophé- 
tiques. Isaïe  (1)  écrit  : 

Venez  et  discutons  ensemble. 
Si  vos  péchés  sont  comme  l'écarlate 
Ils  deviendront  blancs  comme  la  neige  ; 
S'ils  sont  rouges  comme  la  pourpre 
Ils  deviendront  blancs  comme  la  laine. 
Si  vous  obéissez  de  bon  cœur, 

(I)  Is.,  I,  18-20. 


216  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Vous  mangerez  les  biens  de  votre  pays, 
Mais  si  vous  résistez,  si  vous  êtes  rebelles 
Vous  serez  dévorés  par  l'épée 
Car  la  bouche  de  lahvé  a  parlé. 

Il  avait  dit  auparavant  : 

Écoutez  la  parole  de  lahvé,  juges  de  Sodome, 
Prêtez  l'oreille  à  la  voix  de  votre  Dieu,  peuple  de  Gomorrhe, 
Que  m'importe  la  multitude  de  vos  sacrifices,  dit  lahvé, 
Je  suis  rassasié  des  holocaustes  de  béliers 

Et  de  la  graisse  des  veaux  : 
Je  ne  prends  point  plaisir  au  sang  des  taureaux, 

Des  brebis  et  des  boucs. 
Quand  vous  venez  vous  présenter  devant  ma  face, 
Oui  vous  a  demandé  de  fouler  mes  parvis  ? 
Cessez   de   m'apporter   de   vaines   oblations. 
L'encens   m'est  en   abomination. 
Quant  aux  nouvelles  lunes,  aux  sabbats  et  aux  convocations, 
Je  ne  puis  voir  ensemble  le  crime  et  l'assemblée  solennelle. 
Mon  âme  hait  vos  nouvelles  lunes  et  vos  fêtes. 
Elles  me  sont  à  charge,  je  suis  las  de  les  supporter. 
Quand  vous  étendez  vos  mains,  je  voile  mes  yeux  devant  vous  ; 
Quand  vous  multipliez  les  prières,  je  n'écoute  pas, 
Vos  mains  sont  pleines  de  sang, 
Lavez-vous,  purifiez-vous. 
Otez  de  devant  mes  yeux  la  malice  de  vos  actions. 
Cessez   de  mal  faire, 
Apprenez  à  bien  faire. 
Recherchez  la  justice,  redressez  l'oppresseur, 
Faites  droit  a  l'orphelin,  défendez  la  veuve. 

Des  exemples  semblables  se  lisent  un  peu  partout  dans  tous 
les  prophètes  chez  qui,  en  bien  des  endroits,  le  parallélisme  est 
rigoureux,  comme  dans  ce  début  d'Isaïe  (1)  : 

Cieux,  écoutez. 

Et  toi,   terre,   prête  l'oreille 

Car  lahvé  parle  : 
J'ai  nourri  des  enfants  et  je  les  ai  élevés 
Et  eux  se  sont  révoltés  contre  moi  l 
Le  bœuf  connaît  son  possesseur, 
Et  l'âne,  la  crèche  de  son  maître, 
Mais    Israël    ne    sait    rien, 
Mon  peuple  ne  peut  rien  connaître  (2). 

Dans  d'autres  passages,  le  discours  est  plus  lâche  et  plus  libre, 
moins  enserré  dans  les  règles  de  la  métrique  et  se  rapprochant  de 
la  langue  parlée. 


(1)  Is.,  I,  10-17. 

(2)  Is.,  I,  1-3. 


l'œuvre  littéraire  des  prophètes  217 

On  a  cherché,  en  ces  derniers  temps,  à  établir  les  lois  de  la  pro- 
sodie suivie  par  les  prophètes  et  quelquefois  même  à  décider  de 
l'authenticité  d'un  passage  à  l'aide  de  ce  critérium,  mais  le  procédé 
semble  un  peu  dangereux,  vu  le  peu  que  l'on  sait  de  certain  sur  la 
métrique  hébraïque,  même  après  les  travaux  de  Bickell,  de  Ley 
de  Budde,  de  Siever,  de  Hôlscher,  de  Môller  (1). 

Au  reste,  on  tend  de  plus  en  plus  à  reconnaître  que  le  vers  libre 
dans  l'œuvre  des  prophètes,  tient  une  place  assez  importante.  On 
y  remarque  aussi  de  nombreux  passages  en  prose,  spécialement 
dans  la  partie  narrative,  lorsque  le  prophète  parle  de  lui-même. 
Il  y  a  aussi  dans  leurs  discours  et  dans  leurs  homélies,  des  endroits 
où  le  prophète  passe  de  la  poésie  à  la  prose.  Le  rythme  devient  de 
plus  en  plus  rare  et  les  strophes  moins  régulières.  Chez  les  pro- 
phètes Isaïe  et  Jérémie,  prose  et  poésie  se  côtoient  assez  souvent 
dans  leurs  exhortations,  ce  qui  prouve  qu'à  cette  époque  le  nabi 
se  rapproche  de  l'orateur  et  du  penseur  religieux. 

Le  discours  devient  plus  calme  et  plus  égal.  Quand  Jérémie, 
par  exemple,  emploie  la  comparaison  du  potier^(2)  ou  quand  Ézé- 
chiel  décrit  le  nouveau  temple  de  Jérusalem  (3)  jusque  dans  les 
plus  petits  détails,  on  se  trouve  déjà  en  pleine  prose. 

Bien  entendu,  les  parties  narratives  et  les  gloses  sont  en  langage 
ordinaire  et  viennent  des  disciples  des  prophètes  ou  des  compila- 
teurs de  leurs  écrits. 

On  a  célébré  de  tout  temps  la  beauté  transcendante  de  la  poésie 
prophétique  et  avec  raison.  Les  prophètes,  surtout  certains  d'en- 
tre eux,  ont  atteint  le  sommet  du  lyrisme.  Le  fort  individualisme 
qui  les  entraîne  hors  des  voies  battues  et  leur  inspire  des  senti- 
ments si  purs  et  si  nouveaux  fait  jaillir  de  leur  âme  des  accents 
inimitables  qu'on  ne  retrouve  nulle  part  ailleurs. 

Les  Psaumes  en  ont  conservé  la  trace  et  en  gardent  encore  toute 
la  vigueur. 

Ces  effusions  ardentes  de  piété  individuelle  viennent  en  ligne 
droite  des  Prophètes  comme  la  lave  coule  du  volcan.  Aucun  livre 
ne  reflète  mieux  que  le  Psautier  les  idées  et  les  sentiments  des 
prophètes.  Ces  chants  d'actions  de  grâces,  de  demandes,  de  re- 
pentir, si  débordants  de  vie,  de  mouvement,  de  couleur,  qui  cons- 
tituent un  art  lyrique  à  part,  émanent,  sinon  quant  à  la  lettre, 
du  moins  quant  à  l'esprit,  de  l'âme  prophétique. 


II)  Der  Slrophenbau  der  Psalmen,  Z.  A.  W.,  p.  50,  1932. 

(2)  Jérém.,  xvm,  1-10. 

(3)  Ezéch.,  XL  et  suiv. 


218  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Ainsi,  à  la  place  des  vieux  chants  liturgiques  qui  ne  dépassent 
pas  l'ancien  lahvisme,  on  voit  s'élever  un  nouveau  genre  de  piété 
qui  s'apparente,  s'il  n'est  pas  de  lui,  à  celui  des  grands  Prophètes, 
qui  ne  sait  plus  rien  des  cérémonies  d'expiation  ou  des  offrandes 
cultuelles  mais  qui  s'élève  aux  idées  de  justice  et  de  vérité, 
rendant  le  son  d'une  religion  plus  spirituelle,  plus  pure  et  plus  per- 
sonnelle que  celle  des  anciens  hymnes  religieux,  célébrant  les  vic- 
toires de  lahvé  et  l'écrasement  de  ses  ennemis.  Les  plus  beaux 
psaumes  sont  des  échos  de  la  lyre  d'Isaïe  ou  de  Jérémie  ou  de 
leurs  disciples. 


De  par  sa  nature  même,  le  message  prophétique  revêt  certains 
caractères  particuliers  qui  le  distinguent  des  autres  genres  litté- 
raires et  lui  confèrent  une  originalité  marquée.  Du  fait  même  qu'il 
implique  essentiellement  la  forme  de  prédiction,  il  se  range  dans 
la  catégorie  des  oracles  et  il  est  tout  entier  tourné  vers  l'avenir, 
non  certes  comme  on  l'a  trop  souvent  pensé,  vers  un  avenir  loin- 
tain, mais  dans  les  limites  d'un  futur  dont  la  masse  des  auditeurs 
était  à  même  de  voir  la  réalisation.  Autrement,  les  prophéties 
n'auraient  pas  de  sens  et  l'on  n'aurait  pas  eu  de  critérium  pour 
distinguer  le  vrai  d'avec  le  faux  prophète,  Jérémie  ne  l'entend 
pas  autrement.  «  Quant  on  est  prophète,  dit-il,  qui  prophétise  la 
paix,  ce  sera  lorsque  s'accomplira  sa  parole  que  ce  prophète  sera 
reconnu  comme  véritablement  envoyé  par  Jahvé  (1).  » 

Isaïe  (2)  n'avait  pas  raisonné  autrement  quand  il  avait  pris  des 
témoins  dignes  de  foi,  le  prêtre  Urie  et  Zacharias,  fds  de  Jéra- 
barachie,  pour  attester,  l'événement  une  fois  accompli,  la  teneur 
de  la  prophétie  qu'il  avait  émise. 

Les  prédictions  des  prophètes  sont  ainsi  plutôt  à  courte  échéance. 
Ni  Amos,  ni  Isaïe,  quand  ils  ont  écrit  leurs  oracles,  n'ont  songé 
à  une  postérité  lointaine,  mais  seulement  à  leurs  contemporains  : 
le  futur  qu'ils  envisagent  ne  dépasse  pas  ce  que  l'on  peut  appeler 
le  proche  avenir.  A  quoi  serviraient  d'ailleurs  aux  auditeurs  des 
prophètes  des  prédictions  à  longue  portée  ?Ge  que  lahvé  leur  fait 
dire  par  ses  inspirés  doit  les  intéresser  directement  et  avoir  pré- 
sentement action  sur  leur  conduite.  Ils  n'auraient  eu  que  faire  de 
ce  qui  se  passera  dans  la  suite  des  siècles. 


(i)  Jérém,    xxviii,  9. 
(2)   Is.,  vni,  1,  2. 


l'œuvre  littéraire  des  prophètes  219 

L'oracle  ne  vise  jamais  des  faits  passés,  il  est  pour  le  présent 
et  l'avenir  immédiat.  Au  reste,  nombre  de  prophéties  ont  la 
forme  oraculaire,  surtout  au  début.  Elles  sont  courtes,  énigma- 
tiques,  avec  des  mots  imitant  plus  ou  moins  les  exclamations  étran- 
ges et  bizarres  que  les  plus  anciens  prophètes  avaient  coutume  de 
proférer  dans  leur  extase.  On  en  a  des  spécimens  dans  les  mots- 
réclames  et  les  panneaux  dont  Isaïe  se  servait  pour  annoncer  les 
faits  prêts  à  se  réaliser.  «  Hâtez  le  pillage,  butinez  vite  ou  Maher- 
Shalal-Shash-Baz  (1).  » 

Osée  avait  employé  le  même  procédé  avec  les  noms  qu'il  donne 
à  ses  enfants,  Jezrahel,  Lô-Ruchama,  Lô-Ammi  (2). 

Puis  vienrent  de  courtes  sentences  de  deux  ou  trois  lignes  : 

La  parole  de  lahvé,  dit  Jérémie  (3),  me  fut  ainsi  adressée  : 

Que  vois-tu,  Jérémie  ? 

Je  répondis  : 

Je  vois  une  branche  d'amandier. 

Et  lahvé  me  dit  : 

Tu  as  bien  vu,  car  je  veille  sur  ma  parole  pour  l'accomplir. 

La  parole  de  Jahvé  me  fut,  pour  la  seconde  fois,  adressée  ainsi  : 

Que  vois-tu  ? 

Je  répondis  : 

Je  vois  une  chaudière  qui  bout 

Et  elle  est  du  côté  du  Septentrion. 

Et  lahvé  me  dit  : 

C'est  du  Septentrion  que  le  malheur  se  répandra 

Sur  tous  les  habitants  du  pays. 

En  général,  quand  ils  décrivent  l'avenir,  les  prophètes  le  lais- 
sent volontiers  dans  un  certain  clair-obscur,  à  la  façon  des  anciens 
oracles.  Amos  (4)  ne  nomme  pas  une  fois  les  Assyriens,  tout  en  les 
désignant  d'une  manière  assez  transparente  comme  les  instru- 
ments de  la  colère  divine. 

De  même,  pas  de  date  précise  dans  les  prédictions  :  on  y  évite 
les  chiffres  et  la  présence  d'un  nombre  fixe  d'années,  pour  la  réa- 
lisation d'une  prophétie,  donne  un  soupçon  d'inauthenticité.  Tout 
au  plus  est-il  donné  de  calculer  l'événement  annoncé  par  à  peu  près, 
sur  des  idées  un  peu  moins  vagues  que  d'habitude  comme  ceux 
que  fournit  Isaïe  (5)  dans  la  prophétie  d'Emmanuel  : 

Il  mangera  de  la  crème  et  du  miel,  Jusqu'à  ce  qu'il  sache  rejeter  le  mal  et 
choisir  le  bien,  Car  avant  que  l'enfant  sache  rejeter  le  mal  et  choisir  le  bien, 
Le  pays  dont  les  deux  rois  t'épouvantaient  sera  dévasté. 

(1)  Is.,  viii,  1-3. 

(2)  Os.,  I,  4,  6,  9. 

(3)  Jérém.,  i,  11-12. 

(4)  Am.,  VI,  14. 

(5)  Is.,  vu,  15-16. 


220  REVUE    DES    COURS   ET    CONFÉRENCES 

Dans  le  passage  parallèle,  le  même  prop]a«te  écrit  : 

Car  avant  que  l'enfant  sache  crier  :  Mon  père,  ma  mère,  On  portera  les 
richesses  de  Damas  et  les  dépouilles  de  Samarie  devant  le  roi   d'Assyrie. 

L'histoire  d'Orient  nous  apporte  heureusement  sur  ces  faits 
des  dates  certaines  et  nous  apprend  que  deux  ans  seulement 
séparent  la  scène  entre  l'entrevue  d'Achaz  et  d'ïsaïe  et  la  chute 
de  Damas,  mais  qu'il  y  a  un  intervalle  de  15  ans  pour  la  ruine 
de  Samarie,  nouvelle  preuve  que  les  prédictions  ne  se  réalisent  pas 
d'une  façon  mathématique  et  se  tiennent  plutôt  dans  l'impréci- 
sion. Aussi  le  passage  d'ïsaïe  (1),  où  il  est  dit:  .(Et  encore  65  ans 
etEphraïm  aura  cessé  d'être  un  peuple»,  n'est  pas  du  prophète  lui- 
même,  c'est  une  glose  maladroite  et  par  ailleurs  erronée  qui  aura 
été  glissée  là  par  un  compilateur  assez  mal  informé  de  l'histoire 
d'Israël  et  de  l'histoire  d'Assyrie. 

La  même  imprécison  se  remarque  encore  dans  la  désignation 
des  personnages  mis  en  scène  :  une  périphrase  remplace  souvent 
le  nom  propre  qu'on  attendait.  Ainsi  le  prophète  (2)  dira  :  Assur 
est  envoyé  contre  un  peuple  impie,  c'est-à-dire  contre  Israël. 
Osée  (3)  reçoit  l'ordre  d'épouser  une  femme  adultère  qui  n'est 
autre  que  Gomer,  fille  de  Débélaïm.  Isaïe  (4)  dit  de  Sebna,  le  pré- 
fet du  palais,  qu'il  ira  mourir  dans  une  terre  large  et  étendue  ;le 
prophète  pense  ici  à  Babylone,  mais  il  ne  le  dit  pas. 

De  même,  il  tait  le  nom  de  la  contrée  méridionale  où  les  enfants 
d'Israël  transportent  leurs  richesses  sur  le  dos  des  chameaux, en- 
core qu'il  la  connaisse  très  bien  et  qu'il  lui  ait  été  loisible  de  la  dé- 
signer autrement  qu'il  ne  fait.  De  même,  le  prophète  emploie  de 
préférence  des  images  qui  révèlent  et  cachent  à  la  fois  l'objet  dont 
il  parle. 

Ainsi  il  dit  «  moisson  »  pour  signifier  «  jugement  »  ,  joug  sur  le 
cou,  pour  désigner  la  captivité;  ton  or  s'est  changé  en  vil  plomb 
pour  dire  «  tes  mœurs  ont  dégénéré  ». 

De  la  sorte,  il  s'est  formé  une  véritable  langue  prophétique 
qu'un  profane  ne  saurait  déchiffrer.  Joël  s'écrie  (5)  ; 

Mettez  la  faucille,  car  la  moisson  est  mûre, 

Venez,  foulez,  car  le  pressoir  est  rempli, 

Ses  cuves  déjà  regorgent,  car  leur  méchanceté  est  grande. 

(1)  Is.,  VII,  8. 

(2)  Is.,  X,  6. 

(3)  Os.,  III,  9. 

(4)  Is.,  XXII,  18. 

(5)  Joël,  III,  13. 


t'^ŒDVRE    LITTÉRAmE    I>ES    PROPHÈTES  221 

Ce  langage  a  iine  allure  apocalyptique.  Le  noïi-initié  pense  qu'il 
s'agit  de  la  moisson  et  de  la  vendange  prochaines,  mais  l'homme 
entendu  saura  qu'il  s'agit  du  jugement  qui  est  proche  et  qui 
doit  englober  tous  les  peuples. 

Le  prophète  aime  aussi  le  langage  mystique  et  les  sens  cachés  : 
Balaam  (1)  s'écrie  : 

Un   astre   sort   de    Jacob, 
Un  spectre  d'Israël. 

Les  prophètes  se  plaisent  souvent  à  développer  leurs  images 
en  allégories:  Isaïe  (2)  en  donne  un  exemple  dans  son  apologue 
de  la  vigne. 

Je  vais  chanter  pour  mon  bien-aimé 
Le  cantique  de  mon  bien-aimé  au  sujet  de  sa  vigne. 
Mon  bien-aimé  avait  une  vigne 
Sur  un  coteau  fertile. 
Il  en  remua  le  sol,  il  en  ôta  les  pierres 
Et  la  planta  de  ceps  exquis. 
II  bâtit   une   tour  au   milieu 
Et  il  y  creusa  aussi  une  cave, 
Puis  il  attendit  qu'elle  donnât  du  raisin 
Mais  elle  donna  du  verjus. 

Ézéchiel  (3)  énonce  en  ces  termes  la  ruine  de  l'Egypte  par  Na- 
buchodonosor : 

Fils  de  l'homme,  tourne  ta  face  du  côté  de  Théman, 
Fais  découler  ta  parole  vers  le  Sud 
Et  adresse  ta  prophétie  à  la  forêt  de  la  campagne  du  Midi, 
Dis   à   la   forêt   du   Midi, 
Écoute  la  parole  de  lahvé, 
Ainsi  parle  le  Seigneur  lahvé. 
Je  vais  allumer  au  milieu  de  toi  un  feu 
Oui  dévorera  en  toi  tout  arbre  vert  et  tout  arbre  sec. 
La   flamme  dévorante  ne  s'éteindra  point. 
Elle  brûlera  tout  ce  qui  est  à  la  surface  du  sol 
Du    midi    au    Septentrion. 
Et  toute  chair  verra  que  c'est  moi  lahvé  qui  l'ai  allumée. 

Le  prophète  lui-même  qui  transcrit  cet  oracle  a  conscience  qu'il 
ne  sera  pas  compris  de  ses  auditeurs  et  qu'ils  lui  reprochent  de 
leur  poser  des  énigmes  (4).  Il  semble  que  cet  air  de  mystère  est 
comme  la  caractéristique  du  style  prophétique.  On  le  rencontre 
partout.  Les  prophéties  sont  émaillées  de  mots  qui  ne  semblent  in- 
telligibles qu'à  un  public  très  restreint.  Joël  (5)  parle  de  l'homme 

(1)  Nombr.,  xxiv,  17. 
2)  Is.,  V,  1-7. 

(3)  Ez.,  XXI,  1-3. 

(4)  Ezéch.,  XXI,  5. 

(5)  Joël,  n,  20. 


222  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

qui  vient  du  nord,  de  la  vallée  de  Josaphat  (1)  où  montent  les 
nations  pour  être  jugées  par  lahvé  ;  le  second  Isaïe,  du  serviteur  de 
Dieu  (2),  le  premier  Isaïe  (3),  d'Ariel  qui  est  un  ancien  nom  de  Jé- 
rusalem. 

Parfois  le  nabi  condense  toute  une  prophétie  dans  un  mot  com- 
posé «  Shear  jashub»  (4),  un  reste  reviendra,  Rahab-hammoskbath, 
le  chaos  est  dompté  (5).  Ces  mots,  comme  ceux  des  oracles  antiques, 
sont  souvent  à  double  sens.  Par  exemple,  Shearjashub  (6)  peutêtre 
une  menace  ou  une  promesse,  Jezrahel  est  à  la  fois  l'endroit  où 
Israël  sera  anéanti  et  celui  où  il  se  relèvera  (7). 

Cette  obscurité  voulue  se  remarque  surtout  au  commencement 
d'un  oracle,  puis,  vers  la  fin,  il  va  en  s'éclaircissant.  Ainsi  les  pre- 
miers versets  de  l'oracle  sur  Babylone,  dans  Isaïe  (8),  annoncent 
l'irruption  d'un  envahisseur  mystérieux,  parfaitement  inconnu, 
qui  ne  devient  reconnaissable  que  dans  la  suite  de  l'oracle,  aux 
versets  17  et  19  où  l'on  parle  des  Mèdes  et  de  Babylone,  allu- 
sion évidente  à  la  prise  de  Babylone  par  Cyrus  en  539. 

De  même,  l'oracle  contre  l'Assyrie  (9)  renferme  les  trois  actes 
d'un  même  drame,  d'abord  l'irruption  soudaine  d'un  peuple 
semblable  à  un  raz  de  marée  puis  l'inondation  du  pays  qui  en  est 
la  suite  ;  le  tout  a  lieu  dans  une  seule  nuit  et,  avant  le  matin,  ils  ne 
sont  plus. 

La  prophétie  sur  Babylone (10)  débute  sur  un  tonde  mystère, 
par  une  angoisse  profonde  qui  étreint  le  voyant  et  qui  finit  par  un 
cri  de  joie  et  de  victoire.  «  Elle  est  tombée,  elle  est  tombée,  Baby- 
lone. » 

Naturellement,  ce  ton  mystérieuxs'intensifie  quand  il  s'agit  de 
décrire  les  visions  ou  les  paroles  divines.  Une  sorte  de  pudeur  sem- 
ble retenir  le  prophète  et  l'empêcher  de  rapporter  ce  qu'il  a  vu  et  ce 
qu'il  a  entendu,  d'après  l'idée  que  ce  sont  là  choses  ineffables  qu'il 
nest  pas  permis  à  un  mortel  de  révéler  ou  de  traduire  en  langage 


(1)  Joël,  IV,  12. 

(2)  IS.,    XLII,    XLIII. 

(3)  Is.,  XXIX,  1. 

(4)  Is.,  VIII,  3. 

(5)  Is.,  XXX,  7. 

(6)  Is.,  X,  20. 

(7)  Os.,   II,  2. 

(8)  Is.,  XIII,  12-14. 

(9)  Is.,  XVII,  12,  14. 

(10)  Is.,  XXI,  1-10. 


l'œuvre  littéraire  des  prophètes  223 

humain  (1).  Il  entend  la  voix  de  lahvé  mais  il  n'ose  dire  que  c'est 
elle  (2)  ;  il  parle  d'une  voix  qu'il  entend  sans  dire  de  qui  elle  est. 
Ainsi  quand  il  décrit  avec  de  si  vives  couleurs  l'assaut  d'Assur 
contre  Jérusalem,  il  suit  étape  par  étape  la  marche  de  l'ennemi, 
mais  quand  on  arrive  au  drame  final,  il  se  contente  de  résumer 
sa  description  en  cette  seule  image  : 

Voyez,  le  Seigneur  lahvé  des  armées 
Abat  avec  fracas  la  ramure  des  arbres, 

Les  plus  hauts  sont  coupés, 
Les  plus  élevés  sont  jetés  par  terre 
Et  le  Liban  touche  avec  l'Addir  (3). 

Le  second  Isaïe  (4)  n'est  pas  moins  énigmatique  quand  il  trace 
la  carte  du  retour  des  exilés  de  Babylone  et  fait  passer  la  caravane 
sur  une  route  qui  provient  de  l'abaissement  des  montagnes  et  de 
l'exhaussement  des  vallées.  Tout  ceci  est  de  la  géographie  ima- 
ginaire, car  le  désert  de  Syrie  qui  est  la  seule  route  allant  de  Baby- 
lonie  en  Palestine  n'a  pas  besoin  qu'on  abaisse  des  collines  et 
qu'on  soulève  les  vallées  :  il  a  surtout  besoin  de  points  d'eau  où 
puissent  se  rafraîchir  les  voyageurs. 

Mais  là  où  Ion  se  trouve  en  pleine  nuit,  c'est  quand  le  prophète 
se  sert  d'images  empruntées  à  la  mythologie  primitive  ou  au  fol- 
klore des  premiers  âges,  comme  dans  ce  célèbre  passage  d' Isaïe  : 

Car  un  enfant  nous  est  né, 
Un  fils  nous  a  été  donné, 
L'empire   a   été   posé   sur  ses  épaules 
Et  on  le  nomme  le  conseiller  admirable. 
Dieu  fort.  Père  éternel.  Prince  de  paix. 

L'enfant  dont  il  s'agit  ne  saurait  être  un  enfant  ordinaire  ;  il 
serait  accablé  par  des  épithètes  semblables.  Il  y  a  ici  un  mystère, 
un  secret  divin  ou  plutôt  une  eschatologie  populaire  qui  remonte 
haut  dans  le  souvenir  des  âges,  un  écho  de  ce  siècle  d'or  qui  avait 
été  au  début  et  qui  reviendrait  à  la  fin  de  l'histoire  du  monde. 

Il  en  est  de  même  de  ce  personnage  mystérieux  qu'on  appelle 
«  le  serviteur  de  lahvé  »,  qui  se  tient  entre  la  réalité  et  la  fiction 
et  qu'on  ne  saurait  identifier  en  toute  sûreté  ni  savoir  au  juste  s'il 
s'agit  d'un  individu  ou  d'une  collectivité.  Le  prophète  a-t-il  eu 


(1)  II  Cor.,  xn,  4. 

(2)  Is.,  XVI,  4,  13  ;  xui,  3. 

(3)  Is.,   X,  23,   24. 

(4)  Is.,  XL,  3-5. 


224  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

conscience  de  cette  demi-obscurité  et  l'a-t-il  volontairement  cher- 
chée ?  Il  semble  bien  qu'en  maintes  occasions  il  en  a  été  ainsi. 
Isaïe  prévoit  que  l'Assyrie  pillera  Damas  et  Samarie,  mais  il  ne 
ne  les  nomme  pas  ;  il  emploie  même  pour  s'exprimer  des  mots  de 
sa  fabrication.  «Maher-Shalal-Shash-Baz.  Pille  vite,  hâte-toi  de 
dérober  (1).  »  Une  désigne  les  assaillants  qu'en  termes  excessive- 
ment vagues,  sans  un  nom  propre,  et  il  faut  recourir  à  l'histoire 
d'Orient  pour  les  connaître. 


Telles  sont  les  particularités  du  style  prophétique  qui  décou- 
lent de  l'essence  même  de  ce  genre  littéraire  tout  spécial  qui  n'a 
de  pareil  nulle  part  ailleurs,  en  dehors  de  la  Bible  hébraïque.  Cela 
n'empêche  pasqu'il  possède,  au  surplus,  les  qualitéslittérairesqu'on 
admire  dans  les  autres  littératures.  On  verra,  en  les  étudiant  de 
plus  près,  combien  ces  chefs-d'œuvre  mériteraient  d'être  mieux 
connus  des  esprits  cultivés  et  pourraient  être  envisagés  comme 
classiques,  au  même  titre  que  les  productions  de  la  Grèce  et  de 
Rome. 

(/]  suivre.) 

(1)  Is.,  VIII,  3. 

(2)  Is.,  XVII,   12. 


Les  langues  de  culture  en  celtique 

par  M.  L.  SJOESTEDT-JONVAL 

Directeur  d'Etudes  à  l'Ecole   des  Hautes-Etudes. 


I 

La  multiplication  des  langues  nationales  et  des  langues  de 
culture  est  un  des  caractères  les  plus  frappants  de  l'évolu- 
tion linguistique  dans  l'Europe  contemporaine  (1).  De  ce  procès 
général  le  domaine  celtique  offre  des  exemples  instructifs  par 
leur  variété  et  par  leur  complexité.  C'est  qu'ici  nous  sommes 
en  présence  de  langues  ayant  derrière  elles  une  longue  tradi- 
tion, qui  enregistre  fidèlement  le  contre-coup  des  vicissi- 
tudes historiques,  et  qu'on  ne  saurait  ignorer  si  l'on  veut  com- 
prendre le  présent,  sinon  prédire  l'avenir. 

L'irlandais  et  le  gallois  apparaissent  dès  le  début  de  la  tradi- 
tion manuscrite  (viii®  siècle  pour  l'irlandais,  ix®  siècle  pour 
le  gallois)  comme  des  langues  de  culture.  Langues  non  seule- 
ment de  l'épopée,  de  la  poésie  lyrique,  mais  de  cette  poésie  didac- 
tique qui  tient  une  si  grande  place  dans  les  littératures  médié- 
vales, de  l'histoire,  du  droit,  de  la  grammaire.  Langues 
de  culture,  ce  sont  aussi  des  langues  communes.  Y  a-t-il  plu- 
sieurs dialectes  dans  l'Irlande,  dans  la  Galles  médiévales  ? 
C'est  vraisemblable,  mais  la  langue  écrite  ignore  systémati- 
quement ces  divergences  locales.  En  Irlande,  c'est  à  un  visiteur 
anglais,  Stanyhurst,  que  nous  sommes  redevables  de  la  pre- 
mière allusion  aux  dialectes,  et  celle-ci  date  de  1577.  Encore 
au  xvii^  siècle  on  chercherait  en  vain,  dans  la  langue  de 
l'historien  Keating,  par  exemple,  quelque  trace  de  son  parler 
natal  de  Tipperary.  Si  l'œuvre  d'un  poète  de  la  Galles  du  Sud, 
comme  Dafydd  ab  Gwilym,  au  xiv^  siècle,  s'oppose  à  celle 
de  ses  prédécesseurs  et  de  ses  rivaux  du  Nord,  c'est  par 
l'esprit  et  par  le  style,  non  par  le  dialecte.  Il  faudra   la  déca- 

(1)  Voir  A.  Meillet  et  L.  Tesnières,  Les  Langues  dans  l'Europe  nouvelle, 
2e  éd.,  Paris,  1928. 

15 


226  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

dence  de  la  culture  galloise,  due  à  la  perte  de  l'indépendance, 
qui  caractérise  l'époque  des  Tudors,  pour  qu'apparaissent  nor- 
malement dans  les  textes,  les   dialectalismes. 

A  la  base  de  toute  langue  commune,  il  y  a  un  principe  d'unité. 
C'est  ainsi  que  le  français  est  (à  prendre  les  choses  en  gros)  la 
langue  de  la  monarchie  française,  l'anglais,  la  langue  de  Lon- 
dres, l'italien,  la  langue  de  Dante.  Ce  principe,  dans  le  cas  des 
langues  celtiques  médiévales,  quel  est-il  ?  Ni  l'irlandais  ni  le 
gallois  ne  sont  les  langues  d'un  pouvoir  politique  central,  que 
le  Pays  de  Galles  ne  connut  jamais,  qui  en  Irlande  apparaît  pos- 
térieurement à  la  constitution  de  la  tradition  littéraire  (le  «  Cy- 
cle d'Ulster  »  ignore  la  monarchie  centrale)  et  fut  au  reste  tou- 
jours trop  lâche  et  trop  contesté  pour  imposer  une  véritable 
unité.  On  ne  peut  non  plus  invoquer  l'influence  de  centres 
urbains.  Dans  la  civilisation  celtique,  de  type  essentiellement 
rural,  la  ville,  élément  importé,  n'a  joué  qu'un  rôle  tardif 
et  secondaire.  Faut-il  dès  lors  postuler  l'action  d'un  individu, 
d'une  personnalité  littéraire  marquante,  action  dont  les 
langues  celtiques  modernes  présentent,  nous  le  verrons,  des 
exemples  typiques  ?  Tout  ce  que  nous  savons  du  caractère 
collectif,  ou,  pour  mieux  dire,  corporatif,  de  la  production  litté- 
raire en  pays  celtique,  rend  l'hypothèse  peu  vraisemblable. 
Et  c'est  précisément  dans  l'organisation  corporative  des  classes 
lettrées  que  nous  trouvons  le  puissant  principe  d'unité  de  cul- 
ture qui  explique  la  précoce  unité  linguistique  de  ces  peuples 
politiquement  non  centralisés. 

Une  classe  de  clercs  recrutés  par  hérédité  ou  par  cooptation, 
jouissant  d'un  statut  social  privilégié,  formés  dans  des  écoles 
où  se  rencontrent  des  apprentis  bardes  venus  de  toute  l'étendue 
du  pays,  y  recevant  une  formation  professionnelle  (j'allais  dire 
universitaire)  fortement  traditionnelle,  en  sortant  munis  de 
grades  dont  la  valeur  est  reconnue  partout  où  la  langue  est 
parlée.  Classe  appuyée  sur  les  aristocraties  locales,  dont  elle 
tire  sa  subsistance  et  dont  elle  incarne  et  magnifie  l'idéologie, 
mais  organisée  en  une  hiérarchie  qui  s'étend  à  tout  le  pays, 
nourrie  d'une  culture  qui  dépasse  le  cadre  du  clan  ou  de  la  pro- 
vince, et  dont  l'aire  n'a  pas  d'autres  limites  que  celles  mêmes  de 
la  langue.  Tels  nous  apparaisent  dès  le  début  de  la  tradition  les 
filid  irlandais  et  les  bardes  gallois,  tels  ils  restèrent  tant  que  sub- 
sista la  société  celtique.  C'est  au  prestige  de  ce  mandarinat,  au  soin 
jaloux  avec  lequel  il  veilla  sur  la  langue  dont  il  vivait,  que  l'ir- 
landais, que  le  gallois  médiéval,  durent  leur  unité  non    seule- 


LES  LANGUES  DE  CULTURE  EN  CELTIQUE         227 

ment  dans  l'espace,  mais  dans  le  temps.  S'il  est  vrai  que  toute 
langue  littéraire  est,  dans  une  mesure,  archaïque,  cela  est  sin- 
gulièrement vrai  de  langues  comme  le  moyen  gallois  des  gogyn- 
feirdd,  ou  comme  l'irlandais  de  la  poésie  syllabique,  au  point 
qu'un  poème  de  l'an  1600  ne  diffère  pas  sensiblement  d'un  poème 
plus  ancien  de  quatre  siècles,  bien  que  la  langue  parlée  ait  subi 
entre  temps  une  évolution  profonde. 

Sans  doute  est-ce  également  au  prestige  que  l'ordre  bardique 
avait  su  donner  à  ces  langues  que  celles-ci  doivent  la  force  non 
seulement  de  résistance  mais   de  rayonnement   qu'elles  mani- 
festent vis-à-vis  des  autres  langues  importées  au  cours  du  moyen 
âge  en  terre  celtique.  Et  tout  d'abord  vis-à-vis  du  latin.  La  con- 
quête romaine,  au  Pays  de  Galles,  la  christianisation,  dans  les 
deux   pays   celtiques,    déterminèrent   un   afflux    d'éléments    de 
civilisation   nouveaux.    Cet    afflux,    le  vocabulaire    des   langues 
nationales  l'accuse.  C'est    ainsi    qu'en   irlandais,    par    exemple, 
non  seulement  le  vocabulaire  religieux,  mais  une  grande  partie 
du  vocabulaire  intellectuel,  le  nom    de  1'  «  intelligence  »,  int- 
lecht,  de  la  «  personne  »,  persan,  du  «  livre  »,  lebor,  de  1'  «  école  » 
scol,  et  bien  d'autres,  sont  latins.  Ainsi  la  langue  nationale  s'en- 
richit au  contact  de  la  nouvelle  langue  savante,  mais  sans  que 
son  prestige  soit  menacé,  ni  son  domaine  restreint.  Loin  d'être 
abaissées,    comme    furent    les    langues    continentales,    au   rang 
de   (c    vulgaires  »,    les    vieilles    langues    bardiques   conquièrent 
rapidement  les  nouveaux  centres  intellectuels  chrétiens.  Si  les 
plus  anciens  textes  que  nous  ait  laissés  l'Eglise  d'Irlande  (comme 
la  Confessio  de  saint  Patrice,  ou  la    Vita  Saticli  Columbae  par 
Adamnan)  sont  en  latin,  dès  le  viii^  siècle  apparaît  toute  une 
littérature  religieuse  et  savante  en  irlandais,  gloses,  commen- 
taires, textes  liturgiques  ou  hagiographiques.  La  brillante  cul- 
ture qui  se  développe  en  Irlande  à  la  suite  de  la  fondation  des 
grands  monastères  (vi®  siècle)   et  qui  rayonnera  jusque  sur  le 
continent  est  largement  de  langue  irlandaise.  Et  ce  qui  est  dit 
ici  de  l'Irlande  pourrait  être  répété,  muiaiis  muiandis,  pour  le 
Pays  de  Galles. 

Durant  tout  le  moyen  âge  l'irlandais  continuera  d'assimiler 
les  éléments  linguistiques  hétérogènes  introduits  sur  son  domaine 
par  des  bandes  conquérantes.  C'est,  à  partir  du  lx«  siècle,  la 
rapide  gaélisation  des  villes  danoises,  échelonnées  sur  la  côte 
de  Dublin  à  Limerick.  C'est,  dès  le  lendemain  de  la  conquête 
normande,  l'assimilation,  quant  à  la  langue  et  quant  aux  mœurs, 
des  Anglo-Normands,  si  bien  qu'au  xiv^  siècle  un  Fitzgerald 


228  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

compose  des  vers  irlandais  dans  la  plus  pure  métrique  bardi- 
que,  qu'au  siècle  suivant  un  autre  Fitzgerald  attache  comme 
poète  à  sa  personne  un  0  Daly,  de  vieille  souche  bardique. 
Au  xv^  siècle,  les  formes  traditionnelles  de  la  culture  gaélique 
sont  aussi  florissantes  qu'aux  siècles  d'indépendance  (le  nombre 
des  textes  copiés  ou  composés  à  cette  époque  le  prouve),  et  cela 
en  dépit  de  la  conquête,  et  de  la  politique  linguistique  suivie 
par  la  Couronne  d'Angleterre,  politique  que  Spenser,  au  siècle 
suivant,  définit  ainsi  :  «  Cela  a  toujours  été  la  coutume  du  vain- 
queur... de  mépriser  la  langue  du  vaincu  et  d'obliger  à  toute 
force  celui-ci  à  apprendre  la  sienne.  Là  où  le  langage  est  irlan- 
dais, le  cœur  ne  peut  qu'être  irlandais.  » 

Les  défaites  politiques,  la  perte  de  l'indépendance,  n'enta- 
mèrent, durant  de  longs  siècles,  ni  la  vitalité  ni  même  le  pres- 
tige de  la  langue.  Paradoxe  qui  n'est  qu'apparent  puisque, 
nous  l'avons  vu,  cette  vitalité,  ce  prestige,  lui  venait,  non  du 
pouvoir  central,  mais  de  la  classe  bardique,  appuyée  sur  les 
chefs  locaux  et  sur  le  petit  monde  qui  gravitaient  autour  d'eux. 
Une  langue  ne  peut  être  atteinte  que  dans  ses  centres  vitaux, 
et  ces  centres  ne  sont  pas  les  mêmes  pour  les  différentes  langues. 
II  fallut  la  bataille  de  Kinsale  (1602),  l'exil  ou  l'élimination  en 
tant  que  classe  de  l'aristocratie  gaélique  ou  gaélisée  qui 
s'ensuivit,  la  dispersion  des  écoles  bardiques,  enfin,  pour  que 
commençât  une  décadence  rapide  qui  devait  amener  la  langue 
au  bord  de  l'extinction. 


L'évolution  du  gallois  médiéval  suit  d'abord  une  courbe  ana- 
logue à  celle  de  l'irlandais.  Mais  ici  l'accession  des  Tudors  au 
trône  d'Angleterre,  le  rattachement  du  pays  de  Galles  à  l'An- 
gleterre sous  Henri  YIII  (en  1536)  entraîne,  non  l'anéantisse- 
ment de  l'aristocratie  locale,  mais  son  ralliement  à  la  civilisa- 
tion et  à  la  langue  anglaise,  menaçant  le  gallois  d'une  déchéance 
plus  rapide  et  plus  complète  que  ce  n'était  le  cas  pour  l'irlandais. 
La  réforme,  par  ailleurs,  détruisait  les  centres  monastiques,  et 
coupait  le  pays  d'avec  son  ancienne  culture,  suspecte  comme 
entachée  de  papisme.  C'est  l'époque  où  le  peuple  se  scinde  en 
deux  classes  :  les  uchelwyr,  aristocratie  de  culture  anglaise,  et 
le  gweryn,  plèbe  privée  de  toute  culture.  C'est  l'époque  où  les 
Gallois  cultivés  constatent  l'avilissement  de  la  langue,  et  pré- 


LES    LANGUES    DE    CULTURE    EN     CELTIQUE  229 

voient  (lorsqu'ils  ne  la  souhaitent  pas)  sa  disparition  :  «  Une 
langue  où  ne  s'exprime  »,  écrit  Salesbury  (1520-1595),  «  ni  savoir, 
ni  sagesse,  ni  piété,  en  quoi  est-elle  supérieure  aux  cris  des 
oiseaux  sauvages  ou  au  mugissement  des  animaux  ?  >>  Et  pour- 
tant l'événement  qui  devait  en  changer  le  destin  s'était  déjà 
produit  :  en  1588,  l'évêque  William  Morgan  traduisait  la  Bible 
en  gallois.  Non,  à  vrai  dire,  par  patriotisme  linguistique,  mais 
par  pieux  souci  d'évangéliser  les  pauvres  ignorants  qui  ne  sa- 
vaient pas  encore  l'anglais.  Peu  importe,  au  reste.  Une  langue  vit, 
non  de  ce  qui  se  fait  pour  elle,  mais  de  ce  qui  se  fait  par  elle. 
Dès  lors  le  sort  du  gallois  était  dans  la  balance,  et  dépendait 
du  premier  mouvement  spirituel  qui  viendrait  émouvoir  le  pays 
assez  profondément  pour  y  susciter  une  vie  nouvelle.  Si  ce  mou- 
vement était  parti  des  classes  cultivées,  anglicisées,  son  dyna- 
misme aurait  servi  la  cause  de  la  langue  anglaise,  et  le  gallois 
aurait  subi  le  sort  du  comique,  aujourd'hui  éteint.  La  compa- 
raison avec  ce  qui  se  passa  dans  l'Irlande  du  xix^  siècle  est  à 
cet  égard  instructive,  comme  nous  le  verrons.  Ce  qui  survint, 
ce  fut,  au  xviiie  siècle,  le  réveil  méthodiste,  qui  atteignit  sur- 
tout les  classes  de  langue  galloise,  les  upperclasses  restant  large- 
ment anglicanes.  Dès  lors  la  Bible  de  Morgan  devint  la  nourri- 
ture spirituelle  de  tout  un  peuple,  et  le  gallois  de  Morgan  devint 
la  langue  commune  de  ce  peuple  :  langue  qui  est  quant  au  fond 
la  langue  littéraire  du  moyen  âge  modernisée  et  adaptée  à 
l'expression  de  la  pensée  abstraite. 

Pour  la  deuxième  fois,  le  Pays  de  Galles  se  donnait  une  langue 
de  culture  :  le  moyen  gallois  était  la  langue  du  barde,  et  l'expres- 
sion d'une  société  aristocratique  et  catholique  ;  le  gallois  litté- 
raire moderne  est  la  langue  de  la  chaire,  et  l'expression  d'une 
société  démocratique  et  méthodiste.  Mais  l'un  et  l'autre  sont 
des  langues  communes,  protégées  du  dialectalisme  par  le  respect 
social  ou  religieux  qu'elles  inspirent,  et  dont  l'unité  et  la  vita- 
lité sont  dues,  non  à  l'influence  prédominante  d'un  centre,  mais 
au  prestige  d'un  clergé,  l'église  méthodiste  se  faisant,  dans  la 
période  moderne,  le  rempart  de  la  langue  galloise,  comme  la 
classe  bardique  l'avait  été  au  moyen  âge.  C'est  principalement 
grAce  à  elle,  grâce  à  ses  écoles  du  dimanche,  fondement  de  toute 
la  vie  intellectuelle  et  sociale  du  pays,  que  le  xix^  siècle  fut  «  le 
siècle  le  plus  gallois  »  depuis  la  conquête  ;  tandis  que,  sur  269 
livres  publiés  par  des  Gallois  ou  sur  le  Pays  de  Galles  entre  1546 
et  1642,  184  sont  en  anglais,  44  en  latin  et  seulement  41  (presque 
tous  religieux)  en  gallois,  deux  siècles  et  demi  plus  lard  la  pro- 


230  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

portion  est  renversée,  et,  durant  le  siècle  dernier,  il  paraît  8.425 
livres  en  gallois  contre  3.188  en  anglais.  La  prose  galloise,  d'abord 
purement  religieuse,  se  hasarde  en  des  genres  profanes,  comme 
le  roman  (avec  Daniel  Owen),  le  théâtre.  La  langue  parlée,  hier 
menacée,  regagne  du  terrain,  et  cela  encore  à  la  veille  de  la 
guerre  :  les  statistiques  accusent,  contre  898.914  sujets  parlants 
en  1891,  929.824  en  1901,  et  977.366  en  1911.  L'exemple  du 
xix^  siècle  gallois  prouve  qu'une  langue  locale,  de  l'instant 
qu'elle  est  porteuse  d'une  idéologie  vivace,  peut  se  défendre 
victorieusement  contre  une  grande  langue  de  civilisation,  poli- 
tiquement   et   économiquement   prépondérante. 

Dans  le  courant  du  siècle,  d'autres  facteurs  entrent  en  jeu. 
Avec  la  multiplication  des  écoles  publiques,  et  par  réaction 
contre  le  caractère  exclusivement  anglais  de  ces  écoles,  le 
nationalisme  linguistique  fait  son  apparition  ;  la  «  question 
de  la  langue  »  [pwnc  yr  iaiih)  passe  à  l'ordre  du  jour,  largement 
sous  l'influence  de  sociétés  ou  d'individus  résidant  hors  du  Pays 
de  Galles,  comme  Owen  Morgan  Edwards  (1858-1920),  Fellow 
de  Lincoln  Collège,  Oxford.  Le  développement  des  études  cel- 
tiques sur  le  continent  suscite  un  intérêt  nouveau,  et  d'un  carac- 
tère plus  scientifique,  pour  le  passé  des  pays  et  des  langues  cel- 
tiques. En  1872  s'ouvre  le  Collège  d'Aberyswyth,  le  premier  de 
la  future  Université  Nationale.  Dès  lors  les  universitaires  joue- 
ront un  rôle  considérable  ,  dans  le  développement  de  la  langue 
et  de  la  littérature  galloise  :  on  ne  peut  ici  que  rappeler  les 
noms  de  Sir  John  Rhys  et  de  Sir  John  Morris-Jones,  dont  l'ac- 
tion, en  tant  que  professeur,  poète  et  essayiste,  fut  considé- 
rable. Avec  la  nouvelle  génération,  formée  dans  les  universités 
galloises,  une  réaction  puriste  contre  l'excessif  anglicisme  et  la 
négligence  qui  caractérise  la  langue  du  xix®  siècle  s'affirme, 
un  vocabulaire  abstrait  et  technique  purement  celtique  achève 
de  se  constituer,  la  littérature  se  dégage  de  l'influence  exclusive 
des  chapelles  non  conformistes,  se  hausse  à  un  haut  niveau  de 
perfection  formelle,  s'annexe  toujours  de  nouveaux  domaines, 
jusqu'à  devenir  la  digne  et  complète  expression  de  la  vie  intellec- 
tuelle du  pays.  Il  ne  peut  être  question  ici  de  tracer  un  tableau, 
même  sommaire,  de  la  littérature  galloise  contemporaine,  de 
citer  les  poètes,  en  mètres  libres  ou  en  mètres  stricts,  les  drama- 
turges, les  romanciers,  les  essayistes,  les  critiques,  les  histo- 
riens, les  érudits,  dont  l'œuvre,  souvent,  mériterait  d'être 
connue  de  l'étranger.  Il  faudrait  aussi  énumérer  les  périodiques 
de  langue  galloise,  revues  de  culture  générale  (comme  y  Beir- 


LES    LANGUES    DE    CULTURE    EN    CELTIQUE  231 

niad,  y  lenor)  collections  et  publications  scientifiques  ou  presse 
destinée  au  grand  public  (comme  l'excellente  Cy'res  y  Brifys- 
gol  a'r  Werin,  «Collection  de  l'Université  et  du  Peuple  »),  pour 
donner  une  idée  exacte  de  la  vitalité  présente  de  la  langue  et 
pour  mesurer  l'importance  du  Réveil  dont  on  vient  de  résumer 
ici,  trop  sommairement,  l'histoire.  On  ne  peut  que  souscrire  à 
la  conclusion  de  l'excellent  «  Rapport  »  de  la  «Commission char- 
gée... d'enquêter  sur  la  position  de  la  langue  galloise  »  (1927)  : 
«  Aujourd'hui  le  Pays  de  Galles  a  un  système  national  d'éduca- 
tion, une  organisation  religieuse  hautement  développée,  une 
grande  littérature,  un  théâtre  national  et  une  nouvelle  conscience 
nationale  se  développant  rapidement.  Si  actuellement  la  langue 
galloise...  déchue  elle  déclinera  au  moment  où  les  circonstances 
lui  sont  le  plus  favorables.  » 

Et  pourtant  le  fait  est  qu'elle  décline.  La  première  statis- 
tique d'après-guerre  a  révélé  que  le  nombre  des  sujets  parlant 
était  tombé,  entre  1911  et  1921,  de  977.366  à  929.183.  Et  le 
mouvement  continue.  Constamment  en  progrès  en  tant  que 
langue  de  culture,  le  gallois  est  en  recul  lent,  mais  constant,  en 
tant  que  langue  parlée.  Cette  contradiction  apparente  s'explique 
sans  doute  par  le  fait  que  les  conditions  matérielles  de  la  vie  mo- 
derne (industrialisation,  développement  des  transports,  du  tou- 
risme, tout  récemment  diffusion  du  cinéma,  de  la  T.  S.  P.,  etc.) 
travaillent  partout  contre  les  langues  locales,  les  facteurs  suscep- 
tibles de  leur  être  activement  favorables  étant  d'ordre  idéolo- 
gique. Au  xix*^  siècle,  l'idéologie  dominante,  religieuse,  exerçait 
une  emprise  si  complète  sur  les  masses  qu'elle  balançait  aisément 
l'action  de  tous  les  autres  facteurs  ;  il  semble  qu'il  n'en  aille  plus 
de  même  aujourd'hui  ;  les  chapelles  non  conformistes  elles- 
mêmes  doivent,  dans  des  centres  naguère  gallois,  se  résigner  à 
suivre  le  mouvement  et  à  faire  place  à  l'anglais,  sous  peine  de 
voir  la  jeune  génération  déserter  des  services  dont  elle  ne  com- 
prend plus  la  langue. 

A  vrai  dire  le  péril  même  que  court  la  langue  lui  suscite  d'ar- 
dents défenseurs  et  le  nationalisme  linguistique  (doublé  ou 
non  de  nationalisme  politique)  tend  à  assurer  la  relève.  Mais  il 
s'agit  d'une  idéologie  dont  l'action  est  surtout  sensible  dans  les 
milieux  cultivés  ou  semi-cultivés,  dans  ces  milieux  dont  dépend 
le  développement  d'une  langue  de  culture,  mais  qui  ne  suffisent 
pas  à  assurer  la  vitalité  d'une  langue  parlée.  Si  bien  que,  si  révo- 
lution amorcée  se  poursuit,  on  peut  prévoir  le  moment  où  ce  sera 
l'aristocratie  intellectuelle,  les  uclielwyr,  qui  continuera  d'écrire 


232  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

le  gallois,  tandis  que  le  gwerin,  la  masse,  sera  anglicisée.  Curieux 
renversement  de  la  situation  linguistique  telle  qu'elle  se  présen- 
tait, nous  l'avons  vu,  au  xvi^  siècle. 


III 


De  cet  état  de  choses  l'Irlande  offre  un  exemple  plus  extrême 
encore. 

Après  que  la  société  celtique  se  fut  effondrée,  entraînant 
dans  sa  ruine  l'institution  bardique,  il  ne  subsistait  plus  dans  le 
pays  qu'une  force  qui  pût  assurer  la  survie  de  la  langue  en  tant 
qu'instrument  de  culture  :  l'Eglise  catholique.  En  fait,  la  pre- 
mière moitié  du  xvii^  siècle  est  marquée  par  la  floraison  d'une 
littérature  nouvelle,  catholique  et,  largement,  franciscaine  d'ins- 
piration, gaélique  de  forme.  Dans  les  Collèges  irlandais  du  con- 
tinent ou  dans  les  monastères  franciscains  d'Irlande,  à  Louvain, 
ou  en  Donegal,  se  forme  et  travaille  une  génération  d'écrivains, 
érudits,  théologiens,  annalistes  et  historiens,  poètes  aussi,  animés 
d'un  esprit  nouveau,  dégagés  des  préjugés  sociaux  ou  esthéti- 
ques qui  entachaient  la  culture  bardique,  désormais  périmée, 
mais  cependant  très  au  fait,  pour  la  plupart,  de  cette  culture,  et 
passionnés  pour  l'étude  des  traditions  anciennes  de  leur  pays. 
Sous  la  plume  d'hommes  comme  l'historien  Geoffray  Keating, 
ou  d'autres  moins  illustres,  comme  Aodh  Mac  Aingil,  naît  une 
prose  irlandaise  véritablement  moderne,  faite  non  pour  flatter 
le  dilettantisme  des  initiés  mais  pour  exprimer  la  pensée  du 
temps,  et  souvent  la  plus  abstraite,  de  façon  intelligible  à  tous. 
La  flexion  s'allège  des  archaïsmes  conventionnels,  des  idiomes 
empruntés  à  la  langue  parlée  viennent  enrichir  et  varier  la  phrase, 
la  période  complexe  se  développe,  à  l'imitation  (point  toujours 
entièrement  heureuse)  de  la  période  latine.  Une  nouvelle  langue 
commune  se  crée,  qui  eût  pu  devenir  celle  de  l'Irlande  moderne, 
comme  la  langue  de  la  Bible  de  Morgan  est  celle  de  la  Galles 
moderne,  si  les  circonstances  politiques  l'avaient  permis.  En 
fait,  les  persécutions  religieuses,  les  «  lois  pénales  »,  en  coupant 
court  au  développement  d'une  vie  intellectuelle  de  base  catho- 
lique en  Irlande,  décidèrent  du  sort  de  la  langue.  Quand  les  lois 
pénales  se  relâchèrent,  il  était  trop  tard.  En  1795  fut  fondé 
le  Collège  de  Maynooth,  pour  la  formation  du  clergé  catholique 
d'Irlande  ;  aucune  place  n'était  faite  à  l'irlandais  dans  l'ensei- 


LES    LANGUES    DE    CULTURE    EN    CELTIQUE  233 

gnement  du  nouveau  collège.  Dès  lors  la  cause  de  l'Eglise  se 
sépare  de  celle  de  la  langue  et  on  peut  dire  que,  jusqu'à  ces  der- 
nières années,  l'action  du  clergé  (à  de  rares  exceptions  près) 
s'est  plus  souvent  exercée  au  détriment  de  celle-ci  qu'à  son  avan- 
tage. 

La  langue  de  l'Eglise  était  désormais  l'anglais.  La  langue  de 
la  politique,  orientée  vers  Westminster,  devait  être  également 
l'anglais.  Les  chefs,  catholiques  ou  protestants,  des  divers  mou- 
vements nationalistes  constitutionnels  ou  révolutionnaires  qui 
remplissent  le  xix^  siècle  voient  dans  le  vieux  parler  celtique 
bien  plutôt  un  handicap  qu'un  atout.  Thomas  Davies  seul  pres- 
sentit qu'il  pouvait  en  être  autrement,  affirmant  «  qu'un  peuple 
sans  sa  langue  n'est  que  la  moitié  d'une  nation  ».  Mais  cette 
déclaration  platonique  n'empêcha  pas  que,  d'O  Connell  à  Par- 
nell,  des  «  Young  Ireland  »  aux  Fenians,  toutes  les  formes  d'idéo- 
logie nationaliste  qui  exercèrent  une  emprise  profonde  sur  les 
masses  n'aient  été  des  mouvements  de  langue  anglaise,  nés 
dans  des  milieux  de  langue  anglaise,  et  qui,  par  leur  prestige 
même,  servaient  indirectement  la  cause  de  la  langue  anglaise. 
Le  catholicisme  d'abord,  le  nationalisme  ensuite  auraient-ils 
pu  sauver  l'irlandais,  comme  le  méthodisme  avait  sauvé  le  gallois  ? 
Les  circonstances  voulurentque,par  deux  fois,  l'irlandais  manquât 
sa  chance.  Par  ailleurs  la  famine  des  années  47-48,  l'émigra- 
tion qui  suivit,  provoquèrent  une  chute  de  population  qui  attei- 
gnit d'une  façon  particulièrement  sévère  les  régions  de  langue 
gaélique.  Déchu  en  tant  que  langue  de  culture,  l'irlandais  était 
de  surcroît  en  voie  de  disparition  comme  langue  parlée  :  on  éva- 
lue (en  l'absence  de  statistiques  précises)  à  quatre  millions  le 
nombre  des  sujets  parlant  l'irlandais  au  début  du  xix^  siècle. 
En  1911,  on  en  recensait  436.758,  guère  plus  du  dixième  (environ 
300.000  en  1927).  Il  semblait  dès  lors  que  la  cause  fût  entendue. 

Et  pourtant  déjà  s'indiquait  un  mouvement  qui  tendait  à  restau- 
rer in  exlremis  une  langue  que  tout  condamnait.  Mouvement 
à  l'origine  entièrement  indépendant  du  mouvement  nationaliste, 
mais  qui,  en  s'associant  à  celui-ci,  avait  acquis  une  efficacité 
nouvelle,  et  qui  en  est  aujourd'hui  inséparable. 

Dès  le  début  du  siècle  dernier  la  fondation  de  Sociétés  comme 
la  Gaelic  Sociely  de  Dublin,  en  1807  (que  devaient  bientôt  sui- 
vre d'autres  sociétés  analogues),  témoigne  d'un  renouveau  d'in- 
térêt pour  l'étude  de  la  langue  et  de  la  civilisation  celt  ique.  Intérêt 
d'ordre  scientifique  ou  littéraire,  et  qui  est  d'abord  le  fait  d'éru- 
dits  étrangers  à  toute  politique,  qu'ils  soient  catholiques  comme 


234  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

0  Curry  et  0  Donovan,  ou  protestants  comme  Todd.  Ce  n'est 
pas  ici  le  lieu  de  faire  l'histoire  des  études  celtiques,  en  Irlande 
et  sur  le  continent,  ni  d'étudier  le  rôle  décisif  que  jouèrent  les 
travaux  des  savants  et  des  vulgarisateurs  dans  la  «  Renaissance 
celtique  «  anglo-irlandaise  de  la  fin  du  siècle.  Mais  cette  «  redé- 
couverte »  de  l'ancienne  littérature,  oubliée  ou  méconnue,  devait 
influer  directement  sur  le  sort  de  la  langue  en  déterminant  le 
développement  de  la  mystique  linguistique  qui  est  à  la  base 
de  la  politique  linguistique  actuelle.  Non  pas  qu'au  début  on 
s'intéressât  beaucoup  à  la  langue  parlée,  tombée  au  rang  de 
patois  paysan.  Le  but  que  se  propose  une  société  comme  la 
Society  for  the  préservation  of  the  îrish  Langiiage  (1876),  n'est 
rien  moins  que  la  création  d'une  langue  littéraire  moderne, 
Schriftsprache  réexhumée  des  anciens  textes,  et  sans  contact 
avec  les  dialectes  vivants.  C'est  la  période  où  les  irlandisants  les 
plus  éclairés  ne  trouvent  rien  de  mieux  à  faire  pour  la  défense 
de  la  langue  que  de  traduire  l'Iliade  d'Homère  en  un  style  démar- 
qué de  celui  des  bardes  de  la  décadence,  et  en  des  mètres  calqués 
sur  les  mètres  anglais.  Efforts  stériles,  et  qu'on  pourrait  passer 
sous  silence,  s'ils  n'illustraient  la  vanité  de  toute  tentative  pour 
créer  de  toutes  pièces  une  «  langue  de  culture  «  au  lieu  de  la  déve- 
lopper en  partant  de  la  langue  parlée,  progressivement  adaptée, 
au  fur  et  à  mesure  des  besoins,  à  ses  fonctions  nouvelles.  A  cette 
première  période  d'errements  pédants  l'irlandais  moderne  doit 
cette  orthographe  archaïsante  qui  en  rend  singulièrement  diffi- 
cile l'acquisition  et  ne  contribue  pas  peu  à  en  entraver  l'exten- 
sion. 

Après  la  fondation  de  la  Ligue  Gaélique,  en  1892,  les  choses 
devaient  progressivement  changer.  Les  travaux  de  Douglas 
Hyde,  infatigable  collecteur  et  traducteur  de  chants  populaires, 
révèlent  au  grand  public  la  poésie  si  prenante  de  la  Gaeltacht,  des 
régions  gaéliques  de  Connaught.  Des  «  native  speakers  »,  nés 
dans  les  campagnes  de  langue  celtique,  commencent  à  venir  à 
la  Ligue,  qui  n'en  resta  pas  moins  cependant,  et  jusqu'à  aujour- 
d'hui, un  mouvement  principalement  urbain,  ce  qui  fait,  politi- 
quement, sa  force,  linguistiquement,  sa  faiblesse.  En  1892,  un 
prêtre  du  Comté  de  Cork,  le  Père  0  Laoghaire  (prononcez  OLêré), 
publie  son  roman  paysan,  Séadlina.U  fondait  du  même  coup  la 
langue  littéraire  moderne  sur  la  seule  base  solide  qu'elle  put 
avoir,  sur  un  parler  vivant.  Faisant  table  rase  de  la  tradition, 
il  vise  à  reproduire  la  cainnt  na  ndaoine,  le  parler  des  gens,  sage 
parti  pris,    mais  qui  laissait  non    résolu  le  grand  problème  :  la 


LES    LANGUES    DE    CULTURE    EN    CELTIQUE  235 

constitution  d'une  langue  commune  à  tout  le  pays.  La  nouvelle 
littérature  s'enrichit  bientôt  d'oeuvres  représentatives  des  diffé- 
rents parlers.  0  Conaire  écrit  l'irlandais  de  Galway,  Maire  l'irlan- 
dais de  Donegal,  An  Seabhac  l'irlandais  de  Kerry.  En  même  temps 
s'opère  la  fusion  entre  le  mouvement  linguistique  et  le  mouve- 
ment politique  :  fusion  dont  un  homme,  Patrick  Pearse,  écri- 
vain gaélique  et  héros  de  l'indépendance,  sera  le  vivant  symbole. 
Désormais  les  nationalistes  aspireront  à  faire  l'Irlande,  selon  la 
formule  de  Pearse,  «  non  seulement  libre  mais  gaélique,  non  seu- 
lement gaélique  mais  libre  ».  Aussi,  au  lendemain  du  Traité  de 
1921,  le  premier  acte  du  gouvernement  national  sera  d'inaugu- 
rer une  politique  linguistique  vigoureuse,  qui  tend  à  répandre 
l'usage  de  l'irlandais  dans  tout  le  pays,  et,  au  besoin,  à  l'imposer. 
Imposer  la  connaissance  (sinon  l'usage)  delà  langue  aux  étu- 
diants des  Universités  (du  moins  de  l'Université  nationale, 
fondée  en  1908),  aux  candidats  aux  postes  et  aux  fonctions 
dépendant,  directement  ou  indirectement,  de  l'Etat,  est  chose 
aisée.  La  répandre  dans  l'ensemble  de  la  population  est  une 
tâche  plus  délicate.  Pour  cela,  il  faut  tabler,  en  premier  lieu,  sur 
l'école  primaire.  Mais  il  ne  suffit  pas  que  l'irlandais  y  soit 
matière  d'enseignement  obligatoire.  Il  faut,  si  l'on  veut  former 
des  générations  de  langue  irlandaise,  que  l'irlandais  soit  la 
langue  de  l'enseignement.  Ici  on  se  heurtait  à  une  triple  diffi- 
culté :  tout  d'abord,  en  dehors  de  la  Gaeliacht,  les  élèves  ne  sa- 
vaient pas  l'irlandais  ;  deuxièmement,  les  maîtres  ne  le  savaient 
guère  ;  enfin,  on  manquait  de  manuels  en  cette  langue.  Pour 
obvier  d'urgence  à  la  première  difficulté  on  a  fait  porter  d'abord 
l'effort  sur  les  écoles  maternelles,  dont  les  élèves  très  jeunes  sont 
susceptibles  d'acquérir  la  langue  plus  rapidement  et  plus  complè- 
tement que  des  enfants  plus  âgés.  On  n'a  pas  craint,  d'antre 
part,  d'alléger  sensiblement  les  programmes,  au  risque  de  pro- 
voquer une  baisse  générale  du  niveau  d'instruction,  pour  faire  la 
part  plus  large  à  l'irlandais.  Pour  former  des  cadres  compétents, 
il  a  été  fondé  sept  écoles  normales,  où  l'irlandais  est  la  seule  lan- 
gue admise,  dans  l'enseignement  et  en  dehors  de  l'enseignement, 
dont  le  personnel  domestique  même  est  recruté  dans  les  régions 
de  langue  irlandaise,  et  dont  on  facilite,  par  divers  avantages, 
l'accès  aux  candidats  venant  de  ces  régions.  Pour  les  maîtres 
déjà  en  fonction,  des  cours  de  vacances  ont  été  organisés,  afin  de 
leur  permettre  de  se  préparer  aux  divers  certificats  d'irlandais 
qu'ils  sont  tenus  d'obtenir  dans  certains  délais.  Les  maîtres 
possédant  le  certificat  dit  bilingual  doivent  faire  la  classe  en  irlan- 


236  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

dais  pour  peu  que  leurs  élèves  soient  en  état  de  les  comprendre. 
On  calculait,  en  1931,  qu'il  faudrait  vingt  ans  pour  que  tout  le 
travail  de  toutes  les  écoles  d' Irlande  se  fît  exclusivement  en  irlan- 
dais. En  fait,  sur  les  5.378  écoles  du  pays,  il  y  en  avait  alors  228 
où  l'enseignement  était  donné  uniquement  en  irlandais.  En  1936 
on  en  comptait  612  (sur  5.243).  Progrès  sensible,  plus  lent  cepen- 
dant qu'on  ne  l'escomptait. 

Par  ailleurs  était  créé  un  organisme  d'édition  d'Etat  qui  a 
publié  à  ce  jour,  outre  un  grand  nombre  de  manuels  scolaires, 
près  de  cincj  cents  volumes  destinés  au  public,  et  mis  en  vente  à 
un  prix  modique  :  roman,  drame,  histoire,  critique,  folklore, 
poésie,  ainsi  que  de  nombreuses  traductions,  en  majorité  de 
l'anglais.  Les  manuscrits  sont  soumis  à  un  comité  comprenant 
des  représentants  des  différents  dialectes  et  les  auteurs  sont  tenus 
d'accepter  les  modifications  de  fond  ou  de  forme  que  le  comité 
juge  à  propos  de  faire.  C'est  dire  que  le  développement  de  la 
langue  écrite  (pour  s'en  tenir  au  point  de  vue  linguistique)  est 
assujetti  à  un  contrôle  officiel.  Il  faut  noter  que  cette  organisation 
aboutit,  non  à  favoriser  l'élaboration  d'une  langue  commune 
qui  tendrait  sans  doute  spontanément  à  se  faire  (par  suite  du 
brassage  général  des  parlers  dû  aux  conditions  dans  lesquelles 
la  plupart  des  sujets  parlants  actuels  ont  acquis  la  langue),  mais 
à  perpétuer  les  distinctions  provinciales,  l'action  des  correcteurs 
s'exerçant  naturellement  dans   le   sens   du   purisme    dialectal. 

On  ne  peut  énumérer  ici  toutes  les  mesures  complémentaires 
qui  visent,  soit  à  développer  l'irlandais  comme  langue  de  cul- 
ture, générale  ou  technique  (organisation  de  l'Université  gaé- 
lique de  Galway,  publication  de  listes  de  termes  techniques  éla- 
borées par  un  comité  spécial,  etc.),  soit  à  en  maintenir  l'usage 
dars  les  campagnes  où  il  subsiste  encore  (allocation  de  deux  livres 
par  an  et  par  enfant  parlant  irlandais).  Rien  enfin  n'a  été  laissé 
au  hasard  dans  un  ensemble  de  mesures  qui  s'inspire  d'un  «  pla- 
nisme »  rigoureux.  Il  est  trop  tôt  pour  se  prononcer  sur  le  succès 
de  cette  politique.  Elle  constitue  en  tout  cas  l'expérience  lin- 
guistique la  plus  hardie,  sans  doute,  qui  ait  jamais  été  tentée 
à  l'échelle  d'une  nation. 


IV 

L'histoire  des  deux  autres  langues  celtiques  aujourd'hui  vivan- 
tes, le  breton  et  le  gaélique  d'Ecosse,  coïncide  à  plus  d'un  égard 


LES    LANGUES    DE    CULTURE    EN    CELTIQUE  237 

avec  celle  de  l'irlandais  et  du  gallois  ;  elle  en  diffère  sur  un  point 
essentiel.  Ici  et  là  des  langues  locales  se  sont  trouvées  en  concur- 
rence sur  leur  sol  avec  de  grandes  langues  de  culture,  du  côté 
desquelles  était  la  suprématie  politique  et  économique  ;  d'où, 
dans  le  courant  des  derniers  siècles,  régression,  lente  dans  le  cas 
du  breton  qui,  malgré  le  déplacement  constant  de  la  frontière 
linguistique  vers  Touest  et  les  progrès  du  français  dans  les  villes 
et  le  long  des  voies  de  pénétration,  reste,  avec  un  million  envi- 
ron de  bretonnants  (1.322.300  en  1886,  d'après  l'enquête  de 
Sébillot),  la  langue  celtique  la  plus  largement  parlée  ;  régression 
rapide,  dans  le  cas  du  gaélique,  qui  ne  comptait  plus  en  1931 
que  136.135  sujets  parlants,  presque  tous  bilingues.  Ici  et  là 
s'indique,  dans  le  courant  du  xix^  siècle,  un  «  réveil  »  celtique, 
de  tendance  nationaliste  ;  mouvement  issu  de  milieux  cultivés 
et  urbains,  dont  l'action  sur  l'évolution  de  la  langue  parlée 
est  faible  ou  nulle,  mais  qui  provoque  une  appréciable  activité 
littéraire,  et  vise  à  créer  une  langue  de  culture. 

C'est  bien  en  effet  d'une  véritable  création,  et  non  d'une 
renaissance,  qu'il  s'agit  ici.  Du  fait  que  le  Royaume  d'Ecosse, 
que  le  Duché  de  Bretagne  s'étaient  constitués  de  façon  à  englo- 
ber dans  leurs  frontières  des  régions  de  langue  non  celtique 
(basses  terres  de  parlers  anglo-saxons,  Haute-Bretagne  gallo) 
ni  le  gaélique  ni  le  breton,  moins  favorisés  en  cela  que  l'ir- 
landais et  le  gallois,  ne  se  développèrent  en  langues  communes 
ou  en  langues  ((nationales».  Depuis  le  x^  siècle,  depuis  Geoffroy  P^ 
comte  de  Rennes,  et  duc  de  Bretagne,  la  capitale  officielle  de  la 
Bretagne  est  Rennes,  où  jamais  le  breton  ne  fut  parlé.  Le  français, 
langue  de  la  cour,  était  de  ce  fait  la  langue  de  culture  du  Duché 
tout  entier.  Le  breton,  divisé  en  dialectes,  dont  les  limites  coïn- 
cident avec  celles  des  anciens  évêchés  (fait  qui  illustre  l'influence 
prédominante  du  clergé  sur  ce  qui  subsistait  de  culture  bretonne) 
ne  produisit  qu'une  littérature  ecclésiastique  (catéchismes, 
etc.)  ou  populaire  (poésie  lyrique  et  ballade),  ou  l'une  et  l'autre 
à  la  fois  (théâtre,  dérivé  des  mystères). 

La  publication,  en  1821,  du  Dictionnaire  de  Le  Gonidec, 
qui  fixa  l'orthographe  du  breton  moderne,  marque  le  début 
d'un  mouvement  pour  la  ((défense  et  illustration»  de  la  langue 
bretonne,  dans  le  développement  duquel  se  combinent  plusieurs 
facteurs  :  exemples  venus  du  Pays  de  Galles,  où  Le  Gonidec, 
comme  émigré,  avait  séjourné,  et  dont  la  littérature  influença 
fortement  son  élève  H.  de  la  Villemarqué,  qui  devait  puiser 
dans  la  poésie  bardique  galloise  l'inspiration  du  célèbre  JBarzaz 


238  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Breiz  ;  développement  des  études  philologiques  et  des  études  de 
folkore  par  toute  l'Europe  (de  1868  à  1874  Luzel  recueille  et 
publie  les  Cwerzioii,  ballades  populaires,  puis  en  1890,  les  Soniou, 
chansons  populaires,  de  Basse-Bretagne).  Ce  n'est  pas  ici  le 
lieu  de  faire  l'histoire  littéraire  de  cette  période  marquée  par 
l'apparition  d'une  prose  bretonne,  par  le  développement  du 
conte  paysan  (œuvres  de  G.  Milin,  de  Y.  Crocq),  par  la  renais- 
sance du  théâtre  populaire,  par  la  floraison  de  nombreux  pério- 
diques locaux  en  différents  dialectes.  Vers  la  fin  du  siècle  se  fait 
jour  une  tendance  nouvelle,  partie  de  Haute-Bretagne  (donc 
de  la  Bretagne  non  bretonnante)  et  en  réaction  contre  le  carac- 
tère provincial  et  «  patoisant  »  de  cette  littérature.  Tendance 
représentée  principalement  par  les  travaux  de  M.  Vallée 
et  de  ses  élèves,  et  par  les  écrivains  groupés  aujourd'hui 
autour  de  la  revue  Gwalarn.  L'idéologie  politique  qui  est  à 
la  base  de  cette  tendance  ne  nous  concerne  pas  ici.  Du  point  de 
vue  linguistique  elle  représente  un  effort  pour  unifier  et  épurer 
la  langue  et  pour  l'adapter  à  l'expression  de  formes  de  culture 
européennes. 

La  question  de  la  langue  commune  et  de  ses  rapports  avec 
les  dialectes  se  présente  de  façon  différente,  nous  l'avons  vu, 
dans  les  différents  pays  celtiques.  Elle  est  résolue  au  Pays  de 
Galles,  où  la  vitalité  d'une  langue  littéraire  élaborée  au  cours 
d'une  tradition  continue  n'exclut  pas  l'emploi,  par  tel  ou  tel  écri- 
vain, de  dialectalismes,  simples  recherches  littéraires  qui  ne 
menacent  en  rien  l'unité  de  la  langue  classique.  En  Irlande,  elle 
paraît  pour  le  moment  rejetée  au  deuxième  plan  par  d'autres 
préoccupations  plus  urgentes  :  elle  ne  se  pose,  d'ailleurs,  que 
théoriquement,  la  langue  commune  de  l'Irlande  étant,  jusqu'à 
nouvel  ordre,  l'anglais.  Il  en  va  de  même  en  Bretagne,  où,  la 
langue  commune  étant  le  français,  la  question  d'un  «  breton 
commun  »  ne  se  pose  que  dans  des  milieux  de  philologues  et 
d'écrivains,  si  bien  que  la  forme  que  revêtira  cette  langue, 
si  elle  parvient  à  se  constituer,  dépendra  des  théories  qui  pré- 
vaudront dans  ces  milieux.  Au  xix^  siècle,  l'influence  de  Le 
Gonidec  et  de  ses  élèves  tendait  à  faire  prévaloir  le  dialecte 
de  Léon,  supposé  plus  «  pur  »,  comme  langue  littéraire.  La  nou- 
velle école  adopte  une  attitude  un  peu  différente  ;  «  fermant  la 
porte  aux  patois  (même  décorés  du  nom  de  dialectes)»,  selon  les 
termes  du  manifeste  de  Gwalarn  (1925),  signé  par  M.  Roparz 
Hémon,  elle  préconise  «  une  langue  de  forme  classique  »,  qui 
est  obtenue  en  faisant  une  sorte  de  moyenne  entre  le  léonard, 


LES    LANGUES    DE    CULTURE    EN    CELTIQUE  239 

le  trégorrois  et  le  cornouaillais,  le  dialecte  de  Vannes,  décidé- 
ment trop  aberrant,  étant  laissé  de  côté.  Unifier  la  langue  ;  pre- 
mière tâche  que  s'est  proposée  cette  école.  L'épurer,  en  enbannis- 
sant  les  nombreux  gallicismes,  de  syntaxe  et  de  vocabulaire,  que 
des  siècles  de  culture  française  y  ont  fait  entrer,  employer  «  des 
mots  purs  bretons  en  écrivant  pour  des  Bretons  »,  selon  la  formule 
déjà  posée  par  Le  Gonidec  ;  deuxième  tâche  d'autant  plus  ardue 
que  l'on  se  propose  en  même  temps  d'adapter  le  breton  à  toutes 
les  formes  de  culture,  même  les  plus  techniques  ;  aussi  M.  Meven 
Mordiern  publie-t-il  en  breton  des  ouvrages  de  préhistoire  ou 
de  linguistique,  et  M.  Kerjean,  un  traité  de  géométrie  ;  ce  qui 
nécessite  naturellement  la  création  d'innombrables  néolo- 
gismes.  Le  Dictionnaire  de  M.  F.  Vallée,  paru  en  1933,  qui  four- 
mille de  mots  «  bretons  »  fabriqués  pour  traduire  des  termes 
scientifiques  européens  (e.  g.  aponévrose),  offre  un  exemple 
extrême  de  ce  «  purisme  érigé  à  l'état  de  loi  »  qui  apparaît  à  cer- 
tains comme  «  le  seul  moyen  de  conserver  lacelticitéde  la  lan- 
gue »  (Meven  Mordiern).  L'avenir  décidera  du  sort  de  ces  har- 
diesses théoriciennes.  Sans  doute  n'est-ce  pas  un  hasard  si  elles 
sont,  pour  la  plupart,  le  fait  d'écrivains  pour  qui  le  breton  est 
une  langue  acquise,  non  une  langue  transmise. 

Retracer  l'histoire  du  «  Réveil  Gaélique  »  en  Ecosse  nous  oblige- 
rait à  répéter  ce  qui  a  déjà  été  dit  au  sujet  d'autres  pays  cel- 
tiques et  particulièrement  de  l'Irlande.  En  Ecosse  comme  en 
Irlande,  l'intérêt  nouveau  que  les  classes  cultivées,  ou  du  moins 
une  partie  d'entre  elles,  portent  à  la  langue,  se  manifeste,  dès  le 
début  du  siècle  dernier,  par  l'apparition  de  périodiques  en  lan- 
gue gaélique,  par  la  fondation  de  sociétés  gaéliques,  par  le  déve- 
loppement d'une  prose  littéraire,  sans  parler  des  travaux  d'éru- 
dition et  de  folklore.  Au  début  du  vingtième  siècle  apparaissent 
un  roman  en  gaélique,  un  drame  (embryonnaires  encore).  Depuis 
1918  le  gaélique  a  sa  place  (modeste,  à  vrai  dire)  à  l'école,  dans 
les  régions  gaélisantes  ;  il  est  aujourd'hui  enseigné  dans  plus  de 
trois  cents  écoles.  Les  circonstances  sembleraient  donc  plus  favo- 
rables qu'elles  ne  l'ont  jamais  été  au  développement  d'une  lan- 
gue de  culture  gaélique  si  le  déclin  rapide  de  la  langue  parlée 
ne  risquait  de  rendre,  à  brève    échéance,   ces   efforts    vains. 

{A    suivre.) 


Un  pythagoricien  thaumaturge 
Apollonios  de  Tyane 

par  Bernard  LÂTZARUS, 

Maître  de  confétences  à  l'Université  de  Grenoble. 


II 

La  légende  d' Apollonios.  Enfance.  Jeunesse.  Voyages. 

Dès  le  début  de  sa  Vie  d' Apollonios,  Philosurate  ne  cache  pas 
son  dessein  apologétique.  Après  avoir  proclamé  la  supériorité 
de  son  héros  sur  Pythagore  lui-même,  il  se  plaint  que  les  hommes 
ne  le  connaissent  pas  encore.  Au  lieu  de  le  juger  sur  la  «  sagesse 
véritable  »,  qu'il  a  professée  et  pratiquée  d'après  une  saine  philo- 
sophie, les  uns  le  louent  sur  tel  ou  tel  point  de  détail,  les  autres 
le  prennent  pour  un  mage  et  le  décrient.  Il  ne  fut,  à  leurs  yeux, 
sage  que  par  force,  piatcoç  coçôv.  Cette  expression  un  peu  étrange 
veut  dire,  si  je  l'entends  bien,  que  la  science  d'Apollonios  n'au- 
rait été  pour  lui  qu'une  acquisition  tout  extérieure,  obtenue  par 
des  moyens  artificiels  et  peut-être  immoraux.  Bien  que  Socrate 
et  Anaxagore  aient  fait  des  prédictions  sans  avoir  jamais  encouru 
pareil  grief,  on  appelle  magie  chez  Apollonios  ce  qui,  chez  Anaxa- 
gore, est  sagesse.  Telle  était  donc  la  réputation  du  philosophe 
de  Tyane  ;  une  bonne  partie  des  contemporains  de  Philostrate 
le  regardaient  comme  un  vulgaire  sorcier  ;  nul  ne  l'admirait 
sans  réserve.  Habitué  par  profession  à  plaider  toutes  les  causes, 
le  sophiste  entreprend  la  réhabilitation  de  celui  qui  a  mérité 
d'être  mis  au  rang  des  démons  et  des  dieux.  Rendons-lui  cette 
justice  de  ne  pas  dissimuler  son  parti  pris  (1). 

Il  nous  indique  ensuite,  avec  plus  d'emphase  que  de  précision, 
ses  sources  d'information,  sur  lesquelles  je  compte  revenir  en 

(1)  Philostrate,  VU.  ApolL,  12,  I,  2. 


UN  PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE   :  APOLLONJOS  DE  TYANE       241 

temps  utile.  La  principale  est  la  relation  de  Damis,  habitant  de 
l'ancienne  Ninive,  qui,  s'étant  attaché  tout  autant  à  la  personne 
d'Apollonios  qu'à  sa  philosophie,  l'accompagna  dans  ses  nom- 
breux déplacements.  Un  parent  de  Damis,  qui  n'est  pas  nommé, 
porta  ces  Mémoires,  encore  inédits,  à  la  connaissance  de  l'Impé- 
ratrice Julie. 

Comme  j'appartenais  à  son  cercle,  poursuit  Philostrate  (et  en  effet  elle 
appréciait  tous  les  travaux  de  rhétorique  et  en  raffolait),  elle  m'enjoignit 
de  reprendre  ces  développements  et  de  m'occuperdeleurstyle  ;car  le  Nini- 
vite  écrivait  clairement,  mais  sans  habileté  (1). 

Il  eût  mieux  valu  donner  une  édition  authentique  des  M'''moires 
de  Damis  ;  mais  la  philologie  était  encore  dans  l'enfance.  Et 
puis  les  «  tablettes  »  originales  dont  parle  Philostrate  existaient- 
elles  ?  On  l'a  contesté  de  nos  jours. 

Comme  l'auteur  parle  de  l'Impératrice  au  passé  et  ne  lui  a  pas 
dédié  son  œuvre,  il  faut  en  conclura  que  Julia  Domna  n'était 
plus  de  ce  monde  lors  de  la  publication  relie  se  laissa,  comme  on 
sait,  mourir  de  faim  pour  ne  pas  survivre  à  Caracalla,  tué  par  un 
soldat  en  217.  Le  préambule  semble  donc  avoir  été  rédigé  après 
le  livre  ;  peut-être  en  a-t-il  remplacé  un  autre,  plus  explicite  sur 
le  but  du  biographe. 

En  tout  cas,  il  semble  que,  chargé  simplement  de  reviser  la 
relation  de  Damis  et  d'y  donner  un  tour  élégant,  Philostrate  ait 
outrepassé  son  mandat,  puisqu'il  prétend  avoir  fait  une  enquête 
personnelle  et  approfondie  sur  la  carrière  d'Apollonios,  ses  actes, 
ses  discours,  sa  doctrine,  et  avoir  consulté  deux  autres  biographes, 
Maxime  d'Egées  et  Méragène. 

Il  y  aura  lieu  de  peser  ces  témoignages,  qui  peut-être  n'en  sont 
qu'un.  Laissons  pour  le  moment  de  côté  la  critique,  afin  d'écouter 
cette  histoire  merveilleuse  d'Apollonios,  qu'Albert  Réville  juge 
intéressante  et  amusante  «  comme  peu  de  romans  de  nos  jours  »  (2). 
Il  écrivait,  h  vrai  dire,  en  un  temps  où  Dumas,  George  Sand  et 
Paul  Féval  déclinaient  ;  quant  à  Feuillet,  un  spécialiste  de  l'his- 
toire des  religions  ne  peut  que  le  trouver  futile. 

Les  géographes  nous  apprennent  que  la  Cappadoce  est  un  pays 
montagneux,  limité  au  Nord  par  la  Galatie,  à  l'Est  par  l'Arménie, 
au  Sud  par  la  Syrie,  la  Comagène  et  la  Cilicie,  à  l'Oue  t  pa  la 
Lycaonie.  C'est  un  pays  pauvre,  dont  l'élevage  des  mulets  e.t  la 


(1)  Op.  cit.,  I,  3. 

(2)  Bévue  des  Deux  Mondes,  l^f  octobre  1865. 

16 


242  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

principale  ressource.  On  y  honorait  la  terrible  déesse  Ma,  lunaire 
et  guerrière,  qui  exigeait  de  ses  fidèles  d'atroces  mutilations  et 
se  faisait  servir  par  six  mille  hiérodules.  Mais  la  Cappadoce  fut 
le  pays  de  saint  Georges,  le  radieux  adversaire  des  mages,  et  de 
saint  Grégoire  l'Illuminateur,  le  thaumaturge  de   sang    royal. 

Sujette  des  Mèdes,  elle  passa  sous  le  joug  des  Perses,  puis 
d'Alexandre  et  des  Séleucides.  Les  satrapes  qui  l'administraient 
se  rendirent  héréditaires,  et  indépendants  à  la  fin.  Elle  eut  des 
Rois  dont  le  dernier,  Archélaos,  fut  attiré  par  Tibère  à  Rome.  Il 
n'en  revint  pas.  Son  royaume  devint,  l'an  17  de  notre  ère,  une 
province  impériale  procuratorienne,  que  Vespasien  rendit  pro- 
consulaire. Elle  fut  répartie,  sous  l'Empire  turc,  entre  les  vilayets 
d'Angora,  de  Sivas,  de  Kastamouni,  de  Trébizonde. 

Dans  le  sud  de  la  Cappadoce,  au  pied  du  mont  Taurus,  Tyane, 
ville  sans  illustration,  «  gardait  l'entrée  des  Portes  de  Cilicie  ». 
La  notice  qui  nous  l'apprend  ajoute  que  les  ruines  de  la  vieille 
cité  se  voient  encore  au  sud-ouest  de  Nigdé,  vers  Kilissé-Hissar, 
et  conclut  :  «  Ce  fut  un  évêché  chrétien  et  la  patrie  du  fameux 
Apollonius  de  Tyane.  » 

Aux  environs  de  Tyane  jaillit  une  source  consacrée  à  Zeus 
protecteur  des  serments  et  que  les  habitants  nomment  Asbamée, 
c'est-à-dire  intarissable.  L'eau  en  est  glaciale,  et  ne  laisse  pas  de 
bouillonner,  comme  un  bassin  sur  le  feu.  Les  parjures  n'ont  pas 
intérêt  à  venir  y  puiser  ;  car,  si  peu  qu'ils  en  prennent,  cette  eau 
miraculeuse  leur  saute  aux  yeux,  aux  mains,  aux  pieds,  les  infecte 
d'une  sorte  de  lèpre.  Aussi  la  bonne  foi  des  Tyanéens  est-elle  cé- 
lèbre, bien  que  leurs  compatriotes  de  Cappadoce  figurent  parmi 
les  trois  mauvais  K  détestés  du  peuple  romain. 

A  une  date  qu'il  est  impossible  de  fixer  (et  Philostrate  n'essaie 
même  pas),  un  des  plus  riches  citoyens  de  Tyane,  Apollonios, 
descendant  des  colons  grecs  dont  la  cité  tire  son  origine,  eut  un 
fils,  —  le  second  - — ,    et  lui  donna  son  nom. 

Cet  événement  banal  fut  entouré  de  circonstances  remar- 
quables. Comme  elle  approchait  de  son  terme,  la  femme  d'Apol- 
lonios  vit  paraître  un  vieillard  imposant,  ceint  et  couronné  de 
joncs  marins.  Elle  ne  ressentit  aucune  crainte,  persuadée  que 
cette  vision  se  rapportait  de  façon  quelconque  à  sa  délivrance  ; 
aussi  demanda-t-elle  sur-le-champ  qui  elle  devait  enfanter.  Le 
vieillard  fit  cette  réponse  étonnante  :  «  Moi  !  —  Oui,  toi  ?  — 
Protée,  le  dieu  égyptien  ». 

Tel,  écrit  Jean-Baptiste  Rousseau, 


UN  PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE   :  APOLLONIOS  DE  TYANE       243 

Tel  que  le  vieux  pasteur  des  troupeaux  de  Neptune, 
Protée,  à  qui  le  Ciel,  père  de  la  Fortune, 

Ne  cache  aucuns  secrets. 
Sous  diverse  figure,  arbre,  flamme,  fontaine, 
S'efforce  d'échapper  à  la  vue  incertaine 

Des  mortels  indiscrets. 

Le  prophète  insaisissable  faisait  ici  les  premiers  pas.  Apollo- 
nios,  remarque  Philostrate,  sut  aussi  bien  que  lui  se  dérober  aux 
pires  inquisitions  ;  et  le  surpassa  même  en  prescience.  Protée  se 
flattait  donc  en  se  faisant  passer  pour  le  mage  de  Tyane  :  assez 
sotte  posture  pour  un  dieu  !  Ne  pourrait-on  supposer  que  le  jeune 
Apollonios  était  tout  simplement  le  fils  de  Zeus  ?  L'amour-propre 
local  des  Tyanéens  s'accommoda  de  cette  conjecture  ;  Philostrate 
n'ose  tout  de  même  l'admettre  comme  vérifiée. 

A  l'apparition  du  vieillard  des  mers,  un  songe  succéda.  La 
jeune  femme  rêva  qu'elle  se  promenait  dans  un  pré  bien  connu 
d'elle,  et  y  cueillait  des  fleurs.  Dès  le  matin  un  instinct  l'y 
poussa  (1).  Ses  esclaves  s'étant  dispersées  pour  faire  des  bouquets, 
elle  s'assoupit  sur  le  gazon.  Alors  les  cygnes,  nombreux  en  ce 
lieu,  firent  cercle  autour  d'elle,  et,  s'accompagnant  de  leurs  ailes, 
lui  donnèrent  ce  concert  qui  charmait  Socrate.  Elle  se  réveilla 
et  se  sentit  délivrée.  Comme  son  enfant  apparaissait  à  la  lumière, 
un  éclair  brilla  au  ras  du  sol,  puis  remonta  au  ciel  et  s'y  perdit. 

Rarement  présages  furent  d'une  interprétation  plus  aisée. 
L'éclair  montrait  que  le  nouveau-né  s'élèverait  au  niveau  des 
dieux  ;  le  chant  des  cygnes  qu'il  serait  un  charmeur  ;  quant  aux 
fleurs  cueillies  à  brassées,  n'étaient-ce  pas  des  fleurs  de  rhéto- 
rique ? 

La  beauté  de  l'enfant  attirait  tous  les  regards.  Quand  il  eut 
grandi,  chacun  admira  sa  pénétration,  sa  finesse  et  l'étendue  de 
sa  mémoire.  Il  parlait  le  pur  attique,  don  assez  peu  répandu  dans 
sa  province.  Philostrate  nous  apprend  en  effet,  par  ailleurs,  que 
la  facilité  d'improvisation  du  rhéteur  Pausanias,  compatriote 
d'Apollonios  (2),  était  gâtée  par  la  lourdeur  et  la  rudesse  de  son 
débit  :  «  Comme  c'est  la  coutume  des  Cappadociens  »,  il  entrecho- 
quait les  consonnes,  allongeait  les  syllabes  brèves  et  abrégeait  les 
longues. 

Tyane  offrait  peu  de  ressources  intellectuelles.  Quand  Apollo- 
nios eut  quatorze  ans,  son  père  le  conduisit  à  Tarse,  en  Cilicie,  la 

(1)  Je  complète  ici  le  texte  de  Philostrate  (I,  5)  qui  me  paraît  présenter 
une  lacune,  le  récit  du  songe  se  confondant  avec  celui  de  la  délivrance. 

(2)  11  était  de  Césarée  en  Cappadoce  [Vies  des  Sophistes,  II,  13). 


244  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

patrie  de  saint  Paul,  pour  y  faire  sa  rhétorique  sous  Euthy- 
dème.  Mais  le  sérieux  précoce  de  l'adolescent  s'arrangeait  mal 
du  caractère  des  citoyens  et  surtout  de  leurs  mœurs.  Grands  di- 
seurs de  riens,  grands  amateurs  de  spectacles,  recherchés  dans  leur 
mise  plus  que  dans  leurs  propos,  ils  passaient  leurs  journées  indo- 
lemment assis  aux  bords  du  Cydnus,  dont  l'eau  les  enivrait, 
comme  leur  hôte  d'alors  en  fît  plus  tard  la  remarque  plaisante. 

L'écolier  obtint  de  son  père  la  permission  d'achever  ses  classes 
à  Egées,  ville  voisine  de  Tarse.  Elle  n'abondait  pas  en  distrac- 
tions, et  elle  était  d'autant  plus  favorable  à  l'étude  qu'un  temple 
d'Esculape  en  faisait  l'ornement.  On  pouvait  s'y  instruire  par 
la  conversation  des  sages,  des  prêtres,  et  le  dieu  lui-même  ne 
dédaignait  pas  de  s'y  faire  voir.  Elle  fut  la  patrie  des  saints  Côme 
et,  Damien,  ces  étranges  médecins  que  les  Grecs  appelaient 
anargryres,  parce  qu'ils  soignaient  gratuitement  les  malades,  aussi 
furent-ils  martyrisés  sous  Dioclétien. 

ApoUonios  avait  résolu  dès  lors  de  se  livrer  uniquement  à 
l'étude  de  la  sagesse.  Il  entendit  des  platoniciens,  tout  enflam- 
més d'une  ardeur  mystique,  des  stoïciens  décidés  à  faire  leur 
devoir  en  laissant  faire  aux  dieux,  des  épicuriens  aussi.  L'on  ne 
confondait  pas  alors  l'école  d'Epicure  avec  la  secte  cyrénaïque 
dont  le  seul  principe  est  la  recherche  du  plaisir  à  tout  prix  et 
sous  n'importe  quelle  forme.  Epicure,  le  plus  sobre  et  le  plus 
modéré  des  hommes,  le  «  héros  vêtu  en  femme  »  de  Sénèque, 
n'admet  de  plaisir  que  dans  les  limites  de  la  décence.  Sa  morale 
se  réduit  à  une  hygiène,  mais  sérieuse  et  impérative  : 

Si  la  nature  exige  le  plaisir,  il  faut  bien,  pour  la  satisfaire,  que  le  plaisir 
soit  accessible  à  tous.  Arrière  donc  les  voluptés  artilicielles,  comme  les  raf- 
finements du  bien-être  !  Il  dépend  des  pauvres  de  goûter  autant  de  plaisirs 
que  les  riches.  Est-il  un  meilleur  assaisonnement  que  la  faim  ?  Il  dépend 
donc  de  nous  de  ne  faire  que  des  repas  délicieux  ;  la  nature,  dans  ses  aboie- 
ments, ne  réclame  que  le  strict  nécessaire  ;  et  chacun  peut,  à  médiocres 
frais,  se  l'assurer  partout. 

Des  propos  aussi  raisonnables  intéressaient  Appollonios  : 

La  philosophie,  déclara-t-il  plus  tard,  offrit  à  mon  examen  toutes  ses  écoles, 
chacune  ornée  de  la  parure  qui  lui  est  propre  ;  elle  m'engageait  à  jeter  les 
yeux  sur  elles  et  à  faire  un  choix  sensé.  Elles  avaient,  dans  l'ensemble,  une 
beauté  auguste  et  divine  ;  quelques-unes  vous  auraient  ébloui.  Mais  moi,  je 
gardai  mon  regard  fixé  sur  toutes  successivement  ;  car  elles  m'encoura- 
geaient elles-mêmes,  cherchante  m'attirer  et  proclamant  hautement  les  dons 
qu'elles  me  feraient.  L'une  promettait,  sans  peine  pour  moi,  de  me  noyer 
dans  un  torrent  de  plaisirs  ;  l'autre,  de  m'accorder  le  repos  après  la  peine  ; 
l'autre,  de  mêler  la  joie  au  travail;  et  partout  la  volupté  se  montrait  à  nu.  On 
lâchait  la  bride  aux  appétits  ;  les  mains  se  tendaient  vers  la  richesse  ;  aucun 


UN  PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE   :  APOLLONIUS  DE  TYANE      245 

frein  aux  regards.  Les  amours,  les  désirs  et  les  passions  étaient  tolérés.  Ure 
de  ces  écoles  se  vantait  de  tenir  ses  adeptes  à  l'abri  des  pratiques  de  ce  genre  ; 
mais  elle  était  insolente,  injurieuse,  jouant  constamment  des  coudes.  Je  vis 
enfin  une  forme  de  sagesse  mystérieuse,  celle  qui  jadis  v?inquit  même  Pytha- 
gore  (1).  Elle  ne  figurait  pas  dans  la  masse  ;  elle  se  tenait  debout  à  l'écart, 
silencieuse.  Comprenant  que  je  n'étais  pas  d'accord  avec  les  autres,  mais  que 
j'ignorais  encore  ses  caractères,  elle  me  dit  :  «  Enfant,  je  suis  désagréable  et 
pleine  de  tracas  ;  quiconque  entre  sur  mes  terres  s'engage  h  s'abstenir  de 
toute  nourriture  qui  a  eu  vie  et  à  oublier  l'usage  du  vin,  afin  de  ne  pas  trou- 
bler le  breuvage  delà  sagesse.  Il  n'aura  pas  d'épais  manteau  pour  se  réchauffer, 
pas  de  laine  empruntée  aux  animaux.  Je  lui  donne  des  chaussures  de  papyrus 
et  le- droit  de  dormir  où  il  pourra.  Si  je  m'aperçois  quecertains  de  mes  sujets 
se  laissent  vaincre  par  les  plaisirs  sensuels,  j'ai  des  oubliettes  où  la  justice, 
ministre  de  ma  sagesse,  les  précipite  ;  et  je  suis  si  sévère  à  l'égard  de  mes 
sectateurs  que  j'ai  même  des  liens  pour  leur  langue.  Mais  apprends  mainte- 
nant ce  qui  t'attend  si  tu  as  le  courage  de  supporter  ces  épreuves.  La  tempé- 
rance et  l'équité  te  viendront  d'elles-mêmes  ;  tu  ne  jugeras  personne  digne 
d'envie  ;  tu  seras  redoutable  aux  tyrans  plutôt  que  de  leur  être  soumis  ;  et 
tu  te  montreras  plus  agréable  aux  dieux  par  des  sacrifices  sans  valeur  que  les 
riches,  prodigues  du  sang  des  taureaux.  Si  tu  es  pur  je  te  donnerai  la  con- 
naissance de  l'avenir,  et  je  remplirai  tes  yeux  d'une  lumière  assez  éblouis- 
sante pour  distinguer  un  dieu,  reconnaître  un  héros,  dissiper  les  ombres 
menteuses  à  ressemblance  humaine. 

Cette  profession  de  foi  est  noble  et  propre  à  séduire  une  âme 
généreuse.  On  regrette  seulement  qu'un  ascétisme  aussi  élevé 
ne  soit  que'  la  condition  d'une  science  supranaturelle,  dont  la 
vraie  sagesse  consisterait  peut-être  à  se  passer.  Nous  croyions 
entrevoir  la  perfection  ;  il  ne  s'agit  que  d'un  régime  !  La  mortifi- 
cation et  la  pureté  se  suffisent  elles-mêmes  et  ne  gagnent  rien  à 
se  transformer  en  marchepieds. 

Indépendamment  de  ce  parti  pris  magique,  toujours  si  fort 
chez  ApoUonios,  la  doctrine  de  Pythagore  avait  pourtant  de  quoi 
le  transporter.  Nous  connaissons  la  vie  de  cet  homme  divin 
presque  aussi  mal  que  sa  doctrine,  dont  il  est  impossible  de  savoir 
si  les  platoniciens  lui  ont  fait  des  emprunts  ou  des  prêts.  Mais 
au  i^r  siècle  de  notre  ère  sa  légende  est  en  pleine  floraison.  Sa 
filiation  divine,  sa  cuisse  d'or,  son  aigle  familier,  sa  descente  aux 
enfers  charment  les  intelligences  puériles  des  Grecs  affaiblis 
et  des  Romains  inactifs.  En  observant  ses  préceptes  rigoureux 
et,  mieux  encore,  en  faisant  de  la  surenchère,  ApoUonios  se 
rendra  digne,  comme  son  maître,  de  participer  au  banquet  des 
dieux. 


(1)  Vie  d' ApoUonios,  VI,  II,  4.Chassangvoitdans  la  secte  orgueilleuse  et 
insolente,  non  le  stoïcisme,  mais  le  pythagorisme,  interprétation  peu  rai- 
sonnable et  diflicile  à  justifier  matériellement.  Mervoyer  (p.  114  et  115) 
signale  d'autres  erreurs  de  ce  traducteur,  considéré  souvent  comme  impec- 
cable. 


246  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Mais  on  peut  donner  des  leçons  de  philosophie  sans  être  vrai- 
ment philosophe.  Avant  M.  Jourdain,  Apollonios  l'apprit  à  ses 
dépens.  Il  s'était  mis  sous  la  conduite  d'Euxène.  Ce  moraliste 
à  gages  répétait  les  sublimes  préceptes  de  l'homme  divin  à  la 
façon  des  oiseaux  jaseurs  qui  disent  :  «  Bonjour  !  bonsoir  !  »  ou 
même  :  «  Le  Ciel  vous  soit  en  aide  !  »  Il  vantait,  la  bouche  pleine, 
les  avantages  de  la  sobriété,  et  donnait  dans  les  excès  en  prescri- 
vant la  tempérance.  Il  enseignait  la  vertu  pour  gagner  sa  vie-. 
Mais  il  la  gagnait  honnêtement  ;  car  il  ne  changeait  rien  aux  for- 
mules du  maître. 

A  seize  ans,  Apollonios  avaitépuisé  la  science  de  son  professeur 
Il  ne  lui  en  voulait  pas  de  son  psittacisme  ;  il  le  déplorait.  Pour 
faire  cesser  le  sacrilège  d'une  bouche  indifférente,  répandant  des 
paroles  d'or,  il  s'avisa  d'un  moyen  que  lui  permettait  sa  fortune. 
Il  obtint  de  son  père,  pour  Euxène,  un  beau  domaine,  plein  de 
vergers  riants  et  de  sources  limpides  :  «  Vis  désormais,  lui  dit-il, 
à  ta  façon  ;  et  moi,  à  celle  de  Pythagore  !  —  C'est  une  grande 
entreprise,  remarqua,  non  sans  à  propos,  Euxène,  qui,  pour  son 
compte,  n'y  avait  jamais  songé  ;  et  par  où  commenceras-tu  ?  » 
Mais  Apollonios  n'était  pas  de  ces  jeunes  gens  que  l'on  embar- 
rasse ;  il  répondit  :  «  Par  où  commencent  les  médecins,  je  veux 
dire  par  la  purgation.  » 

Pendant  qu'Euxène,  devenu  propriétaire,  cédait  à  son  épicu- 
risme  naturel,  Apollonios  émancipé  se  mettait  au  régime  végé- 
tarien, car  toute  nourriture  animale  est  impure  et  épaissit  l'es- 
prit. Il  s'abstint  du  vin,  qui  rompt  l'équilibre  mental  et  trouble 
l'élément  le  plus  subtil  de  notre  âme.  Il  marcha  pieds  nus,  et, 
plus  heureux  que  Pythagore,  put  se  vêtir  de  lin,  dont  le  maître 
avait  ignoré  l'usage,  au  lieu  de  laine,  vil  produit  d'une  sécrétion. 
Il  laissa  pousser  ses  cheveux,  à  l'imitation  de  Diodore  d'Aspen- 
dos,  qui  fut  l'inventeur  de  la  tenue  cynique.  Ainsi  s'exposait-il 
à  mille  quolibets,  renouvelés  du  poète  comique  Aristophon  : 
«  Boire  de  l'eau,  c'est  d'une  grenouille  ;  manger  des  légumes, 
d'une  chenille  ;  marcher  pieds  nus,  c'est  d'une  grue  (1)...  »  Les 
pythagoriciens  étaient  plus  particulièrement  la  cible  du  popu- 
laire, mais  aucune  école  n'échappait  à  ses  railleries  :  «  Il  te  faut, 
dit  Epictète  au  futur  stoïcien,  être  méprisé  par  un  petit  esclave, 
devenir  la  risée  des  passants  (2)...  «  Mais  le  philosophe  est  au- 


(1)  Aristophon,  le  Pythagoricien  [Fragmenls  des  Comiques  grecs,  Didot 
1,  507  ;  cf.  m.  508.) 

(2)  Manuel,  XXIX,  ij. 


UN  PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE   :  APOLLONIUS  DE  TYANE       247 

dessus  de  l'opinion  commune.  Il  travaille  à  devenir  d'abord  un 
homme,  puis  un  dieu. 

Pénétré  de  ces  principes,  Apollonios  se  répétait  à  lui-même  les 
maximes  de  l'Ecole  : 

La  vertu  est  une  harmonie  comme  la  santé,  comme  tous  les  biens, 
comme  Dieu. 

L'amitié  est  une  convenance. 

Honore  les  dieux,  et  aussi  les  héros,  mais  pas  autant. 

Ne  t'approche  des  dieux  qu'avec  des  louanges,  un  habit  blanc  et  un  corps 
chaste. 

II  savait  interpréter  les  avis  symboliques,  où  le  Maître  avait 
vu,  sans  doute,  un  moyen  d'aiguiser  l'intelligence  des  disciples  : 

Il  ne  faut  pas  sauter  sur  la  balance,  ni  s'asseoir  sur  le  boisseau. 

On  n'attise  pas  le  feu  avec  une  épée. 

Ne  porte  pas  sur  un  anneau  l'image  de  Dieu. 

Ne  mange  pas  ton  cœur. 

Ne  nettoie  pas  ton  siège  avec  de  l'huile. 

Ne  te  loge  pas  sous  un  toit  où  nichent  des  hirondelles. 

Si  tu  pars  en  voyage,  ne  reviens  pas  en  arrière. 

Aie  toujours  tes  couvertures  pliées. 

Enfouis  les  traces  de  la  marmite  dans  les  cendres. 

Ne  dors  pas  sur  un  tombeau  (1). 

Apollonios,  tout  à  ses  pieuses  méditations,  ne  sortait  guère  du 
temple  d'Esculape.  Le  dieu  fît  savoir  au  prêtre  qu'il  était  fort 
content  d'avoir  de  ses  miracles  un  témoin  si  vertueux.  Ce  bruit 
s'étant  répandu,  l'affluence  augmenta  fort  :  on  venait  pour  le 
favori  du  Dieu  tout  autant  que  pour  le  dieu  lui-même.  De  là 
prit  naissance  un  dicton  qui  fut  populaire  en  Cilicie  :  «  Où  cou- 
rez-vous donc  ?  Voir  le  jeune  homme  ?  » 

Nul  n'était  déçu  ;  car  le  merveilleux  adolescent  donnait  de 
judicieuses  consultations.  Un  jeune  Assyrien  l'éprouva.  Souf- 
frant d'une  hydropisie,  il  avait  été,  comme  de  juste,  solliciter 
Esculape.  Mais  en  vain  passait-il  ses  nuits  dans  le  temple  :  le 
dieu,  contrairement  à  sa  constante  pratique,  ne  daignait  même 
pas  le  visiter  en  songe.  A  la  fin,  lassé  de  ses  plaintes,  il  condes- 
cendit à  se  montrer.  Son  propos  fut  bref  :  «  Si  tu  causes  avec  Apol- 
lonios, dit-il,  tu  iras  mieux.  »  Le  patient  ne  manqua  pas  de  mettre 
à  profit  une  indication  si  longtemps  attendue.  Mais,  comme  il 


(1  )  M.  Isidore  Lévy,  l'auteur  ingénieux  de  Recherches  sur  les  sources  de  la 
Légende  de  Pi/lhagore  qui  ont  renouvelé  le  sujet,  pense  que  toutes  ces  in- 
terdictions procédaient  d'antiques  tabous,  auxquels  de  récents  pythagori- 
ciens tentèrent  d'attribuer  une  intention  morale. 


248  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

laissait  échapper  des  paroles  malsonnantes  à  l'égard  du  guéris- 
seur divin,  qui  promettait  la  santé  sans  la  donner  : 

Pas  d'inconvenance,  dit  ApoUonios  ;  Esculape  guérit  ceux  qui  le  veulent. 
Or,  si  tu  voulais  tout  de  bon  rétablir  ta  santé,  tu  suivrais  un  autre  régime. 
Tu'  fais  bonne  chère  et  tu  t'enivres  ;  ainsi  tu  surcharges  des  entrailles 
humides  et  gâtées  ;  c'est  jeter  de  la  boue  sur  l'eau. 

L'Assyrien,  convaincu  par  une  démonstration  si  simple,  devint 
sobre  et  s'en  trouva  bien. 

Une  autre  fois  Apollonios,  dès  son  entrée,  se  trouva  suffoqué 
d'une  odeur  de  sang  et  de  viandes.  On  venait  d'immoler  des 
bœufs  d'Egypte  et  des  porcs  de  grosseur  plus  que  raisonnable  ; 
on  les  écorchait  ;  on  les  découpait  ;  on  les  faisait  cuire.  C'était 
une  de  ces  répugnantes  scènes  de  boucherie  qui  dépoétisent  sin- 
gulièrement les  anciens  cultes  ;  mais  elle  avait  du  moins  l'éclat 
de  la  profusion.  Le  jeune  homme,  quand  il  se  fut  accoutumé  à 
cette  atmosphère  écœurante,  porta  son  attention  sur  deux  su- 
perbes vases  d'or,  incrustés  de  pierreries,  les  plus  énormes  de 
l'Inde.  Tant  de  largesses  le  surprirent  : 

Ton  étonnement  va  croître,  dit  le  prêtre,  quand  tu  sauras  que  ce  n'est 
pas  en  action  de  grâces,  mais  en  espérance  qu'un  pèlerin  magnifique  offre 
au  dieu  ces  richesses.  Il  fera  bien  mieux  s'il  guérit.  11  le  peut  assurément  ; 
car  il  possède,  à  lui  seul,  plus  de  biens  que  tous  les  Ciliciens  ensemble.  Mais 
que  ne  donnerait-on  pas  pour  ravoir  un  œil  ? 

Apollonios,  entendant  ce  discours,  tenait  ses  regards  fixés  obs- 
tinément à  terre,  attitude  qui  lui  était  familière  dans  la  réflexion 
comme  elle  le  fut  plus  tard  aux  ascètes  chrétiens. 
Dès  qu'il  eut  entendu  le  nom  de  l'étranger  : 

Prêtre,  s'écria-t-il,  je  suis  d'avis  de  ne  point  admettre  un  pareil  individu 
dans  le  temple.  C'est  un  scélérat  dont  l'intirmité  même  a  une  cause  honteuse 
et,  s'il  prend  ainsi  les  devants  pour  s'assurer  la  bienveillance  du  dieu,  ce 
n'est  point  un  dévot  qui  sacrilie,  mais  un  criminel  qui  demande  grâce. 

«Rendre  écorche  la  bouche,  observa,  longtemps  après,  notre 
bon  Roi  saint  Louis,  pour  les  /'  qui  y  sont.  »  Même  en  grec,  et  sans 
r  c'est  un  acte  désagréable.  Le  prêtre  jugea  que  les  gens  étaient 
méchants  et  que  peut-être  Apollonios  lui-même...  Heureusement, 
dès  la  nuit  suivante,  Esculape  en  personne  prit  soin  de  le  détrom- 
per :  «  Qu'un  tel,  ordonna-t-il,  s'en  aille  avec  ses  présents  ;  il 
n'est  même  pas  digne  de  garder  l'œil  qui  lui  reste.  » 

Rendre  de  si  beaux  vases  d'or  !  Le  dieu  pouvait  être  mal  ren- 
seigné. Aussi  le  prêtre  fit  un  supplément  d'enquête.  Il  n'en  résulta 
rien  d'honorable  pour  le  solliciteur  évincé.  Ayant  pris  pour  femme 


UN  PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE    :  APOLLONIOS  DE  TYANE       249 

une  veuve,  il  se  montrait  moins  sensible  à  ses  charmes  qu'à  ceux 
d'une  jeune  fille  qu'elle  avait.  L'épouse  outragée  les  surprit  ;  et, 
arrachant  son  épingle  à  cheveux,  en  creva  les  deux  yeux  à  sa 
rivale  ;  elle  en  laissa  toutefois  un  au  mari,  sans  doute  pour  qu'il 
pût  constater  la  détresse  de  l'infortunée. 

Le  désintéressement  du  dieu  lui  profita  ;  fidèles  et  dons  af- 
fluèrent de  plus  en  plus.  Mais  Apollonios  attachait  peu  de  prix 
aux  démonstrations  extérieures  et  ne  croyait  pas  que  la  faveur 
des  dieux  pût  s'acheter  par  des  dons  matériels.  Il  le  fit  entendre 
au  prêtre,  en  employant  l'ironie  socratique  : 

Les  dieux  sont-ils  justes  ?  lui  demanda-t-il.  —  Parfaitement  justes  '  — 
Alors,  sont-ils  sensés  ?  —  11  n'est  rien  de  plus  sensé  qu'eux.  —  Connaissent- 
ils  donc  les  affaires  humaines,  ou  s'ils  les  ignorent  ?  —  Ils  les  connaissent, 
et  c'est  par  là  surtout  qu'ils  l'emportent  sur  les  hommes  ;  car  notre  fai- 
blesse nous  empêche  de  savoir  même  ce  qui  nous  concerne  ;  et  les  dieux 
savent  toutes  choses,  humaines  aussi  bien  que  divines. 

Alors  Apollonios,  cessant  d'interroger  : 

Tout  cela,  reprit-il,  est  vrai.  Mais,  puisque  les  dieux  connaissent  tout, 
celui  qui  va  les  trouver  avec  une  bonne  conscience  n'a  qu'une  prière  à  leur 
faire  :  Dieux,  donnez-moi  ce  qui  m'est  dû.  Or  ce  qui  est  dû  aux  hommes 
vertueux,  c'est  le  bien  ;  aux  méchants,  le  contraire.  Ainsi  quand  une  âme 
est  saine,  les  dieux  la  couronnent  de  tous  les  biens;  mais  celle  qui  porte  le 
stigmate  du  vice,  ils  l'abandonnent  à  sa  juste  peine. 

Puis,  les  yeux  levés  sur  la  statue  d'Esculape  : 

Qu'elle  est  mystérieuse,  la  sagesse,  et  bien  propre  à  toi,  fils  d'Apollon  I 
Tu  n'admets  pas  ici  les  méchants,  fussent-ils  chargés  des  trésors  que  pro- 
diguent l'Inde  et  le  fabuleux  royaume  de  Crésus  I  Car  tu  sais  que  leurs 
offrandes  et  leurs  sacrifices  ne  montrent  point  leur  piété,  mais  leur  crainte. 
Votre  justice,  ô  dieux,  est  trop  parfaite  pour  se  laisser  désarmer  par  des 
cadeaux  ! 

Prodigue  envers  Apollonios,  la  nature  ne  lui  avait  pas  épargné 
le  présent  dangereux  de  la  beauté.  Un  gouverneur  de  Cilicie 
souhaita  de  le  voir  et  lui  offrit  une  amitié  scabreuse.  Le  jeune 
homme  repoussa  ses  avances  en  termes  énergiques.  Le  magistrat 
en  vint  à  le  menacer  de  la  peine  capitale.  Apollonios  n'en  fît 
d'abord  que  rire  :  puis,  d'un  ton  plus  sérieux  :  «Oh  !  ce  jour-là  !...» 
s'écria-t-il.  Une  vague  inquiétude  saisit  le  débauché,  qui  se  retira 
sans  insister.  Deux  jours  après,  des  sicaires  apostés  l'égorgèrent 
sur  une  route.  Tibère  l'avait  enveloppé  dans  la  disgrâce  du  vieux 
Roi  de  Cappadocc,  Archélaos  (1). 

(1)  Ghassang  l'appelle  Archélaos  de  Macédoine.  Le  Roi  de  Macédoine 
qui  portait  ce  nom  régna  de  413  à  399  avant  notre  ère.  Le  vrai  crime  du 
Roi  de  Cappadoce  était  d'avoir  montré  peu  d'égards  à  Tibère,  relégué 
par  Auguste  à  Rhodes. 


250  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Le  jeune  sage  avait  vingt  ans  lorsque  la  mort  de  son  père,  sui- 
vant de  près  celle  de  sa  mère,  le  rappela  dans  sa  ville  natale. 
Il  prit  soin  de  la  sépulture,  et  partagea  l'héritage  avec  son  frère 
aîné,  qui,  bien  différent  de  lui,  s'adonnait  à  tous  les  vices. 

Ces  devoirs  accomplis,  Apollonios  revint  philosopher  à  Egées, 
où  ses  doctes  entretiens  faisaient  du  temple  d'Esculape  un  Lycée 
et  une  Académie.  Une  fois  majeur,  on  le  revit  à  Tyane.  Beaucoup 
de  ces  conseillers  bénévoles  dont  nous  ne  sommes  guère  privés 
que  dans  les  moments  difficiles,  l'engageaient  à  corriger  son  frère 
par  de  sérieuses  réprimandes.  Le  jeu,  le  vin  et  les  femmes  s'é- 
taient jusque-là  disputé  la  vie  de  ce  jeune  infatué  ;  soigneux  de 
sa  toilette  à  l'excès,  il  teignait  ses  cheveux,  apparemment  pour 
leur  donner  cette  teinte  blonde,  rare  sous  le  ciel  de  Cappadoce 
et  la  plus  à  la  mode  dans  tout  l'Empire.  Mais  le  prudent  cadet 
ne  croyait  pas  qu'il  lui  appartînt  de  faire  la  morale  à  son  aîné. 
Il  travailla  plutôt  à  le  guérir,  suivant  la  méthode  platonicienne. 
Pour  le  bien  disposer,  il  lui  céda  tout  d'abord  la  moitié  de  sa 
part  d'héritage  ;  ensuite  il  lui  dit  : 

Nous  avons  perdu  notre  père,  qui  nous  instruisait  et  nous  avertissait  à 
l'occasion  ;  chacun  de  nous  doit  le  remplacer  pour  l'autre.  Si  donc  je  viens  à 
commettre  une  faute,  sois  assez  bon  pour  me  la  faire  remarquer  ;  si  c'est 
toi  qui  bronches,  souffre  que  je  te  rende  le  même  service. 

De  tels  ménagements, et  plus  encore  sans  doute  la  cession  préa- 
lable du  patrimoine,  touchèrent  le  viveur  ;  il  se  comporta  dès 
lors  en  honnête  homme.  Apollonios,  tranquille  de  ce  côté,  pour- 
vut à  la  subsistance  du  reste  de  sa  famille.  Il  prévenait  les  remer- 
ciements en  déclarant  qu'il  avait  peu  de  besoins.  Au  surplus, 
son  parti  était  pris  de  ne  pas  se  marier  :  «  Pythagore,  disait-il, 
recommande  à  chacun  de  n'avoir  de  commerce  qu'avec  sa  femme; 
et  moi,  je  n'en  veux  connaître  aucune  ». 

Euxène,  l'ancien  maître  d'Apollonios,  s'étonnait  un  jour 
qu'ayant  un  style  si  purement  attique  au  service  d'une  pensée 
si  haute,  le  jeune  sage  n'écrivît  rien  :  «  C'est,  répondit-il,  que  je 
ne  me  suis  pas  encore  tu.  »  En  effet,  ses  comptes  de  famille  étant 
réglés  comme  vous  venez  de  le  voir,  il  commença  cette  période 
de  silence  que  l'école  pythagoricienne  imposait  à  ses  «  auditeurs  ». 
Elle  dura  cinq  ans,  suivant  la  règle.  Il  ne  faut  pas  croire  que 
ce  mutisme  rendit  la  compagnie  d'Apollonios  incommode  ou 
seulement  insipide.  Il  faisait  entendre  son  sentiment  par  des 
regards,  des  gestes,  des  signes  de  tête.  Son  air  était  toujours 
affable  et  riant. 


UN  PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE  :  APOLLONIOS  DE  TYANE       251 

Il  avoua  toutefois  plus  tard  que  ce  silence  quinquennal  lui 
avait  été  pénible,  par  l'impossibilité  de  répondre  à  diverses 
sottises  qu'il  entendait.  Bien  souvent,  tel  un  autre  Ulysse,  il 
s'adressait  ce  conseil  :  «  Patience,  mon  cœur,  patience,  ma 
langue  !  » 

Au  cours  de  son  épreuve,  Apollonios,  passant  par  Aspendos  en 
Pamphylie,  trouva  cette  ville  en  pleine  effervescence.  La  famine 
y  régnait,  ce  dont  le  peuple  se  prenait,  comme  de  juste,  au  gou- 
vernement. On  préparait  donc  un  bûcher  pour  le  premier  de  la 
cité,  légat  de  César  ou  magistrat  local.  Il  avait  eu,  par  bonheur, 
le  temps  de  courir  à  la  statue  de  Tibère,  qu'il  tenait  étroitement 
embrassée.  L'en  arracher,  c'était,  pour  les  émeutiers,  se  mettre 
dans  un  bien  mauvais  cas.  Le  grief  de  lèse-majesté  prit,  sous  ce 
Prince,  une  telle  extension  qu'un  particulier  fut  condamné  pour 
violences  sur  un  esclave  qui  portait  une  pièce  d'argent  à  l'efïîgie 
impériale.  Apollonios  interrogea  par  signes  le  gouverneur,  qui 
protesta  de  son  innocence.  Le  sage,  par  une  mimique  impérieuse, 
obtint  le  silence  de  la  foule  et,  qui  plus  est,  fit  déposer  sur  les 
autels  voisins  le  feu  déjà  préparé.  Le  magistrat,  reprenant  alors 
courage,  indiqua  clairement  les  noms  des  accapareurs  et  leurs 
manœuvres.  Le  peuple  s'ébranlait  pour  dévaster  les  terres  de 
ces  criminels  ;  mais  Apollonios  sut  encore  parer  à  ce  péril.  Ce 
fut  par  un  billet  d'une  concision  tout  impériale  : 

Apollonios  aux  marchands  blatiers  d'Aspendos. 

La  terre  est  la  mère  de  tous,  car  elle  est  juste.  Mais  vous,  injustes  que 
vous  êtes,  vous  en  avez  fait  votre  mère  à  vous  seuls.  Finissez  ;  autrement, 
je  ne  vous  laisserai  pas  davantage  à  sa  surface. 

L'effet  fut  immédiat,  le  tumulte  populaire  ponctuant  d'ailleurs 
à  souhait  la  lecture  de  l'ultimatum.  En  un  clin  d'œil,  le  blé  sortit 
de  partout. 

Son  temps  de  silence  achevé,  le  jeune  sage,  qui  avait  déjà  par- 
couru la  Cilicie  et  la  Pamphylie,  voulut  pousser  plus  loin  ses  péré- 
grinations, à  l'exemple  des  anciens  philosophes.  Il  désirait  s'ins- 
truire au  contact  des  mages  de  Babylone,  et  surtout  des  Brah- 
manes de  l'Inde.  Aucun  de  ses  disciples  (il  en  avait  déjà  sept) 
ne  se  sentit  le  courage  de  le  suivre.  Il  les  quitta  donc  à.Antioche, 
et  partit  accompagné  de  deux  serviteurs,  dont  l'un  écrivait  vite, 
et  l'autre  bien. 

C'est  à  Ninive  qu'il  rencontra  Damis.  Le  brave  garçon  s'offYit 
au  voyageur  divin  comme  interprète  bénévole,  car  il  savait  les 
langues  de  tous  les  peuples  barbares.  Arméniens,  Mèdes,  Perses, 


252  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Cadusiens  (ces  derniers  sont  une  tribu  scythe).  Mais  Apollonios 
souffla  sur  cet  orgueil  innocent  :  «  Moi  aussi,  dit-il,  je  connais 
toutes  les  langues,  et  sans  les  avoir  apprises.  Ne  t'en  étonne  pas  ! 
Je  sais  même  ce  que  les  hommes  ne  disent  pas  !  «  Damis  dut  se 
contenter  du  rôle  d'historiographe,  qu'il  remplit  d'ailleurs  avec 
enthousiasme.  Quant  au  maître,  il  profita  de  son  passage  en 
Arabie  pour  apprendre  la  langue  des  oiseaux,  qui  manquait  à 
son  érudition.  Cette  science  s'acquiert  en  mangeant  le  cœur  ou 
le  foie  des  dragons  :  il  faut  conclure  de  là,  comme  Eusèbe,  qu'A- 
pollonios  fit  une  petite  entorse  à  son  régime  végétarien  (1). 

A  la  frontière  des  «  territoires  de  Babylone  »  (?)  veillait  un 
satrape,  qui  avait  rang  d'Œil  du  Roi.  Il  fut  d'abord  épouvanté 
de  la  maigreur  d'Apollonios,  mais,  dès  qu'il  sut  son  nom,  lui  pro- 
digua les  offres  de  service.  A  Babylone  même,  le  voyageur 
refusa  d'adorer  la  statue  d'or  du  Roi,  ce  qui  ne  lui  attira  nul 
ennui,  le  fonctionnaire  de  service  à  la  grande  porte  ayant  déclaré, 
dans  un  rapport  verbal  aux  «  oreilles  du  Roi»,  qu'il  ne  ressemblait 
pas  à  un  homme. 

Le  Roi  s'appelait  Vardane  et  venait  justement  de  reconquérir 
son  royaume.  Un  songe  bizarre  l'intriguait  alors  :  il  s'était  vu 
transformé  en  Artaxerxès.  Apprenant  qu'un  sage  grec  lui  de- 
mandait audience,  comme  Thémistocle  à  son  lointain  prédéces- 
seur, il  comprit  l'avis  des  dieux  et  reçut  parfaitement  Apollo- 
nios. Quant  aux  mages,  Damis  ne  fut  pas  admis  à  leurs  entretiens 
avec  son  maître,  qui  avaient  lieu  aux  heures  incommodes  de  midi 
et  de  minuit.  Il  se  risqua  timidement  à  demander  ce  qu'ils  en 
étaient  :  «  Des  sages,  répondit  Apollonios,  mais  pas  en  tout.  » 
Le  Roi,  que  charmaient  les  propos  variés  du  philosophe,  ne  le 
laissa  partir  qu'au  bout  d'un  an  huit  mois,  comme  Apollo- 
nios l'avait  auguré  de  la  rencontre  d'une  lionne,  tuée  sur  les 
confins  du  royaume,  et  qui  portait  huit  lionceaux.  Il  l'engagea 
vivement  à  ne  pas  faire  la  route  à  pied  ;  aussi  lui  fournit-il  des 
chameaux  et  un  guide.  Le  chameau  qui  marchait  en  tête  de  la 
caravane  portait  «  une  plaque  d'or  attachée  à  son  chanfrein  », 
signe  de  la  bienveillance  royale  pour  les  voyageurs. 

{A  suivre.) 
Eusèbe  :  Contre  Hiéroclès,  Réponse  au  livre  II  de  Philostrate. 


L'Obsession  de  la  Vie 
dans  la  littérature  moderne 

par  Pierre  MOREAU, 

Doyen  de  la  Faculté  des  Lettres  de  Besançon. 


VIII 

Les  Prophètes  d'Israël. 

En  parcourant  l'œuvre  de  Léon  Bloy,  une  note  a  pu  nous  frap- 
per, qui  éclate  dès  ce  l'2  juin  1892,  où  le  Mendiant  Ingrat  déclare 
qu'il  vengera  le  peuple  d'Israël  en  butte  aux  attaques  acharnées 
d'Edouard  Drumont.La  même  année,  il  lance  son  message  messia- 
nique, le  Salut  par  les  Juifs.  Ami  de  Bernard  Lazare,  il  le  soutient 
dans  sa  campagne  de  défense  et  d"attac[ue.  En  1911,  dans  son  intro- 
duction à  la  vie  de  Mélanie  Calvat,  il  proclame  le  droit  d'aînesse 
d'Israël,  «jamais  aboli»,  et  «  la  promesse  d'un  triomphe  certain, 
quoiqu'indéfiniment  ajourné  ».  Il  lui  maintient  «  cette  promesse 
que  rien  ne  rature  »,  «  la  parole  d'honneur  du  Dieu  d'Abraham  ». 
Il  n'est  pas  indifférent  que  Charles  Péguy  et  ses  amis  lui  aient 
aussi  donné  une  si  large  place  dansleur  amitié  et  dans  leurs  Cahiers 
de  la  Quinzaine  ;  que  plus  tard  Paul  Claudel,  Jacques  Maritain. 
se  soient  associés  à  André  Spire  et  à  quelques  autres  écrivains, 
pour  caractériser  sa  mission  actuelle  dans  un  cahier  de  la  collec- 
tion «  Présences  »  (1)...  Une  source  ou  un  thème  s'ouvre  là,  qui 
coïncide  trop  exactement  avec  l'influence  russe  et  tolstoïenne, 
pour  qu'on  ne  tente  pas  de  le  définir,  de  lui  donner  sa  place,  dans 
le  grand  élan  vital  de  la  littérature  moderne. 

Effort  délicat,  malaisé,  et  qui  exigerait  toute  une  histoire,  — 
une  histoire  qui  dépasse  les  frontières  de  la  France  et  même  celles 
de  la  littérature.  Du  moins  peut-on  convenir  qu'en  France  le 
thème  judaïque  ne  s'impose  à  l'imagination  des  écrivains  qu'à  la 
fin  du  xix^  siècle.  Tout  au  long  du  siècle,  les  préromantiques  et 
les  romantiques  ont  pu  chercher  des  couleurs  dans  la  Bible,  en 
exalter  la  poésie,  en  faire  revivre  les  scènes,  sans  se  préoccuper  du 
prolongement  présent  de  ce  passé  prodigieux.  Les  Parnassiens 
ont  pu  évoquer  les  pages  terribles  du  peuple  ancien,  tremblant 

(1)  Le.'<  Juifs,  Pion. 


254  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

SOUS  la  colère  du  «  Chasseur  lahveh  »,  sans  regarder  autour  d'eux 
la  survivance  de  cette  colère.  Rares  avaient  été  les  poètes  et  les 
romanciers  qui  avaient  posé  le  problème  juif.  Vigny  en  avait  perçu 
la  présence  tragique  :  dans  les  notes  de  Daphné,  «  le  juif  »  élève 
âprement  les  revendications  de  sa  race  :  «  Le  malheur  fut  notre 
père  et  la  persécution  notre  mère.  Nous  avons  étudié  à  la  lueur 
des  bûchers.  Nous  savons  à  présent  que  nous  pouvons  être  vos 
maîtres,  et  nous  vous  avons  tous  à  notre  suite  »  (1).  Eugène  Sue 
avait  cherché,  parmi  les  Israélites  fidèles,  les  héros  impénétrables 
aux  machinations  qu'il  prête  aux  Jésuites  (2).  Erckmann  et 
Chatrian  avaient  témoigné  la  même  tendresse  à  un  rabbin  au 
grand  cœur  de  VAmi  Fritz  ;  et,  dans  leurs  scènes  alsaciennes,  ils 
avaient  fait  une  part  privilégiée  aux  juifs  d'Alsace...  Survinrent, 
de  1887  à  1893,  les  cinq  volumes  de  l'Histoire  du  Peuple  d'Israël, 
où  Renan  exécute,  sur  la  vie  ancestrale  de  ce  peuple,  toutes  les 
variations  que  la  poésie  et  le  dilettantisme  permettent  à  un  histo- 
rien. Bientôt  après,  en  1892,  James  Darmesteter  publiait  ses 
Prophètes  d'IsraH.  Mais  c'est  avec  les  polémiques  du  siècle  finis- 
sant que  le  thème  judaïque  va  prendre  toute  son  ampleur  pas- 
sionnée et  son  acuité  parfois  blessante. 

Contre  le  talent  d/Edouard  Drumont  se  dresse  un  autre  talent 
de  feu,  celui  de  Bernard  Lazare,  avec  V Antisémitisme,  son  histoire, 
ses  causes  (1894).  Aux  coups  qui  s'échangent  autour  de  l'Affaire 
Dreyfus,  on  sent,  à  n'en  pas  douter,  la  force  explosive  qu'ont  prise 
cette  question  et  ce  thème  éternels  (3).  C'est  dans  une  atmosphère 
d'orage  que  se  joue  au  Gymnase,  en  1903,  le  Retour  de  Jérusalem 
de  Maurice  Donnay.  De  1902  à  1907,  Joseph  Reinach  publie  les 
sept  volumes  de  son  Histoire  de  r Affaire  Dreyfus...  Là-dessus,  et 
comme  à  la  traverse  de  ces  querelles  d'un  moment,  se  précipite 
une  sorte  de  messianisme  nouveau,  l'espérance  sioniste,  qui  tra- 
vaille plusieurs  pays  d'Europe.  Chez  les  Anglo-Saxons,  le  sioniste 
Israël  Zangwill,  dont  l'influence  s'exercera,  en  France,  sur  le 
groupe  des  Cahiers  de  la  Quinzaine,  trouvera  de  mâles  accents 
pour  appeler  son  peuple  au  «  Creuset  »  où  se  fait  l'avenir. 

La  curiosité  d'une  époque  blasée  est  aussi  excitée  par  cette  ré- 
vélation :  il  existe  toute  une  littérature  obscure,  rédigée  en  une 
langue  de  fortune,  faite  des  haillons  des  langues  d'Europe,  le 


(1)  Daphné,  p.  225. 

(2)  John  Moody,  Les  Idées  sociales  d'Eugène  Suc,  thèse  de  Besanron,  1938, 
p.  72. 

(3)  Cécile  Delhorbe,  L'Affaire  Dreyfus  cl  les  écrivains  français,  thèse  de 
Lausanne,  Attinger,  1932. 


L  OBSESSION    DE    LA    VIE    EN    LITTERATURE  2oO 

yidisch  ;  il  existe  une  langue  de  misère  qui  exprime,  par  son  in- 
digence baroque,  l'un  des  aspects  inconnus  de  ce  même  «  popu- 
lisme »  diiïus  et  général,  où  l'argot  artificiel  ou  la  brutale  poésie 
de  Bruant  ont  tenté,  depuis  quelques  années,  de  retremper  notre 
style  trop  affmé.  Et  Léon  Bloy  se  penche  sur  cette  langue  de 
misère  ;  il  consacre  un  chapitre  de  son  Sang  du  pauvre  aux  poèmes 
yidisch  du  Polonais  Morris  Rosenfeld.  Il  salue  ce  «  poète  des  misé- 
reux, miséreux  lui-même  »,  qui  reconquiert  «la  Cité  sainte  de  ses 
pères...,  la  poésie  même  qui  est  la  Jérusalem  des  pauvres  et  des 
douloureux  ».  Il  cite  sa  lamentation  triomphante  :  «  Ruinés  et 
épuisés  par  le  long  exil,  chassés  et  dispersés  dans  les  pays  étran- 
gers, nous  avons  perdu  notre  langue  sacrée  et  notre  dignité  de 
jadis,  et,  aujourd'hui,  nous  devons  nous  contenter  de  soupirs 
exhalés  dans  un  dialecte  pauvre  et  ridiculisé  que  nous  nous 
sommes  approprié  pendant  que  nous  nous  traînions  parmi  les 
peuples.  »  Cet  art  à  la  fois  fruste  et  douloureux,  taillé  dans  une 
langue  fruste  elle-même,  raboteuse,  mal  dégrossie,  comment  le 
mendiant  ingrat  ne  l'eût-il  pas  aimé  ?  Sa  maladresse  même,  le 
grincement  de  ses  plaintes,  ses  protestations  haletantes,  sa  pas- 
sion oppressante,  comment  ne  l'auraient-ils  pas  ému,  lui  qui 
grince  et  halète  aussi  d'une  misère  non  moins  déchirante  ? 

Je  le  vois  toujours  sculptant,  avec  fatigue,  un  bois  très  dur,  qui  n'est  peut- 
être  pas  celui  qu'il  faudrait,  au  moyen  d'on  ne  sait  quel  humble  couteau  qu'il 
aiguise,  vingt  fois  par  jour,  sur  la  meule  inusable  des  cœurs  sans  pitié.  Gela 
ne  va  pas  toujours  comme  il  voudrait.  Ce  bois  est  pareil  à  du  fer  et  l'outil 
s'ébrèche  parfois  sur  quelque  nœud  invincible  et  imprévu  qui  dérange  la 
composition.  Puis  le  naïf  artiste  privé  de  méthode  ne  sait  pas  toujours  à  quoi 
l'engage  telle  ou  telle  figure  commencée.  Alors  le  couteau  grince  avec  fureur 
et  la  difficulté  devient  une  occasion  de  trouvailles  qui  font  frémir. 

Il  lui  semble  que  la  grandeur  de  l'Écriture  projette  son  ombre 
sur  ces  poèmes  déguenillés.  Il  y  entend  «  comme  des  échos  dans 
un  sépulcre  de  la  grandiose  liturgie  de  Ténèbres  entièrement 
puisée  dans  le  Livre  divin  que  les  Juifs  portent  par  toute  la 
terre...  ». 

C'est  ainsi  que  fermente  un  monde  encore  obscur  de  passions 
prêtes  à  éclater.  Des  conférences,  des  manifestations  diverses 
l'entretiennent.  Bloy  cite  quelque  part  une  conférence  des  étu- 
diants sionistes  de  Montpellier  (1).  Et  c'est,  autour  de  l'auteur  du 
Salut  par  les  Juifs,  comme  autour  du  chef  des  Cahiers  de  la  Quin- 
zaine, toute  une  littérature  qui  se  forme,  pathétique,  et  déjà 

;     (l)  Le  Sang  du  pauvre,  cha\).  x\iu. 


256  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

«  populiste  »  et  «  unanimiste  »,  —  pour  servir  ces  aspirations  collec- 
tives, cette  profonde  poussée  venue  du  fond  des  âges. 


Parmi  les  fondateurs  des  Universités  Populaires,  on  rencontre, 
auprès  d'un  Charles  Péguy,  d'un  Romain  Rolland,  un  des  poètes 
de  ce  lyrisme  judaïque  où  grondent,  au  lendemain  de  l' Affaire 
Dreyfus,  des  colères  indignées,  un  appel  pressant,  exalté,  aux  sen- 
timents populaires.  Il  avait  publié,  en  1902,  les  vers  de  la  Cité 
présente  ;  mais  c'est  aux  Cahiers  de  la  Quinzaine  qu'il  fit  surtout 
entendre  sa  voix  âpre  et  révoltée.  Il  y  publie  en  1905  les  poèmes 
intitulés  Et  vous  riez,  et,  en  1909,  son  essai  sur  Israël  Zangwill. 
Par  la  forme  même  du  verset,  qu'il  substitue  au  vers,  il  obéit  à 
l'appel  de  toute  une  race  ;  et  peut-être  est-il  permis  de  conjec- 
turer que  ce  même  appel  avait  résonné  aux  oreilles  de  plus  d'un 
poète  symboliste,  au  temps  où  le  vers  libre  bouleversait  les  lois 
traditionnelles  du  vers  français.  Mais  l'effort  de  Spire  a  son  origi- 
nalité propre,  parce  que  son  vers  libre  garde  plus  délibérément 
l'accent  du  verset  biblique.  Dans  l'introduction  par  laquelle 
Péguy  présentait  l'œuvre  de  Spire  aux  lecteurs  des  Cahiers  de 
la  Quinzaine  (1),  il  défendait  la  technique  du  poète  juif  d'être  un 
artifice  de  décadence  ;  il  y  voyait  un  système  indépendant,  ayant 
ses  droits  propres,  classique  même  à  sa  façon  ;  mais  n'aurait-il 
pu  en  chercher  le  secret  dans  les  épigraphes  mêmes  de  ses  poèmes, 
ces  épigraphes  empruntées  aux  Psaumes,  ou  au  Rituel,  ou  au 
Talmud  ? 

Quant  aux  thèmes,  ce  sont  ceux  que  l'on  peut  prévoir  :  thèmes 
de  lamentations,  de  mur  des  pleurs.  Rêvons  ensemble,  dit  André 
Spire  dans  ses  Poèmes  Juifs, 

...  parlons  ensemble 
De  ce  temple  détruit  que  nous  aimons  toujours. 

C'est  la  hantise  des  massacres  : 

Nous  penserons  ensemble  à  nos  frères  qu'on  tue  ; 
Nous  irons,  à  travers  le  cruel  univers, 
Découvrir  un  pays  où  reposer  leur  tête. 

Et  c'est  aussi,  on  le  devine,  une  éternelle  espérance  messia- 

(1)  Cette  introduction  a  été  recueillie  au  tome  II  des  Œuvres  en  prose  de 
Péguy. 


l'obsession  de  la  vie  en  littérature  257 

nique.  Dans  son    drame  de  Samaël,  publié  en  1921,  il  exalte  ce 

rêve  d'avenir  : 

Le  lion  comme  le  bœuf  mangera  de  la  paille, 
Et  un  petit  enfant  les  conduira. 

Il  évoque  aussi,  dans  ses  Poèmes  Juifs 

Ce  demain  éternel  qui  marche  devant  moi. 

Par  là,  André  Spire  nous  fait  toucher  à  une  filiation  qui  semble 
avoir  été  peu  remarquée  :  celle  qui  unit  à  ce  messianisme  judaïque 
insatisfait  du  présent,  tendu  vers  un  avenir  de  bonheur  et  d'uto- 
pie, cet  autre  messianisme,  le  messianisme  social,  cette  religieuse 
espérance  d'avenir  que  les  écrivains  de  laVie  portent  en  eux-mêmes 
de  Léon  Bloy,  de  Péguy  au  Georges  Duhamel  de  la  Pierre  d'Horeb 
et  à  ses  amis  les  unanimistes.  L'émotion  fraternelle  qui  anime 
ces  poètes  et  ces  romanciers,  leur  communion  avec  la  cité  mo- 
derne, vous  la  reconnaîtrez  dans  un  recueil  de  Spire  dont  le  titre 
est  significatif  :  La  Cité  Présente.  Entre  l'espérance  sioniste  et 
la  littérature  du  prolétariat,  il  établit  une  intime  solidarité.  Tel 
de  ses  Poèmes  Juifs,  intitulé  Bruit  de  la  Ville  pourrait  être  lu 
auprès  de  ceux  où  Verhaeren,  a  donné  à  sa  poésie  le  fond  tumul- 
tueux de  la  vie  collective  : 

Bruit  de  la  ville... 

Tu  me  hantes,  immense  clameur  ; 

Cris,  colères,  querelles, 

Marche,  travail,  souffle  des  hommes, 

Et  leurs  rires,  leurs  baisers,  leurs  larmes, 

Et  le  battement  même  de  leur  cœur  (1). 

On  retrouverait  les  mêmes  thèmes  chez  cet  autre  poète  d'Is- 
raël, le  genevois  Flegenheimer,  qui  signa  du  nom  d'Edmond 
Fleg  ses  poèmes  intitulés  Écoute,  Israël.  Pour  tracer  une  histoire 
lyrique  du  peuple  hébreu,  ses  accents  ont  ces  mêmes  intona- 
tions de  mur  des  pleurs,  ces  mêmes  caresses  de  Terre  Promise  ;  et, 
comme  ceux  d'André  Spire,  ses  rêves  s'abritent  sous  des  épi- 
graphes prises  à  l'Ecclésiaste  ou  au  livre  des  jubilés.  Comme  celle 
d'André  Spire,  sa  Terre  Promise  n'est  pas  seulement  le  patri- 
moine du  peuple  hébreu,  mais  l'avenir  de  l'humanité  réconciliée 
autour  de  «  l'arbre  aux  racines  d'amour  », 

Jusqu'aux  temps  où  i)artout  sur  la  terre  féconde 
Tous  les  peuples  voudront  le  planter  ;\  leur  tour  (2). 

(1)  V.,  outre  l'étude  de  Péguy  citée  plus  haut  :  Hertz,  La  poésie  d'André 
Spire,  Mercure  de  France,  1923. 

(2)  Robert  Vallery-Radot,  L'enfant  prophète,  Edmond  Fleg,  Revue  hebdo- 
madaire, 1927. 

17 


258  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Ou,  enfin,  écoutons  Henri  Franck,  ce  poète  mort  si  jeune,  —  il 
était  né  en  1889,  il  est  mort  en  1912,  —  l'auteur  de  la  Danse 
devant  r Arche  dont  M^^  de  Noailles  a  composé  la  préface,  chanter, 
selon  sa  propre  expression,  Israël  «  mort  d'avoir  donné  un  Dieu 
au  monde  «.  Mais  il  ne  partage  pas  sa  foi  :  «  Les  mots  que  tu  as 
dits,  je  ne  les  comprends  plus.  »  Seulement,  il  éprouve,  comme 
André  Spire  et  Edmond  Fleg,  ce  pressentiment  d'unanimisme, 
cette  solidarité  humaine,  qui  est  chez  lui  le  sentiment  de  la  cama- 
raderie : 

Tendresse  humaine,  adhésion  de  l'homme  à  l'homme, 
O  joie  de  nous  sentir  des  c  œurs  contemporains. 

Ces  quelques  figures,  ces  quelques  citations  permettent,  sans 
doute,  de  sentir  comment  se  rejoignent  les  grands  thèmes  ju- 
daïques, —  messianisme,  revendications,  appel  d'une  terre  pro- 
mise, —  et  ceux  qui  sont  familiers  aux  Léon  Bloy,  aux  Jehan 
Rictus,  aux  Péguy,  aux  Duhamel,  aux  Romain  Rolland,  aux 
Jules  Romains.  Assurément,  on  est  tenté  de  se  demander  si  ces 
thèmes  n'apportent  pas  à  l'esprit  de  la  littérature  française  plus 
d'un  élément  qui  lui  est  étranger  et  qui  l'altère.  Ces  poètes,  André 
Spire  en  particulier,  ont  parfois  une  sorte  d'ironie  grinçante  qui 
fait  songer  à  Henri  Heine.  L'auteur  des  Poèmes  Juifs  se  sent  peu 
d'accord  avec  certains  aspects  de  l'intelligence  française,  trop^rai- 
sonnable,  trop  éprise  de  clarté  ;  et  il  s'insurge 

Contre  la  raison  sèche  de  cette  terre  heureuse... 

Il  est  vrai  qu'Henri  Franck,  au  contraire,  d'une  sensibilité 
peut-être  plus  fine  ou  moins  âpre,  éprouve  son  accord  profond 
avec  cette  raison,  avec  ce  goût  français  ;  il  aime  en  eux  le  génie 
d'une  nation  vivante  : 


o  raison  ancienne  en  chaque  siècle  accrue, 
O  courage  du  monde  et  cœur  de  l'Occident, 
Nation  inventive  et  sensée,  à  vivante... 


On  s'attarderait,  sans  fin,  à  suivre  ce  filet  de  judaïsme  dans 
maintes  veines  de  la  littérature  contemporaine  ;  on  tracerait  sa 


l'obsession  de  la  vie  en  littérature  259 

ligne  sinueuse  à  travers  une  pièce  de  Bernstein  comme  Israël 
(1908)  ;  à  travers  des  romans  de  Myriam  Harry  comme  La  con- 
quête de  Jérusalem  (1903),  comme  La  pelite  fille  de  Jérusalem 
(1914).  Mais,  au  confluent  où  il  rejoint  le  grand  courant  de  l'Ecole 
de  la  Vie,  c'est  l'œuvre  de  Jean-Richard  Bloch  que  l'on  rencontre. 
Né  à  Paris  en  1884,  Jean-Richard  Bloch  était  professeur,  quand 
il  se  déclara,  avec  plusieurs  de  ses  amis,  en  révolte  contre  le 
monde  bourgeois.  Dans  la  revue  qu'il  fonda  avec  eux,  l'Effort, 
devenu  bientôt  l'Effort  libre,  qu'il  appelle  une  «  revue  de  civilisa- 
tion révolutionnaire  »,  il  publia,  selon  ses  propres  termes,  ses 
«  premiers  essais  pour  mieux  comprendre  mon  temps  ».  Ces  essais, 
il  les  réunira  en  1920  sous  le  titre  Carnaval  est  mort.  C'est-à-dire 
que  l'art  est  mort  parce  que  la  foi  est  morte,  parce  que  Carême 
est  mort.  Pour  créer  un  art  nouveau,  il  faut  une  foi  nouvelle  ;  et 
ce  sera  une  foi  sociale.  Il  dénonce  l'origine  de  tout  mal  dans  une 
«  répartition  inique  et  maladroite  du  fait  social  »  ;  et  il  déclare 
que  «  le  grand  principe  capable  de  remplir  le  vide  laissé  par  la  foi 
chrétienne  est  le  principe  révolutionnaire  ».  Ce  programme,  à  dire 
vrai,  ne  se  distingue  pas  de  tant  d'autres  proclamations  que  les 
nouveaux  évangélistes  affichent  aux  murs  croulants  de  la  société  ; 
et  il  serait  peut-être  malaisé  de  distinguer  cet  écrivain  de  tant 
d'autres  apôtres,  si  deux  traits  distincts  ne  lui  donnaient  son 
expression    particulière. 

Le  premier  de  ces  traits  est  la  survivance  du  sentiment  familial 
judaïque,  qui  crée,  entre  les  membres  d'une  même  famille,  ou,  si 
l'on  veut,  d'une  même  tribu,  une  large  solidarité  qui  est  déjà  de 
l'unanimisme.  Le  sentiment  hébraïque  de  la  tribu  confine,  par 
un  voisinage  naturel,  aux  théories  esthétiques  du  groupe  de 
l'Abbaye.  Dans  les  contes  que  Jean-Richard  Bloch  publie  en  1913 
sous  le  titre  de  Lévy,  et  qui  sont  tout  grondants  encore  des  sou- 
venirs de  l'Affaire,  le  premier  récit,  celui  qui  donne  son  nom  au 
recueil,  nous  fait  vivre  dans  une  petite  ville  de  l'Ouest,  dans  le 
fracas  même  de  cette  Affaire.  La  panique  qui  secoue  une  famille 
de  commerçants,  les  Lévy,  y  fait  lever  un  ferment  de  solidarité^ 
un  sentiment  collectif  si  fort,  que,  plus  tard,  lorsque  ces  liens  se 
seront  desserrés  dans  l'apaisement  de  la  prospérité,  quelques-uns 
regretteront  ces  temps  héroïques  :  «  Pour  ranimer  le  sentiment  de 
notre  race,  chez  les  jeunes,  il  nous  faudrait  une  nouvelle  Afïaire.  » 
Du  moins,  une  solidarité  subsiste,  que  Jean-Richard  Bloch  a 
illustrée  dans  un  roman  de  1918  :  Et  Compagnie.  Histoire  d'une 
maison  de  commerce,  drame  quotidien  de  l'association  commer- 
ciale qui  est  en  même  temps  solidarité  familiale.  Chacun  des 


260  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

membres  du  groupe  a  le  sens  vivant  de  l'unité  collective.  Une 
tâche  commune  associe  ces  Israélites  d'Alsace,  qui,  ayant  opté 
pour  la  France,  doivent  y  refaire  leur  fortune.  Et,  du  dénouement, 
se  dégage  une  conclusion  plus  large,  Tidéal  d'un  avenir  où  ce  fer- 
ment d'unanimisme  aura  levé  sur  le  monde,  et  ne  sera  plus  celui 
d'une  race,  mais  celui  des  classes,  des  nations,  renonçant  à  leur 
individualisme,  à  leur  exclusivisme. 

A  ce  messianisme  juif  s'ajoute  un  autre  trait,  qui  donne  son 
caractère  à  un  autre  roman,  ou  plutôt  à  un  récit  de  voyage  de 
1924  :  Sur  un  cargo.  Le  héros  en  est  le  vapeur  La  Panloire  qui 
fait  route  vers  le  Sénégal  ;  La  Panloire  avec  tout  son  personnel, 
et  avec  le  romancier  lui-même  qui  s'y  est  joint,  pour  chercher 
une  diversion  au  sortir  d'une  maladie.  Et,  du  début  à  la  fin,  nous 
vivrons  le  voyage  au  long  cours,  avec  les  escales,  avec  le  labeur 
du  chargement  de  charbon  à  Cardiff,  du  chargement  d'arachides 
en  Afrique.  D'une  relation  maritime,  nous  attendions  des  pay- 
sages, des  costumes,  de  l'exotisme  ;  et  nous  ne  trouvons  qu'un 
Cargo,  avec  ses  matelots,  ses  ancres,  tous  les  instruments  du  bord 
dont  chacun  nous  est  désigné  par  son  nom.  Certes,  l'eau  nous 
enveloppe  ;  une  épopée  de  la  mer  balance  de  son  rythme  cette 
simple  et  grandiose  aventure.  Mais  le  vrai  sujet,  le  vrai  cadre,  c'est 
le  travail  commun  des  hommes  qui  vivent  sur  ce  cargo,  et  dont 
l'ouvrage  quotidien  participe  de  cette  grandeur  démesurée  de 
l'Océan.  L'homme-ouvrier,  créateur  dans  la  besogne  de  ses  mains 
et  de  son  esprit,  déploie  les  vertus  de  son  espèce,  que  sollicite 
chaque  épisode  du  voyage.  «Bergson,  dit  l'auteur,  a  voulu  qu'on 
remplaçât,  dans  la  nomenclature  zoologique,  le  terme  qui  servait 
jusqu'ici  à  désigner  l'iiomme,  et  qui  était  homo  sapiens,  par  un 
mot  qui  dépeignît  plus  justement  l'originalité  profonde  de  l'être 
humain  parmi  toutes  les  créatures,  l'expression  d'homo  faber.  — 
La  vertu  propre  de  l'homme  ne  réside  pas  dans  la  connaissance, 
mais  dans  l'ingéniosité.  »  Ainsi  s'élabore  le  roman  de  l'ingéniosité, 
en  une  sorte  de  pragmatisme  collectif,  qui  aboutit  à  l'unanimisme. 
Cette  vie  en  commun  sur  le  cargo,  le  romancier  y  voit  le  type 
authentique  de  la  vie  collective  ;  il  va  jusqu'à  imaginer  que  le 
cargo  est  «  l'expression  la  plus  forte  de  la  vie  monastique  »  :  «  Déra- 
cinez un  couvent,  enlevez-lui  ses  dernières  attaches  terrestres... 
vous  saurez  alors  ce  que  j'ai  été  faire  sur  ce  bateau.  »  Disons,  plus 
justement  et  simplement,  que  le  travail  humain,  l'humble  travail 
humain,  est  le  remède  le  plus  sûr  contre  l'individualisme. 

Un  recueil  de  vers  et  de  proses  intitulé  Locomotives  commente 
cette  vérité.  Nous  avons  vu  Verhaeren  chercher 


l'obsession  de  la  vie  en  littérature  261 

...  dans  les  routes  de  la  vitesse 
Un  sillage  nouveau  vers  la  vieille  beauté, 

en  écoutant  et  en  absorbant  dans  son  être 

Les  tonnerres  des  trains  qui  traversent  la  nuit. 

Thème  d'unanimité,  qui  unit  l'àme  et  la  matière,  et  d'oîi  Jean- 
Richard  Bloch  dégage  l'idée  d'une  communion  de  l'homme  et  de 
la  machine.  Il  voit  le  travail  de  l'un  se  répercutant  dans  l'autre  : 

Le  dessin  suave  d'une  courbe  s'avance,  vers  nous,  —  invite  délicieuse,  per- 
suasion géométrique  irrésistible  ;  déjà  la  voie  nous  incline  vers  elle,  chacun 
de  nos  muscles  l'épouse  d'avance  el  en  presse  la  volonté  (1  ).  Nous  l'attaquons  de 
toute  notre  vitesse.  Que  se  passe-t-il  ?  Dans  les  bas  jen'ensaisrien;lesessieux 
s'arrangent  avec  les  rails  comme  ils  peuvent  ;  on  y  a  pourvu  au  moyen  de 
bogies,  de  petits  chariots.  Ici,  c'est  pitié  de  contempler  les  efforts  de  ces  lon- 
gues poutres  droites,  pour  s'inscrire  dans  ces  lignes  fuyantes  ;  on  souffre  pour 
elles,  avec  elles,  tout  grince  et  se  plaint.  Limites  de  l'homme.  Parodie  là  aussi. 
Mais  parodie  qui  finit  par  forcer  le  passage,  comme  le  sanglot  force  le 
nasillement  du  violon  et  triomphe  de  son  absurdité  même...  Puissance  de 
l'homme. 

Ainsi  la  puissance  de  l'homme  est  dans  la  victoire  sur  les  choses, 
mais  en  collaboration  avec  les  choses.  Là  est  la  beauté  du  monde 
moderne  ;  là  Jean-Richard  Bloch  découvre  le  principe  d'une 
communion  humaine  et  d'une  foi  :  «  Espère  de  chaque  nouveau 
venu  le  secret  de  cette  communion  que  tu  as  tant  de  fois  cherchée, 
que  tu  sais  bien  impossible  »,  —  déclare  ce  même  recueil.  Georges 
Duhamel  ira  par  le  même  chemin  à  la  «  possession  du  monde  »  ; 
mais  cette  voie,  dans  l'œuvre  de  Jean-Richard  Bloch,  longe  le 
mur  des  pleurs  ;  elle  est  toute  hantée  de  l'ombre  de  terreurs  en- 
core récentes,  de  la  cruauté  humaine,  du  carnage.  Et  les  espé- 
rances les  plus  exaltées  y  contractent  une  sorte  de  tristesse  pa- 
thétique. La  Nuit  Kurde,  où  Jean-Richard  Bloch  met  en  action 
le  goût  féroce  de  l'aventure,  cette  fureur  d'Orient  qui  est  la  sur- 
vivance sanguinaire  de  l'atavisme  primitif,  est  la  sombre  contre- 
partie de  Locomotives  et  de  Sur  un  cargo  ;  elle  en  donne  l'explica- 
tion secrète.  Ce  que  le  prophète  d'Israël  cherchait  sur  ce  cargo 
ou  dans  le  vertige  de  ces  machines  modernes,  c'est  une  assurance 
contre  les  haines  humaines  (2). 


(1)  Cl.  les  vers  de  Verhaeren  : 

Et  mes  muscles  bandés  où  tout  se  répercute. 
Et  se  prolonge  et  tout  à  coup  revit, 
Communiquent,  minute  par  minute, 
Ce  vol  sonore  trépidant  à  mon  esprit. 

(2)  Cf.  le  livre  de  Cécile  Delhorbe  cité  plus  haut,  el  la  pénétrante  analysa 


262  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 


Ces  noms  de  Jean-Richard  Bloch  et  d'Henri  Franck,  d'Edmond 
Fleg  et  d'André  Spire  n'épuisent  pas  cette  poussée  judaïque,  dont 
on  trouverait  par  exemple,  chez  Marcel  Proust,  l'un  des  plus 
vivaces  rejetons  (1).  Et  au  delà  du  cercle  de  la  synagogue,  le 
thème  va  s'étendant  ;  une  curiosité  inquiète  ou  amicale  passe 
dans  les  romans  les  plus  divers,  dans  les  relations  de  voyages  ou 
les  récits  d'histoire  des  étrangers  et  des  indifférents.  Jérôme  et 
Jean  Tharaud,  dans  L'ombre  de  la  Croix,  dans  Un  royaume  de 
Dieu,  enferment  cette  «  odeur  de  misère,  de  tabac,  de  linge 
mouillé  »  que  Léon  Bloy  respirait  assurément  dans  les  poèmes 
yidisch  ;  mais,  derrière  les  tristes  caftans  noirs  qui  passent  dans 
leurs  pages,  ils  laissent  flotter  la  robe  antique  d'Esther  ;  dans  ces 
voix  qui  chantent  monotonement,  ils  sentent  le  souffle  de  l'esprit, 
une  espérance  qui  vient  de  très  loin,  du  fond  des  temps,  du  brû- 
lant climat  de  Judée  ;  dans  ces  criées  où  circulent  tous  les  vins 
du  monde,  —  «  car  est-il  un  pays  où  il  n'y  ait  pas  de  Juifs  »  ?  — 
ils  croient  apercevoir  les  amphores  miraculeuses  des  noces  de 
Cana.  De  même,  Pierre  Benoît  ira  vers  le  Puits  de  Jacob.  De  même 
Georges  Duhamel  vers  la  Pierre  d'Horeb.  La  Daria  de  la  Pierre 
d'Horeb  symbolise  une  nouvelle  Europe,  née  avec  le  siècle  :  «  Des 
plis  de  sa  robe,  dit  le  romancier,  s'échappait  un  parfum  com- 
plexe, essences  étrangères,  mais  où  je  distinguais  aussi  l'arome 
inquiétant  des  idées  »  ;  elle  apporte,  avec  la  pensée  russe,  les  pres- 
tiges d'Orient  :  .(  la  suavité  d'Esther,  la  noblesse  de  Judith»;  et  le 
Français  qui  l'aime  se  sent  transporté  dans  un  autre  pays,  grisé 
d'une  liqueur  orientale  qui  l'arrache  à  ses  traditions,  à  sa  raison, 
qui  le  lance  à  la  découverte...  Daria  Herenstein,  sœur  cadette  et 
ennemie  de  l'Aphrodite  alexandrine.  Celle-ci  invitait  la  génération 
de  Pierre  Louys  à  une  vie  de  volupté  ;  celle-là,  descendante  fidèle 
des  grandes  séductrices  de  la  Bible,  invite  une  génération  nou- 
velle à  une  vie  de  conquête. 

{A    suivre.) 

consacrée  à  l'œuvre  de  Jean-Richard  Bloch  par  Gonzague  Truc  dans  Quelques 
peintres  de  V homme  contemporain,  Spes,  1926. 

(1)  D.  Saurai,  Le  Judaïsme  de  Proust,  Les  marges,  15  octobre  1925.  — 
Parmi  les  symptômes  de  ce  courant  littéraire,  rangeons  la  collection  Jwdalsme 
chez  l'éditeur  Bieder,  et  la  publication  de  la  Revue  Juive.  Cf.  :  Léon  Berman, 
Histoire  des  Juifs  en  France,  Lipschutz,  1937  ;  Kadni-Cohen,  Apologie  pour 
Israël,  Lipschutz,  1937  ;  Saint-Yves  d'Aveydre,  Mission  des  Juifs,  «te. 


Les  Idées  morales  du  XIP  siècle 
Les  écrivains  en  latin 


par  B.  LANDRY, 

Docteur  es  Lettres- 


VI 
Un  moine  féodal  :   Geoffroy  de  Vendôme. 

A  l'étude  des  savants  ou  des  humanistes,  il  est  bon,  croyons- 
nous,  d'ajouter  celle  d'un  homme  d'action.  Geoffroy,  abbé  de 
Vendôme,  batailla  contre  les  comtes  de  Vendôme  et  d'Anjou,  les 
abbés  des  monastères  voisins,  les  évêques  qu'il  juge  trop  indul- 
gents, tels  Hildebert  de  Lavardin  et  Yves  de  Chartres,  il  rompit 
même  quelques  lances  contre  les  faiblesses  de  Pascal  IL  Mais 
toutes  ces  actions  sont  inspirées  par  une  doctrine,  qu'il  est  facile 
de  dégager.  C'est  une  très  curieuse  doctrine. 

D'abord  Geoffroy  est  moine  et  il  a,  comme  il  sied,  une  grande 
horreur  de  la  femme.  «Fuyez  ce  sexe  mauvais,  écrit-il  à  ses  moines, 
(Ep,  IV,  24)  (1)  ;  c'est  une  femme  qui  perdit  notre  premier  père, 
qui  pourtant  était  à  la  fois  son  époux  et  son  père  ;  c'est  toujours 
ce  sexe  qui  fît  périr  Jean  Baptiste  et  livra  l'invincible  Samson  à  ses 
ennemis.  On  peut  dire  que  la  femme  a  tué  Jésus,  car,  si  elle  n'a- 
vait pas  apporté  le  péché  sur  terre,  le  Christ  n'aurait  pas  eu  à 
mourir,  ni  les  hommes.  C'est  par  la  femme  que  la  mort  a  été 
introduite,  et  ils  peuvent  la  regarder  comme  leur  bourreau  tous 
ceux  qui,  jusqu'à  la  fin  du  monde,  descendront  dans  le  tombeau. 
Maudit  soit  ce  sexe  qui  ignore  la  pudeur,  la  bonté  et  l'amitié, 
sexe  qui  est  surtout  à  craindre  quand  il  inspire  l'amour.»  Ces  idées 


(1)  Les  lettres  de  Geoffroy  se  trouvent  au  tome  157  de  la  Palrol.  lai. —  De 
plus,  Migne  les  a  fait  précéder  de  la  notice  que  l'histoire  littéraire  de  la  France 
(t.  XI)  a  consacrée  à  Geoffroy. 


264  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

antiféministes  seraient  fausses  et  funestes,  si  elles  inspiraient  une 
morale  humaine,  car  elles  n'iraient  à  rien  moins  qu'à  proscrire  la 
famille  et  à  rejeter  la  femme  hors  l'humanité  ;  mais  pour  un 
moine  elles  sont  excellentes  et  elles  inspirèrent  à  Geoffroy  des 
actions  très  sages.  Robert  d'Arbrissel  était  un  ardent  missionnaire 
qui  souvent  se  laissait  entraîner  par  son  enthousiasme,  sans  te- 
nir compte  des  sages  conseils  des  évêques  Marbode  ou  Hildebert. 
Il  était  confiant  et  naïf.  Ainsi  n'hésitait-il  pas  à  réunir  autour  de 
lui,  afin  de  les  sanctifier  davantage,  les  hommes  et  les  femmes 
qu'il  avait  convertis  ;  parfois  même,  sans  doute  par  souvenance 
de  certains  traits  que  raconte  l'Ecriture  Sainte  (1),  il  cou- 
chait au  milieu  d'elles  sans  céder  à  aucun  désir  charnel.  «C'est  là, 
écrit  Geoffroy  (Ep.  IV,  47),  un  genre  extraordinaire  de  martyre, 
et  surtout  c'est  un  acte  imprudent  que  l'Eglise  défend  avec  grande 
raison.  Tes  intentions  sont  pures,  mon  frère,  mais  la  femme 
est  un  serpent  subtil  ;  ne  sois  jamais  tellement  confiant  en  ta 
vertu  que  tu  croies  ne  pas  tomber,  même  si  tu  marches  sans  pré- 
caution.» Il  faut  avouer  que  la  lettre  de  Geoffroy  est  remplie  de 
bon  sens. 

Les  laïcs  ne  sont  guère  plus  estimés  que  les  femmes  par  l'abbé 
de  Vendôme,  c'est  qu'ils  n'appartiennent  pas  à  la  société  des  clercs, 
la  seule  qui  compte  à  ses  yeux.  Ses  moines  lui  écrivent  qu'un  curé 
des  environs  a  une  conduite  peu  édifiante,  il  aurait  frappé  le  mari 
d'une  femme  qu'il  convoitait.  «  Si  le  fait  est  vrai,  répond  Geof- 
froy, ce  prêtre  est  gravement  répréhensible,  mais  ce  n'est  pas  à 
nous  de  le  juger  ;  tant  que  l'évêque  n'a  pas  promulgué  sa  sentence 
nous  n'avons  pas  le  droit  de  parler  ni  même  d'avoir  une  opinion. 
Quand  il  s'agit  de  l'honneur  d'un  clerc,  nous  ne  devons  pas  écou- 
ter les  rumeurs  populaires.  Il  faut  conduire  le  peuple,  non  le  sui- 
vre ;  rappelons-nous  le  proverbe  :  il  doit  marcher  devant,  celui 
qui  conduit  l'âne  ;  le  peuple  c'est  l'âne,  vous  devez  le  précéder, 
le  guider,  et  non  pas  marcher  à  sa  suite»  (Ep.  IV,  46). 

Femmes  et  laïcs  appartiennent  à  un  monde  corrompu  par  le 
péché  ;  très  rares  sont  les  heureux  prédestinés  qui  échappent  à  la 
contagion  universelle  ;  la  presque  totalité  des  humains  est  une 
masse  de  perdition,  ils  courent  sur  le  chemin  de  l'enfer,  et  c'est 
par  grappes  innombrables  qu'ils  tombent  dans  le  trou  fétide  et 
brûlant.  Au  milieu  d'une  société  cruelle,  pillarde  et  sensuelle, 
les  monastères  sont  des  oasis  de  paix.  «Vraiment,  s'écrie  Geoffroy 
(Ep.  V,  14),  c'est  un  grand  honneur  que  d'être  religieux.  » 

(1)  Eex  vero  non  cognovil  eam.  3  Reg.,  1-4.  II  s'agit  du  roi  David  devenu 
vieux  et  qui  ne  pouvait  plus  retrouver  de  chaleur. 


à 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  265 


Geoffroy  sait  défendre  son  oasis  monacal.  Il  le  défend  contre 
toute  incursion,  d'où  qu'elle  vienne  (1).  Il  bataille  contre  le  sei- 
gneur de  Vendôme  et  il  réussit  à  obtenir  que  les  légats  du  pape 
condamnent  le  comte  à  se  rendre  nu-pieds  dans  le  chapitre  de 
l'abbaye  et  à  y  faire  acte  de  soumission.  La  veuve  reprend  la 
lutte,  et  aussitôt  il  écrit  à  l'évêque  du  Mans,  Hildebert,  pour  le 
mettre  en  garde  contre  les  manœuvres  de  la  comtesse,  c'est  une 
femme,  donc  un  être  habitué  à  tromper  (Ep.  III,  21). 

Quand  une  difficulté  pratique  se  présente,  aussitôt  Guillaume 
la  pose  sur  le  terrain  dogmatique.  Il  vit  dans  l'absolu,  et  tout  ce 
qu'il  voit  lui  apparaît  sous  le  jour  de  l'éternité.  Ainsi  les  évêques 
demandent  que  les  abbés  élus  leur  fassent  acte  de  soumission. 
Impossible,  réplique  Geoffroy,  ce  serait  simonie.  En  effet,  l'abbé 
obtiendrait  confirmation  de  sa  dignité,  qui  est  bien  ecclésias- 
tique, en  abandonnant  une  chose  aussi  précieuse,  et  même  plus 
précieuse  que  l'argent,  à  savoir  sa  liberté  ;  recevoir  l'obédience 
de  l'évêque,  c'est  acheter  avec  son  âme  un  bénéfice  qui  n'appar- 
tient qu'à  Dieu,  aux  orphelins  et  aux  pauvres.  Or  prétendre  ven- 
dre et  acheter  ce  qui  est  à  Dieu,  c'est  la  plus  coupable  des  héré- 
sies, et  c'est  commettre  le  péché  contre  l'Esprit  que  Jésus  nous 
déclare  irrémissible. 

Prétendre  imposer  des  décimes  à  un  monastère  n'est  pas  moin- 
dre péché,  quelle  que  soit  l'autorité  rapace  qui  taxe,  car  c'est  tou- 
jours dépouiller  l'Église  de  Dieu.  Les  rois  qui  prélèvent  des  con- 
tributions sur  les  richesses  ecclésiastiques  abusant  de  leur  force 
brutale,  ce  sont  des  tyrans  ;  mais  un  évêque,  et  même  l'évêque  de 
l'Église  romaine,  qui  est  la  mère  de  toutes  les  autres  églises, n'a 
pas  davantage  le  droit  de  dépouiller  les  communautés  religieuses 
(Ep,  III,  41),  Geoffroy  ne  possède  pas  encore  la  concepti  m  cen- 
tralisée de  la  chrétienté,  qui  sera  en  si  grand  honneur  au  siècle 
suivant  ;  pour  lui  la  sainte  Église  est  hiérarchisée,  sans  doute, 
mais  chaque  église  particulière  conserve  quelque  autonomie  ;  les 
biens  qui  lui  sont  amenés  n'appartiennent  ni  au  roi,  ni  au  pape, 
mais  exclusivement  au  saint  qui  est  le  patron  du  lieu,  et  nul 
homme  n'a  le  droit  de  prélever  quelque  dîme  sur  le  patrimoine 
d'un  saint. 


(1)  Pour  le  détail  de  ces  luttes,  voir  Corapain,  Geoffroy  de  Vendôme,   Pari», 
1891. 


266  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 


On  devine  aisément  l'attitude  tranchante  que  devait  prendre 
Geoffroy  dans  la  querelle  desinvestitures.  Un  esprit  souple  comme 
Yves  de  Chartres  est  toujours  disposé  à  chercher  des  solutions 
moyennes  qui  concilieraient  les  deux  parties,  c'est  qu'il  voit  sur- 
tout l'aspect  politique  de  la  question.  Par  les  grands  domaines 
attachés  à  leur  siège  épiscopal  ou  à  leur  abbaye,  les  prélats  sont 
devenus  des  seigneurs  féodaux,  donc  ils  sont  pris  dans  l'enche- 
vêtrement des  droits  et  devoirs  qui  constituaient  la  société. 
Aussi  Yves  ne  s'étonne  pas  qu'un  évêque  promette  obéissance 
temporelle  à  son  suzerain,  et  reçoive  de  lui  l'investiture  de  ses 
domaines  ;  c'est  une  affaire  qui  n'a  rien  de  religieux  ;  pourvu  que 
le  prince  n'ait  pas  la  prétention  de  transmettre  le  pouvoir  spiri- 
tuel, ce  qui  serait  évidemment  une  hérésie  et  aussi  une  stupidité, 
peu  importe  le  geste  rituel  par  lequel  se  fait  l'investiture,  peu  im- 
porte que  ce  soit  par  la  main,  la  parole  ou  le  sceptre  (Mig.,  col. 
73).  L'abbé  de  Vendôme  ne  peut  partager  cette  indifférence,  car 
il  place  la  question  sur  le  terrain  dogmatique,  et  dans  tout  geste 
de  soumission  à  un  prince  temporel  il  voit  une  hérésie  horrible. 

Pour  Geoffroy,  des  prélats  ecclésiastiques  qui  reconnaissent 
que  leur  domaine  et  leur  juridiction  seigneuriale  sur  des  feuda- 
taires  et  des  serfs  leur  font  contracter  certaines  obligations  envers 
le  prince  qui  se  tient  au  sommet  de  la  hiérarchie  du  pays,  sont 
purement  et  simplement  des  hérétiques.  Ils  enchaînent  l'Église 
et,  autant  qu'ils  le  peuvent,  ils  font  de  l'épouse  du  Christ  qui  de- 
vrait être  chaste  et  libre,  la  concubine  et  la  servante  de  la  société 
séculière.  Le  prince,  sous  prétexte  de  s'assurer  qu'une  partie  de 
son  royaume  passe  en  mains  sûres,  prétend  donner  l'investiture 
avant  la  consécration  sacramentelle  ;  qui  ne  voit  que,  par  ce  dé- 
tour, la  collation  des  pouvoirs  ecclésiastiques  passe  à  des  laïcs  ? 
L'ordre  de  l'Eglise  est  perverti.  Ajoutez  que  l'odieuse  simonie 
s'installe,  car  pourquoi  le  roi  veut-il  avec  tant  d'insistance  con- 
férer le  pouvoir  temporel  des  prélats,  si  ce  n'est  parce  qu'il  espère 
honneur  et  profit  ?  Un  évêque  intronisé  par  les  séculiers  a,  pres- 
que toujours,  acheté  sa  charge  par  des  présents  ou  des  abandons. 
L'Église  doit  demeurer  pleinement  indépendante  et  ne  pas  se 
laisser  ligotter  par  les  liens  tissés  sournoisement  par  les  puissan- 
ces séculières.  Les  laïcs  sont  des  sujets,  non  des  maîtres  ;  à  eux  de 
recevoir  les  sacrements  et  c'est  une  monstruosité  hérétique  que 
de  les  voir  donner  à  l'église  un  sacrement.  Or  l'anneau  et  la  crosse, 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  267 

ces  instruments  de  l'investiture,  sont  des  sacrements  ecclésiasti- 
ques au  même  titre  que  le  sel,  l'eau  et  les  autres  matières  sans  les- 
quels on  ne  peut  consacrer  ni  hommes  ni  églises  (Ep.  III,  11). 

Geoffroy  parle  avec  l'énergie  d'un  féodal  qui  ne  veut  renoncer 
à  aucun  de  ses  privilèges,  son  attitude  est  légèrement  anarchique  ; 
et  cet  aspect  de  vieux  seigneur  solitaire  et  absolu  apparaît  avec 
plus  de  netteté,  à  mesure  qu'on  voit  le  fougueux  abbé  s'avancer 
dans  la  controverse.  Si  les  évêques  refusent  d'entrer  dans  la  so- 
ciété féodale,  une  solution  très  simple  se  présente,  qu'ils  renon- 
cent à  être  des  seigneurs  avec  juridiction  temporelle.  Mais  les 
évêques  doivent  vivre,  et  même  vivre  largement,  réplique  Geof- 
froy. Comment  le  pourraient-ils,  s'ils  ne  possèdent  pas  de  terre  ? 
Sans  puissance  temporelle  l'évêque  tombe  à  la  merci  du  seigneur, 
c'est  un  serf  ;  aussi  doit-il  défendre  ses  domaines  avec  la  même 
ardeur  que  son  indépendance  spirituelle  ;  ces  deux  libertés  se 
confondent  pratiquement. 

En  1111,  lepape  Pascal, prisonnierde  HenriV,  concède  à  ce  der- 
nier «  le  droit  de  conférer  l'investiture  par  la  crosse  et  l'anneau 
aux  évêques  et  aux  abbés  de  son  royaume  qui  auront  été  élus 
sans  simonie  ni  violence  ».  Ils  recevront  ensuite  la  consécration  du 
prélat  compétent.  Aussitôt  Geoffroy  proteste.  «  Vous  êtes  héré- 
tique, écrit-il  au  pape  (Ep.  I,  7).  Les  apôtres  Pierre  et  Paul  ont 
fondé  la  foi  chrétienne  en  préférant  le  martyre  à  l'apostasie.  Vous 
vous  perdez  et  votre  âme  et  les  âmes  qui  vous  sont  confiées,  en 
sanctionnant  une  pratique  dont  les  saints  ont  amplement  démon- 
tré le  caractère  hérétique.  Vous  pouvez  encore  vous  intituler  le 
pasteur  universel,  en  fait  vous  n'appartenez  plus  à  l'Église.  Votre 
faute  est  impardonnable  et  ceux  qui  cherchent  à  l'excuser  ne  font 
que  l'aggraver.  Par  vous,  l'épouse  du  Christ  a  perdu  ses  trois  pa- 
rures, la  foi,  la  chasteté,  et  la  liberté  ;  la  foi  puisqu'elle  admet  ce 
que  le  Maître  a  défendu,  la  chasteté  puisqu'elle  est  devenue  l'é- 
pouse adultère  d'un  pouvoir  laïc,  la  liberté  puisqu'elle  est  sou- 
mise à  des  séculiers.  Vous  êtes  le  chef,  mais  votre  dignité  ne  doit 
pas  vous  mettre  à  l'abri  de  nos  protestations.  Le  prophète  Ba- 
laam  trahissait,  son  ânesse  éleva  la  voix  ;  Lucifer  veut  entraîner 
à  sa  suite  le  peuple  chrétien,  nous  dénonçons  l'impiété  afin  de  ne 
pas  tomber  dans  l'immonde  abîme  du  désespoir.  »  —  Devant 
d'aussi  véhémentes  objurgations,  approuvées  par  tout  le  parti 
des  réformistes,  le  pape  se  rétracta  et  cassa  la  concession. 

La  lutte  continue  et  l'univers  retentit  de  la  bataille  entre  «  les 
deux  moitiés  »  de  Dieu  ;  les  ruines  s'accumulent.  Aussi,  en  1119, 


268  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

SOUS  le  pape  Calixte  II,  Geoffroy,  effrayé  par  les  catastrophes, 
adoucit  son  intransigeance  (1)  : 

Pour  éviter  le  scandale  et  le  schisme,  et  bien  que  les  lois  et  les  canons  n'aient 
rien  disposé  à  ce  sujet,  on  accorde  aux  rois  un  droit  d'investiture  tel  que  son 
exercice  ne  puisse  être  un  crime  ni  son  effet  préjudiciable  à  l'Eglise.  Il  est  évi- 
dent que  c'est  chose  condamnable  d'accepter  d'un  autre  que  de  son  consé- 
crateur  l'investiture  par  la  crosse  et  l'anneau,  car  ce  sont  des  sacrements  ;  le 
laïque  ne  peut  les  donner  pas  plus  qu'il  ne  peut  consacrer  un  évêque.  D'autre 
part,  les  rois  ne  peuvent  pas  prétendre  véritablement  donner  à  nouveau,  ou 
accorder  par  l'investiture,  des  biens  qui  appartiennent  déjà  à  l'Église:  cette 
prétention  est  vaine 

et  voilà  le  point  où  Geoffroy  adoucit  ses  anciennes  revendica- 
tions, 

Cependant  elle  n'est  pas  criminelle.  Tout  autre  est  l'investiture  qui  fait 
l'évêque  ;  tout  autre  celle  qui  lui  reconnaît  ses  moyens  de  subsistance.  L'une 
procède  du  droit  divin,  l'autre  du  droit  humain.  Supprimez  le  droit  divin  et 
l'évêque  n'est  plus  créé  au  point  de  vue  spirituel  ;  supprimez  le  droit  humain 
et  l'évêque  perd  la  possession  des  biens  dont  il  retire  sa  subsistance  corpo- 
relle. L'Eglise  n'aurait  pas  de  possessions  si  elles  ne  lui  étaient  données  par  les 
rois,  et  si  le  clergé  n'était  pas  investi  par  eux,  non  des  sacrements,  mais  des 
possessions  terrestres...  Les  rois  peuvent  donc  sans  offense,  après  l'élection 
canonique  et  la  consécration,  reconnaître  à  l'évêque  jouissance  de  ses  biens, 
aide  et  protection,  par  l'investiture  royale  de  possessions  ecclésiastiques  ; 
quelque  soit  le  symbole  par  lequel  cela  se  fait,  cela  ne  porte  tort  ni  au  roi,  ni 
au  pontife,  ni  à  la  foi  catholique. 

On  sait  que  le  concordat  de  Worms  (1122)  n'admit  pas  que  ce 
symbole  fût  la  crosse  et  l'anneau  ;  mais,  concession  infiniment 
grave  aux  yeux  de  Geoffroy,  il  admet  que  l'investiture  royale  fut 
antérieure  à  la  consécration. 

L'indépendance  féodale  de  Geoffroy,  d'abord  si  intransigeant 
et  si  anarchiste,  se  discipline  sous  la  pression  des  faits  ;  et  il  finit 
par  admettre  que  dans  une  société  ordonnée,  telle  que  se  dessine 
déjà  la  France  du  xir- siècle,  aucune  juridiction  ni  aucune  pro- 
priété terrienne,  —  ces  deux  droits  sont  alors  solidaires,  —  ne 
peut  échapper  au  contrôle  du  roi. 


Geoffroy  n'a  pas  de  doctrine  personnelle  sur  les  relations  des 
deux  poux^oirs  ;  il  les  accepte  tels  qu'ils  se  présentent,  et  il  n'hé- 
site pas  à  les  regarder  tous  deux  comme  fondés  par  Dieu  ;  mais 
il  ne  serait  pas  homme  d'Église  s'il  n'admettait  pas  la  supériorité 

(1)  Op.  IV.  Libfilli  de  lit-,  H,  690.  Nous  empruntons  la  traduction    à  Com- 
pain,   Geoffroy  de  Vendôme,  p.  99.  Bibli.  Hautes-Etudes,    Section  philolo-      | 
gique  et  historique. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  269 

du  pouvoir  spirituel  :  «La  volonté  de  notre  Seigneur  le  Christ,  c'est 
que  le  glaive  spirituel  et  le  glaive  matériel  soient  pour  la  défense 
de  l'Eglise  ».  On  sait  le  sort  qu'eut  plus  tard  cette  formule,  dont 
les  théologiens  se  servirent  pour  essayer  d'instituer  une  théocra- 
tie universelle  ;  sous  la  plume  de  Geoffroy  elle  signifie  simple- 
ment que  la  seule  mission  des  puissances  séculières,  au  moins  la 
seule  mission  sérieuse,  celle  que  Dieu  veut,  celle  qu'un  moine  doit 
considérer,  c'est  la  défense  de  la  foi  chrétienne.  Le  roi  doit 
défense  et  secours  à  l'évêque  (Ep.  IV). 

Geoffroy  se  montre  presque  toujours  un  zélé  partisan  du  pape  ; 
et  l'on  trouve  dans  ses  lettres  les  affirmations  les  plus  flatteuses 
pour  le  Saint-Siège  :  l'Eglise  romaine  n'a  jamais  erré,  sa  juridiction 
s'étend  sur  l'Église  entière  et  c'est  toujours  périlleux  et  condam- 
nable que  de  ne  pas  lui  obéir.  C'est  elle  qui  veille  sur  les  orphelins 
et  les  faibles  ;  elle  encore  qui  sait  punir  les  rois  injustes  qui  vio- 
lent les  droits  sacrés  des  abbayes  et  des  évêchés. L'Église  romaine 
est  la  mère  infaillible  et  débonnaire  de  tous  les  chrétiens.  Ce  qui 
ne  signifie  pas  sous  la  plume  de  notre  fier  abbé,  que  les  individus 
placés  à  la  tête  de  cette  Église  privilégiée,  parle  Christ,  en  la  per- 
sonne de  Pierre,  se  montrent  toujours  à  la  hauteur  de  leur  tâche. 
Ils  sont  faillibles  et  le  pape  Pascal,  nous  affirme  Geoffroy,  est  tombé 
dans  l'hérésie  à  propos  de  la  querelle  des  investitures.  Le  Saint- 
Siège  a  une  juridiction  universelle,  soit,  mais  tel  pape  peut  com- 
mettre des  injustices  ;  ainsi  un  moine  de  Vendôme  est  entré,  sans 
l'autorisation  de  Geoffroy  dans  un  monastère  de  Cluny,  c'est  un 
odieuse  injustice,  écrit  notre  abbé  (Ep.  IV,  2)  et  si  vous  prétendez 
que  le  Saint-Siège  vous  a  donné  le  droit  de  recevoir  des  moines 
fugitifs,  je  réponds  que  le  pape  a  eu  tort  ;  il  a  outrepassé  les  droits 
que  le  Christ  a  concédés  à  Pierre. 

Geoffroy  de  Vendôme  ne  se  laisse  pas  davantage  impressionner 
par  la  dignité  des  légats  pontificaux.  Il  ne  les  respecte  et  ne 
leur  obéit  que  si  eux-mêmes  respectent  et  défendent  les  privilè- 
ges de  l'abbaye  de  Vendôme,  alleu  et  patrimoine  de  Saint-Pierre, 
et  il  déclare  net  qu'ils  sont  de  mauvais  serviteurs  du  Saint-Siège 
dès  qu'ils  montrent  peu  de  zèle  en  faveur  de  son  monastère.  Le 
légat  Girard  d'Angoulême,  —  un  normand  remarque  avec  mépris 
notre  abbé  angevin,  —  avait  accusé  Geoffroy  d'avoir  mal  parlé 
du  pape,  sans  doute  à  l'occasion  des  concessions  de  Pascal  II. 
Geoffroy  se  fâche.  «Je  suis  le  fils  soumis  du  Saint-Siège,  et  quicon- 
que dit  le  contraire  n'a  qu'à  se  montrer,  je  me  chargerai  de  lui 
faire  rentrer  son  mensonge»  (Ep.  1,21).  Dans  la  lettre  suivante, 
notre  fougueux  abbé  attaque  la  dignité  du  légat:  «par  grâce  et  non 


270  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

en  raison  de  vos  mérites,  l'Eglise  romaine  a  élevé  votre  petitesse, 
si  bien  qu'aujourd'hui  votre  doigt  paraît  plus  gros  que  le  corps 
entier  de  votre  père.  Vous  devriez  être  reconnaissant,  alors  que 
vous  desservez  notre  maître  en  ne  protégeant  pas  les  fidèles  ser- 
viteurs du  Saint-Siège.  Vous  trahissez.  »  Et  Geoffroy  accumule  les 
accusations  :  le  légat  aurait  vendu  ses  jugements  ;  il  aurait 
excommunié  le  comte  d'Anjou,  Foulques  V,  pour  plaire  au  roi  d'An- 
gleterre; Geoffroy  conclut:  «ne cherchez  pas  à  dépasser  votre  mis- 
sion ;  vous  êtes  légat  pour  une  cause  déterminée,  hors  de  là  vous 
n'avez  aucun  pouvoir.  Je  vous  ai  entendu  déclarer  que  vous  aviez 
la  puissance  de  déposer  les  évêques,  c'est  grande  présomption  ; 
vous  vous  arrogez  ce  qui  n'appartient  qu'au  pape.  Si  vous  disiez 
vrai,  si  vous  étiez  un  second  pape,  l'appel  à  Rome,  aujourd'hui 
si  facile,  deviendrait  inutile  ;  on  n'aurait  qu'à  s'adresser  à  vous, 
et  le  Saint-Siège  tomberait  dans  le  néant.  » 

Geoffroy  de  Vendôme  conserve  sous  son  froc  de  moine  l'esprit 
indépendant  et  batailleur  d'un  seigneur  féodal  ;  et  cependant  il 
prépare,  peut-être  inconsciemment,  l'avènement  de  la  centrali- 
sation papale,  que  nous  voyons  pleinement  réalisée  au  siècle 
suivant.  Pour  se  soustraire  à  la  juridiction  épiscopale,  qui  est 
proche  et  qui  par  suite  risque  parfois  d'être  gênante,  il  fait  son- 
ner bien  haut  l'exemption  dont  jouit  le  monastère  de  Vendôme. 
On  ne  peut  rien  contre  les  biens  de  cette  abbaye,  car  ils  sont  la 
propriété  du  Saint-Siège  ;  nul  évêque  ne  peut  commander  aux 
abbés  de  ce  monastère,  car  ils  relèvent  immédiatement  du  pape. 
Par  ces  protestations,  il  contribue  à  réaliser  les  aspirations  ro- 
maines vers  la  centralisation  et  son  action  est  un  exemple,  donc 
plus  efficace   que  la  prédication  d'une  théorie  quelconque. 

Dans  l'Église  comme  dans  l'État  laïc,  les  mêmes  causes  ont 
produit  les  mêmes  efïets  :  l'impatience  ombrageuse  des  seigneurs 
locaux  les  fait  sans  cesse  appeler  à  l'autorité  lointaine  contre  l'au- 
torité voisine,  et  cette  pratique  favorise  fatalement  la  formation 
d'un  pouvoir  central  tout-puissant.  Les  féodaux  préparent  eux- 
mêmes  leur  déchéance,  car  une  fois  la  juridiction  immédiate  du 
roi  ou  du  pape  solidement  établie  dans  le  royaume  ou  dans  l'É- 
glise, les  autorités  intermédiaires  perdent  leur  originalité  propre, 
elles  ne  sont  plus,  aux  mains  du  chef  suprême,  que  des  agents  de 
transmission  ;  l'ordre  social  y  gagne,  sinon  la  vie  intérieure  qui 
est  toujours  fille  de  liberté.  C'est  ainsi  que  Geofïroy,  homme  du 
passé,  a  préparé  efficacement  la  venue  d'une  nouvelle  société. 

{A  suivre.) 


Le  Mystère  Poétique 

par  Pierre  TRAHARD, 

Professeur  à  V Université  de  Dijon. 


X 

L'Expérience  poétique  de  Paul  Valéry. 

Paul  Valéry  s'est  trop  souvent  expliqué  sur  son  cas  pour  que  nous 
ne  recueillions  pas  d'abord  son  témoignage  (1).  Il  nous  dit  d'une 
part  ce  qu'il  ne  veut  pas,  d'autre  part  ce  qu'il  veut.  Rien  de  plus 
clair  chez  ce  poète  qu'on  accuse  d'obscurité. 

Que  rejette-t-il  ?  Beaucoup  d'éléments  jugés  par  d'autres 
essentiels  à  la  poésie.  Pour  atteindre  la  poésie  pure,  Valéry  croit 
qu'il  est  inutile  de  recourir  au  rêve,  à  l'enthousiasme,  à  l'improvisa- 
tion, à  l'intuition,  à  l'instinct...,  bref  à  toutes  les  formes  de  la  sensi- 
bilité humaine.  Pourquoi  ?  Parce  que  la  sensibilité  trouble  le 
poète  et  lui  ôte  la  maîtrise  de  soi,  maîtrise  dont  il  a  besoin  pour 
s'exprimer  et  pour  exécuter  une  oeuvre  digne  de  ce  nom.  D'ailleurs 
la  sensibilité  est  aujourd'hui  en  voie  d'affaiblissement  ;  compro- 
mise par  les  conditions  extravagantes  de  la  vie  moderne,  désaxée 
par  une  civilisation  industrielle  et  guerrière,  où  l'homme  est  féroce 
pour  l'homme,  elle  ne  connaît  plus  que  des  excitations  morbides 
et  des  intoxications  insidieuses,  elle  exige  de  nous  une  plus 
grande  dépense  d'énergie,  parce  que  la  délicatesse  de  nos  sens 
s'émousse.  Nous  retournons  à  la  brute,  et  notre  organisme,  soumis 
à  la  trépidation,  au  vacarme,  aux  odeurs  nauséabondes,  aux  éclai- 
rages violents,  aux  boissons  infernales,  aux  excitants  sournois, 
aux  émotions  grossières,  à  l'énervement  quotidien,  perd  ainsi  la 
paix  des  profondeurs  de  l'être.  Comment  une  sensibilité  aussi 
dégénérée  servirait-elle  au  poète   ?   Valéry  souligne  d'ailleurs 

(1)  Les  témoignages  étrangers  abondent  déjà  ;  je  ferai  appel,  entre  autres, 
à  ceux  do  Bremond^  F.  Lefévre.  Alnin,  Thihaudct,  G.  Cohen,  IIubert-Fabu- 
reau,  K.  Noulet,  etc..  J.  Soulairol  prépare  une  étude  sur  Valéry. 


272  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

avec  raison  que  cette  dégénérescence  de  la  sensibilité  entraîne 
celle  de  l'intelligence  et  des  vertus  spirituelles  (1).  C'est  tout  de 
même  à  l'esprit  qu'il  va  demander,  selon  le  mot  de  Zweig,  la 
«  guérison  »  et  le  salut. 

Donc,  proscription  de  la  sensibilité.  «  Comme  il  s'est  vu  en 
peinture,  écrit  Valéry,  le  résultat  de  l'évolution  qui  a  consisté 
à  diminuer  indéfiniment  le  rôle  du  travail  intellectuel  et  à  faire 
dépendre  l'exécution  de  la  seule  sensibilité  n'a  pas  toujours  été 
heureux  (2).  »  Il  faut  donc  revenir  au  travail  intellectuel,  et  se 
persuader  d'abord  que  le  poète  doit  être  éveillé,  conscient.  Son 
grand  ennemi  est  le  rêve,  qui  le  plonge  dans  une  léthargie  où 
tout  effort  d'organisation  devient  impossible  (3).  A  plusieurs  re- 
prises Valéry  condamne  formellement  le  rêve,  et,  avec  lui,  la 
rêverie.  «  La  véritable  condition  d'un  véritable  poète  est  ce  qu'il 
y  a  de  plus  distinct  de  l'état  de  rêve  »,  affirme-t-il,  et  encore  :  «  Il 
faut  craindre  toujours  de  se  rendre  à  l'erreur  moderne  et  commune 
de  confondre  le  rêve  avec  la  poésie  »  (4).  C'est  l'erreur  grossière  et 
persistante  de  M.  Souriau  dans  son  étude  sur  la  hêverie  edhé- 
tiqiie.  En  revanche,  Valéry  se  rencontre  avec  Bergson  qui,  dans 
V Evolulion  créatrice,  traite  le  rêve  «  avec  son  fatras  d'inutiles 
souvenirs  comme  l'irruption  de  la  matérialité  véritable  dans  l'es- 
prit ».  «  Il  n'est  donc  plus  question  de  découvrir  dans  l'oisiveté 
du  rêve  l'excellence  même  de  l'esprit  ;  le  rêve  manifeste  au  con- 
traire notre  chute  dans  l'espace  (5).  »  Cette  chute,  cette  irruption 
de  la  matérialité,  voilà  ce  dont  Valéry  ne  veut  pas. 

Il  ne  veut  pas  davantage  de  l'enthousiasme  ni  des  fausses 
vertus  qu'il  suscite.  Dans  V Introduction  à  la  méthode  de  Léonard 
de  Vinci,  il  déclare  sans  ambages  :  «  Je  trouvais  indigne,  et  je  le 
trouve  encore,  d'écrire  par  le  seul  enthousiasme.  L'enthousiasme 
n'est  pas  un  état  d'âme  d'écrivain.  »  Il  va  plus  loin,  et  il  affirme 
avec  un  héroïsme  dont  on  s'étonne,  en  soulignant  tous  les  mots 
de  cette  déclaration  sensationnelle  :  «  J'aimerais  infiniment 
mieux  écrire  en  toute  conscience  et  dans  une  entière  lucidité 
quelque  chose  de  faible  que  d'enfanter  à  la  faveur  d"une  transe  et 
hors  de  moi-même  un  chef-d'œuvre  d'entre  les  plus  beaux  (6).  )> 


(1)  Variété,  111,281  à  286. 

(2)  Pièces  sur  VArl,  p.  195. 

(3)  Ainsi  pensait  Mallarmé  (Cf.  Rovère  :  Mallarmé,  p.  37). 

(4)  Variété,  1,  56.  —  Pièces  sur  VArl,  p.  180. 

(5)  U Evolution  créatrice,  p.  218,  220,  226,228.  — Cf.  Jankélévich,  Bergson, 
p.  183,240. 

(6)  Variété,  I,  169  ;  11,226.  — Cf.  Hubert-Fabureaii,  Valéry,  p.  104-105. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  273 

Cruel  paradoxe,  et  qui  fit  scandale.  Valéry  vient  de  s'en  expliquer  : 
«  C'est  qu'un  éclair  ne  m'avance  à  rien,  dit-il.  Il  ne  m'apporte  que 
de  quoi  m'admirer.  Je  m'intéresse  beaucoup  plus  à  savoir  produire 
à  mon  gré  une  infime  étincelle  qu'à  attendre  de  projeter  çà  et  là 
les  éclats  d'une  foudre  incertaine  (1).  »  Mauvaise  explication,  et  si 
égoïste  !  Le  pronom  personnel,  je,  moi,  intervient  trop.  Valéry  ne 
s'occupe  que  de  lui,  ne  juge  l'acte  poétique  que  par  rapport  à  lui. 
Osons  lui  répondre  que  ce  qui  nous  intéresse, c'estle  chef-d'œuvre, 
anonyme  au  besoin  (2),  et  non  la  manière  dont  il  est  conçu,  ou 
les  réactions  qu'il  exerce  sur  son  auteur. 

Mais  Valéry,  tout  en  s'étudiant,  se  mutile  à  plaisir,  et  sans  répit. 
Avec  l'enthousiasme  il  sacrifie  la  naïveté.  Un  vrai  poète  ne  peut 
être  naïf.  Ainsi  Verlaine  est  un  faux  naïf,  donc  un  hypocrite  (3). 
Valéry  sacrifie  également  l'improvisation,  le  feu  du  ciel,  le  re- 
cours au  hasard,  qui  facilitent  les  prestiges  immédiats  au  mépris 
de  la  perfection  et  de  la  postérité  (4).  Si,  enfin,  Valéry  fait  grâce 
à  l'intuition,  c'est  à  la  condition  qu'elle  serve  de  support  au  déve- 
loppement logique  d'une  pensée  abstraite  ;  ainsi  les  Chinois, 
peuple  intuitif,  pâtissent  d'avoir  négligé  les  mathématiques  (5). 
A  ce  programme  négatif  Valéry  oppose  un  programme  cons- 
tructif.  S'il  rejette  le  rêve,  l'enthousiasme,  la  naïveté,  le  hasard, 
l'intuition,  il  recommande  tout  ce  qui,  dans  l'acte  créateur,  relève 
de  l'intelligence,  de  l'esprit  et  de  la  raison.  La  poésie  est  une  œuvre 
de  peine  et  d'art,  de  calcul  et  de  volonté.  L'inspiration  ne  lui 
suffit  pas  ;  elle  exige  une  recherche  préméditée,  une  pensée  assou- 
plie, elle  doit  consentir  à  des  gênes  étroites,  à  des  contraintes,  à 
une  discipline  intellectuelle,  bref  à  des  «  chaînes  volontaires  ». 
Valéry  se  plaît  à  ces  contraintes  au  point  d'aggraver  la  loi  des 
trois  unités.  Non  seulement  il  se  mutile,  mais  il  s'inflige  la  torture. 
Pour  lui,  l'idée  de  composition,  de  création  technique,  de  cons- 
truction, d'architecture,  aérienne  ou  massive,  est  la  plus  poétique 
des  idées  (6).  Sans  doute  il  accorde  que  l'arrangement  et  l'har- 
monie finale  des  propriétés  indépendantes  ne  s'obtiennent  que 
«  par  miracles  et  efforts  volontaires  combinés  »  (7).  Mais  il  compte 

(1  )  Revue  de  Paris,  15  décembre  1937,  p.  739. 

(2)  Valéry  est  partisan  de  l'anonymat  1  [Ibid.,  p.  744-745.)     . 

(3)  Variété,  11,  183.  — Porche  est  aussi  sévère  pour  Verlaine  (Cf.  Verlaine 
ici  qu'il  fui,  Paris,  Flammarion,  in-12,  s.  d.,  p.  34.) 

(4)  Varivlé,  111,50-51. 

(5)  Pièces  sur  VArl,  p.  70. 

(6)Cf.  Variété,  1,56,65,  11,226;  III,  70...,  Pièces  sur/' Arf,  p.  36. —Thibau- 
det,  ouvr.  cité,  p.  35,  71  à  138  ;  Noulet,  ouvr.  cité,  p.  47. 
(7)  Pièces  sur  VArl,  p.  24. 

18 


274  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

beaucoup  plus  sur  les  efforts  que  sur  les  miracles.  «  Tout  jeune, 
dit-il,  je  n'estimais  rien  et  ne  voulais  rien  retenir  de  ce  que  [mon 
esprit]  pouvait  produire  sans  effort  (1).  »  Bref,  sa  déesse  est  l'In- 
telligence. 

O  ma  mère  Intelligence 
De  qui  la  douceur  coulait, 
Quelle  est  cette  négligence 
Qui  laisse  tarir  ton  lait  (2)  ? 

Aussi  tel  critique,  comme  M'^^  E.  Noulet,  consacre-t-il  deux 
cents  pages  à  justifier  l'opinion  générale  que  Valéry  est«  le  poète 
de  l'intelligence  »,  qu'il  interroge  l'intelligence,  tantôt  nue  et 
matinale,  tantôt  armée  et  parfaite,  que  cette  idée  de  l'intelligence 
universelle  et  consciente  anime  tous  les  héros  du  poète,  Léonard 
de  Vinci,  Teste,  Eupalinos...,  que  le  seul  sujet  traité  par  Valéry 
est  l'idée  du  drame  intellectuel,  la  seule  matière  de  sa  poésie  la 
description  des  phénomènes  mentaux  et  la  prise  de  conscience  de 
l'intelligence  par  elle-même,  qu'enfin  la  gloire  du  poète  est 
l'annexion  à  la  poésie  du  problème  de  la  connaissance.  Bref, 
c'est  sa  conception  de  la  poésie  pure  qui  fait  de  lui  le  poète  de  l'in- 
telligence, seule  capable  d'enchaîner  les  pensées  (3).  De  son  côté 
M.  Hubert-Fabureau  insiste  sur  la  conscience  lucide  et  pure,  l'in- 
flexible rigueur  de  la  poésie  valéryenne  (4). 

Rien  n'est  absolument  neuf  dans  le  système  de  Valéry.  L'au- 
teur du  Cimelière  marin  rejoint  l'étroit  classicisme  de  Malherbe 
et  de  Boileau,  de  Chapelain  et  de  d'Aubignac,  comme  il  rejoint 
l'intellectualisme  dont  Diderot  fait  preuve  dans  le  Paradoxe  sur 
le  Comédien.  Champion  de  la  méthode,  il  reprend  le  culte  de  la 
raison,  cher  au  xvii^  siècle  (5).  Mais  plus  encore  que  de  Boileau 
et  de  Diderot  il  se  rapproche  d'E.  Poe,  dont  The  Poeiic  Principle 
contient  déjà  les  formules  arides  de  la  poésie  pure,  et  dont  le  com- 
mentaire sur  le  Corbeau  explique  la  genèse  de  l'œuvre  poétique. 
Nul  doute  que  Valéry  ne  s'inspire  de  très  près,  et  dans  les  termes 
mêmes,  de  ce  long  commentaire,  où  Baudelaire  s'était  attardé  avec 
raison.  Poe  est  en  effet  un  platonicien  et  un  métaphysicien  qui 


(1)  Revue  de  Paris,  15  décembre  1937,  p.  722. 

(2)  Poésies,  p.  124.  Dans  son  Introduction  à  la  Poétique,  Paris,  Gallimard, 
in-12,  1938,  Valéry  se  répète  sans  aucun  profit. 

(3)  Cf.  Noulet,  Ouvr.  cité,  p.  9  à  11,  19,  117,  140,  199. 

(4)  Ouvr.  cité,  p.  21  à  70.  — J.  Romains  veut-il  parodier  Mallarmé  et  Valéry 
dans  son  Strigelius,  poète  chez  qui  l'intelligence  suffît  à  fabriquer  un  poème  ? 
(Les  Hommes  de  bonne  volonté,  XIÎ.) 

(5)  Cf.  Hubert-Fabureau,  ouvr.  cité,  p.  101-102. 


LE   MYSTÈRE    POÉTIQUE  275 

construit  d'une  façon  dialectique  sa  définition  de  la  poésie  et  sa 
poésie  même.  Il  en  résulte  des  poèmes  à  demi  lyriques,  à  demi  phi- 
losophiques ou  mystiques,  et  une  volonté  nette  de  réduire  le 
poème  à  sa  propre  essence.  Poe,  explique  Baudelaire,  a  l'inspira- 
tion, l'enthousiasme,  mais  il  déteste  le  hasard  et  l'incompréhen- 
sible, préfère  le  travail,  la  méthode,  l'analyse,  les  combinaisons, 
le  calcul  :  l'art,  pour  lui,  est  une  délibération.  Les  poètes  veulent 
faire  croire  qu'ils  composent  avec  frénésie,  dans  une  sorte  d'in- 
tuition extatique,  alors  qu'ils  sont  prisonniers  de  chaînes  et  de 
«  trucs  »,  alors  qu'ils  se  livrent  au  savant  travail  des  ratures,  des 
interpolations,  du  maquillage.  Ainsi  le  Corbeau  est  composé  avec 
la  précision  logique  d'un  problème  mathématique.  E.  Poe  en  dé- 
monte sous  nosyeuxle  mécanisme  bien  agencé  :  longueur  du  poème, 
ton,  idées,  composition,  versification,  lieu..., tout  est  calculé  avec 
minutie,  avec  ruse,  tout  est  l'œuvre  de  l'intellect,  tout  reste  dans 
le  domaine  de  l'explicable  et  du  réel  (1). 

Est-il  certain  que  le  poète  agisse  ainsi  ?  On  en  peut  douter. 
.Jankélévitch  remarque  que  le  musicien  sait  toujours  dans  quelle 
direction  il  trouvera  le  poème  qu'il  médite,  mais  qu'il  ne  soup- 
çonne pas  toutes  les  rencontres  qu'il  fera  sur  la  route,  qu'il  ne 
prévoit  pas  les  aventures  merveilleuses  et  charmantes  que  lui 
prépare  son  propre  génie  (2).  Il  en  est  ainsi  du  poète  :  il  improvise 
d'abord,  sous  l'impulsion  d'une  idée  ou  d'un  sentiment,  et,  peu  à 
peu,  il  se  découvre  soi-même.  Or  cette  découverte  hasardeuse,  ces 
aventures,  ces  rencontres  imprévues,  E.  Poe  les  repousse,  et,  avec 
lui,  P.  Valéry.  L'œuvre  doit  être  tracée  d'avance,  selon  un  plan 
préconçu,  et  le  poète  ne  peut  s'enécarter,  au  risque  de  choir  et  de 
déchoir.  Ainsi  le  Corbeau,  le  Cimetière  marin,  la  Pythie,  l'Ebauche 
d'un  Serpent,  Palme...  relèvent  de  cette  esthétique.  Valéry  fera 
sienne  la  phrase  de  Lautréamont.  «  Je  me  propose,  sans  être 
ému,  de  déclamer  à  grande  voix  la  strophe  sérieuse  et  froide 
que  vous  allez  entendre  (3)...  »  Absence  d'émotion,  froideur,  un 
poète  s'honore  qui  les  revendique  comme  des  vertus  maîtresses  (4) . 
Mais  toute  une  tradition  s'écroule,  vénérable  et  séculaire,  et  le 


(1)  E.  Poe,  La  genèse  d'un  poème  (Baudelaire,  Œuvres  complètes,  Paris, 
Conard,  l'.t3(i  :  Traduclions,  Eurêka,  p.  153  àl7G). —  Sur  la  métaphysique  de 
Poe,  cf.  Cil.  Bellanger,  Recherche  de  la  Poésie  {Echanges  et  Recherches,  15  no- 
vembre r.>37,  p.  21-22). 

(2)  Bergson,  p.  220. 

(3)  Les  Chants  de  Maldoror,  IX. 

(4)  E.  Delacroi.x  s'est  élevé  contre  une  création  de  sang-froid,  d'où  l'émo- 
tion est  absente.  {Journal,  II,  340.) 


276  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

classicisme  même  est  atteint,  au  moment  où  on  aspire  à  le  ressus- 
citer. Car  la  théorie  de  l'enthousiasme  n'est  point  absente  du 
dogme  classique  ;  car  Voltaire,  demeuré  classique,  a  proclamé 
que  «  l'enthousiasme  va  plus  loin  que  l'art  »,  et  son  affirmation 
est  exactement  contraire  à  celle  de  Valéry  ;  car  la  théorie  de  la 
naïveté,  sœur  de  la  spontanéité  et  de  l'ingénuité,  est  classique  : 
A.  Chénier,  fidèle  héritier,  sur  plus  d'un  point,  du  xvii^  siècle,  voit 
en  elle  «  le  point  de  perfection  de  tous  les  arts  et  de  chaque  art  ». 
Qu'est-ce  donc  que  cette  naïveté,  sinon  le  refus  de  l'artificiel  et 
des  conventions,  le  retour  à  l'humanité,  débarrassée  enfin  des 
préjugés  et  des  institutions  fausses,  le  respect  des  rapports  réels 
que  les  choses  ont  entre  elles  ?  Comme  les  écrivains  classiques, 
comme  Diderot,  Chénier  croit  la  naïveté  plus  riche,  plus  féconde 
que  la  vérité  :  être  naïf,  c'est  être  vrai  avec  force,  avec  précision. 
Cette  force  et  cette  précision  résultent,  dans  une  peinture  ou  dans 
un  poème,  de  la  subordination  de  chaque  trait,  non  seulement  à 
l'ensemble,  mais  à  la  nécessité  qui  résulte  des  caractères  et  de  la 
situation.  La  naïveté,  ainsi  conçue,  porte  en  elle-même  sa  démons- 
tration :  A.  Chénier,  après  Diderot  et  Voltaire,  après  Cor- 
neille, Racine  et  Molière,  lui  donne  sa  place  éminente  dans  l'ex- 
périence poétique,  et  il  subordonne  sa  méthode  de  travail  à 
l'enthousiasme  (1).  Schopenhauer,  qui  recommande  de  saisir 
l'inspiration  au  vol  (2),  les  poètes  romantiques,  pour  qui  le  feu 
du  ciel  est  et  doit  être  le  feu  prophétique,  donc  poétique,  ne  s'écar- 
tent pas,  bien  entendu,  de  cette  ligne.  Comment  un  poète  s'en 
écarterait-il  sans  dommage  ? 

Mais  Paul  Valéry  est  d'une  autre  trempe.  «J'avais  vingt  ans, 
écrit-il,  et  je  croyais  à  la  puissance  de  la  pensée.  »  Cette  croyance 
se  fortifia  au  contact  de  telle  œuvre  d'E.  Poe,  comme  Eurêka, 
qui  lui  révéla  les  lois  de  la  physique  en  excitant  l'appétit  de  son 
intelligence.  Dès  lors  la  faculté  pensante  de  l'esprit  devient  pour 
Valéry  le  seul  appui,  le  seul  recours  contre  les  pièges  de  la  sensi- 
bilité, le  seul  espoir  d'introduire  parmi  les  apparences  du  monde 
une  lueur  d'absolu  ;  les  sens  doivent  être  tenus  en  suspicion.  Er- 
nest Reynaud  a  pu  parler  de  la  Mystique  de  Paul  Valéry  :  cette 


(1)  Cf.  A.  Chénier,  Epîlre  à  Lebrun.  —  Œuvres  en  prose,  Paris,  in-12, 1840, 
p.  248.  —  Commentaire  sur  Malherbe  (cf.  P.  Glachant,  A.  Chénier  critique 
et  critiqué,  Paris,  Lemerre,  in-12,  p.  90  à  120).  — •  Diderot,  Pensées  sur  la  Pein- 
ture... 

(2)  Pensées  et  Fragments,  Paris,  Alcan,  in-12,  1896,  p.  158. 


mi 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  277 

mystique  est  celle  de  l'intelligence  (1).  Pour  Valéry,  comme  pour 
H.  Larrson,  il  existe  une  logique  de  la  poésie,  qui  est  la  logique 
déliée,  subtile  de  l'intuition,  car  l'intuition,  il  ne  l'accepte  que 
domptée.  Le  poète  ordonne  les  événements  d'une  manière  orga- 
nique, et  le  principe  de  son  art  est  une  synthèse  intuitive  ;  der- 
rière les  caprices  apparents  de  la  composition  poétique,  il  existe 
toujours  des  intentions  logiques  (2). 

Valéry  va  donc  de  la  réflexion  philosophique  et  critique  à  la 
poésie  (3).  Le  penseur,  qui  méprise  la  facilité,  considère  la  poésie, 
non  comme  un  amusement  frivole,  mais  comme  l'acte  le  plus 
sérieux,  le  plus  grave  de  la  vie,  et  le  poète  comme  un  être  sain, 
intelHgent,  conscient,  raisonnable,  maître  absolu  de  lui,  jeune  et 
ancien  à  la  fois.  Valéry,  qui  veut  être  ce  poète,  réalise  l'union  d'une 
pensée  qui  se  cherche  et  d'une  forme  qui  s'est  trouvée.  Cette 
pensée  n'est  rien  chez  lui  que  le  prétexte  d'une  rêverie  lucide  (4). 
Dans  Vlniroduclion  à  la  méthode  de  Léonard  de  Vinci,  Valéry  se 
donne  le  titre  de  poète  «  de  la  comédie  intellectuelle  >>,  et,  plus 
tard,  il  se  définit  «  un  amateur  d'expériences  intellectuelles  pour- 
suivies en  vase  clos  »,  amateur  transformé,  à  son  insu,  en  un  écri- 
vain de  métier  (.5).  N'est-ce  point  se  tromper  lourdement  sur  l'es- 
sence du  mystère  poétique,  en  ramenant  celui-ci  à  une  technique 
logique  et  à  une  méthode  rationnelle,  en  tuant  l'émoi  lyrique  (6)  ? 


C'est  pourquoi  cette  conception,  qui  prétend  réduire  le  mystère 
poétique  par  le  seul  effort  de  l'intellect  et  par  les  seules  démarches 
logiciennes,  a  provoqué  des  débats  sans  issue.  Il  ne  plaît  guère  à 
Bremond  que  Valéry  soit  à  ce  point  un  «  antisentimental  »  et  un 
«  antimystique  »  (7).  Quant  à  R.  de  Souza,  il  réfute  avec  force 
le  faux  classicisme  de  Valéry,  dur,  lourd,  rigide,  calqué  sur  la 
poétique  de  Boileau,  d'E.  Poe,  et,  ce  qui  est  pire,  de  J.-B.  Rous- 
seau et  de  Delille. 

Pour  moi  le  jeu  d'échecs  ressemble  an  jeu  des  vers, 


(1)  La  Muse  f raturais!',  10  décsmbre  l'.)30,  p.  73^ 

(2)  Cf.  II.  Lnrrson,  ouvr.  cilé,  p.  188,  19G,  198. 

(3)  Cf.  Duval,  ouvr.  cité,  p.  140. 

(4)  Cf.  Hytier,  ouvr.  cilé,  p.  .")0. 

(5)  Revue  de  Paris,  1,5  décembre  1937,  p,  734. 

(6)  Cf.  H.-Fabureau,  ouvr.  cité,  p.  112-115. 

(7)  Cf.  La  Porsie  pure,  p.  64. 


278  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

a  déclaré  celui-ci.  Et  de  Souza  condamne  l'auteur  de  Charmes 
qui  «  a,  sans  le  savoir,  commenté  maintes  fois  cet  alexandrin 
presque  littéralement  :  «  Considérez  les  joueurs...  ;  ils  voient 
invinciblement  leur  petit  cheval  d'ivoire  assujetti  à  certain  bond 
particulier  sur  l'échiquier  »,  comparaison  qui  lui  sert  à  confirmer 
le  bonheur  des  disciplines  convenlionnelles.  R.  de  Souza  rejette 
avec  mépris  ce  jeu  cérébral,  qui  méconnaît  le  sentiment  et  l'effu- 
sion intérieure,  ce  rationalisme  des  moyens  qui  étouffe  les  élé- 
ments profonds,  ce  retour  au  didactisme,  cet  appareil  logique  et 
cet  automatisme  qui  aboutissent  à  l'amplification  oratoire,  à  la 
rhétorique,  au  culte  d'une  forme  volontaire  et  d'une  composition 
mathématique,  bref  au  désaxement  du  côté  de  la  poésie-raison. 
Tant  de  didactisme  écrase  le  lyrisme,  tant  de  rationalisme  accen- 
tue la  défaite  poétique  en  dissipant  le  mystère  (1).  R.  de  Souza  se 
doute-t-il,  à  son  tour,  que  ses  arguments  reflètent  ceux  de  Diderot, 
pour  qui  l'esprit  philosophique  est  l'ennemi  de  la  poésie,  parce 
qu'il  dessèche  l'inspiration,  favorise  l'abstraction  aux  dépens  de 
l'imagination  ;  la  lutte  de  Diderot  contre  les  poètes  géomètres  et 
les  rimeurs  à  froid  du  xviii*^  siècle  ressuscite  aujourd'hui.  De 
Souza,  comme  Diderot,  veut  que  la  poésie  demeure  l'art  de  sug- 
gérer grâce  à  l'alchimie  du  verbe,  grâce  surtout  à  la  verve,  à  la 
chaleur,  aux  vertus  Imaginatives  et  sensibles  :  «C'est  bel  et  bien, 
écrit  le  dernier  biographe  de  Diderot,  une  révolution  totale  dans 
la  façon  de  concevoir  la  poésie  et  le  poète  que  se  trouve  opérer 
cet  ennemi  juré  des  faiseurs  de  Poétiques  et  des  Aristarques  qui, 
tel  Marmontel,  prétendent  tenir  en  lisière  et  emprisonner  en  des 
formules  la  libre  inspiration  du  génie  (2).  » 

Cette  condamnation  sans  appel,  on  la  retrouve  aujourd'hui,  un 
peu  atténuée  et  enveloppée,  chez  d'autres  théoriciens,  comme 
Jean  Hytier  et  Marcel  Raymond.  Tous  deux  soutiennent  qu'il  ne 
saurait  exister  de  poésie  intellectuelle,  que  les  idées  et  les  formes 
logiques  de  la  pensée  sont  étrangères  au  plaisir  poétique,  et  que 
réduire  un  poème  à  la  pensée  est  un  leurre.  «Nous  sommes  d'ac- 
cord avec  Paul  Souriau,  écrit  J.  Hytier,  quand  il  fait  de  l'image 
«  la  chose  essentielle  »  en  poésie,  «  l'idée  étant  tout  au  plus  de 
luxe  »  :  «  La  pensée  pure  n'a  rien  de  poétique  »  (3).  Cet  accord 
surprend,  car  s'il  est  excessif  de  ramener   la   poésie  à  l'idée  pure, 


(1)  La  Poésie  pure,  p.  212  à  229. 

(2)  H.  Gillot,  Denis  DJderof,  Paris,  G.  Courville,  in-8,    1937,  p.  207  et  191 
à  209  :  La  décadence  de  la  poésie. 

(3)  Ouvr.  cité,  p.  î>0. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  279 

il  ne  l'est  pas  moins  de  proscrire  l'idée  comme  un  luxe  inutile,  et 
de  ramener  la  poésie  à  l'image. Ne  manquerait-il  pas  au  romantisme 
une  de  ses  réalisations  les  plus  fortes  si  A.  de  Vigny  n'avait  pas 
haussé  la  poésie  romantique  sur  le  plan  de  l'esprit  pur  ?  J.  Hytier, 
d'ailleurs,  marque  des  nuances  prudentes  :  sans  doute  le  plaisir 
poétique  doit  satisfaire  d'abord  l'affectivité,  mais  les  idées  peuvent 
illustrer  les  images  où  se  satisfont  les  sentiments.  Ainsi  Valéry 
imagine  poétiquement  sa  pensée  (1).  Cette  pensée  est,  «  d'aspira- 
tion tout  au  moins,  extrêmement  abstraite  et  générale  ;  on  la 
sent,  déclare  Jacques  Rivière,  d'essence  quasi-mathématique  »  (2). 
Toutefois,  si  elle  est  traduite  à  l'aide  d'images  saisissantes,  elle 
reprend  contact  avec  le  réel  et  s'anime.  N'importe  !  pour  M.  Ray- 
mond, Valéry  est  d'abord  un  poète  hyperconscient  et  fabrica- 
teur,  dégagé  de  toute  vie  sentimentale  et  spirituelle,  absent  de 
tout  ce  qui  n'est  pas  esprit  pur,  un  poète  qui  transforme  la  poésie 
du  moi  romantique  en  une  poésie  de  l'esprit,  un  poète  qui  veut 
une  poésie  supra-lyrique  et  philosophique,  sans  matière,  proche  de 
l'inexistence  et  du  silence,  voisine  de  l'impuissance,  de  l'orgueil 
et  de  l'ennui  (3).  Où  donc  cette  poésie  de  la  connaissance  infor- 
mulée pourrait-elle  naître  sinon  aux  confins  de  l'esprit  et  des 
choses,  du  conscient  et  de  l'inconscient,  du  rationnel  et  de  l'irra- 
tionnel ?  La  position  de  Valéry  est  dangereuse  :  vouloir  ainsi 
purifier  l'esprit  à  l'extrême,  c'est  le  stériliser  et,  du  même  coup, 
vider  la  poésie  de  toute  substance. 


Pourtant  Valéry  est  poète,  poète  unique,  et  il  est  un  des  rares 
qui  mérite  aujourd'hui  une  étude  réfléchie.  Les  critiques  pré- 
tendent avec  un  peu  de  malice  qu'il  est  poète  malgré  lui,  contre 
lui-même,  c'est-à-dire  malgré  ses  théories  desséchantes,  contre 
son  désir  d'absolu  et  sa  tendance  à  l'abstrait.  Selon  l'abbé  Bre- 
mond,  il  est  la  preuve  éclatante  de  ce  que  l'intellect  ne  réussit 
point  à  détruire  :  chez  lui  l'inspiration,  qu'il  désavoue,  sauve  de  la 
raison  des  poèmes  ou  des  fragments  de  poèmes  éblouissants,  et  il 
ne  nous  séduit  qu'à  la  condition  de  se  renier  et  d'adorer  l'impur. 
Il  existe  en  lui  un  conflit  latent  entre  les  deux  démons  de  la 
prose  et  de  la  poésie,  une  opposition  entre  la  poésie  et  un  vrai 


(1)  Ouvr.  cilé.,  p.  120. 

(2)  Nouvelle    Revue    française,    \''  seplembre    1922.  (Compte    rendu  de 
Charmes). 

(3)  Ouvr.  cité,  p.  17G. 


280  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

poète  (1).  M.  Raymond  se  rencontre  avec  Bremond  pour  souligner 
l'acuité  de  ce  conflit  intérieur,  de  cette  lutte  entre  l'intelligence  et 
la  sensibilité  (2).  Que  Valéry  le  veuille  ou  non,  il  lui  est  impossible 
de  s'abstraire  du  monde,  et  il  reste  attaché  à  son  corps  comme  à 
son  âme,  à  sa  vie  propre  comme  à  une  vie  supra-terrestre,  étran- 
gère, incompréhensible  :  sous  sa  volonté  de  rompre  avec  la  vie 
persiste  la  volonté  de  vivre.  Chez  lui  l'idée  de  construction  tech- 
nique coexiste  avec  le  sentiment  de  la  fluidité  du  monde,  de  sa 
réalité  ;  telle  strophe  du  Cimelière  marin,  où  il  est  question  des 
«  cris  aigus  des  filles  chatouillées  »,  de  paupières  mouillées,  de 
«  sang  qui  brille  aux  lèvres  qui  se  rendent  »...,  rejoint  le  réalisme 
de  Villon  (3).  Dans  le  domaine  de  la  pensée  le  même  dualisme 
s'affirme  :  Valéry  s'écarte  de  l'irrationnel,  et  pourtant  il  s'oriente 
vers  les  profondeurs  secrètes  de  l'être.  Ce  perpétuel  dualisme  le 
sollicite  en  deux  sens  contraires,  crée  en  lui  deux  états  qui  s'op- 
posent, l'obligent  à  louvoyer,  à  chercher  un  compromis  entre  le 
réel  et  l'abstrait,  en  rendant  celui-ci  voluptueux  et  plastique  (4). 
Bref,  selon  les  critiques,  Valéry  nous  intéresse  et  nous  touche  dans 
ia  mesure  où  il  est  vaincu. 

En  réalité  on  ne  trouve  pas,  dans  les  théories  de  Valéry  sur  la 
poésie,  l'écho  de  ce  dualisme,  dont  on  exagère  probablement  le 
caractère  tragique.  Valéry  ne  parle  pas  de  déchirement  intérieur, 
ne  se  plaint  pas  d'être  tiraillé  entre  deux  états.  Peut-être  la  vérité 
est-elle  plus  simple.  Tout  artiste  a  une  vie  double,  sa  vie  d'artiste 
même  et  sa  vie  d'homme.  Hugo  fait  ses  comptes  au  centime  et  dis- 
cute avec  ses  éditeurs  au  moment  où  il  écrit  les  Contemplations  et 
la  Légende  des  Siècles.  Balzac  ne  néglige  pas  non  plus  ses  intérêts, 
et  nul  poète  ne  vit  totalement  dans  les  nuages.  Ainsi  de  P.  Valéry, 
qui  ne  semble  pas,  malgré  le  mépris  qu'il  affiche  pour  le  public, 
la  réclame  et  la  gloire,  indifférent  aux  contingences  terrestres  (5). 
Cette  double  nature  entraîne  un  dédoublement  nécessaire  ;  et  ce 
dédoublement  apparaît  déjà,  fort  peu,  il  est  vrai,  dans  les  théories 
du  poète.  C'est  ainsi  que,  s'il  est  absorbé  par  l'idée  de  composition, 
de  construction  et  de  rythme,  il  avoue  qu'il  cherche  une  combi- 
naison —  difficile  —  du  travail  réfléchi,  conservatif,  avec  les 
formations  spontanées  qui  naissent  de  la  vie  sensorielle  et  affec- 


{!)  La  Poésie  pure,  p.  64. 

(2)  Ouvr.  cilé,  p.  176  et  suiv. 

(3)  Strophe  XVI.  Cf.—  Thibaudet,  Valéri],  p.  138. 

(4)  Cf.  Noulet,  ouvr.  cité,  p.  48,  .56. 

(5)  Cf.  H.-Fabureau,  ouvr.  cité,  p.  248-251. 


I 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  281 

tive.  La  poésie  est  d'abord  enchaniement.  C'est  pourquoi  certains 
de  ses  poèmes  ont  pour  origine  une  sollicitation  de  la  sensibilité 
formelle,  antérieure  à  tout  sujet,  à  toute  idée  exprimable  et  finie. 
Pourtant  il  se  refuse  à  sacrifier  l'esprit,  l'intellect,  la  volonté. 
Mais,  on  le  voit,  il  cherche  à  les  accorder  avec  «  je  ne  sais  quelle 
naïveté  de  source,  quelle  surabondance  de  puissance  ou  quelle 
grâce  de  rêverie  que  l'on  veut  trouver  dans  la  poésie  »  (1).  Bref  il 
fait  leur  part  à  la  sensation,  à  la  sensibilité,  et  il  n'est  pas  loin 
de«  l'enthousiasme  raisonnable  »  de  Voltaire  (2). 

Ce  partage  apparaît  mieux  encore  dans  uneconférence  récente, 
où  Valéry  met  en  lumière  le  rôle  combiné  de  la  sensibilité  et  de 
l'intelligence,  la  première  instantanée,  la  seconde  analysant,  clas- 
sant, combinant,  construisant  grâce  aux  facultés  d'arrêt  et  de 
coordination.  La  poésie,  dit-il,  a  «  la  sensibilité  pour  origine  et 
pour  terme,  mais,  entre  ces  extrêmes,  l'intellect  et  toutes  les  res- 
sources de  la  pensée,  même  la  plus  abstraite,  comme  toutes  les 
ressources  des  techniques,  peuvent  et  doivent  s'employer  »  : 
(c  Pourquoi  veut-on  que  la  poésie  exige  moins  de  préparation, 
moins  d'artifices,  moins  de  calcul  que  la  musique  (3)  ?  »  Oui, 
mais  pourquoi  aurait-elle  moins  de  fluidité,  de  grâce  incertaine 
que  la  musique  ?  Valéry  le  sent,  d'où  le  caractère  fugitif,  allusif 
de  sa  poésie,  qui  n'est  pas  possession  pleine  et  entière,  mais  attente, 
espoir,  désir,  hasard,  chance,  mouvement  libre  malgré  la  disci- 
pline de  son  vers  parnassien  :  la  danse   en  est  l'idéale  figure. 

Or,  c'est  au  moment  même  où  il  s'abstrait  le  plus  du  monde 
réel  que  s'opèrent  de  brusques  retours  vers  la  vie  ;  alors  Valéry 
nous  touche.  Ainsi,  après  le  long  développement  philosophique  du 
Cimetière  marin,  le  cri  final  où  se  révèle  l'homme,  la  résurrection 
où  l'être  s'abandonne,  respire,  reprend  son  élan,  oublie  l'ari- 
dité de  l'effort  intellectuel  où  il  s'est  épuisé,  et  contre  lequel  il 
s'irrite  parfois  (4).  Et  voici,  dans  les  Pas,  l'émotion  contenue 
qui  perce,  qui  est  prête  à  jaillir,  qui  traduit  l'attente  et  le  désir 
plus  que  la  réalisation  (5).  Même  frémissement,  à  peine  percep- 
tible, mais  d'autant  plus  cher,  lorsque,  dans  les  Fragments  du 
Narcisse,  le  poète  évoque  le  silence,  le  calme,  le  soir  où  il  se 
confond  ^  et  l'on  sent  qu'il  arrive  à  Valéry,  comme  à  son  Narcisse, 
de  dire  : 

(1)  Cf.  Bévue  de  Paris,  15  décembre  1937,  p.  731,  739  à  742. 

(2)  Diclionnaire  Philosophique,  art.  Enthousiasme. 

(3)  Cf.  Nccessilé  de  la  Poésie,  Conferencia,  1"  février  1938,  p.  188.  —  Cf. 
Thibaudet,  ouvr.  cité,  p.  66-70,  81. 

{i)  Poésies,  p.  108,  191. 
(5)  Ibid.,  p.  127. 


282  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Te  voici,  mon  doux  corps  de  lune  et  de  rosée   (1  ). 

Car,  s'il  abuse  du  mot  pur,  il  use  avec  complaisance  des  mots 
chair,  corps,  baiser,  étreinle...  La  sensualité,  la  volupté,  sous  des 
allégories  presque  inconvenantes,  envahissent  l'œuvre  de  ce 
poète  pur.  La  Jeune  Parque,  entre  beaucoup  d'autres,  est  un 
poème  des  sens  et  de  l'amour  physique  autant  que  de  l'intellect. 
N'a-t-on  pas  assisté  déjà,  chez  M.  Teste,  au  désastre  de  l'esprit 
et  au  triomphe  du  corps  ?  La  Ceinture,  i Insinuant,  nous  disent 
l'impossibilité  du  poète  à  se  détacher  du  monde  sensible  et  sa  per- 
sistante tendresse  (2).  Sensibilité  ?  Ceux  qui  hésitent  disent  : 
sensibilité  de  l'intelligence,  et  concilient  ainsi  les  contraires. 
Etre  intuitif,  charnel  et  intérieur,  Valéry  l'est,  malgré  son  impé- 
rieuse technique.  Sa  poésie  est  à  la  fois  impersonnelle  et  passionnée  ; 
toutefois  elle  vise  moins  à  l'expression  de  son  moi  qu'à  celle  de 
rUnivers,  et  l'émotion,  rare  chez  lui,  n'est  liée  qu'à  son  effort  pour 
vivre  (3).  Rien  de  neuf  :  seul  nous  touche  ce  qui  reste  humain. 
Nous  le  vérifions  une  fois  de  plus  sur  le  plus  haut  des  poètes 
vivants. 

Le  plus  haut,  certes,  car  si  on  admet  l'idée  de  la  poésie  telle  que 
son  œuvre  l'implique,  il  apparaît  seul  :  or  la  solitude  est  un  bienfait 
pour  l'artiste.  Valéry  eut  pourtant  un  initiateur,  Mallarmé,  et  un 
guide,  Léonard  de  Vinci.  En  Vinci,  ou  plutôt  dans  ce  personnage 
fictif  qu'il  imagine  avoir  été  Vinci,  le  poète  de  Charmes  admire 
l'universalité,  l'hellénisme,  la  conscience  lucide,  la  création  d'art 
liée  au  labeur  scientifique,  et  il  veut  réaliser  en  lui  cette  cul- 
ture intense.  Entre  Mallarmé  et  lui  existent  des  affinités  de  tem- 
pérament et  une  sorte  de  conformité  naturelle  :  distinction  faite 
de  raison,  respect  de  soi,  réticence,  faculté  de  goûter  le  langage, 
de  le  savourer,  de  se  satisfaire  avec  ses  jeux. 

Mais  Valéry  dépasse  Mallarmé,  qui  reste  stérile,  parce  qu'il  ne 
trouve  point  un  sujet  propre  à  sa  poésie  (4).  Au  contraire,  Valéry 
a  un  sujet  inépuisable  :  la  vie  spirituelle  dégagée  de  tout  ce  à 
quoi  elle  s'applique  (5).  Son  héros  est  l'esprit,  les  débats  où  il  se 
complaît  sont  ceux  de  l'intelligence  avec  la  vérité.  Souffre-t-il  de 
ces  débats  sévères  et  probes  ?  Dirait-il  avec  sa  Pythie  : 


(1)  Ibid.,  p.  135,  138. 

(2)  Ibid.,  p.  162.  —  Qf.  H.-Fabureau,  ouvr.  cité.,  p.  13.5  à  158,  179. 

(3)  Cf.  Thibaudet,  ouvr.  cité,  p.  163-180. 

(4)  Cf.  Thibaudet,  La  Poésie  de  Mallarmé,  Paris,  Nouvelle  Revue  française, 
in-12,  1913. 

(5)  Cf.  Aurore  {Poésies,  p.  107). 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  283 

Hélas  !  Entr'ouverte  aux  esprits, 
J'ai  perdu  mon  propre  mystère  !... 
Une  intelligence  adultère 
Exerce  un  corps  qu'elle  a  compris  (1)  ! 

Il  en  résulte  un  art  difficile  et  abrupt,  subtil  et  précieux,  toutes 
qualités,  tous  défauts  hérités  de  Mallarmé.  Mais  si  la  préciosité 
gâte  maintes  pièces  de  V Album  de  vers  anciens,  si  elle  dépare,  çà  et 
là,  L'Ebauche  d'un  Serpent,  la  Jeune  Parque,  les  Fragments  du 
Narcisse...,  elle  s'atténue  grâce  à  la  rigueur  d'esprit  scientifique 
que  Valéry  hérite  d'un  Léonard  de  Vinci,  qu'il  forme  à  son  image. 
Cette  rigueur  ne  l'empêche  pas  de  rechercher  la  médolie,  une 
mélodie  fluide  qu'il  obtient  grâce  à  l'exactitude  de  l'expression 
dans  le  détail,  et  il  pousse  cette  exactitude  jusqu'à  la  minutie 
excessive  et  la  virtuosité  laborieuse.  La  musique,  dont  le  souci 
rapproche  Valéry  de  Racine,  est  un  des  buts  de  sa  poésie,  comme 
la  pénétration  de  la  vie  psychique  en  est  un  autre.  Musique  et  vie 
psychique  ne  sauraient  être  dissociées  :  en  elles  est  le  mystère 
poétique. 


Or,  pour  percer  ce  mystère,  Valéry  compte  sur  le  langage  et  la 
technique.  Comme  le  remarque  Bremond,  le  langage  précis, 
exact,  mathématiciue  en  poésie,  est  le  meilleur  moyen  de  forcer 
les  portes  du  mystère  (2).  C'est  le  langage  même  dont  Valéry 
revêt  sa  pensée  :  par  lui  se  cristallise  ce  qui  est  fluide.  «  Je  m'aban- 
donne à  l'adorable  allure  :  lire,  vivre  où  mènent  les  mots.  Leur 
apparition  est  écrite.  Leurs  sonorités  concertées.  Leur  ébranle- 
ment se  compose  d'après  une  méditation  antérieure,  et  ils  se 
précipitent,  en  groupes  magnifiques  ou  purs,  dans  la  résonance. 
Même  mes  étonnements  sont  assurés  :  ils  sont  cachés  d'avance,  et 
font  partie  du  nombre  (3).  «  Admirable  credo  dans  le  mot  et  le 
nombre  !  Mais  que  de  préméditations,  quel  refoulement  de  tout 
ce  qui  est  instinct  ou  spontanéité  ignorante  !  Nul  n'est  plus  averti, 
plus  industrieux  que  l'auteur  de  Charmes.  Il  sait  que,  avant  lui,  et 
endehors  de  lui,  deux  espèces  de  poésie  existaient  :1a  poésie  qui  for- 
mule en  un  langage  concentré,  c'est-à-dire  la  poésie  ancienne, 
fondée  par  Ronsard  et  codifiée  par  Malherbe,  la  poésie  qui  se 
targue  d'être  savante  et  volontaire  ;  puis  la  poésie  qui  suggère  en 


(1)  Poésirs,  p.  149. 

(2)  La  Poésie  Pure,  p.  64. 

(3)  Poésies,  p.  62. 


284  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

un  langage  imprécis,  dilué,  vague,  la  poésie  symboliste,  dont  Ver- 
laine a  donné  le  modèle.  Or  Valéry  n'hésite  guère  entre  ces  deux 
voies.  De  la  poésie  qui  formule  il  accepte  la  technique  savante  et 
volontaire,  le  langage  concentré,  l'art  classique.  Il  accepte,  en 
revanche,  les  prémisses  du  symbolisme  musical,  le  symbolisme 
agissant  comme  un  filtre  qui  retire  de  la  poésie  ses  impuretés  ;  il 
accepte  la  technique  du  symbolisme,  c'est-à-dire  l'étude  des 
timbres  et  de  la  valeur  expressive  des  allitérations.  Mais  il  rejette 
les  hardiesses  symbolistes,  les  innovations  grammaticales,  proso- 
diques, le  vers  libre  en  particulier.  Car  il  ne  peut  admettre  ce  qui 
donne  des  grâces  à  l'illogique,  à  l'enfantin,  à  la  rêverie  indistincte 
sous  prétexte  de  candeur,  et  il  condamne  Verlaine. 

Bref  il  emprunte  aux  deux  techniques,  celle  de  Malherbe  et 
celle  de  Verlaine,  ce  qu'elles  ont  chacune  de  plus  difficile,  et  il 
espère  réaliser,  par  cette  fusion,  par  cette  distillation  lente,  la  poésie 
absolue.  Œuvre  de  patience,  dont  il  sait  le  prix  exorbitant. 

Patience,  patience, 
Patience  dans  l'azur  ! 
Chaque  atome  de  silence 
Est  la  chance  d'un  fruit  mûr  ! 
Viendra  l'heureuse  surprise  (1)... 

Elle  viendra,  ou  ne  viendra  pas,  car  la  poésie  absolue  est  une 
chimère,  et  elle  ne  peut  vivre,  Valéry  le  sait.  N'importe  !  Reste 
le  but,  et  Valéry  garde  sa  foi  en  l'unité  profonde  de  la  pensée;  il 
demeure  convaincu  que  l'extase  et  le  calcul,  la  musique  et  les 
mathématiques  sont  les  deux  aspects  du  même  principe  :  Dieu 
n'est-il  pas  à  la  fois  suprême  sophiste  et  suprême  voyant  ?  Techni- 
quement Valéry  s'efforce  de  lier  d'une  manière  cohérente  ses  pro- 
cédés d'art  à  son  émotion  poétique,  grâce  aux  allitérations  et 
à  leur  valeur  musicale,  et  de  constituer  un  poème  en  un  tout  orga- 
nique. II  se  refuse  à  l'arbitraire,  répugne  à  la  fantaisie  pure,  et, 
bien  que  sa  poésie  soit  irréelle,  il  la  conçoit  comme  le  lieu  abstrait 
du  génie  :  son  esthétique  est  d'un  ingénieur  et  d'un  architecte  (2). 
Il  n'évite  pas,  néanmoins,  l'obscurité,  et  il  lui  arrive  d'être  difficile 
à  comprendre.  Le  mystérieux,  chez  Hugo,  se  laisse  pénétrer  ;  chez 
Valéry,  comme  chez  Mallarmé,  bien  qu'à  un  degré  moindre,  il 
résiste  et  ne  se  livre  qu'aux  initiés.  C'est  pourquoi  nul  ne  recom- 
mencera son  expérience,  nul  ne  prolongera  son  lyrisme  réfléchi. 


(1)  Poésies,  p.  201. 

(2)  Cf.  Thibaudet,  ouvr.  cité,  p.  11,  1.3,  35,  36,  4.Ô,  48. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  285 

œuvre  de  mathématicien  et  de  philosophe.  Valéry  n'aura  pas 
d'école  et  restera  isolé. 

On  peut  admirer  cette  poésie  d'un  intellectuel  aristocrate,  mais 
on  peut  aussi  n'être  ni  persuadé  ni  rallié.  C'est  une  poésie  de 
grand  luxe,  où  le  profane  n'a  guère  accès  ;  dans  un  siècle  ou  deux, 
peut-être...,  à  moins  que  ce  ne  soit  l'oubli.  Mais  il  faut  savoir  gré 
à  Paul  Valéry  d'avoir  relevé  en  poésie,  comme  Proust  et  Gide  en 
prose,  le  niveau  de  notre  art  littéraire,  que  tant  d'autres  contri- 
buent à  abaisser  ou  à  vulgariser,  dans  ce  temps  de  moindre  effort 
et  de  veulerie  commerciale.  On  s'essouffle  avec  lui,  on  ne  tombe 
jamais  bas.  C'est  à  son  honneur. 

{A    suivre.) 


VARIÉTÉ 


Sur  la  fille  de  Marivaux 

par  Marie-Jeanne  DURRY, 

Professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  de  Caen. 


Une  pièce  encore  à  ce  tableau  de  chasse  d'un  genre  spécial  où 
se  grave  tout  ce  que,  patiemment,  on  essaye  de  soustraire  à  la 
disparition,  une  pièce  précieuse  que  je  dois  à  M.  Baudot  et  qui  a 
la  Lonne  grâce  de  ne  démentir  aucune  de  mes  hypothèses  mais 
d'en  confirmer  quelques-unes  :  c'est  bien  en  1745  que  la  fille  de 
Marivaux  entra  au  noviciat,  en  1746  qu'elle  prit  le  voile,  et  elle 
avait  alors  «  environ  vingt-sept  ans  «.  Le  concile  de  Trente  avait 
ordonné  que,  dans  le  mois  précédant  la  profession,  l'évêque  ou  son 
délégué  interrogerait,  hors  de  clôture,  celles  qui  allaient  entrer 
en  religion,  pour  savoir  si  elles  s'engageaient  librement.  Ce  n'est 
rien  de  moins  que  l'acte  d'examen  de  la  fille  de  Marivaux  qu'il 
m'est  possible  d'apporter  en  post-scriptum. 

Aujourd'hui  septième  du  mois  d'octobre  mil  sept  cent  quarante 
six  nous  Nicolas  Lecellier  prêtre  curé  de  la  parroisse  d'Escos  sous- 
signé, en  vertu  de  la  commission  à  nous  adressée  par  Mgr  l'Arche- 
vêque de  Rouen,  primat  de  Normandie,  pair  de  France,  premier 
aumônier  de  la  Reine,  en  datte  du  dernier  de  septembre  de  la  pré- 
sente année  pour  examiner  la  vocation  de  sœur  Colombe  Prospère 
Carletde  Marivaux,  novice  du  monastère  du  Trésor, nous  nous  sommes 
transportez  audit  monastère  accompagnez  de  M^  Romain  Boucher, 
prêtre,  vicaire  de  nolredite  parroisse  d'Escos  que  nous  avons  pris 
pour  nous  servir  de  secrétaire,  et  ayant  requis  la  supérieure  de  nous 
envoyer  ladite  sœur  hors  la  clôture  en  lieu  oii  elle  pût  librement 
nous  dire  ses  sentiments  touchant  sa  vocation,  elle  nous  l'auroii 
envoyée  dans  la  salle  extérieure  sans  assistante  ou  après  lui  avoir 
fait  prêter  serment  de  nous  dire  vérité,  nous  l'avons  examinée  et 
interrogée  sur  les  articles  suivans  : 


VARIÉTÉ  287 

enquise  de  son  nom,  de  son  surnom  et  de  son  âge 
a  répondu  qu'elle  s'appelloit  Colombe  Prospère  Carlet  de  Mari- 
vaux et  qu'elle  croyoit  avoir  environ  vingt  sept  a?is. 

enquise  du  iems  de  son  entrée  en  ce  monastère  et  du  commence- 
ment de  son  noviciat 

a  répondu  qu'elle  y  étoit  entrée  le  six  d'avril  mil  sept  cent  qua- 
rante cinq  et  que  depuis  elle  avoit  été  treize  mois  au  noviciat. 

enquise  si  elle  a  encore  son  père  et  sa  mère  et  s'ils  sont  informez 
du  dessein  qu'elle  témoigne  avoir  de  s'engager  dans  la  vie  religieuse 

a  répondu  qu'elle  n' avoit  que  son  père,  sa  mère  étant  décédée  et 
que  son  père  étoit  très  informé  du  dessein  qu'elle  témoigne  de  s'en- 
gager dans  la  vie  religieuse. 

enquise  s'il  y  a  longtemps    qu'elle   pense   à   embrasser   cet  état 
a  répondu  qu'il  y  avoit  très  longtemps. 

enquise  pour  quels  motifs  elle  veut  prendre  ce  parti,  si  elle  n'y 
serait  pas  portée  par  des  caresses  ou  des  menaces  de  la  part  de  ceux 
qui  ont  quelque  autorité  sur  sa  personne 

a  répondu  que  c'éloit  uniquement  dans  la  vue  d'y  faire  plus  sû- 
rement son  salut  et  qu'elle  n'y  étoit  portée  ni  par  caresses  ni  par 
menaces  de  personne. 

enquise  si  elle  a  fait  de  sérieuses  et  suffisantes  réflexions  sur  les 
vœux  d'obéissance,  de  chasteté  et  de  pauvreté  et  si  elle  a  compris 
les  obligations  qu'elle  contractera  le  jour  de  sa  profession  en  faisant 
des  vœux 

a  répondu  que  oui,  elle  y  avoit  réfléchi. 

enquise  si  elle  a  été  instruite  de  la  règle  qu'elle  veut  s'engager 
d'observer  et  des  constitutions  de  la  maison  qu'elle  choisit  pour  sa 
demeure,  si  elle  en  a  éprouvé  toutes  les  austéritez 

a  répondu  qu'elle  a  été  instruite  dans  la  règle  de  SI  Benoît  de 
l'ordre  de  St  Bernard  et  qu'elle  en  a  éprouvé  les  austéritez,  qu'elle  les 
connoil. 

enquise  si  elle  n'a  rien  trouvé  dans  les  exercices  et  dans  les  austé- 
ritez que  la  Règle  ou  les  constitutions  particulières  de  la  maison 
prescrivent,  qui  l'ait  rebutée  et  si  elle  croit  que  dans  la  suite  elle  ne  se 
rebutera  point  des  observances  régulières 

a  répondu  que  rien  ne  l'avoit  rebutée  et  qu'elle  espère  dans  la 
suite  être  dans  les  mêmes  dispositions. 

enquise  si  elle  se  croit  d'un  courage  assez  ferme  el  d'une  résolution 


288  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

assez  constante  pour  persévérer  jusqu'à  la  mort  dans  les  sentiments 
qu'elle  témoigne 

a  répondu  qu'elle  Vespéroit  moyennant  la  grâce  de  Dieu. 

Après  lecture  faite  à  ladite  sœur  Colombe  Prospère  Cartel  de 
Marivaux  des  questions  et  réponses  ci  énoncées,  lui  avoir  demandé 
si  elle  n'y  voulait  rien  ajouter  ni  rien  retrancher  et  si  elle  y  persistait 

a  répondu  qu'elle  n'avait  rien  à  y  ajouter  ni  à  y  retrancher  et 
qu'elle  y  persistait. 

En  foi  de  quoi  elle  a  signé  avec  nous  et  notre  secrétaire  le  présent 
procès-verbal  les  mêmes  jour  et  an  que  dessus. 

LECELLIER     CUré      d'EsCOS  S^"      COLOMBE      PROSPÈRE 

CARLET 

R.    BOUCHER   prêtre,    vicaire  Marivaux 

{Archives  de  la  Seine- Inférieure  G.  831.) 

Certes,  dans  les  procès-verbaux  de  cette  sorte,  à  des  demandes 
qui  étaient  toujours  à  peu  près  les  mêmes  correspondent  des 
réponses  qui  ne  diffèrent  guère  les  unes  des  autres.  Mais  ces  me- 
nues différences  sont  l'interstice  laissé  à  une  certaine  spontanéité. 
Cette  fois,  à  travers  le  protocole  et  la  convention  un  peu  de  la  vé- 
ritable Colombe  apparaît.  Très  étouffée,  c'est  sa  voix  pourtant 
que  l'on  entend  vaguement. 


Le  Gérant  :   Jean  Marnais. 


Imprimé  à  Poitiers  (France).  —  Société  française  d'Imprimerie  et  de  Librairie» 


40»  Année  (s-  Sirie)  No  12  30  mai  1939 


REVUE  BIMENSUELLE 

DBS 

COURS  ET  CONFÉRENCES 

Directeur  :  M.  FORTUNAT  STROWSKI, 

Membre  de  l'Institut, 
Professeur  honoraire  à   la  Sorbonne. 


L'Ironie 

par  J.  SEGOND, 

Professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  d'Aix. 


I 

Ironie  et  compréhension. 

Le    railleur. 

Il  importe  d'abord  d'établir  une  distinction  radicale  entre  l'iro- 
nie et  la  moquerie  ou  la  raillerie.  Celle-ci  peut  offrir  une  cer- 
taine finesse  dans  l'expression  ;  mais,  si  l'on  nomme  le  plus  com- 
munément «  esprit  »  cette  manière  vive  et  souvent  blessante  de 
juger,  la  raillerie  n'en  demeure  pas  moins  un  simple  procédé  dé- 
pourvu de  signification  interne,  une  sorte  d'attaque  discontinue 
provoquée  par  des  vétilles  ou  de  simples  travers,  un  jugement 
d'occasion  qui  ne  se  réfère  pas  à  des  principes  concrets  et  vrai- 
ment personnels,  une  habitude  de  voir  les  êtres  et  les  choses 
et  les  événements  et  les  œuvres  sous  l'aspect  qui,  aperçu  confusé- 
ment et  par  vision  déformante,  prête  le  plus  aisément  au  ridicule. 

Or  il  s'agit  là  d'un  ridicule  tellement  factice  que  la. nature  en 
varie  foncièrement  d'un  groupe  social  à  l'autre.  Sans  doute,  quels 
que  soient  le  groupe  et  le  mode  de  railler,  il  faut,  pour  y  partici- 
per —  soit  comme  inventeur,  soit  même  comme  amateur  complai- 
sant — ,une  réelle  culture.  Mais  cette  culture  demeure  toujours, 
par  origine  et  par  défaut  de  signification  et  d'inspiration  inté- 

19 


290  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

rieures,  conventionnelle  et  faite  de  préjugés  communs,  donc  limi- 
tée et  inconsciente  de  sa  limitation.  Il  y  a  là  comme  le  principe 
d'un  art  qui  serait  un  jeu  avec  les  dehors  du  réel,  vicié  par  cette 
conviction  illusoire  que  ces  dehors  constituent  l'essence  de  ce  réel, 
et  que  l'on  a  vraiment  blessé  ou  détruit  une  valeur  soufflée  alors 
qu'on  a  seulement  effleuré  une  apparence  —  et  une  apparence 
constituée  par  le  jeu  même  que  l'on  cultive. 

La  raillerie  peut  donc  procurer  un  amusement  à  des  «compères» 
dont  la  vision  est  limitée.  Elle  peut  être  nocive,  dans  le  cadre  et 
les  limites  d'une  certaine  opinion.  Elle  est  intelligente,  si  l'on  a 
égard  aux  procédés  de  l'intelligence,  mais  que  l'on  en  néglige  la 
réelle  fonction.  Le  railleur  peut  être  un  personnage  social  utile, 
s'il  lui  arrive  de  s'attaquer  à  des  apparences  qui  ne  soient  qu'ap- 
parences, à  des  personnages  —  au  sens  de  la  comédie  ancienne  — 
qui  ne  fassent  que  mimer,  en  la  faussant  par  la  caricature,  une 
personnalité  réelle.  Par  là  il  rentre  à  son  insu  dans  les  conditions 
de  la  vraie  culture,  et  il  se  fait  sans  le  savoir  instrument  de  la  vraie 
intelligence,  puisqu'il  travaille  de  la  sorte,  mais  involontairement, 
à  déceler  et  à  extirper  d'une  vie  sociale  supérieure  les  éléments  de 
vanité  qui  l'entravent.  Mais  il  ne  joue  ce  rôle  que  par  accident, 
et  sans  qu'il  en  comprenne  le  vrai  office.  Il  peut,  s'il  pousse  loin 
la  finesse  et  l'habileté,  se  témoigner  artiste  de  façon  plus  achevée, 
à  titre  d'auteur  de  certain  genre  de  comédie  ou  de  satire  à  forme 
diverse. 

Mais,  pris  en  lui-même  et  se  tenant  lui-même  pour  une  nature, 
on  ne  saurait  voir  en  lui  qu'un  maniaque  de  procédés  mécanisa- 
bles, tournant  vite  au  plaisantin,  sujet  inconscient  d'un  ridicule 
qu'il  se  donne  mission  de  découvrir  en  tout  et  qui  lui  échappe  en 
lui-même.  Somme  toute,  en  vertu  de  l'incompréhension  fonda- 
mentale qui  le  caractérise,  un  exemplaire  accompli  de  la  pire  des 
vanités,  qui  est  de  prendre  au  sérieux  et  de  tenir  pour  l'essentiel 
de  ce  que  l'on  s'imagine  voir  tel  qu'il  est  les  tares  de  sa  propre 
vision.  Et  c'est  donc  que,  ridicule  par  son  habileté  même  à  saisir 
les  ridicules  que  son  insuffisance  fabrique  sans  génie  propre  de 
création,  le  railleur  de  vocation  et  d'habitude  appelle  lui-même 
la  raillerie  des  autres  railleurs,  aussi  ridicules  et  raillables  que  lui  ; 
mais  c'est  surtout  qu'il  a  pour  destin  de  provoquer  une  réaction 
de  l'intelligence,  qu'il  défigure  en  usurpant  sa  forme,  et  de 
tomber  ainsi  de  plein  droit  sous  la  justice  de  cette  raillerie  pré- 
tendue et  transcendante  qui  est  l'ironie. 


l'ironie  291 

Le  moqueur. 

Toutefois  la  raillerie  est  de  qualité  incomparable  en  regard  de 
la  moquerie.  Celle-ci  ne  comporte  aucune  finesse,  aucune  analyse, 
aucun  souci  de  méthode,  aucune  notion  du  discernement  des  ap- 
parences. Du  point  de  vue  mental,  elle  consiste  en  une  percep- 
tion massive  et  en  un  jugement  tout  stéréotypé.  En  ce  qui  con- 
cerne l'expression,  elle  se  ramasse  dans  le  rire  mécanique  et  dans 
les  brocards  courants  ou  les  négations  vulgaires.  Elle  se  tientillu- 
soirement  pour  spirituelle,  parce  que  celui  qui  la  pratique  con- 
fond justement  1'  «  esprit  »,  qui  est  effort  de  trouvaille  et  de  sty- 
lisation, œuvre  d'art  déjà  à  sa  manière  bien  que  sans  portée  pro- 
fonde et  sans  racines  personnelles,  avec  l'expression  brute  des 
appréciations  non  réfléchies,  non  vraiment   éprouvées,  par    là 
même  non  justifiables.  Elle  se  réduit  en  somme  à  un  réflexe,  dont 
la  marque  est  cette  tendance  au  rire  stupide  qui  se  tient,  par  im- 
puissance   mentale,  pour  le  signe  même   de  l'intelligence   et  la 
preuve  immédiate  de  <i  l'être  comme  il    convient  que  l'on  soit  ». 
Rire  que  l'on  perçoit  constamment  dans  la  vie  quotidienne  par 
grimace  de  la  physionomie,  préoccupation  d'offrir  à  toute  prise  de 
vue  une  expression  béante  qui  tout  ensemble  affirme  une  valeur 
singulière  et    soit   assimilable    de  tous  points  à  l'expression  de 
tous  les  autres.  Rien  de  plus  bouffon,  à  cet  égard,  pour  qui  ana- 
lyse les  attitudes  et  relève  les  routines,  que  l'évaluation  par  les 
«  n'importe  qui  »  des  signes  de  l'intelligence  et  de  son  contraire. 
C'est  que  la  moquerie  est  un  acte  essentiellement  grégaire.  Et, 
comme  telle,  elle  implique  une  conviction  nullement  raisonnée 
que  les  valeurs  réelles  sont  les  valeurs  reconnues  par  «  tout  le 
monde  »,  ce  vocable  désignant  comme  fidèles  à  la  norme  et  déten- 
trices de  critères  les  natures  les  plus  communes  et  qui  sont  la  pure 
réplique  de  leurs  analogues.  L'originalité,  dans  tous  les  domaines, 
est  la  bête  noire  du  moqueur,  parce  qu'elle  est  offensante  pour  sa 
vulgarité  foncière,  insaisissable  d'ailleurs  pour  lui  sinon  dans  le 
fait  seul  qu'elle  le  heurte  par  ce  qui  la  différencie  et  en  fait  quel- 
que chose.  Et  son  impuissance  à  l'apercevoir  selon  ce  qu'elle  est 
le  contraint  à  n'envisager  en  elle  que  ce  qu'elle  n'est  pas  et  ne 
saurait  être  sans  se  nier,  c'est-à-dire  telle  que  lui  et  son  être  banal. 
C'est  donc  l'étrange  qui  le  frappe  dans  le  rare,  et  dans  l'exquis, 
et  il  n'en  peut  traduire  fa  valeur  qui  lui  échappe  qu'en  le  trahis- 
sant par  les  termes  de  la  «  drôlerie  »,  laquelle  signifie  tout  bonne- 
ment la  limitation  de  nature  de  celui  qui  la  dénonce.  Il  ne  saurait 
accepter  que  ce  qui  est  tout  fait,  c'est-à-dire  fait  «  en  série  »  et  in- 


292  REyUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

discernable  par  son  défaut  de  «singularité»  et  donc  d'essence. Et 
ce  jugement  tout  négatif,  fondé  sur  l'impuissance  pure,  s'appli- 
que en  tous  genres  —  qu'il  s'agisse  de  physionomies,  d'oeuvres 
d'art,  de  recherches  intellectuelles,  de  vertus  d'action,  de  spec- 
tacles de  la  nature,  et  même  de  manières  d'être  extérieures,  d'ap- 
parences. Ce  qui  semble  chez  le  moqueur  d'habitude  affirmation 
de  valeur,  et  parfois  admiration,  est  encore  attitude  négative, 
refus  réflexe  de  ce  qui  est  «  réellement  distingué  )).  Car  il  mesure 
la  distinction,  qu'il  semble  apprécier,  sur  le  type  du  convenu  ; 
elle  se  fait  également  «  en  série  »  à  ses  yeux. 

Ainsi,  dans  la  mesure  où  une  société  se  vulgarise,  la  moquerie 
prend  le  pas  sur  la  raillerie  elle-même,  et  le  rire  pour  le  rire  tend 
à  prévaloir  de  plus  en  plus  sur  l'esprit  véritable,  sur  le  sourire 
qui  est  au  moins  l'indice  de  la  possibilité  d'une  signification,  sur 
la  distinction  réelle  et  l'originalité  personnelle,  bref  la  grossiè- 
reté pure  sur  l'aptitude  au  sérieux  et  à  la  compréhension.  C'est 
que  le  caractère  grégaire  signalé  a  son  principe  dans  l'absence 
totale  d'intériorité  dont  le  moqueur  d'habitude  n'a  même  pas  le 
soupçon,  la  tenant  —  s'il  l'entend  nommer  —  pour  étrangeté, 
«  drôlerie  »,  chimère,  défaut  de  convenance,  manquement  à  l'har- 
monie qui  consiste  à  son  gré  dans  la  confusion  des  sentiments 
exprimée  de  façon  nette  et  sans  nuance  aucune,  tout  nuancement 
ne  pouvant  être  que  pur  «  brouillamini  ».  Certes,  la  raillerie  ex- 
cluait l'intériorisation,  mais  elle  en  forgeait  du  moins  l'apparence 
et  en  recherchait  l'imitation.  La  moquerie,  parce  qu'elle  y  est 
étrangère  et  inapte  radicalement,  est  défaut  de  sympathie  avec 
soi  — ■  le  moqueur  essentiel  n'a  pas  de  soi  qui  le  distingue,  même 
à  ses  propres  yeux,  et  il  rirait  de  lui-même  si  l'idée  lui  venait  d'un 
tel  soi  —  et  par  là  même  défaut  absolu  de  sympathie  avec  les 
êtres  et  les  choses  et  les  événements.  Le  moqueur  est  fermé,  et 
son  réflexe  lui  interdit  l'occasion  de  s'ouvrir.  Le  rire  continu  et 
explosif  est  la  marque  la  plus  significative  du  défaut  d'intelli- 
gence, de  l'impossibilité  radicale  de  compréhension.  La  moquerie 
est  stupidité  foncière,  comme  la  raillerie  est  superficialité  native. 
L'  «  homme  de  bon  sens  »,  et  qui  se  vante  de  l'être,  traduit  en  ter- 
mes d'apparence  réflexive  et  critique  cette  stupidité  ingénue  et 
cette  incapacité  naïve  qui  excluent  l'exercice  vrai  de  la  réflexion 
et  de  la  critique.  Cette  systématisation  de  l'impuissance  grégaire 
est  un  objet  de  choix  pour  l'ironiste. 

L' ironiste. 

La  raillerie  et  la  moquerie  répondent  sans  doute  l'une  et  l'au- 
tre à  une  certaine  disposition  de  tempérament  ;  sans  quoi  la  con- 


l'ironie  293 

tinuité  de  leur  exercice,  surtout  en  ce  qui  regarde  le  raffinement 
relatif  de  la  première,  ne  pourrait  se  concevoir.  Mais  l'on  ne  sau- 
rait dire  qu'elles  constituent  des  habitudes   vraiment    person- 
nelles ;  et  la  vulgarité  même  de  leur  manifestation,  qu'il  s'agisse 
de  l'invention — terme  peu  exact — ,  si  semblable  chez  tous  ceux 
qui  les  pratiquent  dans  un  même  groupe,  ou  de  l'accueil  si  aisé  et 
contagieux  qui  est  fait  dans  ce  même  groupe  à  leur  expression, 
prouve  bien  cette  carence  d'inspiration  personnelle.  D'ailleurs, 
l'analyse  de  ces  deux  types  —  le  railleur  et  le  moqueur  —  nous 
a  montré  que  l'un  et  l'autre  n'agissent  —  si  c'est  agir  —  que  par 
réaction  contre  l'originalité,  par  aversion  radicale  à  l'égard  de 
l'être  singulier  comme  tel  et  des  valeurs  singulières.  N'est-ce  pas 
en  raison  de  cette  attitude  négative  que  la  comédie  la  plus  aisé- 
ment populaire,  celle  qui  est  stylisation  du  rire  et  dont  l'effet 
normal  est  le  rire,  exprime  —  comme  Bergson  l'a  bien  vu  —  une 
évaluation  toute  moyenne  et  médiocre  de  la  vie  et  de  ses  valeurs, 
et  laisse  voir  à  son  principe,  malgré  le  talent  ou  même  le  génie  des 
stylisateurs,  une  réelle  vulgarité  d'impression  et  de  sentiment  ? 
Que  si  parfois  la  comédie,  chez  ses  créateurs  vraiment  profonds  — 
un  Molière  ou  un  Becque  —  suggère,  à  travers  le  rire  et  l'appa- 
rence, un  sentiment  et  comme  une  intuition  où  le  rire  n'a  plus  de 
lieu  ni  de  raison  d'être,  ou  même  semble  inapte  à  provoquer  le  rire 
etbienpiutôt  évoque  une  impression  de  sérieux  et  d'amertume  qui 
détruit  l'apparence  et  «  fait  toucher  le  fond  »,  elle  renonce  du  coup 
à  être  populaire,    se    résigne  à   n'être  pas   comprise  du  premier 
coup  et  du  grand  nombre,  accepte  le  grief  si  redoutable   de  para- 
doxe, se  témoigne  de  la  sorte  art  divinateur  et  sagesse  réelle.  Or 
la  comédie,  entendue  et  pratiquée  de  la  sorte,  a  pour  inspiratrice, 
sous  le  masque  même   d'une  raillerie   et   d'une  moquerie    appa- 
rentes et    sous  les    dehors    d'un  rire  qui    se  dément,    une  puis- 
sance personnelle  de  vision  et  d'évaluation,  une  habitude  secrète 
de  jugement  et  de  sentiment  de  qualité  toute  singulière,  un  art 
tout  original  de  dénoncer  et  de  détruire  l'apparence  en  parais- 
sant la  manifester  —  puissance,  habitude  et  art  en  quoi  consiste 
précisément  cette  disposition  que  l'on  nomme  ironie. 

Et  ce  n'est  point  en  raison  d'une  sorte  d'accident  de  l'analyse 
que  l'on  arrive  ainsi  par  la  notion  de  la  comédie  essentielle,  qui 
n'est  pas  simple  exemple  parmi  d'autres,  à  la  notion  de  l'ironie 
comme  disposition  fondamentale  à  portée  universelle.  Car 
l'ironie,  selon  l'apparence  qu'elle  offre  en  ses  dehors,  si  elle  est 
suspecte,  en  raison  du  secret  qu'elle  suggère,  à  roj)inion  vulgaire 
qui  se  défie  du  mystère  et  du  paradoxe  —  d'où  l'accueil  hostile 


294  REVUE    DES    COURS    ET    CONFÉRENCES 

fait  par  les  «hommes  de  bon  sens  »,  spectateurs  déroutés  ou  cri- 
tiques «  professionnels  »,  à  la  comédie  profonde  —  n'en  tient  pas 
moins,  en  ses  organes  d'expression  et  en  ses  ruses  destructives, 
et  de  ce  réflexe  commun  qui  est  le  rire  et  de  ces  dispositions  popu- 
laires et  contagieuses  qui  sont  la  moquerie  et  la  raillerie.  De  telle 
sorte  que  la  comédie  enferme  naturellement  en  ses  détours  le 
fil  d'Ariane  par  quoi  est  rendu  accessible  le  lieu  de  l'ironie,  et 
donc  celui  de  la  réalité  secrète.  Mais  l'affinité  est  plus  complète 
et  plus  essentielle  entre  l'ironie  comme  vision  et  la  comédie  comme 
expression.  Car  il  est  de  la  nature  même  de  cette  vision,  parce 
qu'elle  est  originale  et  incommunicable,  de  constituer,  non  plus 
comme  au  théâtre  et  sur  un  sujet  défini,  mais  dans  la  vie  elle- 
même  et  indéterminément  en  toutes  occasions  —  frivoles  d'ap- 
parence ou  sérieuses  en  leur  motif — ,  une  sorte  de  mise  en  scène, 
aussi  diverse  et  nuancée  que  les  circonstances  et  les  aventures, 
mais  toujours  une  (bien  que  non  identique  à  soi  puisqu'elle  est 
adaptation  indéfinie)  en  son  inspiration  et  en  sa  signification, 
parce  qu'elle  exprime  toujours  la  même  puissance  singulière  de 
sentir  et  d'évaluer.  Par  là  donc  la  vie  est  constituée  en  une  comé- 
die universelle,  les  événements  en  épisodes,  les  hommes  qui 
vivent  en  personnages  de  qualité  incomparablement  différente, 
les  uns  à  titre  de  comparses  «  en  série  »,  les  autres  à  titre  de  héros 
«  hors  pair  ».  Et  ce  monde  scénique,  imaginaire  si  l'on  veut,  en 
quoi  est  transposé  étrangement  le  monde  que  l'on  nomme  réel 
et  positif,  parce  qu'il  est  agencé  et  animé  par  une  vision  singu- 
lière qui  s'incarne  et  se  déguise  en  ses  formes  multiples,  est  le 
monde  vraiment  réel,  le  seul  qui  ait  une  signification  immanente, 
des  critères  internes  d'évaluation  exacte,  des  signes  véridiques 
qui  permettent  de  discerner  en  lui  ce  qui  est  apparence  et  ce  qui 
est  réalité. 

Tel  est  le  monde  de  l'ironiste  :  un  jeu  avec  les  apparences  qui 
les  œuvre  pour  les  abolir  en  les  manifestant  selon  leur  vanité  afin 
de  révéler,  par  delà  le  bluff  mais  au  moyen  du  bluff,  la  sincérité 
de  l'essentiel  —  et  peut-être  de  l'unique  nécessaire.  L'ironiste  est 
un  artiste  de  la  vie  qui  est  le  propre  spectateur,  le  seul  intégral, 
du  spectacle  qu'il  institue.  Etc'est.le  seul  des  acteurs  de  ce  spec- 
tacle qui  n'apparaisse  pas  dans  le  jeu,  sauf  à  lui-même.  Et  peut- 
être  est-il  pour  lui-même,  dans  la  mesure  oii  il  s'apparaît  sous  les 
formes  de  l'apparence  et  sous  les  espèces  du  bluff  et  sous  les  de- 
hors de  la  vanité  vide,  pièce  intégrante  du  spectacle  qu'il  se  donne 
et  qu'il  s'agit  de  dénoncer  et  de  confondre  aussi  secrètement  et 
impitoyablement  que  les  autres.  Mais  cette  abnégation  à  l'égard 


l'ironie  295 

de  soi  ne  témoigne-t-elle  point  que  l'ironiste  n'est  pas,  comme  le 
railleur  et  le  moqueur,  un  joueur  confiné  dans  le  jeu  à  qui  l'appa- 
rence suffirait  parce  que  la  vérité  ne  lui  importe  pas  ?  C'est  sous 
ce  jour  de  la  signification  réelle  qu'il  convient  de  l'envisager,  si 
l'on  se  propose  vraiment  de  le  comprendre. 

La  signification  de  l'ironie. 

La  raillerie,  et  plus  encore  la  moquerie,  constituent  un  jeu  de 
qualité  inférieure  —  et  même,  en  définitive,  de  qualité  nulle  — 
parce  qu'elles  sont  injustifiables,  non  certes  pour  des  raisons  mo- 
rales qui  leur  soient  extérieures,  mais  faute  de  raison  d'être  in- 
trinsèque et  vraiment  explicative.  Certes,  il  est  aisé  d'en  situer 
l'exercice,  conditionnées  qu'elles  sont  par  le  tempérament  de  qui 
s'y  adonne  et  par  la  disposition  de  fait  du  milieu  social  d'où  elles 
émanent, et  qu'elles  expriment.  Mais  c'est  précisément  cette  ré- 
duction totale  à  leur  conditionnement  qui  leur  refuse  toute  signi- 
fication réelle.  L'une  et  l'autre  procèdent  de  la  seule  apparence 
et  ne  peuvent  traduire  que  l'apparence.  C'est  leur  nature  de 
réflexe  qui  témoigne  de  leur  défaut  radical  d'intériorité.  Sans 
doute,  la  raillerie,  qui  se  prête  à  la  finesse  et  au  nuancement  de 
l'expression,  trahit  par  là  une  certaine  puissance  d'invention  chez 
qui  peut  l'aiguiser  de  la  sorte  et  la  mettre  en  scène,  donc  une  cer- 
taine mesure  d'intériorité  ;  et  c'est  là  justement  que  résident  le 
sens  et  la  valeur  de  !'«  esprit  ».  Mais  il  n'est  question  en  ceci  que 
d'une  intériorité  toute  formelle,  d'une  mise  en  valeur  de  ce  qui 
est  sans  valeur  propre,  d'une  puissance  d'illusion,  en  termes 
crus  d'un  «  bluff  »  spécieux.  Ces  deux  attitudes,  que  nulle  ré- 
flexion personnelle  n'autorise,  sont  en  définitive  les  deux  modes 
expressifs  de  l'incompréhension  radicale. 

Or  il  n'y  a  d'ironie  véritable  que  là  où  l'incompréhension  est 
pressentie  et  peut  être  décelée.  Plus  exactement,  l'office  et  l'es- 
sence de  l'ironie  consistent  en  une  chasse  à  l'incompréhension, 
quelle  qu'en  soit  la  forme  ou  le  domaine  ;  et  la  disposition  de  l'i- 
roniste consiste  en  un  flair  qui  dénonce  l'incompréhension,  alors 
qu'elle  se  cache  sous  les  dehors  de  l'intelligence.  Elle  suppose  le  mas- 
que, et  elle  a  pour  fonction  de  démasquer  celui  qui  en  use  et  qui 
déguise  parce  moyen  sa  nullité.  Nulle  occasion,  dès  lors,  à  l'exer- 
cice de  l'ironie  actuelle,  si  la  sottise  est  tellement  visible  que  la 
qualité  en  éclate  aux  yeux  de  chacun.  L'imbécillité  sans  préten- 
tion,qui  se  borne  à  paraître  sans  vouloir  exprimerunjugement  ni 
affirmer  une  valeur  illusoire  par  l'abolition  d'une  valeur  mécon- 
nue, n'appelle  pas  l'ironie,  parce  qu'étant  dehors  pur  et  ne  se 


296  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

donnant  pas  de  façon  mensongère  pour  intériorité  réelle,  il  n'est 
pas  besoin  à  son  égard  d'une  fonction  «  cathartique  »  par  où  l'in- 
telligence véritable  préviendrait  la  duperie.  Si  la  raillerie  pro- 
voque l'ironie,  c'est  que  l'habileté  de  la  mise  en  scène  et  l'agré- 
ment de  r  «  esprit  »  dont  elle  s'arme  impliquent  une  œuvre  de 
mensonge  perfide,  et  qu'une  habileté  de  stratégie  s'impose  afin 
de  mettre  à  jour  cette  œuvre  mensongère.  Si  la  moquerie,  bien 
qu'elle  procède  en  la  grossièreté  de  ses  éclats  d'une  stupidité 
foncière,  provoque  également  la  réaction  de  l'ironie,  c'est  que  son 
inconscience  visible  implique  précisément  un  mensonge  sincère, 
mensonge  fondamental  de  l'espèce  qui  s'impose  à  l'individu  et 
déforme  sa  vision,  et  qu'ici  encore  un  détour  stratégique  est  né- 
cessaire, moins  pour  guérir  l'individu  de  son  infirmité  que  pour 
dénoncer  le  «  bluff  »  de  l'espèce  et  détruire  par  là  le  mensonge 
enraciné. 

Et  c'est  bien  la  signification  de  l'ironie  que  formule  cette  ana- 
lyse, dans  la  mesure  oii  la  signification  d'un  acte  se  ramène  à  sa 
fonction.  Mais  la  signification  procède  de  plus  loin,  si  la  fonction 
tient  sa  portée  et  sa  valeur  de  l'être  même  de  l'acte  —  et  de  celui 
qui  agit.  N'est-ce  point  que  la  tare  inhérente  aux  deux  atti- 
tudes mensongères  que  l'ironie  démasque  nous  est  un  indice  de 
la  nature  sincère  et  profonde  de  cette  ironie  qui  semble  détour 
et  duplicité  '^  Raillerie  et  moquerie  sont  de  nature  toute  grégaire 
et  vivent  d'apparence  parce  qu'elles  expriment  une  incompré- 
hension. C'est  donc  que  l'ironie  est,  au  contraire,  attitude  essen- 
tiellement personnelle,  et  qu'elle  a  pour  principe  une  volonté  de 
compréhension  infinie  et  sans  équivoque.  Et  ces  deux  caractères 
de  sa  nature  s'impliquent  réciproquement.  On  conçoit  malaisé- 
ment une  foule  composée  d'ironistes,  caria  foule  ne  connaît  pas 
l'effort  pour  l'approfondissement  qui  suppose  le  doute  ;  et  la  cer- 
titude grossière  de  l'impression  contagieuse,  renforcée  de  toutes 
parts  en  vertu  du  croisement  des  ricochets,  suffit  à  sa  paresse 
spirituelle,  ou  s'accorde  plutôt  à  son  manque  de  spiritualité.  Mais 
ce  n'est  là  que  surface  encore.  Cette  puissance  de  contagion  mu- 
tuelle, parce  qu'elle  est  une  apparence  et  comme  une  caricature 
de  la  puissance  de  sympathie,  dénote  l'impuissance  à  la  commu- 
nication réelle  et  réciproque  des  esprits,  ou  mieux  des  âmes. 
C'est  donc  que  l'ironie,  qui  échappe  à  cette  contagion  par  force 
personnelle,  est  capable  de  cette  pénétration  des  âmes,  et  que 
cette  puissance  de  sympathie  est  au  principe  même  de  son  effi- 
cace. C'est  là  ce  qu'il  nous  faut  maintenant  envisager. 


l'ironie  297 

Ironie  et  puissance  de  sympathie. 

Or  il  semble  à  l'opinion  commune  que  l'ironiste  soit  justement 
dépourvu  par  nature  de  cette  aptitude  à  la  sympathie  que  l'ana- 
lyse précédente  tendait  à  lui  attribuer.  Ce  que  l'on  aperçoit  en 
lui,  c'est  l'impossibilité  foncière  de  savoir  à  quoi  s'en  tenir  sur 
le  sentiment  qui  est  le  sien  à  l'égard  des  uns  et  des  autres.  Car 
son  attitude  prête  à  une  impression  de  mystère  et  à  une  apparence 
de  duplicité.  Son  langage  et  son  accueil  sont  toujours  équivoques. 
Quel  que  soit  l'objet  visé  par  lui  —  homme  ou  pensée  —  il  use 
de  stratégie,  il  ne  procède  pas  directement  à  l'attaque,  il  enve- 
loppe son  jugement  réel  et  qui  demeure  secret,  il  n'éveille  pas  de 
façon  nette  chez  l'adversaire  la  conscience  du  risque,  il  ne 
provoque  pas  ouvertement  chez  lui  la  réaction  normale  de  dé- 
fense. Bien  plutôt,  par  un  jeu  subtil  d'insinuations  contraires, 
il  engage  à  la  défiance  imprécise  par  cela  même  que  sa  facile  con- 
descendance engourdit  le  sentiment  net  des  oppositions  détermi- 
nées. Non  seulement  il  accorde  tout  aux  évaluations,  positives 
ou  négatives,  dont  il  médite  la  ruine  ;  mais  il  suggère  à  ceux  qu'il 
menace  mystérieusement  les  moyens  séduisants,  et  conformes  à 
la  logique  de  leur  position,  qui  paraissent  affirmer  celle-ci  mais 
qui,  réellement  et  à  leur  insu,  en  accentuent  le  danger.  Pour  com- 
ble de  perfidie,  sa  pensée  est  si  ambiguë,  et  son  langage,  qu'il 
n'inspire  pas  la  confiance  et  qu'il  éveille  vaguement  chez  sa  vic- 
time endormie  le  soupçon  d'une  comédie  cachée  dont  elle  serait 
la  dupe  sans  pouvoir  en  démêler  la  trame.  Ce  qui  résulte  de  ce 
manège  inéluctable,  c'est  la  perte  par  l'adversaire  de  la  confiance 
en  soi  et  en  ses  garants  et  en  son  attitude  et  en  sa  vérité,  le  doute 
paralysant  et  à  l'égard  de  ses  valeurs  et  à  l'égard  de  sa  valeur 
propre,  le  désarroi  absolu,  l'impressiondéprimante  d'êtredansie 
mensonge  ou  plutôt  d'être  soi-même  mensonge  et  apparence  pure. 

II  y  a  davantage.  L'ironiste  est  tel  par  disposition,  par  voca- 
tion, et  par  habitude  fondamentale.  La  pratique  de  l'ironie  dissol- 
vante n'est  pas  pour  lui  «  manière  »  qu'il  serait  libre  de  tem- 
pérer et  même  d'abdiquer  pour  un  temps  et  à  l'égard  de  certains, 
mais  mode  constitutif  et  inaliénable  de  son  action  liée  à  sa  na- 
ture, lEiç  véritable  qui  ne  saurait  épargner  personne,  ni  les 
autres  ni  lui-même.  Quelle  sympathie  demeure  possible,  dès  lors, 
et  quel  abandon  réel,  dans  le  commerce  entre  ce  «  chasseur  du 
mensonge  »  —  qui  flaire  en  toutes  situations,  en  toutes  convic- 
tions, en  tous  sentiments  (même  les  plus  spontanés  et  les  plus  in- 
génus), la  possibilité  d'une  équivoque  inconsciente  et  d'un  dégui- 


298  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sèment  ignoré  et  le  règne  immanent  de  l'apparence  —  et  ceux 
qui,  étrangers  pour  eux-mêmes  et  selon  la  mesure  de  leur  témoi- 
gnage d'eux-mêmes  à  toute  mascarade  spirituelle,  éprouvent  le 
malaise,  au  contact  de  l'ironiste,  de  cette  confiance  qui  doute  de 
soi,  de  cette  défiance  insinuée  malgré  soi,  de  ce  désarroi  obscur  et 
total  à  l'égard  de  sa  propre  ingénuité  ?  Et  de  quelle  sympathie 
réelle  peut  être  capable  celui  qui  est  par  nature  artisan  de  soup- 
çons, détecteur  d'artifices,  inventeur  d'une  comédie  sans  bornes 
où  les  hommes  et  les  pensées  assument  tous,  et  par  force  inévi- 
table, un  rôle  dont  il  est  le  distributeur  impitoyable  ? 

Mais,  incapable  de  sympathie  sincère  envers  les  autres,  il  est 
impossible  que  l'ironiste  se  trouve  jamais  en  état  de  sympathie 
sincère  et  durable  envers  soi-même.  Sans  doute,  la  valeur  suprême 
et  irrécusable,  qu'il  ne  saurait  ne  pas  reconnaître  comme  impé- 
ratif inconditionnel  de  son  attitude  et  de  ses  actes,  comme  es- 
sence de  sa  vie  spirituelle,  est  celle  de  cette  attitude  même  et  du 
jeu  qu'elle  implique  comme  nécessaire  et  de  l'universelle  démoli- 
tion des  personnes  et  des  valeurs  que  ce  jeu  organise  en  ses 
détours.  Or  cette  confiance  absolue  en  sa  vocation  a  pour  objet 
précisément  un  inconditionnel  qu'il  ne  saurait  identifier  à  soi, 
une  exigence  de  soupçon,  une  ferveur  à  démasquer,  qui  non  seu- 
lement ne  peut  émaner  de  son  être  personnel,  mais  qui  implique 
irrémissiblement  son  être  personnel,  donc  la  sincérité  même  de 
son  attitude  et  de  son  action,  dans  cette  comédie  de  l'apparence 
dont  il  est  la  victime  la  plus  assurée  parce  que  lui  en  incombe  le 
rôle  le  plus  immédiat.  Le  «  Connais-toi  toi-même  »  est  le  motif  de 
son  martyre  et  legarant  de  sa  propre  équivoque.  Et  c'est  pour- 
quoi il  serait  inexact  de  prendre  prétexte  de  sa  «  distance  »  dé- 
guisée mais  transparente,  et  du  dédain  secret  que  déguise  son 
abandon  affecté,  pour  réduire  son  action  et  son  attitude  destruc- 
tives à  l'absolu  d'un  égotisme  d'aristocrate,  à  l'affirmation  radi- 
cale de  son  excellence  unique.  Ce  serait  là  méconnaître  l'absolu  de 
sa  vocation  qui  n'excepte  rien  deson  atteinte.  L'ironiste  véritable 
et  typique  est  le  dénonciateur  du  mensonge  et  de  l'apparence  en 
toute  expression  de  l'être  et  delà  vérité.  Il  est  «esprit»,  sans 
doute  ;  et  il  n'y  a  pas  sans  son  acte  de  vie  spirituelle  possible. 
Maisil  est  l'accusateur  et  le  «  calomniateur»,  l'esprit  de  négation. 
Méphistophélès  est  le  symbole  de  sa  nature,  qui  est  toute  dans 
son  office. 

Le  comportement  de  V ironie. 
N'avons-nous  point,  par     ces  dernières  précisions,  accusé  à 


l'ironie  299 

l'excès  le  caractère  négatif  de  l'attitude  ironiste  ?  Il  semble  que 
l'on  ne  puisse  mieux  vérifier  ce  doute  que  par  une  revue  des 
formes  principales  du  comportement  de  cette  puissance  ;  et  l'on 
gagnera,  à  l'usage  de  cette  méthode  concrète,  de  déterminer  en 
types  définis  les  thèmes  essentiels  de  son  jeu. 

L'ironie  s'exerce  spontanément,  à  titre  de  réaction  spiri- 
tuelle, à  l'égard  du  satisfait  dans  tous  les  ordres,  de  l'optimiste- 
né,  qui  est  tel  par  médiocrité  de  sentiment  et  d'ambition.  Le  bien- 
être  selon  tous  ses  modes,  qu'il  s'agisse  du  corps  ou  de  l'esprit, 
constitue  le  «  climat  »  naturel  de  cette  sorte  d'hommes,  à  qui  doit 
suffire  l'accès  au  confort,  aux  vérités  reçues,  à  la  beauté  normale, 
à  la  justice  aisée,  à  l'ordination  sans  risque  de  l'univers  et  de  la 
vie  sociale.  C'est  dans  ce  climat  que  se  développe,  nourrie  par  les 
communs  préjugés,  la  pensée  de  l'idéal,  conçu  comme  principe 
d'apaisement  et  d'équilibre  positif.  L'ironie  sort  d'elle-même, 
par  simple  réflexion,  de  la  conscience  de  cet  état  d'inertie.  Et 
que  peut-elle  produire  ici  comme  sa  forme  propre,  si  ce  n'est  l'af- 
fectation extrême  de  cette  impuissance  de  tempérament,  la  feinte 
dévotion  à  cet  idéal  qu'elle  pousse  à  sa  pointe  et  à  sa  fuite,  l'a- 
doption totale  en  apparence  de  cet  esprit  qui  est  abstention  de 
spiritualité  —  bref,  l'humoriste  cruel  par  sa  complaisance  qui  est 
déguisement,  la  caricature  radicale  qui  met  à  nu  l'essence  «  idé- 
ale» du  modèle  ?  Et  que  soupçonne  cette  stratégie  sans  effort, 
sinon  l'aptitude  à  une  pénétration  sans  réserve  au  cœur  même  de 
cette  impuissance  et  de  cette  quiétude,  une  sympathie  entière 
et  efficace  avec  cette  indigence  de  sagesse  accomplie,  une  cons- 
cience pleinement  lucide  de  sa  propre  disposition  à  l'inertie  ab- 
solue —  une  affirmation  d'inquiétude  infinie  orientée  vers  le  pos- 
sible et  le  désirable,  et  qui  se  masque  en  satisfaction  béate  pour 
faire  «  éclater  aux  yeux  de  l'esprit  »  la  contradiction  inhérente 
à  cette  pratique  de  l'apparence  ? 

Plus  difficile  l'exercice  de  cette  ironie,  gênée  par  la  ressem- 
blance à  son  propre  thème  du  thème  qu'elle  flaire  et  accuse,  à 
l'égard  de  celui  qui  s'emploiesincèrementàcontrefairel'inquietet 
l'insatiable.  Non  par  désir  romantique  de  la  chimère  innommée 
—  un  tel  souci  est  aux  antipodes  de  cette  puissance  qui  se  con- 
naît selon  ses  forces  et  s'évalue  sciemment  —  mais  par  volonté 
d'une  affirmation  de  soi  qui  en  impose  à  tous  les  autres,  quelque 
puisse  être;  le  motif  de  leur  évaluation  d'eux-mêmes.  Enivrement 
des  énergies  physiques,  et  de  la  culture  qui  les  organise  et  les 
règle,  et  du  sport  qui  les  met  en  gloire  ;  enivrement  des  acces- 
sions mondaines,  et  des  précellences  qui  s'y  forment  et  s'y  éta- 


300  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

blissent  et  des  «  gloires  spéciales  qui  s'y  consacrent  ;  enivrement 
des  forces  de  domination,  et  des  excellences  detribune,  et  des  maî- 
trises manœuvrières,  et  des  sujétions  aveuglées  qui  glorifient 
le  gagnant  durable  ;  enivrement,  plus  modeste  par  absence  de 
toute  gloire,  de  celui  qui  voue  son  ambition  à  parfaire  sa  qualité 
de  «  personnage  en  série  «,  et  dont  la  seule  inquiétude  est  de  la 
distinction  suprême  qui  consiste  à  ne  point  se  différencier  de  ses 
analogues  et  à  passer  pour  le  type  accompli  de  cette  indistinc- 
tion ;  —  telle  est,  sous  diverses  formes,  cette  possession  de  ses 
propres  ressources  qui  simule,  en  effet,  la  conscience  achevée  du 
réel  de  soi  et  des  choses  que  l'ironie  a  pour  fonction  d'instaurer. 
Mais  comment  l'ironie,  armée  de  sa  négation,  ne  surgirait-elle 
pas  de  cette  conscience  qui  contrefait  la  réflexion  sincère,  et  qui 
déguise  en  culte  de  la  vérité  la  dévotion  intentionnelle  à  la  fi- 
gure même  de  l'apparence  et  du  «  bluff  »  ?  Peut  être  celui-là  même 
qui  se  témoigne  le  plus  fervent  de  cette  dévotion  au  simulacre 
est-il  le  plus  proche  de  la  sérénité  de  vision  qui  la  dénonce  et  la 
condamne  par  l'acte  seul  de  reconnaître  en  elle  l'image  déformée 
de  sa  propre  puissance.  Et  c'est  donc  en  l'aperception  de  son  exi- 
gence spirituelle  que  l'ironistedécouvrecZadetians  la  vanité  de  cette 
contrefaçon.  Quel  besoin  d'en  déclarer  l'illusion  au  dehors,  s'il 
suffit  d'en  exalter  le  désir  pour  que  celui  qui  l'éprouve — pourvu 
qu'il  soit  capable  de  pousser  à  l'extrême  son  sentiment  propre  — 
en  reconnaisse  la  fiction  ? 

Plus  grave  que  cette  médiocrité  et  que  cet  excès,  le  mensonge 
spirituel  où  se  manifeste  incurable  le  «  péché  contre  l'Esprit  ». 
Affirmation  irrationnelle  de  la  toute-puissance  d'une  raison  que 
l'on  définit  par  la  mutilation  de  sa  réelle  puissance,  impliquant 
le  dédain  stupide  de  tout  effort  en  vue  de  sa  libération,  formu- 
lant ce  dédain  et  cette  méprise  en  suffisance  qui  se  glorifie  ;  sno- 
bisme du  faux  artiste  et  du  faux  amateur,  qui  empruntent  in- 
consciemment à  la  vulgarité  d'une  opinion  et  d'une  mise  en  scène 
la  qualité  des  titres  par  où  ils  prétendent  se  distinguer  du  vul- 
gaire ;  illusion  du  sophiste  déguisé  en  philosophe,  qui  argue  hau- 
tainement  de  son  langage  artificiel,  et  de  sa  dialectique  asservie 
à  son  préjugé,  pour  insinuer  son  mépris  de  la  recherche  sincère  et 
son  idolâtrie  de  la  Chose  qu'il  nomme  l'Etre  et  qu'il  prend  pour 
l'Eternel  ;  —  tels  sont  les  aspects  bien  différents,  mais  qui  sont 
analogues  en  leur  commune  négation  de  la  vie  spirituelle,  de  ce 
mensonge  par  quoi  se  pose  comme  réelle  et  créatrice  l'apparence 
de  la  Pensée.  Certes,  ni  le  calomniateur  de  la  raison,  ni  le  snob  du 
goût  et  de  l'œuvre,  ni  le  simulateur  de  la  Sagesse  que  dupe  son 


l'ironie  301 

miroir,  ne  sont  capables  de  découvrir  au  fond  de  leur  vanité  le 
néant  de  leur  prétention.  Mais  ce  qui  est  le  principe  de  leur  indi- 
gence, n'est-ce  pas  ce  néant  de  leur  être  qu'ils  érigent  en  Absolu  ? 
L'ironie  qui  les  décèle,  et  qui  les  nie,  trouve  donc  en  son  affirma- 
tion infinie  du  droit  de  la  Pensée  le  principe  de  ce  jugement  néga- 
teur. Elle  n'a,  pour  manifester  leur  mensonge,  qu'à  leur  opposer 
le  jeu  inconditionnel  de  l'Esprit. 

Ironie  el  Vie  spirituelle. 

Il  est  donc  avéré,  par  l'analyse  même  de  ce  multiple  compor- 
tement, que  l'ironie  est  en  effet  de  nature  équivoque,  négative 
par  son  œuvre  la  plus  manifeste,  positive  par  son  intention  ins- 
piratrice. Et  cette  ambiguïté  se  marque  surtout  en  ceci  qu'elle 
procède  secrètement,  par  connivence  visible  avec  la  pensée  qu'elle 
se  propose  de  détruire,  secondant  son  dessein  pour  le  pousser  à 
l'extrême  et  le  ruiner  par  cet  excès  de  confiance  qui  en  révèle 
l'absurdité  parce  qu'elle  en  décèle  la  contradiction  inhérente.  Et 
que  l'on  n'oppose  point  à  cette  caractéristique  constante  d'une 
stratégie  de  ruse  qu'elle  se  comporte  différemment  selon  la  dif- 
férence des  thèmes  adverses.  Car  c'est  bien  la  contradiction  inhé- 
rente à  l'indigence  de  la  fin  poursuivie  qui  découvre  à  l'inquiet 
du  fini  et  de  l'insuffisance  le  mystère  de  l'accomplissement  ;  et 
c'est  encore  la  contradiction  inhérente  à  la  fausse  ambition  spi- 
rituelle qui  se  déclare  enfin  par  la  simulation  extrême  d'un  élan 
sincère  que  provoque  le  mirage  d'un  Absolu  de  l'Esprit  chez  le  ca- 
lomniateur de  la  raison  et  le  snob  et  le  sophiste  déguisé  en  phi- 
losophe. Et  l'effet  de  cette  stratégie  —  soit  qu'elle  insinue  son 
artifice  au  devenir  de  cette  pensée  qu'elle  veut  confondre,  soit 
qu'elle  installe  son  exigence  cachée  au  coeur  de  cette  inquiétude 
qu'elle  veut  convertir,  soit  qu'elle  exaspère  en  l'ignorant  cette 
spiritualité  de  contrefaçon  qu'elle  veut  réduire  —  est  toujours 
de  mettre  en  pleine  lumière  les  prétentions  de  l'apparence  mais 
d'en  paralyser  l'énergie  par  le  doute  qu'elle  y  glisse  et  la  «  mau- 
vaise conscience  »  qu'elle  y  développe.  Socrate  est  ici  l'éternel 
auxiliaire  de  Méphistophélès. 

Or  l'unité  secrète  de  ces  deux  types  si  opposés,  l'un  visant  à 
l'être  de  la  vérité  totale  et  l'autre  au  néant  de  toute  pensée  hu- 
maine, nous  est  un  indice  de  la  nature  profonde  et  sans  équi- 
voque réelle  de  cette  ironie  qui  semblait  si  bien  adaptée  à  la  me- 
sure de  l'apparence  qu'elle  se  ramenait  en  son  essence  à  la  simula- 
tion par  elle  dénoncée.  Il  est  visible  à  présent  que  la  négation  où 


302  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

elle  se  plait  ne  saurait  être  pour  elle  que  l'expression  inverse  et 
toute  symbolique  de  l'affirmation  qui  la  constitue  intérieure- 
ment, et  qu'elle  ne  ruine  sans  fin  l'apparence  que  pour  assurer 
hors  du  mensonge  des  faux    absolus  l'Absolu  véritable  de  l'élan 
spirituel.  La  stratégie  ambiguë  qu'elle  œuvre  a  pour  office  de 
réaliser  une  compréhension  directe  et  vivante  de  cette  fausse 
tempérance  et  de  cette  fausse  constance  et  de  cette  fausse  sa- 
gesse qui  sont  les  thèmes  essentiels  de  son  jeu  très  un.  Elle  ne  se 
fait  donc  simulatrice  que  pour  modeler  son  efficace  sur  l'être  ap- 
parent de  ce  qu'il  lui  faut  manifester  comme  pure  apparence.  Et 
si  elle  agit  par  ce  détour  au  lieu  d'affirmer  simplement  la  vérité, 
c'est  que  la  vérité  n'est  pas  cette  chose  que  la  fausse  sagesse  hy- 
postasie,  qu'elle  sort  par  développement  sans  terme  de  l'appa- 
rence qui  semble  s'opposer  à  son  avènement,  que  la  contradic- 
tion où  le  mensonge  s'avère  est  le  ferment  d'une  vérité  prochaine, 
que  l'idole  de  l'Etre  est  le  symbole  du  Possible  infini  et  l'idole  de 
la  Vérité  le  symbole  de  l'infinitude  de  la  Vie  spirituelle.  La  so- 
phistique apparente  de  Socrate  et  le  nihilisme  apparent  de  Mé- 
phistophélès  symbolisent,  en  leur  conspiration,  une  même  exi- 
gence de  réalisation  illimitée. 

C'est  donc  que  l'ironie  n'est  pas  défiance  et  dédain,  bien  qu'elle 
provoque  la  défiance  parce  qu'elle  offre  la  figure  du  dédain.  Elle 
est,  profondément  et  secrètement,  sympathie,  parce  qu'elle  est, 
originairement  et  essentiellement,   amour.  Non  pas  sympathie 
occasionnelle  et  partielle   pour    les  formes  extérieures  et    provi- 
soires de  la  vie  et  de  la  pensée  ;  mais  sympathie  constante  et  in- 
tégrale pour  ce  qui  anime  et  engendre  sans  fin  toute  vie  et  toute 
pensée.  Non  pas,  dès  lors,  sympathie  de  pur  acquiescement  au 
simple  fait  de  la  vie  qui  s'ancre  et  de  la  pensée  qui  se  consacre  ; 
mais  sympathie  foncière  pour  les  âmes  où  la  vie  s'éprouve  et  la 
pensée  s'engendre.  L'esprit  qui  nie  sans  fin  n'est  tel  que  parce 
qu'il  affirme  infiniment  ;  et  ce  qu'il  affirme  de  la  sorte  n'est  pas 
le  privilège  d'une  intelligence  critique  et  qui  se  complaît  en  la 
vanité  de  son  œuvre  de  néant,  mais  la  dévotion  très  humble  d'un 
esprit,  qui  s'efforce  de  libérer  de  leur  insuffisance  et  de  leur  illu- 
sion et  soi-même  et  ses  analogues,  à  l'Esprit  qui  «  gémit  «  en  eux 
et  qui,  par  l'enfantement  de  la  Vérité  inconditionnelle,  les  oriente 
vers  la  Lumière. 

(A  suivre.) 


L'Écolier  limousin 

par  M.  Raymond  LEBÈGUE, 

Professeur   à   la  Faculté  des  Lettres  de  Rennes. 


Le  chapitre  de  l'Ecolier  limousin  constitue  Tun  des  épisodes 
les  plus  fameux  de  Pantagruel  ;  il  est  reproduit  (1)  dans  les  ex- 
traits de  l'œuvre  de  Rabelais,  et  les  lettrés  en  savent  par  cœur  le 
début  :  nous  iransfretons  la  Sequane  au  dilucule  et  crépuscule.... 
Nous  ne  prétendons  pas  apporter  une  interprétation  nouvelle  de 
ce  morceau  si  célèbre,  nous  nous  proposons  seulement  de  le  repla- 
cer, en  nous  aidant  de  publications  récentes,  dans  l'évolution  de 
la  langue  française  et  dans  la  vie  littéraire  de  notre  Renaissance. 


Les  travaux  des  philologues  modernes  ont  révélé  que  l'inva- 
sion des  mots  latins  dans  la  langue  française  avait  commencé 
bien  avant  la  Pléiade.  Ferdinand  Brunot  a  consacré  aux  lati- 
nismes un  des  premiers  chapitres  de  son  Histoire  de  la  langue 
française  ;  nous  y  lisons  que  le  «  lexique  du  xiii^  siècle  est  déjà 
tout  pénétré  d'éléments  savants  »  ;  au  xiv^  siècle  leur  nombre 
augmente,  et  «  le  xv®  siècle  marque  le  temps  où  le  latinisme  de- 
vient un  ornement  littéraire  ».  En  effet,  à  cette  époque,  on  pille 
la  langue  latine,  non  seulement  afin  d'exprimer  des  notions  pour 
lesquelles  il  n'existait  pas  de  termes  en  ancien  français,  mais  sur- 
tout pour  donner  au  style  un  air  noble  et  pompeux.  Dans  les  Mys- 
tères, les  morceaux  à  effet,  les  tirades  de  Satan,  des  anges  ou  de 
l'empereur  ont  souvent  à  la  rime  des  latinismes,  des  mots  rares 
et  copieux  en  a6/e,  en  i&/e,  en  a/£0«,  en  ac/e,  etc..  Les  prosateurs 
qui  vivaient  à  la  Cour  des  ducs  de  Bourgogne,  intercalaient  dans 
leurs  chroniques  des  morceaux  très  travaillés,  écrits  en  un  style 
grandiloquent,  et  farcis  de  latinismes  ;  c'est  ainsi  que  Molinet 

(1  )  Avec  des  coupures  que  les  obscénités  ont  rendues  nécessaires. 


304  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

émaille  le  prologue  de  ses  Chroniques  des  mots  refulgenl,  excelse, 
strenuité,  inclite,  armigère,  liligère  (1),  etc.... 

Au  xvi^  siècle,  les  latinismes  furent  importés  surtout  par  les 
traducteurs  et  par  les  auteurs  d'ouvrages  techniques,  qui  ne  trou- 
vaient pas  dans  la  langue  française  les  mots  nécessaires  ;  mais, 
en  outre,  bien  des  écrivains  les  recherchaient  à  titre  d'ornements 
littéraires  (2).  Etienne  Pasquier  a  cru  que,  dans  ce  chapitre,  Ra- 
belais avait  voulu  se  moquer  de  la  romancière  Helisaine  de 
Grenne  (3)  ;  cette  supposition  était  erronée,  car  la  manie  du  lati- 
nisme était  très  répandue  ;  Rabelais  lui-même  est  tombé  plus  d'une 
fois  dans  ce  travers,  et  il  est  facile  de  cueillir  des  latinismes  dans 
son  œuvre,  en  particulier  dans  les  morceaux  éloquents  (4). 


Pendant  toute  la  durée  de  la  Renaissance,  on  a  critiqué  les 
poètes,  les  historiens,  les  romanciers,  les  traducteurs,  les  gens 
de  justice  et  les  «  snobs  »  qui  étaient  atteints  de  cette  manie  pé- 
dantesque,  et  même  on  a  parodié  leur  style.  On  les  accusait 
d'écorcher  (5)  ou  excorier  (6)  la  langue  latine,  ou  bien  de  Vécumcr 
(7)  ou  despumer  (8). 

Déjà,  dans  le  Patelin,  lorsque  l'avocat  emploie  dans  son  délire 
des  mots  latins,  sa  femme  s'écrie  :  «  Comment  il  escume  !  »  Et  deux 

(1)  Cf.  l'édition  Doutrepont  et  Jodogne,  1937,  t.  III,  p.  163. 

(2)  Cl.  ■âxiiome,  Il  d&V  Histoire  de  la  langue  française  à&  BTwnoi,  les  pages 
223  et  suivantes. 

(3)  Lettre  à  M.  de  Querquifinen  {Œuvres,  1723,  II,  col.  45). 

(4)  Par  exemple,  quelques  pages  après  l'épisode  de  l'Ecolier  limousin,  nous 
lisons  dans  la  lettre  de  Gargantua  à  Pantagruel  :  «  les  arbres,  arbustes  et 
fruciices  des  forêts  ».  Voir  aussi  les  chapitres  xxix,  xxxi  et  l  de  Gargantua. 
et  le  chapitre  iv  du  Quart-livre,  ■ —  Sainéan,  La  langue  de  Rabelais,  1923,  II 
p.  64  sq.  —  G.  Lote,  La  vie  et  V œuvre  de  François  Rabelais,  1938,  p.  460  sq. 

(5)  La  publication  du  précieux  Dictionnaire  de  la  langue  française  du 
XV l^  siècle  étant  suspendue,  il  n'est  pas  inutile  de  fournir  quelques  référen- 
ces pour  ces  métaphores.  Ecorcher,  écorcheur,  écorcherie  :  Pantagruel, 
ch.  VI  ;  Le  valet  de  Marol  à  Sagon,  1537  ;  Quinlil  horalian,  1550  (éd.  Chamard 
de  la  Défense  el  illustration,  pp.  31  et  192);  Ronsard,  Abrégé  de  l'Art  poétique, 
fin,  et  les  paroles  rapportées  parD'Aubignéau  début  des  Tragiques  iPasquier, 
op.  cil. 

(6)  Escorier,  escortiquer,  excoriateur  :  Pantagruel,  ch.  vi,  Epistre 
du  Lymosin  ;  Sébastien  Colin,  L'ordre...  en  la  cure  des  fièvres,  1558,  p.  11  ; 
Tabourot,  Bigarrures,  1572,  f  150  ;  H.  Estienne,  Dialogues  du  langage  fran- 
çais italianisé  (1578),  éd.  Ristelhuber,  I,  p.  60;  G.  Bouchet,  Serées,  éd.  Rovbet, 
V,  p. 95. 

(7)  C'est-à-dire  enlever  tout  ce  qui  est  à  la  surface  d'un  liquide.  On  appe- 
lait alors  les  corsaires  les  «  écumeurs  de  mer  ».  Ecumer,  écumeur  de  latin  : 
Patelin  ;  les  deux  Soties  ;  Coquillart  (vers  1521),  éd.  elzévirienne,  i,  P-  43, 
P.  Fabri,  Grand  art  de  rhétorique  (1521),  éd.  Héron,  II,  p.  116  ;  G.  Tory, 
Champ  fleur  y,  1529. 

(8)  Même  sens  qu'e'cumer.  G.  Tory,  op.  cit.,  et  Pantagruel. 


l'écoiier  limousin  305 

des  soties  qui  ont  été  publiées  chez  Trepperel  entre  1502  et  1518, 
celle  des  Copieurs  et  des  Lardeurs  et  celle  des  Sols  qui  corrigent  te 
Magnificat  (1),  mentionnent  un  personnage  nommé  VEcumeur 
de  latin  ;  dans  la  première  il  paraît  sur  la  scène,  et  son  vocabu- 
laire est  tout  latin  :  «  Maculés-les  festinement...  Je  formide  fort 
et  vacille  que  l'heure  ne  soit  preterite,  etc..  »  M.  Thuasne  a  pu- 
blié une  lettre  manuscrite  en  prose  qui  parodie  le  style  des  pro- 
sateurs bourguignons  :  «  Tribuant  preces  au  cunctipotentetceles- 
tielcellifere  roy  de  microcosme...  »  (2).  Au  début  du  xvi^  siè- 
cle, Coquillart,  après  avoir  cité  le  jargon  du  droit  {dilaiion,  ti- 
tis  contestation,  etc.),  s'écrie  :  «C'est  trop  de  latin escumé  »  (3). 
Sous  François  I^^,  Pierre  Fabri  reproche  aux  ignorants  qui  «  écu- 
ment  termes  latins  en  les  barbarisant  »,  des  phrases  telles 
que  :«  se  ludez  à  la  pille,  vous  amitterez...  »  En  1529,  dans  la  pré- 
face de  son  Champ  fleury,  G.  Tory  range  parmi  les  corrupteurs 
de  la  langue  française  les  écumeurs  de  latin,  et  il  cite,  comme  spé- 
cimen de  leur  langage,  cette  phrase  :  Despumon  la  verhocinaiion 
latiale...,  que  Rabelais  a  reproduite  à  peu  près  textuellement. 
La  même  année,  dans  la  préface  de  la  Table  de  Céhès,  il  cite  qua- 
tre vers  d'André  de  La  Vigne  remplis  de  latinismes  en  cule,  et 
s'autorise  deFavorinuspourdéconseillerremploidemots  inusités. 

Après  la  publication  du  Pantagruel,  Marot  et  Sagon  se  re- 
procheront mutuellement  d'  «  écorcher  la  peau  du  latin  ».  En  1540, 
Dolet  recommande  aux  traducteurs  de  ne  pas  «  usurper  mots  trop 
approchans  du  latin  »  (4).  Dix  ans  plus  tard,  l'auteur  du  Quiniil 
horatian  reproche  au  mot  patrie  d'être  écorché  du  latin.  En  1558 
paraissent  les  Nouvelles  récréations  de  Des  Périers  ;  la  nouvelle 
XIV  concerne  un  avocat  manceau  qui,  latinisant  en  français,  di- 
sait à  la  servante  :  «  Pedissèque,  serve-moi  ce  farcime  de  ferine.  » 
La  même  année,  on  joint  aux  œuvres  de  Rabelais  VEpistre  du 
Lymosin  de  Pantagruel,  grand  excoriateur  de  la  langue  latiale. 

La  manie  des  latiniseurs  (5)  est  encore  blâmée  ou  parodiée  par 
Fr.  Bonivard  (6),  Ronsard,  qui,  en  1565,  dans  VArt  poétique,  cri- 

(1)  Selon  Mlle  Droz,  qui  a  réimprimé  ces  pièces  en  1935  et  qui  a  savam- 
ment commenté  l'expression  écumeur  de  latin,  ces  deux  pièces  ont  été  com- 
posées avant  1488. 

(2)  Eludr.s  sur  Rabelais,  1904,  p.  345. 

(3)  Ed.  el/éviriennc,  I,  p.  43.  Cf.  au  tome  II,  p.  81,  l'expression  ces  forges 
latins,  qualilianl  les  «■eus  de  justice. 

4)  La  manière  dr  bien  traduire.  C;f.  aussi  Les  accents  de  la  langue  française. 

(5)  Je  mentionne  pour  mémoire  celle  des  courtisans  qui  «  excoriaient  le 
langage  Ausonique  »,  c'est-à-dire  l'italien  ;  Henri  Estienne  la  tovunée  en 
ridicule  dans  ses  Dialogues  déjà  cités. 

(6)  Advis  et  devis  des  langues  (1563),  1849,  pp.  36  et  47. 

20 


306  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

tique  sévèrement  ses  devanciers  d'avoir  écorché  le  latin,  et  doni 
d'Aubigné  rapporte  les  propos  au  début  des  Tragiques,  Henr 
Estienne  (1),  Tabourot  (2),  Du  Fail  (3),  G.Bouchet  (4),  Béroakk 
de  Verville  (5)  et  Etienne  Pasquier  (6). 

Comme  l'écrit  F.  Brunot,  «  il  n'est  pas  de  thème  plus  rebattu  > 
que  la  critique  des  latinismes  ;  et  si,  dans  le  dernier  tiers  du  xvi< 
siècle,  certains  poètes  (par  ex.,  P.  Mathieu)  ont  encore  insère 
dans  leurs  vers  des  mots  grecs  et  latins,  il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que  ces  critiques  et  ces  parodies  ont  fini  par    produire  de  l'effet, 


III 

Rabelais  a  pris  pour  point  de  départ  l'ouvrage  de  Tory,  qui 
avait  paru  à  une  date  récente.  Ce  qui  le  prouve,  c'est  qu'il  a 
emprunté  à  l'avis  aux  lecteurs  du  Champ  fleury,  non  seulement 
quelques  phrases  de  l'Ecolier  limousin,  mais  encore  l'expression 
«  lesche  du  jour  »,  qui,  selon  Tory,  faisait  partie  du  langage  des 
Plaisantins  (7). 

On  a  supposé  avec  vraisemblance  que  les  phrases  citées  par 
G.  Tory  au  début  du  Champ  fleury  n'étaient  pas  de  son  invention 
et  que  c'était  une  plaisanterie  qui  courait  les  collèges  parisiens (8). 
Par  contre,  il  n'y  a  aucune  raison  de  croire,  avec  L.  Thuasne  (9), 
que  tout  le  reste  des  paroles  de  l'Ecolier  limousin  ait  fait  partie 
de  cette  plaisanterie  traditionnelle  ;  car,  pour  la  plupart,  ce  sont 
des  réponses  aux  remarques  ou  aux  questions  de  Pantagruel  et 
de  ses  gens  {tu  es  quelque  hérétique,.,  il  dédaigne  Vusance  commun 
de  parler,...  dont  es-tu  ?) 

Je  ne  crois  pas  non  plus  que  l'Ecolier  limousin  ait  voulu  «  ber- 


(1)  Conformité  (1565),  1852,  p.  43]:  «  les  mots  qu'on  arrache  du  latin...,  les 
femmes  se  veuillent  mesler  de  l'esgratigner.  » 

(2)  Op.  cit. 

(3)  Contes  d'Eutrapcl,  1585,  n°  XV. 

(4)  Op.  cit.  (  «  un  homme  fidefrage  »]. 

(5)  Le  moifcn  de  parvenir,  ch.  lxiv. 

(6)  Op.  cit. — -A  la  différence  de  certains  commentateurs  de  Rabelais, jene 
mentionnerai  pas  la  farce  de  Maître  Mimin  ;  car  le  latin  de  cuisine  qui  y  est 
employé,  n'a  rien  de  commun  avec  la  «  verbocination  latiale  »,  de  l'Ecolier 
limousin  (cf.  Revue  des  études  rabelaisiennes,  IX,  p.  399). 

(7)  II  avait,  sans  doute,  lu  aussi  la  préface  mise  par  Tory  en  tête  de  la  Table 
de  Cébès  ;  car  on  retrouve  dans  son  chapitre  la  mention  du  «  philosophe 
Favorinus  »  et  bien  des  mots  en  ule. 

(8)  A  vrai  dire,  aucun  des  écrivains  qui  se  sont  moqués  des  latiniseurs, 
n'a  mentionné  de  plaisanterie  traditionnelle. 

(9)  Etudes  sur  Rabelais,  1904,  p.  337. 


l'écolier  limousin  307 

ner  »  son  interlocuteur  (1).  Quelle  est,  en  effet,  la  situation  ?  L'é- 
pisode est  amené  par  un  moyen  très  simple,  dont  ont  usé  et  abusé 
les  auteurs  de  romans  d'aventures  :  la  rencontre.  Cet  écolier,  per- 
sonnage épisodique  qui  n'est  mentionné  par  Rabelais  que  dans 
ce  chapitre,  rencontre  dans  une  ville  universitaire  un  jeune  homme 
accompagné  de  son  pédagogue  et  de  ses  domestiques  et  qui  est 
manifestement  un  étudiant  de  noble  et  puissante  famille  (2). 
C'est  pour  se  faire  valoir,  pour  montrer  qu'il  «  est  quelque  grand 
orateur  en  français  »,  et  aussi  pour  enrichir  la  langue  française  (3), 
qu'il  emploie  la  verbocination  latiale  que  les  écoliers  parisiens 
lui  ont  apprise.  Il  n'y  a  pas,  dans  ses  propos,  une  arrière-pensée 
de  moquerie. 

Rien  n'est  plus  simple  que  le  plan  du  chapitre  :  l'écolier  répond 
aux  questions  posées  par  Pantagruel,  qui  a  pour  habitude  d'inter- 
roger les  gens  de  physionomie  agréable  qu'il  rencontre (4). Voici 
mis  en  français  ordinaire,  le  résumé  du  dialogue  : 

Doù  viens-tu  ?  demande  Pantagruel.  —  De  Paris.  —  Que  font  les  étudiants 
parisiens  ?  —  Nous  traversons  la  Seine  le  matin  et  le  soir,  nous  marchons  à 
travers  les  carrefours,  nous  écumons  le  latin  et  nous  recherchons  les  femmes. 
Nous  fréquentons  les  lupanars  et  les  auberges,  et,  si  notre  bourse  est  vide, 
nous  mettons  en  gage  nos  livres  et  nos  vêtements.  —  Tu  es  quelque  hérétique  ? 

—  Non,  dès  l'aube,  je  fais  mes  prières  à  l'église.  J'observe  le  Décalogue,  mais, 
faute  d'argent,  je  ne  donne  guère  d'aumônes.  —  Il  dédaigne  la  langue  usuelle. 

—  Non,  je  cherche  à  l'enrichir  à  l'aide  de  l'éloquence  latine.  — D'où  es-tu  ? 
— ■  De  Limoges. 

Ici  se  place  la  péripétie  qui  met  fin  à  la  verbocination  latiale. 
Pantagruel,  qui  a  compris  la  dernière  réponse,  se  moque  du  Li- 
mousin qui  veut  contrefaire  le  Parisien  :  il  le  serre  à  la  gorge, 
et  il  menace  d'écorcher  l'écorcheur  de  latin.  Affolé  (5),  l'Ecolier 
limousin  abandonne  son  jargon  pour  supplier  Pantagruel  en 
patois  limousin.  Pantagruel  le  relâche,  mais  la  gorge  du  malheu- 
reux reste  contractée,  et,  au  bout  de  quelques  années,  il  meurt  de 
soif.  Rabelais  tire  la  moralité  de  sa  triste  fin  en  citant  les  opi- 
nions de  Favorinus  et  d'Auguste  qu'Aulu-Gelle  avait  rapportées. 

Si  la  composition  est  simple,  l'art  du  narrateur  apparaît  dans 


(1)  Cf.  Plattard.  L'invenlion  fl  la  composition  dans  l'œuvre  de  Rabelais, 
1909,  p. GO. 

(2)  Tandis  que  Pantagruel  tutoie  l'écolier,  celui-ci  lui  donne  respectueu- 
sement du  Sei(jnor  et  du  Missayre. 

(.3) ...  Je  me  enite  de  le  locnpleler  de  la  redundance  lalinicome. 

(4)  Cf.,  au  début  du  eh.  ix,  la  rencontre  de  Panurge. 

(5)  Rabelais  ne  manque  pas  de  préciser  les  effets  physiologiques  de  la 
peur  de  l'Ecolier. 


308  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

maints  détails  qui  étaient  plus  savoureux  pour  le  lecteur  contem- 
porain que  pour  nous.  C'est  le  réalisme  —  parfois  excessif  au 
goût  moderne  —  avec  lequel  Rabelais  retrace  les  principales 
occupations  des  écoliers  peu  studieux  :  faire  l'amour,  manger  (1) 
tirer  le  diable  par  la  queue.  C'est  le  contraste  entre  le  langage 
ampoulé  et  prétentieux  de  l'écumeur  de  latin  d'une  part,  et  d'au- 
tre part  les  exclamations  triviales  de  Pantagruel  impatienté,  k 
retour  subit  de  l'écolier  au  patois  et  au  style  le  plus  simple,  et  les 
conséquences  malodorantes  de  sa  peur.  Il  y  a  aussi  un  contrastt 
voulu  entre  ce  langage  savant  et  la  vulgarité  des  actions  aux- 
quelles il  est  appliqué  :  quand  les  historiens  de  la  Cour  de  Bour- 
gogne farcissaient  leur  prose  de  mots  latins,  c'était  pour  traiter 
des  sujets  beaucoup  plus  nobles  que  la  fréquentation  des  lupa- 
nars et  des  auberges  où  l'on  mange  des  épaules  de  mouton  per- 
sillées !  Enfin  Rabelais  se  sert  de  cette  rencontre  pour  rappeler 
aux  lecteurs  la  principale  fonction  du  Pantagruel  traditionnel 
qui  est  de  faire  mal  à  la  gorge  et  de  donner  soif. 

Dans  ce  genre  parodique  qui  n'était  accessible  qu'à  un  public 
un  peu  cultivé,  l'invention  de  Rabelais  surpassait  toutes  les 
autres  œuvres  analogues  par  l'abondance  du  vocabulaire  «la- 
tial))(2),par  les  contrastes  comiques,  par  l'action  dramatique,  pai 
le  don  de  la  vie.  Il  ne  faut  pas  s'étonner  que  cet  épisode,  plutôt 
que  la  sotie  des  Copieurs,  la  nouvelle  de  Des  Périers  ou  ÏEpî- 
tre  du  Lymousin,  soit  resté  dans  la  mémoire  des  hommes  de  la 
Renaissance,  et  ait  été  évoqué  par  Jean  Macer  (3),  Bonivard,  Ta- 
bourot,  Ronsard,  G.  Bouchet  et  Pasquier. 


IV 

Examinons  maintenant  le  vocabulaire  dont  se  sert  l'Ecolier 
limousin.  Aucun  rabelaisien,  même  Sainéan,  ne  lui  a  consacré 
une  étude  d'ensemble  ;  du  reste,  cette  étude  ne  peut  aboutir  à 


(1)  Rabelais  énumère  cinq  lupanars  et  quatre  tavernes  de  Paris.  Encore 
un  souvenir  de  ce  séjour  à  Paris  sur  lequel  le  chanoine  Lesellier  a  apporté  de 
bien  curieuses  précisions  (cf.  dans  Humanisme  el  Reiiainsance,  1938,  son  arti- 
cle sur  les  deux  enfants  naturels  de  Rabelais). 

(2)  Seule,  VEpilre  du  Lijmoiisin  contient  plus  de  mots  «  écorchés  ». 

(3)  Dans  sa  Philippique  contre  les  poetastres  françois  de  iiosire  temps,  publiée 
en  1557  (cf.  Revue  des  études  rabelaisiennes,  IV,  p.  75,  et  Bévue  du  XV 1'^  siè- 
cle, XIII,  p.  245).  L'opinion  de  Ronsard  a  été  rapportée  par  d'Aubigné.  Pour 
les  autres  écrivains  nous  avons  donné  plus  haut  les  références.  Ajoutons  enfin 
que  Colgrave  a  reproduit,  en  1611,  un  certain  nombre  des  mots  employés  pai 
l'Ecolier  limousin  (cf.  Revue  des  iludes  rabelaisiennes,  VU,  p.  143). 


l'écolier  limousin  309 

des  résultats  sûrs,  parce  que  nous  connaissons  fort  peu  le  voca- 
bulaire des  grands  Rhétoriqueurs  et  des  écrivains  secondaires  qui 
ont  vécu  depuis  Alain  Chartier  jusqu'à  Rabelais,  et  que  nous  con- 
naissons encore  moins  le  vocabulaire  latin  dont  on  se  servait  dans 
les  écoles  au  temps  de  Maître  Janotus  de  Bragmardo. 

Nous  commencerons  par  les  mots  que  Rabelais  a  empruntés 
au  Champ  fleiiry.  Ils  sont  tous  d'origine  latine  ;  certains  remon- 
tent aux  siècles  antérieurs  :  capter,  dihicule,  benevolence,  crépus- 
cule. 

Dans  la  partie  du  discours  qui  nous  paraît  être  de  l'invention 
de  Rabelais,  presque  tous  les  mots  sont  d'origine  latine.  Par  ex- 
ception, on  rencontre  l'expression  lesche  du  jour,  les  italianismes 
signor  missayre,  et  quelques  mots  d'origine  grecque,  académie, 
agiotale,  architecte,  decalogicque,  ecstase, eleemosy ne ;mdâs  ces  mots, 
d'origine  grecque,  sont  venus,  sauf  agiotale,  par  l'intermédiaire 
du  latin.  Les  mots  d'origine  latine  sont  de  deux  sortes  :  les  uns 
avaient  déjà  été  employés  par  des  écrivains  français  plus  ou  moins 
récents,  les  autres  ont  été  forgés  par  Rabelais.  Nous  classerons 
dans  la  première  catégorie  les  mots  suivants,  en  commençant 
par  les  plus  anciens  :  pecune  (xii^ siècle),  absierger,  inclit,  noctur- 
ne, redundance,  espalule  (xiv^  siècle),  pénurie,  révérer,  supernel, 
vénérer  (xv^  siècle),  dilucule,  vernacule  (xvi^  siècle),pr^s^o/er(Mo- 
linet,  d'après  Dupire),  astripotent  (Simon  Gréban),  ave,  atave, 
célèbre,  ecstase,  inculquer,  origine,  venerique  (Lemaire  de  Belges). 
Nous  ne  pouvons  affirmer  avec  certitude  que  tel  ou  tel  mot  a  été 
inventé  par  Rabelais  ;  mais  il  est  très  probable  que  les  mots  sui- 
vants ont  été  forgés  par  lui  :  amicabilissime,  cauponizer,  corpore, 
dimitter,  disceder,  egene,  elucr,  entier,  facullatule,  ftagitiose, 
gnaver,  hoslialement,  illucescer,  inquinamenl,  inviser,  irrorer, 
laie,  lalinicome,  latrialement,  libentissiment,  locule,  locupleter, 
marsupie,  meretricule,  minutule,  missicque,  nebulon,  omnijuge, 
oppignerer,  opère,  penilissime,  perforaminé,  petrosil,  precule,  pri- 
maeve,  proxime,  pudende,  qneriter,  recesse,  redamer,  requiescer, 
sacrificule,  server,  slipc,  submirmillcr,  supergurgiter,  unguicule, 
urbe,  vêle,  verelre,  veriforme,  vervecin. 

La  formation  des  mots  employés  par  l'Ecolier  limousin  ne  pré- 
sente guère  de  caractères  notables.  Les  uns  ont  été  tirés  du 
latin  classique,  d'autres  ont  été  empruntés  au  vocabulaire  de 
Plante  et  de  Térence,  à  celui  de  l'époque  impériale,  voire  même 
au  latin  des  écrivains  chrétiens  (1)  ou  au  latin  contemporain  de 

(1)  Par  exemple,  aslripolens,  eleemosyna,  facullaiula,  precula. 


310  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Rabelais.  La  plupart  d'entre  eux  sont  calqués  sur  un  mot  latin  ; 
certains  ont  été  formés  en  ajoutant  un  suffixe  au  mot  latin  :  de- 
calogicque,  missicque,  ou  un  préfixe  :  submirmiller  (1),  supergur- 
giter.  Perforaminé  a  été  formé  sur  perforare  ;  hosîiaîement  a  été 
imaginé  d'après  l'adverbe  ostiatim,  libentissiment  d'après  liben- 
tissime,  omnijuge  d'après  omnipolens,  etc..  Deux  adjectifs  ont 
été  composés  d'une  façon  fantaisiste  :  veriforme  (2)  et  latinico- 
me  (3).  Parmi  les  adjectifs  et  adverbes,  on  peut  noter  les  plai- 
sants superlatifs  amicabilissime  et  libentissiment.  J'ai  compté 
39  verbes,  tous  de  la  première  conjugaison,  bien  que  dix  d'entre 
eux  soient  calqués  sur  des  verbes  de  la  3^  et  de  la  2^  conjugaison 
latine  ;  Rabelais  a  tiré  de  l'infinitif  latin  eniti  la  forme    entier  ! 

Un  assez  grand  nombre  de  substantifs  se  terminent  en  ule  : 
crépuscule,  cuticule,  diecule,  dilucule,  facultatule,  locule,  mere- 
tricule,  precule,  sacrificule,  spatule,  unguicule,  vernacule  ;  ajou- 
tez-y l'adjectif  minulule.  Cette  multiplicité  des  mots  en  ule  n'est 
pas  due  au  hasard  :  les  rhétoriqueurs  affectionnaient  les  rimes  en 
acule,  icule,  uculc;  ainsi,  en  1501,  dans  les  Complaintes  du  roi  de  la 
Basoche,  André  de  La  Vigne  accumulait  treize  mots  de  cette 
espèce  en  huit  vers  ! 

Certains  de  ces  néologismes  faisaient  double  emploi  avec  des 
mots  français  tirés  du  même  mot  latin,  par  exemple  anime,  cor- 
pore,  eleemosyne,  opère,  petrosil,  proxime,  verisimite  ;  et  il  semble 
que  l'Ecolier  limousin  ait  été  seul  à  en  faire  usage.  D'autres  ont 
été  utilisés  pendant  le  xvi^  siècle  :  aime,  apte  nate,  architecte,  ave, 
atave,  benevolence,  cuticule,  despumer,  prescrit,  rarité,  supereroger, 
etc..  Plusieurs  subsistent  encore  maintenant  {déambuler,  ho- 
raire, inculquer,  lupanar,  pécune,  redondance,  etc.),  et  il  serait 
regrettable  que  la  langue  française  n'eût  pas  conservé  :  académie, 
capter,  célèbre,  crépuscule,  génie,  indigène,  nocturne,  origine,  pa- 
triotique, pénurie,  région,  révérer,  vénérer. 


Comme  leurs  devanciers  du  xviii^  siècle  et  de  l'époque  roman- 
tique, mais  avec  une  méthode  plus  rigoureuse,  les  savants  mo- 
dernes ont  cherché  parmi  les  contemporains  de  Rabelais  les  mo- 
dèles de  ses  personnages.  Ils  se  sont  demandé  qui  étaient  en  réa- 

(1)  D'après  le  latin  médiéval,  murmurillarc  ? 

(2)  Vraisemblable. 

(3)  Proprement  :  qui  a  une  chevelure  latine.  Forcellini  a  relevé  dans 
les  œuvres  des  poètes  latins  quatorze  mots  composés  en  -cornus. 


l'écolier  limousin  311 

lité  Picrochole,  Panurge,  frère  Jean,  Raminagrobis,  Her  Trippa, 
Hippothadée,  Rondibilis,  et  ils  ont  proposé  des  solutions  plus  ou 
moins  fondées  ;  mais  personne,  jusqu'à  hier,  ne  s'était  posé  la 
même  question  pour  le  personnage  épisodique  de  l'Ecolier  limou- 
sin. M.  L.  Herrmann,  qui  a  fait  sur  la  littérature  latine  bien  des 
hypothèses  ingénieuses,  est  le  premier,  à  ma  connaissance,  qui 
ait  énoncé  le  problème  et  qui  ait  fourni  une  solution.  Dans  un 
article  des  Mélanges  Lefranc  (  1  ) ,  il  définit  ainsi  les  traits  caractéris- 
tiques de  l'Ecolier  limousin  :  il  est  né  à  Limoges,  il  a  étudié  à  Pa- 
ris, et  il  prétend  pindariser.  A  ces  trois  traits  M.  Herrmann  re- 
connaît le  savant  Dorât,  qui  est  né  à  Limoges,  a  étudié  à  Paris 
vers  1525-1530  et  a  fait  des  odes  pindariques. 

Par  sa  simplicité  et  sa  précision,  cette  argumentation  peut  sem- 
bler probante  ;  mais,  à  mon  avis,  l'histoire  littéraire  contredit 
absolument  l'opinion  de  M.  Herrmann  ;  et  il  me  paraît  nécessaire 
de  la  réfuter  avant  qu'elle  ne  soit  adoptée  par  les  auteurs  d'ou- 
vrages de  vulgarisation.  Nous  aurons  ainsi  l'occasion  d'exami- 
ner le  sens  qu'avait  le  verbe  pindariser  et  l'idée  qu'on  se  faisait 
de  Pindare  à  l'époque  de  François  I^^. 

1"  Pour  deux  raisons,  il  est  invraisemblable  que  Dorât  ait  fait 
des  odes  pindariques  à  l'époque  où  Rabelais  séjournait  à  Paris, 
c'est-à-dire  vers  1530.  D'abord,  la  première  qu'il  ait  fait  connaî- 
tre a  paru  à  la  fin  des  Odes  de  Ronsard,  en  1550,  et  l'on  ne  possède 
aucun  témoignage  sur  celles  qu'il  aurait  composées  plus  tôt.  Qui 
croira  qu'après  avoir  laissé  connaître  à  Ralaelais  ses  premières 
Odes  pindariques,  il  ait  tenu  secrètes,  pendant  les  vingt  années 
qui  ont  suivi,  des  œuvres  qui,  par  l'originalité  de  leur  forme,  lui 
eussent  valu  en  France  une  flatteuse  célébrité  ?  Quoi,  entre 
1530  et  1550,  seul  Rabelais  aurait  pu  en  prendre  connaissance  ? 
Je  ne  puis  l'admettre. —  En  second  lieu,  aucun  Français,  en  1530, 
ne  songeait  à  faire  des  odes  pindariques.  Nous  ignorons  s'il  y  avait 
alors  en  France  un  érudit  qui  eût  lu  les  œuvres  de  Pindare  (2). 
Elles  n'étaient  pas  traduites  en  notre  langue.  H  ne  fut  imprimé 
en  France,  pour  la  première  fois,  qu'en  1558  ;  pour  le  lire  il  fallait 
acheter  deséditionsitaliennesoubâloises.Les  Italiens  eux-mêmes, 
quoique  leur  humanisme  eût  une  grande  avance  sur  le  nô- 
tre, n'avaient  pas  encore  publié  d'odes  pindariques  modernes, 

(1  )  Pp.  194-196,  Oui  élail  Vcxcholier  limosin  de  Rabelais  ? 

(2)  Ni  E.  E<rgrer  ni  L.  Delaruelle  ne  mentionnent  Pindare  dans  leurs  tra- 
vaux sur  l'hellénisme  français  à  cette  époque  (cf.  Revue  du  XV I"^  siècle, 
1922).  Pindare  ne  lii::ure  pas  dans  le  copieux  index  de  la  Bibliographie  de 
Josse  Bade,  de  Ph.  Henouard. 


312  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

excepté  le  Trissin  :  il  avait  inséré  dans  sa  Sofonisba  (1524)  et  dans 
ses  Rimes  (1529)  quelques  morceaux  lyriques  où,  à  l'imita- 
tion de  l'ode  pindarique,  les  strophes  3<^  et  6*^  n'étaient  pas  sem- 
blables aux  autres.  C'est  en  1532  que  Luigi  Alamanni  publiera 
à  Lyon  ses  huit  Inni  divisés  en  ballata,  conlra-ballaia  et  slanza  (1  )  ; 
les  deux  canzones  de  Minturno  en  forme  de  triades  paraîtront 
en  1535,  et  c'est  seulement  en  1550  que  seront  imprimées  à  Rome 
les  24  odes  pindariques,  en  latin,  de  Benedetto  Lampridio,  avec 
qui  Dorât  fut  en  rapports  et  que  les  Italiens  considérèrent  com- 
me le  rénovateur  du  genre  (2).  Aussi  est-ce  commettre  un  ana- 
chronisme que  de  faire  remonter  à  1530  le  composition  d'odes 
pindariques  par  des  Français. 

2"  Que  l'Ecolier  et  Dorât  soient  tous  deux  originaires  de  Li- 
moges, c'est  simplement  une  coïncidence  :  rien  de  plus.  Non  que 
Rabelais  ait  choisi  la  province  du  Limousin  au  hasard  et  que 
l'étudiant  pût  être  aussi  bien  un  Tourangeau  ou  un  Auvergnat. 
Si  le  latiniseur  qui  excite  la  juste  colère  de  Pantagruel  est  un  Li- 
mousin, c'est  que  les  habitants  de  cette  province  étaient  déjà, 
un  siècle  et  demi  avant  M.  de  Pourceaugnac,  un  sujet  de  plai- 
santeries :  la  3^  des  Repues  franches  attribuées  à  Villon  nous  pré- 
sente un  seigneur  limousin  qui  n'a  pas  un  sou  vaillant  et  qui  es- 
croque son  hôtelier  parisien.  Et,  entre  1537  et  1542,  Marot  a 
composé,  en  imitant  Martial,  une  épigramme  contre  un  sot  Li- 
mousin (3). 

30  II  est  vrai  que,  dans  la  bouche  de  Ronsard  (4),  p/ndamér 
veut  dire  composer  des  odes  pindariques  ;  mais  avant  l'apparition 
de  celles  de  Dorât  et  de  Ronsard,  le  mot  n'avait  pas  encore  ce 
sens-là, et  il  est  entré  dans  la  langue  française  à  une  époque  où 
les  français  ignoraient  tout  des  triades  pindariques  (5).  Les  plus 
anciens  exemples  remontent  en  effet  au  début  du  xvi^  siècle,  ou 
même  à  la  fin  du  xv^  ;  et,  à  ce  moment,  le  peu  que  nos  lettrés  sa- 
vaient de  Pindare  provenait  de  la  fameuse  ode  d'Horace  :  Pin- 
darum  quisquis  studei  aemulari.  C'était  donc  à  leurs  yeux  un  poète 
très  élevé,  au  style  hardi  et  sublime.  Aussi  pindariser  a-t-il  le 


(1)  Cf.  H.  Hauvette,  L.  Alamanni,  1903,  p.  22G  sq. 

(2)  Cf.  P.  de  Nolhac,  Ronsard  el  r Humanisme,  1921,  p.  45-48. 

(3)  Dans  le  texte  de  Martial,  on  ne  spécifie  pas  l'origine  du  sot. 

(4)  «  Le  premier  de  France,  j'ai  pindarizé  »  (éd.  Laumonier,  Textes  fran- 
çais modernes,  F,  p.  Ï70). 

(6)  Cf.  le  supplément  du  dictionnaire  Godefroy  et  l'article  de  Delboulle 
{R.  H.  L.,  1897,  p.  283).  Selon  Delboulle,  l'adjectif  pi/idorigue  apparaît  pour 
la  première  fois  en  1541  :  odes  pindariques. 


l'écolier  limousin  313 

sens  de  s'adonner  à  la  haute  poésie  dans  ces  vers  de  Jean  Bouchet  : 

Aucuns  veulent  pindariser 
Chants  à  la  mode  italique  (1). 

Et  plaisans  vers  si  bien  pindariser  (2)  ; 

de  Lemaire  de  Belges  : 

[Les  poètes]  leurs  concevoirs  hautement  pindaiisent 
En  figurant  mainte  couleur  notable  (3)  ; 

et  d'Octovien  de  Saint-Gelais  : 

Plus  ne  me  vault  d'Orpheus  la  science 

Oui  doulcement  souloit  cythariser  ; 

■î'ay  d'autres  fois  voulu  pindariser, 

Plus  n'en  ay  l'art,  mon  plectre  est  trop  debille  (4)... 

Citons  encore  un  5^  texte  dont  l'origine  mérite  d'être  signa- 
lée. Dans  la  2^  édition  du  dictionnaire  français-latin  (1549),  Ro- 
bert Estienne  a  fait  figurer  le  mot  pindarizer  avec  cette  traduc- 
tion :  iinnule  disserere,  hoc  est  loqui  cum  fastii,  voceque  plausum 
capianti  et  vibranti  (B)  ;  il  ajoute  :  pindarizer  en  opinant,  iinnule 
censere  et  disserere  in  rébus  judicandis.  Or,  les  expressionsmarquées 
d'un  B  ont  été  prises  par  R.  Estienne  dans  les  livres  de  Budé  qui 
lui  ont  été  communiqués  après  la  mort  du  grand  helléniste,  sur- 
venue en  1540.  On  voit  que  Budé  étendait  le  sens  de  pindarizer 
à  la  prose,  à  l'éloquence  ;  le  mot  devient  synonyme  de  parler  avec 
éclat,  et  il  prend  ou  il  va  prendre  le  sens  péjoratif  de  s'exprimer 
avec  affectation,  qu'on  trouve  fréquemment  dans  les  œuvres 
de  Henri  Estienne  (5). 

Reprenons  maintenant  le  chapitre  de  l'Ecolier  limousin.  A 
l'aide  des  textes  que  nous  venons  de  citer,  nous  pourrons  main- 


(1)  Les  regnars  Iraversans,  1500. 

(2)  Epîtres  familière.^,  1545. 

(3)  Le  Temple  de  Vénus,  composé  probablement  en  1511. 

(4)  Le  séjour  d'honneur,  1519,  î°  7,  Selon  H.  Guy  {R.H.  L.,  1908),  ce  poème 
a  été  composé  en  1490-1495. 

(5)  Cf.  ses  Dialogues  du  langage  franç.ois  ilalianisc,  1885,  II,  p.  154  :  :  «  Je 
lie  didi  paspindarizer,commeon  pindarize  en  une  cour  de  Parlement,  mais  en 
contrefaisant  les  traits  dithyrambiques  de  Pindare  ».  Aux  pages  13  et  70  du 
t.  I  et  125  du  t.  II,  il  désigne  par  le  mot  pindarizer  lo  langage  affecté  des  cour- 
tisans, par  exemple  :  «  je  désirerois  infiniment  avoir  un  petit  coin  au  cabinet 
de  vos  bonnes  grâces  ».  Dans  l'Avis  aux  lecteurs  de  V Apologie  pour  Hérodote 
(1566),  il  vise  les  amateurs  de  néologismes  et  d'expressions  prétentieuses.  Voir 
aussi  le  De  lalinilale  falso  suspecta,  1576,  p.  86,  et  les  Hijpomneses,  1582, 
p.  2  (la  prononciation  affectée  et  ampoulée).  —  Au  début  du  Moyen  de  par- 
venir, on  lit  :  u  La  soupe  se  mange.  Je  pindarise  ;  je  voulois  dire  :  on  mange 
la  soupe  ».  , 


314  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

tenant  expliquer  l'emploi  qui  y  est  fait  du  verbe  pindariser.  Que 
dit  le  serviteur  de  Pantagruel  : 

Sans  doubte  ce  gallant  veult  contrefaire  la  langue  des  Parisians(l)  ;  mais 
Une  faict  que  escorcher  le  latin  et  cuide  ainsi  pindariser,  et  luy  semble  bien 
qu'il  est  quelque  grand  orateur  en  françoys  parce  qu'il  dédaigne  l'usance 
commun  de  parler. 

Ici  le  mot  pindariser  n'a  ni  le  sens  de  composer  des  triades, 
comme  le  croit  Herrmann,  ni  celui  d'imiter  le  style  lyrique  de 
Pindare,  comme  Sainéan  l'affirme  dans  l'édition  Lefranc.  Le  ser- 
viteur de  Pantagruel  pense  que  l'écolier  veut  employer  le  vocabu- 
laire rare  et  pompeux  des  écrivains  et  des  orateurs  de  sontemps 
qui  «  pindarisent  ». 

VI 

S'il  existe  à  la  base  de  cet  épisode  bouffon  une  pensée  sérieuse, 
on  peut,  semble-t-il,  la  définir  ainsi  : 

N'hésitons  pas  à  emprunter  des  mots  au  latin  et  au  grec,  quand  la  langue 
française  ne  nous  fournit  aucun  terme  pour  l'idée  ou  l'objet  que  nous  voulons 
faire  connaître.  Empruntons  aussi  des  mots  au  latin  pour  rehausser  le  style 
des  morceaux  de  ton  élevé.  Mais  n'écorchons  pas  le  latin  immodérément  et  à 
tort  et  à  travers,  comme  le  font  sérieusement  divers  écrivains.  C'est  à  tort  que 
l'on  croit  qu'on  enrichit  ainsi  la  langue  française  et  qu'il  est  de  bon  ton 
d'écrire  dans  une  langue  inaccessible  au  vulgaire. 

Il  convient  de  remarquer  que  Rabelais  s'est  abstenu  de  mettre 
dans  la  bouche  de  cet  étudiant  les  latinismes  de  la  langue  juri- 
dique et  ceux  de  la  philosophie  scolastique  ;  ceux-ci  ne  seront  ridi- 
culisés que  deux  ans  plus  tard,  au  début  du  discours  de  Janotus  de 
Bragmardos   (2). 

Quant  à  l'Ecolier  limousin,  ni  lui  ni  Panurge  ne  sont,  à  mon 
avis,  des  portraits  individuels,  et  je  serais  étonné  que  ceux  qui 
se  demandent  «  qui  a  été  l'Ecolier  limousin  ?  »,  «qui  a  été  Panur- 
ge ?  »  aboutissent  à  un  résultat  positif. 


(1)  Le  galant  se  figure  que  les  Parisiens  parlent  tous  ce  langage  pédant  et 
pompeux. 

(2)  Quelques  latinismes  figurent  dans  la  sentence  inintelligible  qui  remplit 
le  chapitre  xiii  de  Pantagruel  :  les  maies  vexations  des  lucifurges  nyciicoraces 
qui  sont  inquilines  du  climat  diaromes  d'ung  crucifix  ;  mais  cette  phrase,  qui 
est  unique  en  son  genre  dans  les  chapitres  xi-xiii,  ne  constitue  pas  une  satire 
de  l'éloquence  judiciaire  ;  son  seul  but  est  d'enrichir  le  galimatias  du  discours. 


France  -  Allemagne  -  Italie 

(1859-1903) 

par  H.  CONTAMINE, 

Professeur  à  V  Université  de  Caen. 


III 
La  croisée  des  chemins. 

Au  centre  des  dernières  années  du   Second  Empire,  il   y  a 
d'abord  l'Empereur,  tantôt  épuisé  comme  en  juillet  1866  et  en 
août  1870,  ces  mois  décisifs,  tantôt  se  rapprochant  de  l'état 
moyen  d'un  homme  de  soixante  ans,  et  puis  il  y  a  Emile  OUivier, 
dont  la  destinée  a  les  aspects  de  la  tragédie  antique.  Marseillais 
comme  Thiers,  mais  d'un  quart  de  siècle  plus  jeune  et  fils  d'un 
grand  commerçant,  prénommé  Démosthène,  et  non  d'un  déclassé, 
ses  débuts  sont  foudroyants  :  à  vingt-trois  ans,  en  1848,  il  est 
préfet  des  Bouches-du-Rhône,  puis  de  la  Haute-Marne  après  la 
période  héroïque  de  la  République.  Révoqué  l'année  suivante,  son 
père  exilé  au  2  décembre,  le  voici  avocat,  puis,  en  1857,  un  des 
Cinq,  député  républicain  de  Paris  comme  Jules  Favre  et  Ernest 
Picard,  qui  ne  deviendront  hommes  de  gouvernement  qu'après 
1870,  comme  Darimon,  qui,  s'étant  rallié  plus  vite  que  lui,  se 
brouilla  avec  son  ancien  ami  et  parut,  en  culottes  courtes,  aux 
lundis  de  l'Impératrice.  Car  de  vrais  irréconciliables,  l'Histoire 
n'en  donne  guère  d'exemple.  Il  y  a  seulement,  le  plus  souvent, 
ceux  qui  ont  eu  le  temps  d'achever  leur  évolution,  et  ceux  à  qui 
les  circonstances  ou    une  mort  prématurée  ont  laissé  leur  répu- 
tation d'intransigeance.  Ollivier  n'est  pas  de  ceux-là,  car  Morny, 
ce  malhonnête  homme,  sut  admirablement  guider  le  ralliement 
de  ce  parfait  honnête  homme,  dont  la  sincérité  n'est  point  dou- 
teuse. Après  1860,  le  républicain  qu'il  croit  rester  découvre  dans 
Napoléon  III  des  tendances  qui  sont  les  siennes.  Il  ne  renie  pas 
son  passé  en  acceptant  de  devenir,  en  1864,  le  rapporteur  de  la  loi 


316  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sur  les  Coalitions.  Il  s'agit,  en  effet,  d'accorder  le  droit  de  grève 
aux  ouvriers,  et  cette  réforme  sociale,  aujourd'hui  si  controversée, 
lui  semble  destinée  à  améliorer  la  condition  des  salariés  sans  en- 
gendrer un  état  de  tension  préjudiciable  à  la  prospérité  économique, 
et  par  là  même  contraire  aux  intérêts  des  travailleurs. 

Le  premier  pas  fait,  Ollivier  est  aux  portes  du  pouvoir.  C'est 
que  le  régime  cherche  un  homme.  Or  Morny  est  mort  en  1865,  et 
Persigny  achève  de  se  rendre  impossible  en  envoyant  à  son  maître 
une  note  montrant  les  inconvénients  qui  résultent  de  la  présence 
de  l'Impératrice  aux  conseils  :  l'Empereur  étant  alité,  c'est  sa 
femme  qui  ouvre  l'enveloppe  et  lit  la  première  le  mémoire  de  l'an- 
cien ministre.  Elle  en  tiendra  compte,  mais  ne  pardonnera  pas  à 
son  auteur.  Quant  à  Rouher,  il  est  à  demi  lâché  par  le  souverain, 
et  même  par  Eugénie  qui  lui  reproche  ses  conseils  d'abstention  de 
juillet  1866  et  dit  de  lui,  toujours  à  Metternich,  —  et  il  est  bien 
maladroit  de  démolir  devant  un  ambassadeur  étranger  un  mi- 
nistre en  exercice  :«  Il  est  la  cause  de  notre  déchéance  morale,  et 
si  on  le  laisse  faire,  il  ?ious  fera  détrôner.  »  Il  y  aurait  bien  Thiers, 
qui  est  prêt  à  se  rendre  aux  Tuileries  si  on  fait  appel  à  lui.  Ce 
serait  la  revanche  éclatante  des  quelques  jours  d'emprisonnement 
à  Mazas,  au  lendemain  du  2  décembre  1851,  et  au  delà,  de  la 
grande  déception  que  l'homme  d'Etat  a  éprouvée  en  décembre 
1848  quand  le  Prince-Président  ne  l'a  pas  chargé  de  constituer 
son  premier  ministère.  Mais  Napoléon  III,  qui  consentirait  peut- 
être  à  s'incliner  devant  l'ancien  orléaniste,  à  faire  amende  hono- 
rable devant  le  parlementaire, n'aime  pas  l'homme,  sa  faconde,  sa 
manie  de  vouloir  tout  régenter,  tout  connaître.  Ollivier,  attaché, 
lui  aussi,  à  ce  parlementarisme  que  l'Empire  avait  eu  pour  but 
de  détruire  à  jamais,  plaît,  au  contraire,  au  souverain  par  son 
sérieux,  par  sa  largeur  d'idées,  par  l'absence  de  tout  esprit  de 
rancune,  par  une  bonne  foi  qui  confine  à  la  naïveté. 

Il  y  a  entre  le  caractère  des  deux  hommes,  —  mais  non  entre 
leur  vie  privée,  car  Ollivier  n'est  point  un  séducteur,  —  des  affi- 
nités certaines,  jusqu'à  une  même  apparence  d'énergie,  apparence 
qui  a  disparu  chez  Napoléon  III  frappé  par  la  maladie,  mais  qui 
est  intacte  chez  le  futur  ministre  dont  Richard  de  Metternich  dira 
un  jour  : 

M.  Emile  Ollivier  tient  bon,  ses  collègues  continuent  à  s'appuyer  sur  ce 
caractère  énergique,  viril,  ouvert  et  tenace...  On  se  sent  tout  d'abord  entraîné 
par  la  franchise  de  ses  allures  et  par  la  netteté  de  ses  appréciations.  Comme  à 
la  Chambre,  il  accueille  dans  un  salon  avec  bonhomie  les  questions  les  plus 
délicates  et  y  répond  carrément...  Les  intrigues  n'ont  guère  de  prise  sur  lui... 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  317 

Son  caractère  énergique  qui  se  pliera  même  aux  opportunités  de  la  poigne, 
me  fait  espérer  qu'il  surmontera  les  immenses  difficultés  de  l'avenir. 


Et  Rouher,  qui  avait  dit  un  jour  :  «  C'est  un  trop  petit  monsieur 
pour  que  l'on  s'en  inquiète  »,  ne  pense  pas  autrement  que  l'am- 
bassadeur  d'Autriche-Hongrie. 

Tel  apparaît  aux  contemporains  sans  préventions  le  malheu- 
reux ministre  de  1870,  en  qui  l'Histoire  a  l'habitude  de  ne  voir 
que  le  jouet  d'événements  qui  le  dépassent.  L'Histoire  se  trompe- 
rait-elle ?  On  en  a  parfois  l'impression  quand  on  lit  L'Empire 
libéral,  les  seize  volumes,  prodigieusement  intéressants,  révélant 
une  clarté  et  une  logique  qui  sont  des  qualités  d'homme  d'Etat, 
qu'Ollivier  a  préparés  puis  publiés  au  cours  de  sa  studieuse  re- 
traite, de  1870  à  1913,  date  de  sa  mort.  Car  le  drame  de  la  vie  de 
cet  homme,  c'est  que,  tombé  du  pouvoir  à  la  nouvelle  de  nos 
échecs  de  Froeschviller  et  de  Forbach,  il  n'a  jamais  cessé,  de  sa 
quarante-cinquième  à  sa  quatre-vingt-huitième  année,  de  tenter 
de  se  justifier.  Au  temps  de  ses  succès,  il  avait  été  élu  membre  de 
l'Académie  française,  qui  était  alors  une  citadelle  du  libéralisme 
parlementaire.  Quand  il  voulut,  après  nos  désastres,  s'y  faire 
recevoir,  ses  confrères  refusèrent  d'entendre  le  discours  qu'il 
avait  préparé,  car,  dans  l'éloge  de  Lamartine  à  qui  il  avait  succédé, 
il  introduisait  sa  propre  apologie.  Chacun  coucha  sur  ses  positions, 
et,  de  guerre  lasse,  Ollivier  prit  séance  sans  avoir  été  reçu.  II 
aurait  pourtant  aimé  parler  de  son  prédécesseur,  qui  lui  avait 
dit,  en  1867  :  «  Vous  voilà  sacré  grand  homme.  » 

Si  la  prescience  que  l'on  attribue  aux  poètes  s'est  trouvée  en 
défaut,  c'est  parce  qu'Emile  Ollivier  a  commis,  un  jour,  une  erreur 
qu'il  a  confessée  et  qui  est  peut-être  à  l'origine  de  ses  déboires  et 
de  nos  malheurs.  Le  10  janvier  1887,  Napoléon  III  le  fait  venir 
secrètement  aux  Tuileries,  lui  déclare  qu'après  les  événements  de 
l'année  précédente,  en  présence  des  remous  de  l'opinion,  il  est 
résolu  à  faire  de  nouvelles  concessions.  Des  réformes  libérales 
s'imposent,  en  effet,  après  Sadova  et  le  Mexique.  Pour  en  prouver 
la  sincérité.  l'Empereur  offre  à  son  interlocuteur  le  portefeuille 
de  l'Instruction  publique.  Ollivier  refuse,  et  en  approuvant  les 
mesures  qui  seront  annoncées  par  la  lettre  impériale  du  19  jan- 
vier, il  déclare  qu'il  les  souticii.ira  plus  efficacement  comme 
député  que  comme  ministre,  et  les  deux  fonctions  sont  alors 
incompatibles.  C'est  donc  Rouher,  et  même  pas  Walewski  qui 
aurait  volontiers  pris  sa  place  après  avoir  été  auprès  de  l'Empe- 


318  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

reur  rintermédiaire  d'OIlivier,  c'est  donc  Rouher  qui  va  présider 
à  la  nouvelle  période  qui  s'ouvre  pour  le  régime. 

Tout  est  dès  lors  faussé,  et  l'ancien  républicain  qui  préfère  rester 
dans  la  coulisse  pour  n'être  pas  accusé  d'ambition  personnelle  le 
reconnaîtra  dans  la  suite.  Son  devoir  était  non  seulement  d'accep- 
ter de  partager  les  responsabilités  du  pouvoir,  mais  de  les  réclamer 
entières,  de  demander  le  départ  de  Rouher,  les  fonctions  de  pré- 
sident du  Conseil,  tout  ce  qu'il  obtiendra  trois  ans  plus  tard,  trois 
ans  trop  tard  !  Qu'il  ait  refusé  de  succéder  à  Duruy  à  l'Instruc- 
tion publique,  c'est  tout  à  son  éloge  :  Duruy  était  un  de  ceux  qui 
avait  le  mieux  compris  dans  quelle  ligne  devait  marcher  l'Em- 
pire, hors  des  voies  de  l'ancienne  monarchie.  Si  la  France  avait 
eu  à  sa  tête,  en  cet  instant  critique,  trois  hommes  faits  pour  s'en- 
tendre, Napoléon  III,  Emile  Ollivier,  Victor  Duruy,  tout  aurait 
pu  être  sauvé.  Car  la  grande  faiblesse  de  l'Empire  finissant, 
—  et  c'est  la  grande  leçon  de  son  histoire,  —  ce  n'est  pas  d'avoir 
pris  telle  ou  telle  décision,  mais  bien  d'avoir  voulu  concilier  des 
contraires,  d'avoir  mêlé  diverses  politiques  qui  avaient  chacune 
leur  valeur  propre,  mais  dont  le  mélange  ne  pouvait  que  conduire 
à  l'incohérence.  Un  pot  pourri  de  cléricalisme,  d'orléanisme  par- 
lementaire, de  démocratie,  de  dictature,  de  pacifisme  et  de  gran- 
deur militaire,  voilà  où  l'on  arriva,  et  Sainte-Beuve,  qui  siégeait 
au  Sénat,  put  écrire  à  Ollivier  : 

Vos  révélations  nous  montrent  à  quel  point  l'Empire  n'a  plus  de  gouverne- 
ment, et  quelle  anarchie  politique  règne  entre  ses  agents  les  plus  élevés  et  les 
plus  immédiats.  Jamais  en  aucun  temps  en  France,  il  n'y  a  eu  pareille  anar- 
chie dans  les  hautes  régions  du  pouvoir.  Si  l'on  remonte  jusqu'à  Louis  XV, 
il  y  avait  au  moins  alors  un  premier  ministre  réel,  que  ce  fût  Choiseul  ou  d'Ai- 
guillon. Quelque  chose  peut-être  de  pareil  s'est  vu  sous  Louis  XVI,  anarchie 
entre  les  Maurepas  et  les  Turgot.  Mais,  sous  un  jeune  Empire,  j'avoue  que 
cela  ne  se  conçoit  pas,  et  pourtant  vous  montrez  la  plaie  à  nu. 

Puisque  Ollivier  a  vu  cette  plaie,  qu'ill'a  révélée  à  la  France  et 
à  l'Europe  dès  le  printemps  de  1869  en  publiant  le  livre  auquel 
Sainte-Beuve  fait  allusion,  sa  faute  fut  de  ne  pas  chercher  à  la 
guérir  quand  l'occasion  lui  fut  offerte,  et  celle  de  Napoléon  III 
fut  de  terminer  leur  entretien  par  ces  mots  :  «  Je  n'accepte  d'être 
privé  de  votre  concours  actif  que  d'une  manière  momentanée.  »  Il 
n'est  pas  certain  que  Morny  ait  donné  un  conseil  judicieux  à  son 
demi-frère  en  l'incitant,  en  1860,  à  détendre  les  ressorts  du  pou- 
voir dictatorial.  Mais,  sept  ans  après,  il  fallait  non  seulement 
suivre  les  avis  d'OIlivier,  mais  lui  forcer  la  main.  II  est  vrai  que 
cela  aurait  amené  l'Empereur  à  avoir  une  explication  décisive 


FRANCE.   ALLEMAGNE    ITALIE  319 

avec  sa  femme,  avec  Rouher,  avec  un  certain  nombre  de  survi- 
vants de  l'époque  autoritaire,  et  que  Napoléon  III,  qui  n'avait 
jamais  aimé  faire  de  la  peine  à  ses  interocuteurs,  reculait  de  plus 
en  plus  devant  les  explications  décisives  ! 

Le  plus  remarquable  des  Cinq  de  1857,  —  Jules  Favre  n'a 
jamais  été  qu'un  organe  vocal  admirable,  voix  d'airain  plutôt 
que  voix  de  violoncelle,  et  Picard  qu'un  habile  manœuvrier  d'as- 
semblée, —  ne  devient  donc  pas  chef  du  gouvernement  dix  ans  après 
sa  première  élection  comme  député  républicain.  Il  ne  peut  pas 
tenter  d'établir  les  relations  entre  la  France  et  l'Allemagne  sur  les 
bases  entièrement  nouvelles  dont  il  rêve,  et  ce  sera  l'occasion 
manquée  en  politique  étrangère  se  superposant  à  l'occasion 
manquée  en  politique  intérieure.  Mais,  comme  l'avait  dit  Bis- 
marck à  ses  députés  récalcitrants  en  1866,  les  erreurs  diploma- 
tiques ne  se  réparent  pas  toujours.  L'idée  d'Ollivier,  idée  dont 
Jaurès,  plus  clairvoyant  en  histoire  qu'en  politique  comme  le 
sont  souvent  les  Normaliens  de  son  type,  sera  un  des  seuls  à  mon- 
trer la  grandeur,  c'est  d'accepter  les  conséquences  de  Sadowa, 
d'être  aussi  net  sur  ce  terrain  que  sur  celui  des  réformes  libérales. 

La  question,  il  est  vrai,  n'est  plus  entière  au  début  de  1867, 
caria  médiation  de  Napoléon  III,  tout  amicale  et  désarmée  qu'elle 
ait  été,  a  convaincu  Bismarck  que  l'heure  n'avait  pas  sonné,  en 
juillet  1866,  de  réaliser  l'unité  allemande  sous  la  forme  qu'il  lui 
donnera  quatre  ans  plus  tard.  Comme  il  a  eu  la  prudence  de  ne 
jamais  dire  que  son  but  est  de  faire  une  Allemagne  aussi  grande 
que  le  comporte  le  maintien  des  Habsbourgs  à  Vienne,  le  chef  du 
gouvernement  prussien  n'a  pas  eu  l'air  de  céder  devant  la  menace 
française  en  acceptant  de  respecter  l'indépendance  de  la  Bavière, 
du  Wurtemberg  et  du  grand-duché  de  Bade.  Les  préliminaires 
de  Nikolsbourg,  transformés  en  traité  de  paix  définitif  à  Prague  le 
23  août  1866,  ont  donc  laissé  l'Allemagne  du  Sud  en  dehors  du 
système  prussien  comme  du  sy.stème  autrichien,  et  Rouher,  répon- 
dant au  discours  de  Thiers  qui  se  termine  par  ces  mots  :  «  Il  n'y  a 
plus  une  faute  à  commettre  »,  peut  affirmer  qu'aucune  faute  n'a 
été  commise,  que  le  monde  germanique,  divisé  en  trois  tronçons, 
est  moins  redoutable  qu'au  temps  où  la  Diète  de  Francfort,  solen- 
nelle et  creuse,  présidait  aux  destinées  de  la  défunte  Confédéra- 
tion. Mais  tout  cela  recouvre  une  réalité  autrement  grave.  Bis- 
marck, ce  hobereau  brandebourgeois,  parti  des  idées  qu'ont  ses 
pareils,  lecteurs  de  cette  Gazette  de  la  Croix,  le  journal  le  plus  étroi- 
tement conservateur  et  piétiste  de  l'Europe,  est  devenu,  sans  le 
proclamer  et  peut-être  sans  se  l'avoueF  lui-même,  un  Grand  Aile- 


320  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

mand  à  la  manière  d'Hitler.  Ce  n'est  qu'en  apparence  qu'il  reste 
l'homme  de  la  Prusse,  à  l'image  du  chant  célébrant  les  funèbres 
couleurs  du  drapeau  et  de  la  croix  de  fer,  le  noir  et  le  blanc  : 

Ich  bin  ein  Preusse, 
Kennt  ihr  meine  Farben. 
Die  Fahne  scliwebt 
Mir  weisz  nnd  schwarz  voran. 

Pour  un  peu  il  se  rallierait  au  tricolore  allemand  de  1848,  à 
cette  opulente  bannière  du  Reich  qu'il  a  détestée,  noir-rouge-or. 
Quoiqu'il  ait  dit  au  général  Govone,  représentant  de  son  allié 
Victor-Emmanuel,  et  cela  avant  la  guerre  et  l'intervention  do 
Napoléon  III,  n'avoir  aucun  désir  de  s'étendre  au  sud  du  Mein, 
quoique  beaucoup  de  patriotes  allemands  soient  encore  disposés 
à  le  croire  traître  à  la  Patrie  de  leurs  rêves,  Bismarck  n'est  nulle- 
ment satisfait  du  statu  qiio.  La  confédération  de  l'Allemagne  du 
Nord,  qu'il  vient  de  créer  en  y  englobant  la  Saxe  et  quelques  autres 
petits  Etats,  le  contente  si  peu  qu'il  a  refusé  de  lui  donner  le  titre 
d'Empire.  Aux  trente  millions  de  Germains  déjà  groupés  sous 
son  roi,  il  veut  en  ajouter  dix  autres. 

Ce  n'est  pas  tout.  S'il  a  empêché,  après  de  dramatiques  conver- 
sations au  cours  desquelles  son  adversaire  d'hier  et  de  demain, 
le  Prince  royal,  l'a  soutenu,  s'il  a  empêché  Guillaume  I^^",  que  la 
victoire  avait  mis  en  appétit,  d'annexer  la  Silésie  autrichienne  et 
le  nord  de  la  Bohême  —  les  districts  des  Sudètes  aujourd'hui  si 
célèbres,  —  c'est  quil  aspire  à  rétablir  l'ancienne  amitié  des 
Habsbourgs  et  des  Hohenzollern,  mais  sur  un  pied  d'égalité 
impériale  que  Vienne  n'aurait  jamais  admis  sans  Sadowa.  Divers 
indices  lui  permettent  de  penser  que  l'Italie,  dont  les  aspirations 
méditerranéennes  feront  probablement  une  rivale  de  la  France, 
complétera  le  système,  en  subordonnée.  Le  triangle  Berlin-Rome- 
Vienne  jouera  ainsi  le  rôle  que  joue  en  ce  moment  l'axe  dont  on 
parle  tant.  L'Europe  centrale  et  les  Balkans  seront  maîtrisés, 
grâce  à  François-Joseph  qui  se  trouvera  le  délégué  du  monde  ger- 
manique aux  affaires  tchèques,  hongroises,  roumaines,  yougo- 
slaves et  bulgares.  Ces  rêves  sont  beaucoup  plus  près  de  ceux  que 
nourrira  Adolf  Hitler  qu'on  ne  le  croit  communément.  Et  de 
même  que  le  Fûhrer  du  xx®  siècle  associe  un  certain  socialisme  au 
nationalisme  le  plus  intransigeant,  l'ancien  féodal  fonde  en  1867 
sa  nouvelle  Allemagne  sur  l'union  de  forces  qui  semblaient  desti- 
nées à  se  combattre.  Un  historien  allemand,  dont  l'exil  a  fait  un 
professeur  à  l'Université  de  Londres,  M.  Veit  Valentin,  a  écrit 


FRANCE.   ALLEMAGNE.    ITALIE  321 

très  justement,  en  1931  :  «  Ce  qu'il  y  a  de  vraiment  créateur  dans 
Bismarck  dérive  de  1848  :  c'est  d'avoir  associé  pour  un  certain 
temps  la  contre-révolution  et  la  révolution.  » 

Cet  avenir  que  le  ministre  de  Guillaume  l^^  réserve  à  son  pays, 
les  contemporains  l'aperçoivent  d'autant  plus  mal  qu'entre  1866 
et  1870,  il  vit  la  moitié  du  temps  à  la  campagne  et  assez  solitaire. 
Avec  une  taille  de  cuirassier  blanc,  cet  homme  qui  atteindra  l'âge 
de  quatre-vingt-trois  ans  et  qui  passe  pour  le  symbole  de  la  ru- 
desse, est  malade  au  lendemain  de  son  premier  triomphe.  Sa  ner- 
vosité s'exaspère,  les  idées  noires  apparaissent,  et  seule  la  mor- 
phine calme  ses  douleurs  lancinantes.  En  octobre  1866,  installé 
dans  l'île  de  Rûgen,  près  des  côtes  de  la  Baltique,  il  refuse  tout, 
cigares,  vins  légers  de  Moselle,  vins  du  Rhin,  bordeaux,  porto, 
Champagne,  et  sa  femme  s'alarme  de  l'indifférence  de  ce  prodi- 
gieux buveur.  Puis  il  reprend  lentement  goût  à  la  table,  et  l'année 
suivante,  une  dotation  de  quelque  1.. 500.000  francs  lui  permet 
d'acheter  un  domaine  en  Poméranie.  Dès  lors,  Bismarck  fuit 
Berlin,  déjà  grande  ville  de  600.000  habitants,  ses  ministres  et  ses 
raides  fonctionnaires  prussiens.  Il  devient  le  solitaire  de  Varzin, 
comme  son  lointain  successeur  à  la  chancellerie  sera  le  solitaire  du 
Berghof.  Il  se  retrempe  au  contact  de  la  nature  germanique,  sous 
sa  forme  la  plus  monotone  :  les  plaines  infinies  du  Nord,  coupées 
de  hêtres,  de  sapins  ou  de  bouleaux,  les  champs  de  betteraves  sous 
un  ciel  bas.  Il  gère  lui-même  ses  terres,  comme  il  le  faisait  avant 
que  la  crise  de  1848  l'eût  jeté,  à  trente-trois  ans,  dans  la  mêlée 
politique.  Il  chevauche  à  travers  les  futaies,  à  fond  de  train.  Il 
tombe,  et  ses  chutes  sont  parfois  rudes.  Cette  vie  rurale  calme  ses 
nerfs  et  a  l'avantage  de  lui  permettre  d'attendre  que  la  réorgani- 
sation militaire  de  la  jeune  confédération  soit  achevée,  et  qu'il 
lui  soit  possible  de  défier  la  France. 

Une  fois  déjà,  la  maladie  lui  a  permis  de  rompre  une  négociation 
gênante  qu'il  avait  dû  engager  avec  Paris.  Pour  comprendre  cette 
affaire,  qui  fut  capitale  dans  l'histoire  des  relations  franco-alle- 
mandes, il  faut  se  rappeler  que  la  Prusse  ne  s'était  pas  contentée, 
après  Sadowa,  de  se  placer  à  la  tête  d'une  confédération  limitée 
au  Mein.  Elle  avait  aussi  annexé  un  certain  nombre  d'Etats 
dont  les  souverains  lui  semblaient  définitivement  hostiles  à 
son  système,  le  Hanovre,  la  Hesse-Cassel,  le  Nassau,  sans  parler 
de  la  ville  libre  de  Francfort,  un  des  centres  de  la  Juiverie  alle- 
mande, —  notons  que  Bismarck  avait  des  tendances  antisémites, 
—  du  Holstein  et  du  Schleswig,  qui  n'avaient  point  de  dynasties. 
Peut-être  eût-elle  aussi  absorbé  la  Saxe,  si  l'héritier  du  trône  de 

21 


322  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Dresde,  le  prince  Albert,  n'avait  pas  été  l'ami,  le  seul  ami,  de 
François-Joseph.  Napoléon  III  avait  admis  le  principe  de  ces 
annexions,  contraires  aux  sentiments  particularistes  des  popula- 
tions, aux  droits  des  princes  légitimes,  —  ce  qui  toucha  le  tsar, 
champion  du  droit  divin,  —  mais  conformes  à  la  théorie  des  natio- 
nalités qu'il  professait  sans  y  croire  aussi  profondément  qu'on  l'a 
dit.  Mais  il  avait  commis  l'erreur  de  songer  à  faire  payer  son  con- 
sentement. Ses  représentants  essayèrent  tour  à  tour  d'obtenir 
Mayence  et  la  rive  gauche  du  Rhin  au  sud  de  la  Moselle,  puis  une 
rectification  de  frontière  vers  Landau,  .Sarrebruck  et  Sarrelouis, 
enfin  une  reconnaissance  platonique  de  notre  liberté  d'action  en 
Belgique.  Bismarck,  intransigeant  en  ce  qui  concernait  les  pays  de 
langue  allemande,  encourageant  quant  à  nos  possibilités  d'agran- 
dissement vers  le  nord,  en  terre  wallonne  ou  flamande,  se  déroba 
en  septembre  1866,  quand  il  quitta  Berlin.  Notre  demande  du 
Palatinat  bavarois  lui  avait  permis  de  retourner  contre  le  cabinet 
des  Tuileries  les  gouvernements  de  l'Allemagne  du  Sud,  inquiets 
de  voir  Napoléon  TTI  rêver  d'annexer  une  partie  du  territoire  de 
ceux  qu'il  prétendait  protéger.  Des  traités  militaires  lièrent  dès 
la  fin  d'août  Berlin  d'une  part,  Munich,  Stuttgart  et  Karlsruhe 
d'autre  part.  Ils  furent  publiés  dès  1867.  Quant  à  la  note  sur  la 
Belgique  que  Bénédetti,  notre  ambassadeur,  lui  avait  laissée, 
Bismarck  se  réservait  de  s'en  servir,  au  jour  de  la  guerre,  pour  ré- 
véler à  l'opinion  anglaise  l'étendue  des  ambitions  françaises. 

Or,  le  plus  singulier,  c'est  que  notre  pays  commençait  précisé- 
ment à  ne  plus  avoir  d'ambitions.  Le  rêve  rhénan,  encore  très 
répandu  vers  1860,  commence  à  s'effacer.  On  a  tant  répété, 
depuis  la  guerre  d'Italie,  que  l'idée  d'agrandir  le  territoire  fran- 
çais est  la  source  de  toutes  nos  difficultés,  qu'on  commence  à 
être  persuadé  cjue  les  traités  de  Vienne  n'étaient  pas  si  mauvais 
qu'on  l'avait  cru.  Thiers  n'a-t-il  pas  dit  qu'il  préférait  une  bonne 
politique  à  l'acquisition  de  Nice  et  de  Chambéry  ?  11  faudra 
attendre  les  années  postérieures  à  1919  pour  que  les  Français  dé- 
couvrent qu'il  ne  suffit  pas  de  se  proclamer  satisfait  pour  que 
toutes  les  difficultés  s'aplanissent.  Puis  l'on  commence  à  se  rendre 
compte  que  la  rive  gauche  du  Rhin  est  vraiment  allemande,  que 
son  annexion  susciterait  bien  des  embarras.  Ces  doutes  ne  se 
seraient  probablement  pas  si  rapidement  développés  si  l'Empire 
avait  osé  briser  les  obstacles  passagers  qu'il  rencontrait,  s'il  avait 
poursuivi  sa  marche  autoritaire.  Doutes  quant  à  l'efficacité  du 
régime,  doutes  quant  à  la  prescience  de  l'Empereur,  doutes  quant 
à  l'avenir  matériel  de  la  France  ;  il  faut  être  un  «mameluck»,  un 


FRANCE.    ALLEMAGNE.  ITALIE  323 

de  ces  rares  bonapartistes  forcenés  qui  siègent  au  Palais-Bourbon 
autour  de  Granier  de  Cassagnac  et  du  baron  de  Geiger,  Bavarois 
d'origine,  ayant  gardé  un  formidable  accent  tudesque  qui  convient 
à  sa  qualité  de  député  de  Sarreguemines,  pour  ne  pas  les  éprouver. 
Quant  au  rêve  belge,  il  est  plus  vague  encore  que  le  rêve  rhénan. 
On  commence  à  oublier  qu'en  1830  la  majeure  partie  de  la  Bel- 
gique se  serait  abandonnée  à  la  France  d'assez  bon  cœur  si  l'An- 
gleterre y  avait  consenti,  que  l'assimilation  des  régions  de  langue 
française,  de  Bruxelles,  de  quelques  villes  flamandes  superficielle- 
ment francisées,  aurait  été  aussi  facile  que  le  sera  celle  de  la 
Savoie.  Trente-cinq  ans  après  la  proclamation  de  leur  indépen- 
iance,  en  un  moment  où  le  mouvement  flamingant  n'a  pas  encore 
îssez  d'ampleur  pour  les  rassurer,  les  Belges  parlent  beaucoup 
3lus  des  visées  napoléoniennes  sur  leur  pays  que  les  Français  n'y 
sensent.  Certains  d'entre  eux  en  parlent,  d'ailleurs,  avec  d'autant 
dIus  d'effroi  qu'ils  ont,  comme  Mgr  de  Mérode,  la  conviction  que 
eurs  compatriotes  sont  capables  de  trahir  la  cause  de  la  liberté 
îonstitutionnel'e  et  de  la  dynastie  de  Cobourg  pour  s'endormir 
ians  la  quiétude  du  césarisme  administratif  et  de  la  prospérité 
mpériale. 

Un  fait  témoigne  de  l'évolution  des  ambitions  françaises  au 
ours  de  la  seconde  partie  du  règne  de  Napolon  III,  ce  sont  les 
léclarations  de  Victor  Hugo,  qui  a  le  plus  souvent  suivi  plutôt 
fue  guidé  l'opinion.  Il  avait  déjà,  invité  les  Belges  à  s'armer  de  la 
rande  couleuvrine  de  Gand,  ce  monstrueux  canon  médiéval  que 
on  voit  sur  une  place  de  l'ancienne  capitale  des  comtes  de  Flandre, 
our  repousser  l'homme  du  2  décembre  quand  il  viendrait  les 
goter,  la  nuit,  à  l'heure  du  crime.  Puis  on  le  vit  parler  dans  les 
remiers  congrès  de  la  Paix,  ces  congrès  au  cours  desquels  on  faillit 
Q  venir  aux  mains  entre  doctrinaires  ennemis.  Enfin  le  solitaire 
'Hauteville-House  donna  en  février  1867,  sous  le  titre  de  Paris, 
ne  introduction  à  un  guide  de  l'exposition  universelle.  II  faut  en 
straire  quelques  phrases  : 

L'année  1860  a  été  le  choc  des  peuples,  l'année  1807  sera  leur  rendez-vous., 
a  mort  est  admise  à  l'exposition.  Elle  entre  sous  la  forme  canon,  mais  n'en- 
e  pas  sous  la  forme  guillotine.  C'est  une  délicatesse.  Un  très  bel  échafaud  a 
é  offert,  et  refusé.  Enregistrons  ces  bizarreries  de  la  décence.  La  pudeur  ne 

diiicutepas. 

Voilà  pour  le  pacifisme,  —  les  mauvais  plaisants  écrivaient 
issyfisme,  du  nom  de  Frédéric  Passy,  un  des  apôtres  de  cette 
ée  nouvelle,  —  voici  pour  l'avenir  de  notre  pays  : 


324  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

O  France,  adieu.  Tu  es  trop  grande  pour  n'être  qu'une  patrie...  Encore  un 
peu  de  temps  et  tu  t'évanouiras  dans  la  transfiguration  ..Tu  es  si  grande  que 
voilà  que  tu  ne  vas  plus  être.  Tu  ne  seras  plus  France,  tu  seras  Humanité,  tu 
ne  seras  plus  nation,  tu  sera  ubiquité. 

Dans  ces  conditions,  Paris  devant  jouer  le  rôle  que  les  commu- 
nistes orthodoxes  attribuent  de  nos  jours  à  Moscou,  tout  agran- 
dissement territorial  devient  inutile.  Il  ne  s'agit  plus  du  Rhin  ou 
de  la  Meuse  belge.  Il  s'agit  d'une  sorte  de  domination  universelle, 
et  c'est  quand  même  de  l'impérialisme,  de  la  forme  la  plus  naïve. 

Je  n'ignore  pas  qu'on  objectera  que  Victor  Hugo  est  dans  l'op- 
position la  plus  acharnée,  et  que  Napoléon  III  peut  avoir  mieux 
conservé  que  le  poète  leurs  communes  ambitions  de  1840.  Il  ne 
faut  pourtant  pas  oublier  que  l'Empereur  est  un  homme  du 
xix^  siècle,  sensible  à  tous  les  courants  de  la  pensée  française,  et 
qu'Hugo  avait  fait  preuve  de  perspicacité  quand  il  avait  pensé 
en  1849,  qu'ils  étaient  faits  pour  s'entendre,  pour  gouverner  la 
France  par  l'alliance  d'un  grand  homme,  —  c'était  lui,  Hugo,  — 
et  d'un  grand  nom.  L'exposition  de  1867  a  bien  été  conçue,  comme 
le  sera  celle  de  1937,  sous  l'inspiration  du  Front  populaire,  comme 
la  glorification  de  la  Paix  guidant  les  progrès  de  l'Humanité.  11  y 
a  en  elle  une  pensée  saint-simonienne,  ce  qui  n'empêche  pas  cette 
vaste  foire  d'être  très  amusante,  et  le  visiteur  d'y  être  plus  attiré 
par  les  cafés-concerts  et  les  attractions  que  par  le  plan  synthétique 
du  grand  pavillon  central  du  Champ  de  Mars.  Tout  cela  nous 
fait  voir  un  Napoléon  III  en  qui  les  rêves  de  conquêtes  se  sont 
émoussés  en  même  temps  que  la  force  de  volonté.  Au  lendemain 
de  l'occupation  de  la  Ruhr,  en  un  temps  où  l'Allemagne  désarmée 
voulait  apitoyer  l'univers  en  montrant  la  pérennité  des  ambitions 
françaises,  de  nos  «  Rheingelûste  »,  un  historien  d'outre-Rhin, 
Hermann  Oncken,  a  publié  un  recueil  de  documents  du  plus  vif 
intérêt  sur  la  politique  rhénane  de  Napoléon  III  entre  1863  et 
1870.  Il  a  montré  ainsi,  une  fois  de  plus,  que  l'on  avait  beaucoup 
parlé  du  Rhin  à  cette  époque  dans  les  cercles  diplomatiques,  mais 
il  n'a  pas  prouvé  que  Napoléon  III  voulait  encore  étendre  la 
France  jusqu'à  Mayence.  S'il  avait  eu  des  projets  précis,  l'Empe- 
reur aurait  probablement  exigé  de  Bismarck,  à  Biarritz,  des  com- 
pensations aussi  définies  que  celles  qu'il  avait  demandées  à 
Cavour  en  1858.  Il  aurait,  d'ailleurs,  commis  une  imprudence,  car 
son  interlocuteur  se  serait  servi  de  nos  ambitions  pour  réaliser! 
l'unanimité  du  monde  germanique,  Autriche  comprise,  contre^ 
nous.  Napoléon  III,  en  1865  et  en  1866,  n'avait  plus  l'instinct 
rude  et  passionné,  simpliste  et  contraire  aux  vues  des  diplomates, 


FRANGE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  325 

qui  fait  les  conquérants.  La  France  l'avait  également  perdu.  Si 
l'on  demanda  quand  même  à  Bismarck  quelques  compensations, 
ce  fut  pour  désarmer  l'opposition  intérieure.  Le  régime  impérial 
était  déjà  trop  près  du  parlementarisme  pour  concevoir  autre 
chose  qu'une  petite  combinaison  destinée  à  enlever  à  Thiers 
quelques-uns  de  ses  arguments.  Victoire  égale  volonté,  a  dit 
Foch  :  à  la  fin  du  Second  Empire,  la  volonté  passionnée  est  dans 
Bismarck,  dans  son  roi  qui  a  pris  goût  à  la  grandeur,  dans  le  na- 
tionalisme allemand  qui  regarde  l'Alsace  avec  une  convoitise 
plus  immédiate  que  jamais. 

Telle  est  la  situation  au  moment  où  Ollivier  refuse  le  pouvoir. 
S'il  avait  pris  les  rênes  du  gouvernement,  il  aurait  fait  savoir  à 
Bismarck  qu'il  désavouait  la  politique  de  1866,  les  timides  demandes 
de  compensations,  l'arrêt  à  la  ligne  du  Mein.  L'Empire  allemand 
serait  né,  englobant  la  Bavière  avec  le  consentement  de  la  France. 
Comme  l'unité  économique  de  l'Allemagne  existait  déjà,  comme 
les  traités  militaires  de  1867  montraient  que  l'unité  guerrière 
était  presque  réalisée,  rien  de  réel  n'eût  été  changé  à  la  situation. 
Un  Etat  de  40  millions  d'habitants  serait  né,  pacifiquement,  à 
côté  d'une  France  qui  en  comptait  38.  J'ignore  quel  eût  été  l'ave- 
nir de  leurs  relations,  mais  je  ne  puis  oublier  qu'il  n'y  aurait  eu 
entre  les  deux  pays  ni  la  question  d'Alsace-Lorraine,  ni  le  souve- 
nir de  ce  18  janvier  1871  où,  dans  la  Galerie  des  Glaces, 
Guillaume  T^r  fut  reconnu  empereur  par  ses  pairs,  bottés,  casqués, 
v^ainqueurs.  L'idée  d'Ollivier  était  grande,  généreuse,  elle  était 
peut-être  politique,  car  il  y  a  des  situations  où  la  sagesse  conseille 
de  reconnaître  le  fait  accompli,  d'aller  au-devant  de  ce  qu'il  est 
bien  difficile  d'éviter.  Il  est  vrai  que  Bismarck  aurait  pu  payer 
lotre  désintéressement  de  la  plus  noire  ingratitude,  lancer  son 
3euple  dans  une  guerre  purement  offensive  pour  Strasbourg. 
\ussi  la  politique  d'abandon  du  Mein  n'eût-elle  été  saine  que  si 
îlle  s'était  appuyée  sur  une  armée  française  nombreuse,  solide. 
[1  faut  avouer  que  la  grande  faiblesse  de  son  protagoniste,  pareil 
i  beaucoup  d'esprits  pacifiques,  était  de  ne  pas  sentir  cette  néces- 
lité. 

La  solution  d'Ollivier,  liberté  à  l'intérieur,  acceptation  de 
'unité  allemande,  eût  été  claire  si  son  auteur  avait  osé  l'appliquer 
lans  réticences.  La  voie  que  l'on  suit  après  son  pudique  refus  du 
pouvoir  est,  au  contraire,  aussi  embrouillée  que  possible.  L'Em- 
pire y  perd  une  grande  partie  de  son  prestige  d'habile  conducteur 
lu  suffrage  universel.  Les  élections  de  1869  sont  lamentables  : 
'aiblesse  d'une  part,  démagogie  d'autre  part.  A  l'extérieur,  ce 


326  REVUE  DES  CCURS  ET  CONFÉRENCES 

n'est  pas  plus  brillant.  On  essaie  d'obtenir  en  Luxembourg  la  com- 
pensation cherchée  en  1866  sur  le  Rhin  et  en  Belgique.  Le  roi  de 
Hollande,  propriétaire  du  grand-duché,  se  laisse  convaincre  par 
une  Parisienne  qui  lui  est  très  chère  de  la  nécessité  de  le  vendre. 
L'affaire  échoue  par  manque  de  décision  de  la  part  du  gouver- 
nement français  plus  qu'en  raison  de  l'émotion  des  patriotes 
germains.  Thiers  proclame  que  la  ligne  du  Mein  doit  demeurer 
intangible.  Il  se  rend  compte  que  notre  veto  conduira  à  la  guerre, 
mais  comme  cet  aveu  le  rendrait  impopulaire,  lui  l'homme  le 
plus  encensé  de  France,  il  neveutjamaisenconvenir.  Napoléon  III 
et  ses  ministres  suivent  la  politique  de  résistance,  de  fermeté,  à 
laquelle  adhère  la  grande  majorité  du  Corps  législatif,  entraînée 
par  les  arguments  de  l'ancien  président  du  Conseil  de  Louis- 
Philippe  et  par  un  patriotisme  instinctif.  On  veut  la  fin,  faire 
échec  aux  ambitions  de  Bismarck,  voudra-t-on  les  moyens  ? 

Les  moyens  diplomatiques,  d'abord.  Il  s'agit  essentiellement 
de  confirmer  les  Etats  de  l'Allemagne  du  Sud  dans  leurs  velléités, 
—  on  n'ose  dire  dans  leur  volonté,  —  d'indépendance.  C'est  diffi- 
cile, car  ils  sont  très  bons  Allemands.  Mais  ils  ne  sont  point  Prus- 
siens. Le  service  obligatoire,  qu'on  y  introduit  sur  les  conseils 
pressants  de  Bismarck,  n'y  est  pas  populaire.  La  conception  prus- 
sienne de  l'organisation  sociale  n'y  a  pas  cours.  Cette  conception, 
un  article  de  Cherbuliez,  paru  en  1869  dans  la  Revue  des  Deux 
Mondes,  en  donne  un  curieux  aspect  : 

Un  Fraii'^ais  s'étonnerait  que  dans  un  pays  où  l'école  obligatoire  et  le  ser- 
vice militaire  universel  doivent  rapprocher  toutes  les  classes,  la  société  soit 
en  proie  aux  idées  de  caste  et  du  haut  en  bas  partagée  en  couches  impénétra- 
bles. Certaines  anecdotes  berlinoises  mettraient  le  comble  à  ses  étonnements. 
Il  arriva,  il  y  a  peu  d'années,  qu'un  homme  de  qualité  s'éprit  d'une  danseusr 
et  l'épousa.  Il  en  eut  un  enfant,  auquel  il  légua  sa  fortune  en  mourant.  Les  col- 
latéraux, frustrés  de  leurs  espérances,  attaquèrent  le  testament  et  plaidèrenl 
la  nullité  du  mariage,  le  Landrecht  interdisant  les  unions  entre  la  noblesse  tl 
la  petite  bourgeoisie  ;  mais  ce  même  Landrecht  a  fait  aux  artistes  la  gracieu- 
seté de  les  classer  parmi  la  grande  bourgeoisie.  Le  tribunal  fut  embarrassé  ; 
une  danseuse  est-elle,  oui  ou  non,  une  artiste  ?  On  jugea  que  celle  qui  danse 
des  solos  fait  de  l'art,  mais  que  le  corps  de  ballet  est  de  petite  bourgeoisie.  On 
feuilleta  les  registres  de  l'Opéra,  il  fut  constaté  que  la  ballerine  en  question 
avait  dansé  une  fois  un  pas  seule.  Le  mariage  fut  déclaré  valide,  et  l'enfant 
hérita. 

En  ce  qui  concerne  la  Bavière,  un  autre  obstacle  existe  à 
l'unité,  son  catholicisme  foncier,  et  plus  encore  les  formes  parti- 
culières qu'il  revêt.  Cherbuliez  les  décrit  en  ces  termes  : 

Quand  le  clergé  ne  peut  plus  disposer  de  l'Etat,  quand  il  n'a  plus  le  gouver- 
nement à  sa  dévotion,  il  se  fait  peuple.  C'est  à  quoi  il  a  réussi  en  Bavière  plus 


FRANCE.   ALLEMAGNE.  ITALIE  327 

encore  qu'ailleurs.  S'appuyant  sur  le  paysan,  épousant  ses  passions,  lui  par- 
lant sa  langue,  il  s'est  fait  le  représentant  de  ses  instincts  à  la  fois  conserva- 
teurs et  démocratiques,  de  son  aversion  pour  le  régime  bourgeois.  Sans  laiS; 
ser  dormir  dans  leur  fourreau  les  vieilles  armes  ecclésiastiques,  il  s'en  est  forgé 
de  nouvelles  ;  il  a  usé  avec  habileté  de  tous  les  moyens  d'agitation  inventés 


journal. 

Puis,  en  Bavière,  il  y  a  la  dynastie,  les  Wittelsbach.  Elle  pour- 
rait constituer  une  force  particulariste  puissante  si  son  représen- 
tant, le  jeune  roi  Louis  II,  le  plus  beau  des  souverains,  n'était  pas 
absorbé  par  son  wagnérisme,  par  ses  étranges  constructions,  et  si, 
dans  les  circonstances  où  il  daigne  s'occuper  de  politique,  il  ne 
se  révélait  pas  hostile  au  parti  clérical  et  dévoué  à  l'idée  d'une 
grande  Allemagne.  Quant  au  président  du  Conseil,  le  prince  de 
Hohenlohe,  il  est  lui  aussi  unitaire,  lui  aussi  hostile  aux  ultra- 
montains  qui  le  renverseront  un  jour,  en  1869.  Il  a  jadis  servi  la 
Prusse,  et  deviendra,  sous  Guillaume  II,  chancelier  de  l'Empire 
après  avoir  rempli  à  Strasbourg  les  fonctions  de  statthalter. 

On  ne  peut  donc  compter  sur  la  Bavière,  le  moins  faible  des 
Etats  du  Sud,  le  seul  dont  une  fraction,  le  Palatinat,  couvre  la 
frontière  française  de  Sarrebruck  à  Lauterbourg.  La  partie  de  la 
Hesse-Darmstadt  qui  est  restée  hors  de  la  Confédération  du 
Nord  ne  peut  jouer  aucun  rôle.  Le  grand-duché  de  Bade  est 
inféodé  à  la  Prusse  parce  que  son  souverain  est  le  très  respec- 
tueux gendre  de  Guillaume  I^i",  et  aussi,  peut-être,  parce  que  des 
révélations  pourraient  ébranler  l'autorité  de  la  dynastie.  Il  ne 
faut  pas  oublier,  en  effet,  que  la  branche  de  Zahringen  ne  règne 
que  parce  qu'elle  a  fait  disparaître,  puis  assassiner  le  fils  de  Sté- 
phanie de  Beauharnais,  et  qu'il  n'est  pas  certain  que  le  mystère 
qui  entoura  longtemps  la  vie  et  la  mort  de  Gaspard  Hauser  n'a 
pas  été  assez  vite  percé  à  Berlin.  Reste  le  Wurtemberg.  C'est  de 
tous  les  pays  allemands  celui  où  les  tendances  démocratiques  sont 
le  plus  développées,  comme  le  rappellera,  vers  1936,  un  roman  de 
Glaeser,  Le  dernier  civil.  Il  y  a  des  têtes  souabes  qui  n'oublient  ni 
1848  et  son  idéalisme,  ni  les  fusillades  prussiennes  de  1849.  On 
dit  aussi  que  le  roi  de  Wurtemberg  est  peu  disposé  à  accepter  de 
devenir  le  vassal  du  roi  de  Prusse,  et  sa  résistance  pourrait  s'ap- 
puyer sur  son  beau-frère,  le  tsar  Alexandre  II,  qui  quoique  favo- 
rable à  Bismarck,  est  très  respectueux  du  droit  des  couronnes. 
Tout  cela,  on  le  voit,  est  bien  vague,  d'autant  que  les  Allemands 
du  Sud  se  défient  de  la  France  plus  que  de  leurs  frères  du  Nord, 


328         REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

et  que  l'idée  de  reprendre  l'Alsace  leur  plaît  particulièrement. 

Le  cabinet  des  Tuileries  peut-il  espérer  trouver  à  Vienne  un 
concours  plus  empressé  à  sauvegarder  la  ligne  du  Mein  que  celui 
des  Etats  intéressés  ?  En  apparence,  oui.  François-Joseph  n'a 
pas  oublié  qu'il  était  avant  Sadowa  le  premier  des  princes  alle- 
mands. L'idée  d'une  revanche  le  séduit,  et  séduit  plus  encore 
son  cousin  l'archiduc  Albert  ainsi  que  les  militaires.  Une  entrevue 
entre  l'empereur  des  Français  et  le  souverain  autrichien  a  lieu  à 
Salzbourg  en  1867,  un  traité  d'alliance  est  préparé.  Mais  que  de 
difficultés  :  c'est  l'année  au  cours  de  laquelle  l'ancienne  monar- 
chie unitaire  devient  l'Autriche-Hongrie  dualiste,  et  les  Hongrois 
ne  tiennent  pas  à  rendre  à  leur  roi  sa  suprématie  en  Allemagne. 
Puis  la  diplomatie  viennoise,  qui  se  souvient  de  1866,  ne  veut 
s'engager  que  si  l'Italie  adhère  au  traité.  Déjà  plus  ou  moins 
menacée  par  la  Russie,  l'Autriche  ne  veut  pas  être  prise  à  revers 
par  les  troupes  de  Victor-  Emmanuel,  dont  les  ambitions  restent 
inassouvies,  car  Trente  et  Trieste  sont  encore  aux  mains  des 
«  Tedeschi  ».  Le  nœud  de  l'imbroglio,  c'est  donc  d'obtenir  l'adhé- 
sion de  Florence.  Je  ne  rappellerai  pas  dans  le  détail  pourquoi 
cette  triple  alliance  destinée  à  arrêter  Bismarck,  cette  préfigura- 
tion du  front  de  Stresa,  est  demeuré  à  l'état  d'ébauche.  L'essen- 
tiel est  que  Napoléon  III  reste  décidé  à  exiger  de  l'Italie  le  res- 
pect du  pouvoir  temporel  du  Pape,  qu'il  l'a  prouvé  en  arrêtant 
Garibaldi  aux  portes  de  la  Ville  Eternelle,  en  novembre  1867,  en 
réinstallant  une  garnison  à  Civita-Vecchia. 

Faut-il  dire,  avec  le  prince  Napoléon,  qu'en  abandonnant  Rome 
in  extremis  à  Victor-Emmanuel,  l'Empereur  eût  sauvé  Metz  et 
Strasbourg  ?  En  réalité,  il  est  douteux  que  la  triple  alliance  de 
1869  eût  été  viable,  parce  que,  depuis  dix  ans,  les  catholiques 
français  avaient  été  laissés  trop  libres  dans  leurs  polémiquas  et 
leur  action  pour  que  l'opinion  publique,  au  delà  des  Alpes,  ne  fût 
pas  hésitante.  C'est  en  ce  sens  seulement  que  l'affirmation  un  peu 
sommaire  du  cousin  de  l'Empereur  peut  être  fondée,  mais  on  ne 
doit  pas  oublier  qu'en  août  1870  les  réactions  du  sentiment  popu- 
laire italien  n'ont  pas  été  plus  favorables  à  la  tentative  de  Tri- 
plice  napoléonienne  qu'elles  ne  le  seront,  en  1914  et  1915,  à 
l'égard  d'une  autre  Triplice.  Les  Italiens  n'avaient  aucun  intérêt 
à  empêcher  l'unité  allemande.  Ils  étaient  foncièrement  hostiles 
à  l'Autriche,  et  certaines  de  leurs  ambitions  leur  donnaient  déjà, 
en  dépit  de  leurs  graves  difficultés  intérieures,  des  velléités  anti- 
françaises. Au  moment  de  la  marche  de  Garibaldi  sur  Rome,  ils 
avaient  tàté  le  terrain  à  Berlin  pour  savoir  si  la  Confédération  de 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  329 

rAlIemagne  du  Nord  les  soutiendrait  au  cas  où  ils  tiendraient 
tête  à  Napoléon  III,  leur  libérateur.  Il  est  vrai  qu'à  Paris,  on  leur 
rendait  la  monnaie  de  leur  pièce.  La  majorité  du  Corps  législatif 
était  peu  favorable  à  l'Italie,  et  l'Impératrice  ne  cachait  pas  que 
si  elle  restait  attachée  à  l'indépendance  de  la  péninsule,  son  unité 
lui  paraissait  devoir  être  de  courte  durée.  Ne  regrettons  pas  trop 
cjue  le  système  antiprussien  de  1869  n'ait  été  qu'une  fiction  :  il  ne 
pouvait  probablement  pas  être  autre  chose,  d'autant  que  l'homme 
qui  en  était  à  Vienne  le  principal  protagoniste,  le  comte  de  Beust, 
était  un  personnage  de  peu  de  consistance.  II  suffit  de  lire,  dans  le 
tome  IX  de  l'Empire  libéral,  tel  discours  de  plaisantin  de  ce 
Saxon,  chassé  de  Dresde  par  Bismarck,  pour  se  rendre  compte 
qu'il  n'était  pas  de  taille  à  entraîner  l'Autriche,  à  la  galvaniser  : 

C'est  du  haut  du  Semmering  que  je  vous  parle  aujourd'hui  ;  donc  je  me 
place  à  un  point  de  vue  auquel  on  ne  reprochera  pas  de  manquer  d'élévation. 
Dans  ce  beau  pays,  vous  trouverez  de  hautes  montagnes,  couvertes  de  glaces 
et  de  neiges,  ce  qui  vous  explique  pourquoi  les  Styriens,  dans  les  questions 
constitutionnelles,  sont  tellement  ferrés  à  glace...  Les  Styriens  sont  de  plus 
de  fameux  chasseurs  ;  ils  vous  abattent  un  chamois  avec  la  même  facilité 
avec  laquelle  je  manque  un  lièvre.  Ce  n'est  pas  malin,  j"ai  la  vue  basse,  et  ils 
ont  de  si  belles  vues. 

Et  comme  il  parle  devant  un  congrès  de  l'union  télégraphique, 
le  chancelier  de  François-Joseph  termine  en  portant  un  toast  : 
«  A  la  seuU'  liaison  qui  n'est  pas  dangereuse  ».  Puis,  pour  com- 
prendre la  position  de  ce  ministre  sans  vigueur,  il  faut  se  rappe- 
ler que  les  Viennois  pangermanistes,  déjà  nombreux,  illumineront 
à  la  nouvelle  de  Sedan  !  En  dépit  des  échanges  de  vues  entre  états- 
majors,  des  politesses  de  chancellerie,  il  n'y  a,  si  nous  vou- 
lons arrêter  la  Prusse  sur  le  Mein,  qu'à  compter  sur  nous-mêmes, 
qu'à  faire  un  effort  militaire  plus  grand  que  celui  dont  l'Empe- 
reur et  les  chefs  de  l'armée  se  contentent. 

C'est  dans  ces  circonstances  qu'Emile  Ollivier  arrive  au  pou- 
voir le  2  janvier  1870,  avec  trois  ans  de  retard.  Maintenant  qu'on 
a  tenté  d'échafauder  une  coalition  antiprussienne,  il  n'est  plus 
temps  de  reprendre  la  politique  large  et  généreuse  qu'il  a  entrevue 
et  dont  ses  collègues  du  ministère,  influencés  par  Thiers,  ne  com- 
prennent d'ailleurs  pas  la  valeur.  Bismarck,  menacé  d'encercle- 
ment, d'une  manière  d'ailleurs  toute  théorique,  prend  les  devants  ! 
Il  soulève  en  Espagne  l'incident  de  la  candidature  Hohenzollcrn. 
Ollivier,  l'un  des  rares  hommes  politiques  français  qui  ait  pleine- 
ment accepté  l'idée  de  l'unité  allemande,  l'un  des  admirateurs  les 
plus  éclairés  de  l'Allemagne,  le  beau-frère  de  Richard  Wagner, 


330  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

croit,  sur  la  foi  de  l'état-major  français,  que  les  réformes  mili- 
taires accomplies  entre  1867  et  1870  ont  porté  leurs  fruits.  Il  ose 
relever  le  défi  bismarckien  et  lui,  l'homme  de  la  paix,  l'adversaire 
de  Thiers  en  1867,  il  poursuit  jusqu'à  ses  conséquences  logiques 
la  politique  que  Thiers  a  préconisée  en  ayant  l'habileté  de  s'en 
désolidariser  au  dernier  moment.  Il  prononce  la  phrase  qui  reste 
attachée  à  son  nom  :  «  Cette  guerre,  nous  l'entreprenons  d'un  cœur 
léger.  »  Hélas,  les  maréchaux  Niel  et  Lebœuf  se  sont  trompés  : 
l'armée  ne  dispose  pas  des  effectifs  qu'ils  ont  annoncés,  auxquels 
ils  ont  cru.  Elle  est  écrasée  par  le  nombre,  alors  que  la  France 
a  autant  d'habitants  que  l'Allemagne.  De  ce  drame  d'un 
homme,  de  ce  drame  d'un  pays,  je  ne  retiens  qu'une  chose  :  les 
fautes  en  politique  intérieure  se  réparent  aisément,  celles  que  l'on 
commet  en  politique  extérieure  plus  difficilement,  mais  les  erreurs 
des  techniciens  militaires  entraînent  la  catastrophe  !  Excusables 
quand  elles  portent  sur  le  degré  de  puissance  offensive  d'une 
armée  comme  en  1914,  elles  sont  impardonnables  quand  elles  con- 
cernent ses  effectifs  comme  en  1870.  Ces  responsabilités  font  la 
grandeur  du  rôle  du  commandement,  et  j'ai  à  peine  besoin  de  dire 
qu'elles  n'ont  fait  qu'augmenter  avec  la  naissance  et  les  progrès 
de  l'aviation. 

{A  suivre.) 


Le  roman  de  Gœthe 
et  le  roman  romantique 

par  René  GUIGNARD. 

Professeur  à  l  Université  d'Alger. 


III 

Les  «  Affinités  électives  »  et  «  La  Comtesse  Dolorès  ». 

Quelques  mois  après  les  Affinités  électives  de  Gœthe,  publiées 
vers  la  fin  de  1809,  paraissait,  au  début  de  1810,  le  roman  d'Ar- 
nim  :  La  Comtesse  Dolorès.  Nous  savons  par  une  lettre  d'Arnim  à 
Jacob  Grimm  (octobre  1810)  que  ce  n'était  pas  une  œuvre  ins- 
pirée par  les  Affinités  électives,  puisque  le  poète  y  songeait  depuis 
plusieurs  années.  Une  lettre  de  Brentano  à  Gôrres  précise  qu'Ar- 
nim  avait  commencé  par  écrire  une  nouvelle,  et  qu'il  y  avait  en- 
suite rattaché  d'autres  nouvelles  plus  courtes  et  des  fragments 
divers.  Nous  n'avons  malheureusement  aucun  renseignement 
précis  sur  cette  nouvelle  primitive,  il  est  vraisemblable  qu'elle 
racontait  simplement  l'histoire  de  l'adultère  de  Dolorès.  Arnim 
a  donc  fait  d'une  nouvelle  un  roman,  tout  comme  Gœthe  a  déve- 
loppé, de  façon  à  lui  donner  des  proportions  considérables,  une 
nouvelle  qui  faisait  partie,  selon  toute  vraisemblance,  du  groupe 
d'oii  sont  sorties  les  Années  de  voyage  de  Wilhelm  Meister.  Dans 
les  Affinités  électives,  quoiqu'il  ait  essentiellement  l'intention  de 
développer  une  idée  générale,  Gœthe  consacre  de  longs  chapitres 
à  nous  présenter  la  fille  de  Charlotte,  Lucienne  ;  à  nous  exposer 
les  opinions  de  l'architecte  et  d'un  jeune  professeur  ;  puis  il  fait  ra- 
conter par  un  des  deux  Anglais,  qui  surgissent  pour  les  besoins  de 
la  cause  nouvelle  rattachée  d'une  manière  assez  lâche  à  l'ensemble 
de  l'action.  En  dépit  de  l'enchaînement  rigoureux  des  événements 
qui  mène  implacablement  deux  des  principaux  personnages  à  une 
fin  lamenlable,  la  technique  de  cette  œuvre  prête  parfois  à  la  cri- 
tique. 


332  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Chez  Arnim,dont  l'imagination  se  plaît  aux  combinaisons  les 
plus  extraordinaires,  la  technique  est  encore  beaucoup  plus  lâche  : 
dans  la  trame  de  sa  nouvelle  primitive,  il  insère  son  roman  de  jeu- 
nesse Hollin,  qu'il  abrège,  des  nouvelles,  des  drames  reproduits 
tout  au  long,  ou  dont  il  donne  seulement  le  scénario,  il  multiplie 
les  personnages  pittoresques  et  inutiles.  Cela  nous  fait  songer,  non 
pas  aux  Années  d' apprentissage  de  Wilhelm  Meisier  dont  les  per- 
sonnages, dans  leur  variété,  nous  semblent  beaucoup  plus  natu- 
rellement groupés  que  ceux  des  Affinités  électives,  en  dépit  de  la 
simplicité  apparente  de  cette  dernière  œuvre,  mais  aux  Années 
de  voyage. 

Nous  ne  nous  proposons  pas  de  comparer  ici  en  détail  la  struc- 
ture du  roman  d'Arnim  et  celle  des  romans  de  Gœthe  ;  nous  vou- 
drions simplement  considérer  les  Affinités  électives  et  La  Comtesse 
Dolorès  au  point  de  vue  de  l'étude  psychologique  des  personnages 
principaux,  afin  de  voir  ce  que  chacun  des  romans  nous  révèle 
sur  les  idées  morales  de  son  auteur. 

Bien  entendu,  il  ne  saurait  être  question  de  placer  sur  le  même 
plan  la  psychologie  de  Gœthe  et  celle  d'Arnim.  Celle  de  Gœthe 
est  beaucoup  plus  fouillée,  beaucoup  plus  riche,  en  dépit  de  cer- 
taines lacunes  ou  invraisemblances.  Celle  d'Arnim  est  assez  élé- 
ment aire,  et  c'est  en  partie  voulu.  En  effet,  alors  que  Gœthe  re- 
cule quelquefois  devant  certains  développements,  mais  seule- 
ment pour  des  raisons  esthétiques,  Arnim,  qui  n'ignore  pas  les 
scrupules  de  ce  genre,  et  qui  déclare  par  exemple  que  la  colère  de 
la  plus  jolie  femme  finit  par  être  laide,  y  ajoute  des  scrupules 
d'ordre  moral  :  il  déclare  que  ce  qui  est  le  plus  sacré  ne  doit  pas 
être  communiqué  ;  il  prétend  ne  pas  raconter  d'une  façon  très 
circonstanciée  la  façon  dont  le  Marquis  séduit  Dolorès,  parce  que 
cela  pourrait  donner  des  indications  pratiques  aux  méchants  ;  et 
il  dit  ailleurs  :  «  Nous  détestons  tous  les  tableaux  effrayants  qui 
jettent  le  désarroi  dans  l'âme,  nous  considérons  même  comme  dan- 
gereux de  montrer  sans  nécessité  l'homme  dont  le  cœur  est  dé- 
chiré, pour  émouvoir  les  autres  hommes,  ou  de  l'observer  avec 
curiosité  ».  Dans  ces  conditions,  nous  pouvons  nous  attendre  à  cons- 
tater des  lacunes  précisément  là  où  nous  aurions  souhaité  avoir 
des  détails,  et  Arnim,  dans  sa  correspondance  avec  les  frères 
Grimm,  a  volontiers  reconnu  que  sur  certains  points  il  avait  été 
trop  bref.  Cependant,  ces  imperfections  n'empêchent  pas  de  dis- 
tinguer les  grandes  lignes  de  l'œuvre  dont  la  tendance  res- 
sort plus  nettement  que  celle  des  Affinités  électives. 

Le  titre  complet  du  roman  d'Arnim  :  Pauvreté,  richesse,  faute 


LE  ROMAN  DE  GŒTHE  ET  LE  ROMAN  ROMANTIQUE    333 

el  pénitence  de  la  comtesse  Dolorès  en  indique  le  plan  :  Dolorès, 
qui  vit  avec  sa  sœur  Clélie  dans  un  vieux  château  délabré, 
épouse  le  comte  Charles,  qui  devient  très  riche  au  moment  de 
son  mariage.  Après  la  naissance  d'un  premier  enfant,  Dolorès 
est  séduite  par  le  Marquis,  qui  se  dit  parent  du  mari  de 
sa  sœur,  qui  vit  en  Sicile.  Dans  un  rêve,  elle  avoue  sa  faute  à  son 
mari,  qui  tente  de  se  suicider,  après  avoir  appris  la  véritable  iden- 
tité du  Marquis.  Après  la  réconciliation  complète  des  deux  époux 
et  la  mort  du  Marquis,  Charles,  Dolorès  et  Clélie  vivent  ensemble 
en  Sicile  pendant  longtemps.  Après  la  mort  de  sa  femme,  le  comte 
Charles  rentre  en  Allemagne  avec  ses  enfants. 

Cette  action  que  nous  avons  réduite  à  ses  très  grandes  lignes,  est 
tout  à  fait  différente  de  celle  des  Affinités  électives.  Mais  certains 
thèmes  généraux  sont  communs  au  deux  œuvres  :  le  mariage,  la 
destruction  de  l'union,  l'expiation  qui  se  mêle  chez  Gœthe,  d'une 
façon  assez  obscure,  au  thème  de  la  fuite  devant  le  destin.  Comme 
Arnim  était  sous  l'impression  de  la  lecture  des  Affinités  électives 
lorsqu'il  donna  à  son  roman  sa  forme  définitive,  il  sera  intéres- 
sant de  voir  comment  deux  esprits  différents  ont  traité  des  su- 
jets qui  ont  entre  eux  une  certaine  analogie. 

Examinons  d'abord  les  groupes  de  personnages.  Chez  Gœthe, 
au  couple  uni  légalement,  Edouard  et  Charlotte,  s'opposent  le 
Capitaine  et  Odile  ;  par  le  jeu  des  affinités,  Edouard  aimera 
Odile,  Charlotte  aimera  le  capitaine,  et  inversement.  Chez  Arnim 
le  thème  chimique  étant  absent,  on  trouve,  d'une  façon  beau- 
coup plus  simple,  d'abord  le  couple  Charles-Dolorès,  puis  le  sé- 
ducteur, le  Marquis.  Aucun  personnage  ne  correspond  à  Odile 
au  point  de  vue  du  caractère.  Charles  a  beaucoup  d'estime 
pour  Clélie,  femme  du  séducteur  de  Dolorès,  mais  aucune  compli- 
cation n'en  résulte  :  il  ne  veut  même  pas  l'épouser  après  la  mort 
de  sa  femme,  quoique  tout  le  monde  le  souhaite  ;  par  ailleurs,  lors- 
qu'il vit  en  Sicile,  Charles  est  soumis  à  une  tentation  :  une  princesse 
lui  fait  la  cour,  mais  quoiqu'il  apprécie  son  esprit  et  son  goût,  il 
reste  entièrement  maître  de  lui,  on  ne  saurait  donc  établir  un  rap- 
prochement avec  Edouard  et  Odile. 

Pourtant,  chez  Gœthe  comme  chez  Arnim,  les  deux  couples  lé- 
gitimes se  ressemblent  en  ce  qu'ils  ne  sont  pas  très  intimement 
unis.  Edouard  et  Charlotte,  qui  se  sont  aimés  dans  leur  jeunesse, 
ont  commencé  par  faire  des  mariages  de  raison.  Lorsqu'ils  ont 
retrouvé  leur  liberté  tous  les  deux,  Charlotte  a  d'abord  pensé  que 
son  ancien  amoureux  serait  un  parti  fort  convenable  pour  sa  nièce 
Odile,  c'est  uniquement  parce  ([u'il  a  insisté  qt'''elle  a  accepté  de 


334  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

l'épouser  ;  mais  ils  ont  eu  tort  de  chercher  trop  tard  à  réaliser  un 
rêve  de  jeunesse.  Leur  union  est  peut-être  indissoluble  en  raison 
des  lois  absolues  du  mariage,  mais  elle  ne  l'est  pas  au  point  de  vue 
psychologique  :  ce  qui  enlève  une  grande  partie  de  son  intérêt  a 
la  comparaison  avec  les  corps  chimiques  dont  il  est  question  à  propos 
de  la  théorie  des  affinités,  puisque  ces  corps  sont  présentés  comme 
unis  d'une  façon  très  intime.  Si  Goethe  a  réellement  voulu  mon- 
trer l'application  psychologique  d'une  loi  qui  régit  également  la 
matière  brute,  il  a  mal  choisi  son  exemple,  et  s'il  a  voulu  insister 
sur  la  sainteté  du  mariage,  il  a  eu  tort  de  nous  montrer  une  union 
qu'il  désapprouve  lui-même  manifestement. 

Chez  Arnim,  les  circonstances  du  mariage  de  Charles  et  de  Dolo- 
rès  nous  sont  racontées  tout  au  long,  et  pour  ne  pas  nous  montrer 
la  chute  invraisemblable,  selon  lui,    d"une  femme  sérieuse  et  qui 
aime  son  mari,  Arnim  nous  prévient  que  la  passion  sincère  du 
jeune  homme  s'explique  par  son  manque  d'expérience,  et  que  la 
jeune  fille,  très  coquette,  n'a  pas  pour  lui  une  affection  profonde. 
Au  cours  d'une  excursion,  Charles  aperçoit  les  deux  sœurs  par 
hasard,  en  regardant  par-dessus  le  mur  à  moitié  écroulé  qui  en- 
toure leur  château.  Grâce  à  l'entremise  d'un  aubergiste  et  d'un 
vieux  domestique,  il  peut  se  présenter  à  elles.  Comme  il  s'aperçoit 
de  leur  misère,  il  leur  fait  remettre  de  l'argent  par  l'aubergiste, 
qui  prétend  s'acquitter  d'une  vieille  dette  :  et  Dolorès  dépense 
presque  tout  en  colifichets  et  en  sucreries.  Loin  de  s'en  formaliser, 
Charles  trouve  que  ces  goûts  sont  bien  ceux  d'une  toute  jeune 
fille,  et  il  retourne  à  l'Université.  Toujours  par  l'entremise  de 
l'aubergiste,  il  fait  parvenir  aux  deux  sœurs  presque  tout  l'ar- 
gent que  lui  envoie  sa  famille,  et  avec  cet  argent  dont  elle  ignore 
la  véritable  provenance,  Dolorès  se  lance  dans  la  vie  mondaine. 
Lorsque  Clélie  est  invitée  par  une  de  leurs  parentes  à  aller  vivre 
en  Sicile,  elle  voudrait  l'accompagner.  Et  le  poète,  qui  se  plaît  à 
intervenir  de  temps  en  temps,  ne  peut  pas  s'empêcher  de  dire  : 
«  Nous  qui  connaissons  la  fin,  nous  souhaiterions  qu'elle  eût  suivi 
l'appel  de  sa  nature,  de  la  nature  dont  il  est  rare  qu'on  mécon- 
naisse impunément  la  nostalgie  et  le  caprice,  car  seule  elle  sait  ce 
qu'elle  veut,  tandis  que  nous  voulons  ce  que  nous  ne  connaissons 
pas.  »  En  dépit  de  cette  réflexion  sévère,  le  poète  ne  présente  pas 
Dolorès  comme  foncièrement  mauvaise  ;  il  y  a  des  moments  où 
le  monde  l'ennuie  ;  alors  elle  écrit  à  Charles  des  lettres  dignes  d'une 
«  fiancée  céleste»,  et  elle  est  sincère.  Mais  cela  ne  suffit  pas:  «  Ce 
qui  caractérise  l'âme  pure  et  le  grand  talent,  c'est  l'unité  de  tout 
l'être  divers  comme  le  monde  que  Dieu  a  créé.  Une  àme  mesquine, 


LE    ROMAN    DE    GŒTHE    ET   LE    ROMAiX    ROMANTIQUE         335 

comme  la  meilleure  œuvre  humaine,  est  composée  de  morceaux 
hétérogènes,  dont  certains  sont  peut-être  magnifiques,  mais  on 
ne  les  apprécie  pleinement  que  lorsqu'ils  sont  séparés  de  ce  qui 
les  entourait  ». 

Lorsque  Charles  revient  en  vacances,  fatigué  par  les  privations 
et  l'étude,  bruni  ,  mal  habillé,  elle  a  désormais  trop  d'expérience 
pour  le  considérer  encore  comme  le  prince  charmant,  et  il  s'en 
aperçoit.  Sa  jeunesse  et  le  printemps  dissipent  sa  mauvaise  hu- 
meur. Mais  lorsqu'il  lui  remet  une  bague  de  fiançailles  qui  repré- 
sente le  Christ  au  milieu  des  apôtres, elle  pense  qu'elle  aura  honte 
de  la  porter  en  public,  et  elle  s'amuse  à  dessiner  des  moustaches 
aux  saints  que  représentent  des  images  de  piété  que  son  fiancé 
lui  a  apportées.  Cette  fois,  sa  légèreté  s'en  prend  mêm.e  à  la  re- 
ligion ;  il  lui  envoie  alors  une  poésie  dans  laquelle  ii  lui  reproche 
son  manque  de  sérieux  ;  il  attend  une  réponse,  tandis  qu'elle 
attend  sa  visite  ;  et  dans  cette  situation  pénible,  ils  font  chacun 
de  leur  côté  des  réflexions  qui  révèlent  le  fond  de  leur  caractère. 
Dolorès  qui  se  juge  offensée,  s'étonne  de  sa  propre  longanimité, 
et  se  promet  bien  de  ne  jamais  céder  à  son  mari.  Et  Arnim  sou- 
ligne :  «  Ainsi  se  développait  son  opiniâtreté  orgueilleuse,  sa  folle 
confiance  en  elle-même,  qui  devait  finalement  amener  sa  perte.  » 
De  son  côté  Charles  repousse  la  tentation  de  partir  pour  la  guerre 
(contrairement  à  ce  que  fait  Edouard  après  la  naissance  de  son  en- 
fant), il  veut  consacrer  son  existence  à  faire  le  bonheur  de  Dolo- 
rès :  il  se  propose  de  lui  ramener  son  père  qui  est  parti  depuis  de 
longues  années  pour  les  Indes  orientales,  et  dont  on  n'a  plus  de 
nouvelles. 

Grâce  à  l'initiative  du  vieux  domestique,  les  deux  fiancés  se 
réconcilient,  mais  Charles  est  surtout  retenu  par  le  charme  phy- 
sique de  Dolorès  ;  une  fois  de  plus  le  poète  se  charge  de  nous  éclai- 
rer :  «  Plus  cette  force  extérieure  les  unit  énergiquement,  et  plus 
tout  se  séparera  violemment,  lorsque  cette  différence  intime  se 
sera  révélée.  » 

Nous  arrivons  maintenant  à  la  deuxième  partie  de  l'action  :  la 
séduction.  Là  encore,  les  deux  romans  sont  très  différents.  Chez 
Gœthe,  c'est  la  nature  qui  est  responsable  de  l'attrait  que  les  dif- 
férents personnages  éprouvent  les  uns  pour  les  autres  ;  ils  sont 
poussés  par  une  force  intérieure  à  laquelle  ils  résistent  à  des  degrés 
divers.  Ces  forces  ne  les  entraînent  pas  jusqu'à  l'adultère  ;  cepen- 
dant, par  l'effet  d'une  espèce  d'adultère  moral  qui  revêt  une 
valeur  symbolique,  l'enfant  d'Edouard  et  de  Charlotte  ressemble 
au    capitaine    et  à  Odile.    Ce    n'est    d'ailleurs  pas  le  véritable 


336  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

problème,  il  s'agit  surtout  de  savoir  si  le  mariage  peut  être  rem- 
placé par  une  nouvelle  union  qui  semble  conseillée  par  la  nature 
elle-même. 

Chez  Arnim,  il  n'est  pas  question  de  divorce  à  propos  des  rela- 
tions de  Dolorès  et  du  marquis  :  l'adultère  est  au  premier  plan. 
Cependant  l'écrivain  a  voulu  sortir  de  la  banalité  :  il  n'a  pas  mon- 
tré un  séducteur  de  bas  étage.  Il  a  voulu  créer,  comme  il  le  dit 
dans  une  lettre  à  Guillaume  Grimm,  une  sorte  de  pendant  du 
Roquairol  de  Jean  Paul.  Tandis  que  Roquairol  est  essentielle- 
ment une  nature  allemande,  profonde  et  passionnée,  le  marquis 
lui  a  été  inspiré  par  certains  Français  qui  ont  fait,  affirme-t-il, 
beaucoup  de  ravages  dans  les  familles  allemandes.  De  tels  êtres 
sont  de  véritables  pierres  de  touche  pour  les  femmes,  qui  se  jet- 
tent dans  leurs  bras  d'une  façon  inattendue,  lorsqu'ils  leur  don- 
nent l'occasion  de  révéler  leur  manque  foncier  de  sérieux.  Le 
marquis  est  «dégagé  de  tous  les  liens  de  la  vie  idéale  »,  il  recherche 
les  jouissances  les  plus  hautes,  mais  il  est  toujours  déçu  par  elles  : 
ce  qui  rappelle  un  peu  le  caractère  de  Faust. 

Presque  sans  calcul,  il  arrive  à  se  faire  bien  voir  des  femmes  ; 
il  leur  montre  tous  les  aspects  de  sa  nature,  et  il  est  bien  rare  qu'il 
ne  se  trouve  pas  un  point  commun  :  alors  il  poursuit  son  succès 
pour  satisfaire  son  besoin  dévorant  d'activité,  et  il  s'en  va  ensuite 
d'un  autre  côté.  Avec  les  femmes  portées  à  la  religion,  il  prie  — 
de  là  l'explication  de  son  mariage  avec  Clélie,  et  de  sa  fin  édi- 
fiante en  apparence,  qui  fait  que  Clélie  ne  se  doute  pas  de  toutes 
les  aventures  de  son  mari  —  ;  avec  les  femmes  d'une  sévère  mora- 
lité, il  améliore  sa  vie  intérieure  ;  avec  les  femmes  sensuelles,  il 
est  sensuel.  Comme  Dolorès  appartient  à  cette  dernière  classe, 
il  se  propose  de  la  séduire.  Sa  première  idée  est  de  l'humilier  pour 
qu'elle  se  jette  dans  ses  bras.  D'abord  il  feint  de  la  mettre  au  cou- 
rant d'importantes  affaires  politiques  ;  bien  entendu,  ce  seront 
des  livres  français  qui  montreront  à  Dolorès  que  les  femmes  qui 
ont  eu  une  grande  activité  politique  ont  été  en  même  temps  de 
grandes  amoureuses.  Mais  l'attitude  de  sa  victime  éventuelle 
l'amène  à  supposer  que  s'il  cherche  à  l'humilier  publiquement  en 
révélant  qu'il  s'est  moqué  d'elle,  elle  se  contentera  peut-être 
d'en  rire. 

L'occasion  d'avoir  recours  à  un  autre  procédé  lui  est  fournie 
par  la  comtesse  elle-même,  d'une  façon  bien  peu  naturelle  :  un 
jour,  sans  se  douter  de  la  présence  du  marquis,  elle  fait  un  long 
discours  à  haute  voix.  Ce  discours  apprend  au  marquis  qu'elle  se 
propose  elle-même  de  l'humilier  en  public,  et  par  ailleurs  qu'elle 


LE    ROMAN    DE    GŒTHE    ET    LE    ROMAN    ROMANTIQUE         337 

craint  par-dessus  tout  que  le  marquis,  apprenant  qu'elle  se  farde 
malgré  l'interdiction  formelle  de  son  mari,  ne  la  rende  ridicule  en 
révélant  cette  désobéissance  à  tout  le^monde.  Ainsi  renseigné,  le 
marquis  se  montre  entreprenant,  et  sa  hardiesse  fait  naître  chez 
Dolorès  un  sentiment  étrange. 

Pourtant,  sans  qu'Arnim  nous  dise  pourquoi,  le  marquis  re- 
nonce à  l'idée  de  séduire  Dolorès  en  l'humiliant,  et  il  essaye  avec 
succès  des  sciences  occultes.  Comment  résister  au  «  chef  des  es- 
prits »,  initié  à  tous  les  mystères  drs  Kose-Croix,  et  qui  se  dit  le  fils 
de  la  Vierge  ?  Le  marquis  aifirme  que  Dolorès  est  sa  «  fiancée  éter- 
nelle »  :  troublée  à  la  fois  par  sa  beauté  et  par  ses  récits  fan- 
tastiques, elle  finit  par  céder.  Après  tout  ce  que  nous  avons 
appris,  nous  ne  sommes  pas  surpris  de  la  voir  tromper  son  mari, 
mais  nous  nous  demandons  un  peu  comment  elle  a  pu  se  laisser 
prendre  aux  pseudo-mystères  du  marquis. 

Ce  qui  est  le  plus  surprenant,  c'est  l'attitude  de  Charles.  Cyni- 
quement, le  marquis  lui  demande  un  joiir  pourquoi  il  a  laissé  sa 
femme  seule  avec  lui  pendant  quelque  temps,  ce  qu'il  juge 
extrêmement  imprudent.  Avec  une  franchise  qui  le  fait  paraître 
un  peu  ridicule  vu  les  circonstances,  il  répond  qu'il  ne  considère 
pas  sa  femme  comme  un  être  faible  appartenant  à  une  autre 
race,  mais  comme  son  égale  ;  il  ne  lui  cacherait  pas  ses  sentiments, 
s'il  était  tenté  d'aimer  une  autre  femme,  et  il  est  persuadé  que  de 
son  côté,  elle  ne  le  tromperait  pas  sans  le  prévenir.  Et  il  est  cer- 
tain que  le  romancier  n'a  aucunement  l'intention  de  se  moquer  de 
son  héros:  cela  serait  contraire  à  la  tendance  générale  de  l'œuvre, 
et  nous  avons  au  surplus  sa  déclaration  précise,  selon  laquelle 
cet  entretien  montre  toute  la  supériorité  de  la  foi  •'  riche  et 
confiante  »  sur  la  ruse  et  l'habileté  ! 

Les  invraisemblances  vont  s'accumuler.  Le  jour  de  son  entre- 
tien avec  le  marquis,  Charles  éprouve  bien  une  vague  inquiétude, 
mais  il  l'attribue  à  une  légère  indisposition  physique.  Pour  le  faire 
changer  d'attitude,  il  faut  deux  événements  nouveaux.  Il  voit 
dans  un  rêve  que  sa  femme  le  trompe,  et  il  reçoit  du  vieux  domes- 
tique une  lettre  qui  lui  reproche  de  laisser  sa  femme  seule  à  la 
ville,  et  qui  lui  donne  des  conseils  à  peine  déguisés. 

Alors  que  son  devoir  serait  d'aller  tout  de  suite  chez  lui,  il  se 
rappelle  bien  mal  à  propos  qu'il  a  vu  dans  son  rêve  un  person- 
nage d'aspect  farouche,  porteur  des  armes  et  des  bracelets  qu'il 
avait  trouvés  quelque  temps  auparavant  en  fouillant  un  tumu- 
lus,  et  qui  lui  a  fait  signe  de  s'en  aller  courir  le  monde.  Il  part 
en  voyage,  désespéré,  on  ne  comprend  pas  bien  pourquoi. 

22 


338  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Lorsqu'il  retourne  chez  lui,  après  quatre  semaines  d'absence, 
le  marquis  s'est  brouillé  avec  sa  femme  :  ils  se  sont  fait  des  repro- 
ches mutuels,  et  le  marquis  est  parti.  Persuadé  de  l'inanité  de  ses 
soupçons,  il  s'en  ouvre  naïvement  à  sa  femme,  qui  pour  le  mo- 
ment ne  songe  nullement  à  expier  sa  faute  :  elle  se  propose  sim- 
plement de  s'améliorer,  et  d'observer  un  silence  prudent. 

Mais  au  bout  de  trois  mois,  elle  s'aperçoit  qu'elle  est  de  nouveau 
enceinte.  Tandis  que  son  mari  se  réjouit,  elle  s'inquiète,  car  elle 
est  persuadée  que  le  véritable  père  de  cet  enfant  est  le  marquis. 
Après  avoir  hésité,  elle  décide  de  se  taire,  dans  l'intérêt  de  l'en- 
fant qui  naîtra  bientôt. 

C'est  le  destin  qui  fera  sortir  l'aveu  de  sa  bouche,  et  d'une  façon 
bien  romantique  :  elle  se  trahira  en  parlant  tout  haut  pendant  son 
sommeil,  après  un  entretien  au  cours  duquel  son  mari  a  déclaré 
que  s'ils  avaient  un  garçon,  comme  les  cartes  viennent  de  le  pré- 
dire, il  conviendrait  de  lui  donner  le  prénom  du  marquis. 

Cette  révélation  inconsciente  présente  un  avantage  au  point 
de  vue  de  l'action  :  Charles  va  pouvoir  prendre  les  décisions  qu'il 
juge  nécessaires  sans  que  Dolorès  se  doute  de  ce  qui  se  passe  dans 
son  esprit.  Sa  passion  pour  sa  femme  reste  entière  :  c'est  par  amour 
et  non  par  indifférence  qu'il  renonce  à  la  punir  ;  il  veut  simple- 
ment se  venger  de  celui  qui  l'a  séduite  et  se  tuer  ensuite  ;  mais 
nous  n'avons  pas  le  temps  d'apprendre  le  détail  de  ses  projets.  Dès 
le  lendemain,  une  lettre  de  Clélie  lui  apprend  que  le  marquis  était 
en  réalité  le  mari  de  sa  belle-soeur.  Il  a  tant  de  vénération  pour 
Clélie  qui  est  selon  lui  une  de  ces  saintes  dont  l'existence  seule  suffit 
pour  racheter  tous  les  péchés  du  monde,  qu'il  ne  veut  pas  détruire 
son  bonheur  en  même  temps  que  ses  illusions.  Il  se  contentera 
donc  de  se  tuer.  Mais  par  un  raffinement  assez  peu  naturel,  pour 
donner  une  leçon  à  sa  femme,  et  pour  augmenter  son  remords,  il 
fera  d'elle  l'agent  de  son  suicide,  qui  prendra  tournure  d'acci- 
dent :  il  va  avec  elle  à  un  concours  de  tir,  et  il  la  défie  d'appuyer 
sur  la  gâchette  d'une  arme  même  non  chargée.  Comme  Dolorès 
se  plaint  de  ne  jamais  être  mise  sur  le  même  plan  que  les  hom- 
mes, elle  devrait  refuser  de  se  prêter  à  une  expérience  aussi  peu 
concluante,  ou  demander  une  arme  chargée,  mais  il  est  nécessaire 
que  l'arme  passe  pour  n'être  pas  chargée,  sans  quoi,  en  dépit  de  sa 
légèreté,  Dolorès  ne  permettrait  sans  doute  pas  à  son  mari 
d'appuyer  le  canon  sur  sa  poitrine  !  En  réalité,  l'arme  est  char- 
gée, le  coup  part,  et  Charles  s'écroule  blessé. 

Ici,  nous  avons  une  fois  de  plus  l'occasion  de  constater  la  supé- 
riorité de  Gœthe  au  point  de  vue  de  la  motivation.  Dans  les  Affi- 


LE  ROMAN  DE  GŒTHE  ET  LE  ROMAN  ROMANTIQUE    339 

nilés  électives,  nous  assistons  également  à  un  suicide,  moins  bru- 
tal, mais  couronné  d'un  succès  complet  :  Odile  se  laisse  mourir  de 
faim.  II  y  a  là,  à  un  certain  point  de  vue,  une  expiation  :  Odile 
n'a  pas  respecté  la  loi  qu'elle  s'était  donnée  elle-même  ;  elle  a, 
par  sa  présence,  ruiné  le  bonheur  domestique  de  sa  bienfaitrice, 
et  comme  par  ailleurs  le  destin  la  poursuit,  elle  refuse  toute  nour- 
riture. La  décision  d'Odile  est  peut-être  étrange,  mais  nous  sa- 
vons pourquoi  elle  la  prend,  tandis  que  la  tentative  de  suicide  de 
Charles  est  à  peine  motivée,  le  poète  dit  simplement  :  «  Il  avait  l'im- 
pression qu'il  était  un  obstacle  sur  sa  propre  route,  comme  une 
colline  dans  son  parc,  qu'il  devait  faire  sauter  ou  raser,  pour  dé- 
gager son  horizon.  Nous  savons  tout,  et,  confidents  de  sa  décision, 
nous  pouvons  faire  un  récit  véridique  ;  la  plupart  des  gens  prirent 
pour  un  hasard  ce  qui  avait  été  le  résultat  de  son  intention.  «En 
somme,  puisqu'il  a  décidé  de  ne  se  venger  ni  de  sa  femme  ni  du 
marquis,  Charles  veut  quitter  la  vie  parce  qu'il  n'a  pas  le  courage 
de  la  supporter  :  et  c'est  une  attitude  que  Goethe  ne  pouvait  pas 
approuver  ;  il  y  a  vu  certainement  comme  un  reflet  de  son  Wer- 
ther, qu'il  avait  désavoué  depuis  longtemps. 

Si  ce  coup  de  feu  tiré  à  bout  portant  mettait  fin  à  l'existence 
de  Charles,  le  roman  se  terminerait  sur  une  note  sentimentale. 
Mais  la  balle  a  dévié  sur  une  côte,  et  Charles  guérit.  Désormais,  la 
situation  est  toute  différente.  Dolorès  porte  toujours  le  poids  de 
sa  faute,  mais  elle  n'est -plus  seule  coupable.  Et  à  partir  de  main- 
tenant, nous  aurons  l'impression  qu'Arnim  défend  plus  énergique- 
ment  que  Goethe  les  droits  de  la  vie.  Charles  se  reproche  d'avoir 
[(  commis  une  action  épouvantable  et  honteuse,  et  d'avoir  crimi- 
nellement détruit  cet  ouvrage  sacré  de  Dieu,  fait  à  son  image, 
pour  détourner  de  lui  une  épreuve  envoyée  par  Dieu,  au  lieu  de 
la  subir  en  homme  vertueux  et  énergique  ».  II  estime  qu'en  lui 
sauvant  la  vie.  Dieu  lui  a  donné  l'occasion  de  s'améliorer,  et  puis- 
qu'il lui  a  été  pardonné,  il  pardonne  lui  aussi  ;  lorsque  Dolorès  se 
décide  à  lui  avouer  sa  faute,  il  projette  même  d'envoyer  chez  Clé- 
ie  l'enfant  qui  va  naître,  de  la  sorte  il  sera  élevé  par  son  propre 
père. 

La  réconciliation  n'est  encore  qu'apparente  :  complètement 
anéantie  par  un  remords  qui  n'est  pas  très  vraisemblable,  Dolorès 
voudrait  se  retirer  dans  un  couvent  ;  elle  se  renferme  dans  sa  cham- 
bre et  envoie  à  son  mari  des  lettres  débordantes  de  repentir. 
A.voir  sa  femme  dans  cet  état,  Charles  est  désolé  et  souhaite 
la  mort.  Le  juste  souiïre  donc  plus  que  le  coupable,  mais  nous  dit 
A.rnim,  le  coupable  meurt  plus  vite,  tandis  que  l'homme  vertueux 


340  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

peut  continuer  à  combattre.  En  vertu  de  cette  singulière  concep- 
tion, le  marquis,  retourné  auprès  de  sa  femme,  s'adonne  aux  pra- 
tiques religieuses  comme  il  prendrait  de  l'opium,  il  meurt  bientôt. 

Heureusement,  Arnim  ne  s'en  tient  pas  à  des  considérations  de 
ce  genre.  Après  avoir  établi  que  les  forces  humaines  sont  incapa- 
bles de  rétablir  l'équilibre  détruit,  il  montre  que  seules  les  influ- 
ences religieuses  guérissent  véritablement  les  âmes.  Comme  Dolo- 
rès  et  Charles  sont  catholiques,  ils  auront  recours  à  des  pratiques 
catholiques.  Nous  avons  vu  au  début  que  Charles  avait  été  cho- 
qué par  le  manque  de  sérieux  et  de  piété  de  Dolorès  ;  cependant, 
il  n'était  pas  lui-même  profondément  religieux.  A  l'époque  où  il 
éprouve  le  plus  douloureusement  le  vide  de  son  existence,  il  en- 
tend un  jour  les  cloches  d'une  église,  qui  lui  rappellent  —  comme 
à  Faust  —  la  piété  de  sa  jeunesse.  Mais  il  pense  encore  que  tout 
dans  le  monde  se  déroule  au  hasard,  et  il  se  moque  du  peuple  cré- 
dule qui  va  prier  dans  les  églises.  Pourtant,  il  décide  d'aller  voir, 
selon  sa  propre  expression,  ce  que  lui  conseillera  la  sottise  qui- 
siège  à  la  place  de  Dieu.  Il  entre  à  l'église  en  jetant  un  regard  de 
mépris  sur  les  fidèles  ;  et  il  se  propose  de  ne  pas  donner  dans  sa 
confession  de  détails  qui  permettent  de  reconnaître  son  identité. 
Lorsqu'il  a  pris  place  d'un  côté  du  confessionnal,  il  voit  se  lever, 
de  l'autre  côté,  une  femme  dont  la  silhouette  le  fait  songer  à  Do- 
lorès :  c'est  elle  effectivement,  elle  s'est  adressée  au  même  con- 
fesseur que  son  mari  ;  le  confesseur  leur  impose  un  même  pèle- 
rinage. Et  dans  l'église  qui  est  le  but  du  pèlerinage,  Charles,  qui 
ignore  la  présence  de  sa  femme,  la  trouve  évanouie  devant  un 
tableau  qui  représente  sainte  Marie-Madeleine.  Alors,  il  oublie 
totalement  sa  faute,  c'est  le  moment  du  véritable  pardon.  L'a- 
paisement a  été  amené  par  le  «  contact  avec  un  monde  supérieur  »  ;. 
il  a  fallu  non  seulement  la  prière,  mais  l'atmosphère  d'une  com- 
munauté religieuse  représentée  par  la  foule  des  pèlerins  en  compa- 
gnie desquels  Charles  se  plaît  à  prier. 

Goethe  a  dit  un  jour,  paraît-il,  qu'on  avait  tort  de  le  traiter  de 
païen,  qu'il  avait  fait  mourir  Odile  de  faim,  et  que  c'était  très 
chrétien  (1).  Si  le  propos  est  authentique,  il  faut  sans  doute  y 
voir  une  boutade  :  dans  les  Affinilés  électives, \a.  psychologie  est 
purement  humaine,  Odile  ne  dit  nulle  part  qu'elle  se  reproche  de 
ne  pas  avoir  respecté  les  lois  divines,  pas  plus  d'ailleurs  qu'elle  ne 
mentionne  les  lois  de  la  nature,  ou  les  lois  humaines  :  elle  a  viole 
sa  propre  loi.  Son  apothéose,  dont  les  traits  principaux  sont  em- 

(1)  F.  von  Biedermann.  Goellies  Gespràche,  2«  éd.,  Leipzig,  1909,  II,  p. 62. 


LE    ROMAN    DE    GŒTHE    ET    LE    ROMAN    ROMANTIQUE         341 

pruntés  au  catholicisme,  introduit,  tout  à  la  fin  de  l'œuvre,  des 
éléments  nouveaux,  qui  ne  semblent  avoir  qu'une  valeur  symbo- 
lique, et  la  dernière  phrase  du  roman,  qui  fait  allusion  à  la  résur- 
rection, nous  semble  être  avant  tout  une  de  ces  brèves  effusions 
sentimentales  qui  échappent  à  Goethe  de  temps  en  temps.  De  plus, 
dans  la  situation  où  est  placée  Odile,  le  suicide  ne  saurait  être 
admis,  si  l'on  envisage  la  question  du  point  de  vue  chrétien. 

L'expiation  peut  être  conçue  de  façons  différentes.  Chez 
Goethe,  Odile  songe  d'abord  à  mener  une  vie  active,  pour  fuir  les 
regards  indiscrets,  pour  déjouer  les  embûches  du  destin,  et  pour 
expier  en  même  temps  (quoique  son  expiation  essentielle,  du  moins 
d'après  les  paroles  assez  obscures  qu'elle  prononce  à  la  fin  du  cha- 
pitre XIV  de  la  deuxième  partie,  semble  consister  à  renoncer  à 
Edouard)  :  elle  veut  retourner  à  la  pension,  faire  le  bien  ;  une  telle 
décision  est  tout  à  fait  dans  le  sens  général  de  la  philosophie  de 
Gœthe,  et  le  roman  serait  peut-être  plus  satisfaisant  s'il  s'arrê- 
tait là  :  en  tout  cas  son  interprétation  serait  plus  facile.  Sans  qu'elle 
en  soit  aucunement  responsable,  Odile  se  retrouve  en  présence 
d'Edouard,  elle  renonce  subitement  à  son  plan  de  vie  active,  et 
elle  se  laisse  mourir  de  faim  :  comme  il  ne  s'est  rien  passé  de  nou- 
veau, que  cette  rencontre  fortuite,  cette  fuite  devant  le  destin 
ressemble  en  même  temps  à  une  expiation  passive,  mais  sans 
que  cette  idée  soit  nettement  exprimée. 

Arnim  parle  beaucoup  plus  nettement  d'expiation.  Au  début 
de  la  quatrième  partie  du  roman,  il  nous  expose  directe- 
ment sa  conception.  Il  s'en  prend  aux  romanciers  qui  font  mou- 
rir leurs  personnages,  lorsqu'ils  ne  savent  plus  qu'en  faire.  On 
serait  porté  à  croire  qu'il  y  a  ici  une  allusion  à  la  fin  des  Affinités 
électives,  si  Arnim  n'accusait  pas  ces  romanciers  de  «  légèreté  »  ; 
comme  il  a  envoyé  son  livre  à  Goethe,  pour  lequel  il  avait  à  cette 
époque  le  plus  grand  respect,  il  serait  surprenant  qu'il  l'eût  visé 
consciemment  dans  ce  passage.  Mais  de  toute  façon,  les  vues  ex- 
posées par  Arnim  sont  opposées  à  la  philosophie  qui  se  dégage 
des  Affinités  électives  :  la  destruction  n'est  pas  une  force  morale, 
ce  qui  améliore  l'homme,  c'est  d'abord  l'expiation  sous  ses  diffé- 
rentes formes  :  remords  et  activité,  et  aussi  la  punition  qui  vient 
compléter  l'expiation  lorsqu'elle  ne  suffît  pas  pour  renouveler 
l'âme.  Comme  le  marquis  est  mort  fort  à  propos,  et  que  la  date 
de  la  naissance  de  son  deuxième  enfant,  ainsi  qu'un  signe  parti- 
culier qu'il  porte,  lui  ont  prouvé  que  ses  appréhensions  étaient 
vaines,  Dolorès  part  pour  la  Sicile  avec  sa  famille,  et  vit  désormais 
auprès  de  Clélie  ;  son  expiation  consiste   à   avoir  beaucoup  d'en- 


342  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

fants  dont  elle  s'occupe  avec  dévouement,  et  sa  punition  consiste 
à  supporter  les  intrigues  d'une  princesse  qui  voudrait  lui  enlever 
son  mari  pour  en  faire  un  souverain.  Nous  trouvons  ici  le  véri- 
table thème  des  Affinités  électives,  puisque  la  question  du  divorce 
finit  par  être  posée,  lorsque  par  suite  d'une  confusion  nocturne 
la  princesse  croit  que  Charles  a  trompé  sa  femme  avec  elle  :  Dolo- 
rès  est  tellement  désireuse  d'expier,  qu'elle  accepte  de  renoncer 
à  son  mari.  Mais  la  princesse  qui  s'aperçoit  tardivement  de  son 
erreur,  s'empoisonne,  tandis  que  Dolorès  meurt,  brisée  par  l'é- 
motion. 

En  dépit  de  cette  fin  tragique,  nous  ne  fermons  pas  le  roman 
avec  une  impression  de  tristesse  poignante,  parce  que  le  poète 
prend  soin  d'ouvrir  des  perspectives  sur  l'avenir.  Les  derniers 
chapitres  des  Affinités  électives,  avec  le  suicide  d'Odile,  la  mort 
lamentable  d'Edouard,  et  l'incertitude  qui  plane  sur  l'avenir  de 
Charlotte  et  du  major,  ont  quelque  chose  de  désolant,  et  l'apo- 
théose d'Odile, trop  différente  du  reste  du  roman,  ne  nous  rassé- 
rène que  dans  une  faible  mesure  :  le  roman  trahit  les  incertitudes 
de  f  écrivain.  Chez  Arnim,  le  héros,  qui  puise  dans  la  religion  la 
force  de  continuer  à  vivre,  part  pour  l'Allemagne  avec  ses  fils 
pour  défendre  son  pays.  Cette  conclusion  énergique  contraste 
vivement  avec  la  phrase  sentimentale  de  Goethe  :  «Et  quel  beau 
moment  ce  sera  lorsqu'un  jour  ils  se  réveilleront  ensemble.  » 

Les  paroles  les  plus  significatives  du  roman  d'Arnim  se  trou- 
vent dans  une  lettre  de  Dolorès  à  son  second  fils,  et  dans  la  réponse 
de  ce  dernier.  Dolorès  se  refuse  à  croire  que  l'activité  si  féconde 
de  son  mari  ne  soit  qu'une  agitation  méprisable,  et  qu'il  ne  faille 
songer  qu'à  l'au-delà.  Et  son  fils  lui  répond  qu'en  effet  les  idées  que 
l'on  a  trop  souvent  sur  la  vanité  et  le  néant  de  ce  monde  reposent 
sur  des  malentendus,  que  la  religion  chrétienne  n'est  pas  une  reli- 
gion de  la  joie  ou  de  la  souffrance,  mais  une  religion  de  la  vie. 


Les  Idées  morales  du  XIP  siècle 
Les  écrivains  en  latin 


par  B.  LANDRY, 

Docteur  es  Lettres. 


VII 
Un  chroniqueur  :    Guibert  de  Nogent. 

Guibert  de  Nogent  (1)  (1053-1124)  n'est  pas  un  théologien  ou  un 
philosophe  de  profession  ;  c'est  un  fils  de  noble  famille  que  tour- 
mente, dès  le  jeune  âge,  le  désir  de  l'étude  ;  aussi  se  fait-il  moine 
et  devient  abbé  du  monastère  de  Nogent.  11  est  instruit,  connaît 
et  aime  les  écrivains  antiques  ;  il  sait  même  les  imiter  et  plus 
d'une  fois  il  s'essaie  à  composer  quelque  poésie  ;  sur  la  fin  de  sa 
vie,  il  écrit  ses  mémoires  qui  sont  pour  nous  «  un  document  histo- 
rique tel  que,  dans  tout  le  moyen  âge,  on  n'en  trouve  pas  d'ana- 
logue ».  Guibert  n'est  pas  un  saint,  mais  c'est  un  homme  cultivé, 
de  mœurs  honorables  ;  aussi  ses  écrits  vont-ils  now^  fournir  un 
témoignage  précieux  sur  les  idées  morales  que  possédait  un 
«  honnête  homme  »  du  début  du  xii^  siècle. 

Guibert  est  un  clerc,  aussi  montre-t-il  peu  d'estime  pour  la 
famille.  Il  perd  son  père  de  bonne  heure,  dès  l'âge  de  huit  mois,  et 
il  s'en  réjouit,  car  «  cet  homme  »,  —  c'est  son  expression,  —  s'il 
avait  vécu,  aurait  joué  certainement  un  rôle  funeste  en  empê- 
chant son  fils  d'entrer  dans  les  ordres.  Plus  loin,  Guibert  nous 
raconte  les  frasques  de  ce  père  avec  un  détachement  un  peu  gê- 

(1)  Sur  In  vie  et  le  caractère  de  Guibert,  voir  Bernard  Monod,  Le  moine  Gui- 
bert el  son  temps,  Paris,  1905  ;  —  et  l'introduction  que  G.Bourgina  mise  en 
tête  de  son  édition  du  De  vita  sua,  Paris,  1907.  —  Les  œuvres  de  Guibert  sont 
publiées  dans  le  tome  C.LVI  de  la  Palrologir  latine  de  Migne.  Les  Gesta  et 
VHisloire  de  ma  vie  ont  été  traduits  par  Gui/.ot,  t.  IX  et  X  des  Mémoires 
pour  servir  à  riiisloire  de  France.  Nous  utiliserons  parfois  cette  traduction. 


344  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

nant  ;  vraiment  le  fils  est  devenu  un  peu  trop  étranger  à  son  père 
selon  la  chair  (I,  4).  Par  contre,  Guibert  aime  beaucoup  sa  mère, 
et  il  nous  fait  grand  éloge  de  sa  piété  et  de  sa  beauté,  ce  qui  ne 
l'empêche  pas  toujours  de  montrer  quelque  ironie  envers  les 
scrupules  de  la  bonne  dame.  Sa  mère,  en  effet.,  avait  toujours  eu 
l'ambition  d'avoir  un  fils  prêtre,  d'où  son  mérite  aux  yeux  de 
Guibert. 

C'est  dans  les  idées  théologiques  en  cours  à  l'époque  que  l'on 
doit  chercher  l'explication  des  sentiments  familiaux  de  notre 
moine.  Un  de  ses  écrits  de  jeunesse,  publié  dans  son  âge  mûr. 
De  virginilale,  nous  donne  de  précieuses  indications. 

Depuis  la  faute  d'Adam,  la  génération  ne  peut  s'effectuer  sans 
mouvement  de  concupiscence,  et  cette  volupté  dont  notre  raison 
n'est  pas  maîtresse,  ne  peut  exister  sans  péché  (1)  ;  et,  en  outre, 
elle  transmet  à  l'enfant  qui  va  naître  le  péché  du  premier  père  de 
l'humanité  (2).  Nous  sommes  donc  conçus  dans  un  bourbier 
d'ignominie,  nos  parents  pèchent,  et  la  volupté  déraisonnable 
qu'ils  éprouvent  alors  sert  de  véhicule  physique  au  péché  originel. 
«  Les  mouvements,  qui  se  produisent  dans  les  âmes  et  les  corps 
de  ceux  qui  engendrent,  charrient  le  péché  originel  (3)  >'.  Adam 
et  Eve,  dès  qu'ils  sentirent  en  leur  corps  cette  source  de  péché, 
eurent  honte,  et  avec  raison. 

Nous  aussi,  nous  avons  honte.  Qu'est-ce  que  la  pudeur,  sinon 
le  sentiment  confus  que  l'acte  générateur  et  les  organes  qui  l'opè- 
rent sont  des  péchés  et  des  véhicules  du  péché  ?  Nous  ne  cou- 
vririons pas  avec  tant  de  soin  les  parties  du  corps  que  nous  appe- 
lons honteuses,  si  nous  ne  sentions  pas  que  ces  organes  sont  la 
demeure  du  péché. 

Guibert  va  plus  loin,  et  il  nous  donne  le  motif  pour  lequel  iî 
estime  pervers  l'acte  générateur  :  c'est  que  les  mouvements  qui 
agitent  alors  l'homme  et  la  femme  échappent  au  contrôle  de  la 
raison.  Quand  je  remue  mon  doigt,  mes  yeux,  mes  lèvres,  j'agis 
volontairement  et  librement  ;  ces  membres  m'obéissent,  je  suis 
leur  maître,  aussi  n'ai-je  pas  à  rougir  d'eux.  Au  contraire,  les 
organes  génitaux  n'obéissent  pas  à  la  raison  ;  ils  s'agitent  sans 


(1)  Cerliim  sane  habelur  illa  membra,  qiiae  generandi  expient  officia,  sine 
pravo  calore  non  solere  movcri,  moiusque  illos,  qiios  jam  palimur  naluralcs,  sine 
peccato  non  posse  fieri...  De  Virg.  c.  7  ;  Mg.  589. 

(2)  Velus  illiid  peccalum  a  pareniibus  in  eos  qui  nascunlur  ex  concubilus 
voluplate  dei'olvitur,  it.  Mg.  590. 

(3)  Hi  sunt  molus  qui  in  animas  eî  corpora  eorum  qui  gignunlur  peccalum 
originale  Irajicianl.  Traut.  de  incarnatione  contra  judaeos  ;  I,  5;  Mg.  496. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  345 

q«fi  nous  puissions  diriger  leurs  mouvements  ;  ce  ne  sont  pas  de 
bons  et  fidèles  serviteurs,  toujours  disposés  à  exécuter  les  ordres 
de  l'intelligence,  ce  sont  des  maîtres  cruels  et  aveugles  (1). 
L'homme  et  la  femme  qui  engendrent  perdent  leur  liberté  int-é- 
rieure  et  leur  raison  ne  peut  plus  commander  ;  ils  sont  devenus 
des  esclaves  ;  et  dans  cet  esclavage  gît  la  malice  de  l'acte  charnel. 
Engendrer  est  un  péché,  parce  que  cet  acte  échappe  à  la  souv^e- 
raineté  de  la  raison.  Un  stoïcien  n'aurait  pas  parlé  autrement  ; 
tout  au  plus,  aurait-il  rejeté  cette  bagatelle  parmi  les  choses  indif- 
férentes ;  mais  Guibert,  qui  était  chrétien,  ne  pouvait  s'arrêter 
à  cette  solution  indulgente,  et  il  met  toutes  les  idées  antiques  au 
service  de  son  idéal  monacal. 

Si  Adam  n'avait  pas  péché,  tous  nos  organes  seraient  demeurés 
dociles  aux  ordres  de  la  raison  ;  aucun  n'aurait  éprouvé  des  dé- 
sirs aveugles,  et  tous  auraient  obéi  comme  ma  main  qui  prend 
ce  que  je  veux,  comme  mon  pied  qui  me  conduit  au  lieu  que  j'ai 
choisi.  Donc  aucun  péché  ne  salirait  les  naissances  ;  les  parents 
engendreraient  pour  obéir  à  la  parole  divine  qui  a  enjoint  aux 
hommes  de  croître  et  de  se  multiplier  ;  mais  ils  le  feraient  sans 
péché,  puisque  leur  raison  demeurerait  souveraine  ;  ils  mérite- 
raient toujours  le  nom  de  vierges  (2). 

Les  clercs  et  les  saintes  femmes  qui,  aujourd'hui,  se  vouent  au 
célibat,  retrouvent  un  peu  de  la  liberté  primitive  ;  ils  se  refusent  à 
obéir  à  la  furieuse  volupté  et,  par  leur  sacrifice,  ils  réussissent  à 
maintenir  intacte  la  souveraineté  de  leur  raison.  Ils  peuvent  re- 
garder la  vérité  sans  que  leurs  yeux  soient  troublés,  et  c'est  en 
cette  vision  que  constitue  notre  ressemblance  avec  Dieu,  selon 
les  vers  si  profonds  d'Ovide  : 

Os  homini  sublime  dédit,  coelumque  videre 
Jussil,  et  erectos  ad  sidéra  lollere  vultus  (3). 


(1)  Cum  movenlnr  digitus  meus,  oculi  mei,  labia  mea,  mno  nuiii,  mea  voliin- 
laie  momnlur  ;  ci  quia  placide  sub  meo  agunt  imperio,  nulliim  milii  pudorem  in- 
cutiunt.  Al  quia  parles,  de  quihus  agimus,  contra  jura  loiius  ralionis  effreni 
quadam  liberlale  fcrunlur  ;  ...idcircu  juste  erubescimus,  quia  velimus,  nolimus, 
turpiter  haec  erigi  ex  desiderii  passione  videmus.  Contra  judaeos,  I,  5  ;  Mg. 
496. 

(2)  Etsi  générassent,  virgines  nihilominus  permansissent.  De  Virginitate,  7  ; 
Mg.  589. 

(3)  11  (le  créateur  de  toutes  choses)  a  donné  ;\  l'homme  un  visaere  qui  se 
dresse  au-dessus  (de  la  terre)  ;  il  a  voulu  lui  permettre  de  contemplor  le  ciel, 
de  lever  ses  regards  et  de  les  porter  vers  les  astres.  —  Métamorphoses,  I, 
85  ;  trad.  G.  Lafaye,  édit.  Budé.  Cette  citation  d'Ovide  était  classique  ;  on  la 
trouvait  dans  saint  Isidore,  Etijmologies  II,  1  (Mg.  397), 


346  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Le  vierge  demeure  pleinement  maître  de  lui-même  ;  son  âme 
impassible  ne  subit  aucune  contrainte  extérieure,  et  les  passions, 
qui  enchaînent,  n'ont  pas  de  prise  sur  elle.  Pour  Guibert  de  No- 
gent,  le  vierge  est  fort  semblable  au  sage  stoïcien  dont  la  raison 
contemple  avec  indifférence  les  rotations  aveugles  et  nécessaires 
des  événements  attachés  à  la  roue  de  la  fortune. 

Les  femmes,  plus  que  les  hommes,  sont  dominées  par  le  désir, 
d'où  leur  faiblesse.  Cependant  quelques-unes  ont  le  courage  de 
maintenir  intacte  leur  virginité  ;  négligeant  le  remède  qu'a  auto- 
risé l'indulgence  divine,  c'est-à-dire  le  mariage,  elles  se  conservent 
pures  et  intègres  ;  en  elles  revit  la  spiritualité  angélique  et,  dans 
des  vases  fragiles,  elles  portent  le  vin  dont  parle  saint  Paul  et  qui 
n'est  autre  que  l'amour  divin.  Le  Verbe  a  pu  se  faire  homme  dans 
le  sein  d'une  vierge,  sans  qu'aucune  souillure  ne  l'atteigne,  ainsi 
le  rayon  de  soleil  ne  perd  rien  de  sa  pureté  au  contact  de  la  terre. 


Guibert  de  Nogent  défend  la  chasteté  en  philosoj)he,  c'est  qu'il 
a  puisé  dans  un  commerce  familier  avec  les  anciens  le  respect  de 
la  raison  et  l'amour  de  la  vérité  ;  aussi,  est-il  un  historien  remar- 
quable ;  le  premier,  et  presque  le  seul  au  moyen  âge,  il  a  eu  le 
souci  d'être  véridique  et  impartial  :  tout  ce  qui  était  rapporté 
dans  les  livres  de  mes  prédécesseurs,  écrit-il  dans  son  histoire  des 
Croisades,  je  l'ai  comparé  très  souvent  avec  les  paroles  de  ceux 
qui  ont  vu  les  faits,  et  je  me  suis  assuré  des  discordances  ;  quant 
à  ce  que  j'ai  ajouté,  ou  je  l'ai  appris  de  ceux  qui  ont  vu,  ou  j'en  ai 
acquis  la  conviction  par  moi-même.  Peut-être  me  suis-je  parfois 
trompé,  ajoute-t-il,  mais  c'est  en  vain  qu'on  me  taxerait  de  men- 
songe, car  je  n'ai  pas  voulu  tromper  ;  et  je  mérite  excuse,  car  si 
raconter  sa  propre  vie  est  déjà  difficile,  que  dire  d'une  histoire 
qui  porte  sur  des  événements  lointains. 

De  fait,  Guibert  possède  une  haute  conscience  scientifique  ;  il 
s'inquiète  de  donner  aux  hommes  et  aux  villes  leur  nom  exact  ; 
il  cherche  la  cause  véritable  des  troubles  de  la  commune  de  Laon 
et  il  la  découvre,  — car  sa  haine  du  vilain  ne  l'aveugle  pas,  —  dans 
l'élection  simoniaque  de  Gaudry  et  son  administration  vénale  et 
cruelle.  Il  sait,  d'un  mot,  caractériser  un  peuple  ou  un  conqué- 
rant :  ainsi  nous  parle-t-il  des  fureurs  d'Alexandre,  parti  de  son 
petit  foyer  de  Macédoine  pour  aller  embraser  tout  l'Orient  ;  il 
comprend  que  les  premières  institutions  des  Romains  ont  servi 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  347 

utilement  les  intérêts  généraux  de  l'Etat  et  favorisé  l'agrandisse- 
ment de  sa  puissance.  Et  cette  vue  claire  de  l'enchaînement  des 
faits  l'amène  à  flétrir  cette  fureur  opiniâtre  de  faire  partout  la 
guerre,  laquelle  ne  se  fondait  sur  aucun  autre  motif  que  sur  la 
passion  de  gouverner  le  monde  (1). 

C'est  surtout  dans  le  Traité  des  reliques  (2)  que  la  raison  lucide 
et  honnête  de  Guibert  se  manifeste  avec  toute  sa  force.  Composée 
à  la  fin  de  sa  vie,  cette  étude  sincère  et  forte  condense  une  longue 
expérience,  et  elle  témoigne  d'un  rare  courage. 

D'abord,  Guibert  ose  protester  contre  les  miracles  absurdes 
et  l'exploitation  éhontée  des  fausses  reliques.  Une  église,  dit-il 
(I,  2,  §  6),  avait  monté  une  tournée  de  reliques,  afin  de  réparer 
ses  pertes  par  des  quêtes  fructueuses.  Dans  cette  boîte,  criait  le 
bonimenteur,  sache/  que  se  trouve  une  bouchée  de  pain  que  Jésus- 
Christ  a  mastiquée  ;etil  prend  à  témoin  notre  auteur  ."«Dans  l'as- 
sistance, je  vois  un  héros  qui  s'est  illustré  dans  les  lettres,  il 
pourra  témoigner  de  la  vérité  de  mes  reliques.»  Et  Guibert,  voyant 
la  foule  enthousiasmée,  n'osa  protester  ;  mais,  dans  son  livre,  il 
proteste.  Toutes  ces  pitreries,  dit-il,  nuisent  beaucoup  à  la  vraie 
religion.  Honorer  les  corps  des  saints, c'est  juste  ;  mais  se  servir 
de  prétendus  cheveux  de  la  Vierge  ou  d'un  os  qu'on  dit  avoir  été 
celui  du  Christ,  pour  battre  monnaie,  c'est  un  sacrilège  qui  indigne 
l'honnête  abbé  de  Nogent. 

La  relique  qu'exhibaient  les  moines  de  Saint-Médard  indigne 
particulièrement  notre  auteur,  et  il  consacre  tout  son  troisième 
livre  à  établir  la  fausseté  de  cette  supercherie.  Les  moines  pré- 
sentaient à  la  vénération  des  fidèles  une  dent  de  Jésus-Christ  ; 
c'est  un  mensonge  odieux  et  même  une  hérésie.  Jésus  est  ressus- 
cité glorieux,  nous  assure  l'Ecriture,  donc  il  n'a  laissé  sur  terre 
aucune  partie  de  son  corps.  Puis  Guibert  apporte  des  arguments 
qui  témoignent  d'un  très  fin  esprit  critique  :  durant  trente  ans, 
Jésus  mena  une  existence  cachée,  nul  ne  savait  qu'il  était  Dieu, 
comment  aurait-on  eu  l'idée  de  conserver  un  objet  lui  ayant 
appartenu  ?  ses  cheveux  et  ses  dents  n'étaient  pas  plus  précieux 
que  ceux  d'un  pauvre  ouvrier. 

Guibert  s'indigne  également  des  têtes  de  saint  Jean-Baptiste 
qu'on  vénère  en  plusieurs  endroits,  Constantinople  prétend    en 


(1)  Gesla  Dei  prr  f rançon,  I,  1. 

(2)  De  pignnribun  .sanriornm  epistoîa  nuncupaloria.  M?.  C.  607-880.  — 
Voir  Abel  Lefranc,  Le  traité  drs  reliques  de  Gniberl  de  Nugcnt  et  les  com- 
mencements de  la  critique  historique  au  moyen  âg',  dans  Etudes  d'histoire  du 
Moyen  Age,  dédiées  à  Gabriel  Monod,  Paris,  1896. 


348  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

posséder  une  et  des  moines  d'Angers  ne  sont  pas  moins  certains 
que  le  crâne  qu'ils  exposent  est  celui  de  Jean.  Le  précurseur  ne 
pouvait  pas  avoir  deux  têtes  (I,  3,  §  1).  Et  cette  multilocation 
des  reliques  est  fréquente,  elle  repose  toujours  sur  une  erreur  : 
«Mon  prédécesseur,  devenu  évêque d'Amiens, prétendait  posséder 
dans  une  châsse  le  corps  de  saint  Firmin,  et  les  moines  deSaint- 
Denys  avaient  la  même  prétention.  On  ouvre  les  châsses,  l'une, 
celle  de  Nogent,  était  vide.  » 

Foucher  de  Chartres  a  écrit  l'histoire  de  la  croisade  {Gesla, 
VIII,  9  ;  Mg.  82]),  son  style  est  ampoulé,  mais,  ce  qui  est  pire, 
nombre  de  miracles  qu'il  rapporte  ne  sont  nullement  prouvés. 
Ainsi  il  nous  dit  que  six  cents  croisés,  surpris  par  la  tempête, 
furent  noyés,  et  quand  les  courants  rejetèrent  leurs  cadavres  à  la 
côte,  on  trouva  sur  leur  corps  la  croix  imprimée.  Que  Dieu  ait 
pu  faire  ce  miracle,  nul  chrétien  n'en  doute,  mais  avant  d'affir- 
mer qu'il  l'ait  fait  réellement,  on  doit  s'assurer  des  circonstances 
dans  lesquelles  s'est  produite  la  découverte  des  cadavres.  On  sait 
en  effet  qu'à  l'annonce  de  la  croisade,  des  hommes  du  rang  le 
plus  obscur  et  des  femmes  les  moins  dignes  ont  prétendu  porter 
miraculeusement  sur  leur  chair  le  signe  des  croisés  ;  et  c'était 
jonglerie.  Celui-ci,  en  se  tirant  un  peu  de  sang,  traçait  sur  son 
corps  des  raies  en  forme  de  croix,  et  les  montrait  ensuite.  Celui- 
là  produisait  la  tache  dont  il  était  honteusement  marqué  à  la 
prunelle,  et  qui  obscurcissait  sa  vue,  comme  un    oracle  divin  qui 
l'avertissait  d'entreprendre  le  voyage  de  Terre  Sainte.  Un  autre 
employait  le  suc  de  fruits  nouveaux,  ou  une  préparation  colorée 
quelconque,  pour  tracer  sur  une  partie  de  son  corps  la  forme  d'une 
croix  ;  et  comme  on  a  coutume  de  peindre  le  dessous  des  yeux  avec 
du  fard,  de  même  ils  se  peignaient  en  vert  et  en  rouge,  afin  de  pou- 
voir se  présenter  comme  les  vivants  exemples  des  miracles  du  ciel. 
Ce  n'est  pas  seulement  de  la  fraude  dont  l'historien  doit  se  méfier 
quand  il  se  trouve  en  face  de  témoignages  attestant  des  faits 
miraculeux,  c'est  encore  d'une  interprétation  erronée  des  données 
sensibles.»  J'habitais  alors  Beauvais, continue  Guibert,et  je  vis 
un  jour  quelcjues  nuages  disposés  un  peu  obliquement  ;  tout  au 
plus  aurait-on  pu  estimer  qu'ils  reproduisaient  la  vague  image 
d'une  grue  ou  d'une  cigogne  ;  la  populace  ignorante  n'eut  pas 
cette  modestie,  elle  cria  au  miracle,  persuadée  qu'une  croix  était 
apparue  dans  le  ciel.  » 

La  naïve  crédulité  du  peuple  est  sans  limite  ;  partout  il  voit  des 
miracles.  Une  petite  femme  [Gesta,  111,9  ;  Mg.  822)  avait  entrepris 
le  pèlerinage  de  Jérusalem  ;  or  une  oie,  qui  s'était  instruite  à  je 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIECLE  340 

ne  sais  quelle  école,  se  met  à  suivre  notre  voyageuse,  en  se  dan- 
dinant sur  ses  pattes.  Aussitôt  la  renommée,  avec  la  rapidité  de 
Pégase,  répand  dans  les  châteaux  et  les  villes,  la  grande  nouvelle  : 
les  oies  sont  envoyées  par  Dieu  à  la  conquête  de  la  Terre  Sainte. 
Ce  n'est  plus  la  femme  qui  conduit  l'oie,  mais  c'est  l'oie  qui  pré- 
cède et  qui  montre  le  chemin  ;  et  cependant  à  Cambrai,  entre  une 
double  haie  de  peuple,  la  femme,  précédant  l'oie,  entra  dans 
l'église,  elle  marchait  la  première  et  l'oie  suivait.  Peu  après, 
cette  oie  mourut  dans  le  pays  de  Lorraine  ;  certes  elle  fût  allée 
bien  plus  sûrement  à  Jérusalem,  si,  la  veille  du  départ,  elle 
se  fût  donnée  à  sa  maîtresse  pour  être  mangée  en  un  festin.  Je 
n'ai  rapporté  tout  ce  détail,  conclut  Guibert,  qu'afin  que  tous  se 
tiennent  pour  avertis  de  prendre  garde  à  ne  pas  rabaisser  la  gra- 
vité de  leur  qualité  de  chrétiens  en  admettant  légèrement  les 
fables  répandues  dans  le  peuple. 

Guibert  sait  éclairer  les  témoignages  les  uns  par  les  autres. 
Foucher  nous  affirme  que  Dieu  est  apparu  à  un  certain  Pirus, 
pour  lui  ordonner  de  livrer  la  ville  aux  Francs;  mais  tous  ceux  qui 
sont  revenus  de  la  Cité  sainte  ou  qui  nous  ont  écrit,  ne  font  pas 
allusion  à  ce  miracle,  et  ils  nous  donnent,  au  contraire,  un  récit 
fort  naturel  de  la  reddition  de  la  ville.  Autre  exemple  :  Foucher 
de  Chartres  nie  la  découverte  de  la  lance  du  Sauveur,  et  affirme 
que  l'homme  accusé  de  mensonge  à  cette  occasion  fut  convaincu 
par  l'épreuve  du  feu.  Mais  nombre  de  témoignages  contredisent 
cette  assertion  ;  tous  les  croisés  affirment  avoir  vénéré  la  sainte 
lance.  La  maligne  assertion  de  ce  prêtre  Foucher,  qui  vivait  dans 
le  repos  et  se  gorgeait  au  milieu  des  festins,  tandis  que  les  nôtres 
mouraient  de  faim  à  Antioche,  pourrait-elle  prévaloir  sur  les 
déclarations  de  tant  d'hommes  sages,  (jui  étaient  présents  lors- 
qu'on découvrit  la  lance?  —  Lacritique  deGuibertse  fait  facile- 
menc  violente,  quand  elle  est  excitée  par  sa  susceptibilité  jalouse 
d'homme  de  lettres. 

Guibert  s'indigne  encore  des  canonisations  hâtives  que  fait 
l'enthousiasme  populaire.  Le  moindre  détail,  un  peu  extraordi- 
naire, suffit  pour  créer  un  saint. Un  enfant  meurt  le  jour  du  Ven- 
<lredi  saint  (1,  2,  §  5  ;  Mg.621)  dans  un  village  proche  deBeauvais  ; 
aussitôt,  à  cause  du  caractère  sacré  de  la  journée,  le  peuple  déclare 
que  cet  enfant  est  un  saint  ;  de  tous  les  environs  les  paysans 
accourent  avec  des  offrandes  de  toute  sorte  ;  un  tombeau  est  élevé, 
puis  diverses  constructions.  Les  pèlerins  affluent,  certains  vien- 
nent jusque  des  confins  d'Angleterre.  L'abbé  du  monastère  voi- 
sin est  un  savant,  il  comprend  le  néant  de  ce  culte,  mais  alléché 


350  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

par  les  présents  et  les  flatteries,  il  ne  proteste  pas  et  même  il 
laisse  fabriquer  de  faux  miracles. 

Pour  attribuer  la  sainteté  à  un  homme,  une  grande  prudence  est 
requise  ;  voir  opérer  des  miracles  à  un  homme  n'est  pas  un  motif 
suffisant  pour  croire  qu'il  est  un  saint,  car  Dieu  se  sert  souvent 
d'un  être,  même  indigne,  pour  éclairer  et  sanctifier  les  hommes. 
L'empereur  Vespasien  a  guéri  un  boiteux,  Alexandre,  Jules  César 
et  Octavien  ont  eu  leur  naissance  ou  leur  mort  signalée  par  des 
faits  extraordinaires,  et  aujourd'hui  encore  nous  voyons  des  co- 
mètes annoncer  les  événements  remarquables  de  la  vie  des  rois 
de  Lotharingie  et  d'Angleterre.  Cela  ne  signifie  pas  que  tous  ces 
grands  personnages  soient  des  saints,  mais  simplement  que  leur 
destinée  commande  le  sort  d'une  multitude  d'hommes.  Moi-même, 
ajoute  Guibert  (I,  l),j'ai  vu  notre  roi  Louis  le  Gros  guérir  les 
écrouelles  en  imposant  ses  mains  sur  le  malade  et  en  traçant  sur 
lui  le  signe  de  la  croix.  Son  père  Philippe  avait  perdu  ce  don,  je 
ne  sais  pour  quelle  faute  ;  quant  aux  autres  rois,  j'ignore  s'ils 
possèdent  des  privilèges  semblables,  mais  je  sais  que  les  Rois 
d'Angleterre  n'osent  pas  essayer  de  telles  guérisons  (1). 

Guibert  nous  offre  un  exemple  unique  au  Moyen  Age  :  la 
culture  antique  n'a  pas  fait  de  lui  un  simple  dilettante,  qui  croit 
avoir  compris  Cicéron  ou  Sénèque  du  moment  qu'il  a  pastiché 
un  écrivain  antique  ;  elle  lui  a  inspiré  l'amour  véritable  et  vivant 
de  la  raison.  Aimer  la  raison,  c'est  chercher  le  vrai,  et  Guibert  a 
cherché  le  vrai  en  histoire.  Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  l'a  toujours 
trouvé,  et  on  est  obligé  de  reconnaître  que  les  préjugés  scienti- 
fiques et  sociaux  de  l'époque  l'ont  empêché  de  pousser  l'amour  de 
la  raison  jusqu'à  son  épanouissement  naturel,  qui  est  la  création 
d'une  morale  naturelle. 


Les  démons,  à  en  croire  notre  auteur,  jouent  un  grand  rôle 
dans  la  conduite  du  monde.  Ils  habitent  l'atmosphère  ou  les 
grottes  profondes  et  perpétuellement  ils  parcourent  la  terre  en 
quête  de  quelque  mauvaise  action,  lis  inspirent  des  songes,  ou 
donnent  de  méchants  conseils  ou  même  se  livrent  à  quelque  mau- 
vaise farce.  Un  homme,  qui  vivait  avec  une  concubine  {Vie,  III, 
19),  forme  la  résolution  d'aller  à  Saint-Jacques  de  Compostelle  ; 

(1)  Ils  ne  devaient  pas  tarder  à  oser. 


LES   IDÉES   MORALES    DU    XIl^    SIÈCLE  351 

il  part  mais  il  veut  aussi  emporter,  en  souvenir,  la  ceinture  de  sa 
maîtresse  ;  c'était  partager  scandaleusement  son  affection  entre 
une  femme  impure  et  le  saint  ;  aussi  le  diable  voit-il  là  une  occa- 
sion favorable  de  nuire.  Il  se  présente  au  pèlerin  :«  Où  vas-tu  ?  — 
Trouver  saint  Jacques,  répond  l'autre.  —  Tu  ne  sais  pas  la  bonne 
route,  c'est  moi  qui  suis  Jacques  que  tu  vas  chercher  ;  mais  tu 
portes  sur  toi  une  chose  tout  à  fait  outrageante  pour  ma  gloire  »  ; 
et  le  démon  se  lance  dans  un  sermon  très  édifiant,  que  Guibert 
reproduit.  Le  pauvre  pèlerin  rougit  :«  Seigneur,  je  sais  que  ma 
conduite  a  été  honteuse  et  qu'elle  l'est  encore  ;  dis-moi  ce  que  je 
dois  faire  pour  obtenir  ton  pardon.  —  En  preuve  de  ta  fidélité 
envers  Dieu  et  moi,  retranche-toi  ce  membre  par  lequel  tu  as 
péché  ;  ensuite  coupe-toi  le  cou.  «Le  brave  homme  obéit  et  son 
âme  paraît  devant  Dieu,  chargée  du  péché  de  suicide.  Mais  le 
vrai  saint  Jacques  intervient  et  il  obtient  le  pardon.  Le  coupable 
est  condamné  à  revenir  sur  terre  pour  expier  son  crime.  Et  Gui- 
bert conclut,  sans  doute  pour  sauvegarder  son  esprit  critique  : 
le  vieillard  qui  m'a  raconté  cette  histoire  m'a  dit  la  tenir  du 
ressuscité  lui-même  ;  le  malheureux  portait  au  cou  une  large 
cicatrice  et  n'avait  plus  qu'un  petit  trou  pour  laisser  passer  l'u- 
rine. 

Parfois  les  démons  errants  font  pire.  C'était  avant  la  naissance 
de  Guibert  ;  son  père,  qui  combattait  les  Normands,  fut  fait  pri- 
sonnier {Vie,  I,  13).  Or,  le  duc  de  Normandie  Guillaume  n'ad- 
mettait pas  le  rachat  des  captifs  et  il  les  condamnait  à  la  prison 
perpétuelle.  Grand  fut  le  désespoir  de  la  mère  de  Guibert  ;  une 
nuit,  alors  qu'elle  baignait  son  lit  de  ses  larmes,  le  démon,  qui  a 
coutume  de  s'attaquer  aux  âmes  déchirées  par  la  tristesse,  se 
présente  soudainement  à  elle  et  l'accable  d'un  poids  écrasant. 
La  malheureuse  est  suffoquée  par  cette  pression,  à  peine  peut-elle 
encore  respirer,  sa  voix  s'éteint  et  elle  est  réduite  à  implorer  inté- 
rieurement le  secours  du  Seigneur.  Voici  qu'au  chevet  du  lit  une 
voix  s'élève  :  «  Sainte  Marie, aide-nous»,  c'est  le  cri  de  guerre  du 
bon  ange  ;  et  aussitôt  le  combat  s'engage  entre  les  deux  esprits  ; 
le  démon  incube  se  dresse  sur  ses  pieds,  mais  il  est  saisi  par  le 
bon  ange  qui,  fort  du  secours  de  Dieu,  le  renverse  avec  un  tel 
fracas  que  la  maison  est  ébranlée,  et  toutes  les  servantes,  pourtant 
accablées  de  sommeil,  se  réveillent  en  sursaut. 

Parfois,  à  en  croire  Guibert,  la  lutte  entre  les  deux  armées  cé- 
lestes se  poursuit  après  la  mort  d'un  pauvre  pécheur.  Un  homme 
se  fait  moine  et  il  prononce  ses  vœux  dans  un  monastère  {Vie, 
III,  19).  Voyant  que  dans  ce  couvent  l'observance  n'est  pas  aussi 


^2  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sévère  qu'il  aurait  désiré,  il  obtient  de  l'abbé  la  permission  d'en- 
tréT  dans  une  maison  plus  austère,  où  il  vit  pieusement.  A  sa 
iftort,  une  grande  discussion  s'élève  entre  les  anges  ;  les  bons  insis- 
tent sur  la  vie  édifiante  du  défunt,  mais  les  démons  lui  reprochent 
d'avoir  manqué  aux  vœux  faits  dans  le  premier  couvent.  La  cause 
est  portée  devant  le  portier  du  paradis,  mais  saint  Pierre  ne  se 
sent  pas  l'autorité  suffisante  pour  juger  une  cause  aussi  grave. 
On  va  trouver  Dieu,  qui  renvoie  à  un  homme  Richard,  dont  la 
justice  est  bien  connue  ;  et  le  religieux  parjure  est  condamné  à 
revenir  sur  terre,  afin  de  rentrer  dans  son  premier  couvent.  Et 
Guibert  termine  cette  petite  histoire,  très  véridique  puisqu'elle 
est  si  utile  à  la  discipline  monastique,  par  ces  mots  pleins  de  sa- 
gesse :  que  cet  exemple  apprenne,  à  quiconque  a  fait  vœu  de  de- 
meurer toujours  dans  un  monastère,  à  tenir  ce  qu'il  a  promis  à 
Dieu  et  aux  Saints  ;  qu'il  sache  bien  qu'il  ne  doit  jamais  changer 
de  couvent,  à  moins  qu'il  ne  soit  porté  au  mal  par  ceux-là  mêmes 
qui  lui  commandent. 

Les  miracles  que  raconte  Guibert  sont  nombreux,  et  très  sou- 
vent ils  ont  un  caractère  social  prononcé.  Ils  sanctionnent  des 
actions  auxquelles  il  nous  est  difficile  aujourd'hui  de  trouver  un 
caractère  moral.  Le  prêtre  d'une  église  ordonne  de  célébrer  avec 
pompe  l'anniversaire  d'une  translation  des  reliques  {Vie,  III, 
18}  ;  or,  une  jeune  fille  pauvre  a  l'audace  de  faire  un  petit  ouvrage, 
opusculnnif  de  couture.  Elle  est  immédiatement  punie.  Au  mo- 
ment de  coudre,  elle  arrangea  le  bout  du  fil  avec  sa  langue  en 
avançant  les  lèvres,  comme  les  femmes  ont  l'habitude  de  faire  ; 
alors  le  nœud  du  fil  s'enfonce  dans  la  langue,  impossible  de  l'ar- 
racher ;  et  la  malheureuse  est  la  proie  de  tourments  inouïs. 
Le  lendemain  la  mère  et  la  fille  vont  à  l'église,  et  après  avoir 
récité  les  litanies  dans  un  ordre  aussi  admirable  que  si  elles  avaient 
su  bien  lire,  la  fille  embrasse  l'autel  de  la  vierge,  et  aussitôt  le  fil 
se  détache.  Le  saint  —  Nicaise  —  c'est  le  nom  du  possesseur  d«s 
reliques,  —  montra  ce  jour-là  que  sa  puissance  est  grande  ;  car  en 
sévissant  sur  une  fille  humble  et  pauvre,  il  fit  voir  quelles  peines 
il  réserve  aux  riches  superbes  qui  l'offensent.  Et  Guibert,  toujours 
soucieux  d'apporter  ses  preuves,  ajoute: «Dans l'église  où  ce  pro- 
dige s'est  opéré  et  m'a  été  raconté,  le  p)rêtre,  qui  fut  témoin, 
m'a  montré  le  fil  qui  est  d'une  grosseur  extraordinaire  et  encore 
taché  de  sang.  » 

Le  miracle  précédent  est  celui  d'un  saint  qui  entend  défendre 
ses  prérogatives  ;  en  voici  quelques  autres  qui  sont  vraiment 
mihs  pour  les  bons  moines  de  Nogent.  Dans  l'église  à  laquelle  je 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  353 

suis  attaché,  raconte  notre  abbé,  un  homme  d'armes  dérobe  des 
bœufs  qui  appartenaient  aux  frères.  Arrivé  au  château  de  Chauny, 
il  fait  cuire  un  des  bœufs,  afin  de  le  manger  avec  ses  complices  ; 
mais  à  l'instant  même  où  il  commençait  à  mâcher  le  premier 
morceau  de  viande,  les  deux  yeux  lui  sortent  de  la  tête  et  sa  lan- 
gue est  t  irée  hors  de  la  bouche  ;  ainsi  restitution  fut  faite  à  l'église 
bon  gré  mal  gré. 

Un  autre  homme  s'efforçait  d'enclaver  sans  sa  pêche  une 
portion  de  la  rivière  nommée  l'Aiglette.  La  pêche  en  cet  endroit 
était  de  toute  antiquité  réservée  à  nos  frères  ;  aussi  le  pêcheur  des 
moines  ne  pouvait  plus  exercer  sa  fonction  et  le  monastère  était 
accablé  de  réclamations.  La  Reine  du  Ciel  prend  la  défense  de  ses 
serviteurs  et  elle  frappe  le  chevalier  d'une  paralysie  ;  et  comme 
cet  impie  attribuait  sa  maladie  au  hasard  et  non  à  la  vengeance 
divine,  la  Vierge  Marie  lui  apparut  durant  son  sommeil  et  lui 
appliqua  sur  la  joue  quelques  rudes  soufflets  ;  saisi  d'effroi  et 
rendu  sage  par  les  coups,  il  vint  me  trouver,  dit  Guibert,  et  res- 
titua ce  qu'il  avait  envahi.  Ces  faits  me  prouvèrent  que  personne 
ne  se  montrait  ennemi  de  mon  église  de  Nogent,  sans  souffrir 
un  dommage  évident. 

A  Compiègne,  un  prévôt  royal  attaquait  les  droits  de  l'église  de 
la  bienheureuse  Vierge  Marie  et  des  bienheureux  Corneille  et  Cy- 
prien.  Les  clercs  s'assemblèrent  au  milieu  de  la  place  publique  et 
le  supplièrent  au  nom  de  puissante  Vierge  et  des  saints  patrons  ; 
cet  homme,  loin  de  déférer  à  ces  prières,  couvre  d'opprobres  les 
serviteurs  de  Dieu  ;  mais  pendant  qu'il  parlait  il  tombe  de  cheval 
et  ses  chausses  sont  souillées  par  les  excréments  que  laisse  échap- 
per son  ventre. 

Guibert  est  décevant  :  après  les  fines  et  courageuses  critiques 
du  traité  des  reliques,  nous  sommes  étonnés  de  le  voir  admettre 
avec  ingénuité  une  multitude  de  miracles  interlopes.  C'est  que 
trois  courants  d'idées  se  rencontrent  et  se  heurtent  en  son  esprit  : 
il  est  admirateur  des  anciens  et  disciple  de  saint  Augustin,  d'où 
son  amour  de  la  vérité  et  son  horreur  des  prodiges  magiques  ;  mais 
il  est  encore  physicien  et  clerc,  d'où  ses  superstitions  souvent 
intéressées. 


Sa  physique  est  celle  de  son  époque  ;  comme  tout  le  monde, 
il  admet  que  les  êtres  qui  nous  entourent  sont  des  forces  plus  ou 
moins  conscientes,  presque  des  démons  ;  la  nature  entière  lui 

23 


354  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

apparaît  comme  une  société  hiérarchisée  de  qualités  plus  ou 
moins  mystérieuses,  qui  tantôt  se  contrarient,  tantôt  se  favori- 
sent. La  maladie  ressemble  à  un  mauvais  esprit  qui  tourmente- 
rait le  corps,  et  les  reliques,  forces  privilégiées,  possèdent  comme 
une  vertu  magique.  Voici  deux  faits  très  caractéristiques  de  ce 
mode  de  pensée  (  Vie,  111,20)  :  La  ville  où  Guibert  est  né  vénérait 
un  bras  du  bienheureux  martyr  Arnoul,  qui  semble  posséder  une 
agilité  merveilleuse  ;  quand  il  fut  apporté,  les  habitants,  voulant 
éprouver  s'il  était  vraiment  le  bras  d'un  saint,  le  jettent  dans 
les  flammes,  aussitôt  il  s'en  arrache  en  sautant  rapidement  hors 
du  feu.  Plus  tard,  des  voleurs  veulent  le  dérober  à  l'église  ;  déjà 
ils  le  tenaient,  mais  il  s'échappa  de  leurs  mains  et  il  ne  permit 
pas  qu'on  le  transportât  ailleurs.  Un  des  cousins  de  Guibert  tombe 
malade  ;  on  apporte  le  bras  de  saint  Arnoul  ;  à  peine  a-t-on  tou- 
ché avec  ce  bras  la  partie  souffrante  que  la  douleur  se  déplace 
et  passe  dans  un  autre  endroit  ;  à  mesure  qu'elle  fuit,  on  la  pour- 
suit en  la  touchant  avec  le  bras  sacré  ;  à  la  fin,  après  quelques 
courses  à  travers  les  membres  et  le  visage,  elle  se  réfugie  dans  le 
cou  et  les  épaules  et  toute  la  violence  du  mal  se  concentre  en  ces 
deux  points  ;  la  peau  se  soulevant  un  peu,  comme  celle  d'un  rat, 
forme  une  sorte  de  boule  et  la  douleur  disparaît.  La  guérison 
semble  ici  se  confondre  avec  l'expulsion  d'un  mauvais  génie, 
c'est  une  sorte  d'exorcisme. 

Une  telle  conception  animiste  de  la  nature  est  complétée  par 
l'exemplarisme  universellement  admis  au  Moyen  Age  ;  les  êtres 
inférieurs  symbolisent  les  supérieurs  et  la  création  entière  est 
une  vaste  périphrase  qui  redit,  à  travers  le  temps  et  l'espace,  les 
pensées  divines.  L'Ancien  Testament  préfigure  le  Nouveau  ;  les 
animaux  et  les  plantes  représentent  en  action  les  vertus  ou  les 
vices,  le  chien  la  fidélité  et  le  renard  la  ruse,  bref  notre  vie  présente 
n'a  de  signification  que  comme  annonce  d'une  vie  future.  Tout 
est  image  et  prophétie.  Aussi  ne  nous  étonnons  pas  de  voir  Gui- 
bert croire  à  l'astrologie,  cette  pseudo-science  devait  être  à  ses 
yeux  aussi  certaine  que,  pour  nous,  les  prédictions  de  l'Annuaire 
du  Bureau  des  Longitudes. 

La  foudre  annonce  la  défaite  des  Turcs  ;  une  nuit  devant  Antio- 
che,  le  feu  du  ciel  tombe  sur  le  camp  des  ennemis  ;  s'ils  avaient 
eu  de  l'intelligence,  ils  auraient  prévu  la  catastrophe  que  leur 
annonçait  cette  apparition  extraordinaire  [Gesia,  V,  5),  Après 
avoir  raconté  les  malheurs  de  la  ville  de  Laon  et  quelques  assas- 
sinats de  prêtres  par  d'autres  prêtres,  Guibert  ajoute  [Vie, 
III,  11)  :  Des  visions  apparurent  qui  présageaient  tous  les  matix 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII*'    SIÈCLE  355 

que  nous  avons  rapportés  :  un  homme  vit  un  globe  tomber  sur 
Laon,  ce  qui  signifiait  qu'un  malheur  allait  tomber  sur  cette  cité. 
Un  de  mes  rehgieux  aperçut  en  songe  trois  poutres  énormes  pla- 
cées contre  les  genoux  du  crucifix  dans  l'église  de  la  Vierge 
Marie,  et  le  lieu  oîi  Girard  fut  assassiné  (sur  l'ordre  de  l'évêque 
Gaudri)  lui  parut  couvert  de  sang.  Le  crucifix  désigne  Gaudri, 
personnage  le  plus  important  de  l'égHse  de  Laon  ;  et  les  poutres 
près  de  tomber  sur  lui  sont  les  mauvais  moyens  qu'il  employa 
pour  parvenir  au  siège  épiscopal,  le  meurtre  de  Gérard  et  les  cri- 
mes dont  il  se  rendit  coupable  envers  le  peuple,  trois  choses  qui 
amenèrent  sa  mort.  En  outre,  comme  je  l'ai  appris  des  moines 
de  Saint- Vincent,  pendant  la  nuit  on  entendait  dans  la  ville  ée 
grands  bruits  et  on  voyait  dans  les  airs  des  embrasements  d'in- 
cendie, phénomènes  causés,  croyait-on,  par  les  mauvais  esprits. 
Enfin,  avant  que  les  désordres  éclatassent,  naquit  à  Laon  un  en- 
fant double,  il  avait  deux  têtes  et  deux  corps  jusqu'aux  reins  ; 
il  fut  baptisé  et  vécut  trois  jours.  En  un  mot  beaucoup  de  pro- 
diges eurent  lieu  et  l'on  ne  doutait  nullement  qu'ils  n'annonças- 
sent à  l'avance  les  horribles  malheurs  qui  suivirent. 


Tous  ces  miracles  ne  sont  pas  seulement  la  conséquence  d'une 
conception  du  monde  empruntée  au  stoïcisme  et  transformée  par 
le  symbolisme  chrétien  ;  ils  ont  en  outre  un  caractère  nettement 
clérical.  Ils  n'ont  pas  pour  rôle  d'élever  l'âme  humaine,  toutes  les 
âmes  humaines,  vers  leur  Père  céleste  ;  mais  simplement  d'éton- 
ner ou  de  défendre  un  couvent.  Ce  n'est  pas  aux  miracles  évan- 
géliques  qu'ils  ressemblent,  mais  à  ceux  des.  apocryphes. 

Guibert  ne  manifeste  pas  avec  moins  de  force  ses  sentiments  de 
clerc  dans  les  jugements  qu'il  émet  sur  les  événements  sociaux. 
Sa  haine  pour  les  communes  naissantes  est  célèbre,  c'est  qu'il 
voit  en  ces  nouveautés  un  grave  danger  pour  l'indépendance  des 
églises  [Vie,  III,  7  ;  édit.  Bourgin,  p.  156)  :  l'anarchie  régnait 
à  Laon  : 

Le  clergé,  les  archidiacres  et  les  grands,  voyant  comment  les  choses  allaient 
et  recherchant  tous  les  moyens  de  tirer  de  l'argent  des  hommes  du  peuple 
traitèrent  avec  ceux-ci  par'doi)ul6s,  offrant  de  leur  accorder,  s'ils  payaient 
une  somme  convenable,  la  faculté  de  former  une  commune.  Or  voici  ce  qu'on 
entendait  par  ce  nom  exécrable  et  nouveau  :  tous  les  habitants  redevables 
par  tête  d'un  certain  cens  devaient  acquitter  une  seule  fois  dans  l'année  envers 
leur  seigneur  les  obligations  ordinaires  de  la  servitude,  et  se  racheter  par  une 
amende  légalement  fixée,  s'ils  tonïbaient  dans  quelque  faute  contraire  aux 


356  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

lois.  A  cette  condition  ils  étaient  entièrement  exemptés  de  toutes  les  charges 
et  redevances  qu'on  a  coutume  d'imposer  aux  serfs.  Les  hommes  du  peuple, 
saisissant  cette  occasion  de  se  racheter  d'une  foule  de  vexations,  donnèrent 
des  monceaux  d'argent  à  ces  avares,  dont  les  mains  étaient  comme  autant 
de  goufres  qu'il  fallait  combler.  Ceux-ci  rendus  plus  traitables  par  cette  pluie 
d'or,  promirent,  sous  la  foi  des  serments,  de  tenir  exactement  les  conventions 
passées. 

Pour  Guibert  la  commune  est  une  violation  des  traités  anti- 
ques, donc  de  la  justice,  et  elle  s'explique  par  l'avarice  et  la  tra- 
hison des  chefs,  par  l'esprit  frondeur  du  peuple  qui  ignore  et  igno- 
rera toujours  la  raison. 

Toutefois  l'attachement  de  Guibert  à  l'Eglise  n'étouffe  pas 
en  lui  tout  autre  sentiment  et  on  trouve  chez  lui  un  patriotisme 
qui  mérite  d'être  signalé.  Déjà  chez  l'abbé  de  Bourgueil  nous 
avons  reconnu  l'amour  des  rives  douces  et  riches  de  la  Loire 
aux  eaux  si  pures,  et  nous  verrons  que  Pierre  de  Blois  regret- 
tait en  tous  ses  voyages  le  beau  pays  de  France  ;  mais  nulle 
part  au  xii^  siècle  la  fierté  d'être  Français  ne  s'est  exprimée 
avec  autant  de  force  que  sous  la  plume  de  Guibert  :  «  L'année 
dernière,  écrit-il  dans  ses  Gesia  Dei  per  Francos  (II,  1  ;  Mg.  697), 
je  m'entretenais  avec  l'archidiacre  de  Mayence  et  je  l'entendis 
vilipender  notre  roi  et  notre  peuple,  parce  que  le  roi  de  France 
avait  bien  accueilli  le  pape  Pascal  ;  je  lui  dis  alors  :  Si  vous  tenez 
les  français  pour  tellement  faibles  ou  lâches  que  vous  croyiez 
pouvoir  insulter  un  nom  dont  lacélébrité  s'est  étendue  jusqu'à  la 
mer  Indienne,  dites-moi  donc  à  qui  le  pape  Urbain  s'est  adressé 
pour  demander  du  secours  contre  les  Turcs  ?  N'est-ce  pas  aux 
français  ?  Si  ceux-ci  n'eussent  eu  la  supériorité,  s'ils  n'eussent 
opposé  une  barrière  aux  avances  des  nations  barbares,  par  l'ac- 
tivité de  leur  esprit  et  leur  ferme  courage,  tous  vos  teutons,  dont 
le  nom  même  est  ignoré,  n'auraient  été  d'aucune  utilité.  Et  je  le 
quittai  sur  ces  mots.  Je  reconnais  cependant,  et  tout  le  monde 
le  croira  sans  peine,  que  c'est  Dieu  même  qui  avait  réservé  cette 
nation  des  français  pour  une  si  grande  entreprise  ;  car  nous  savons 
avec  certitude  que,  depuis  le  moment  où  ils  ont  adopté  le  signe 
de  la  foi  que  leur  apporta  le  bienheureux  Rémi,  ils  n'ont  jamais 
été  atteints  d'aucune  de  ces  contagions  perfides  qui  ont  altéré 
la  foi  des  autres  nations.  Remarquons  encore  que  ces  mêmes 
français,  qui  conquirent  les  terres  des  Gaulois  devenus  chrétiens, 
ne  persécutèrent  jamais  ces  derniers  pour  leur  foi  ;  au  contraire, 
leur  générosité  naturelle  les  porta  à  combler  de  présents  ceux  que 
les  Romains  avaient  décimés  par  le  fer  et  par  le  feu.  Vis-à-vis 
lès  étrangers,  ils  sont  non  moins  affables  ;  ceux  qui  leur  arrivent 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  357 

d'Espagne,  d'Italie  ou  de  tout  autre  pays  sont  accueillis  avec 
grande  affection.  Leur  amour  pour  les  apôtres  et  les  martyrs 
a  maintenu  chez  eux  la  foi  intacte  et  leur  a  mérité  le  plus  beau  des 
triomphes,  la  conquête  de  Jérusalem.  Et  comme  cette  nation  a 
porté  le  joug  chrétien  dès  son  adolescence,  elle  demeurera  tou- 
jours incomparable  au  milieu  des  autres,  une  nation  noble,  sage, 
belliqueuse,  magnifique  et  pure.  Aussi  le  nom  de  ce  peuple  est-il 
devenu  le  plus  bel  éloge  qui  puisse  être  fait,  et  nous  appelons  sin- 
cère et  franc  le  breton,  l'anglais  ou  l'italien  que  nous  estimons. 

«La  grandeur  du  peuple  français  se  manifeste  dans  la  croisade  ; 
c'est  la  nation  entière  qui  se  soulève.  Honneurs  et  seigneuries 
sont  dédaignées,  les  femmes  les  plus  belles  sont  méprisées  comme 
des  sarments  desséchés  et  toutes  les  volontés,  sans  pression  ni 
violence,  mais  librement,  se  tendent  vers  le  but  sublime.  Nul  be- 
soin de  prédication  et  chacun,  en  se  croisant,    anime  les  autres 
par  ses  paroles  et  par  son  exemple.  Riches  ou  pauvres,  tous  mon- 
trent la  même  ardeur  ;  les  pauvres  s'ingénient  à  trouver  des  res- 
sources, et  ils  en  trouvent  ;  les  riches  vendent  terres  et  châteaux. 
Ainsi  s'accomplit  la  parole  de  Salomon  :  les  sauterelles  n'ont  pas 
de  roi  et  cependant  elles  marchent  par  bandes.  Les  sauterelles 
françaises  étaient  restées  longtemps  inertes,  engourdies  et  glacées 
dans  leur  iniquité  ;  mais  aussitôt  qu'elles  sont    vivifiées  par  le 
soleil  de  justice,  elles  prennent  leur  vol  et  leur  généreuse  nature 
les  porte  aux  nobles  actions.  Elles  n'eurent  pas  de  roi,  car  chaque 
âme  fidèle  n'eut  d'autre  chef  que  Dieu  ;  chacun  se  considérait 
comme  l'associé  de  Dieu,  nul  ne  doutait  que  Dieu  marchait  de- 
vant lui,  et  tous  se  réjouissaient  d'avoir  Dieu  pour  inspirateur, 
pour  soutien  et  pour  consolateur.  Ce  mouvement  qui  porte  les 
sauterelles  à  sortir,  qu'est-ce  autre  chose  que  la  pureté  qui  pousse 
les  peuples  les  plus  nombreux  à  désirer  une  seule  et  même  chose. 
Et  d'autres  peuples  suivirent  les  français  ;  et  une  rivalité  géné- 
reuse s'établit  entre  les  nations  ;  on  vit  accourir  les  écossais  sau- 
vages, jambes  nues  et  portant  leurs  vivres  dans  un  sac  attaché  au 
dos.  Les  français  ont  entraîné  le  monde  entier  )){Gesta  1,1,  Mg.586). 
C'est  à  chaque  page  du  Gesta  Dei  per  Francos,  —  titre  signifi- 
catif ;  —  que  se  manifeste  le  patriotisme  de  Guibert  ;  mais,  chose 
remarquable,  cet  amour  ardent  de  la  nation  française  n'aveugle 
pas  Guibert  et  notre  auteur  signale  impitoyablement, les. fautes 
des  rois  et  des  barons  de  France.   «  Le  patriotisme    de  Guibert 
n'est  pas  dynastique  »,  dit  avec  beaucoup  de  justesse  Georges 
Bourgin,  dans  l'introduction  à  son  édition  de  V Histoire  de  ma  vie 
(p.  xxiii)  ;  il  n'est  pas  davantage  populaire,  ou  féodal,  ce  ne  sont 


358  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ni  les  vilains,  —  il  les  méprisait,  —  ni  les  nobles  chevaliers,  ni  les 
rois  qu'aime  Guibert  de  Nogent,  c'est  l'ensemble  de  toutes  les 
classes  du  pays,  et  il  les  aime  dans  le  présent  et  dans  le  passé  ; 
il  est  fier  d'être  le  descendant  des  Francs  de  Clovis  et  le  contem- 
porain des  Francs  vainqueurs  de  Jérusalem. 

Nous  sommes  portés  à  croire  que  Guibert  a  puisé  ce  sentiment, 
qui  apparaît  si  moderne,  dans  son  commerce  prolongé  avec  l'an- 
tiquité; il  avaitlu  Virgile  et  Tite-Live  et  il  avait  vu  qu'au-dessus 
des  individus  plus  ou  moins  criminels,  vivait,  éternelle,  pure  et 
triomphante,  la  Cité  Romaine,  il  aima  le  peuple  franc  comme  les 
anciens  avaient  aimé  leur  ville.  Une  nuance  toutefois  existe  entre 
ces  deux  patriotismes  :  le  Romain  aime  surtout  une  abstraction, 
la  Cité  qu'il  divinise,  Guibert  est  un  esprit  plus  concret  ;  ce  qu'il 
aime,  ce  sont  les  Francs  et  les  Gaulois  de  jadis,  et,  aujourd'hui, 
c'est  l'ensemble  des  individus  qui  composent  la  nation.  Sans  doute, 
il  sait  que  dans  cette  multitude  des  criminels  existent,  évêques 
simoniaques,  prêtres  assassins,  barons  cruels  et  détrousseurs  de 
bourse  ;  il  sait  que  les  passions  grondent  toujours  dans  la  bête 
humaine,  et  il  l'a  vu  de  près  lors  de  la  fondation  de  la  commune 
d«  Laon  ;  mais  il  sait  aussi  que  c'est  le  peuple  de  France  qui  est  le 
plus  ferme  et  le  plus  généreux  défenseur  de  l'Eglise  ;  et  sa  fierté 
aristocratique,  —  car  il  est  de  noble  famille,  —  se  trouve  d'accord 
avec  sa  fierté  de  clerc  pour  se  réjouir  d'appartenir  à  un  si  grand 
peuple. 


L'attitude  morale  de  Guibert  de  Nogent  est  très  humaine,  car 
elle  est  très  complexe.  D'abord  il  a  longuement  fréquenté  saint 
Augustin,  et  il  a  été  le  disciple  du  grand  saint  Anselme,  le  Platon 
médiéval  ;  aussi  a-t-il  une  forte  tendance  à  spiritualiser  la  reli- 
gion; l'interprétation  littérale  de  la  Bible,  quand  elle  conduit  à 
un  dogme  grossier,  lui  répugne  ;  ainsi  il  ne  veut  pas  qu'on  attribue 
aux  bienheureux  des  jouissances  charnelles,  ni  les  plaisirs  de  la 
table  ni  les  joies  brutales  de  la  chasse  ;  pour  la  même  raison  il  se 
refuse  à  croire  que  le  feu  des  enfers  soitmatériel.  Un  bonheur  spi- 
rituel récompense  les  élus;  c'est  une  douleur  spirituelle  qui  châtie 
les  damnés  ;  —  leurs  pleurs  et  leurs  grincements  de  dents  ne 
sont  que  la  tristesse  et  la  fureur  qui  torturent  leur  âme  ;  et  le  feu 
qui  les  brûle,  ce  sont  leurs  désirs  toujours  inassouvis.  Le  grand 
saint  Grégoire  a  pu  dire  le  contraire  ;  mais,  sur  ce  point,  ne  le 
suivons  pas,  il  serait  un  maître  dangereux  en  nous  habituant  à 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  359 

mélanger  le  corporel  et  le  spirituel,  et,  par  suite,  à  fausser  la  nature 
du  spirituel  [De  pignoribiis  sanclorum,  IV,  4  ;   Mg.  673). 

C'est  presque  toujours  sur  un  texte  de  saint  Augustin  qu'il 
appuie  sa  critique  des  faux  miracles  et  des  fausses  reliques.  Par 
le  grand  évêque  d'Hippone,  Guibert  a  retrouvé  l'amour  de  la 
vérité  pure  ;  et,  comme  il  était  sincère,  il  n'a  pas  hésité  à  manier 
la  critique  ;  à  la  suite  d'Augustin,  de  Cicéron  et  de  Sénèque,  il  a 
pourchassé  l'erreur  avec  une  telle  vigueur  qu'il  semble  parfois 
le  contemporain  des  meilleurs  historiens  modernes. 

Toutefois  la  conception  d'une  religion  spirituelle  n'est,  chez 
Guibert,  qu'un  reste  du  passé,  non  une  conquête  de  son  expé- 
rience personnelle  ;  aussi  n'est-elle  pas  assez  puissante  pour  modi- 
fier profondément  sa  pensée.  Sur  les  démons  et  les  reliques,  il 
peut  contester  quelques  faits,  mais  en  somme,  il  pense  comme  tous 
ses  contemporains  et  sa  religion  est  aussi  naïvement  matéria- 
liste ;  pour  lui,  comme  pour  tout  le  monde,  les  démons  habitent 
l'atmosphère  et  ils  se  plaisent  à  s'immiscer  dans  les  affaires  hu- 
maines et  à  s'assurer,  par  une  action  charnelle,  une  plus  ou  moins 
nombreuse  postérité  terrestre.  Guibert  croit  aux  démons  incubes, 
dont  sa  mère  manqua  d'être  victime. 

Ses  sentiments  envers  les  juifs  comportent  les  mêmes  contra- 
dictions. Il  discute  avec  eux  et  il  écrit  deux  traités  pour  les  con- 
vertir ;  c'est  donc  qu'il  les  croit  susceptibles  d'être  éclairés.  Mais 
il  vivait  dans  une  époque  trop  confuse  pour  avoir  pleinement 
confiance  en  la  raison  ;  les  arguments  humains  sont  trop  fragiles 
et  souvent  l'hérétique  est  plus  habile  que  le  croyant  ;  aussi  Dieu 
doit-il  intervenir  :  Un  juif  discutait  avec  un  clerc  [Trad.  de  incar- 
natione,  III,  11  ;  Mg.  528),  et  le  clerc  était  réduit  au  silence  par  la 
science  du  juif,  mais  Dieu  intervient  :  je  vais  prendre  un  tison 
ardent,  s'écrie  le  défenseur  de  la  foi  ;  et  sa  main  reste  intacte, 
sans  aucune  brûlure.  Parfois  Dieu  intervient  d'une  façon  plus 
brutale,  par  l'intermédiaire  d'une  foule  en  fureur,  et  Guibert 
semble  toujours  approuver  les  violents.  Un  jour  [Vie,  II,  5),  des 
hommes  de  Rouen  se  lamentaient  :  nous  avons  pris  la  croix 
et  nous  allons  bien  loin  combattre  les  ennemis  de  Dieu.  Or,  ici 
même,  nous  avons  des  juifs  qui  sont  les  pires  infidèles.  Commen- 
çons notre  croisade  par  les  tuer.  Aussitôt  ils  courent  aux  armes, 
chassent  les  juifs  dans  une  église,  où  ils  les  massacrent  tous,  hom- 
mes et  femmes  ;  seuls  eurent  la  vie  sauve  qui  se  soumirent  à  la 
foi  chrétienne.  Pendant  ce  carnage,  un  homme  vit  un  petit  en- 
fant dont  il  eut  pitié  et  qu'il  sauva  ;  et  Guibert.  nous  donne  la 
vie  édifiante  de  cet  enfant  ;  la  femme  très  bonne  qui  le  reçoit 


360  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

lui  demande  s'il  veut  être  baptisé  :  l'enfant  ne  s'y  refuse  pas,  car 
il  se  croyait  destiné  au  genre  de  mort  dont  il  avait  vu  frapper  tous 
ses  coreligionnaires.  Au  baptême,  un  miracle  prophétique  :  le 
converti  deviendra  un  chrétien  instruit,  fervent  et  particulière- 
ment amateur  de  la  chasteté. 

Ce  dernier  trait  est  à  retenir  ;  si  Guibert  n'aime  pas  les  juifs 
et  s'il  applaudit  toujours  aux  colères  populaires  contre  l'hérésie, 
c'est  qu'il  est  convaincu  que  le  juif  est  l'intermédiaire  naturel 
entre  les  démons  libidineux  et  les  chrétiens.  C'est  un  juif  médecin 
et  habile  en  maléfices  qui  met  un  moine  en  rapport  avec  le  prince 
scélérat  ;  et  après  un  sacrifice  honteux,  le  misérable  religieux 
devient  sorcier  et  il  change  en  un  chien  monstrueux  la  femme  qu'il 
fréquentait  {Vie,  I,  26). 

Guibert  n'érige  pas  en  thèse,  comme  saint  Bernard  ou  Baudri 
de  Bourgueil,  l'extermination  des  hérétiques  ou  des  païens  qui 
refusent  de  se  convertir  ;  mais  il  approuve  les  massacres.  Deux 
frères  étaient  accusés  d'hérésie  {Vie,  I,  17)  ;  ils  protestent  de  leur 
innocence  ;  mais  on  sait  qu'il  ne  faut  pas  se  laisser  abuser  par  les 
mensonges  des  pécheurs,  aussi  Guibert  propose-t-il  à  l'évêque  de 
soumettre  les  accusés  à  l'épreuve  de  l'eau  ;  les  malheureux  sont 
convaincus,  et  jetés  immédiatement  en  prison  avec  deux  autres 
hérétiques  qui  étaient  venus  par  curiosité  assister  à  l'épreuve  des 
deux  frères.  Mais  le  peuple,  craignant  que  le  clergé  ne  montre  trop 
de  faiblesse,  court  à  la  prison,  s'empare  des  pécheurs  et  les  brûle 
sur  un  énorme  bûcher.  Pour  empêcher  la  propagation  d'une  héré- 
sie détestable,  conclut  Guibert,  le  peuple  de  Dieu  déploya  un 
zèle  bien  légitime. 

Guibert  a  une  excuse  pour  approuver  ces  lynchages  :  l'hérésie 
est  à  ses  yeux  un  danger  public.  N'oublions  pas  que  pour  lui, 
naturel  et  surnaturel  sont  deux  mondes  étroitement  unis,  et 
même  mélangés.  Dieu  intervient  sans  cesse  en  faveur  de  ses  ser- 
viteurs et  les  démons  ne  sont  pas  moins  actifs  ;  ils  habitent  l'at- 
mosphère et  ils  manifestent  leur  méchanceté  par  des  cataclysmes 
de  toute  sorte  :  maladies,  orages,  séditions.  Un  hérétique,  c'est 
un  allié  des  puissances  mauvaises,  il  a  fait  un  pacte  avec  elles  ; 
bref,  c'est  un  traître,  que  la  communauté  chrétienne  doit  pour- 
chasser. Leur  vie  est  d'ordinaire  remplie  de  crimes  ;  ainsi  les  héré- 
tiques dont  il  vient  de  nous  raconter  le  massacre,  Guibert  nous 
assure  qu'ils  ressemblent  fort  aux  manichéens  dont  parle  saint 
Augustin  ;  ils  réprouvent  toute  union  entre  l'homme  et  la  femme  ; 
—  à  ce  compte,  disons-le  en  passant,  la  conception  de  Guibert 
sur  la  virginité  est,  elle  aussi,  teintée  de  manichéisme,  —  et  si 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII«    SIÈCLE  361 

un  enfant  naît  parmi  eux,  ils  le  brûlent,  font  un  pain  avec  les 
cendres,  et  tous  ceux  qui  ont  communié  à  cette  horrible  hostie 
demeurent  irrémédiablement  enracinés  dans  leurs  erreurs. 

Quelques  germes  raisonnables  qui  viennent  d'un  lointain  passé, 
Augustin  et  Cicéron,  mais  qui  ne  se  développent  pas  et  ne  produi- 
sent presque  aucun  fruit,  étouffés  qu'ils  sont  par  toutes  les  supers- 
titions de  l'époque,  telle  apparaît  la  morale  rationnelle  de  Guibert. 
■Notre  abbé  se  contente  de  la  morale  d'autorité  que  prêchait  l'E- 
glise, et  on  n'ose  le  lui  reprocher.  Les  hommes  avec  qui  il  vivait 
étaient  rudes  et  ils  n'auraient  rien  compris  à  un  enseignement 
qui  eût  fait  appel  à  leur  raison.  Ils  n'avaient  que  des  passions  bru- 
tales :voiciThoraasde  Couci  qui  s'amuse  à  tuer  avec  raffinement  ; 
son  grand  plaisir,  c'est  de  suspendre  ses  victimes  par  leurs  parties 
génitales,  jusqu'à  ce  qu'elles  s'arrachent  {Vie,  III,  11)  ;  voici  des 
prêtres  qui  se  tuent  pour  un  simple  froissement  d'amour-propre 
ou  des  évêques  simoniaques  qui  dilapident  en  des  orgies  les  biens 
qui  devraient  être  distribués  aux  pauvres  :  de  telles  brutes  ne 
pouvaient  être  sensibles  qu'aux  ordres  d'une  morale  autoritaire, 
appuyée  au  besoin  par  une  solide  trique. 

Admirons  plutôt  Guibert  de  Nogent  d'avoir  été  l'un  de  ces 
clercs  lettrés  qui  ont  maintenu,  au  milieu  d'un  siècle  dur,  le 
culte  des  lettres  antiques  ;  grâce  à  eux,  la  raison  ne  s'est  pas 
éteinte  et  si,  plus  tard,  elle  s'est  épanouie  en  une  morale  à  la  fois 
humaine  et  chrétienne,  c'est  aux  vieux  lettrés  du  xii^  siècle,  et 
en  particulier  à  Guibert  de  Nogent,  que  doit  aller  notre  recon- 
naissance. 

(A  suivre.) 


L'exotisme  dans  la  littérature  française 
depuis  Chateaubriand 

par  Pierre  JOURDA, 

Professeur  à    la  Faculté  des  Lettres  de  Montpellier. 


vrii 

L'appel  de  la  Mer  et  des  Iles. 

Vers  les  continents  d'or,  de  marbre  et  de  corail, 
Sous  le  vent  dur  fouettant  de  son  large  éventail 
De  mer  en  mer  leurs  vitesses  entrecroisées, 
Les  navires  s'en  vont,  pareils  à  des  pensées... 

écrira  Verhaeren,  dans  les  Forces  Tamulhieuses.  Romanciers 
ou  poètes,  nos  écrivains  ont,  de  très  bonne  heure,  entendu  l'appel 
de  la  mer  et  des  îles.  Flaubert  rêve  d'elles  autant  que  de  l'Inde 
ou  de  la  Chine  à  l'heure  où  il  écrit  ses  premiers  essais  : 

Passons  les  océans  larges  où  les  baleines  et  les  cachalots  se  font  la  guerre. 
Voici  venir  comme  un  grand  oiseau  de  mer  qui  bat  des  deux  ailes  sur  la  sur- 
face des  flots,  la  pirogue  des  sauvages  ;  des  chevelures  sanglantes  pendent  à 
la  proue  ;  ils  se  sont  peint  les  côtes  en  rouge  ;  les  lèvres  fendues,  le  visage 
barbouillé,  des  anneaux  dans  le  nez,  ils  chantent  en  hurlant  le  chant  de  la 
mort...  Leurs  femmes,  nues,  seins  et  mains  tatoués,  élèvent  de  grands  bûchers 
pour  les  victimes  de  leurs  époux  qui  leur  ont  promis  de  la  chair  de  blanc,  si 
moelleuse  sous  la  dent  (1  )... 

C'était  obéir  à  une  mode  ancienne,  déjà,  et  qui,  mieux  que  dans 
les  Chansons  Madécasses  (1 787)  de  Parny,  avait  trouvé  sa  parfaite 
expression  dans  Paul  el  Virginie  ou  dans  certaines  pages  de  Cha- 
teaubriand. Le  xix^  siècle,  —  et  c'est  peut-être  la  forme  la  plus 
nouvelle  de  l'exotisme, —  a  connu  un  exotisme  de  la  mer  et  des 
îles,  —  Mascareignes,  Antilles,  Polynésie,  —  qui,  discret  au  temps 
du  Romantisme  (2),  s'affirme  avec  le  Parnasse  et  trouve  en  Loti 


(1)  Novembre  {Œuvres  de  jeunesse,  Gonard,  II,  242). 

(2)  On  en  trouve  les  premières  manifestations  dans  le  Georges  d'A.  Dumas 
qui  se  déroule  à  l'île  de  France  (1843)  et  dans  les  romans  maritimes  d'Eu- 
gène Sue  que  Balzac  égalait  à  ceux  de  Gooper  (cf.  Balzac,  édit.  Bouteron, 
Œuvres  diverses,  t.  II,  p.  115  et  587). 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  363 

un  peintre  et  un  poète  inégalés,  avant  de  hanter  l'imagination 
du  Marius  et  du  Piquoiseau  de  Pagnol. 

Charme  monotone  et  berceur  des  longues  traversées,  luxuriance 
splendide  de  la  végétation  tropicale,  langueur  et  facilité  volup- 
tueuse delà  vie  aux  îles,  — La  Martinique,  Bourbon  ou  Tahiti,  — 
autant  de  thèmes  qui  vont  trouver  l'audience  du  public.  On  tra- 
duit F.  Cooper,  dont  les  romans  maritimes  font  concurrence  aux 
romans  historiques  de  W.  Scott.  On  se  passionne  pour  la  question 
de  l'esclavage  :  M^^^  de  Duras  publie,  en  1824,  la  touchante  his- 
toire d'Ourika  ;  Gh.  de  Rémusat  écrit  un  drame  sur  la  révolte  de 
Saint-Domingue  ;  Victor  Hugo  conte  avec  une  juvénile  faconde 
les  exploits  de  Bug  Jargal,  de  Biassou,  de  Léopold  d'Auverney, 
du  sergent  Thadée  et  du  nain  Habibrah  :  il  y  a  dans  ce  premier  ro- 
man beaucoup  de  fantaisie  et  de  couleur  locale  :  scènes  de  sor- 
cellerie nègre  (déjà  la  magie  noire  !),  combats,  supplices,  rien  ne 
manque  de  ce  qui  pouvait  corser  la  description  d'une  révolte 
dont  les  sanglantes  cruautés  hantaient  encore  les  imaginations. 
Le  livre  truculent,  mais  maladroit,  n'est,  dansl'histoire  de  l'exo- 
tisme, qu'un  accident,  un  témoin  de  la  naissance  d'une  mode. 

Autrement  importante  est  une  courte  nouvelle  de  Mérimée, 
une  des  premières  qu'il  ait  écrites,  Tamango,  où  il  est  question  de 
la  traite  des  noirs.  Conçue  dans  la  formule  de  sobre  sécheresse 
qui  est  celle  de  V  Enlèvement  de  la  Redoute,  elle  conte  la  triste 
histoire  du  roi  nègre  Tamango  qui  vend  ses  prisonniers  à  des  mar- 
chands d'esclaves  ;  il  est  enlevé  lui-même  par  un  traitant  ;  il 
pousselesnoirsà  la  révolte,  qu'il  domine  encorepar  son  ascendant, 
massacre  l'équipage,  mais  est  incapable  —  et  pour  cause  !  —  de 
ramener  le  navire  en  Afrique  :  les  uns  après  les  autres,  les  escla- 
ves, maîtres  du  brick,  meurent  de  faim;  Tamango,  miraculeuse- 
ment sauvé,  devient  cymbalier  d'unrégiment  anglais.  Ces  pages 
rapides,  synthèse  de  l'existence  des  négriers,  sont  excellentes. 
Les  longs  détails  sur  les  aménagements  du  brick  i Espérance  sont 
d'une  irréprochable  et  ironique  précision  :  Mérimée  est  ravi  de  ré- 
véler que  le  capitaine  Ledoux  se  fit  une  célébrité  en  imaginant  de 
coucher,  dans  l'entrepont  de  son  navire,  perpendiculairement 
aux  deux  rangées  d'esclaves  qui  l'occupaient  normalement,  une 
dizaine  de  nègres  supplémentaires,  ce  qui  augmentait  la  valeur 
de  sa  cargaison.  Que  de  scènes  d'un  abominable  pittoresque  ! 
Voici  l'achat  des  esclaves  :  Tamango,  vêtu  d'un  habit  d'uni- 
forme orné  des  galons  de  caporal  et  de  quatre  épaulettes,  se  gonfle 
d'importance  ;  les  esclaves  défilent,  le  cou  pris  dans  une  fourche 
de  six  pieds  ;  le  négrier  fait  son  choix  avec  d'âpres  critiques  ;  on 


364  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

boit  l'eau-de-vie,  copieusement  ;  avec  de  «mauvaises  cotonnades, 
de  la  poudre,  des  pierres  à  feu,  trois  barriques  d'eau-de-vie,  cin- 
quante fusils  mal  raccommodés  »,  Ledoux  achète  160  esclaves  ; 
on  substitue  à  leurs  fourches  «  des  carcans  et  des  menottes  en  fer, 
ce  qui  montre  bien  la  supériorité  de  la  civilisation  européenne  », 
et,  pour  une  bouteille  d'eau-de-vie  supplémentaire,  Ledoux  ac- 
quiert 30  esclaves  de  plus  ;  Tamango,  ivre,  lui  donne  une  de  ses 
femmes,  et  quand,  dégrisé,  il  vient  la  réclamer,  il  se  voit  enlevé  à 
son  tour.  La  traversée  s'effectue  sans  encombre  ;  le  capitaine  est 
content  :  «  Son  bois  d'ébène  se  maintenait  sans  avaries  »  ;  quel- 
ques esclaves  meurent-ils  ?  C'est  une  bagatelle...  Par  hygiène 
on  leur  accorde  quelques  instants  de  promenade  sur  le  pont. 
La  révolte  éclate  lorsque  Tamango  a  menacé  ses  compagnons 
des  foudres  de  Marna  Jumbo,  le  Croquemitaine  des  nègres,  «  une 
grande  figure  blanche...  avec  une  tête  grosse  comme  un  boisseau, 
des  yeux  larges  comme  des  écubiers  et  une  gueule  comme  celle 
du  diable  »...  L'équipage  massacré,  le  navire  vogue  à  la  dérive  ; 
les  esclaves  libérés  et  ivres  d'alcool  rêvent  de  l'Afrique,  «  des 
gommiers,  des  cases  couvertes  en  paille,  des  baobabs  dont  l'om- 
bre couvre  tout  un  village  »,  et  le  brick  erre  à  l'aventure  jusqu'à 
ce  qu'il  soit  capturé  par  une  frégate  anglaise. 

La  narration  est  d'une  impeccable,  d'une  cynique,  d'une  émou- 
vante froideur  :  pas  une  note  de  sensiblerie.  Mais  quel  effet  l 
Mérimée  obtient  tout  de  son  lecteur  sans  agir  sur  lui  par  des  pro- 
cédés extérieurs.  L'horreur  qu'il  veut  provoquer,  et  qu'il  pro- 
voque, naît  du  seul  récit,  atroce  dans  sa  sobriété,  bien  supérieur 
aux  développements  un  peu  verbeux  de  Hugo  (1). 

Près  de  cette  nouvelle  pâlissent  et  la  chanson  créole  de 
Miûe  Desbordes-Valraore  (2)  et  les  pages  d'Indiana  que  G.  Sand 
consacre  à  l'île  Bourbon.  Il  y  a  dans  ce  livre,  pourtant,  des  indica- 
tions qui  annoncent  celles  des  Poèmes  Barbares  :  la  silhouette  de 
la  voluptueuse  et  fidèle  Noun,  servante  d'Indiana,  fait  songer 
aux  Malabaraises  de  Baudelaire  ;  derrière  les  stores  de  raphia, 
sous  les  varangues,  Indiana  fait  la  sieste  ou  fume,  respirant  l'odeur 
des  rizières  fleuries  ;  elle  monte,  au  crépuscule,  sur  quelque  piton 
pour  voir  le  soleil  se  coucher,  pousse  jusqu'à  la  ravine  Saint-Gilles, 
jusqu'à  la  vallée  étroite  et  profonde  du  Bernica  qui  se  cache  entre 
deux  murailles  de  rochers,  foisonnante  de  bananiers,  de  letchis. 


(1)  Mosaïque,  édit.  Levaillant,  1933,  p.  51-55,  59,  61.  Cf.  ibid.;  La  partie 
de  trictrac,  des  pages  curieuses  sur  la  vie  à  bord  des  voiliers. 

(2)  Œuvres  poétiques,  Lemerre,  1886,  p.  137. 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  365 

d'orangers  et  que  survolent  goélands  et  pétrels.  Au  chant  mono- 
tone de  la  cascade,  Indiana  rêve  de  Madagascar  ou  de  la  France  ; 
elle  pense  y  mourir,  au  clair  de  lune,  dans  les  bras  de  celui  qu'elle 
aime,  Ralph. 

t;'est  là  que  je  voudrais,  dit-elle,  par  une  belle  nuit  de  nos  climats,  m'ensc- 
velir  sous  ces  eaux  pures,  et  descendre  dans  la  tombe  fraîche  et  fleurie  qu'offre 
la  profondeur  du  gouffre  verdoyant. 

Beau  décor  romantique  et  qui,  s'il  n'a  pas  encore  la  couleur 
des  paysages  parnassiens,  n'en  contribue  pas  moins,  après  Ber- 
nardin de  Saint-Pierre,  à  mettre  les  îles  h  la  mode  (1). 

Plus  vrai,  peut-être,  mais  moins  évocateur,  Auguste  Lacaus- 
sade,  précurseur  malhabile  de  Leconte  de  Lisle,  né  à  Bourbon 
en  1817,  publie  en  1839  les  Salaziennes,  en  1852  Poèmes  et  Pay- 
sages où  il  évoque  les  îles  perdues  au  fond  de  l'océan  Indien,  le 
Piton  des  Neiges,  le  lac  des  Goyaviers,  les  Pamplemousses,  la 
cascade  Sainte-Suzanne,  le  cap  Bernard,  tout  le  décor  de  Paul  et 
Virginie.  Il  invite  celle  qu'il  aime  à  fuir  là-bas  : 

Aux  bords  des  mers  de  l'Inde,  il  est  un  doux  rivage, 

Sol  riche,  où  tout  est  grand,  immaculé,  sauvage, 

Où  l'arbre,  débordant  de  sève  et  de  santé, 

Lutte  avec  les  grands  monts  de  force  et  de  beauté. 

Où  la  liane  d'or  aux  cloches  de  topaze. 

Tapissant  les  rochers  de  leur  cime  à  leur  base, 

Couvrant  des  mangliers  les  feuillages  amers, 

Trempe  ses  verts  cheveux  dans  le  saphir  des  mers. 

Là  tout  est  vie,  et  flamme,  et  senteurs,  et  murmures,... 

Le  frais  matin  s'éveille  au  sifflement  des  merles... 

C'est  dans  un  de  ces  nids,  retraite  parfumée. 

Qu'il  ferait  bon  de  vivre,  ô  douce  bien-aimée... 

Ses  poèmes  ne  sont  pas  dépourvus  de  prosaïsme  ou  d'une  rhé- 
torique assez  conventionnelle  et  qui  s'essouffle  vite.  Très  roman- 
tiques d'allure,  ses  vers  ne  laissent  pas  d'être  maladroits,  qu'il 
peigne  «  le  char  du  jour  plongeant  ses  flamboyants  essieux  » 
dans  l'océan,  ou  rêve  de  s'asseoir  «  sous  les  hauts  bancouliers  ». 
Décrit-il  le  paysage  où  s'est  déroulée  son  enfance,  il  ne  fait  que 
reprendre  un  thème  lamartinien,  —  celui  de  la  fuite  du  temps, 
avec  des  accents  plus  mâles  sans  doute  que  ceux  du  Lac,  mais 
sans  originalité,  et  où  l'on  sent  vibrer  des  tonalités  pseudo-clas- 
siques : 

Le  fllao  soupire  où  souriait  la  rose... 
(1)  Indiana  (1832),  p.  236-241,  258,  295,  298-299. 


366  RKVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Il  peine  à  décrire  l'aube  : 

Les  iforêts  d'orangers  couverts  d*étoilfes  blanches, 
Les  bibaciers,  baignés  de  lumière  et  d'odeurs, 
Au  souffle  du  matin  font  pleuvoir  de  leurs  branches 
Avec  les  fruits  ambrés  la  neige  de  leurs  fleurs... 

OU  la  dure  existence  des  travailleurs.  Son  Heure  de  Midi  malgré 
quelques  accents  originaux  reste  très  inférieure  au  Midi  de  Le- 
conte  de  Lisle  : 

L'immobile  palmier  des  savanes  brûlantes, 
Abritant  les  troupeaux  de  ses  rameaux  penchés, 
Courbe  languissamment  ses  palmes  indolentes 
Sur  les  bœufs  ruminants  dans  son  ombre  couchés. 

La  nature  n'a  plus  ni  brises  ni  murmures  ; 

Le  flot  tarit  ;  dans  l'herbe  on  n'entend  rien  frémir  ; 

Les  pics  ardents,  les  bois  aux  muettes  ramures. 

D'un  morne  et  lourd  sommeil  tout  setnMe  au  loîn^opttiir  (1). 

Poète  sincère,  mais  maladroit  ouvrier,  il  traçait  la  voie  à  de 
vrais  poètes  :  l'attrait  mystérieux,  indicible,  des  îles,  Baudelaire 
l'évoquera  puissamment. 

De  son  voyage  à  Maurice  et  à  la  Réunion,  il  gardera  toute  sa 
vie  une  profonde  nostalgie  : 

.J'ai  longtemps  habité  sous  de  vastes  portiques 
Que  les  soleils  marins  teignaient  de  mille  feux... 

C'est  là  que  j'ai  vécu  dans  les  voluptés  calmes, 
Au  milieu  de  l'azur,  des  flots  et  des  splendeurs, 
Et  des  esclaves  nus  tout  imprégnés  d'odeurs 
Qui  me  rafraîchissaient  le  front  avec  des  palmes... 

Il  a  rêvé  de  <«  la  gloire  du  soleil  sur  la  mer  violette  ». 
La  gloire  des  cités  dans  les  soleils  couchants. 

Son  imagination  restera  grisée  des  parfums  exotiques,  trop 
peu  de  temps  respires  : 

Je  vois  un  port  rëmftli  de  voiles  et  de  mâts 
Encor  tout  fatigués  par  la  vague  marine, 

Pendant  que  le  parfum  des  vers  tamariniers 

Qui  circule  dans  l'air  et  m'enfle  la  narine 

Se  mêle  dans  mon  âme  au  chant  des  mariniers... 


(1)  Poèmes  et  Paysages,  p.  250-251,  143,  -79,  312,  285,  291. 


l'exotisme  dan?  la  littérature  française  367 

Jusqu'à  sa  mort,  il  cherchera  à  Paris,  en  de  prosaïques  amours, 
d'impossibles  extases,  celles  que  lui  avaient  procurées  de  rapides 
amours  descales,  la  belle  Dorothée,  dont  il  admirait  la  jambe 
luisante,  le  corps  moulé  dans  une  robe  de  soie;  l'odeur  d'une  che- 
velure lui  suffit  pour  évoquer  les  paysages  qu'il  aime  (î\  Toutes 
ces  impressions  trouveront  leur  synthèse  dans  l'admirable,  la 
magique  Inviiation  au  Voyage,  cri  de  mélancolie  sensuelle  aux 
sonorités  suavement  harmoniques,  auquel  font  écho  des  pages 
échevelées.  ampoulées,  mais  riches  d'images  mystérieuses,  évo- 
catriees.  que  notait  peu  après  Isidore  Ducasse  et  que  nous  pou- 
vons, sinon  comprendre,  au  moins  sentir  à  la  lumière  de  certaines 
tentatives  modernes. 

Mais  la  gloire  de  chanter  sous  une  forme  définitive  la  mer  et  les 
îles  devait  revenir  aux  Parnassiens,  à  Leconte  de  Lisle  surtout 
dont  l'exactitude  précise  est  sans  défaut  :  il  était  admirablement 
aisé  par  une  expériencepersonnellequiiaisait  défaut  à  nombre  d'é- 
crivains, par  son  imagination  que  guidait  un  sens  très  sur  des  pos- 
sibilités de  l'art,  et  par  une  documentation  que  l'on  a  le  droit  de 
dire  scientifique.  Plus  encore  que  Lacaussade  et  Baudelaire,  il 
fut,  toute  sa  vie,  littéralement  objugué  par  le  souvenir  des  tro- 
piques. Il  a  chanté  les  grands  cai'nassiers  de  Tlnde,  de  l'Insulinde, 
de  l'Afrique  :  le  tigre,  la  panthère,  le  jaguar,  le  lion,  roi  nocturne 
des  oasis,  qui  part  en  chasse,  au  crépuscule,  au  milieu  des  cris 
discordants  des  chacals  ou  des  hyènes,  tous  poussés  par  la  faim, 
tous  magnifiques  et  malheureux,  et  qui  reviennent  à  l'aube, 
sanglants,  traînant  leur  proie.  Quelle  page  mieux  que  Les  Elé- 
phants décrirait  l'éternelle immobihté de  l'Afrique,  et,  mieux  que 
les  Hnrleiirf:.  son  troublant,  son  effrayant  mystère  ?  On  perçoit 
en  ces  strophes  marmoréennes  comme  un  lointain  préludes  telles 
notations  modernes,  plus  précises,  plus  nerveuses,  mais  non  plus 
évocatrices,  celles,  par  exemple,  de  M.  P.  Morand  dans  Magie 
Xoire. 

Mais,  c'est  dans  l'évocation  des  îles  surtout  que  l'auteur  des 
Poèmes  Bar6a/-c5  atteint  la  perieciion.S'i  La  F uniai ne  aux  Lianes, 
ainsi  quele  notejustement  ^l.  \'ianey,  est  à  peine  un  poème  exo- 
tique, d'autres  pages  constituent  de  précises  et  lumineuses  évo- 
cations :  la  Bavine  Smni-G/Wes,  en  même  temps  qu'un  admirable 
poème,  est  la  mise  en  œuvre  de  données  exactes  ;  le  poète  sait 
décrire  avec  d'éclatantes  couleurs  le  gouffre  des  volcans  éteints, 

(I^  Il  faut  lire,  avec  les  Fleurs  du  Mal.  les  Petits  Poèmes  en  prose  [ct.  édit. 
Crépet-Conard,  19"26..  p.  51,  53.  SO,  63}  où  se  trouvent  ébauchés  nombre  de 
vers  de  Baudelaire. 


368  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

les  papillons  ou  les  bœufs  de  Tamatave,  les  bambous,  les  lianes,  les 
cactus,  les  vétivers,  toute  la  luxuriante  végétation  de  l'île  Bour- 
bon. Et  quelle  splendeur  enivrée  dans  sa  description  du  Bernica, 
autrement  grandiose  que  celle  de  G.  Sand  dans  Indiana  !  Au 
calme  enchanteur  de  ce  paysage  qu'il  aime,  et  dont  il  dit  si  bien, 
en  vers  musicaux  et  précis  à  la  fois,  la  suave  grandeur,  le  poète 
oppose  la  forêt  vierge,  éternelle,  toute-puissante,  monstrueuse  : 

Les  étés  flamboyants  sur  elle  ont  resplendi, 
Les  assauts  furieux  des  vents  l'ont  secouée, 
Et  la  foudre  à  ses  troncs  en  lambeaux  s'est  nouée, 
Mais  en  vain  :  l'indomptable  a  toujours  reverdi. 

Elle  roule,  emportant  ses  gorges,  ses  cavernes, 

Ses  blocs  moussus,  ses  lacs  hérissés  et  fumants, 

Où,  par  les  mornes  nuits,  geignent  les  caïmans. 

Dans  les  roseaux  bourbeux  où  luisent  leurs  yeux  ternes... 

Ses  ravins,  ses  fleurs,  ses  rocs  peuplés  de  gorilles,  d'éléphants 
et  de  buffles  seront  pourtant  les  victimes  de  l'homme  : 

Il  déracinera  tes  baobabs  superbes. 

Il  creusera  le  lit  de  tes  fleuves  domptés... 

et  le  poète  s'en  attriste,  comme  il  s'attriste,  —  en  un  tableau  déli- 
cat où  le  rythme,  la  couleur  locale  discrètement  ménagée,  la 
composition  et  le  sentiment  s'unissent  pour  faire  un  chef-d'œuvre, 
—  à  rappeler  le  souvenir  de  ses  premières  amours  aux  îles,  et  c'est 
le  Maiiclv/  (1  ).  Voilà  une  forme  excellente  de  l'exotisme  :  il  s'agit 
ici  de  choses  vues,  et  bien  vues,  senties  et  rendues  avec  un  art 
parfait.  L'île  Bourbon  !  Leconte  de  Lisle  ne  parle  jamais  d'elle 
sans  ressentir  au  cœur  ce  choc  qu'éprouvait,  à  entendre  parler 
de  l'Italie,  Stendhal,  comme  lui  exilé  à  Paris. 
Voici  la  montagne  natale,  couverte  de  tamarins, 

Les  grappes  de  letchis  et  les  mangues  vermeilles, 
Et  l'oiseau  bleu  dans  les  mais  en  floraison... 

Sur  les  pentes  des  pitons,  parmi  les  cannes  grêles  et  le  bruit  des 
cascades,  le  poète  évoque 

Le  fourmillement  des  Hindous  au  travail... 
Les  grands  parents  assis  sous  les  varangues  fraîches, 
Et  les  rires  d'enfants  à  l'ombre  des  bambous... 
Le  beuglement  des  bœufs  bossus  de  Tamatave 
Mêlé  dans  l'air  sonore  au  murmure  des  flots... 


(1)  Poèmes  Barbares,  p.  183-185,  172-173,  166-171,  174-177,  204-207,  186- 
189,190-192. 


l'exotisme  dans  la  littérature  française         369 

Il  dessine,  à  traits  rapides  mais  lumineux,  la  douceur  de  l'aube 
indienne  : 

Le  frais  matin  clorait  de  sa  clarté  première 
La  cime  des  bambous  et  des  girofliers. 
Oh  1  les  mille  chansons  des  oiseaux  familiers 
Palpitant  dans  l'air  rose  et  buvant  la  lumière  ! 

Aux  aurores,  il  oppose  dans  un  rythme  tour  à  tour  lourd  et 
léger  la  torpeur  et  la  vague  luminosité  des  nuits  tropicales  : 

Le  Temps,  l'Etendue  et  le  Nombre 
Sont  tombés  du  noir  firmament 
Dans  la  mer  immobile  et  sombre... 

La  mer  est  grise,  calme,  immense. 
L'œil  vainement  en  fait  le  tour. 
Rien  ne  finit,  rien  ne  commence. 
Ce  n'est  ni  la  nuit,  ni  le  jour... 

Un  feu  pâle  luit  et  déferle. 
La  mer  frémit,  s'ouvre  un  moment, 
Et  dans  le  ciel  couleur  de  perle 
La  lune  monte,  lentement. 

Libre  à  lui,  dans  un  cri  d'àpre  douleur,  de  maudire  la  nature, 
si  belle  et  si  cruelle  à  la  fois, 

O  nuits  du  ciel  natal,  parfums  des  vertes  cimes, 
Noirs  feuillages,  emplis  d'un  vague  et  long  soupir. 
Et  vous,  mondes  brûlants  dans  vos  steppes  sublimes. 
Et  vous,  flots  qui  chantiez  près  de  vous  assoupir. 

Nature  !  Immensité  si  tranquille  et  si  belle, 
Majestueux  abîme  où  dort  l'oubli  sacré, 
Que  ne  me  plongeais-tu  dans  ta  paix  immortelle 
Quand  je  n'avais  encor  ni  souffert,  ni  pleuré  (1)  ? 

il  n'en  doit  pas  moins  à  cette  nature  d'impérissables  images  d'un 
pays  que  nul  avant  lui,  nul  après  lui  n'a  aussi  bien  décrit. 

La  Réunion  et  l'ile  Maurice  devaient  pourtant  inspirer  encore 
de  beaux  vers  à  deux  de  leurs  enfants.  Lit-on  encore  Léon  Dierx  ? 
J'en  doute.  Et  cependant  tel  de  ses  poèmes,  les  Filaos  (2),  pour- 
rait rivaliser  avec  ceu.xde  son  maître.  P.  J.  Toulet,  dans  les  Con- 
Irerirnes,  a,  de  son  coté,  tracé  de  sobres  esquisses  des  plages  qu'il 
aimait,  où  vibre  une  sensibilité  contenue,  où  la  sécheresse  du 


(1)  Poèmes  Tragiques,  p.  37-38,  143-144,  40-41,  Poèmes  Barbares,  178-182, 
218-220. 

(2)  Œuvres,  Lemerre,  s.  d.,  p.  155-157.  Gf.  encore  J.  M.  de  Heredia,  Tro- 
phées, p.  128-130. 

24 


370  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

style  et  du  rythme  ont  une  plénitude  de  ton  rarement  égalées  : 

Molle  rive  dont  le  dessin 

Est  d'un  bras  qui  se  plie, 
Colline  de  brume  embellie 

Gomme  se  voile  un  sein, 

Filaos  aux  chantants  ramages. 

Que  je  meure,  et  demain 
Vous  ne  serez  plus,  si  ma  main 

N'a  tracé  votre  image... 

A  ces  poèmes,  fait  écho  de  nos  jours  le  poète  catalan,  P.  Camo 
qui,  pour  avoir  longuement  vécu  à  Madagascar,  scande  en  de 
beaux  vers  ses  souvenirs  du  ciel  indien, 

La  mort  du  jour  austral,  calme,  suave  et  beau 
Sur  les  terres  au  loin  de  roses  colorées, 

et  les  îles  heureuses 

Où  vers  lui  accouraient  pieds  nus 
Sombres  belles,  les  amoureuses  (1  )... 


Les  îles  ont,  pour  nos  écrivains,  un  autre  charme  que  celui  de 
leur  paysage  :  elles  sont  nos  plus  anciennes  colonies.  Pénétrées, 
au  xviii^  siècle,  de  l'influence  française,  elles  gardent  la  douceur 
vieillotte  d'une  ri\  ilisalion  disparue.  Loti  n'y  est  pas  insensible 
lorsque  le  hasard  d'une  escale  le  fait  mouiller  ."i  Pondichéry  : 

Oh  !  la  mélancolie  d'arriver  là,  dans  cette  vieille  ville  lointaine  et  char- 
mante où  sommeille  entre  des  murailles  lézardées  tout  un  passé  français  ! 
Des  petites  rues,  un  peu  comme  chez  nous,  au  fond  de  nos  plus  tranquilles 
provinces,  des  petites  rues  bien  droites,  aux  maisonnettes  basses,  aux  mai- 
sonnettes centenaires,  blanches  de  chaux  sur  un  sol  rouge  ;  des  murs  de  jar- 
dins d'où  retombent  des  guirlandes  de  liserons  ou  de  fleurs  tropicales;  des 
fenêtres  grillées  derrière  les  barreaux  desquelles  on  aperçoit  quelques  ligures 
pâles  de  femmes  créoles  ou  bien  des  métisses  trop  jolies  avec  du  mystère 
indien  dans  les  yeux.  Rue  Royale,  rue  Dupleix,  quay  de  la  ville  blanche, 
qnay  avec  un  y...  (2). 

F.  Jammesa  bien  joliment  fixé  l'image  que  nous  nous  faisions 
de  ces  colonies  avant  que  la  vapeur  ou  l'avion  n'en  aient  fait  de 


(1)  P.  J.  Toulet,  Les  Conlrerimes,  E.  Paul,  1920,  p.  57-58  ;   P.  Camo,  Poé- 
sies, Messein,  1936,  p.  52,  59,  63,  203. 

(2)  L'Inde  sans  les  Anglais,  p.  213  sqq. 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  371 

trop  proches  lieux  de  croisières  :  l'héroïne  d'un  de  ses  romans, 
Clara  d'EIlébeuse,  dont  la  famille  est  de  la  Pointe-à-Pitre  (1),  et 
à  qui  un  de  ses  oncles,  conte,  au  pays  basque,  «  son  voyage  à  la 
Chine  »,  rêve  de  la  Guadeloupe  :  «  Il  y  a  des  forêts  parfumées  où 
les  nègres  se  promènent  »  ;  elle  lit,  dans  le  Magasin  des  Demoiselles, 
des  vers  d'Anaïs  Ségalas,  adressés  à  une  créole,  charmants  dans 
leur  air  désuet  : 

De  peur  qu'un  maringouin  ne  touche  à  ton  visage, 

Tes  nègres  viennent  déplier 
La  moustiquaire  en  gaze,  et  sous  le  blanc  nuage, 

On  voit  la  déesse  briller. 

Dans  l'habitation,  maîtresse  étincelante, 

Tout  un  peuple  noir  suit  tes  pas. 
Ton  trône  est  un  hamac,  ô  reine  nonchalante, 

Et  ta  couronne  est  un  madras. 

Elle  se  voit...  en  quelque  bal  des  Antilles  ou  d'ailleurs,  car  il  est  encore  des 
noms  charmants,  la  Floride,  ou  Louisiane,  ou  la  Caroline  du  Sud  que  décrivait 
un  jeune  marin  dans  le  Musée  des  Familles.  Il  y  a  des  révolutions  :  les  champs 
de  canne  à  sucre  sont  incendiés  et  l'esclave  fidèle  emporte  jusqu'à  la  cime 
d'un  cocotier  l'enfant  que  veut  tuer  le  chef  des  rebelles. 

Nous  voici  ramenés  à  Bug  Jargal,  comme  nous  y  revenons  avec 
H.  de  Régnier  évoquant  les  nobles  qui  fixèrent  là-bas  leur  foyer: 

Tricorne  galonné,  jabot  et  haute  canne. 
Tel  jadis,  abordant  au  sable  de  la  crique, 
Il  vint  à  Saint-Domingue  ou  à  la  Martinique, 
Cultiver  le  café,  le  tabac  et  la  canne... 


Un  roman  de  M.  P.  Benoit,  Fort  de  France,  met  en  scène,  avec 
d'impressionnantes  descriptions  de  la  torpeur  tropicale,  les  que- 
relles périodiques  qui  agitent  la  Guyane  ou  les  Antilles,  et  il  dit 
vrai,  son  livre  est  un  document  comme  ceux,  plus  pittoresques 
encore,  de  Jean  Galmot  (2).  Nos  imaginations  préfèrent  pourtant 
à  ces  récits,  même  s'ils  sont  prenants,  les  obscures  mais  somp- 
tueuses images  du  Bateau  Ivre. 

.Je  sais  les  cieux  crevant  en  éclairs  et  les  trombes 
Et  les  ressacs  et  les  courants  ;  je  sais  le  soir. 
L'aube  exaltée  ainsi  qu'un  peuple  de  colombes, 
Et  j'ai  vu  quelquefois  ce  que  l'homme  a  cru  voir. 


(1)  Comme  celle  du  poète  lui-même.  F.  Jammes,   Œuvres,   Mercure    do 
France,  t.  III,  p.  16,  21,  32,  75, 

(2)  Jean  Galmot,  Quelle  étrange  histoire,  1918. 


372  REVUE  DES  COURS  ET  eONFÉRENCES 

J'ai  vu  le  soleil  bas  taché  d'horreurs  mystî<iues, 
lUurninant  de  longs  figements  violets, 
Pareils  à  des  acteurs  de  drames  très  antiques, 
Les  flots  roulant  au  loin  leurs  frissons  de  volets... 

J'ai  rêvé  la  nuit  verte  aux  neiges  éblouies, 

Et  réveil  jaune  et  bleu  des  phosphores  chanteurs... 

Leconte  de  Lisle,  sans  doute,  est  plus  précis.  Mais  a-t-il  mieux 
que  Rimbaud  suggéré  à  nos  esprits  la  tiédeur  orageuse  des  nuits 
équatoriales  (1)  ? 


On  n'a  pas  attendu  Loti  pour  suivre  dans  le  Pacifique  Robinson 
et  Bougainville,  et  pour  imiter  Diderot.  Méry  montrait  deux  jeu- 
nes Parisiens  partant  à  la  recherche  de  la  Nouvelle  Cythère  et 
d'  «  îles  vierges  de  vapeur  et  de  gaz  »...  Mais  Juan  Fernandez  est 
«  tout  anglaise,  comme  la  place  de  Charing  Cross  ».  Seront-ils 
plus  heureux  à  Otahiti,  cette  Otahiti  dont  Hugo  avait  montré 
les  filles  pleurant  le  départ  du  bel  étranger  qu'elles  aimaient  ? 

Pourquoi  quitter  notre  île  ?  En  ton  île  étrangère, 

Les  cieux  sont-ils  plus  beaux  ?  A-t-on  moins  de  douleurs  ?... 

Si  l'humble  bananier  accueillit  ta  venue, 

Si  tu  m'aimas  jamais  ne  me  repousse  pas... 

«  C'est  là,  écrit  Méry,  que  la  pudeur  est  honnêtement  impudi- 
que... ».  Mais  on  parle  anglais  à  Tahiti  :  des  missionnaires  protes- 
tants y  ont  dressé  une  statue  de  Nelson,  et  distribuent  «  des 
cottes  aux  femmes,  aux  hommes  des  waterproofs  et  des  panta- 
lons »...  Méry  devait  exagérer  un  peu  (2).  Un  officier  de  marine, 
MaxRadiguet,  qui  séjourna  longtemps  et  à  plusieurs  reprises  aux 
Marquises,  en  rapporta  un  livre  assez  plat,  mais  riche  d'indica- 
tions précises  où  il  notait  qu'un  «  demi-siècle  n'avait  pas  sensible- 
ment vieilli  les  récits  de  Bougainville  et  de  Cook —  et  où  il  indi- 
quait, avant  Loti,  les  traits  essentiels  du  paysage  et  des  mœurs  : 
la  beauté  sculpturale  des  femmes  et  leur  sensualité,  la  façon 
naïve  dont,  à  l'arrivée  d'un  navire,  nageant  autour  de  lui,  elles 
viennent  s'offrir  aux  matelots.  Thème  vite  banalisé.  Les  tristes 
amours  du  Français  Téapo  et  de  Taha  qui  meurt  tuberculeuse, 
semblent,  moins  l'art,  une  préfiguration  de  celles  qui  lièrent  im- 


(T)  Les  Visions  d'A.  Samain  {Au  jardin  de  l'Infante,  p.  121)  paraissent  bien 
pâles  près  de  celles-ci. 

(2)  La  ferme  de  l'Orange,  1857,  p.  4,  5,  6,  9-12; 


l'exotisme  dans  la  littérature  française  373 

périssablement  Loti  à  Rarahu  :  il  y  a  là  une  histoire  qui  n'est  pas 
de  la  littérature  (1). 

Décrivant,  dans  les  Poèmes  Barbares,  les  civilisations  primi- 
tives, Leconte  de  Lisle  se  devait  d'y  faire  place  au  Pacifique. 
Il  a  dans  un  sonnet  synthétique,  Taconié  La  Genève  polynésientw, 
ef  décrit  l'albatros  qui 

Dnns  l'immense  largeur  du  Capricorne  au  pôle... 
Vient,  passe,  et  disparaît  majestueusement... 

Il  a  mis  dans  la  bouche  du  dernier  des  Maoris  de  farouches 
imprécations  contre  les  blancs  corrupteurs  : 

C'était  un  soir  du  monde  austral  océanique. 
Ecarlste,  à  demi  baigné  des  flots  dormants, 
Le  soleil  flagellait  de  ses  rayonnements 
Les  longues  houles  d'or  de  la  mer  pacifique... 

Qu'ils  étaient  beaux  ces  jours  qui  ne  me  luiront  plus, 
Où  j'ai  mangé  la  chair  et  bu  le  sang  des  braves. 
Moi,  chef  des  chefs,  servi  par  un  troupeau  d'esclaves, 
Dans  la  hutte  où  pendaient  cent  crânes  chevelus... 

Vaincu,  il  boit  l'eau  de  feu  qui  lui  verse  l'oubli,  comme  elle  le 
versait  au  dernier  des  sachems  d'Amérique  (2). 

La  Polynésie  fournira  par  la  suite  à  Daudet  le  décor  de  Port 
Tarascon  :  elle  est,  pourM™<^  Excourbaniès,  la«Polygamille  »,  — 
«  Est-ce  vrai  cela.  Monsieur  Tartarin,  que  dans  cet  affreux  pays  les 
hommes  peuvent  se  marier  plusieurs  fois  ?  »,  et  le  bon  Tartarin 
de  la  rassurer,  —  comme  elle  fournit  à  Louis  Hémon  la  triste 
histoire  de  la  petite  Tasopa,  venue  de  Tahiti  à  Londres,  et  dé- 
paysée ('  dans  le  froid  des  rues  boueuses,  entre  les  hautes  maisons 
grises,  sous  un  ciel  chargé  de  pluie  »,  —  comme  elle  fournit  à 
P.  Benoît  le  cadre  d'Erromango.  L'exotisme,  ici,  ne  sert  que  de 
décor  :  il  n'existe  pas  pour  lui-même  ;  le  paysage  n'est  choisi  que 
parce  qu'il  permet  de  décrire  l'atmosphère  angoissante  cause  de 
la  mort  du  planteur  Fabre  ;  sans  doute  y  a-t-il  là  d'amusants 
croquis  de  colons  Hébridais  ou  Australiens,  mai?  l'intérêt  du  livre 
est  dans  l'analyse  d'une  situation  étrange  :  la  solitude  du  planteur 
dans  une  île  peuplée  de  cannibales  ou  d'aventuriers,  la  sauva- 
gerie inquiétante  du  paysage  et  du  climat. 

Mais  le  grand  livre  exotique  que  nous  devons  à  la  Polynésie, 


(1)  Max  Radiguet,  Les  derniers  sauvages,  Kachette,  s.  d.,  passim. 

(2)  Poèmes  Tragiques,  p.  74-75,  Derniers  Poèmes,  p.  59-66. 


374  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

est,  avec  le  Mariage  de  Loli,  un  roman  peu  connu  de  V.  Segalen, 
les  Immémoriaux  (1907),  à  la  fois  roman  historique,  destiné  à  dé- 
crire les  moeurs  disparues  des  Maoris,  et  reprise  satirique  des  théo- 
ries de  Rousseau  et  de  Diderot  :  la  Polynésie  avant  et  après  le 
capitaine  Cook,  Tahiti  païenne  et  Tahiti  disciplinée  (?)  par  le 
protestantisme.  Segalen  est  très  loin  de  Loti  :  il  y  a  peu  de  des- 
criptions dans  son  étude,  ni  fresques,  ni  simples  croquis,  mais  un 
esf ai  de  reconstitution  des  moeurs  :  la  lecture  en  est  difficile,  — 
l'écrivain  abuse  des  termes  directement  transcrits  du  maori  ; 
mais  il  n'en  est  pas  moins  extrêmement  vivant  ;  Segalen  a  su 
démêler  les  traits  profonds  d'âmes  naïves  et  complexes,  leur 
soumission  à  leurs  instincts  divinisés,  leur  joie  de  vivre,  leurs 
superstitions  ;  il  décrit  avec  une  froide  ironie  leur  adaptation  au 
christianisme  qui  n'empêche  pas  la  persistance  de  leurs  tendances 
profondes,  surtout  de  leur  sensualité.  Son  livre  reste  captivant  (1  ). 

{A  suivre). 


(1)  Pourquoi  ne  pas  évoquer  ici  l'influence,  à  l'aube  du  xx«  siècle,  de  Gau- 
^'uin  ?  cf.  les  vers  que  lui  consacre  P.  Camo,  Poésies,  p.  94-96. 
Lorsque  le  temps  aura,  belle  Tahitienne, 
A  tout  jamais  caché  sous  les  grands  arbres  bleus 
Vos  corps  de  sombre  nuit  et  vos  grâces  païennes, 
Tout  ne  tombera  pas  dans  le  néant  ombreux... 


Nature  et  mission  du  Poète 
dans  la  Poésie  latine 

par  Jean  COUSIN, 

Professeur  à  l'Université  de   Besançon. 


XV 
Valérius  Flaccus,  Silius  Italicus,  Stace. 

La  mort  de  Néron,  dernier  représentant  de  la  dynastie  julio- 
g,  claudienne,  fut  suivie  d'une  crise  politique  violente  qui  dura  un 
P  an  et  demi  et  qui  semble  avoir  produit  sur  les  contemporains 
une  «impression  d'épouvante  )>(!).  Des  trois  successeurs  de  Néron, 
Galba,  Othon,  Vitellius,  deux  ont  péri  par  le  fer,  l'autre  s'est 
suicidé.  Leur  activité  littéraire  est  à  peu  près  inconnue  et  il  est 
fort  douteux  qu'ils  aient  eu  le  temps  de  se  consacrer  à  quelque 
entreprise  de  ce  genre  :  on  ne  saurait  compter  en  effet  comme  un 
titre  de  gloire  l'audition  du  Dominicum  (2)  que  Vitellius  donna 
au  Champ  de  Mars  au  début  de  son  règne  écourté.  En  revanche, 
les  Flaviens,  de  69  à  96,  semblent  avoir  apporté  à  la  chose  litté- 
raire une  sollicitude  égale  à  celle  dont  ils  ont  entouré  la  politique. 
Vespasien  pensionne  les  rhéteurs,  donne  des  salaires  aux  artis- 
tes et  aux  poètes,  fonde  la  première  école  officielle  de  rhétorique 
et  s'il  chasse  les  philosophes  et  les  astrologues,  c'est  à  cause  de 
leur  attitude  politique,  non  pour  des  raisons  littéraires.  Titus, 
improvisateur  brillant,  reçoit  les  éloges  vibrants  de  Pline  l'an- 
cien (3)  pour  son  éloquence,  son  sens  poétique,  sa  culture  affinée. 
Quant  à  Domitien,  il  manifesta  au  début  de  son  règne  une  passion 


(1)  C'est  li'i  l'expression  juste  dont  se  sert  L.  Homo  {Histoire  ancienne, 
Glotz,  3"  partie  :  Hisloirc  romaine,  t.  III,  p.  322).  —  (2)  Recueil  de  poésies 
de  Néron.  —  (3)  Pline,  h.  n.,  pracf.  5.  —  Tacite,  h.,  II,  101  donne  une  indi- 
cation qui  mérite  d'être  retenue  :  scriplores  Icmporum,  qui  potientc  rerum 
Flauia  domo  moniimenla  belli  huiusce  composuerunt  curam  pacis  et  amorem 
rei  publicae  corruplas  in  adulalionem  causas  Iradidere. 


376  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

véritable  pour  les  vers  (1),  dont  les  soucis  du  pouvoir  l'allaient 
détourner  :  les  quelques  preuves  d'intérêt  qu'il  donne  à  la  recons- 
truction des  bibliothèques  publiques  de  Rome  sont  fâcheusement 
contrebalancées  par  son  dédain  des  œuvres  historiques  ou  même 
poétiques,  sitôt  qu'il  prend  le  pouvoir,  et  par  les  persécutions  dont 
sont  victimes  pour  des  motifs  futiles,  un  Salvius  Cocceianus  ou 
un  Junius  Rusticus  ;  on  sait  d'autre  part  l'attitude  qu'il  eut  à 
l'endroit  des  philosophes  et  des  mathématiciens.  De  Nerva,  on 
connaît  mal  la  culture  et  Trajan  est  tellement  loué  par  Pline  (2), 
qu'on  discerne  mal  les  limites  de  la  vérité,  si  l'on  s'en  tient  à  son 
Panégyrique  '  les  autres  sources  sont  déficientes. 

Ce  serait  se  tromper  que  de  croire  à  un  arrêt  du  mouvement 
classique  à  la  mort  d'Auguste  et  à  un  renouveau  à  l'avènement 
de  Vespasien  :  le  classicisme  n'a  jamais  cessé  d'exister,  même  au 
temps  où  Sénèque  et  Lucain  pouvaient  faire  figure  de  révolution- 
naires et  où  maint  écrivain,  mal  connu  aujourd'hui,  apportait  à 
la  tradition  latine  une  réaction  indépendante. 

Dans  la  paix  retrouvée,  après  la  tourmente,  il  s'épanouit  de 
nouveau,  mais  il  s'est  affadi  et  l'on  assiste  à  la  naissance  d'un 
mouvement  pseudo-classique,  comparable  à  certains  égards  au 
mouvement  pseudo-classique  de  notre  xvrii®  siècle  français  : 
mêmes  tendances  vers  la  prédication  vertueuse,  vers  l'apologie 
du  sauvage,  qui  porte  ici  le  nom  de  barbare  ou  de  (xermain,  vers 
le  comparatisme  et  l'analyse,  placés  dès  lors,  sur  un  plan  social, 
j'allais  dire,  sociologique  avant  la  lettre,  vers  les  ratiocinatîons 
politiques,  vers  la  sensiblerie, réformatrice  des  lois,  des  gouverne- 
ments et  des  moeurs,  et  cela  nous  donne  Tacite  et  Pline  et  Juvé- 
nal,  mais  c'est  aussi  le  tyrannique  héritage  du  GrandSiècle  avec 
ses  épopées  et  son  cuite  des  nobles  genres,  ses  tragédies  et  ses 
carmina,  son  retour  aux  enseignements  cicéroniens,  repensés  par 
Ouintilien,  titulaire  officiel  de  la  chaire  impériale  de  rhétorique. 

Mais  en  même  temps,  avec  des  nuances  et  des  infléchissements 
qui  lui  sont  propres  (3),  cette  littérature  manifeste  une  sorte  de 


(1)  Suét.,  Dom.,  20  ;  eL  10  et  Dioa,  67,13.  Cf.  J.  J.  Hartman,  De  DomdUano 
imperalore  el  de  poêla  Siaiio,  Mn.,  XLIV  (1916),  p.  338.  —  (2)  K.  Scott,  The 
elder  and  younger Pliny  on  emperor  worship,  T.  A.  Ph.  A.,  LXIII  (1932),  p.  156; 
cf.  M.  Durry,  Panégyrique  de  Trajan  (Belles-Lettres,  Paris,  1938),  p.  23.  • — 
—  (3}  On  a  parfois  appelé  cette  littérature  «  néo-elassiqne  »;  je  préfère  à  cette 
dénomination  qui  désigne  chez  nouB  le  mouvement  représenté  par  l'Ecole 
romane  (Jean  Moréas,  Charles  Manrras,  Emegt  Raynaud,  Maurice  Du  Plessys 
et  R.  de  la  Tailhède)  et  l'Ecole  /rançuise  {Clî.  Moric«,  par  R.  de  M&ntes- 
qujou,  J.  Tellier,  F.  Greg:h,  A.  Dorchain,  etc.),  ladénominatiGn  de  «pseudo- 
classique  »,  réservée  traditionnellement  au  xviii«  eiècle. 


NATURE    ET    MISSIOl^J    DU    POÈTE    DANS    LA    POÉSIE    LATINE       377 

nationalisme  rdigieuxd ans  sa  résistance,  proclamée  bruyamment, 
à  l'invasion  grecque  et  à  l'infiltration  chrétienne,  qui  s'accommode 
pourtant  des  cultes  orientaux  ;  une  sorte  de  nationalisme  litté- 
raire dans  son  goût  pour  les  sujets  romains,  qui  cède  parfois 
devant  la  tradition  scolaire  hellénisante  ;  une  sorte  de  nationa- 
lisme politique  orienté  vers  la  conquête  des  territoires  aux  mar- 
ches de  l'Empire,  vers  les  manifestations  tapageuses  de  propa- 
gande à  l'intérieur.  Et  l'on  sent,  à  lire  ligne  à  ligne  ces  historiens, 
ces  rhéteurs,  ces  polygraphes,  ces  philosophes,  ces  poètes^  un 
malaise,  qui  grandit  et  menace,  comme  ces  ciels  cuivrés  d'au- 
tomne, dont  la  splendeur  colorée  est  orageuse,  énervante  et  funè- 
bre. L'équilibre  latin  se  détraque  lentement  :  la  littérature  perd 
le  contact  avec  le  pouvoir  ;  le  calme  de  la  période  antonine  va 
l'endormir  et  tout  va  crouler  dans  un  effondrement  sourd  devant 
l'éveil  flamboyant  des  aurores  chrétiennes  (1). 


L'examen  des  Argonauliques  de  Valérius  Flaccus  n'apportera 
guère  de  documents  nouveaux  au  débat.  Ce  poème  épique,  dédié 
à  Vespasien,  contient  la  traditionnelle  invocation  à  Phoebus 
Apollon  (2)  et  l'appel  aux  Muses  (3),  parmi  lesquelles  Clio  est 
nommément  désignée  (4). 

Selon  l'usage  homérique  (5),  cet  appel  est  bâti  sur  deux  thèmes  : 
celui  de  la  science  des  muses  et  celui  de  l'impuissance  du  poète 
sans  leur  inspiration  : 


Tu  mihi  nunc  causas  infandaque  proelia,  Clio, 
paade  aiTum  ;  ilbi  enim  superum  data,  uirgo,  facuUas 
nosse  animas  rerumque  uias... 


:(  1)  On  me  peut  rien  tirer  —  à  l'époque  des  Flaviens  —  de  Curiatius 
Maleruus,  Scaevus  Memor,  Cordus,  Saleius  Bassus,  Serranus,  Julius  Ceria- 
lis,  Canius  Rufus,  Carus,  Caninius,  Vagellius.  Par  interférences  et  recou- 
pements, on  sait  ce  qu'ils  ont  fait,  mais  leur  œuvre  n'est  pas  connue.  — 
(2)  Cf.  deux  allusions  à  ces  invocations  traditionnelles  dans  Ouintilien  (IV 
pr.,  4  et  X,  I,  91).  —  (3)  Argon.,  I,  5.  —  (4)  III,  212  {Perge^  âge...  Musa, 
sequi)  ;  216  {Vos,  prodite,  diuae  Eiimenidum  noriisque  globos)  ;  V,  218  (/n- 
cipe  nunc  aiios  cantus,  Dca...)  ;  V,  694  (allusion  au  Musarum  chorus)  ;  VI, 
34  {Musa,  mone...)  ;  VI,  516  {Die  age,.tuque  feri  reniiaiscere,  .Musa,  furoris). 
—  (5)  m,  15.  —  Cf.  par  exemple, /^iac/e,  11,  484  sq.  ;  voir  aussi  Pindare, 
Giyrnp..,  XIV,  5  et  Apoll.  fthod..  IV,  1.  Gf  également  H.  Mayer,  Hgmniacht 
Siilelemenle  in  der  jruhgr.  Dichlung,  Diss.  Kôln,  1933,  p.  19  sq. 


378  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

OÙ,  comme  nous  l'avons  marqué  ailleurs,  enim  mérite  l'attention 
du  lecteur  ; 

Incipe  nunc  canins  alios,  dea,  iusaque  uobis 
Thessalici  da  bella  ducis.  Non  mens  mihi,  non  haec 
ora  saiis. 

Enfin,  dans  le  début  du  livre  I,  quelques  allusions  à  la  divinité 
de  l'empereur  et  à  son  élévation  parmi  les  astres  nous  rappellent 
le  thème, désormais  obligatoire  dans  la  poésie  latine,  que  les  pré- 
décesseurs de  Valérius  ont  déjà  traité  maintes  fois.  Et  le  poème 
se  déroule,  tout  empli  de  cérémonies  magiques  (1),  violent  et 
passionné,  avec  des  passages  qui  sont  parmi  les  plus  beaux  déve- 
loppements de  la  littérature  latine. 


L'œuvre  et  le  nom  de  Silius  Italiens  n'occupent  pas  une  grande 
place  dans  la  mémoire  des  honnêtes  gens  ;  on  sait  seulement  en 
général  qu'il  s'agit  d'un  poète  et  qu'il  chanta  les  guerres  puniques, 
mais  l'œuvre,  qui  est  un  décalque  de  Tite  Live  et  de  Virgile,  ne 
présente  qu'un  intérêt  secondaire.  A  son  sujet,  F.  Plessis  a  écrit 
avec  raison  : 

Ce  qui  lui  manque,  ce  n'est  pas  précisément  la  poésie,  puisqu'il  sentait 
vivement,  se  servait  de  l'image  et  faisait  bien  les  vers  :  c'est  la  personnalité  ; 
il  est  médiocre  et  lourd  ;  il  l'eût  été  même  en  prose  et  de  la  même  manière.  Il 
n'avait  en  réalité  rien  à  dire,  rien  d'original  et  d'intéressant  ;  un  ouvrage 
de  rhétorique  ne  lui  eût  pas  mieux  réussi  qu'un  poème  (2). 

Et,  de  fait,  pour  le  sujet  qui  nous  préoccupe,  cette  longue 
épopée  n'apporte  qu'un  groupe  de  remarques  sans  intérêt:  les 
Puniques  débutent  par  la  traditionnelle  et  littéraire  invocation 
aux  Muses,  invocation  qui  reparaît  dans  le  cours  du  poème  sous 
des  formes  diverses(3)  ;Galliopeest  aussi  invoquée  nommément(4) 
et  le  poète  s'attribue  comme  un  divin  privilège  la  possibilité  de 
conter  cette  guerre  de  Rome  et  de  Carthage(5)  ;  le  souvenir  d'Or- 


(1)  De  fréquentes  allusions  à  Orphée  et  à  sa  puissance  ne  se  rapportent 
pas  toutefois  à  l'inspiration  du  poète  et  sont  :'i  laisser  de  côté  pour  la  pré- 
sente étude.  — -  Cf.  P.  Boyancé,  Un  rilc  de  purification  dans  les  Argonautiques 
de  Valérius  Flaccus,  R.  E.  L.,  1935,  p.  107.  —(2)  F.  Plessis,  op.  cil.,  p.  524. 
—  (3)  I,  3  ;  V,  420  ;  VII,  17  ;  IX,  340.  Il  est  encore  question  des  Muses,  III, 
619  ;  VIII,  593;  XII,  31  ;  XIII,  789  ;  XIV,  28  ;  XIV,  467.  —  (4)  III,  222: 
XII,  390.  —  (5)  I,  17. 


NATURE    ET    MISSION    DU    POÈTE    DANS    LA    POÉSIE    LATINE       379 

phée  est  longuement  rappelé  (1)  ;  il  fait  allusion  à  Amphion  (2) 
et  rapporte  comment  aux  sons  de  la  flûte  de  Daphnis  (3),  les 
troupeaux  accouraient,  les  ruisseaux  gardaient  le  silence,  les  si- 
rènes n'osaient  plus  chanter,  les  forêts  étaient  attirées  et  les  chiens 
de  Scylla  se  taisaient.  Silius  évoque  Temisus  (4)  qui  savait,  par 
ses  enchantements,  donner  à  l'acier  la  trempe  la  plus  dure  ;  il 
fait  entendre  Teuthras  de  Cumes  (5)  qui  raconte  toute  l'histoire 
de  Protée,  d'Arion,  d'Orphée  dont  la  lyre  brille  parmi  les  astres 
du  ciel,  de  sa  mère  Calliope  et  des  Muses,  des  miracles  enfin  que 
la  musique  opéra  dans  le  monde  ébloui.  C'est  enfin  un  développe- 
ment consacré  à  Ennius  (6),  protégé  par  Apollon  dans  la  mêlée, 
et  la  description  du  séjour  élyséen,  où  vit  Homère  (7), 

carminé  complexus  îerrarn,  mare,  sidéra,  manis 
et  canlu  Musas  et  Phoebum  aequauit  honore. 
Alque  haec  cuncta,  prias  quam  cerneret,  ordine  terris 
prodidii  ac  uestram  tulit  usque  ad  sidéra  Troiam, 

comme  s'il  s'agissait  de  combler  la  lacune  laissée  par  Virgile  dans 
sa  revue  des  gloires  antiques  accueillies  aux  Champs  Elysées. 
A  vrai  dire,  il  ne  fallait  pas  en  attendre  davantage.  Et  le  genre 
obligeait  notre  poète  à  certaine  réserve,  dans  un  poème  qui  est 
«  le  triomphe  du  procédé  «.  Quant  à  la  mission  que  Silius  s'attri- 
bue, il  n'y  faut  point  prêter  garde  apparemment  :1e  vers  orgueilleux 
du  livre  I  est  usuel  en  pareille  circonstance  et  le  choix  des  guerres 
puniques  pour  thème  d'une  épopée  ne  cache  aucun  but  secret  : 
l'épopée  est  à  la  mode  ;  la  grandeur  de  Rome  flatte  le  patrio- 
tisme romain  et  Silius,  amoureux  des  succès  de  recilationes, 
pouvait  plus  mal  choisir  :  Martial  nous  est  garant  de  sa  faveur, 
lui  qui  pouvait  écrire  : 

Perpelui  nunquam  moritura  uolumina  Sili. 


Dans    cette    renaissance    du  classicisme,  Stace  joue  son  rôle, 
celui  d'un  professionnel  de  lettres.  Peut-être  n'a-t-il  point  le  rang 


(1)  XI,  460  :  XII,  398  ;  cf.  XI,  47.3  ;  V,  46.3.  —  (2)  XI,  443.  —  (3)  XIV, 
462.  —  (4)  I,  431.  —  (5)  XI,  288,  433.  —  (6)  XII,  393.  —  (7)  XIII,  791.  — 
On  pourrait  ajoutera  cet  inventaire  1,685,  où  l'on  voit  Fabius  parler  ritu 
ualis  ;  XIV,  1,  oùle  poète  invoque  les  Heliconis  numina  ;  XIV,  95,  où  Silius 
évoque  Achille,  aeternus  carminé. 


380  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

qui  lui  revient  dans  le  chœur  des  poètes  du  premier  siècle,  car  il 
semble,  en  dépit  d'une  imitation  maniérée  des  grands  modèles, 
avoir  la  fraîcheur  et  la  sensibilité  qui  révèlent  un  artiste.  Il  ne 
voulait  être  et  ne  fut  que  poète  et  répugna  autant  aux  besognes 
prosaïques  et  aux  professions  lucrative  s  qu'aux  fonctions  offi- 
cielles. Peu  fortuné,  il  se  contentait  de  peu  :  des  succès  précoces 
l'avaient  grisé  peut-être,  lors  des  Aiigiistalia  et  des  Quinquairiu 
Minervae^ei  si  les  Jeux  Capitolins  lui  furent  moins  cléments,  il 
avait  pour  se  consoler  la  tendresse  dont  on  l'entourait  au  foyer 
familial,  la  grâce  de  sa  belle-fille  et  le  souvenir  impérissable  de  la 
cité  napolitaine,  de  ses  palais  et  de  ses  temples,  de  ses  portiques 
et  de  son  théâtre,  de  ses  plages  et  de  ses  collines  et,  le  soir,  de  la 
lumière  du  phare  sur  la  mer. 

Il  mène  à  Rome  la  vie  difficile  d'un  improvisateur  et  d'un  poète 
semi-officiel  :  il  a  mille  devoirs  de  politesse  à  remplir  et  il  doit 
courir  la  ville  pour  s'en  acquitter  ;  quand  il  rentre  chez  lui,  il 
songe  qu'il  doit  donner  le  lendemain  une  pièce  de  vers  à  un  ami 
qui  la  lui  a  commandée  et  quand  le  corps  las,  après  une  maladie 
qui  l'a  gravement  atteint,  l'âge  venu  déjà,  il  se  couche  enfin,  il 
est  hanté  par  les  hexamètres...  Fuir  dans  la  petite  maison  de  cam- 
pagne ?  Albe  est  trop  près  de  Rome,  on  l'y  vient  relancer  et  le 
voici  de  retour  pour  visiter  une  villa  somptueuse,  admirer  les 
statues,  les  tableaux,  les  marJbres,  les  mosaïques,  les  balnéaires, 
les  jardins,  les  grottes^  les  étangs,  les  cascades  et  recevoir  la 
commande  d'un  poème  et  l'atteinte  d'une  solide  migraine.  Fuir 
vers  Naples  ?  Claudia,  sa  femme,  résiste  :  il  faut  marier  la  fille 
et  rester  à  Rome.  Fi  de  la  province  !  Il  emporte  le  procès,  mais  la 
jeune  enfant  meurt  et  c'est  pour  le  pauvre  Stace  une  douleur  pro- 
fonde qui  s'exprime  en  un  poème  touchant,  où  l'on  voit  s'unir 
aux  thèmes  de  la  rhétorique  éternelletoute  l'invention  spontanée 
d'un  cœur  vraiment  brisé  (1  )  !  Et  il  va  mourir  lui-même,  peu 
après,  vraisemblablement. 

Son  inspiration  ?  Elle  est  guidée  par  les  circonstances  :  la  nais- 
sance des  enfants  de  Vinnius  Maximus  et  de  Julius  Menecratès, 
le  retour  à  la  santé  de  Rutilius  Gallicus,  le  mariage  d'Arruntius 
Stella  et  de  Violentilla,  le  souvenir  de  Lucain  ;  il  accompagne  de 
ses  vœux  Maecius  Celer  partant  pour  la  Syrie  et  félicite  Crispus 
de  son  titre  de  tribun  miUtaire  ;  il  pleure  la  mort  d'un  homme,  le 
père  de  Glaudius  Etruscus  et  celle  d'un  animal,  le  lion  de  Domitien  ; 


{1)  Les  ^Sihes  sont  ainsi  une  sorte  d'autobiographie  ;  «f.  notamment  1« 
beau  poème  III,  5. 


NATURE    ET    MFSSION    DU    POÈTE    DANS    LA    POÉSIE    LATINE      381 

il  gémifc  sur  le  trépas  d'une  femme  et  sur  celui  d'un  perroquet  et  il 
trouve  des  vers  pour  consoler  Abascantus  et  Atedius  Melior  ; 
l'inauguration  de  la  Via  Domiiia,  le  platane  d'Atedius  Melior, 
les  cheveux  du  bel  Earinus,  les  bains  de  Claudius  Etruscus,  les 
villas  de  Manilius  Vopiscus  et  de  Pollius  Félix,  des  jeux,  une 
statuette  d'Hercule,  le  septième  consulat  de  Domitien  trou- 
vent en  lui  un  poète.  Et  ce  sont  les  invocations  aux  Muses,  les 
exclamations  rituelles,  les  souvenirs  mythologiques,  les  épithètes 
banales  que  l'on  connaît  déjà.  Rien  de  nouveau  ni  dans  le  fond, 
ni  dans  la  forme.  Il  en  sera  de  même  dans  les  épopées  (1). 

La  banalité  de  ces  invocations  ou  des  allusions  à  Tinfluence 
des  Muses  serait-elle  due  au  scepticisme  de  Stace  ? 

M.  D.  A.  Slater  a  voulu  voir  en  lui  un  chrétien  (2)  ;  je  ne  pense 
pas  qu'une  telle  opinion  ait  trouvé  créance  ;  plus  d'une  preuve 
décisive  infirme  cette  hypothèse  :  le  vocabulaire,  l'affirmation 
renouvelée  à  travers  l'œuvre  entière  du  rôle  des  grands  dieux  du 
panthéon  romain  dans  les  affaires  humaines,  les  références  diverses 
au  culte  des  esprits  des  morts,  tel  que  les  Romains  l'observent  (3). 
Et  ces  preuves  n'existeraient-elles  pas  que  le  culte  de  Domitien, 
célébré  à  outrance  par  notre  poète,  fournirait  un  argument  décisif 
contre  le  prétendu  christianisme  de  Stace  :  Domitien  est  comparé 
à  Jupiter,  à  Apollon,  à  Mars  Gradivus,  à  Pollux,  à  Bacchus,  à 
Hercule  (4)  ;  il  est  traité  de  dominus,  de  deiis,  de  deus  parens,  de 


(1)  CF.  Achil.,  I,  I' ;  magnanimiim  Aeaciden  formidalamque  Tonanti  jpro- 
ffeniem  et  patria  vetitam  succedere  caelo  /  diua,  refer  ;  Clio  est  invoquée 
(r/iéô.,  I,  41,  et  X,  650)  ;  Erato  {SU.,  I,  2,  49  et  IV,  7)  ;  Galliope  [Theb.. 
IV,  34)  VIII,  374  et  StVu.,  III,  1,  50.  Cf.  également  II,  7,  38  sq  ;  sur  le 
thème  de  la  source  sacrée  dont  l'eau  inspire  ;  cf.  SU.,  I,  2,  259  ;  I,  4,  25  ;  11, 
2,  36  sq.  ;  V,  3, 122  ;  V,  5,  1  ;  AchUL,  I,  1  sq.  —  La  3«  silve  du  livre  V  est 
ainsi  une  sorte  de  répertoire  des  thèmes  ressassés  de  l'inspiration  et  ce  sont 
partout  ailleurs  les  allusions  à  Uranie  {Théb.,  VIII,  552)  ;  aux  Gamènes  (I, 
2,  257  ;  IV,  7,  21)  ;  aux  Muses  en  général  (I,  5,  2  ;  I,  6,  2  ;  II,  7,  20,  41,  75  ; 
IV,  2,  55  ;  Théb.,\l,  355  ;  VII,  2S9  ;  VIII,  550)  ;  au  thvrse,  à  l'influence 
du  vin,  etc.  ;  à  Orphée  (II,  7,  40  59,  99  :  V,  1,  24  ;  V,  3,  16';  V,  5,  54  ;  Théb., 
4.35  et  344)  et  à  Amphion  [Théb.,  I,  10  ;  II,  455  ;  S/7.,  III,  2,  41;  les  autres 
allusions  se  rapportent  plus  spécialementà  l'histoire  légendaire  de  ThèbeS;. 
—  (2)  D.  A.  Slater,  introd.  à  sa  trad.  des  Silves  de  Stace  (Oxford,  Clarendou 
Press,  190y).  —  (3)  Il  croit  aux  dieux  romains  (1,  4  ;  III,  2,  1-49  ;  V,  2,  159)  ; 
il  a  confiance  en  leur  sensibilité  aux  prières  (I,  2,  67  et  137)  ;  il  évoque  le 
Tartare  (V,  5,  77)  et  les  dieux  supérieurs  (ibid.)  ;  cf.  aussi  ses  allusions  aux 
esprits  des  morts,  aux  ma/ics  (II,  1,  154-157;  111,  3,  21 1-214).  Sur  rensemble, 
cf.  l'article  de  E.  E.  Burriss,  The  religions  élément  in  Ihe  silvac  n(  Publias 
Papinius  Stalius  (G.  W.,  XIX  (1926),  p.  120  sq.),  dont  la  première  partie 
(p.  120-121)  concerne  surtout  ces  idées.  —  (4)  Jupiter  (IV,  2,  10-12  :  IV,  4, 
58  ;  IV,  7,  50  ;  V,  1,  37)  ;  Apollon,  V,  1,  13-15  ;  Mars,  Pollux,  Bacchus,  Her- 
cule, IV,  2,  47,  et  encore,  Stace  trouve  (ibid.  52)  que  la  comparaison  est 
indigne  de  Domitien. 


382  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

pater,  de  parens,  de  diix  (1)  ;  son  numen  est  invoqué  au  début  de 
chaque  ouvrage  et  il  est  rangé  parmi  les  astres  (2)  ;  son  père  et 
son  frère  sont  traités  comme  des  dieux  (3)  ;  quant  à  Priscilla, 
la  femme  d'Abascantus,  elle  est  encore  pour  Stace  l'occasion  d'un 
hommage  indirect  à  l'empereur  et  dans  cette  silve  qui  devrait  être 
un  éloge  funèbre,  il  s'agit  moins  de  la  morte  que  de  César  (4). 
On  a  pu  dire,  non  sans  raison,  quoique  avec  brutalité,  que  la  men- 
tion de  Domitien  traité  comme  dieu  se  présente  dans  Stace  avec 
une  insistance  qui  donne  la  nausée  (5).  Cela  n'est  pas  d'un  chré- 
tien ;  et  comment  oublier  d'autre  part  les  persécutions  exercées 
par  l'empereur  contre  les  adeptes  de  la  religion  nouvelle,  qui  se- 
raient difficilement  conciliables  avec  de  telles  flagorneries  ? 

Non  !  La  banalité  des  invocations  et  des  allusions  vient  de 
l'usure  du  procédé.  Les  efforts  de  l'empereur  pour  rétablir  la 
religion  nationale  dans  sa  pureté  et  sa  puissance  primitives  ne 
semblent  pas  avoir  donné  un  regain  de  foi  aux  poètes  ni  une  ex- 
pression plus  ardente  à  leurs  prières  :  le  culte  de  l'empereur  a, 
chez  Stace,  tout  au  moins,  pris  le  pas  sur  le  culte  des  grands  dieux 
et  c'en  est  fait  désormais  des  hymnes  à  Apollon  et  aux  Muses. 

S'il  espérait  retirer  de  ses  vers  un  bénéfice  matériel,  il  semble 
aussi  qu'il  ait  échoué  :  on  sait  qu'il  vendait  à  des  mimes  les  livrets 
dont  il  était  l'auteur  (6)  et  que  la  lecture  des  fragments  de  sa 


(1)  Dominus,  I,  1,  54  ;  I,  6,  82  ;  III,  3,  103,  110  ;  III,  4,  34  ;  IV,  2, 
25  ;  deus,  V,  1,  37  ;  parens,  I,  2,  178  ;  I,  4,  95  ;  IV,  1,  17  ;  IV,  2,  14  ;  IV, 
.S,  20  ;  paler,  III,  4,  48  ;  V,  1,  167  ;  dux,  IV,  3,  139  ;  IV,  4,  57.  Domitien 
est  appelé  même  regnaior  terrarum,  orbis  subacii  magnus  parens,  spes 
hominum,  cura  deorum  (IV,  2,  14).  —  (2)  I,  1,  75  ;  III,  3,  64  ;  III,  3. 
183  ;  cf.  IV,  3,  140  ;  IV,  4,  57  ;  IV,  8,  61  ;  V,  1,  164  ;  V,  2,  154.  —  Stace 
parle  même  de  l'influence  de  Domitien  sur  les  bêtes,  II,  4,  5  sq.  —  Sa  per- 
sonne est  décrite  comme  identique  à  celle  d'un  dieu  (I,  1,  17  sq.  ;  I,  1,  61  ; 
III,  4,  34  sq.  ;  III.  4,  53  ;  IV,  2,  41  sq.  —Cf.  l'excellent  article  de  H.  Wein- 
reich.  Antikes  Gullmenschenium  (N.  J.  A.,  1926,  p.  64).  —  (3)  I,  1,  74  ;  III, 
3,  140  ;  IV,  3,  18  ;  IV,  3,  139  ;  V,  1,  239  :  Théb.,  I,  30;  cf.  S.  Gsell,  El.  sur 
Domilien,  p.  50  sq.  —  (4)  V,  I,  85,  187,  190  sq.  —  Tout  ce  qui  touche  l'Em- 
pereur reçoit  ainsi  une  épittiète  ou  une  appellation  religieuse  ;  cf.  I,  6,  99  ; 
m,  3,  65  ;  III,  3,  87  ;  III,  5,  29  ;  IV,  2,  15  et  64.  —  (5)  E.  E.  Burris,  op. 
cil.,  p.  122  :  «  Mention  of  Domitian  as  a  god  occurs  ad  nauseam  ».  —  Cf.  éga- 
lement, à  propos  du  consulat  de  95  av.  J.  C,  I,  1,  55  ;  IV,  1,  2-4  ;  IV,  2,  10- 
1 1  ;  Domitien  répand  la  joie  comme  un  dieu,  I,  1,  61  ;  I,  1,  73  ;  IV,  1,  20  ;  IV, 
3,  128-129  ;  135  ;  cf.  enfin  les  éloges  hyperboliques,  I,  1,  22-24  ;  III,  3,  77- 
78  ;  IV,  1,  21-22  ;  IV,  1,  42-43  ;  V,  1,  189-191  etc.  ;  sur  les  honneurs  divins 
de  la  statue  en  or,  voir  l'article  de  K.  Scott,  The  significance  of  slalues  in 
preciuus  mêlai  in  Emperor  Worship,  T.  A.  Ph.  A.,  1931,  p.  118.  —  Sur  le  pro- 
blème de  l'éloge  de  Domitien  par  Stace,  il  y  a  une  excellente  mise  au  point 
du  même,  Slalius'  Adulalion  of  Domilian  (A.  J.  Ph.,  LIV  (1933),  p.  247  sq.) 
et  de  Fr.  Sauter,  Der  rômische  Kaiserkull  bei  Marlial  und  Slalius  (Tûbinger 
Beitrâge  zur  Altertumswissenschaft,  1934).—  (6)  Cf.  Juvénal,  VII,  87. 


NATURE    ET    MISSION    DU    POÈTE    DANS    LA    POÉSIE    LATINE      383 

Thébaïde  faisait  courir  les  foules  pour  entendre  sa  voix  harmo- 
nieuse et  sa  docte  épopée.  Il  comptait  sur  l'immortalité  :  il 
reçut  de  l'empereur  une  invitation  à  dîner,  un  petit  domaine,  et 
une  concession  d'aqueduc  et  le  placide  honnête  homme  vit  dans 
ce  jour  de  festin  «  le  premier  jour  de  sa  vie,  le  vrai  seuil  de  son 
existence  »  (1). 

Nous  aurions  tort  de  nous  plaindre. 
■  Quoi  qu'il  en  soit,  s'il  a  célébré  Domitien  comme  ses  contem- 
porains, et  s'il  a  chanté  l'empereur  comme  ses  prédécesseurs,  les 
thèmes  que  nous  avons  cru  reconnaître  ailleurs  et  que,  faute  de 
mieux,  nous  avons  appelés  le  thème  dynastique  et  le  thème  na- 
tional, semblent  avoir  disparu.  Une  part  importante  de  ce  que 
l'on  pouvait  considérer  comme  la  mission  des  poètes  à  l'époque 
impériale  disparaît  également. 

La  raison  de  ce  changement  est  facile  à  trouver  :  la  dynastie 
julio-claudienne  a  fait  place  à  la  dynastie  flavienne  et  si  l'idée 
dynastique  a  fait  élargir  de  bonne  heure  la  notion  d'une  gens 
Julia  en  celle  d'une  domus  et  d'une  gens  Augusia,  si  elle  a,  même 
après  Auguste  et  Tibère,  substitué  à  Jupiter,  Mars  et  Vénus 
Auguste  lui-même,  ou,  du  moins,  établi  une  filiation  divine  de 
telle  sorte  qu'Auguste  parût  être  l'origine  même,  la  source  di- 
vine de  sa  lignée,  elle  se  trouve  ruinée  par  les  événements  de 
68  et  l'avènement  de  Vespasien.  La  niincupatio  uotonini  des  Ar- 
vales  maintient  bien  la  liturgie  du  culte  d'Auguste  ;  la  numis- 
matique prouve  bien  que  Vespasien,  Titus  et  Domitien  conser- 
vent la  religion  de  la  Paix  auguste  (et  ils  ont  besoin  de  cette  sorte 
de  continuité  qui  leur  donne  en  quelque  manière  la  garantie  d'une 
investiture),  mais  déjà  Claude  passe  du  temple  d'Auguste  à  son 
propre  temple  au  Coelius  Auguste  et  Livie  ;  restent  les  seuls  dieux 
honorés  dans  le  temple  du  Palatin  et  Vespasien  a  son  propre  tem- 
ple au  pied  du  Capitole  :  Titus  viendra  l'y  retrouver  et  Domitien 
le  dédiera  à  la  gens  Flavia  (2). 

C'est,  à  mon  sens,  la  raison  qui  explique  l'attitude  de  Stace  : 
quand  il  célèbre  Domitien,  ce  n'est  pas  parce  qu'il  retrouve  en  lui 
l'héritier  et  le  continuateur  d'Auguste,  le  représentant  momen- 


(!)  SiliK,  IV,  2,  12-13.  —  (2)  Voir  notamment  l'arlicle  de  J.  Gagé, 
Dii'us  Anguslus,  ridée  dijnaslique  chez  les  empereurs  julio-claudiens,  R.  A. 
XXXIV  (1931),  p.  11-41  ;  J.  Gagé  parle  «  d'une  sorlc  de  temple  de  la 
f)fns  Flavia  »  (p.  40)  ;  plusieurs  passages  de  Suétone  attestent  formellement 
i'existence  de  ce  temple  et  de  cette  dédicace  {Dom.,  I',  5-,  15*,  17^,  éd. 
il.  Ailloud,  Belles-Lettres). 


3S4  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENGES 

tané  d'une  longue  tradition  qui  uoait  les  fondateurs  troyens  à  la 
suite  ininterrompue  des  maîtres  de  Rome,  mais  simplement 
l'empereur  régnant,  déjà  divinisé.  Il  n'a  pas  le  sens  de  la  tradition 
romaine  ;  il  est  sensible,  mais  il  n'a  pas  l'esprit  ouvert  aux  grandes 
vues  politiques  et  son  œuvre  ne  donne  qu'un  écho  très  impar- 
fait de  la  vie  contemporaine  :  la  signification  symbolique  de  la 
légende  Borna  resurgens  des  monnaies  de  Vespasien  lui  a  échappé. 
Dans  les  flots  d'épopées,  V  Achille ide et  la  Thébaïde  sont  des  vagues 
sans  intérêt  ni  puissance  (1)  :  elles  ne  jailhssent  pas  des  profon- 
deurs comme  V Enéide  ou  ne  s'élèvent  pas  en  sourde  tempête 
comme  la  Pharsale,  et  ses  Impromptus  envers  élégants  sont  de 
simples  chroniques  mondaines  sans  envergure  ni  portée. 

Si  l'on  tente  de  définir  sa  mission,  on  s'aperçoit  qu'aveugle  aux 
transformations  profondes  de  son  époque  et  seulement  sensible 
aux  réactions  superficielles,  il  ne  s'est  point  rendu  compte  qu'il 
pouvait  avoir  un  rôle  et  ne  s'est  réellement  pas  posé  la  question. 

{A  suivre.) 


(1)  Je  renonce  à  voir  dans  les  derniers  vers  de  la  Thébaïde  (XII,  816 
sq.)  autre  chose  qu'un  vœu  platonique  et  un  cliché  ;  l'allusion  de  la  Théb., 
X,  445  à  une  sorte  d'immortalité  donnée  par  les  vers  à  Dymas  et  Hopleus 
est  un  souvenir  virgilien. 


Le  Gérant  :   Jean  Marnais 


Imprimé   à   Poitiers    France).  —   Société  française  d'Imprimerie  et  de  Librairie 


40»  Année  (2-  Série)  N»  13  15  juin  1939 


REVUE  BIMENSUELLE 

DBS 

COURS  ET  CONFÉRENCES 

Directeur  :   M.  FORTUNAT  STROWSKI, 

Membre  de  l'Institut, 
Professeur  honoraire  à   la  Sorbonne. 


Les  écrivains  allemands 
et  la  Révolution  française 

par    Geneviève     BIANQUIS, 

Professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  de  Dijon. 


I 

Il  s'est  trouvé  récemment,  dans  un  pays  voisin,  un  ministre  de 
la  Propagande  pour  déclarer:  «  L'année  1789  sera  rayée  de  l'his- 
toire ».  Peut-être  au  moment  où  nous  nous  apprêtons  à  célébrer 
le  cent-cinquantième  retour  de  cette  date  glorieuse,  semblera-t-il 
à  propos  de  nous  demander  quelles  réactions  la  Révolution  Fran- 
çaise a  suscitées  dans  l'Allemagne  pensante,  à  l'heure  même  des 
événements,  et  de  voir  comment,  à  une  période  d'enthousiasme 
presque  unanime  (1789-1791),  a  succédé  une  méfiance  de  plus  en 
plus  caractérisée,  dès  1792,  mais  surtout  à  partir  de  1793,  de  l'exé- 
cution du  roi,  de  l'établissement  de  la  Terreur,  à  quoi  s'ajoutent, 
par  la  suite,  les  guerres  d'invasion  de  la  République  et  de  l'Em- 
pire. 

Nous  ne  nous  dissimulerons  pas  que  cette  étude  est  rendue  dif- 
ficile par  quelques  conditions  particulières  à  l'Allemagne  de  ce 
temps  :  absence  d'un  centre  intellectuel  ou  politique,  manque  de 
vie  politique  et  de  culture  politique  chez  tous.  Les  écrivains  et  les 
penseurs  vivent  à  l'écart,  groupés  dans  de  petites  cours  princières 

25 


386  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

OU  dans  quelques  villes  libres,  sans  aucune  expérience  de  la  vie 
politique.  Jl  n'y  a  ni  partis,  ni  groupes,  ni  centres  de  discussion  ou 
d'action.  Pas  de  journaux  non  plus,  mais  des  revues  hebdomadai- 
res ou  mensuelles,  lues  dans  les  cercles  cultivés  seulement  et  sou- 
mises à  la  censure.  Pas  de  manifestations  populaires  ou  publiques. 
Rien  qu'une  série  de  réactions  individuelles  assez  dispersées  qui 
compliquent  l'étude  et  émiettent  limpression. 

D'autres  faits,  en  revanche,  peuvent  faciliter  la  représentation 
exacte  des  faits  spirituels.  Il  y  avait  en  Allemagne,  comme  dans 
toute  l'Europe  du  xviii^  siècle,  une  préparation  aux  «  idées  de 
1789  ».  L' A iifklâr a^ q  tant  décriée,  la  Popularphilosophie  tant  mé- 
prisée avaient  ditiusé  dans  le  public  les  principes  généraux  du 
rationalisme  venu  de  France  et  d'Angleterre,  adopté  et  adapté 
par  de  grands  esprits  et  par  de  grands  cœurs,  comme  Lessing  ou 
Moses  Mendelssohn.  Ce  rationalisme  aboutissait  nécessairement 
à  l'universalisme,  au  cosmopolitisme,  à  la  tolérance.  On  peut  dire 
qu'il  y  avait, en  ce  temps,  une  opinion  publique  européenne  qui 
cherchait  la  vérité  dans  le  sens  d'un  humanisme,  hospitalier  à 
tous  les  hommes,  également  respectueux  de  tous  leurs  droits. 
Cherchant  ce  qui  est  éternellement  et  universellement  humain,  ce 
qui  unit  et  non  ce  qui  divise  les  hommes,  ce  par  quoi  ils  sont  frè- 
res, à  tous  les  niveaux  sociaux,  sous  tous  les  climats,  quelle  que 
soit  leur  couleur,  leur  race,  leur  origine  ou  leur  croyance,  on  avait 
trouvé  la  raison  et  le  cœur.  D'où  le  double  aspect  du  siècle,  ra- 
tionaliste et  sentimental,  sans  qu'il  y  ait  à  proprement  parler  an- 
tagonisme entre  les  deux  tendances.  Et  quand  cet  antagonisme 
apparaît,  vers  1772,  avec  le  mouvement  du  S/urm  undDrang,  il  ne 
touche  pas  à  un  fond  commun  de  croyance  et  d'idéologie.  On  réa- 
git, sans  doute,  contre  VAufkiàning  dans  ce  qu'elle  a  de  trop  abs- 
trait, de  rigide,  de  sec,  d'incolore  pour  l'imagination;  mais  on  en 
conserve,  on  en  renforce  la  foi  humanitaire  et  sociale.  Les  fils  de 
Rousseau  ne  sont  pas,  sur  ces  deux  points,  les  ennemis  des  fils  de 
Voltaire.  La  révolte  contre  le  préjugé  social,  la  revendication  des 
droits  égaux  pour  tous,  la  mise  en  accusation  des  tyrans  sont  des 
thèmes  de  Stiirm  und  Drang  autant  qu'ils  ont  été  des  thèmes  fa- 
voris de  l'époque  rationaliste.  On  peut  parfaitement  soutenir  que 
et  VAufklàrung  et  le  Stiirm  und  Drang  ont  préparé  les  voies  à  une 
réception  sympathique  des  idées  de  la  Révolution  Française  en 
Allemagne. 

Ajoutons  qu'à  Weimar  s'élaborait  une  synthèse  de  ces  tendan- 
ces, l'idée  de  l'humanité  vraie,  de  l'humanité  pure,  complète,  nor- 
male, équilibrée  —  Humanitas,  das  Beinmenschliche,    Ewigmen- 


ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  RÉVOLUTION  FRANÇAISE   387 

schliche  —  autre  forme  de  cet  universalisme  qui  marquera  si  for- 
tement l'idéologie  révolutionnaire  à  ses  débuts. 

Il  est  donc  tout  naturel  que  cette  Révolution  parût  tout  d'abord 
une  réalisation  quasi  miraculeuse  du  rêve  des  penseurs  allemands. 
Les  Droits  de  l'Homme,  la  liberté  de  pensée,  de  parole  et  de  réu- 
nion, l'abolition  des  privilèges,  l'égalité  des  classes  et  des  reli- 
gions, tout  cela  répondait  à  une  aspiration  demeurée  jusqu'alors 
théorique  et  que  l'on  voyait  soudain  se  manifester  dans  les  faits. 
De  là  la  vague  d'enthousiasme  qui  souleva  les  plus  grands  pen- 
seurs de  l'Allemagne,  un  Kant,  un  Klopstock,  un  Wieland,  le 
jeune  Fichte,  le  jeune  Hegel,  le  jeune  Schelling.  La  désillusion,  à 
vrai  dire,  fut  assez  rapide  ;  elle  se  marque  à  des  étapes  qui  sont 
la  journée  du  20  juin,  le  10  août,  les  massacres  de  septembre,  l'exé- 
cution de  Louis  XVI,  la  Terreur,  les  guerres  d'invasion.  Cependant 
cette  sympathie  ne  s'est  pas  éteinte  tout  de  suite,  elle  a  survécu 
aux  premières  victoires  des  armes  révolutionnaires,  et  nous  ver- 
rons un  Klopstock,  un  Wieland,  un  Forster,  un  Hôlderlin  et  tant 
d'autres  faire  des  vœux  pour  les  jeunes  armées  de  la  République. 
Mais  après  Valmy,  la  République  jusque-là  si  hospitalière  aux 
étrangers  est  obligée  de  se  méfier  et  de  se  défendre,  les  rigueurs  se 
multiplient  au  dedans,  et  les  penseurs  rebutés  par  les  violences  de 
la  Révolution  se  détournent  d'elle  en  même  temps  que  les  peuples 
envahis  prennent  peur  et  s'aigrissent  contre  elle.  La  floraison 
d'enthousiasme  que  suscite  l'acte  de  Charlotte  Corday,  admiré 
par  Forster  et  par  Adam  Lux,  glorifié  par  Klopstock  et  par  Jean 
Paul,  est  symptomatique  de  ce  retournement  de  l'opinion. 

D'autre  part,  l'idéalisme  révolutionnaire  français  suppose  et 
enferme  un  sentiment  national  très  précis  ;  le  patriotisme  jaco- 
bin est  un  fragment  authentique  denotrehéritage  révolutionnaire. 
Par  un  etl'et  paradoxal,  c'est  surtout  ce  sentiment  national  qui 
s'est  éveillé  en  Allemagne  au  contact  et  sous  l'influence  de  la  Ré- 
volution française  ;  par  réaction  aussi,  il  faut  le  dire,  contre  les 
guerres  de  conquête  et  d'invasion  de  la  Révolution  et  surtout  de 
l'Empire.  Dès  lors  on  peut  dire  qu'en  Allemagne  toute  idéologie 
révolutionnaire  tournera  au  nationalisme,  et  qu'à  tout  mouve- 
ment révolutionnaire  se  mêlera  la  revendication  de  l'indépendance 
nationale  d'abord,  comme  en  1813,  de  l'unité  nationale  ensuite, 
comme  en  1848,  de  l'expansion  nationale  enfin,  comme  nous  le 
voyons  aujourd'hui  sous  nos  yeux. 

Toutefois  ce  n'est  pas  de  l'histoire  politique  que  nous  avons  à 
faire  ici  ;  notre  objet  est  de  mettre  en  lumière  des  réactions  sus- 


388  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉR^ENCES 

citées  chez  les  écrivains,  poètes  ou  philosophes  de  l'Allemagne, 
par  les  événements  de  la  Révolution  Française. 

On  peut  considérer  qu'il  y  eut  au  premier  moment  des  centres 
d'émotion  dont  les  principaux  furent  la  Rhénanie,  Goettingen  et 
l'école  du  Hainbund,  la  Souabe,  depuis  longtemps  foyer  de  poé- 
sie libertaire,  Hambourg  enfin.  En  Rhénanie,  Johannes  Miiller, 
conseiller  d'Etat  et  secrétaire  particulier  de  l'électeur  de  Mayence, 
écrit  le  14  août  à  son  frère  que  la  prise  de  la  Bastille  est  «  le  plus 
beau  jour  de  l'histoire  depuis  la  chute  de  l'Empire  romain  ».  Georg 
Forster, bibliothécaire  à  Mayence,  écrit  le  30  juillet  1789  à  son 
beau-père  Heyne  pour  célébrer  ftun  si  puissant  événement,  qui  n'a 
coûté  que  si  peu  de  sang  et  de  ravages  ».  Schlôzer,  professeur  à 
Goettingen,  écrit  dans  le  Staalsanzeiger  de  décembre  1789  : 

Quel  ami  de  l'humanité  ne  serait  plein  d'admiration  ?  Une  des  plus  grandes 
nations  du  monde,  la  première  par  la  culture  générale  de  l'esprit,  rejette  le 
joug  de  la  tyrannie  qu'elle  a  porté  un  siècle  et  demi,  de  façon  tantôt  tra- 
gique, tantôt  comique.  Sans  aucun  doute,  les  anges  de  Dieu  dans  le  ciel  ont 
chanté  le  Te  Deum  à  cette  nouvelle...  Comment  imaginer  une  Révolution 
sans  excès  ?  On  ne  traite  pas  le  cancer  à  l'eau  de  roses.  Et  quand  on  aurait 
versé  le  sang  innocent  (beaucoup  moins  certes,  que  Louis  XIV,  le  despote, 
tyran  des  peuples  n'en  a  répandu  dans  une  seule  de  ses  guerres  injustes),  ce 
sang  retomberait  sur  vous,  tyrans,  et  sur  vos  instruments  infâmes,  qui  avez 
rendu  nécessaire  cette  Révolution. 

Les  poètes  de  Goettingen,  disciples  de  Klopstock,  étaient  par 
nature  patriotes  et  tyrannicides.  Même  les  plus  aristocrates 
d'entre  eux,  les  deux  comtes  Stolberg  et  leur  sœur,  flambèrent 
d'un  bref  enthousiasme  démocratique  et  l'on  vit  Louise  Stolberg 
prier  pour  la  France  «  comme  pour  son  meilleur  ami  »  et  déclarer 
que  l'année  1789  était  «  la  plus  belle  de  sa  vie  ».  Voss,  petit-fils 
d'un  serf,  fils  d'un  laquais,  écrivit  une  Marseillaise  allemande 
dont  voici  un  couplet  : 

Salut,  ô  douce  Liberté  ! 

Qu'à  toi  montent  nos  chants  joyeux  ! 

Tu  brises  le  joug  des  tyrans 
Tu  nous  apportes,  après  la  détresse,  la  délivrance. 
Tu  descends  du  ciel  pour  rénover  toutes  choses. 

Longtemps  désirée  par  tes  fidèles... 

Aux  armes  !  Au  combat  ! 
Pour  la  Liberté  et  la  Loi  ! 

Voss  et  son  beau-frère  Boie  devaient  rester  fidèles  aux  idées  ré- 
volutionnaires, ce  qui  ne  fut  pas  le  cas  général.  Burger,  l'illustre 
auteur  de  Lénore,  commença  par  un  enthousiasme  sincère.  II 
écrivit  en  1790  un  Appel  à  la  Liberté,  pour  l'inauguration  de  la 


ÉCRIVAINS    ALLEMANDS    ET   RÉVOLUTION    FRANÇAISE        389 

Loge  du  Cercle  d'Or  à  Goettingen,  et  célébra  la  chute  du  despo- 
tisme en  Gaule.  Son  poème  sur  les  diverses  sortes  de  morts  {Die 
Tode)  distingue  entre  les  morts  honteuses  et  les  morts  glorieuses  : 
il  est  honteux  de  mourir  dans  les  rangs  des  esclaves  du  despotisme, 
il  est  glorieux  de  tomber  dans  les  cohortes  de  la  Liberté  :  «  Mourir 
pour  la  vertu,  les  droits  de  l'homme,  la  liberté  de  l'homme,  c'est 
un  courage  sublime,  c'est  mourir  en  rédempteur  ».  Il  reproche  au 
«  bon  peuple  allemand  »  de  se  laisser  donner  des  armes  et  arracher 
à  ses  foyers  «  pour  défendre  une  engeance  de  princes  et  d'aristo- 
crates et  la  racaille  des  prêtres  ».  A  vrai  dire,  il  fut  choqué  des  pre- 
miers excès  de  la  Révolution  et  de  certaines  défaillances  des 
armées  républicaines,  mais  il  garda  sa  sympathie  à  la  Révolution 
Française,  ne  cessa  de  faire  des  vœux  pour  sa  cause,  de  prédire  à 
Pitt  une  fin  déplorable  (en  1793),  et  d'invoquer  pour  la  France  et 
contre  l'Angleterre  la  déesse  de  la  Liberté  et  de  l'Egalité. 

Le  Siurm  iind  Drang  souabe  s'était  toujours  distingué  par  sa 
haine  des  tyrans,  copieusement  vitupérés  par  vSchubart,  Schiller, 
Wekhrlin,  Hôlderlin.  Dans  une  ode  à  la  Liberté,  le  poète  Schu- 
bart,  sorti  depuis  deux  ans  seulement  de  la  geôle  de  Hohenasperg 
où  l'avait  maintenu  longtemps  la  vindicte  de  son  despote,  se  dé- 
peint en  quête  de  la  déesse  :  elle  n'a  établi  sa  demeure  ni  dans  les 
bocages  allemands,  ni  chez  les  braves  Helvètes,  ni  chez  les  Bre- 
tons (les  Anglais),  ni  dans  le  nouveau  monde  de  Colomb.  «  Et  voici 
que  pour  la  stupéfaction  de  tous  les  peuples,  comme  si  les  déesses 
même  avaient  des  caprices,  tu  avais  tourné  ton  radieux  visage 
vers  ces  frivoles  Gaulois.  »^Dans  sa  revue  la  V alerlàndische  Chro- 
nik,  il  donna  les  Français  en  modèle  du  patriotisme  le  plus  géné- 
reux, et  décida,  à  partir  de  1790,  de  l'intituler  simplement  Chro- 
nik,  pour  marquer  que  son  intérêt  ne  se  limitait  plus  aux  événe- 
ments de  la  patrie  allemande.  Invité  à  Strasbourg  en  1790  pour  la 
fête  de  la  Fédération,  il  en  fut  heureux  et  fier  et  considéra  tou- 
jours que  c'était  le  plus  grand  honneur  qu'il  eût  reçu  dans  sa  vie. 
Hôlderlin  et  ses  jeunes  amis,  pensionnaires  du  célèbre  Institut 
de  Tubingue,  fondèrent  entre  eux  un  petit  club  révolutionnaire 
pour  lequel  Hegel  fit  un  discours  jacobin,  tandis  que  Schelling 
traduisait  la  Marseillaise  et  que  Hôlderlin,  dans  une  série  d'odes 
enflammées,  glorifiait  la  liberté,  l'égalité,  la  fraternité,  l'humanité. 
Contre  la  première  coalition,  il  faisait  des  vœux  pour  les  armées 
révolutionnaires  et  écrivait  à  sa  sœur  :«  Prie  pour  les  Français, 
défenseurs  des  droits  de  l'homme  ».  Wekhrlin,  journaliste,  grand 
admirateur  de  la  littérature  française,  et  qui  avait  longtemps 
vécu  en  France,  remerciaitla  Providence  de  l'avoir  fait  vivre  en  un 


390  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

temps  «  où  un  sentiment  raisonnable  de  la  liberté  s'éveille  en  Eu- 
rope »,  où  la  France  élabore  «  le  premier  code  national  et  les  pre- 
miers linéaments  d'un  système  juridique  vraiment  adapté  à  l'é- 
tat social  présent  ». 

On  pourrait  multiplier  les  exemples,  de  Berlin,  de  Hambourg, 
de  Breslau.  Mais  il  est  temps  de  passer  à  une  manifestation  plus 
importante  et  plus  significative  de  l'émotion  qui  s'empare  alors 
des  esprits  :  c'est  ce  que  l'on  a  appelé  le  pèlerinage  au  pays  de  la 
Liberté.  Au  lendemain  de  la  prise  de  la  Bastille,  événement  sym- 
bolique qui  a  tant  frappé  les  imaginations,  on  vit  affluer  à  Paris 
des  Allemands,  des  Suisses,  des  Anglais,  des  Américains,  des  Bel- 
ges, des  Italiens,  curieux  de  voir  de  près  la  suite  de  ces  grands 
événements  qui  soulevaient  partout  de  si  puissantes  espérances. 
Les  uns  ne  firent  que  passer  à  Paris,  d'autres  s'y  fixèrent,  soit  en 
observateurs,  soit  en  partisans,  et  plus  d'un  y  trouva  une  mort 
tragique,  comme  Adam  Lux  ou  Georg  Forster.  Ainsi  les  pre- 
mières «  journées  »  de  la  Révolution  Française  ont-elles  eu  un 
nombre  assez  considérable  de  témoins  allemands. 

Johann  Christoph  Schluz,  de  Magdebourg,  jeune  romancier  de 
29  ans,  arriva  à  Paris  au  lendemain  de  la  prise  de  la  Bastille  et 
écrivit  sans  doute  la  première  en  date  des  histoires  de  la  Révo- 
lution Française,  dont  la  préface  est  datée  du  5  septembre  1789. 
Il  en  a  donné  une  suite  intitulée  Paris  unddie  Pariser,  1791 .  Schulz 
a  vu  et  entendu  Desmoulins  au  Palais-Royal,  il  a  vu  la  têtedu gou- 
verneur de  la  Bastille  de  Launay  portée  sur  une  pique,  le  rappel  de 
Necker.  Au  total,  il  n'est  pas  hostile  à  la  Révolution  et  s'abstient 
de  déclamer  contre  elle.  Faut-il  dire  que  Schiller  le  soupçonnait 
de  n'être  pas  très  véridique  ? 

Le  célèbre  pédagogue,  libraire  et  éditeur  Johann  Heinrich  Cam- 
pe, âgé  de  43  ans,  se  mit  lui  aussi  en  route  pour  la  France  dans 
l'été  de  1789,  avec  deux  jeunes  amis,  dont  l'un  était  Wilhelm  von 
Humboldt.  Ses  Briefe  ans  Paris  zur  Zeii  der  Bevolution,  1790 (pré- 
face du  12  novembre  1798)  reflètent  les  émotions  de  cet  homme 
candide,  son  enthousiasme  inépuisableet  prolixe,  ses  espoirs  illi' 
mités.  En  traversant  la  frontière  de  la  «  Gaule  affranchie  »,  quelle 
n'est  pas  son  émotion  en  voyant  sur  tous  les  chapeaux,  sur  tous 
les  bonnets,  la  cocarde  aux  trois  couleurs,  et  là-dessous  les  visages 
joyeux  et  fiers  des  hommes  libres.  Il  aurait  voulu  les  embrasser 
tous,  car,  dit-il,  il  n'y  avait  plus  ni  Français,  ni  Brandebourgeois, 
ni  Brunswickois,  rien  que  des  hommes.  A  Paris,  il  ne  vit  que  Grecs 
et  Romains,  il  s'émut  de  rencontrer  tant  de  fierté,  de  gravité, 
d'héroïsme,  chez  une  nation,  dans  une  ville,  que  les  Allemands 


ÉCRIVAINS   ALLEMANDS    ET    RÉVOLUTION    FRANÇAISE        391 

croient  frivoles  et  légères.  Il  déchante  un  peu,  il  est  vrai,  après 
avoir  assisté  à  une  séance  de  l'Assemblée  Nationale,  tant  il  est 
déconcerté  par  cette  cohue  bruyante  de  1 .200  députés  vociférants  ; 
mais  dans  sa  bienveillance  il  suppose  charitablement  que  seul 
l'enthousiasme  de  la  liberté  est  cause  de  cette  agitation.  Il  ren- 
contra à  Paris  Mercier,  l'auteur  du  Tableau  de  Paris^  Marmontel, 
Lalande,  le  Suisse  Heinrich  Meister,  éditeur  de  la  Correspondance 
liiiéraire  ;  il  fit  un  pèlerinage  au  tombeau  de  Rousseau  à  Ermenon- 
ville. Quittant  la  France  le  26  août,  il  écrit. 

Plus  je  reste  ici,  plus  j'observe  t'îlenlivement  les  bourgeons,  les  fleurs  et 
les  fruits  de  la  jeune  Liberté  française,  plus  je  considère  les  débuts  de  cet 
enfantement  de  l'esprit  humain  qui,  fécondé  par  la  philosophie  pratique, 
va  mettre  au  jour  des  constitutions  justes  et  sages,  des  lumières  pour  tous 
et  le  bonheur  de  tout  le  peuple,  plus  je  suis  intimement  et  fermement  con- 
vaincu que  cette  Révolution  Française  est  le  plus  grand  bienfait,  et  le  plus 
universel,  que  la  Providence  ait  accordé  aux  hommes,  depuis  le  temps  où 
Luther  a  épUré  la  foi,  et  que,  par  suite,  toute  la  race  humaine^  blanche,  noire, 
brune  ou  jaune^  devrait  entonner  un  universel  et  solennel  Te  Deum  en  cet 
honneur...  Voici  un  peuple,  le  plus  éclairé,  le  plus  noble,  le  plus  policé  qui  soit, 
voici  un  roi,  le  plus  doux,  le  plus  docile,  le  plus  modeste  qu'on  ait  jamais 
vu  ;  voici  une  assemblée  de  représentants  de  la  Nation,  au  nombre  de 
1.200  têtes  dont  la  majeure  partie,  à  tout  le  moins,  sont  des  patriotes  très 
lucides,  intelligents,  énergiques  et  courageux  ;  et  voici  ce  qui  vaut  mieux, 
ces  trois  figures  principales  du  grand  et  passionnant  tableau  ■ —  le  peuple,  le 
roi,  l'Assemblée  — ■  qui  s'enlacent  dans  la  plus  belle  harmonie  et  marchent  la 
main  dans  la  main  vers  leur  but  sublime. 

Beaucoup  plus  réticent  se  montre  le  jeune  compagnon  de 
Campe,  Wilhelm  von  Humboldt.  Il  semble  ne  s'intéresser  qu'aux 
monuments  et  aux  institutions  publiques,  aux  théâtres  et  aux 
musées.  Il  se  plaint  que  la  société  de  cet  excellent  Campe,  si  doux, 
si  conciliant,  soit  peu  stimulante.  Paris  lui  semble  une  ville  sale 
et  grouillante  qui  oiïre  le  seul  avantage  que,  perdu  dans  la  foule, 
on  y  vit  anonyme  et  l'on  y  jouit  d'une  parfaite  liberté,  «  liberté 
parisienne,  qui  n'est  pas  une  liberté  paradisiaque  »  {Parisische, 
nichi  paradiesische  Freiheii).  Il  raille  la  nuit  du  4  août  où  des 
nobles  sans  le  sou  ont  renoncé  aux  privilèges  des  riches  qui  ne  sié- 
geaient pas  parmi  eux,  et,  pour  cette  chimère,  l'égalité,  ont  sa- 
crifié une  chose  sainte,  la  propriété  (Entretien  avec  le  juriste 
suisse  d'AppIes,  le  l^r  novembre  1798).  Comme  enthousiasme 
ou  même  comme  compréhension,  c*est  assez  mince. 

Son  ami  Oelaner,  jeune  Silésien  qui  parcourait  l'Europe  à  la 
même  époque,  se  montra  plus  curieux  :  il  assista  en  1790  à  la  Fête 
de  la  Fédération,  fréquenta  à  Paris  la  maison  du  comte  Schlabren- 
dorf  qui  y  avait  établi  son  domicile toutde  suite  après  le  14  juillet. 
C'est  là  qu'ilrencontraBarnave,Pétion,Brissot,Clavière,Habaud 


392  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Saint-Etienne,  Roederer,  Chamfort,  Sieyès.  Il  fut  l'hôte  des  mai- 
sons de  la  colonie  anglaise  où  venaient  les  hommes  de  l'Assemblée 
Nationale,  se  fît  admettre  au  Club  des  Jacobins  et  assista  aux 
séances  de  la  Constituante,  de  la  Législative  et  de  la  Convention. 
Il  sut  aussi,  et  c'est  bien  remarquable,  ne  pas  s'en  tenir.à  Paris,  il 
eut  la  curositié  de  connaître  la  province  française,  parcourut  l'Au- 
vergne et  le  Langudoc,  suivit  la  campagne  de  1792,  mangea  à  la 
table  de  Kellermann,  rencontra  Rouget  de  Lisle.  Aussi  ses  lettres 
et  son  journal  sont-ils  pleins  des  plus  précieuses  observations.  A 
Paris  il  risqua  sa  vie  pendant  la  Terreur,  fut  en  prison  plusieurs 
fois  et  finit  par  passer  en  Suisse  en  1794.  Dès  1793,  il  avait,  par 
prudence,  brûlé  une  partie  de  ses  notes,  mais  le  reste,  avec  ses 
lettres  à  ses  amis  allemands,  parut  en  1794  sous  ce  titre  : 
Bruchstiïcke  aus  den  Papieren  eines  Aiigenzeugen  iind  unpar- 
teiischen  Beohachlers  der  Franzôsischen  Révolution  (avec  une 
2^  partie,  1799).  On  y  trouve  des   déclarations  comme  celle-ci 

J'aime  la  liberté  parce  que  j'aime  le  plaisir.  Personne  désormais  ne  foulera 
plus  aux  pieds  un  autre  homme,  tous  marcheront  la  tête  haute,  nul  ne 
rampera  plus  sous  la  contrainte...  Un  noble  qui  se  vante  de  ses  aïeux  est 
un  cannibale  qui  se  vante  de  l'anthropophagie  de  ses  ancêtres. 

Il  demeura  d'avis  que  la  Révolution  «  a  accéléré  de  façon  pro- 
digieuse le  progrès  de  l'esprit  humain  »,  et  constatant  que  la  Cons- 
titution de  1791  était  aux  cinq  sixièmes  républicaine,  il  jugeait 
fâcheux  qu'elle  eût  conservé  un  monarque  parfaitement  inutile. 

En  1792,  Oelsner  fut  de  cœur  avec  les  républicains  contre  les 
monarques  coalisés  et  ne  craignit  pas  de  le  dire.  Il  eût  préféré,  au 
dedans,  un  peu  plus  de  modération,  mais  sa  conviction  était  faite 
que  «  l'anarchie  est  moins  dangereuse  pour  la  liberté  que  les  baïon- 
nettes des  soudards  allemands  ».  Sans  doute  il  se  montra  très  sé- 
vère pour  les  excès  de  la  Terreur,  critiqua  âprement  Marat  et  Ro- 
bespierre et  déplora  comme  une  catastrophe  la  chute  de  la  Gi- 
ronde. Mais  rien  ne  lui  enleva  sa  foi  dans  les  bons  elïets  de  la  Révo- 
lution et  dans  les  vertus  foncières  de  la  République  française  : 
c'est  ainsi  qu'on  le  vit,  en  1796,  faire  de  la  propagande  pour  la 
création  d'Etats  fédérés  unis  à  la  France  sur  sa  frontière  rhénane. 

Le  peuple,  écrit-il,  qui  a  eu  le  courage  et  l'audace  de  vouloir  introduire 
de  l'ordre  et  de  la  sagesse  dans  les  relations  morales  entre  les  hommes  mé- 
rite, quel  qu'ait  été  son  succès,  le  respect  et  la  reconnaissance  de  tout  ami 
de  l'humanité. 

Un  autre  témoignage  également  favorable  est  celui  d'Archen- 


ÉCRIVAINS   ALLEMANDS   ET   RÉVOLUTION    FRANÇAISE        393 

holtz,  voyageur  et  journaliste  prussien,  qui,  revenant  en  1791  à 
Paris  qu'il  avait  quitté  en  1779,  fonda  une  revue,  Minerva,  pres- 
que exclusivement  consacrée  aux  choses  et  aux  événements  de 
France,  et  qui  parut  trimestriellement  de  1792  à  1812,  d'abord  à 
Berlin,  puis  à  Hambourg. 

J'aime  la  Révolution  Française,  écrit-il,  parce  qu'elle  a  aboli  de  nombreux 
aj)us  et  des  horreurs  sans  nom  qui  pesaient  sur  des  millions  de  nos  congénères. 
Je  respecte  la  Constitution  française,  avec  ses  défauts  manifestes  qui  sont 
dus  pour  la  plupart  à  l'état  où  se  trouvait  la  France.  Je  considère  l'Assem- 
blée Constituante  comme  un  respectacle  Sénat  dont  les  membres  sont  en 
majorité  des  hommes  infiniment  estimables,  quelques-uns  même  très  émi- 
nents.  Au  contraire,  je  considère  l'Assemblée  nationale  actuelle  (la  Convention) 
sous  un  jour  tout  différent. 

Et  dans  la  suite  de  cette  profession  de  foi  il  déclare  qu'il  méprise 
les  Jacobins,  qu'il  plaint  le  roi,  mais  qu'il  blâme  les  aristocrates 
non  résignés  au  nouvel  ordre  de  choses  et  qu'il  a  horreur  des  émi- 
grés qui  rêvent  de  rétablir  l'ancienne  monarchie.  Archenholtz 
relata  sans  indignation  dans  sa  revue  le  procès  et  la  mort  de  Louis 
XVI,  et  s'il  ne  vit  pas  sans  inquiétude  proclamer  la  République, 
il  se  refusa  à  croire  les  difficultés  insurmontables.  C'est  très  tard 
seulement,  en  1789,  qu'on  le  voit  faiblir  dans  sa  foi  révolution- 
naire. 

Le  musicien  Reichardt,  élève  de  Kant,  ami  de  Goethe,  composi- 
teur et  directeur  de  l'Opéra  italien  de  Berlin,  demanda,  fin  1791, 
un  congé  pour  venir  en  France.  Il  admira  la  belle  santé  morale 
et  physique  du  paysan  français,  sa  gaieté,  son  amabilité.  «  Pas  de 
race  plus  laborieuses,  plus  industrieuse,  plus  recommandable  à 
tous  égards  que  ce  peuple  ».  Il  vit  Strasbourg,  Lyon  et  Paris,  vi- 
sita les  clubs.  Jacobins  et  Feuillants,  prévit  que  les  Jacobins  l'em- 
porteraient et  que  dans  une  guerre  étrangère  éventuelle  les  jeunes 
armées  de  la  République  auraient  le  dessus.  Reichardt  est  le  type 
du  voyageur  sympathique  et  sans  préjugé.  Plus  tard,  rentré  en 
Allemagne  où  son  «  jacobinisme  «  lui  valut  la  défaveur  de  la  Cour, 
il  se  voua  à  la  tâche  d'expliquer  la  France  aux  Allemands,  dans 
ses  deux  revues,  Frankreich  et  Deulschland  qui  lui  ont  valu  les 
injustes  quolibets  de  Goethe  et  de  Schiller  dans  les  Xénies. 

Il  me  semble,  écrivait-il  dans  une  lettre,  que  les  étrangers  qui  observent 
et  critiquent  la  Révolution  devraient  apporter  plus  de  calme  et  de  maturité 
dans  leurs  appréciations.  La  seule  pensée  qu'ils  se  font  les  avocats  d'intérêts 
privés  contre  la  cause  de  l'humanité  devrait  les  détourner  des  jugements 
trop  sévères,  ils  devraient  se  rappeler  aussi  que  les  chefs  des  peuples  sont 
impuissants  contre  l'instinct  populaire  déchaîné.  Avec  leur  façon  d'agir,  ils 
s'exposent  à  nuire  aux  gouvernements  sans  être  utiles  aux  peuples. 


394  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

De  tous  les  pèlerins  de  la  Liberté,  le  plus  intéressant,  le  plus 
connu  aussi,  est  Georg  Forster,  qui  alla  jusqu'au  bout  de  sa  con- 
viction, vint  à  Paris  offrir  à  la  Convention  les  pays  rhénans,  se 
fit  Français,  mourut  à  Paris. 

Il  était  né  en  1754,  près  de  Dantzig,  en  terre  polonaise,  mais  de 
famille  et  de  langue  allemande.  En  1765,  son  père  reçut  du  gou- 
vernement russe  la  mission  de  visiter  les  colonies  allemandes  de 
la  Volga  et  emmena  avec  lui  son  fi's,  âgé  de  onze  ans.  A  son  re- 
tour, le  pasteur  Forster  se  montra  si  plein  d'arrogance  qu'il  fut 
congédié  et  passa  en  Angleterre  où  il  enseigna  l'histoire  naturelle 
au  collège  de  Warrington.  En  1772,  nouveau  voyage  :  il  accompa- 
gne le  capitaine  Cook  dans  son  expédition  autour  du  monde  et 
emmène  de  nouveau  son  fils,  maintenant  âgé  de  18  ans.  Le  périple 
dura  trois  ans,  mais  au  retour  surgirent  de  nouvelles  difficultés, 
de  graves  embarras  d'argent  dont  l'aventureux  pasteur  fut  tiré 
par  ses  amis,  son  fils  et  les  francs-maçons  allemands.  Il  obtint 
en  1780  une  chaire  d'histoire  naturelle  à  Halle  où  il  vécut  désor- 
mais, hargneux,  mécontent,  aigri  contre  tous.  Son  fils  avait  hé- 
rité de  lui  le  tempérament  inquiet,  ardent  et  mobile,  le  goût  des 
voyages,  de  l'histoire  naturelle  et  des  langues  étrangères,  et  des 
habitudes  désordonnées  de  dépense  et  de  vie.  Il  fut  célèbre  très 
jeune  par  la  relation  qu'il  publia,  simultanément  en  allemand  et 
en  anglais,  de  son  voyage  autour  du  monde,  dans  un  style  vif, 
coloré,  enthousiaste  surtout  des  paysages  et  des  mœurs  des  îles 
de  l'Océanie.  C'est  de  lui  que  procède  ce  qu'on  pourrait  appeler 
la  mode  tahitienne  dans  la  littérature  allemande.  Puis  il  fut  comme 
son  père  professeur  d'histoire  naturelle,  au  Carolinum  de  Cassel, 
plus  tard  à  l'Université  de  Vilna,  qu'il  considéra  comme  un  triste 
et  sombre  exil  chez  les  sauvages,  des  sauvages  très  inférieurs 
aux  naturels  de  l'Océanie.  Il  n'y  resta  que  quatre  ans,  se  fit  nom- 
mer en  1788  bibliothécaire  à  l'Université  de  Mayence,  et  c'est  de 
là  qu'il  repartit  en  1790  avec  Alexander  von  Humboldt  pour  un 
voyage  moins  lointain  que  les  premiers,  mais  tous  aussi  passion- 
nant, le  voyage  en  Angleterre,  aux  Pays-Bas  et  en  France  dont  il 
a  donné  le  récit  sous  ce  titre  :  Ansichlen  vom  Niederrhein,  von 
Brabani,  Flandern,  Holland  iind  Frankreich  im  April,  Mai  und 
Jiini  1790.  Sa  large  et  intelligente  description  n'oublie  rien,  ni  les 
aspects  du  sol,  ni  les  villes,  ni  les  musées,  ni  les  collections,  ni  les 
traits  distinctifs  du  commerce  ou  de  l'industrie  des  pays  visités. 
Mais  arrivé  en  France,  c'est  le  problème  politique  qui  prime  tout. 
«  Dans  de  telles  occasions,  les  forces  de  l'homme  se  développent, 
la  raison  s'élève,  on  ne  voit  plus  rien  dormir  ni  croupir,  La  philo- 


ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  RÉVOLUTION  FRANÇAISE   396 

Sophie  a  mûri  les  esprits  et  les  hommes  ont  appris  à  connaître  leur 
véritable  intérêt  et  leurs  droits.  Eclairons-les.  Le  reste  viendra  de 
soi.  »  Les  souvenirs  du  14  juillet,  du  4  août  le  remplissent  d'en- 
thousiasme :  «  Sans  l'enthousiasme  que  deviendrait  l'humanité 
sur  notre  continent  ?  Malheur  aux  hommes  quand  ils  ne  se  croient 
plus  sur  terre  que  pour  boire  et  manger.  »  Dans  les  trois  jours  que 
Forster  passa  à  Paris  lors  d'un  second  voyage  en  juillet  1790,  il 
eut  l'impression  que  la  cause  de  la  Révolution  était  définitive- 
ment gagnée,  tout  retour  en  arrière  impossible.  «  Tout  est  calme, 
tout  promet  aux  nouvelles  institutions  le  plus  beau  succès.  »  Il 
observe  avec  quel  élan  la  population  parisienne  prépare  la  Fête 
de  la  Fédération  et  note  ce  propos  d'un  homme  du  peuple  :  «  Nous 
souffrons,  nous  combattons  avec  beaucoup  d'effort,  notre  for- 
tune même  diminuera  grandement,  mais  nous  savons  que  nos  en- 
fants nous  remercieront,  ils  profiteront  de  nos  luttes  ».  Forster 
est  profondément  ému  de  ce  qu'a  de  grave  et  de  fervent  cet 
enthousiasme  civique  : 

Etre  homme,  c'était  le  bel  orgueil  de  25  millions  de  Français.  Dans  1.900 
villes  et  100.000  villages,  tous  les  habitants  du  royaume  ont  prêté  le  même 
serment  de  fraternité  ;  au  même  jour  et  à  la  même  heure  sont  montées  au 
ciel  les  assuran-ces  solennelles  d'un  mutuel  amour  et  d'une  fidélité  réciproque. 

Un  nouvel  ouvrage  sur  les  souvenirs  de  l'année  1790  [Erinne- 
rungen  aus  dem  Jahr  1790  in  historischen  Gemdlden  und  Bildnis- 
sen,  1791)  est  un  nouveau  plaidoyer  en  faveur  de  la  Révolution, 
en  même  temps  qu'une  réfutation  des  Réflexions  de  Burke,  si 
fermé  aux  nécessités  du  progrès.  Forster,  quant  à  lui,  excuse  et 
pallie  toutes  les  violences,  parce  qu'il  s'efforce  d'en  apercevoir  la 
nécessité.  Ce  n'est  pas  le  peuple  insolent  qu'il  blâme,  c'est  le  roi 
fuyard.  Puisque  le  paysan  est  plus  heureux,  mange  à  sa  faim,  paie 
moins  d'impôts,  la  gêne  apportée  à  quelques  privilégiés  est  jus- 
tifiée, et  au  delà. 

Lorsqu'on  voit  un  roi  tirer  à  la  cible  sur  ses  sujets  des  heures  durant,  c'est 
peu  de  chose  ;  mais  la  tête  d'un  garde  du  corps  portée  sur  une  pique  devant 
un  roi,  juste  ciel  !  voilà  qui  est  barbare,  qui  est  inouï,  qui  mérite  une  contre- 
révolution. 

Dès  1791,  il  prévoit  la  coalition  et  la  guerre,  voit  à  Mayence  les 
intrigues  des  émigrés,  des  princes  allemands  possessionnés  en 
France  et  félicite  l'Assemblée  Législative  de  sa  fermeté  envers 
les  ci-devants.  Quand  la  guerre  éclate  il  avertit  les  Français  des 
desseins  des  coalisés,  Russie,  Prusse,  x\utriche,  désireux  de  se  par- 


396  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

tager  les  dépouilles  de  la  France.  Certes,  il  a  confiance  dansles  armes 
de  la  France  jacobine,  mais  il  devine  que  la  Révolution  deviendra 
sanglante  et  que  le  roi  et  la  famille  royale  auront  à  payer  de  leur 
vie.  Vint  la  République  ;  il  l'avait  désirée.  Et  en  juin  1792  il  de- 
vina tout  de  suite  que  le  manifeste  insolent  du  duc  de  Brunswick 
allait  galvaniser  la  résistance  et  exalter  le  moral  des  armées  répu- 
blicaines. Le  21  octobre  il  salua  l'entrée  des  Français  à  Mayence, 
admirant  la  gaité,  la  bonhomie  du  soldat  français,  sa  belle  allure, 
malgré  six  mois  de  campagne,  et  ces  officiers  frères  de  leurs  sol- 
dats, mangeant  à  la  même  table,  logeant  à  la  même  auberge,  tous 
ne  jurant  que  par  Custine  «  qui  est  leur  dieu  ». 

Quelle  attitude,  toutefois,  fallait-il  adopter  devant  l'envahis- 
seur ?  Les  Mayençais,  en  général,  se  montrèrent  fort  plats.  Fors- 
ter  réfléchit  quelques  jours,  puis  se  rallia,  resta  à  Mayence  et  y 
devint  rapidement  l'homme  de  confiance  des  Français.  Il  fut 
parmi  les  fondateurs  du  Club  de  Mayence  et  proclama  qu'il  valait 
mieux  être  libre  ou  aspirer  à  la  liberté  que  de  mendier  misérable- 
ment son  pain  chez  les  tyrans.  Sa  pensée  était  que  rien  ne  pouvait 
résister  aux  républicains,  que  les  Français  entreraient  à  Goettin- 
gue  avant  la  fin  de  l'année,  envahiraient  le  cœur  de  l'Allemagne 
et  que  la  France  alliée  à  la  Prusse,  ferait  disparaître  pour  tou- 
jours les  Trois-Evêchés  et  s'étendrait  jusqu'au  Rhin.  {Darstel- 
lung  der  Mainzer  Bevolution).  Il  rêva  donc  que  Mayence  serait 
la  première  ville  allemande  à  briser  ses  chaînes,  à  se  donner  aux 
Français,  qui  venaient  en  libérateurs  et  en  frères.  Il  exhorta  ses 
compatriotes  à  renoncer  au  fantôme  du  Saint-Empire  pour  se 
donner  au  pays  de  la  glorieuse  Révolution  (Discours au  club  de 
Mayence,  15  novembre  1792). 

En  récompense,  il  fut  nommé  vice-président  de  l'administra- 
tion générale  provisoire  et  prit  fort  à  cœur  ses  fonctions  où  il  se 
montra  jacobin  forcené,  mais  épris  de  justice  et  sévère  dans  la 
répression  des  abus,  courageux  quand  il  s'agissait  de  dénoncer  à 
Custine  les  exactions  ou  les  excès  des  troupes  ou  des  administra- 
teurs français.  Ce  fut  lui  qui  prépara  la  convocation  de  l'Assemblée 
qui  devait  demander  le  rattachement  de  la  Rhénanie  à  la  France, 
exhortant  les  Mayençais  à  échanger  l'obédience  de  l'Electeur,  «ce 
prêtre  débauché,  énervé  par  les  plaisirs  et  incapable  de  défendre 
l'Etat  »  contre  «  l'amitié  d'une  nation  de  25  millions  d'hommes 
assez  forts  et  puissants  pour  renverser  les  trônes  comme  des  châ- 
teaux de  cartes  ».  «  Eveillez-vous  de  votre  sommeil,  disait-il  à  ses 
compatriotes,  prenez  courage  et  devenez  des  Allemands  libres, 
frères  et  amis  des  Français  !  »  La  mollesse  des  Rhénans  l'indignait, 


ÉCRIVAINS   ALLEMANDS   ET   RÉVOLUTION    FRANÇAISE        397 

le  désespérait  ;  impossible  de  leur  faire  dire  s'ils  voulaient  rester 
allemands  ou  devenir  français  :  «  L'indolence  allemande  de  ces 
gens-là,  leur  indifférence  excite  la  bile.  Ils  ne  veulent  rien  et  ne 
font  rien.  Il  faudra  finir  par  leur  commander  d'être  libres.  »  Comme 
il  les  connaissait  bien,  ses  compatriotes  ! 

En  attendant  qu'ils  se  décidassent,  Forster  réclamait  la  forma- 
tion d'un  département  des  Bouches-du-Mein,  l'envoi  de  députés 
à  la  Convention,  déployait  au  Club  de  Mayence  une  activité  dévo- 
rante. Ilprononçait  des  discours, rédigeait  des  appels,  organisait  des 
cérémonies  comme  celle  où  il  planta  l'arbre  de  la  Liberté,  au  son 
des  cloches  et  des  canons,  le  13  janvier  1793  ;  il  publiait  un  jour- 
nal, Neue  Mainzer  Zeiiung  oder  der  Volksfreund,  dans  lequel,  très 
rare  entre  les  Allemands,  il  approuva  la  mort  de  Louis  XVI  ;  voire, 
en  signe  de  joie,  il  se  laissa  pousser  la  moustache.  Il  finit  par 
être  élu  à  la  fois  par  Willstein  et  par  Mayence,  où  300  électeurs 
s'étaient  présentés  aux  urnes,  sur  12.000.  C'est  en  qualité  de  dé- 
puté de  cette  dernière  ville  qu'il  siégea  d'abord  à  la  Convention 
Nationale  Rhéno-germanique  et  à  la  Société  des  Allemands  libres, 
issue  de  l'ancien  club  qui  avait  été  dissous.  Ce  qu'il  proposa,  ce  fut 
l'incorporation  pure  et  simple  à  la  France  des  pays  rhénans, 
«  Prononcez,  disait-il  à  ses  compatriotes,  cette  grande  et  décisive 
parole  :  Les  Allemands  libres  et  les  Français  libres  sont  désormais 
un  peuple  inséparable  !  »  Son  éloquence  enleva  le  vote,  et  une  dé- 
putation  de  trois  membres,  Forster,  Lux  et  Patocki,  fut  chargée 
d'aller  à  Paris  porter  solennellement  cette  offre  à  la  Convention. 
Le  30  mars  Forster  s'acquitta  de  sa  mission  dans  un  discours  très 
applaudi  qui  se  terminait  par  cette  péroraison  : 

Nous  venons  vous  offrir  un  pays  où  la  nature  a  répandu  ses  dons  d'une 
main  prodigue,  un  sol  fertile,  un  climat  tempéré,  des  coteaux  couverts  de 
vignes,  une  ville  dont  le  site  incomparable  est  embelli  par  la  majesté  du  fleuve 
qui  baigne  ses  murs.  Nous  venons  vous  offrir  Mayence,  le  siège  de  ce  prêtre 
superbe  dont  l'ambition  démesurée  ne  lui  vaudra  dans  l'histoire  que  le  nom 
d'incendiaire  ;  Mayence  où  le  commerce  d'Allemagne  viendra  se  concentrer 
entre  les  mains  du  négociant  français  ;  Mayence,  la  clef  de  l'Empire  ger- 
manique et  la  seule  brèche  par  laquelle  vos  provinces  étaient  accessibles 
à  vos  ennemis  ;  Mayence,  reconnue  par  les  maîtres  de  l'art  pour  un  chef- 
d'œuvre  de  fortification  ;  où  les  efforts  des  despotes  ligués  contre  vous  vien- 
dront échouer  ! 

Le  président  Jean  de  Bray  donna  l'accolade  aux  trois  députés 
rhénans  et  l'Assemblée  proclama  aussitôt  l'annexion  de  Mayence, 
Worms,  Grûnstad,  Durkheim  et  autres  lieux,  et,  le  soir  même, 
Forster,  au  club  des  Jacobins,prononçait  un  second  discours  tout 
aussi  ardemment  francophile  et  tout  aussi  acclamé. 


398  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Sur  ces  entrefaites, les  troupes  françaises  battues  furent  rejetées 
en  Alsace.  Mayence  se  trouva  isolée,  assiégée  et  bombardée,  et 
capitula  le  23  juillet.  Forster  désespéré,  dans  l'impossibilité  de 
rentrer  chez  lui  où  il  aurait  passé  pour  un  traître,  prit  le  parti  de 
rester  à  Paris.  Il  y  vécut  assez  désœuvré,  visitant  les  monuments, 
fréquentant  les  théâtres,  la  société  étrangère,  les  milieux  politi- 
ques français.  Ses  lettres  sont  pleines  de  détails  intéressants  mais 
au  fond  on  le  sent  un  peu  déçu  :  vu  de  près,  ce  peuple  français  lui 
paraît  léger,  mobile  et  sans  cœur,  sans  conviction  ni  sincérité  pro- 
fonde, épris  de  mots  plutôt  que  d'actes.  En  politique,  Forster  est 
girondin,  ce  qui  est  le  maximum  de  hardiesse  pour  les  Allemands 
de  ce  temps,  mais  il  prévoit  avec  lucidité  le  triomphe  inévitable 
de  la  Montagne.  A  mesure  que  les  tribunaux  révolutionnaires  se 
font  plus  sévères,  il  maudit  cette  justice  sanguinaire,  cette  Rome 
prétorienne  livrée  à  toutes  les  brutalités,  ravagée  par  la  calomnie 
et  la  délation,  promise  à  une  «  tyrannie  de  fer  »  exercée  aunom  de 
la  Raison,  celle  de  Robespierre.  Il  admire,  comme  tous  les  Alle- 
mands, l'acte  de  Charlotte  Corday,  qu'il  a  vue  sur  l'échafaud 
«  florissante,  charmante,  belle  par  son  auréole  de  chasteté  ;  sa  tête 
aux  cheveux  châtains  coupés  courts  semblait  une  tête  antique 
portée  sur  un  buste  superbe  ;  jusqu'au  bout  elle  garda  sa  séré- 
nité ».  Il  se  repentit  alors  de  son  activité  de  clubiste,  songea  à  par- 
tir au  loin,  aller  explorer  l'Asie,  exercer  la  médecine  dans  l'Inde. 
Puis  il  resta  ;  bien  plus,  il  accepta  de  la  Convention  une  pension  et 
aussi  des  missions  diplomatiques,  aux  ordres  de  ces  Jacobins 
qu'il  haïssait.  Il  fit  l'apologie  des  journées  du  31  mai  et  du  2  juin, 
accusa  les  Girondins  d'avoir  livré  Toulon  aux  Anglais.  Pour  rien 
au  monde,  il  ne  voulait  faire  opposition  au  cours  des  événements 
qui  lui  paraissaient  inéluctables  et,  somme  toute,  bienfaisants. 
Malgré  tous  ses  maux,  la  Révolution  avait  dégagé  une  idée 
essentielle,  la  «  Liberté,  qui  désormais  ne  périra  pas  ;  tout  le  reste 
est  transitoire  ». 

S'il  y  a  quelque  chose  de  réel  dans  les  idées,  ce  n'est  pas  peine  perdue  que 
de  combattre  pour  leur  empire  ;  alors,  ô  Révolution,  avec  tous  tes  maux  et 
toutes  tes  horreurs,  sois  la  bienvenue  !...  Quelques  hommes  périront  dans 
cette  grande  lutte,  et  leur  mort  sera  comptée  pour  rien  ;  mais  par  là-même 
vaincra  la  cause  de  la  raison,  la  cause  de  l'égalité. 

Il  donne  un  regret  en  passant  à  ceux  qui  moururent  calmes  et 
héroïques,  Barnave,  Bailly,  le  duc  d'Orléans,  Vergniaud  et  Brissot 
qu'il  aimait.  Mais  rien,  dit-il  ne  peut  détruire  la  nation  française 
«  qui  est  un  phénomène  de  la  nature  )>.  Révolutions,  guerres,  iïiva- 


ÉCRIVAINS    ALLEMANDS    ET    RÉVOLUTION    FRANÇAISE        399 

sions,  elle  survivra  à  tout.  Forster  s'identifie  tellement  à  sa  nou- 
velle patrie  que  c'est  en  Français  qu'il  parle  et  qu'il  sent  :  «  Nous 
avons  détruit  la  Vendée  et  nous  détruirons  tout  ce  qui  s'oppose  à 
nous...  Toulon  renferme  notre  meilleure  flotte,  nos  plus  beaux 
chantiers,  nos  dépôts  et  arsenaux  les  plus  considérables  ».  Enfin, 
«  Toulon  est  à  nous,  la  Méditerrannée  nous  est  ouverte...  Nous 
avons  vaincu  comme  des  lions  ». 

■  A  vrai  dire,  si  on  lit  la  description  des  événements  de  Mayence 
que  Forster  a  donnée  dans  sa  Darstelliing  der  Mainzer  BevoluUon 
dans  les  derniers  mois  de  1793,  on  n'y  trouve  déjà  plus  l'accent 
d'enthousiasmxC  des  premiers  mois  decettemême  année.  Tant  tout 
va  vite  à  cette  époque  brûlante  !  Il  peint  en  couleurs  frappantes 
l'arrivée  des  émigrés  à  Mayence,  leur  insolence,  leurs  bombances, 
les  rodomontades  des  Alliés  ;  puis  la  peur  des  Mayençais  à  l'ap- 
proche de  Custine,  la  fuite  sans  gloire  des  autorités,  l'entrée  des 
soldats  en  carmagnole,  sales  et  dépenaillés.  Mais  la  flamme  révo- 
lutionnaire est  éteinte  en  lui.  Il  reconnaît  que  le  club  de  Mayence 
fut  un  organe  peu  efficace,  que  la  plantation  de  l'arbre  de  la  Li- 
berté fut  pleine  d'emphase  puérile.  Il  reproche  à  Custine  des  du- 
retés excessives  dans  les  réquisitions  et  les  taxations,et  déplore  la 
naïveté  avec  laquelle  les  Français  tablèrent  sur  des  sympathies 
peu  sûres  et  sur  une  opinion  publique  à  laquelle  ils  n'entendaient 
rien.  Il  estime  cependant  que  ce  sont  là  erreurs  et  tâtonnements 
inévitables  qui  ne  préjugent  en  rien  de  la  droiture  des  intentions 
ni  même  du  succès  final,  dût-il  être  encore  lointain. 

Les  Parisische  Umrisse  de  la  même  époque,  parus  en  1795,  sont 
pleins  de  considérations  sur  la  Révolution,  sa  valeur,  la  remarqua- 
ble constance  de  son  propos,  fondée  sur  l'existence  d'une  opinion 
publique  éclairée,  née  sous  forme  d'opposition  dans  les  dernières 
années  de  l'Ancien  Régime,  sans  cesse  fortifiée  et  élargie  depuis. 
Cette  volonté  révolutionnaire,  on  aurait  tort  de  n'y  voir  que  la 
rébellion  de  quelques-uns,  que  la  revendication  de  classes  oppri- 
mées :  c'est  un  vaste  et  ferme  vouloir  national  qui  se  propose  pour 
but  l'avancement  global  de  l'humanité.  Ainsi  l'idéalisme  révo- 
lutionnaire de  Forster  n'est  pas  mort.  Il  voit  la  France  rénovée 
par  un  puissant  mouvement  de  fond  qui  a  épuré  le  christianisme 
même  en  supprimant  l'égoïsme  des  privéligiés,  en  enseignant  l'es- 
prit de  sacrifice  et  de  dévouement  à  la  collectivité.  D'une  nation 
frivole,  la  Révolution  a  fait  un  peuple  de  Spartiates  qui  n'a  plus 
que  deux  besoins  :  le  pain  et  le  fer  !  Même  ces  Montagnards  que 
Forster  n'aime  pas,  il  les  suit,  par  discipline  révolutionnaire,  et  il 
glorifie  en  termes  élevés  la  Convention  où    «  sans  distinctions, 


400  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sans  rien  d'extérieur  qui  éblouisse  la  vue,  sans  avantages  et  même 
sans  autorité  en  dehors  de  la  salle  des  séances,  sans  garde  préto- 
rienne, dépouillés  du  privilège  de  l'inviolabilité,  les  représentants 
du  peuple  régnent  sans  conteste  sur  24  millions  d'hommes  ». 

Forster  n'a  pas  vu  la  fin  de  la  domination  jacobine,  il  n'a  pas  vu 
Thermidor  ni  Brumaire.  Il  est  mort  à  Paris  en  janvier  1794,  assez 
misérablement,  d'une  pleurésie  qui  l'emporta  en  quelques  jours. 
Sa  femme  l'avait  quitté  dès  1791  pour  vivre  avec  Huber  qu'elle 
épousa  en  1793.  Il  est  assez  malaisé  de  porter  un  jugement  sur 
cette  personnalité  complexe  et  par  bien  des  côtés  contestable. 
Chez  lui  l'intérêt  personnel  et  l'ambition  se  mêlent  toujours  aux 
aspirations  élevées,  et  ses  grands  besoins  d'argent  ont  plus 
d'une  fois  influé  sur  sa  conduite  politique.  Mais  c'est  un  esprit 
extrêmement  lucide,  dénué  de  préjugés  nationaux  ou  sociaux,  au 
point  de  se  faire  Français  et  l'apôtre  de  l'annexion  à  la  France 
de  la  rive  gauche  du  Rhin.  Sa  destinée  colorée,  rapide,  d'explora- 
teur, de  savant,  de  meneur  politique,  d'agent  révolutionnaire, 
d'écrivain  s'achève  avant  la  quarantième  année,  selon  le  rythme 
haletant  de  l'époque.  Très  isolé  par  sa  vie  et  par  sa  pensée,  il  a 
gardé  cette  conviction  qu'une  nation  ne  peut  se  développer  plei- 
nement qu'au  sein  d'institutions  libres,  qu'une  Révolution  n'est 
pas  faite  pour  donner  le  bonheur  aux  hommes  mais  pour  trans- 
former profondément  le  genre  humain  dans  le  sens  de  la  dignité 
et  de  la  grandeur.  Somme  toute,  les  «  excès  »  de  la  Révolution  lui 
ont  paru  peu  de  chose  en  comparaison  de  ses  bienfaits.  Mais  il  a 
entrevu  dans  l'avenir  proche  l'ombre  d'un  César  ou  d'un  Cromwell 
qui  s'emparerait  de  la  Révolution  et  en  confisquerait  à  son  profit 
les  résultats. 

[A  suivre). 


La  Fontaine  et  les  Fables 

par  Fortunat  STROWSKI, 

Membre  de  rinslitul. 


II 
La  Fontaine  écrit  les  Fables. 

Le  6  juin  1667,  La  Fontaine  obtenait  un  privilège  pour  un 
volume  intitulé  Fables  choisies  et  mises  en  vers.  Le  privilège  était 
à  la  fois  une  permission  d'imprimer  et  un  monopole.  Nul  ne  pou- 
vait imprimer  le  livre  que  le  libraire  désigné  dans  le  privilège  : 
cela  répondait  à  ce  que  nous  appelons  aujourd'hui  le  Copyright. 
L'ouvrage  ne  fut  achevé  d'imprimer  que  le  21  mars  1668.  C'é- 
tait un  mince  album  dans  le  format  in-4o.  L'in-4o  est  un  très 
grand  format,  au-dessus  de  quoi  il  n'y  a  que  l'énorme  in-folio. 
Chaque  fable  était  précédée  d'une  belle  image  du  graveur  Fran- 
çois Chauveau. 

La  Fontaine  a  certainement  commencé  à  écrire  des  Fables 
dès  son  entrée  chez  la  duchesse  douairière  d'Orléans  en  1664, 
plus  tôt  peut-être,  puisque  les  cent  vingt-quatre  fables  divisées 
en  six  livres  qui  constituaient  son  premier  recueil  étaientprêtes 
au  printemps  de  1667.  Or,  il  n'improvisait  pas  ;  il  lui  fallait  du 
temps  pour  méditer  ,  composer  et  écrire.  D'ailleurs,  lui  même 
dit  dans  sa  préface  :  «  L'indulgence  qu'on  a  eue  pour  quelques- 
unes  de  mes  fables  me  donne  lieu  d'espérer  la  même  grâce  pour 
le  recueil  ». 

Il  y  avait  à  foison  des  recueils  de  Fables.  Dans  un  savant  ou- 
vrage sur  La  Fontaine,  M.  Gustave  Michaut  en  a  donné  la  liste 
complète,  et  l'on  ne  peut  que  la  lui  emprunter. 

La  voici  donc. 

Les  anciens  ont  cultivé  la  fable.  Et  La  Fontaine  connaît,  puisqu'il  les 
imite,  Esope,  Phèdre,  Babrios  (qu'il  appelle  Gabrias)  sans  compter  les  fabu- 
listes d'occasion  comme  Horace  et  Tite-Live,  Aulu-Gelle,  et  le.^  imitateurs 

26 


402  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

OU  compilateurs  de  fables  anciennes,  Avianus  au  ii«  siècle,  Aphtonius  au 
iii«  ou  au  ive  plus  tard  Romulus  et  chez  les  Byzantins,  Planude.  Les  huma- 
nistes ont  cultivé  la  fable  ;  et  La  Fontaine  a  sûrement  connu  quelques-uns 
au  moins  des  traducteurs  latins  ou  italiens  des  fables  ésopiques,  Abstenius, 
Faerne,  Verdizotti,  Gerbel,  Cousin,  Camerarius.  Les  Français  du  moyen 
âge  et  du  xvi"  siècle  ont  cultivé  la  fable  ;  et  si  La  Fontaine  n'a  probablement 
pas  connu  le  Roman  du  Renard,  les  fabliaux,  les  Ysopets,  les  fables  de  Marie 
de  France, il  a  sûrement  connu  quelques-uns  des  fabulistes  du  xvi^  siècle, 
Corroset  ou  Haudent  ;  nous  savons  de  reste  qu'il  a  lu  les  fables,  les  apologues 
ou  les  contes  de  Rabelais,  Marot,  Bonaventure  des  Périers  ou  Mathurin 
Régnier  ;  enfin,  il  a  pu  consulter  les  collections  formées  en  son  temps  même 
par  Nevelet,  Boissat  ou  Audun. 

Quand  on  lit  cette  énumération,  on  est  effrayé  par  sa  diversité 
et  sa  richesse.  On  peut  se  dire  pour  se  rassurer  que  ce  sont  les 
mêmes  sujets  qui  passent  d'un  recueil  à  l'autre  ;  mais  on  ne  peut 
pas  se  dissimuler  que  c'est  un  amas  disparate  et  confus.  Chose 
curieuse,  aucune  de  ces  fables,  aucun  de  ces  morceaux,  sauf  ceux 
qui  nous  viennent  de  quelque  grand  écrivain  comme  Horace, 
Marot  ou  Mathurin  Régnier,  ne  présente  le  moindre  intérêt  litté- 
raire :  pas  même  les  petites  images  de  Phèdre.  C'est  tout  simple- 
ment un  exemple  pour  éclairer  un  précepte.  Et  l'on  comprend 
très  bien  que,  quoique  les  premières  Fables  choisies  de  La  Fon- 
taine eussent  déjà  paru  (et  d'ailleurs,  elles  n'étaient  après  tout 
qu'un  album  tout  mince),  Boileau  dans  son  Art  poétique  n'ait 
pas  osé  inscrire  la  Fable  parmi  les  genres  littéraires,  pas  plus 
qu'il  n'y  a  mis  les  exemples  de  la  grammaire. 

J'ajoute  au  passage  une  remarque:  cette  morale  trop  positive, 
trop  désabusée,  qu'on  reproche  à  La  Fontaine,  elle  est  déjà  dans 
cet  amas  de  Fables  millénaires.  La  Fontaine  a  fait  effort^visible- 
ment,  pour  s'en  affranchir  :  il  y  a  introduit  de  la  poésie,  de  la  pitié 
et  de  la  tendresse. 

Comment  La  Fontaine  n'a-t-il  pas  été  submergé  par  tant  de 
fables  ?  tout  simplement  parce  qu'il  s'est  empressé  d'oublier  les 
auteurs  ou  les  livres  auxquels  il  a  pris  ses  sujets.  Sauf  lorsque  le 
récit  a  été  composé  par  un  maître  écrivain,  il  oublie  tout  ;  il  re- 
fait tout  à  sa  manière.  Peut-être  même  que  ce  que  nous  croyons 
lui  avoir  été  dicté  par  Esope  ou  Phèdre  ou  tel  autre  fabuliste  lui 
vient-il  de  quelque  veillée  au  coin  du  feu,  chez  de  braves  paysans 
de  Champagne.  Pour  ma  part,  en  Gascogne,  j'ai  entendu,  sous  la 
chandelle  de  résine,  pendant  qu'on  tendait  l'oreille  pour  épier  le 
passage  des  chiens  du  Roi  Artus  ou  la  Chasse  Maligne,  les  aven- 
tures de  héros  semblables  à  ceux  de  La  Fontaine,  les  mêmes  aven- 
tures et  les  mêmes  héros  !  Aussi,  soit  dit  en  passant,  est-il  parfai- 
tement illusoire  de  noter  pour  chaque  fable  les  sources,  sauf  là  où 
il  y  a  emprunt  direct. 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  403 

Donc,  La  Fontaine  oublie  le  détail  de  ce  qu'il  a  lu  ou  entendu. 
Il  garde  dans  l'esprit  une  anecdote  en  trois  mots  ;  il  en  fait  une 
fable.  Mais  comment  cette  fable,  cessant  d'être  un  sec  exemple  de 
morale  en  action,  devient-elle  grâce  à  lui  un  chef-d'œuvre  vivant 
et  amusant  ?  C'est  que  la  fable  devient  pour  lui  un  tableau  animé 
et  un  «  ample  »  récit.  C'est  même  une  évocation  ;  mais  avant  tout, 
c'est  quelque  chose  qu'on  raconte  :  c'est  un  conte. 

Les  contes  populaires  racontent  toujours  avec  une  certaine  rai- 
deur et  en  répétant  les  mêmes  formules.  L'effet  en  est  souvent 
considérable,  soit  dans  l'ordre  tragique,  soit  dans  l'ordre  comique. 
La  Fontaine,  au  contraire,  varie  sans  cesse.  Par  exemple  les  dé- 
buts. «  Il  y  avait  une  fois  »,  disent  les  contes  français.  «  Derrière 
la  montagne,  derrière  la  forêt  »,  disent  les  contes  polonais.  LaFon- 
taine  commence  de  toutes  les  manières.  Voici  un  début  simple  : 

Un  agneau  se  désaltérait 

Dans  le  courant  d'une  onde  pure. 

3u  encore,  avec  un  effort  de  notation  pittoresque. 

Un  jour,  sur  ses  longs  pieds  allait  je  ne  sais  où 
Le  héron  au  long  bec  emmanché  d'un  long  cou. 

ailleurs,  le  ton  s'élève  : 

Un  mal  qui  répand  la  terreur, 

Mal  que  le  ciel,  en  sa  fureur, 
Inventa  pour  punir  les  crimes  de  la  terre, 
La   Peste 

EL  puis  il  y  a  le  début  animé,  in  médias  res,  disaient  les  anciens 
professeurs  de  rhétorique. 

Va-t-en  à  la  malheure,  Excrément  de  la  Terre  1 

Parfois,  le  début  est  général  et  philosophique. 
Chacun  a  son  défaut,  toujours  il  y  revient 

En  somme,  quel  que  soit  leur  caractère,  ces  débuts  attirent 
l'attention  et  s'insinuent  dans  l'esprit  du  lecteur.  La  Fontaine 
ne  cherche  pas  à  capter  violemment  la  curiosité  comme  les  écri- 
vains médiocres  qui  ne  sont  pas  sûrs  d'eux-mêmes  et  qui  suren- 


404  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

chérissent  et  qui  crient  pour  qu'on  leur  prête  l'oreille,  tel  ce  cri- 
tique d'autrefois  qui  annonçait  :  L'Ane  morl  et  la  Femme  guillo- 
tinée. 

Le  début  ainsi  posé,  le  récit  s'engage.  Lui  aussi,  il  a  toutes  les 
formes,  avec  une  surprenante  liberté.  Mais  toujours  avec  un  air 
parfait  de  naturel  et  de  vérité.  Rarement,  pourtant,  cela  reste  un 
récit  tout  uni  ;  presque  toujours  interviennent  le  dialogue  et  la 
comédie.  Le  passage  du  récit  au  dialogue  est  si  adroit  qu'on  ne 
s'en  aperçoit  pas,  même  quand  le  dialogue  est  un  monologue, 
comme  dans  La  Laitière  et  le  Pot  au  Lait.  Chacun  parle  selon  son 
caractère  et  sa  nature,  le  lion  autrement  que  l'âne,  et  dame  Be- 
lette au  museau  pointu  autrement  que  le  naïf  Jeannot  Lapin. 
Les  événements  se  déroulent  avec  vivacité  ;  on  les  attend  assez 
sans  les  attendre  trop.  Et  d'un  bout  à  l'autre  l'auteur,  le  bon  poè- 
te qui  aime  ses  personnages  et  qui  s'intéresse  à  eux  comme  s'ils 
existaient  réellement,  intervient,  pour  dire  son  mot  avec  malice 
ou  pour  venir  en  aide  à  quelque  imprudent. 

A  ces   mois  l'animal  pervers, 
C'est  le  serpent  que  je  veux  dire, 
Et  non  l'homme,  on  pourrait  aisément  s'y  tromper. 

Parfois  il  s'attendrit.  Parfois  il  pousse  un  soupir. 
Amants,  heureux  amants  ! 

Enfin  la  morale  vient  «  au  moins  mal  qu'elle  peut  ».  Ce  n'est  pas 
un  précepte  de  morale  en  action,  c'est  un  conseil  pour  la  conduite 
dans  la  vie.  La  Fontaine  enseigne  non  seulement  à  éviter  les  mau- 
vaises actions,  mais  aussi  à  éviter  les  sottes  actions.  Il  glisse  son 
avertissement,  non  pas  toujours  à  la  fin  ni  au  commencement, 
où  les  autres  fabulistes  l'isolaient  pour  le  mettre  en  valeur,  mais 
où  il  peut  ;  et  tantôt  c'est  un  mot,  tantôt  un  précepte  qui  devien- 
dra proverbe,  et  ça  et  là  c'est  un  sermon  narquois.  A  la  fin  même 
il  ne  craindra  pas  de  philosopher  avec  ampleur. 


Le  style  est  une  merveille.  Pour  ne  pas  nous  y  perdre,  nous  le 
regarderons  sous  divers  aspects  :  quels  mots,  quelles  alliances  de 
mots,  quelles  locutions  La  Fontaine  emploie-t-il  et  recherche- 
t-il  ?  Comment  organise-il  l'ordre  et  la  dépendance  de  ces  mots  ? 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  405 

Bref,  examinons  tour  à  tour  le  vocabulaire  de  La  Fontaine  et  sa 
syntaxe,  vocabulaire  et  syntaxe  étant  pris  dans  leur  sens  le  plus 
large  et  le  plus  humain. 

La  Fontaine  employé  beaucoup  de  mots  et  d'expression  cou- 
rantes qu'on  ne  trouve  pas  dans  le  littérature  régulière,  laquelle 
n'aimait  pas  parler  des  occupations  ordinaires  des  hommes.  Pour 
ce  qui  se  rapporte  à  la  vie  quotidienne  :  le  manger,  le  boire,  le 
dormir,  par  exemple,  il  réunit  un  vocabulaire  extraordinairement 
riche  et  précis  avec  lequel  il  nous  ouvre  la  cuisine,  le  garde-man- 
ger, la  cave,  la  cour,  le  jardin,  la  chambre  à  coucher.  Ses  person- 
nages ayant  une  vie  réelle  et  non  factice,  une  vie  organique,  une 
vie  physiologique,  l'obligent  à  ne  pas  faire  le  dédaigneux  comme 
Racine  et  Corneille  dont  les  héros  ont  de  grandes  passions,  mais 
n'ont  jamais  faim  et  soif  ni  la  migraine.  De  même  toutes  les  hum- 
bles nécessités  de  ses  personnages  l'obligent  à  «  fureter  »  le  maga- 
sin des  mots  où  il  trouvera  de  quoi  dire  la  chasse,  la  pêche,  le  la- 
bourage, le  soin  des  forêts,  etc.  Il  décrira  avec  précision,  grâce  à 
cet  inépuisable  fond  de  son  vocabulaire,  les  animaux  et  les  insec- 
tes, le  roseau  et  le  chêne,  le  paysan  du  Danube» portant sayon  de 
poil  de  chèvres  et  ceinture  de  joncs  marines  »  et  Perrette  ayant 
mis  pour  être  plus  agile  «  cotillon  simple  et  soulier  plat  ».  Il  se- 
rait long,  mais  non  pas  difficile,  de  faire  le  recensement  de  ce  fond, 
chaque  fable  donnerait  son  apport.  Mais  il  ne  faut  pas  nous  arrê- 
ter là. 

Par-dessus  cette  première  couche  de  termes  familiers  et  popu- 
laires, il  y  en  a  une  autre,  celle  de  la  langue  littéraire,  de  la  vie  in- 
tellectuelle et  de  la  vie  de  société.  La  Fontaine  se  sert  des  mêmes 
mots  que  les  meilleurs  écrivains  de  son  temps,  auteurs  drama- 
tiques, philosophes,  romanciers,  et  même  prédicateurs  :  une  langue 
abondante  en  mots  abstraits.  Certes,  il  ne  va  jamais  jusqu'à  dire, 
comme  Racine  : 

Votre  bonté,   Madame,  avec  tranquillité 
Pouvait  se  reposer  sur  ma  fidélité. 

Mais  il  ne  craint  pas  d'écrire  en  parlant  du  chêne  :   - 

Celui  de  qui  la  tête  au  ciel  était  voisine 

Et  dont  les  pieds  touchait  à  l'Empire  des  Morts 

Il  employé  le  langage  de  la  cour  : 

Que  votre  Majesté 
Ne  se  mette  point  en  colère. 


406  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

II  emprunte  (naturellement  sur  le  ton  de  la  parodie)  les  formules 
du  protocole  et  de  la  Cour.  Par  exemple,  Alexandre  convoque 

Les  animaux  et  toute  espèce  lige. 

Le  Lion,  avant  de  partir  en  guerre,  envoie  ses  prévois. 

Les  termes  les  plus  précis  de  la  philosophie  aussi  bien  que  ceux 
de  la  politique  accourent  à  chaque  instant  sous  sa  plume,  et  enri- 
chissent son  vocabulaire. 

Enfin,  une  troisième  couche  de  termes  se  superpose  aux  deux 
que  nous  venons  de  dire  :  une  troisième  langue  se  mêle  aux  deux 
autres. 

Cette  langue  nouvelle  est  à  la  fois  précieuse  et  mythologique  : 
elle  vient  du  poète  français  Voiture  et  son  école  pour  une  part,  du 
poète  latin  Ovide  et  ses  imitateurs  pour  l'autre  part.  Au  reste,  ce 
n'est  pas  La  Fontaine  qui  a  inventé  ce  mélange,  c'est  une  inven- 
tion de  la  Préciosité  :  «  Tous  métaux  y  sont  or,  toutes  fleurs  y  sont 
roses  »,  voilà,  avec  une  subtilité  raffinée,  l'apport  particulier  du 
précieux  ;  les  comparaisons  avec  les  dieux  et  déesses  et  avec  toutes 
les  grâces  de  la  mythologie,  voilà  l'apport  d'Ovide.  Cela  serait 
insupportable,  si  La  Fontaine  n'y  mêlait  beaucoup  de  bonhomie 
et  d'ironie. 

...Mars  autrefois  mit  tout  l'air  en  émeute. 
....  L'envoya  chez  Pluton  faire  le  dégoûté. 

On  pensera  à  juste  titre  que  tant  d'éléments  contraires  ris- 
quaient de  se  heurter  et  de  ne  donner  qu'un  style  disparate,  plein 
de  dissonance.  Mais  La  Fontaine  avait  une  délicatesse  de  goût 
merveilleuse  et  un  sens  extraordinaire  du  style.  Ces  éléments,  il 
sut  les  mélanger  sans  leur  faire  perdre  leur  caractère  naturel,  en 
les  enveloppant  d'une  certaine  atmosphère  qui  dissipait  les  con- 
trastes et  faisait  tout  paraître  facile  et  nuancé.  Cette  atmosphère, 
c'est  le  sourire,  c'est  l'ironie  et  c'est  l'humour.  Lisez  ceci  : 

Du  Palais  d'un  jeune  lapin, 

Dame  belette,  un  beau  matin. 

S'empara.  C'était  une  rusée. 
Le  maître  étant  absent,  ce  lui  fut  chose  aisée. 
Elle  porta  chez  lui  ses  pénates  un  jour 
Qu'il  était  allé  faire  à  l'aurore  sa  cour 

Parmi  le  thym  et  la  rosée. 
Après  qu'il  eut  brouté,  trotté,  fait  tous  ses  tours, 
Jeannot  Lapin  retourne  au  souterrain  séjour. 
La  belette  avait  mis  le  nez  à  la  fenêtre. 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  407 

Les  mots  nobles,  les  expressions  relevées  ne  manquent  pas  : 
«  du  palais,  dame  belette...  elle  porta  chez  lui  ses  pénates...  re- 
tourne au  souterrain  séjour...  »  ;  les  expressions  familières  et  nar- 
quoises ne  sont  pas  moins  nombreuses  :  «  c'était  une  rusée...  brouté 
trotté,  fait  tous  les  tours...  avait  mis  le  nez  à  sa  fenêtre...  »  Et  la 
mythologie  :  «  pénates...  faire  à  l'Aurore  sa  cour...  »  Et  voyez 
comme  cela  fait  un  délicieux  ensemble  musical. 

Cet  art  admirable  se  retrouve  à  tous  les  vers  de  La  Fontaine  ; 
il  donne  à  ses  fables  une  fraîcheur,  une  gaîté,  une  liberté  qui  sem- 
blent baigner  dans  une  joyeuse  lumière. 


A  cela  contribue  aussi  la  syntaxe,  au  sens  large,  c'est-à-dire 
l'ordre  et  la  dépendance  des  mots  en  général.  Car  pour  ce  qui  est 
de  l'étroite  correction  syntaxique  grammaticale,  qualité  courante 
au  xvii^  siècle,  je  dirai  que  La  Fontaine  est  pareil  à  tous  ses  con- 
temporains. C'est  l'autre  syntaxe,  la  grande,  l'humaine  qui  chez 
lui  dépasse  les  conventions  ;  il  l'a  pratiquée  avec  une  science  et  un 
instinct  dont  nous  sommes  encore  stupéfaits.  Ici,  il  faut  pour  la 
clarté  des  choses  présenter  au  lecteur  une  explication  plus  déve- 
loppée. 

Dans  les  langues  anciennes,  l'ordre  des  mots  était  libre,  et  leur 
disposition  dépendait  uniquement  de  la  volonté  de  l'auteur. 
C'est  pourquoi  lorsque  cet  auteur  était  un  grand  artiste  plein  de 
sensibilité,  son  premier  soin  était  de  rapprocher  les  mots,  non  pas 
selon  leurs  rapports  logiques,  mais  selon  leur  effet  «  émotif  ».  Ain- 
si tandis  que  le  prosateur  régulier  tel  que  Salluste  ou  Tite-Live 
avait  l'habitude  de  placer  les  compléments  d'un  substantif  entre 
ce  substantif  et  ses  adjectifs,  un  poète  tel  que  Virgile  ou  Horace 
faisait  fi  de  ces  préoccupations  ;  il  en  avait  d'autres.  Pour  donner 
un  exemple,  voici  les  mots  par  où  débute  l'Enéide  :  «  Des 
combats,  un  guerrier,  les  rives  de  Troie,  l'Italie,  le  Destin, 
une  fuite...  »  Tous  ces  mots  font  partie  d'une  phrase  très  régulière 
mais  le  tissu  de  cette  phrase  et  son  sens  abstrait  n'apparaissent 
qu'aux  deux  dernières  mots  ;  jusque-là,  ce  sont  des  images  —  les 
plus  émouvantes  pour  un  Romain  de  Rome  —  qui  jaillissent  l'une 
après  l'autre  du  texte. 

Malgré  la  rigidité  de  la  langue  française,  La  Fontaine  retrouve 
cette  liberté  et  en  use,  sans  effort  la  plupart  du  temps.  De  tous 
les  écrivains  classiques,  c'est  lui  qui  a  fait  le  plus  d'inversions  ; 


408  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

or,  les  inversions,  c'est  l'ordre  poétique  ancien  brisant  l'ordre  lo- 
gique moderne  ;  voici  un  exemple  :  «  un  jour...  sur  ses  longs  pieds.. 
allait...  ;  je  ne  sais  où...  le  héron  au  long  bec...  »  Le  sujet  vient 
comme  il  peut,  à  la  fin  et  le  verbe  est  perdu  entre  les  compléments. 
«  Laissez  moi  carpe  devenir  »,  dit  le  carpillon  ;  il  se  hâte  d'introduire 
le  mot  carpe  pour  faire  venir  l'eau  à  la  bouche  du  pêcheur  et  il 
n'a  garde  de  rejeter  à  la  fin,  quand  le  pêcheur  ne  l'écoutera  plus, 
le  terme  important  et  séducteur.  Ici  encore,  je  laisse  à  chaque  lec- 
teur le  soin  de  chercher  lui-même  ces  inversions  :  c'est  un  plaisir 
et  un  exercice  pour  le  goût. 


La  versification  n'est  certainement  pour  La  Fontaine  qu'une 
syntaxe  élargie. 

Toute  poésie,  nous  a-t-il  dit,  c'est  une  langue  divine.  La  versi- 
fication est  la  syntaxe  de  la  poésie.  Et  de  même  qu'on  peut  sou- 
mettre à  une  syntaxe  parfaite  des  paroles  ineptes,  de  même  on 
peut  soumettre  à  la  versification  des  platitudes,  mais  ce  n'est  pas 
de  la  poésie,  et  ce  n'est  pas  le  cas  de  La  Fontaine. 

Nous  venons  d'analyser  avec  un  certain  détail,  les  éléments  de 
la  «  langue  divine  »  dont  La  Fontaine  poète  fait  usage,  semblable 
aux  abeilles.  Mais  telle  que  nous  l'avons  décrite,  il  y  manque  en- 
core une  qualité  indispensable,  c'est  la  musique. 

La  «  langue  divine  »  doit  être  un  plaisir,  une  séduction,  un  en- 
chantement, un  philtre  magique  pour  l'oreille. 

La  Fontaine  était  un  délicat  amateur  de  musique  ;  l'harmonie 
complexe  qui  remplit  l'oreille  n'était  pas  son  affaire  ;  il  aimait 
celle  qui  ressemble  au  langage,  c'est-à-dire  qui  est  une  suite  de  sons 
naissant  les  uns  après  les  autres,  pour  se  transformer  en  une  jolie 
et  souple  guirlande.  Il  aimait  la  mélodie. 

Or,  avec  les  mots,  on  peut  en  français,  et  en  français  seulement 
créer  une  mélodie  infiniment  variée  et  agréable.  Dans  les  autres 
langues,  chaque  mot  est  marqué  par  une  syllabe,  toujours  la 
même,  plus  forte  ;  et  la  versification  est  l'alternance  des  sons  forts 
et  des  sons  faibles.  Chez  nous,  la  longueur  et  l'intensité  des  sylla- 
bes est  généralement  égale  pour  toutes  ;  la  tonicité  de  chaque  son 
est  fixée  par  l'émotion  du  diseur  ou  du  lecteur,  non  point  par  une 
règle  souveraine  de  phonétique. 

Donc,  le  poète  «  en  français  »  doit  chercher  le  charme  musical 
du  «  langage  divin  »  non  point  dans  le  rythme  «  numérique  »,  mais 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  409 

dans  le  choix  des  syllables  et  la  tonalité  qu'elles  prennent  en  se 
succédant  et  en  se  liant. 
Lorsque  La  Fontaine  écrit  : 

...Une  tortue  était  à  la  tête  légère. 
...Deux  pigeons  s'aimaient  d'amour  tendre... 

OU  lorsque  Racine  écrit  : 

Ariane,  ma  .sœur,  de  quel  amour  blessée 
Vous  mourûtes  au  bord  où  vous  fûtes  laissée, 

on  l'a  remarqué  déjà,  il  y  a  une  mélodie  en  cette  chaîne  de  sons 
que  forme  la  succession  des  syllabes,  exactement  comme  il  y  a 
une  mélodie  en  la  suite  des  notes  que  Mozart  inscrit  dans  la  por- 
tée. Et  il  est  impossible  d'y  chercher  des  iambes,  des  trochées,  des 
spondées. 

J'ajouterai  que  pas  plus  que  pour  la  mélodie  de  Mozart,  il  ne 
faut  isoler  ici  chaque  syllabe  et  la  considérer  seule.  Car,  sauf 
la  première,  jamais  une  syllabe  n'est  seule  dans  l'oreille  ;  l'oreille 
garde  en  effet  quelque  temps  la  résonance  de  ce  qu'elle  vient 
d'entendre  note  ou  syllabe  :  et  ce  qui  la  frappe  ensuite  note  ou 
syllabe  rejoint  les  résonances  antérieures  avant  d'agir  par  soi 
seul.  Cet  effet  se  remarque  chez  les  poètes  exquis  ;  il  semble  que 
leurs  vers  se  fondent  dans  l'oreille.  Et  c'est  la  qualité  générale  de 
La  Fontaine  poète. 

Mais  à  cela  il  ajoute  la  versification,  qui  est  pour  lui,  non  un 
rythme,  mais  un  modelé  de  cet  élément  précieux  qu'est  le  «  lan- 
gage divin  »  musicalisé  ! 

Le  modelé,  c'est  le  travail  suprême  du  bon  sculpteur.  Dans  ma 
jeunesse,  Rodin,  sensible  à  mon  admiration,  me  dit  un  jour  que 
son  seul  mérite  était  le  modelé.  Il  voulait  dire  par  là  que  beaucoup 
d'autres  sculpteurs  savaient  faire  des  statues  aux  justes  propor- 
tions, mais  lui  seul  savait  par  des  creux  et  des  reliefs  presque  im- 
perceptibles où  la  lumière  se  joue  révéler  sous  la  peau  la  vie  des 
muscles,  les  veines,  les  contractions  des  nerfs  ;  et  aussi  détacher 
sur  l'épiderme  les  rides,  les  plis  des  paupières,  les  fossettes,  et 
ces  lignes  qui,  autour  des  yeux,  au  coin  delà  bouche,  traduisent 
l'humeur  bonne  ou  mauvaise.  Bref,  il  savait  accomplir  un  mysté- 
rieux travail  qui  met^de  l'animation  et  la  vie  sous  les  lignes  et  les 
traits. 

Tel  La  Fontaine.  La  versification  lui  sert  à  mettre  en  lumière, 
les  masses  profondes,  les  détails  superficiels,  le  mouvement  et 


410  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

l'émotion,  bref  à  faire  le  modelé.  On  va  tout  de  suite  comprendre 
pour  quelle  raison. 

Qu'est  la  versification,  en  effet  ?  L'art  de  grouper  les  mots  se- 
lon certaines  règles  imposées  par  la  tradition  et  l'oreille.  Le  groupe 
principal,  c'est  le  vers,  et  dans  le  vers  le  versificateur  ménage  des 
groupes  secondaires. 

Ce  qui  sépare  les  groupes  à  l'intérieur  du  vers  s'appelle  césure  ; 
le  sens,  l'émission  de  la  voix  marquent  la  césure. 

Un  jour  /sur  ses  longs  pieds  /allait  /  je  ne  sais  où 

voilà  quatre  groupes  dans  un  vers,  et  trois  césures,  la  rime  étant 
la  quatrième  césure. 

Les  vastes  appétits /d'un  faiseur  de  conquêtes 

Cette  fois,  nous  n'avons  que  deux  groupes  d'égale  valeur,  et 
une  césure.  Seuls,  les  vers  très  courts  ne  comportent  pas  de  cé- 
sure. Dans  la  versification  classique,  la  place  des  césures  est 
fixée  avec  rigueur,  par  exemple  après  la  sixième  syllabe  dans  les 
alexandrins  ou  vers  de  douze  syllabes. 

Quant  au  groupe  constitué  par  tout  le  vers,  ce  qui  l'arrête  et  le 
limite,  c'est  la  rime  :  la  rime,  césure  très  forte  qui  frappe  l'oreille 
et  les  yeux.  Au  reste,  la  rime  n'a  pas  pour  seul  effet  de  séparer 
les  vers  ;  elle  lesunità  un  autre  point  de  vue  (à  un  autre  point  d'au- 
dition, devrais-je  dire)  par  le  rappel  du  mêmeson.  Dans  la  versifi- 
cation classique,  la  rime  est  toujours  associée  avec  une  «  césure 
sens  »,  c'est-à-dire  que  le  sens  termine  aussi  le  vers.  Voici  un  exem- 
ple de  Boileau. 

C'est  ainsi  qu'au  Parnas/un  téméraire  auteur// 
Pense  de  l'art  des  vers /atteindre  la  hauteur/// 
S'il  ne  sent  point  du  ciel /l'influence  secrète// 
Si  son  astre  en  naissant /ne  l'a  formé  poète/// 
Dans  son  génie  étroit /il  est  toujours  captif// 

Pour  lui  Phébus  est  sourd /et  Pégase  est  rétif/// 

Or,  La  Fontaine  se  délivre  de  cette  règle  ;  il  se  sert  de  la  césure, 
de  la  rime  et  du  vers  irrégulier,  c'est-à-dire  de  l'art  de  grouper  les 
mots,  avec  une  liberté  pleine  de  sagesse  et  de  perfection,  pleine 
aussi  de  hardiesse,  parce  qu'il  veut,  par  ces  groupements  même, 
obtenir  les  effets  les  plus  variés  du  pittoresque,  l'expression  la 
plus  complète  des  sentiments. 

Il  en  va  ainsi  dans  la  vie  quotidienne,  quand   nous  parlons 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  411 

comme  M.  Jourdain  sans  penser  à  faire  de  la  prose  ou  des  vers.  Les 
uns  et  les  autres,  nous  employons  les  mêmes  mots  dans  toutes 
les  circonstances,  mais  nous  les  groupons  différemment  selon  nos 
émotions,  selon  les  effets  que  nous  voulons  produire,  selon  notre 
état  physique.  Un  homme  essoufflé  et  un  homme  confortable- 
ment assis  diront  exactement  la  même  phrase,  mais  la  manière 
de  grouper  ces  mêmes  mots  dans  la  respiration  révélera  l'état  de 
l'un  et  de  l'autre.  Le  geste  prompt,  l'événement  brusqué  ;  la  sur- 
prise, l'indignation,  la  joie,  la  tristesse,  l'admiration  coupent  dif- 
féremment la  phrase.  C'est  une  «  versification  »  instinctive  que 
tous  et  tous  les  jours  nous  pratiquons  sans  le  savoir.  La  Fontaine 
se  sert  de  la  versification  raffinée  et  codifiée  des  poètes  pour  le 
même  usage,  mais  en  le  sachant  et  avec  une  habileté  inégalée. 
Ainsi  dans  les  vers  de  douze  syllabes,  il  place  la  césure  où  il 
peut  et  ne  l'enchaîne  pas  après  la  sixième  syllabe.  Il  multiplie 
d'ailleurs  les  césures  ;  il  en  joue  avec  une  fantaisie  joyeuse.  La 
longueur  des  vers,  c'est-à-dire  le  groupement  principal,  est  déter- 
minée par  lui  avec  une  fantaisie  et  une  délicatesse  qui  nous  émer- 
veillent. Enfin,  il  passe  par-dessus  les  césures  les  plus  nettes  par 
des  liaisons  qu'on  appelle  rejets  ou  enjambements,  et  qui  produi- 
sent d'amusantes  surprises. 

Un  faon  de  biche  passe,  et  le  voilà  soudain 
Compagnon  du  défunt.  Tous  deux  gisent  sur  l'herbe. 

Ce  sont  là  deux  vers  égaux  selon  la  versification  classique.  En 
fait,  il  y  a  deux  vers  très  inégaux,  l'un  plus  long  qu'on  ne  l'admet- 
tait alors,  l'autre  tout  rapide. 

Un  faon  de  biche  passe  /et  le  voilà  soudain  compagnon  du  défunt  /  / 
Tous  deux  gisent  sur  l'herbe. 

Ailleurs,  le  lion  confessant  ses  péchés  raconte  qu'après  avoir 
mangé  les  moutons,  il  a  poussé  jusqu'au  berger,  gros  morceau, 
difficile  à  se  faire  pardonner.  La  versification  marque  cette  dif- 
ficulté :  on  voit  le  lion  avaler  péniblement  sa  salive  ;  on  voit  sa 
déglutition  et  son  remords. 

Pour  moi,  satisfaisant  mes  appétits  gloutons. 
J'ai  dévoré  force  moutons. 

Jusqu'à  présent,  cela  va  bien  et  aisément.  Mais  déjà  la  gène 
se  révèle  dans  le  vers  suivant  à  demi-disloqué. 

Même  il  m'est  arrivé /quelquefois /de  manger// 


4Ï2  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

et  le  mot  impossible  à  dire,  formant  un  vers  à  part  à  lui  tout  seul  : 
Le  berger. 

Ces  exemples  pourraient  se  répéter  indéfiniment,  car  toute  la 
versification  de  La  Fontaine  présente  le  même  caractère.  Elle  est 
le  perpétuel  commentaire  de  la  mélodie  des  mots. 


Il  est  difficile,  devant  cet  art  si  riche  et  si  parfait,  de  se  défen- 
dre d'un  vague  sentiment  de  regret,  d'ailleurs  injuste.  On  se  dit 
qu'il  est  dommage  que  La  Fontaine  ait  épuisé  tout  son  génie  et 
toute  son  ingéniosité  à  ces  petits  morceaux  que  sont  les  Fables. 
Car,  sans  vouloir  rétablir  un  ridicule  classement  des  genres,  les 
uns  étant  considérés  comme  genres  nobles,  et  les  autres  comme 
genres  secondaires,  il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  que 
certains  d'entre  eux  remplissent  l'esprit  et  vivifient  toute  l'âme, 
tandis  que  les  autres  ne  sont  qu'une  agréable  distraction  :  V Enéide 
par  exemple,  est  supérieure  aux  Mélamorphoses  d'Ovide,  et  les 
Odes  de  Malherbe  aux  odelettes  de  Voiture. 

L'on  a  donc  envie,  malgré  soi,  de  considérer  l'histoire  delaC/- 
gale  et  la  fourmi,  du  Lion  et  du  rat  et  même  des  Deux  pigeons 
comme  des  amusements  fort  inférieurs  à  Phèdre  ou  au  Misan- 
thrope ;  et,  l'on  accuse  La  Fontaine  de  n'avoir  pas  assez  réagi 
contre  cette  «  paresse  »  (le  mot  est  de  lui)  qui  l'engageait  à  fuir  les 
longs  ouvrages,  contre  ce  caprice  qui  va  «  de  fleur  en  fleur  et  d'ob- 
jet en  objet  »  ;  bref,  d'avoir  gaspillé  son  génie. 

Mais  ce  regret  est  injuste. 

La  Fontaine  était  trop  artiste,  et  même  quoique  ce  mot  doive 
étonner,  trop  «  penseur  »  pour  se  confiner  dans  un  art  des  petits 
morceaux  et  des  petites  histoires.  S'il  a  continué  à  écrire  des 
Fables,  s'il  en  a  fait  le  cœur  etl'honneur  de  son  œuvre,  c'est  qu'il 
y  voyait  quelque  chose  de  fort  important. 

Et  conter  pour  conter  me  semble  peu  d'affaire, 

dit-il.  Les  fables  n'étaient  pas  de  purs  récits  pour  lui.  Et,  en  effet, 
il  affirme  encore  que 

Les  Fables  ne  sont  pas  ce  qu'elles  semblent  être. 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  413 

En  réalité,  elles  sont 

Une  ample  comédie  ;'i  cent  actes  divers. 

Point  un  recueil  de  morceaux,  une  suite  d'inventions  décou- 
sues. Point  un  recueil.  Mais  toutes  ensemble  une  œuvre  ayant 
une  unité  organisée  ;  toutes  ensemble,  une  comédie. 

Quelle  comédie  ?  Une  comédie  à  la  façon  des  Oiseaux  d'Aris- 
tophane, où  les  bêtes  ne  seraient  que  des  hommes  déguisés  et  co- 
casses ?  (  Taine  l'a  écrit)  Une  comédie  à  la  façon  du  Roman  du 
Renard,  où  les  animaux  auraient  des  aventures  semblables  à  celles 
des  hommes  et  seraient  une  parodie  populaire  de  la  société  hu- 
maine ?  Ni  l'un  ni  l'autre. 

C'est  un  univers  placé  à  mi-chemin  entre  les  animaux  et  nous, 
entre  le  rêve  et  la  réalité.  Dans  cet  univers  se  mêlent  les  images 
naïvement  déformées  des  êtres  réels,  les  échos  à  demi  fidèles  des 
paroles,  des  cris,  des  bruits  de  notre  monde  sublunaire  et  les  son- 
ges qui  peuplent  un  sommeil  riant. 

Un  génie  artiste,  distrait  et  méditatif,  chérissant  la  nature  et 
aimant  la  société,  pouvait  seul  le  créer. 

Les  personnages  formeraient  une  interminable  procession  ;  en 
tout  cas,  le  dénombrement  en  reste  toujours  incomplet  :  l'Aigle, 
l'Alouette,  l'Ane,  l'Araignée,  le  Vautour,  la  Belette,  la  Brebis,  la 
Chatte,  la  Chameau  ,  la  Chauve-souris,  le  Chapon,  le  Chat-huant, 
le  Cheval,  la  Chèvre,  le  Chien,  le  Chevreuil,  le  Cierge,  la  Cigale,  la 
Cigogne,  le  Cochon,  le  Coq,  le  Corbeau,  la  Couleuvre,  le  Cormo- 
ran, le  Dauphin,  l'Ecrevisse,  l'Eléphant,  l'Escargot,  la  Fourmi, 
le  Faucon,  le  Frelon,  la  Gazelle,  le  Geai,  la  Génisse,  la  Grenouille, 
le  Hibou,  l'Hirondelle,  le  Héron,  l'Huître,  le  Hérisson,  la  Laie,  le 
Lapin,  la  Lice,  le  Léopard,  le  Loup,  le  Lièvre,  le...  Non  !  Je  m'ar- 
rête au, milieu  de  l'alphabet.  Et  je  passe  des  bêtes  aux  humains. 
Là  encore,  quelle  variété  inépuisable  !  Le  Maître  d'un  champ, 
l'Astrologue,  les  Amis,  l'Avare,  les  Aventuriers,  le  Bassa,  le  Mar- 
chand, le  Berger,  le  Charlatan,  le  Roi,  le  Bûcheron,  le  Charretier, 
le  Compagnon  d'Ulysse,  le  Curé,  le  Cuisinier,  le  Philosophe,  là 
Devineresse,  l'Ecolier,  le  Pédant,  l'Homme  entre  deux  âges,  le 
Vieillard,  les  Jeunes  Gens,  le  Plaideur,  le  Jardinier  et  sonSeigneur, 
l'Ivrogne,  le  Juge,  le  Moine,  la  Mère,  l'Enfant,  le  Médecin...  ar- 
rêtons-nous encore  !  Le  défilé  nous  laisserait  essoufflés. 

Au-dessus  enfin,  les  dieux  :  Jupiterou  Jupin,  Mars,  Vénus,  Vul- 
cain,  Apollon,  l'Aurore,  les  Faunes,  les  Nymphes,  tout  l'Olympe... 

Et  tout  cela  relié,  par  d'étroites  affinités,  à  travers  les  centaines 


414  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

de  scènes  que  sont  les  Fables,  forme  un  monde  complet.  «  Sous  les 
yeux  des  Filles  de  mémoires,  dit  le  poète  du  xix^  siècle  le  plus  di- 
gne de  parler  de  La  Fontaine,  Théodore  de  Banville,  tous  parle- 
ront et  agiront  comme  dans  le  rêve  visible  de  la  vie,  chacun  avec 
le  langage  de  son  état,  de  sa  condition,  de  son  allure,  tigres,  mou- 
ches, grenouilles,  même  les  objets  inanimés,  même  ceux  ou 
s'éveille  à  peine  une  âme  indécise,  la  lime  d'aciercommelepeuplier 
et  le  roseau,  toutes  les  choses  auxquelles  l'éternel  mouvement  de 
la  nature  a  imposé  une  forme  ;  toutes  les  voix  seront  traduites,  et 
aussi  le  silencieux  murmure  qui  s'élève  de  la  création  emprison- 
née. » 

Tout  cela,  c'est  donc  un  monde  tellement  poétique  et  tellement 
vraisemblable  qu'on  le  croit  vrai,  et  qu'on  se  hâte  de  le  confronter 
avec  la  réalité  la  plus  réelle  ;  mais  on  s'y  trompe.  La  réalité  n'est 
pas,  en  ceci,  la  mesure  de  la  vérité.  Plus  d'un  commentateur  n'a- 
t-il  pas  reproché  à  La  Fontaine  d'avoir  montré  un  corbeau  friand 
de  fromage,  alors  que  les  corbeaux  ne  mangent  pas  de  fromage  ? 
Mais,  Messieurs  les  commentateurs,  le  Corbeau  de  La  Fontaine 
n'est  pas  de  ceux  que  vous  avez  tués  en  automne  :  il  parle,  celui- 
là  !  Et  un  corbeau  qui  parle  a  bien  le  droit  d'aimer  le  fromage  ! 

Respectons  La  Fontaine  :  il  est  plus  instruit  que  les  natura- 
listes et  plus  vrai,  même  quand  il  nous  paraît  dans  l'erreur. 

Buffon,  continue  Théodore  de  Banville,  BufTon  a  décrit  magnifiquement 
les  bêtes  ;  mais  il  ne  sait  rien  de  leurs  affaires,  et  s'il  avait  quelque  arrange- 
ment à  conclure  avec  Messire  Loup  ou  avec  dame  Belette,  il  serait  incapable 
de  s'en  tirer  tout  seul.  La  Fontaine,  lui,  a  vécu  dans  l'intimité  de  ces  êtres  : 
ces  animaux  paysans  et  laboureurs,  animaux  ducs  et  chefs  d'armée,  animaux 
vivant  du  travail  ou  de  la  rapine  ;  il  sait  leurs  mœurs,  leurs  coutumes,  le 
langage  de  leurs  professions  diverses  ...  Les  animaux  ont  des  gestes  humains, 
des  expressions  humaines  ;  donc,  en  l'appliquant  aux  exigences  de  leur  vie, 
ils  ont  le  droit  de  parler  le  langage  des  hommes.  D'autre  part,  l'homme  si  sou- 
vent, si  profondément  bestial,  l'homme  chez  qui,  parfois,  apparaissent  par 
éclair  la  crinière  lumineuse  du  lion,  le  sourire  rusé  du  renard,  le  fin  museau  du 
rat,  l'œil  du  bœuf  majestueux  et  stupide,  peut,  sans  déroger,  parler  avec  les 
bêtes  et  comme  les  bêtes  ;  de  même  il  peut  parler  à  la  nature...  Ainsi,  par  un 
éclatant  miracle,  l'harmonie  s'établit  entre  les  créatures  humaines  et  les 
créatures  bestiales  ;  elle  enveloppe  même  les  personnages  qui  sont  le  décor, 
l'arbre,  le  rocher,  le  fleuve,  la  nature  sans  cesse  débordante  de  vie...  et  l'en- 
chantement sera  complet  quand  le  poète  y  aura  fait  entrer  la  personnalité 
divine... 


La  Fontaine  l'a  dit  lui-même.  Arrivé  au  sommet  de  son  art,  il 
écrivait  : 

C'est  ainsi  que  ma  Muse,  au  bord  d'une  onde  pure, 
Traduisait  en  langue  des  Dieux, 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  415 

Tout  ce  que  disent  sous  les  cieux 
Tant  d'êtres  empruntant  la  voix  de  la  Nature. 

Car  tout  parle  dans  l'Univers, 
Il  n'est  rien  qui  n'ait  son  langage. 

Une  dernière  citation  de  Banville  (je  l'abrège  d'ailleurs)  : 

-Quant  à  lui  fils  d'Homère  et  de  l'antiquité  sacrée,  peintre  de  son  temps  et 
de  tous  les  temps,  père  des  poètes  qui  viendront,  il  sourit  comme  ses  déesses 
en  regardant  son  œuvre,  une  immense  campagne  verte,  coupée  d'eau  mur- 
murante, où  la  troupe  des  animaux  et  des  hommes  joue  sa  comédie  aux  cent 
actes  divers,  tandis  que  par  une  échappée  apparaît  le  sacré  vallon... 

Gela  est  délicieusement  écrit.  Mais  il  y  a  encore  quelque  chose 
à  dire  que  Banville  a  oublié,  ou  qu'il  ne  savait  pas. 


Un  poète  de  cette  envergure  —  le  bonhomme  —  ne  saurait 
continuer  à  passer  pour  un  cerveau  sans  idée,  ni  son  œuvre,  son 
ample  comédie,  pour  une  suite  d'images  sans  portée. 

Lorsque  Molière  composait  le  Misanthrope,  il  y  mettait  beau- 
coup de  son  âme  et  de  sa  pensée  ;  il  y  mettait  tout  son  cœur. 

Ainsi  La  Fontaine  composait  ses  fables  en  y  mettant  beau- 
coup de  lui-même.  A  mesure  qu'il  rêvait  à  l'une  d'elles,  à  l'abri 
de  son  incommensurable  distraction,  il  y  mêlait,  sans  le  vouloir 
d'abord,  en  le  voulant  ensuite,  ce  qui  le  préoccupait  dans  tous 
les  ordres. 

Il  y  glissait  d'abord  sa  philosophie  générale.  On  a  beaucoup 
discuté  sur  ses  morales  ;  elles  ne  sont  point  des  règles  abstraites  ; 
elles  ne  sont  pas  souvent  des  préceptes  à  proprement  parler.  Elles 
avertissent  le  lecteur  de  ce  qu'est  la  vie  ;  elles  l'éclairent  sur  les 
dispositions,  les  penchants  et  les  désirs  des  hommes  ;  elles  n'hési- 
tent pas  à  démontrer  le  mécanisme  de  la  vie  sociale.  Bref,  elles 
contiennent  une  philosophie. 

Cette  philosophie  vient  en  droite  ligne  de  La  Rochefoucauld. 

La  Fontaine  est  peut-être  le  disciple  le  plus  intelligent  de  La 
Rochefoucauld  parce  qu'il  est  le  moins  systématique  et  le  plus 
sincère. 

Il  ne  nie  pas  ce  qu'il  y  a  de  beau  ou  d'attrayant  dans  la  Nature, 
mais  il  croit  que  les  hommes  sont  imprégnés  d'amour-propre, 
c'est-à-dire  de  l'amour  de  toutes  choses  pour  soi.  Tous  leurs  senti- 
ments, toutes  leurs  idées,  toute  leur  activité  se  trouvent  dominés 


416  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

par  cet  amour-propre.  Certes,  il  y  a  en  eux  le  courage,  la  généro- 
sité, l'amour,  l'honneur,  le  sacrifice,  la  noblesse  ;  les  mères  aiment 
leurs  enfants,  les  citoyens  leur  roi  et  leur  patrie.  Mais  ces  senti- 
ments ne  sont  pas  simples  ;  d'autres,  subtils  poisons,  s'y  mélan- 
gent. Tout,  en  nous,  est,  suivant  le  mot  d'un  auteur  dramatique 
moderne,  mixture. 

La  Fontaine  est  sévère  pour  cette  mixture.  D'autant  plus  que 
l'être  humain,  aussi  orgueilleux  que  sot,  est  toujours  la  dupe  de 
sa  vanité  et  ne  veut  voir  dans  la  mixture  honteuse  que  les  éléments 
supérieurs  ;  dans  l'alliage,  il  ne  reconnaît  que  l'or  !  Montaigne 
n'avait  pas  manqué  de  rabattre  la  présomption  de  l'Homme,  la 
plus  «  calamiteuse  »  de  toutes  les  créatures.  La  Fontaine  se  joint  à 
lui.  Les  fables  sont  un  rabat-vanité,  un  remède  à  l'outrecuidance, 
un  antidote  à  la  sottise,  une  punition  à  la  dureté. 

En  revanche,  La  Fontaine  est  plein  d'indulgence  et  d'amitié 
pour  les  pauvres  petites  bêtes  si  simples  d'esprit,  si  innocentes, 
que  l'exemple  de  l'homme  n'arrive  pas  à  contaminer  :  les  petits 
oiseaux,  l'alouette,  l'hirondelle,  le  rossignol,  l'agneau,  l'âne... 
même  les  pires  lui  inspirent  dans  leur  malheur  une  sorte  de  pitié 
presque  tendre,  et  à  demi  ironique,  qu'il  refuse  aux  hommes... 


Il  ne  se  contente  pas  d'exprimer  sa  philosophie  de  l'homme.  Il 
prend  aussi  la  liberté  de  mettre  dans  ses  fables  ses  idées,  et  même 
de  faire  le  journaliste.  Que  Dieu  lui  pardonne,  mainte  de  ses  fa- 
bles est  une  page  d'actualité. 

Non  pas  d'actualité  générale  qu'on  peut  atteindre  à  coup  sûr, 
par  exemple  en  montrant  que  celui  qui  arrive  trop  vite  à  un  sort 
trop  brillant,  risque  une  chute  profonde,  ou  que  le  vaniteux  est 
souvent  confondu.  Mais  d'une  actualité  toute  précise  et  toute  par- 
ticulière. 

La  Fontaine  aborde  avec  entrain  les  questions  à  la  mode.  Les 
bêtes  n'ont  pas  d'âme,  a  dit  Descartes  et  prétendent  ces  disciples, 
Arnauld  le  Janséniste,  Malebranchel'Oratorien.  Vite,  La  Fontaine 
se  met  en  campagne  ;  il  lève  une  armée  d'arguments  et  de  faits  ; 
et  sa  fable  devient  (à  l'agrément  près)  toute  semblable  à  une  argu- 
mentation de  Sorbonne.  La  morale  stoïcienne,  si  fort  à  la  mode  un 
siècle  auparavant,  revient  sur  l'eau;  on  se  demande  s'il  faut  sup- 
primer les  passions  pour  devenir  sage  et  heureux.  La  Fontaine, 
cette  foisencore,  entredans  lechampclos.  Il  nesebornepas  à  dire 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  417 

son  mot  ;  il  disserte,  il  dispute,  il  conclut...  cela  prouve  qu'il  avait 
une  solide  confiance  en  sa  raison  ;  il  ne  veut  plus  qu'on  le  consi- 
dère comme  un  naïf  nourrisson  des  Muses  ;  il  retrouve  le  goût 
qui  l'avait  poussé  jadis  vers  l'Oratoire.  «  Et  moi  aussi,  je  suis  mé- 
taphysicien, semble-t-il  dire.  » 

Ce  n'est  pas  tout,  et  même  ce  n'est  encore  rien.  Voici  qu'il 
va  traiter  des  questions  de  politique  actuelle,  et  de  la  politique 
la  plus  importante. 

La  France,  en  effet,  est  en  guerre  contre  une  bonne  partie  de 
l'Europe.  C'est  la  fameuse  guerre  de  Hollande  qui,  commencée 
en  1672,  ne  s'apaisa  qu'avec  le  traité  de  Nimègue  en  1679. 

Or,  cette  guerre  ne  fut  pas  seulement  une  guerre  de  batailles 
entre  soldats  armés  ;  elle  fut  une  guerre  d'alliances  et  de  coali- 
tions. Sur  l'échiquier  des  armées,  la  lutte  était  vive  ;  elle  l'était 
autant  sur  le  tapisvert  des  diplomates  ou  danslescabinets  royaux. 

C'est  dans  cette  seconde  lutte  que  La  Fontaine,  le  fabuliste,  in- 
tervient infatigablement.  Les  aventures  des  animaux  lui  fournis- 
sent des  exemples  de  prudence  et  des  conseils  de  politique  qu'il 
prodigue  aux  Anglais,  aux  Hollandais,  aux  petits  princes  alle- 
mands, et  même,  car  il  pousse  l'audace  jusque-là,  à  son  roi  !  On 
trouvera,  dans  les  notes  des  fables  du  second  recueil,  et  particu- 
lièrement celles  du  viii<^  livre,  les  preuves  indiscutables  de  ce 
que  j'avance. 

Oui,  les  fables  de  La  Fontaine  ont  souvent  des  rapports  avec 
les  événements  du  jour  ;  et  pour  les  comprendre  entièrement,  il 
faut  les  regarder  de  ce  biais.  D'ailleurs,  ainsi  faisant,  on  prend 
une  idée  plus  juste  de  l'esprit  de  La  Fontaine;  ondiscerne  l'énorme 
distance  qui  sépare  les  Fables  des  Contes.  Et  l'on  ne  regrette 
plus  que  le  poète  ait  consacré  son  génie  à  ces  soi-disant  petites 
images  que  seraient  les  Fables. 

[A  suivre.) 


27 


Les  langues  de  culture  en  celtique 

par  M.  L.  SJŒSTEDT-JONVAL 

Directeur  d'Etudes  à  l'Ecole   des  Hautes-Etudes. 


II 

Nous  avons  vu  que,  dans  les  divers  pays  celtiques,  on  s'efforce 
aujourd'hui  d'étendre  l'emploi  de  la  langue  locale  à  des  domaines 
de  la  pensée  et  de  l'activité  humaines  qui  lui  étaient  jusqu'à 
présent  étrangers.  Dans  quelle  mesure,  dans  quel  sens,  ce  mouve- 
ment influe-t-il  sur  la  langue  elle-même  ?  C'est  ce  que  nous  vou- 
drions examiner  maintenant  à  propos  d'un  cas  précis.  Nous 
choisissons  celui  de  l'irlandais,  pour  ce  qu'il  a  d'extrême  et  de 
démonstratif.  Voici  une  langue,  naguère  encore  réduite  à  l'état 
de  parler  paysan,  que  l'on  élève  brusquement  à  la  dignité  de 
langue  nationale,  de  langue  officielle,  de  langue  de  culture  au 
sens  complet  du  terme.  Comment  s'adaptera-t-elle  à  ses  fonc- 
tions nouvelles  ? 

Nous  n'insisterons  pas  sur  les  modifications  non  significa- 
tives, conséquences  du  changement  de  langue.  C'est  à  peine 
si  uti  dixième  de  la  population  de  l'Etat  d'Eire  (Etat  libre) 
parle  l'irlandais  de  naissance.  L'irlandais  est,  pour  la  majorité 
des  gens  qui  l'écrivent,  pour  une  proportion  toujours  plus 
grande  de  ceux  qui  le  parlent,  une  langue  acquise,  et  acquise 
trop  souvent  tardivement  et  hâtivement.  Dans  ces  conditions 
il  est  inévitable  que  l'influence  des  idiomes,  des  constructions, 
sans  parler  du  système  phonique,  de  l'anglais,  soit  considérable. 
Il  suffit  de  parcourir  la  colonne  irlandaise  d'un  quotidien  pour  y 
noter  des  expressions  qui  ne  se  comprennent  que  si  l'on  sait 
l'anglais  ;  si  l'on  écrit  qu'une  entreprise  diolann  as  féin  cela 
signifie  qu'elle  «pays  for  itself»,  qu'elle  «fait  ses  frais»;  bhi  an- 
aigne deanta  suas  signifiera  que  «  their  minds  were  made  up  »,  autre- 
dit  que  «  leur  parti  était  pris  ».  A  côté  de  ces  anglicismes  qui  cho- 
quent encore,  d'autres,  plus  anciens,  sont  tout  à  fait  passés 
dans  la  langue  :  ainsi  d'expressions  comme  ta  se  rile  amach  as 
arân  «  he  is  run  out  of  bread  »,  «  il  manque  de  pain  ».  Ce  n'est  pas 
d'hier  que  l'irlandais  se  développe  au  contact  de  l'anglais,  et 
le  fait  nouveau  est  non  l'anglicisme,  mais  le  pullulement  de  ces 
calques  de  l'anglais.  Certains  de  ces  anglicismes  cachent  au  reste 
des  «  européanisraes  »,  de  ces  expressions  que  les  langues  de 
culture  européennes  décalquent  les  unes  sur  les  autres  :  ainsi 


LES    LANGUES    DE    CULTURE    EN    CELTIQUE  4l9 

0  phoinnte  radhairc  na  teangan,  traduit  de  «  from  the  'point  of 
view  of  the  language  »,  recouvre  aussi  bien  le  français  «  du  point 
de  vue  de  la  langue  »,  etc.  La  même  observation  s'applique,  plus 
largement  encore,  aux  faits  de  vocabulaire. 

L'enseignement  officiel,  les  critiques  et  les  grammairiens 
s'efforcent,  avec  raison,  de  combattre  ce  procès.  Il  est  cependant 
normal.  Si  un  jour  l'irlandais  doit  être  la  langue  de  trois  millions 
d'habitants,  il  serait  vain  d'espérer  que  la  langue  maternelle  de 
ceux-ci  disparaisse  sans  laisser  de  trace  dans  leur  parler  et 
dans  celui  de  leurs  enfants. 

Laissant  de  côté  ces  faits  dus  au  changement  de  langue, 
arrêtons-nous  à  ceux  qui  sont  dus  au  changement  de  fonction 
de  la  langue. 

Les  faits  de  vocabulaire  sont  les  plus  nombreux  et  les  plus 
frappants  au  premier  abord.  Du  jour  où  un  parler,  expression 
d'une  société  homogène  et  rurale,  d'une  culture  traditionnelle 
et  populaire,  doit  suffire  à  l'expression  d'une  société  différen- 
ciée et  urbaine,  d'une  culture  moderne  et  technique,  il  apparaît 
que  bien  des  termes  font  défaut.  Pour  les  créer,  deux  pi-océdés 
existent  :  emprunt,  ou  traduction,  soit  par  formation  de  motis 
nouveaux  avec  des  éléments  indigènes,  soit  par  transfert  à  un 
mot  existant  dans  la  langue  d'un  sens  emprunté  au  mot  anglais 
correspondant  :  c'est  ainsi  que  stil,  meaisin,  clàr  (clore)  sont  des 
emprunts  ;  que  tireolus,  litt.  «  science  de  la  terre  »,  daonfhla- 
thas,  litt.,  «  puissance  des  gens  »,  gaoilhmeadh,  litt.  «mesure  dû 
vent  »  traduisent  geography,  democracy ,  anemometer  ;  que  l'ir- 
landais fuineamh  «  vigueur,  énergie  »  s'emploiera  au  sens  techni- 
que d'anglais  «  energy  »  dans  l'expression  fuinnéarrih  gluaisea- 
chia  «  énergie  cinétique  ». 

Toutes  les  langues  ont  recours  à  ces  deux  procédés,  mais  noil 
pas  toujours  dans  la  même  proportion.  Tant  que  l'irlandais  a 
été  la  langue  de  culture  du  pays,  il  s'est  constamment  enrichi  par 
emprunts  au  latin  d'abord,  plus  tard  à  l'anglais.  Pour  le  glossa- 
teur  du  viii»  siècle  un  «  astérisque  »  s'appelle  astrîc,  l'optatif, 
optait,  tandis  que  les  listes  officielles  et  les  grammaires  réceihment 
publiées  ne  connaissent  plus  que  réaltàg  «  petite  étoile  »,  et  modh 
guîdhtheach  «  mode  de  la  prière  ».  Il  serait  aisé  de  multiplier  lès 
exemples  de  ce  type,  d'y  ajouter  de  nombreux  mots  empruntés 
à  l'anglais,  et  aujourd'hui  dénoncés  comme  tels,  après  avoir 
joui  du  droit  de  cité  pendant  quatre  ou  cinq  siècles. 

En  effet,  l'irlandais  actuel  (et  singulièrement  l'irlandais  offi- 
ciel) est   caractérisé    par   la  préférence  systématique   accordée 


420  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

à  la  traduction  sur  l'emprunt.  Les  exemples  cités  plus  haut  suffi- 
sent à  montrer  jusqu'où  est  poussée  cette  partialité,  qui  ne  va 
pas  sans  inconvénient,  tant  du  point  de  vue  du  rendement  en 
tant  qu'instrument  de  culture  de  la  langue,  que  du  point  de  vue 
de  sa  diffusion.  Aussi  les  nécessités  pratiques  en  tempèrent-elles 
quelque  peu  l'excès,  et  l'administration  des  P.  T.  T.  elle-même 
emploie-t-elle  1'  «  européen  »  telegrafaidheacht,  «  to  telegraphy  », 
de  préférence  au  «  celtique  »  cianchomharthuidheacht. 

Cette  intolérance  à  l'emprunt,  qui  oblige  à  l'enrober  sous  la 
forme  de  la  traduction  (car  la  traduction  n'est  en  fin  de  compte 
qu'un  emprunt  déguisé)  est  plus  qu'une  question  de  mode.  C'est 
le  symptôme  d'un  changement  profond  dans  l'attitude  du  sujet 
vis-à-vis  de  sa  langue,  et  dans  la  fonction  sociale  de  la  langue 
elle-même.  Prédominance  de  l'attitude  objective  sur  l'attitude 
subjective,  sur  le  plan  psychologique.  Primauté  de  la  langue 
considérée  en  tant  «qu'insigne»  sur  la  langue  considérée  en  tant 
qu'instrument,  sur  le  plan  social.  Ces  deux  points  requièrent 
quelque  explication. 

Pour  chacun  de  nous,  notre  langue  maternelle  est  moyen 
d'expression  et  de  représentation  avant  d'être  objet  d'observa- 
tion. C'est  secondairement,  et  le  plus  souvent  dans  la  mesure 
où  elle, entre  en  concurrence,  dans  la  vie  du  pays  ou  dans  la  cons- 
cience d'un  chacun,  avec  d'autres  langues,  qu'elle  vient  à  être  per- 
çue objectivement,  comme  un  système,  défini  par  certains  carac- 
tères formels,  et  s'opposant,  sur  le  même  plan,  à  d'autres  systèmes. 
L'inverse  est  vrai  pour  une  langue  acquise  :  si  parfaitement  que 
nous  la  possédions,  elle  n'est  jamais  si  bien  intégrée  à  notre  repré- 
sentation du  monde  que  nous  ne  la  percevions  comme  distincte 
de  cette  représentation.  Un  exemple  concret  illustrera  l'écart 
entre  les  deux  attitudes.  Un  spectateur  français  ne  s'étonne  pas 
d'entendre  le  Cid  parler  français,  parce  qu'il  ne  perçoit  pas  le  fran- 
çais en  tant  que  forme  interposée  entre  la  signification  et  sa  cons- 
cience ;  il  admet  inconsciemment  que  le  français  est  la  forme  nor- 
male d'expression,  même  s'il  sait,  consciemment,  qu'il  n'en  va  pas 
de  même  pour  un  espagnol.  Mais  que,  dans  un  film  américain, 
il  entende  Napoléon  s'exprimer  en  anglais,  il  en  est  choqué,  car 
■  ici  il  perçoit  l'idiome  en  tant  que  distinct  de  la  signification,  et 
cet  idiome  lui  apparaît  comme  la  marque  d'un  groupe  ethni- 
que déterminé.  Dans  le  premier  cas,  le  spectateur  pense  dans  la 
langue,  dans  le  deuxième  cas  il  pense  à  la  langue.  Dans  le  premier 
cas  la  langue  est  pour  lui  d'abord  expression  et  représentation, 
dans  le  deuxième  cas  elle  est  d'abord  l'insigne  de  la  nationalité. 


LES  LANGUES  DE  CULTURE  EN  CELTIQUE        421 

Revenons  au  cas  de  l'irlandais.  Un  critique  dissertant  récem- 
ment, en  irlandais,  sur  le  drame  irlandais,  posait  en  principe  que 
l'action  doit  en  être  empruntée,  soit  au  passé  historique  ou  légen- 
daire du  pays,  soit  à  la  vie  de  la  Gaeltachl,  ceci  afin  d'éviter 
l'invraisemblance  qu'il  y  a  à  faire  s'exprimer  en  irlandais  des 
gens  de  Dublin  ou  de  Londres.  Observation  fondée,  mais 
qui  implique  chez  le  spectateur  l'attitude  objective  qui  est  celle 
de  notre  spectateur  français  vis-à-vis  de  l'anglais,  par  exemple. 
C'est  bien  là  en  effet  l'attitude  qui  prévaut  dans  le  public  de 
langue  irlandaise,  actuellement  en  voie  de  formation.  En  effet, 
d'une  part,  pour  une  majorité  toujours  croissante  de  ce  public, 
l'irlandais  est  une  langue  acquise  ;  d'autre  part,  l'idéologie  à 
laquelle  cette  langue  doit  son  renouveau  de  vitalité  met  l'accent 
sur  la  valeur  de  la  langue  en  tant  que  marque  de  la  nationalité, 
plutôt  que  sur  sa  valeur  en  tant  qu'instrument. 

On  voit  les  conséquences  qui  en  découlent  pour  la  langue 
même.  Là  où  la  langue  est  avant  tout  instrument,  ce  qui  importe, 
c'est  d'en  améliorer  le  rendement  en  tant  que  tel  ;  on  n'hésitera 
pas,  parexemple,  à  emprunter  un  terme  étranger, si  l'emprunt  four- 
nit, à  moindre  frais,  un  vocable  plus  précis  et  plus  commode  que 
celui  qu'on  eût  pu  forger.  Ainsi  faisait-on  aux  temps  où  il  y  avait 
une  culture  florissante  en  irlandais.  Mais  de  l'instant  que  la  lan- 
gue est  avant  tout  un  insigne,  ce  qui  importe,  c'est  d'en  augmen- 
ter la  valeur  représentative  en  tant  que  tel  ;  ce  qu'on  s'efforce 
de  faire  en  renforçant  le  caractère  «  celtique  »  du  vocabulaire, 
domaine  sur  lequel  il  est  aisé  d'agir  directement  (ce  qui  n'est  pas 
en  contradiction  avec  l'influence  croissante  de  l'anglais  que 
trahissent  les  éléments  linguistiques,  phonèmes  ou  syntagmes, 
qui  relèvent  de  procès  moteurs  ou  psychologiques  moins  cons- 
cients et  ne  se  laissent  pas  si  aisément  modifier).  Dans  un  cas 
comme  dans  l'autre  l'évolution  est  commandée  par  l'adapta- 
tion à  la  fonction.  Ce  qui  est  changé,  c'est  la  fonction. 


VI 

Emprunt  ou  traduction  ne  sont  que  les  procédés  forinels  dont 
dispose  la  langue  pour  créer  de  nouveaux  vocables.  Si  l'on  con- 
sidère non  plus  le  «  comment  »,  mais  le  «  pourquoi  »,  de  ce  procès, 
d'autres  questions  se  posent.  Ces  vocables  nouveaux  répondent- 
ils  à  l'apparition  de  nouveaux  concepts,  jusque-là  étrangers  à 
la  langue  ?  ou  à  une  systématisation  nouvelle  de  concepts  qui 
y  étaient  déjà  exprimés  ?  ou  encore  à  une  modification  du  rap- 


-^$2  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

port  entre  le  concept  et  le  mot  ?  Le  volume  du  vocabulaire  en 
est-il  simplement  accru,  ou  la  structure  interne  en  est-elle  modi- 
fiée ?  Quelle  différence  qualitative  y  a-t-il  entre  le  vocabulaire 
d'une  langue  «  populaire  »  (entendons  par  ce  terme  plus  commode 
qu'exact  une  langue  qui  sert  exclusivement  à  l'expression  par- 
lée de  formes  de  pensée  peu  abstraites  et  peu  techniques)  et  celui 
d'une  langue  de  culture  européenne  moderne  ?  Peut-être  est- 
il  possible  de  dégager,  de  la  poussière  des  faits  lexicaux,  quel- 
ques tendances  générales  qui  nous  permettront  de  préciser  la 
nature  de  cette  différence. 

Nous  laisserons  de  côté  le  cas  le  plus  simple,  celui  où  le  mot 
forgé  ou  emprunté  exprime  une  notion  jusque-là  totalement 
étrangère  à  la  langue  :  objet  récemment  inventé  ou  introduit, 
concept  abstrait  de  caractère  technique  :  tels  aerphlâna  ou  eiieal- 
làn  «  aéroplane  »,  raidghniomhacht  «  radioactivité  »,  A  notion 
nouvelle,  mot  nouveau. 

Il  arrive  fréquemment  qu'à  tel  terme  anglais  (ou  européen) 
réponde  un  mot  irlandais,  exprimant,  dans  l'usage  courant, 
une  notion  grossièrement  équivalente,  mais  dont  le  contenu  con- 
ceptuel est  en  réalité  tout  autre.  La  tentation  est  alors  grande  de 
faire  l'économie  d'un  emprunt,  et  de  se  contenter  du  mot  indi- 
gène, ce  qui  esquive  le  problème,  sans  le  résoudre.  C'est  ainsi 
que  «  reptile  »  sera  traduit  par  piast  (qui  n'est  d'ailleurs  qu'un 
emprunt  ancien  au  latin  beslia).  Le  terme  piasl  désigne  toutes 
sortes  d'animaux,  et  particulièrement  tout  animal  susceptible 
de  ramper,  depuis  le  ver  qui  est  censé  se  trouver  dans  la  queue 
des  petits  chiens,  jusqu'au  boa,  en  passant  par  la  murène. 
La  notion  qu'il  recouvre  est  d'ordre  empirique,  et  très 
élastique.  Le  terme  «  reptile  »  désigne  une  classe  de  vertébrés  à 
sang  froid  et  à  respiration  pulmonaire.  Il  recouvre  un  concept 
dont  l'extension  et  la  compréhension  sont  précisément  détermi- 
nées, et  qui  a  sa  place  dans  une  classification  rigoureuse.  Les  deux 
termes,  même  là  ou  ils  s'équivalent  objectivement,  dans  la  mesure 
où  ils  désignent  le  même  animal,  ne  s'équivalent  jamais  subjec- 
tivement, en  ce  sens  qu'ils  recouvrent  des  complexes  de  repré- 
sentations entièrement  indépendants  et,  pour  une  part,  contra- 
dictoires. 

Considérons  rnaintenant  des  notions  abstraites,  comme  les  no- 
tions complémentaires  de  «  normal  »  et  d'  «  exceptionnel  ».  L'ir- 
landais parlé  en  possède-t-il  l'équivalent  ?  Les  listes  de  termes 
techniques  récemment  publiées  traduisent  anglais  «normal  »  par  le 
radical  gnàlh-  :  «  at  normal  température  y>  ar  ynàlhdhâlaibh  ieodha- 


LES   LANGUES    DE    CULTURE    EiN    CELTIQUE  423- 

chia;  »  normalrate  »  gnàlhrâta,  etc.  Mais  tandis  que  les  termes  dé- 
rivés d'irl.  gnâth  «  habitude,  coutume  »  correspondent  aux  notions 
de  «  habituel,  fréquent,  commun»,  le  terme  de  «normal  »  qualifie 
«  ce  qui  est  ce  qu'il  doit  être  d'après  la  règle  ».  Dans  le  premier 
cas  il  y  a  simple  constatation  de  la  fréquence  du  phénomène. 
l)ans  le  deuxième  cas  il  y  a  référence  à  une  loi  régissant  ce  phé- 
nomène. Les  deux  notions,  théoriquement  distinctes,  sont  loin 
d'être  pratiquement  équivalentes,  ce  qui  est  «  normal  »  n'étant 
pas  forcément  fréquent.  N'a-t-on  pas  dit  que  «  l'homme  normal 
n'est  qu'une  abstraction  de  l'esprit  »  ? 

Pour  traduire  «  exceptionnel  »  il  existe  en  irlandais,  non  pas 
un  terme,  mais  une  variété  de  tours,  souvent  fortement  expres- 
sifs, la  notion  étant  de  celles  qui  sont  susceptibles  de  prendre 
une  valeur  affective  :  «  un  cas  exceptionnel  »  se  rendra  par  ces 
ar  leiililigh,  fâ  leiih  «  un  cas  à  part  »,  «  un  homme  exceptionnel  » 
par  duine  as  an  gcéad,  litt.  «  un  homme  parmi  cent  », 
«  une  circonstance  exceptionnelle  »  par  là  na  gcéadla  bliain  «  un 
jour  (comme  il  y  en  a  un  )  tous  les  cent  ans  »,  «  une  dépense 
exceptionnelle  »  par  costas  neamlichoitianla,  neamhghnâlhach 
«  une  dépense  inhabituelle  ».  Tous  termes  exprimant  la  rareté 
ou  l'étrangeté  du  fait,  qui  seule  frappe  l'observateur  empirique, 
et  non  pas  la  non-conformité  à  la  règle.  Or  il  va  de  soi  qu'un  phé- 
nomène rare,  se  produisît-il  «  tous  les  cent  ans  »  (tel,  par  exemple, 
le  passage  d'une  comète),  n'est  pas  pour  cela  «  exceptionnel  », 

On  voit  que  dans  ces  cas,  et  dans  beaucoup  d'autres,  le  mot 
irlandais  par  quoi  l'on  traduit  un  mot  européen,  s'il  tient,  en 
effet,  dans  la  langue,  la  place  de  ce  mot,  en  ce  sens  qu'un  sujet 
de  langue  irlandaise  emploiera  normalement  les  mots  piasl, 
^nâf/îac/i,/ieam/i.9Aiâ//iac/i,  pour  exprimer  les  réalités  objectives  que 
nous  exprimons  par  les  mots  «  reptile»»,  «  normal  »,  «  exceptionnel  » 
ne  correspond  nullement  à  ce  mot,  puisqu'il  traduit  une  concep- 
tion différente  de  ces  réalités.  Un  vocabulaire,  c'est  une  repré- 
sentation du  monde  ;  représentation  empirique,  flottante  et 
asystématique,  dans  le  cas  d'une  langue  populaire,  représenta- 
tion scientifique,  précise  et  fortement  systématisée,  dans  le  cas 
d'un-e  langue  de  culture. 

Il  va  de  soi  que  toute  langue  de  culture  vivante  est  en  même 
temps  langue  «  populaire  »,  si  bien  que  ces  deux  types  de  voca- 
bulaire y  coexistent,  de  même  que  les  deux  types  de  représenta- 
tions coexistent,  non  seulement  dans  une  même  société,  mais 
dans  une  même  conscience.  Le  fait  que,  dans  nos  langues  dfr 
culture,  les  termes  abstraits  et  techniques  sont  le  plus  souvent 


424  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

formés  de  radicaux  grecs  ou  latins  (ou  calqués  sur  des  termes 
ainsi  formés)  permet  de  maintenir  formellement  distincts  les 
deux  vocabulaires,  ce  qui  a  pour  effet  de  maintenir  psycholo- 
giquement distincts  les  deux  ordres  de  concepts.  Avantage  cer- 
tain, dont  se  prive  l'irlandais  dans  la  mesure  où  il  utilise  le  terme 
populaire  à  des  fins  techniques  (traduisant  «  reptile  »  par  piasî, 
ou  «  pneumonie  »  par  aicid  na  scamhân  <x  maladie  de  poumon  »), 
ce  qui  tend  à  favoriser  des  confusions  entre  les  deux  notions 
(empirique  et  scientifique)  ainsi  associées  dans  un  mot,  et  qu'il 
importe    cependant    de    maintenir  rigoureusement    distinctes. 

Une  autre  série  de  faits  nous  fera  pénétrer  plus  avant  dans 
l'économie  du  vocabulaire. 

Soit  le  couple  de  notions  «  obligatoire  »,  «facultatif  »  (anglais 
compulsary,  optional  ;  allemand  obligaîorisch,  fakiiltaliv,  etc.) 
La  notion  d'  «  obligatoire  »  est  exprimée,  en  irlandais,  par  plu- 
sieurs termes  ;  citons  seulement  riachtanach  :  baedhlaing  riachta- 
nach  «  compulsory  Irish  ».  Mais,  pour  exprimer  la  notion  de  «  fa- 
cultatif »,  il  faudra  avoir  recours  à  des  tours  ou  à  des  composés 
négatifs,  et  dire,  par  exemple,  neamhriachlanach  «  non  obliga- 
toire »  ou,  par  un  tour  plus  familier  à  la  langue  parlée,  nà  fuil 
riachtanach  «  qui  n'est  pas  obligatoire  ».  Ainsi,  de  deux  concepts 
contraires  que  nous  traitons  comme  également  positifs,  un  seul, 
du  point  de  vue  irlandais,  existe  en  soi,  le  second  étant  appré- 
hendé indirectement,  par  une  opération  mentale  qui  n'est  pas 
réversible,  comme  «  ce  qui  n'est  pas  »  le  premier.  Dissymé- 
trie qui  s'explique  au  reste  par  la  préexistence  psychologique 
d'un  concept  par  rapport  à  l'autre,  que  confirmeraient  au  besoin 
d'autres  faits  empruntés  à  l'histoire  d'autres  langues  (l'adjectif 
français  «  obligatoire  »  apparaît  en  1329,  au  sens  juridique, 
tandis  que  «  facultatif  »  est  attesté  pour  la  première  fois  en 
1694). 

Il  arrive  fréquemment  qu'ainsi,  de  deux  notions  antithé- 
tiques ou  complémentaires,  une  seule  dispose  d'une  expression 
lexicale,  l'autre  ne  pouvant  être  exprimée  que  comme  négation 
de  la  première,  ou  à  l'aide  d'une  périphrase,  ou  faisant  entière- 
ment défaut.  C'est  ainsi  que  l'expression  de  la  notion  de  «  rela- 
tif »  est  assurée  par  un  sémantème,  signifiant  à  vrai  dire  la  rela- 
tion contingente,  non  la  «  relativité  »  en  soi  :  gach  a  mbaineann 
le...  «  tout  ce  qui  est  relatif  à...  »  ;  M  dlùthbhaint  ag...  le...  »  il  y  a 
une  relation  étroite  entre...  et...  ».  Mais  l'expresssion  du  concept 
d'  «  absolu  »  manque,  la  négation  de  la  relation  contingente 
ne  pouvant  exprimer  le  caractère  de  ce  qui  existe  en  dehors  de 


LES    LANGUES    DE    CULTURE    EN    CELTIQUE  425 

toute  relation,  1'  «  absoluité  ».  Pour  traduire  ce  concept  il  faut 
ressusciterun  ancien  latinisme  :  nialus  uatiiascailte  «  zéro  absolu  » 
ou  se  contenter  d'approximations  comme  fior-alcôl  «  alcool 
véritable,  pur  »,  pour  «  alcool  absolu  ». 

Dans  ces  cas,  et  dans  d'autres  analogues,  nous  sommes  con- 
scients d'une  «  case  vide  ».  Tout  concept  implique  nécessairement 
pour  nous  son  contraire,  et  le  rapport  qui  unit  les  deux  termes  est 
réversible.  Attitude  dialectique  que  reflètent  nos  vocabulaires, 
auxquels  le  vocabulaire  d'une  langue  «  populaire  »  s'oppose  non 
seulement  par  une  moindre  étendue  (le  nombre  des  concepts  expri- 
més étant  plus  restreints),  mais,  comme  le  montrent  les  exemples 
que  nous  venons  de  citer,  par  une  économie  plus  anarchique,  les 
concepts  y  étant  exprimés,  en  quelque  sorte,  chacun  pour  soi, 
et  n'étant  pas  ordonnés  en  oppositions  systématiques. 

D'autres  faits  de  vocabulaire  posent  des  questions  plus  com- 
plexes, qui  intéressent  non  plus  la  nature  des  concepts  expri- 
més, ni  leurs  relations  réciproques,  mais  le  rapport  du  concept 
avec  le  mot. 

Soit  le  concept  de  «  réciprocité  ».  L'irlandais  l'exprime-t-il, 
et  comment  ? 

Toutes  les  langues  celtiques  ont  le  moyen  d'exprimer  le  carac- 
tère réciproque  d'une  action.  Le  gallois  se  sert  largement  à  cet 
effet  du  préverbe  ym,  ainsi  que  d'un  tour  pronominal  ei  gilydd 
(breton  egile),  auquel  l'irlandais  répond  par  l'expression  a  chéile, 
litt.  «  son  compagnon  »,  «  l'un  l'autre  ».  On  dira  ainsi  en  irlandais 
mholadar  a  chéile  «  ils  se  congratulèrent  réciproquement,  mutuelle- 
ment »,  là  gràdh  aca  d'àchéile  «  ils  s'aiment  mutuellement  »  ;  mais 
on  ne  peut  pas  dire  »  un  amour  réciproque  »,  ni  traduire  directe- 
ment une  phrase  comme  l'anglais  :  «  the  rise  of  priées  and  the 
rise  of  wages  were  reciprocal  »  ;  il  faudra  dire  que  les  deux  phéno- 
mènes «  agissaient  l'un  sur  l'autre  »  {ar  a  chéile).  La  même  diffi- 
culté se  présente  pour  le  substantif.  Aussi  a-t-il  fallu  forger, 
pour  rendre  anglais  «  reciprocation  »,  un  terme  commalartù, 
dérivé  de  malairt,  qui  signifie  proprement  «  le  contraire  ». 

Onvoitdoncqueleconcept  de  «  réciprocité  »  existe  bien  en  irlan- 
dais parlé,  mais  qu'il  ne  s'y  rencontre  pas  à  l'état  libre,  qu'il  n'y 
apparaît  qu'en  combinaison  avec  un  concept  de  procès,  en  tant 
qu'aspect  de  ce  procès.  Ce  qui  se  traduit,  grammaticalement,  par 
le  fait  qu'il  ne  peut  être  expriméquepar  un  tour  adverbial.  Une 
langue  populaire  peut  se  contenter,  sans  inconvénients  pratiques, 
et  se  contente  souvent,  en  effet,  d'exprimer  ainsi  un  concept  sans 
le   dégager   des   combinaisons   contingentes   dans   lesquelles   il 


426  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES. 

apparaît  ordinairement.  Dans  des  langues  qui  servent  d'instru- 
ment à  une  pensée  plus  abstraite  et  plus  analytique,  ce  même 
concept  sera  exprimé  par  un  sémantème,  susceptible  de  former 
des  dérivés  substantivaux  et  adjectivaux  aussi  bien  qu'adver- 
biaux :  français  «  réciproque,  réciprocité  »,  allemand  «  gegen- 
seitig,  Gegenseitigkeit  »,  etc.  Correspondance  rigoureuse  du 
sémantème  au  concept  (un  concept,  un  mot).  Transcendance  du 
sémantème  par  rapport  à  l'espèce  morphologique  (un  sémantème, 
une  série  morphologique  complète).  Ce  double  principe,  en  même 
temps  qu'il  assure  une  expression  adéquate  du  concept,  en 
tant  qu'un  et  autonome,  en  permet  un  maniement  aisé.  PIuS; 
complètement  il  prévaut  dans  l'économie  du  vocabulaire, 
meilleur  est  le  rendement  fonctionnel  de  celui-ci. 

Ainsi  se  justifie  l'apparition,  dans  l'irlandais  écrit,  d'un  grand 
nombre  de  termes  étrangers  à  l'usage  parlé,  exprimant  des  no- 
tions à  vrai  dire  familières  à  la  langue  parlée,  mais  qui  y  sont 
exprimées  d'une  façon  idiomatique,  qui  contrarie  et  les  habi- 
tudes linguistiques  d'un  sujet  de  langue  anglaise,  et  les  habi- 
tudes de  pensée  d'un  sujet  de  culture  européenne  (ce  qui  revient 
le  plus  souvent  au  même  en  l'occurrence).  Parmi  ces  termes, 
beaucoup  sont  nouveaux,  et  calqués  sur  l'anglais.  D'autres, 
anciennement  formés  sur  des  modèles  latins,  n'ont  jamais  péné- 
tré dans  l'usage  parlé.  C'est  ainsi  que  pour  exprimer  les  notions, 
d'  «  externe,  extérieur  »,  et  d'  «  interne,  intérieur  »,  on  remet  en 
honneur  les  termes  foirimeallach,  inmheadhonach,  qui  se  ren- 
contrent déjà  dans  la  prose  irlandaise  du  xvii®,  mais  auxquels, 
les  parlers  modernes  répondent  par  les  locutions  iao.bh  isligk 
«  du  côté  de  dedans  y>,laobh  amiiighadu  côté  de  dehors  ».  Il  en  est, 
en  effet  des  concepts  d'  «  intériorité  »  et  d'  «  extériorité  » 
comme  du  concept  de  «  réciprocité  ».  Toute  une  série  de  concepts 
impliquant  une  relation  (on  ne  peut  être  intérieur  ou  extérieur 
que  par  rapport  à  quelque  chose)  sont  ainsi  exprimés,  dans  la 
langue  parlée,  en  tant  que  relation^  et  seulement  en  tant  que 
tels,  dans  la  langue  de  culture,  en  tant  que  termes  indépendants, 
susceptibles  de  se  prêter  aux  opérations  d'une  algèbre  mentale 
précise. 

Les  quelques  exemples  cités  plus  haut  suffisent  à  mettre  en 
lumière  les  caractères  principaux  par  quoi  le  vocabulaire  d'une 
langue  de  culture  s'oppose  au  vocabulaire  d'une  langue  «  popu- 
laire )>:plus  grand  nombre  des  concepts  exprimés,  coordination 
de  ces  concepts  en  oppositions  dialectiques  régulières,  unité  et 
autonomie  du  concept,  que  traduisent  l'unité  et  l'autonomie 


LES    LANGUES    DE    CUl'TURE    EN    CELTIQUE  427 

du  sémantème.  Il  faudrait  encore,  pour  être  complet,  considérer 
comment  cette  opposition  dépasse  les  faits  lexicaux  propres 
et  se  traduit  par  des  faits  d'ordre  morphologique,  qu'on  se  bor- 
nera ici  à  mentionner  rapidement. 

C'est  ainsi  que,  dans  toutes  les  langues  européennes,  les  adjec- 
tifs correspondant  aux  adjectifs  latins  en  -bilis  (types  français 
compréhensible,  mangeable,  anglais  compréhensible,  eatable,  alle- 
mand verstandlich,  essbar,  etc.)  tiennent  une  grande  place.  Toute 
technique  reposant  sur  la  connaissance  et  sur  l'utilisation  des  pro- 
priétés des  objets  (corps  physiques  ou  notions  abstraites)  dont 
traite  cette  technique,  il  est  essentiel  de  posséder  des  termes 
permettant  d'exprimer  les  propriétés  de  l'objet,  c'est-à-dire 
non  seulement  ses  caractères  actuels  (c'est  là  le  rôle  de  tous 
les  adjectifs)  mais  ses  caractères  virtuels,  ceux  qui  se  manifes- 
teront dans  telle  circonstance  déterminée  ;  c'est  là  le  rôle  des 
adjectifs  en  question.  Songeons  au  rôle  que  jouent  dans  la  lan- 
gue juridique  les  termes  de  «  aliénable,  inaliénable,  imposable, 
reléguable,  révocable,  éligible,  renouvelable  »,  etc.,  dans  les 
sciences,  les  notions  de  «  corps  soluble,cristallisable,  compressible», 
de  «  quantités  incommensurables  »,  de  «transformations  réversi- 
bles »,  etc.  II  va  de  soi  que  l'irlandais  parlé  a  le  moyen  d'expri- 
mer les  possibilités  découlant  de  la  nature  de  l'objet  ;  mais  on 
devra,  le  plus  souvent,  recourir  à  des  tours  verbaux,  disant, 
par  exemple,  galar  nach  féidir  é  leigheas  «  une  maladie  qu'on 
ne  peut  guérir  »,  là  où  nous  disons  «  une  maladie  incurable  ». 
Il  suffit  de  lire  une  page  d'irlandais  technique  pour  mesurer 
l'incommodité  qui  en  résulte.  Aussi  est-on  amené  aujourd'hui 
à  développer  un  type  (d'ailleurs  ancien  et  purement  irlandais) 
d'adjectifs  composés  avec  les  premiers  termes  so-,  ion-,  expri- 
mant la  possibilité,  la  facilité,  ou  do-,  exprimant  la  difficulté, 
l'impossibilité  :  so-choimsighlhe  «  commensurable  »,  so-dhear- 
bhiha  «  démontrable»,  so-dhoighle,  ion-doightea  combustible  », 
do-scriosla  «  indélébile  »,  doi-mhillie  «  indestructible  ».  Le  fait 
n'est  pas  nouveau,  et  les  prosateurs  du  xvii®  siècle  (pour  ne  pas 
remonter  au  delà)  utilisaient  déjà  largement  des  composés  de  ce 
type  pour  traduire  les  adjectifs  latins  en-bilis  {bréanias  dofhu- 
laing  «  fœter  intolerabilis  »,  dorchadas  soghlactha  «  tenebrae 
palpabiles  »).  Rares  dans  la  langue  parlée  ils  se  multiplient  au- 
jourd'hui dans  l'irlandais  écrit,  et  d'autant  plus  que  celui-ci 
dépend  plus  directement  de  modèles  anglais,  comme  il  arrive 
dans  les  littératures  techniques.  Ainsi  l'influence  d'une  langue 
de  culture  sur  une  langue  locale  se  traduit-elle,  non  seulement 


428  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

par  des  emprunts  et  par  des  calques  formels  mais,  plus  subtile- 
ment, par  ce  calque  sémantique  qui  consiste  à  développer  une 
formation  indigène  comme  équivalent,  et  sous  l'influence,  d'une 
formation  étrangère. 

VII 

Dans  la  mesure  oii  l'influence  de  l'anglais  se  fait  sentir  sur  la 
construction  de  la  phrase  irlandaise,  c'est  sous  cette  forme  dé- 
tournée. 

Considérons  la  phrase  simple.  Tandis  que  dans  toutes  les  lan- 
gues européennes  l'ordre  normal  de  la  phrase  est  :  sujet, 
verbe  (et,  lorsqu'il  y  a  lieu,  complément  ou  attribut),  en  irlan- 
dais, comme  dans  les  autres  langues  celtiques,  l'ordre  normal 
est  :  verbe,  sujet,  pour  la  phrase  verbale  ;  copule,  attribut,  sujet, 
pour  la  phrase  nominale.  Ainsi,  tandis  que  nous  procédons  du 
terme  supposé  connu  (élément  au  sujet  duquel  l'information 
est  donnée,  sujet)  au  terme  supposé  inconnu  (information 
donnée,  prédicat  verbal  ou  nominal),  l'irlandais  procède  en  sens 
inverse. 

Il  ne  nous  appartient  pas  de  décider  lequel  des  deux  ordres 
est  le  plus  «  logique  ».  Aussi  bien,  la  question  n'a-t-elle  pas  de 
sens,  du  point  de  vue  linguistique.  Mais  le  fait  est  que  l'ordre 
de  la  phrase  celtique  contrarie  le  plus  souvent  la  démarche  d'une 
pensée  accoutumée  à  procéder,  conformément  à  l'ordre  de  la 
phrase  «  européenne  «,  du  connu  à  l'inconnu.  Tant  que  la  phrase 
est  de  faible  volume,  et  que  les  termes  en  sont  aisés  à  concevoir, 
comme  c'est  normalement  le  cas  dans  la  langue  parlée,  le  juge- 
ment est  appréhendé  comme  un  tout,  et  l'ordre  dans  lequel  les 
éléments  en  sont  énoncés  importe  peu.  Le  même  sujet  dira  en 
anglais  «  the  man  went  away  »  «  John  was  a  farmer  »  en  irlandais 
d'imlhig  an  fear,  feirmeôir  a  b'eadh  Seàn  (litt.  «  partit  l'homme  », 
«  fermier  était  Jean  »)  sans  que  le  passage  d'un  type  de  phrase 
à  l'autre  pose  de  problème.  II  n'en  va  plus  de  même  dès  que  les 
deux  termes  de  la  proposition  présentent  une  complexité  qui  en 
rend  le  maniement  malaisé  (ce  qui  est  fréquemment  le  cas,  par 
exemple,  dans  la  langue  juridique)  ou  lorsque  la  proposition 
elle-même  requiert  une  attention  soutenue,  chaque  terme  en 
étant  pesé  isolément  avant  d'être  mis  en  rapport  avec  le  suivant 
(ainsi  pour  un  théorème  géométrique).  Dès  lors  l'ordre  de  la  phrase 
celtique,  qui  nous  oblige,  une  fois  le  prédicat  énoncé,  à  suspen- 
dre notre  pensée  durant  un  temps  appréciable,  avant  de  savoir 
à  quoi  se  rapporte  ce  prédicat,  affecte  sensiblement  la  démarche 


LES  LANGUES  DE  CULTURE  EN  CELTIOUE        429 

même  de  cette  pensée.  Aussi  a-t-on  fréquemment  recours,  tant 
dans  la  prose  technique  que  dans  la  prose  littéraire,  à  différents 
expédients  qui  permettent  d'inverser  l'ordre  des  facteurs,  réta- 
blissant ainsi  l'ordre  qui  est  commun  aux  différentes  langues 
européennes.  Un  expédient  fort  simple,  et  qui  tend  à  devenir  de 
règle  dans  la  langue  de  la  géométrie,  consiste  à  lancer  le  sujet 
en  tête  puis,  rompant  la  construction,  à  le  reprendre  par  un 
pronom  placé,  à  la  place  normale  du  sujet,  après  le  verbe. 

Soit  un  théorème,  par  exemple  Euclide,  I,  39.  Qu'on  rénonce 
en  grec,  en  latin,  en  français  ou  en  anglais,  l'ordre  des  termes  est 
toujours  le  même,  en  dépit  des  différences  de  construction  : 
Ta  ïaa.  Tpiycovx,  -rà  èttI  tt^ç   auTrjç  pàcrswç  ovxa  xal  èrtl  xa    aura  fiépr],  êv 

raïç     aîraîç    TcapaXXTjXoiç    scttiv    Aeqiialia    triangula in    iisdem 

parallelis  sunt  «,  if  two  equal  triangles...  the  angular  points., 
lie  on  a  straight  line  parallel  to  it  ».  «  Les  triangles  égaux 
qui  sont  construits  sur  la  même  base  et  qui  sont  placés 
du  même  côté  sont  compris  entre  les  mêmes  parallèles.  »  L'or- 
dre des  deux  termes  de  la  proposition  se  confond  pour  nous 
avec  l'ordre  des  deux  temps  de  l'opération  par  laquelle  nous 
posons  d'abord  une  figure  définie  par  certaines  propriétés, 
pour  en  déduire  seulement  ensuite  une  nouvelle  propriété  de  cette 
figure.  Aussi  un  géomètre  irlandais  évitera-t-il  de  la  modifier,  et 
traduira-t-il  par  le  tour  :  dliâ  thrianlân  chodroma...luigheann  siad... 
«  deux  triangles  égaux  ...  ils  sont  (litt.  sont-ils)  compris...  etc  ». 

D'autres  tours  sont  employés  au  même  effet  :  inversions  empha- 
tiques empruntées  à  la  langue  parlée,  oîi  elles  ont  une  valeur 
affective  ;  conjugaison  à  l'aide  de  l'auxiliaire  deinim  «  je  fais  » 
(par  un  procédé  qui  a  donné  naissance  en  breton  à  un  type  de 
conjugaison  des  plus  usuels),  le  verbe  principal  se  trouvant  ainsi 
rejeté  après  le  sujet.  Ceci  est  particulièrement  fréquent  dans  la 
langue  juridique  lorsque  le  sujet,  escorté  de  ses  déterminants, 
éloignerait  trop  le  verbe  de  ses  compléments,  ce  qui  choque  les 
habitudes  de  sujets  de  langue  anglaise. 

Dans  tous  ces  cas  ce  qui  est  nouveau,  ce  n'est  pas  la  construc- 
tion, c'est  l'emploi  qui  en  est  fait.  Il  est  à  prévoir  que  plus  la 
phrase  irlandaise  se  développera  sous  l'influence  de  la  phrase 
anglaise  et  mieux  elle  s'adaptera  à  l'expression  de  la  pensée 
déductive,  plus  l'ordre  «  européen  »  sujei-prédicat  tendra  à 
l'emporter  sur  l'ordre  celtique  prédicat-sujei.  Le  fait  est  au 
reste  parallèle  à  ce  qu'on  observe  dans  d'autres  langues  cel- 
tiques (comme  le  breton)  qui  ont  largement  développé,  à  cet 
effet,  le  tour  relatif. 

La  structure  de  la  phrase  complexe  donnerait  lieu  à  des  obser- 


430  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

valions  analogues.  Nous  nous  bornerons  à  mentionner  le  cas  de 
la  phrase  relative. 

Toute  langue  de  culture  est  caractérisée  par  le  développe- 
ment qu'y  prend  la  phrase  complexe.  A  l'équivalence  «  un  con- 
cept, un  mot  »,  répond,  sur  le  plan  syntaxique,  l'équivalence 
«  un  jugement,  une  phrase  ».  Plus  complexe  est  le  jugement,  plus 
nombreux  les  éléments  sur  lesquels  il  s'appuie,  plus  complexe 
sera  la  structure  de  la  phrase  et  plus  nombreuses  en  seront  les 
articulations.  Dès  lors  les  éléments  de  construction  qui  suffi- 
sent amplement  aux  besoins  de  la  langue  parlée  apparaîtront 
comme  trop  peu  maniables  ou  trop  peu  précis. 

Soit  l'expression  de  la  relation  indirecte.  Elle  est  d'ordinaire 
assurée,  en  irlandais  parlé,  par  un  tour  dont  beaucoup  de  lan- 
gues populaires,  entre  autres  le  français,  offrent  l'équivalent  ; 
une  particule  passe-partout  exprime  la  relation  dont  la  nature 
est  ensuite  précisée  par  un  pronom  de  renvoi  :  an  té  nach  truagh 
leis  do  chas  «  celui  à  qui  ton  sort  ne  fait  pas  pitié  »,  litt.  «  celui 
que  ton  sort  ne  lui  fait  pas  pitié  ».  Ce  tour  ne  présente,  dans 
l'usage  parlé,  que  des  avantages  :  simplicité  de  construction,  expres- 
sion de  la  relation,  sémantiquement  importante,  par  des  éléments 
accentués  qui  ne  risquent  pas  de  disparaître  dans  le  discours, 
économie  de  ces  successions  de  particules  atones  qui  nuisent  tou- 
jours au  rythme  de  la  phrase.  Dans  l'usage  écrit  ces  avantages  ces- 
sent d'être  sensibles,  et,  pour  peu  que  les  relatives  s'enchevêtrent 
dans  une  même  période,  les  inconvénients  du  tour  populaire 
apparaissent  :  manque  de  symétrie  entre  l'expression  de  la  rela- 
tion directe  et  celle  de  la  relation  indirecte,  lourdeur  des  articu- 
lations trop  apparentes.  Aussi  voit-on  revivre  aujourd'hui  dans 
la  prose  littéraire  la  construction  classique  avec  particule  relative 
régie  par  une  préposition,  dont  la  prose  du  xvii^  siècle  fait  un  large 
usage. "/car. ..  'n-a  bhfuil na subhàilci  uilig,fearar  a  bhliiil  gean,  etc. 
«  un  homme  en  qui  se  rencontrent  toutes  les  vertus,  un  homme  à 
qui  est  acquise  l'affection...  »,  etc.  Point  n'est  besoin  ici  d'avoir 
recours  au  néologisme  pour  faire  face  aux  besoins  nouveaux.  La 
vieille  construction  irlandaise  l'emporte,  en  fait,  par  sa  légèreté, 
sur  notre  phrase  relative,  alourdie  de  «  auxquels  »  et  de  «  duquel  » 
de  «  to  whom  »  et  de  «  of  which  ».  Mais  précisément,  cette  cons- 
truction, les  parlers  paysans  l'avaient  laissé  s'atrophier,  se  res- 
treindre à  quelques  emplois  stéréotypés,  lui  préférant  un  outil 
plus  volumineux,  plus  rudimentaire,  et,  par  là  même,  d'un  ma- 
niement plus  simple. 

Les  quelques  exemples  ci-dessus  ne  constituent  certes  pas  un 


LES  LANGUES  DE  CULTURE  EN  CELTIQUE        431 

tableau  complet  de  l'évolution  actuelle  de  l'irlandais,  considéré 
en  tant  que  langue  de  culture  ;  il  faudrait,  dans  un  tel  tableau, 
tenir  compte  de  faits  d'un  autre  ordre,  et,  tout  d'abord,  de  faits 
stylistiques.  Ils  illustrent  du  moins  les  principaux  aspects  de  cette 
évolution  et  font  comprendre  les  nécessités  fonctionnelles  aux- 
quelles celle-ci  répond.  Il  ne  faudrait  pas  en  conclure  qu'une  lan- 
gue comme  l'irlandais  parlé  soit,  en  soi,  un  instrument  d'expres- 
sion (1  inférieur  «  à  telle  de  nos  langues  de  culture  ;  c'est,  en  fait, 
un  instrument  singulièrement  souple  et  puissant,  dans  ses  limi- 
tes propres,  et  qui  permet  souvent  l'expression  de  nuances  qui 
font  défaut  à  la  plupart  de  ces  langues  (ainsi  de  l'opposition  en- 
tre l'être  et  les  modalités  de  l'être,  qu'exprime  l'opposition  entre 
la  copule  et  le  verbe  d'existence).  Mais  c'est  un  instrument  qui, 
dans  le  cours  des  derniers  siècles,  a  été  modelé  par  l'usage  parlé 
pour  l'usage  parlé.  Les  circonstances  politiques  que  nous  avons 
sommairement  évoquées  dans  la  première  partie  de  cette  étude 
ont  fait  que  les  langues  celtiques,  après  avoir  produit  des  litté- 
ratures qui  comptent  parmi  les  plus  anciennes  et  les  plus  origi- 
nales de  l'Europe,  sont  entrées  dans  une  période  de  déclin,  au  mo- 
ment même  où  nos  «  vulgaires  »,  échappant  à  la  tutelle  du  latin, 
langue  savante,  s'équipaient  pour  l'expression  de  formes  de  pen- 
sée nouvelles.  Il  semble  que  ce  soit  la  loi  du  monde  celtique  de 
se  développer  selon  ses  incidences  propres  et  comme  en  dehors 
du  temps  européen.  Pour  les  langues  celtiques,  la  Renaissance  n'a 
pas  existé.  Il  appartenait  à  chacune  de  ces  langues  de  tenter 
sa  propre  renaissance  pour  son  propre  compte  :  ce  devait  être, 
pour  le  gallois,  ce  Réveil  religieux  sous  l'influence  duquel  se  fit 
l'adaptation  progressive  de  la  langue  locale  à  l'expression  de  la 
culture  européenne.  Pendant  ce  temps  les  dialectes  irlandais 
poursuivaient  leur  évolution  dans  l'isolement  d'un  domaine  rural 
restreint,  maintenant  et  accentuant  (en  dépit  d'anglicismes 
tout  superficiels)  ces  caractères  spécifiques,  ces  singularités  lexi- 
cales et  structurelles,  auxquels  l'irlandais  doit  d'être,  peut- 
être,  la  plus  originale  des  langues  celtiques,  celle  où  une  cons- 
cience linguistique  formée  par  nos  langues  occidentales  se  trouve 
le  plus  fortement  dépaysée.  Ce  mouvement  qui  s'amorce  sous 
nos  yeux,  et  dont  nous  avons  cherché  à  préciser  les  tendances 
essentielles,  est-il  le  début  de  cette  renaissance  que  l'irlandais 
moderne  attendait  encore  ?  En  sortira-t-il  demain  une  langue  de 
culture  nouvelle  ?  L'avenir  en  décidera. 


Les  Idées  morales  du  XIP  siècle 
Les  écrivains  en  latin 


par  B.  LANDRY, 

Docteur  es  Lettres- 


VIII 

Satiristes  et  fabulistes  :  Gautier  Map.  —  Nigel  "Wireker.  — 
Jeaa  de  Hauville.  —  Pierre  Alphonse  Nivard. 

Dans  ce  chapitre  nous  allons  étudier  les  idées  morales  de  quel- 
ques poètes  satiriques  anglo-saxons  :  Gautier  Map,  Nigel  Wire- 
ker et  Jean  de  Hauville. 

Le  premier,  qui  écrivit  entre  1181  et  1193,  est  certainement  le 
plus  spirituel  de  ces  essayistes  anglais  qui  aimaient  à  relever  les 
travers  de  leur  époque.  Dans  son  De  nugis  curialium  (1),  il  n'épar- 
gne aucun  des  vices,  et  même  aucun  des  travers  qui  sont  l'apa- 
nage habituel  des  courtisans.  Une  cour  royale  c'est  un  enfer,  car 
on  y  trouve  tous  les  supplices  de  l'enfer  (p.  4)  ;  les  biens  désirés 
sont  proches  et  inaccessibles,  voilà  Tantale  ;  on  roule,  comme 
Sisyphe,  un  rocher  qui  retombe  toujours,  car  la  vie  se  passe  à  esca- 
lader, de  dignité  en  dignité,  jusqu'aux  dignités  suprêmes  ;  tous 
sont  attachés,  comme  Ixion,  sur  une  roue  qui  les  élève  à  la  gloire, 
puis  les  plonge  dans  la  misère.  Tous  dépendent  de  juges,  auprès 
desquels  Minos  est  miséricordieux,  Radamante  raisonnable  et 
Eaque  indulgent. 

«  La  cour  est  un  lieu  mobile,  où  tu  ne  trouves  rien  de  stable. 
Tu  cherches  un  ami  fidèle,  tu  ne  rencontres  que  des  flatteurs  ; 
et  si  ta  fortune  change,  tous  sont  tes  ennemis.  Jamais  une  attaque 
n'est  franche,  mais  des  intrigues  sournoises  minent  le  sol  sur  le- 
quel tu  marches.  Comment  philosopher  en  paix  au  milieu  de  ces 
fantômes  sans  consistance,  de  ces  masques  changeants  ;  autant 


(1)  Edité  par  Montagne  Rhode  .James,  dans  Anecdola  Oxoniensia  ;  Oxford 
1914.  Gavjtier  Map,  archidiacre  d'Oxford,  1143-1208. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII®   SIÈCLE  433 

demander  le  renouvellement  du  miracle  des  enfants  qui  chan- 
taient dans  la  fournaise.  L'imagination  folle  et  les  désirs  dérai- 
sonnables, voilà  les  reines  des  cours  royales. 

«Souvent  les  clercs  se  montrent  les  ennemis  des  laïcs;  la  cause 
est  facile  à  comprendre  ;  c'est  que  les  seigneurs,  corrompus  par 
la  vie  de  cour,  méprisent  les  études  libérales  ;  et  cependant  ces 
sciences,  comme  leur  nom  l'indique,  devraient  être  l'apanage  des 
hommes  libres.  Un  noble  lettré,  c'est  un  noble  complet.  Par  con- 
tre un  serf  savant,  c'est  un  être  dangereux  ;  un  vilain  étudie,  non 
pour  se  dépouiller  de  ses  vices,  mais  pour  s'enrichir  ;  il  reste  vil 
et  la  science  n'est  en  ses  mains  qu'une  arme  au  service  du  mal. 
L'épée  et  la  science  doivent  être  l'apanage  des  nobles  (p.  7).  » 

Voilà  des  assertions  qui  indiquent  que  Gautier  Map,  le  brillant 
clerc  de  Henri  II,  délégué  par  son  maître  au  concile  de  Latran 
en  1179,  reste,  beaucoup  plus  que  les  autres  clercs  du  xii®  siècle, 
imbu  des  idées  féodales.  Il  n'est  pas  seulement  clerc,  il  est  aussi, 
de  cœur,  membre  de  la  société  civile,  il  aime  ces  nobles  avec  qui 
il  vit.  Il  voudrait  seulement  qu'ils  ne  passent  pas  toute  leur  exis- 
tence dans  des  futilités.  Aussi  n'est-ce  pas  sans  quelque  vraisem- 
blance qu'on  lui  a  attribué  les  romans  de  Lancelot  ;  il  aurait  pu 
les  composer,  car  il  possède  l'esprit  des  troubadours  ;  mais  s'il 
ne  les  a  pas  faits,  il  a  écrit,  durant  sa  jeunesse,  quelques  vers  en 
l'honneur  des  héros  arthuriens.  Le  fait  importe  peu,  d'ailleurs,  à 
l'étude  présente,  et  nous  ne  voulons  retenir  qu'un  trait  qui  carac- 
térise bien  notre  auteur  ;  Gautier  Map  est,  au  douzième  siècle, 
un  poète  féodal,  ce  qui  lui  donne  une  place  à  part  parmi  les 
clercs  humanistes  de  l'époque.  Toutefois,  Map  possède  un  trait 
commun  avec  eux  :  le  mépris  du  mariage  ;  et  ce  qu'il  écrit  à  ce 
sujet  est,  croyons-nous,  particulièrement  intéressant,  car  il  nous 
fait  voir  avec  netteté  les  liens  intimes  de  l'amour  courtois  et  de 
l'amour  prôné  par  les  philosophes.  Ces  deux  amours  ne  peuvent 
exister  que  chez  des  dilettantes,  détachés  de  la  vie  sociale  et  de 
ses  dures  charges  ;  le  troubadour,  cigale  sans  souci,  va  de  cour  en 
cour  et  chante  les  subtils  sentiments  qui  avaient  éclos  dans  les 
pays  du  soleil  ;  le  clerc  humaniste  se  tourne  vers  les  idées  pures 
et  se  glorifie  de  mener  sur  terre  une  vie  angélique.  L'un  et  l'autre 
méprisent  tout  ce  qui  frôle  la  matière  ;  ils  méprisent  les  contacts 
qu'impUque  le  mariage  et  ils  s'isolent  de  la  vie  laïque.  Nous  voyons, 
avec  clarté,  cette  attitude  se  dessiner  dans  l'épître  de  Valère  à 
Rufin  qui  forme  la  quatrième  partie  duDe  niigis  (p.  143),  et  qui 
est,  quoique  imprimée  souvent  dans  les  œuvres  de  saint  Jérôme 
{Pair,  lai.,  XXX,  254),  incontestablement  l'œuvre  de  Gautier. 

28 


434  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

* 

Un  certain  Valère,  —  et  Gautier  nous  prévient  qu'il  se  cache 
sous  ce  nom,  —  écrit  au  philosophe  Ruffin  pour  le  détourner  du 
mariage  ;  et  voici  comment  il  parle  :  «Je  ne  puis  me  taire  ;  tu  aimes 
une  Circé  trompeuse,  et,  pour  que  tu  ne  sois  pas  changé  en  pour- 
ceau ou  en  âne,  je  dois  parler.  Tu  as  été  séduit  par  un  doux 
visage  et  tu  ne  t'aperçois  pas  que  cette  beauté  n'est  qu'une  chi- 
mère ;  le  vrai,  c'est  que  tu  es  devenu  la  proie  d'un  monstre  odieux, 
à  la  gueule  de  lion,  au  ventre  malodorant  de  la  chèvre,  à  la 
queue  de  vipère.  J'ai  espoir  que  tu  imiteras  le  sage  Ulysse  qui 
sut  résister  à  la  voix  charmeuse  des  Sirènes.  Ecoute-moi  et  réfléchis. 
La  femme  c'est  la  première  créature  qui  pécha  ;  l'épouse  d'Adam 
désobéit  à  Dieu  par  gourmandise  ;  la  femme  n'a  pas  changé,  elle 
reste  toujours  désobéissante.  Crains  d'avoir  une  femme  qui  refuse 
d'obéir  ;  crains,  si  tu  te  maries,  d'avoir  cette  honte.  Salomon  a 
été  trompé  et  asservi  par  la  femme  ;  tu  ne  peux  prétendre  être 
plus  sage  que  ce  grand  roi.  Donc,  fuis  la  femme.  > 
•  «  J'admets  cependant  que  tu  découvres  ce  qui  est  plus  rare  que 
le  phénix,  une  femme  honnête,  tu  ne  pourras  l'aimer  sans  inquié- 
tudes ni  peines  :  Jupiter  fut  un  si  grand  roi  que  les  hommes  dans 
leur  reconnaissante  admiration  en  ont  fait  un  Dieu  (1),  Jupiter 
fut  obligé  par  la  femme  Europe  à  mugir  ;  tu  n'es  pas  plus  grand 
que  Jupiter  et  la  femme  t'avilira.  Phébus  était  sage,  si  sage  qu'on 
l'appela  soleil  ;  et  une  femme,  Leucotopes,  le  perdit.  Mars  et  Vé- 
nus sont  attachés  ensemble  et  celui  qui  se  croit  vigoureux  est 
souvent,  pour  la  joie  de  tous,  conduit,  sans  le  savoir,  par  une 
femme  rusée.  Crains  ce  sort  ridicule. 

«  Regarde  les  grands  hommes,  ils  ne  se  sont  pas  mariés,  ou  du 
moins  ils  ont  déconseillé  le  mariage.  Le  sage  Phoronée,  ce  roi 
({ui  publia  les  archives  royales  et  mit  les  études  en  honneur  chez 
les  Grecs,  écrivit  à  son  frère  :  «  Aucun  bonheur  ne  m'aurait  été 
refusé,  si  je  ne  m'étais  pas  marié.  —  L'empereur  Valens  ne  se 
glorifiait  que  d'une  ?eule  victoire  ;  laquelle  ?  d'avoir  été  le  maître 
de  sa  chair.  —  Après  la  répudiation  de  Térencia,  Cicéron  refusa 
de  se  marier  à  nouveau,  affirmant  qu'on  ne  pouvait  se  donner 


(1)  Les  Pères  avaient  presque  tous  adopté  l'hypothèse  évhémériste,  qui 
leur  facilitait  grandement  leur  lutte  contre  le  paganisme.  Cf.  Raban  Maur,  De 
Universo,  XV,  6  ;  Mg.  t.  111,  426.  La  même  interprétation  est  reprise  au 
xii«  siècle  et  elle  subsiste  jusqu'à  la  Renaissance;  Boccace  l'exploite  avec  in- 
géniosité dans  son  De  claris  mulicribus. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIECLE  435 

également  à  une  épouse  et  à  la  philosophie.  —  Caton  d'Utique 
aimait  à  répéter  :  «Si notre  monde  pouvait  subsister  sans  femme, 
notre  conversation  serait  perpétuellement  avec  les  dieux.  » 

«Ces  héros  étaient  sages,  et  la  perfidie  de  la  femme  confirme  leurs 
maximes.  Lidia  tua  son  mari  parce  qu'elle  le  haïssait,  et  Lucilia 
tua  le  sien  parce  qu'elle  l'aimait.  La  femme  ne  peut  que  faire  du 
mal,  évite-la. 

«  Peut-être  t'étonnes-tu  que  je  ne  cite  ici  que  des  exemples  ou 
des  maximes  puisés  dans  l'histoire  des  païens. 

«  Ne  te  scandalise  pas  que  je  te  propose  l'imitation  des  gentils 
qui,  pour  un  chrétien,  sont  des  idolâtres,  des  loups  pour  l'agneau, 
des  pervers  pour  le  juste.  Regarde  ce  que  fait  l'abeille,  elle  extrait 
le  miel  de  l'ortie.  Imite-la.  La  superstition  païenne  est  condam- 
nable, mais  aucun  être  n'est  totalement  méchant  ;  la  bonté  divine 
transpire  en  toutes  les  créatures,  même  les  plus  humbles.  Accueille 
donc  avec  respect  les  excellentes  maximes  qu'ont  su  écrire  ces 
hommes  qui  n'avaient  ni  la  foi,  ni  l'espérance,  ni  la  charité  ;  et 
toi  qui  jouis  de  ces  trois  vertus  chrétiennes,  toi  qui  as  entendu  les 
apôtres  et  l'Eglise,  tu  serais  plus  méprisable  qu'un  âne  ou  qu'un 
pourceau  si  tu  te  mariais  à  une  femme.  Sois  l'époux,  non  de  Vénus, 
mais  de  Pallas. 

«La  main  du  chirurgien  est  dure,  mais  elle  guérit.  Mes  conseils 
peuvent  te  sembler  austères,  mais  étroite  est  la  route  qui  mène 
à  la  vie  ;  pénible  le  sentier  qui  conduit  aux  vraies  joies  ;  les  pluies 
et  les  frimas  sont  nécessaires  aux  plantes,  avant  que  le  zéphir  de 
l'été  ne  fasse  éclore  les  fleurs.  Si  tu  n'es  pas  encore  pleinement 
convaincu  et  que  tu  veuilles  corroborer  mes  paroles  par  le  témoi- 
gnage des  anciens,  lis  le  livre  d'or  de  Théophraste  et  l'histoire  de 
la  Médée  de  Jason,  et  tu  seras  convaincu  après  qu'il  n'est  pas  de 
mal  que  la  femme  ne  puisse  faire.  » 

Gautier  Map  éprouve  une  autre  aversion,  il  n'aime  ni  saint  Ber- 
nard ni  les  moines.  Souvent  les  miracles  de  Bernard  sont  célébrés 
à  tort,  s'il  faut  en  juger  par  les  propos  que  rapporte  notre  auteur 
(p.  38)  :  «  Durant  un  repas,  auquel  j'assistais  avec  Thomas,  arche- 
vêque de  Canterbury,  deux  abbés  parlaient  de  leur  héros.  Ils 
le  félicitaient  de  sa  vigilance  doctrinale  ;  c'est  grâce  à  lui  que 
fut  réduit  au  silence  le  prince  des  nominalistes,  Abélard,  qui,  on 
doit  le  reconnaître,  pécha  contre  la  logique,  mais  non  contre  la 
parole  révélée  ;  alors  un  convive,  Jean  Planeta,  prit  la  parole  et 
dit  :  j'ai  vu  de  mes  yeux  un  des  miracles  de  Bernard;  un  malheu- 
reux était  possédé  du  démon,  on  vient  chercher  le  célèbre  abbé, 
et  aussitôt  le  démoniaque,  jusqu'alors  tranquille,  entre  en  fureur 


436  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉREACES 

et  jette  des  pierres  contre  le  moine.  —  C'est  ce  que  vous  appelez 
un  miracle  ?  —  Sans  doute,  car  le  possédé,  doux  envers  tous,  ne 
fut  violent  qu'envers  un  hypocrite  ;  c'est  là  un  très  grand  miracle.» 

Gautier  aime  à  rapporter  les  anecdotes  malignes  qui  alimentent 
souvent  les  conversations  ecclésiastiques.  «  Deux  abbés  blancs, 
c'est-à-dire  deuxmoines  cisterciens,  parlaient  de  leur  grandhomme, 
alors  l'évêque  de  Londres  :  j'ai  été  témoin  que  parfois  le  don 
des  miracles  lui  fait  défaut  ;  on  lui  apporta  un  j  our  un  enfant  mort, 
il  se  coucha  dessus  et  l'enfant  resta  mort.  C'était  vraiment,  pour 
ce  moine,  jouer  de  malheur.  Pareil  malheur  lui  arriva  devant  le 
cadavre  de  Gautier,  comte  de  Namur  :  «  Gautier,  lève-toi  »  ;  mais 
Gautier  ne  reconnaît  pas  la  parole  de  Jésus,  aussi  il  ne  se  lève  pas.» 
Par  contre  Map  a  grande  sympathie  pour  Arnaud  de  Brescia. 
Cet  homme,  qui  fut  excommunié  injustement,  dit-il,  était  vrai- 
ment grand  :  noble  par  le  sang,  illustre  par  la  doctrine,  éminent 
par  la  sainteté.  11  allait  à  travers  les  villages  et  il  prêchait  contre 
les  vices  du  clergé  ;  ayant  vu  sur  la  table  des  cardinaux  des  plats 
et  des  coupes  d'or,  il  s'indigne  et  il  rappelle  aux  représentants  du 
Christ  la  pauvreté  du  Christ. 

On  comprend  qu'un  lettré,  encore  imbu  des  idées  féodales,  comme 
est  notre  auteur,  n'ait  pas  aimé  un  saint  Bernard  qui  condamnait 
avec  vigueur  seigneurs  et  savants  ;  à  ce  moine  intransigeant  il 
préférait  un  apôtre  de  sang  noble  et  dont  l'enseignement  rappelait 
aux  clercs  qu'ils  ne  doivent  pas  empiéter  sur  les  pouvoirs  laïcs. 


Burnellus  est  un  âne  qui  trouve  sa  queue  trop  courte,  et  pour 
la  faire  allonger  il  visite  les  deux  plus  savantes  universités  du 
monde,  Salerne  et  Paris.  Ce  thème  burlesque  permet  à  Nigel 
Wireker  (1)  de  croquer,  d'un  crayon  net  et  malin,  maints  détails 
concernant  la  vie  des  universités.  Son  poème  Spéculum  siuHorum 
est  donc  précieux  pour  l'histoire  des  mœurs  ;  il  l'est  également  pour 
l'histoire  de  la  morale.  Sans  doute,  l'auteur  n'expose  aucune 
doctrine  savante,  il  ne  se  donne  ni  pour  stoïcien  ni  pour  épicu- 
rien ;  mais  il  exprime  avec  une  force  remarquable  la  maxime  qui, 
à  toutes  les  époques,  a  constitué  l'ossature  de  la  morale  popu- 
laire :  ne  forçons  pas  notre  talent,  nous  répète-t-il  avec  insistance, 
et  contentons-nous  d'être  ce  que  la  nature  nous  a  faits.   L'âne 

(1)  Salirical  poels,  édit.  Wright,  t.  I;  composé  vers  1190. 


LES   IDÉES    MORALES    DU    XII^   SIÈCLE  437 

ambitieux  de  Nigel  est,  au  xiie  siècle,  l'ancêtre  de  M.  Jourdain. 
L'âne  possède  une  queue  dont  la  longueur  est  fixée  par  la 
nature.  Burnellus  est  un  sot  de  vouloir  corriger  la  nature  et  les 
multiples  aventures  qui  l'assaillent  sont  la  juste  punition  de  sa 
stupide  vanité. 

Nombreux  sont  les  imitateurs  de  Burnellus,  nous  assure  Nigel  ; 
d'abord  les  moines.  Ils  veulent  jeûner  et  vivre  pauvrement  ;  est- 
ce  mener  une  vie  conforme  aux  désirs  de  dame  Nature  ?  Aussi 
notre  auteur  les  accable-t-il  de  ses  sarcasmes,  comme  plus  tard 
Molière  se  moquera  de  tous  ceux  qui  veulent  changer  les  lois 
naturelles,  vieux  barbons  qui  prétendent  épouser  des  jeunesses, 
médecins  qui  estiment  que  le  malade  est  fait  pour  exécuter  les 
ordonnances  du  médecin  et  mourir  selon  les  règles  de  l'art.  C'est 
dangereux,  ajoute  Nigel,  de  mépriser  les  leçons  de  Nature,  car 
elle  sait  se  venger  ;  et  nous  voyons  les  moines,  qui  prétendent 
vivre  au-dessus  de  l'humaine  condition,  tomber  dans  tous  les 
vices,  avarice,  débauche,  gourmandise  et  hypocrisie  (p.  4). 

Tous  les  maux  qui  désolent  le  monde  proviennent  du  mépris 
dans  lequel  les  hommes  tiennent  la  nature.  Ecoutez  cette  fable  : 
Deux  vaches  étaient  dans  un  champ  un  soir  d'hiver  ;  une  forte 
gelée  tombe  et  les  queues  de  nos  animaux  sont  prises  dans  la  boue 
solidifiée  ;  elles  ne  peuvent  plus  bouger  ;  or,  l'une,  impatiente 
de  rejoindre  son  veau  resté  à  l'étable,  se  coupe  la  queue  et  elle 
presse  sa  compagne  de  se  libérer  elle  aussi.  Mais  l'autre  est  plus 
sage,  elle  pense  à  l'été  ;  si  une  queue  longue  est  incommode  par 
les  grands  froids,  elle  est  fort  commode  pour  chasser  les  mouches 
durant  l'été  ;  aussi,  notre  vache  prudente  attend  patiemment 
que  le  soleil  se  lève  et  délivre  sa  queue.  La  queue  des  hommes, 
c'est  le  souvenir  de  la  mort,  avec  elle  nous  pouvons  chasser  les 
mauvaises  pensées  qui,  comme  autant  de  mouches,  voltigent  au- 
tour de  notre  âme.  Ne  touchons  pas  à  la  queue  que  dame  Nature 
a  donnée  à  ses  enfants. 

Ils  veulent  l'allonger,  comme  Burnellus,  ces  étudiants  qui  s'obs- 
tinent à  lire  des  livres  qu'ils  ne  comprennent  pas.  Ils  espèrent  ca- 
cher la  sottise  de  leur  esprit  et  éblouir  leurs  contemporains  par 
le  fracas  de  mots  savants.  Ils  n'ont  que  le  masque  de  la  science, 
comme  les  moines  n'ont  que  le  masque  de  la  sainteté  ;  mais  comme 
notre  Burnellus  ils  seront  déconfits  et  leur  ignorance  apparaîtra 
un  jour  ou  l'autre. 

Les  masques  se  rencontrent  à  chaque  pas  dans  notre  société  ;  et 
les  hommes,  qu'ils  soient  moines  ou  évoques,  sont  rarement  tels 
qu'ils  se  disent.  Ils  portent  masque.  Les  prélats  ecclésiastiques 


438  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

se  prétendent  pasteurs  des  fidèles,  en  réalité,  ils  sont  des  loups 
qui  dévorent  les  richesses  des  églises  et  spolient  les  pauvres  des 
fondations  que  nos  aïeux  ont  instituées  en  l'honneur  des  saints, 
pour  régir  la  société  chrétienne,  ne  faudrait-il  pas  être  sage  et 
instruit  par  une  longue  expérience  de  la  vie  ?  Or,  nous  voyons 
que  certains  sont  élevés  à  la  dignité  épiscopale  dès  leur  plus  tendre 
enfance,  avant  même  qu'on  ait  pu  discerner  leur  sexe  (p.  107). 

C'est  folie  que  de  refuser  de  se  conformer  aux  lois  imposées  par 
Nature  (p.  145).  Heureux,  au  contraire,  celui  qui  sait  borner  ses 
désirs  et  qui  en  toute  sa  conduite  prend  la  raison  pour  guide  : 
telle  est  la  morale  de  Nigel  qui,  avec  son  seul  bon  sens  et  sans 
appareil  d'érudition,  retrouve  l'essentiel  des  morales  antiques. 

Nigel  nous  a  laissé  une  autre  satire  des  mœurs  contemporaines, 
une  épître  contre  les  clercs  des  curies  adressée  à  l'évêque  d'Ely. 
Il  se  moque  des  clercs  devenus  bureaucrates  ;  mieux  que  quicon- 
que ils  savent  susciter  des  procès,  les  faire  durer  ou  ressusciter  les 
anciennes  querelles  ;  écoutez-les,  leur  langage  est  incompréhensible 
et  leur  bouche  est  pleine  de  mots  longs  de  six  pieds,  sexqui  pedali- 
bus  perbis  (p.  167).  Leur  vie  vaut  leur  science,  et  ils  savent  conci- 
lier des  amours  contraires,  ils  ont  bénéfice  et  famille,  une  épouse 
spirituelle  et  une  épouse  charnelle  (p.  169).  En  outre,  l'ambition 
les  dévore,  et  ils  n'ont  cesse  qu'ils  n'aient  accumulé  de  nombreuses 
prébendes.  Luxure  et  avarice,  voilà  leurs  vertus. 

Des  clercs  de  cet  acabit,  les  cours  laïques  regorgent,  et  aussi 
les  curies  ecclésiastiques.  Les  uns  et  les  autres  n'ont  qu'un  souci, 
plaire  au  maître  du  lieu  ;  c'est  vraiment  s'abaisser  au  rang  des 
animaux.  Chercher  à  plaire  aux  hommes,  plutôt  qu'à  Dieu,  c'est 
devenir  esclave,  car  c'est  sacrifier  notre  raison  qui  est  le  seul  bien 
véritable  aux  biens  trompeurs  de  notre  imagination  (p.  127). 

La  cause  de  ces  maux  innombrables  réside  dans  la  fonction 
même.  Un  clerc  de  curie  est  une  contradiction  ambulante.  Nul  ne 
peut  servir  deux  maîtres,  a  dit  Jésus  ;  donc  le  clerc,  serviteur  de 
Dieu,  ne  peut  se  mettre  au  service  d'un  prince.  D'autant  le  roi  et 
le  prêtre  ont  des  tempéraments  très  opposés,  le  premier  veut  tou- 
jours dominer.  Le  second  ne  veut  jamais  obéir.  L'un  parle  de  jus- 
tice, l'autre  de  miséricorde,  les  deux  veulent  commander  et  au- 
cun ne  veut  se  soumettre.  Le  clerc  doit  rester  fidèle  à  son  église, 
et  ne  pas  se  mettre  au  service  du  roi  ennemi. 


Jean  de  Hauville  (1),  ou  mieux  de  Hauteville  est,  comme  pres- 
(1)  Edit.  Wright,  Salirical  poels,  t.  I,  Londres  1872. 


LE    IDÉES    MORALES    DU   XII^    SIECLE  439 

que  tous  les  écrivains  du  moyen  âge,  à  peu  près  inconnu  ;  nous 
connaissons  seulement  la  date  d'apparition  de  son  œuvre  princi- 
pale ;  V Archiirenius  parut  en  1184.  Ce  chant  en  neuf  livres  est 
fort  curieux.  Nous  y  sentons,  comme  dans  tous  les  écrits  des  lettrés 
du  xije  siècle,  un  grand  amour  des  lois  de  dame  Nature  ;  mais, 
ce  que  nous  ne  voyons  dans  aucun  autre  traité,  nous  découvrons 
à  la  fin  un  véritable  éloge  du  mariage.  Si  nous  ne  faisons  pas  de 
contre-sens,  si  Jean  de  Hauteville  a  vraiment  conseillé  à  son  héros, 
un  mariage  réel,  V Archiirenius  serait  une  œuvre  unique  dans  la 
littérature  du  xii^  siècle. 

Architrenius  est  un  jeune  homme  que  les  vices  du  genre  humain 
désespèrent.  Nous  le  voyons  toujours  pleurer,  il  pleure  dès  le  dé- 
but du  poème  et  il  continue  à  pleurer  jusqu'à  la  fin.  Baigné  de 
larmes,  il  commence  par  des  lamentations  un  peu  vagues  sur  l'en- 
vie, l'avarice  et  le  mépris  de  la  science.  Nous  sommes  gouvernés 
par  des  hommes  qu'ont  favorisés  des  circonstances  aveugles  ;  ce 
ne  sont  ni  la  fortune  ni  l'âge  qui  devraient  donner  l'autorité, 
mais  la  science.  Et  ce  n'est  pas  seulement  la  société  humaine 
qui  semble  livrée  à  une  agitation  irrationnelle,  c'est  le  monde  en- 
tier. Les  monstres  pullulent  ;  la  mère  des  Gracques  et  Cornélie 
avaient  un  double  sexe,  elles  étaient  à  la  fois  hommes  et  femmes  ; 
—  bel  exemple  de  la  tendance  qu'avaient  les  auteurs  médiévaux 
à  prendre  tout  au  sens  littéral,  dès  qu'il  s'agissait  d'une  phrase 
lue  dans  un  vieil  auteur  ;  Jean  avait  lu  sans  doute  que  ces  femmes 
antiques  avaient  été  viriles,  et  il  n'avait  pas  compris  la  méta- 
phore ;  —  le  fils  de  Prusias  avait  les  dents  soudées  ensemble  et 
les  os  de  Lydanus  étaient  sans  moelle  ;  certains  peuples  n'ont  pas 
de  langue  et  ils  ne  peuvent  parler  que  par  signes  ;  d'autres  n'ont 
pas  de  nez,  ou  qu'un  seul  œil  ;  en  Lybie,  on  voit  des  êtres  qui  ont 
les  yeux  sur  la  poitrine  et  ailleurs  des  hommes  à  tête  de  chien. 
Bref,  le  monde  de  Jean  de  Hauteville  renferme  les  mêmes  mons- 
tres que  celui  des  Images  ou  des  Miroirs  d'Honoré  d'Autun  ou  de 
Guillaume  de  Conches.  Tous  les  savants  du  xii^  siècle  croient 
à  l'existence  de  ces  gnomes  difformes  qui  grouillent  sur  la  terre, 
comme,  dans  les  airs,  les  gargouilles  fantastiques  des  cathédrales  ; 
et  ces  êtres  grimaçants,  fils  des  terreurs  de  la  nuit,  de. la  forêt  ou 
de  la  mer,  forment,  chez  toutes  les  imaginations  médiévales,  le 
fonds  du  tableau  de  la  nature  (1  ).  On  comprend  qu'Architrenius, 

(I)  La  lecture  des  anciens  authentiquait  ces  rêves  terribles.  Pline  parle 
des  nègres  dont  le  roi  n'a  qu'un  ceil  au  milieu  du  front,  des  CjTiamolges  qui 
ont  la  tête  du  chien,  //isf.  nal.,  VI,  35,  30.  —  Solin  renchérissait  en  parlant 
d'hommes  sans  tête  ou  n'ayant  qu'un  pied,  Polyh.  53. 


440  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉREKCES 

qui  a  entendu  parler  des  belles  statues  harmonieuses  du  Parthé- 
non,  filles  de  la  Raison,  se  mette  en  voyage  pour  aller  chercher  le 
remède  à  toutes  les  horreurs  au  milieu  desquelles  il  vit.  Il  part, 
non  toutefois  sans  avoir  fait  un  grand  éloge  de  Gautier  de  Cou- 
tances,  évêque  de  Lincoln,  transféré  à  l'archevêché  de  Rouen,  à 
qui  le  poème  est  dédié  :  l'église  de  Rouen,  avec  autant  d'impa- 
tience que  la  vierge  qui  attend  un  époux,  ou  qu'un  orphelin 
un  père,  désire  accueillir  cet  illustre  Gautier,  conducteur  émi- 
nent  des  âmes  et  dont  la  noblesse  remonte  jusqu'aux  Troyens. 

La  première  merveille  que  rencontre  Architrenius,  c'est  le 
palais  de  Vénus  ;  et  notre  voyageur  s'arrête  longuement  à  nous 
décrire  minutieusement  les  beautés  du  lieu  ;  une  des  suivantes  de 
la  déesse  le  charme  et  pendant  des  centaines  de  vers  il  nous  fait 
admirer  tous  les  détails  de  la  toilette  et  aussi  toutes  les  parties 
du  corps  de  cette  nymphe  à  nulle  autre  pareille.  Enfin  il  se  déta- 
che de  ce  ravissant  spectacle  et  il  reprend  sa  marche  ;  c'est  pour 
arriver  dans  le  pays  des  gloutons.  Là,  on  ne  pense  qu'à  la  cuisine  ; 
on  ne  parle  que  de  sauces  savantes  et  de  vins  généreux.  Ces  ado- 
rateurs du  ventre  sont  esclaves  et  Architrenius  leur  oppose  la 
libre  pauvreté  de  Philémon  et  Baucis  ;  les  premiers  sont  de  vils 
animaux,  les  seconds,  des  êtres  qui  vivent  conformément  aux 
lois  de  nature. 

Architrenius  pleure  devant  l'avilissement  des  gloutons  et  il 
continue  son  voyage.  Le  voici  à  Paris,  cette  ville  qui  réunit  en 
elle  tout  ce  qui  fit  la  grandeur  des  peuples  les  plus  illustres,  la 
science  de  la  Grèce,  les  études  de  l'Inde,  la  poésie  de  Ron  ^,  la 
philosophie  de  l'Attique  ;  ville  que  baigne  un  fleuve  riche  en 
poissons  et  qu'entourent  des  forêts  giboyeuses  (p.  274).  Paris  est 
la  rose  de  l'univers  ;  tous  les  biens  de  la  terre  s'y  trouvent  réunis, 
l'intelligence  se  fortifie  dans  des  écoles  célèbres  et  des  aliments 
délicats  nourrissent  les  habitants  ;  cette  ville  unique,  située  au 
milieu  d'une  campagne  riche  et  harmonieuse,  est  encore  rendue 
plus  forte  par  la  piété  de  ses  rois  ;  elle  jouit  en  pleine  sécurité  du 
plus  grand  des  biens,  la  paix. 

Hélas,  la  joie  d'Architrenius  est  de  courte  durée  et  de  nou- 
veaux spectacles  lui  font  bientôt  verser  des  torrents  de  larmes. 
Les  écoliers  sont  misérables,  mal  logés,  mal  vêtus,  mal  nourris  ; 
Ils  doivent,  même  après  des  nuits  blanches  consacrées  à  l'étude  ou 
à  la  joie  de  leurs  maîtresses,  être  debout  dès  la  première  heure  du 
jour,  afin  de  suivre  attentivement  les  leçons  de  maîtres  durs  et 
sévères  (p.  283).  Et  ces  pénibles  travaux  ne  sont  pas  récompensés  ; 
rarement  les  zélés  disciples  des  Muses  reçoivent  les  faveurs  des 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  441 

princes  ou  des  riches  ;  c'est  h  d'autres  que  vont  les  grasses  prében- 
des :  les  dons  qu'aurait  mérités  Homère,  c'est  Davus  qui  les  re- 
çoit (p.  287). 

Les  maîtres  parisiens  sont  célèbres,  mais  tous  ne  sont  pas 
exempts  de  reproches.  Certains  n'ont  de  philosophe  que  le  nom, 
ils  discréditent  la  science  qu'ils  enseignent  et,  pour  eux,  Bacchus  a 
plus  d'attraits  que  Minerve  (p.  289).  L'amour  de  la  vérité  ne  les 
possède  pas,  et  plutôt  que  de  méditer  sur  les  secrets  divins,  ils 
s'amusent  à  discuter  interminablement  sur  des  vétilles.  Quant 
aux  prélats,  ils  n'ont  aucun  souci  des  clercs  savants  et  sages,  ils 
réservent  leurs  riches  cadeaux  aux  histrions  qui  savent  les 
flatter  par  d'hypocrites  paroles.  Le  mensonge  reçoit  ce  qui 
aurait  dû  être  réservé  à  la  sage  philosophie.  On  comprend  qu'un 
aussi  lamentable  spectacle  i'asse  verser  de  nouvelles  larmes  à 
notre  voyaireur.  Il  quitte  Paris  en  pleurant. 

Il  arrive  au  pied  d'une  haute  montagne  que  couronne  un  châ- 
teau aux  tours  orgueilleuses  ;  maintes  cavernes  ou  ravins  secrets 
sont  propices  à  la  luxure  et  au  crime  ;  c'est  la  montagne  de  l'am- 
bition. Du  sommet,  on  découvre  un  vaste  panorama,  à  vos  pieds 
s'étend  la  Grèce,  pays  de  cet  Alexandre  qui  déclara  la  guerre  au 
monde  entier  (p.  296).  A  l'intérieur  du  château,  vous  pouvez 
admirer  de  nombreuses  salles,  dont  les  peintures  célèbrent  les 
exploits  des  grands  ambitieux  ;  vous  voyez  les  exploits  d'Achille 
et  d'Ulysse,  les  combats  de  Pyrrhus.  Les  habitants,  hélas,  ne  sont 
pas  dignes  de  cette  belle  demeure,  ils  se  jalousent,  ils  se  dressent 
des  en  '»ùches  ;  aucune  loyauté  ne  règne  entre  eux.  Aussi  Archi- 
trenius  continue  à  pleurer  et  il  reprend  sa  marche. 

Il  monte  sur  la  colline  de  la  présomption,  où  il  rencontre  de 
nombreux  ecclésiastiques  (p .  308) .  Voici  des  docteurs  qui  se  croient 
très  savants  et  qui  cependant  sont  très  ignorants,  car  les  mots 
qu'ils  prononcent  sont  vides  de  sens (310), -voici  des  moines  or- 
gueilleux ;  tous  ont  la  folie  d'emboucher  la  trompette  devant  la 
douce  et  pudique  Minerve.  Mais  l'être  le  plus  présomptueux  de 
tous,  c'est  la  vieillesse  ;  elle  a  osé  porter  sa  main  sur  ce  roi  d'An- 
gleterre, duc  de  Normandie,  dont  les  vertus  méritaient  une  éter- 
nelle jeunesse.  Henri  II  a  maintenant  des  cheveux  blancs,  c'est 
une  honte.  Après  cet  éloge  inattendu  de  Henri  II,  Architrenius 
part,  toujours  pleurant. 

Il  voit  se  dresser  devant  lui  un  horrible  monstre,  la  cupidité  ; 
d'où  un  long  discours  sur  ce  vice  qui  atteint  tous  les  hommes, 
même  les  prélats  d'église.  Le  discours  aurait  duré  longtemps  en- 
core, si  un  grand  bruit  ne  l'avait  interrompu  (p.  319)  ;  avares  et 


442  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

prodigues  se  querellent  et  ils  font  grand  tapage.  De  la  mêlée  un 
jeune  guerrier  se  détache,c'est  Walgan;  naturellement  ce  succes- 
seur d'Arthur  nous  fait  un  cours  d'histoire  puisé  dans  l'œuvre 
romanesque  de  Godefroid  de  Monmouth  et  on  ne  nous  fait  grâce 
ni  des  origines  troyennes  des  rois  bretons,  ni  des  Titans  vaincus 
ni  du  victorieux  Brutus  (p.  320). 

Brusquement  Architrenius  se  trouve  transporté  dans  l'île  de 
Thulé,  sorte  de  paradis  situé  aux  extrémités  de  la  terre  (p.  325). 
Là,  devisent  entre  eux  les  sept  sages  de  la  Grèce  et  les  philo- 
sophes antiques  ;  et  tous  ces  grands  hommes  nous  font  subir  de 
longs  discours.  Architas  parle  sur  la  colère  et  Platon  sur  l'envie  ; 
Caton  vitupère  contre  les  richesses  (329)  ;  Diogène  fait  l'éloge  du 
mépris  de  ce  monde  terrestre  et  Socrate  termine  par  l'éloge  de 
Diogène.  Vivre  conformément  à  la  nature  raisonnable,  en  se  dé- 
tachant de  tout  l'artificiel  qu'ont  tissé  nos  passions,  tel  est  l'en- 
seignement que  nous  a  laissé  l'antiquité  ;  et  on  sent  que  Jean  de 
Hauteville,  avec  tous  ses  contemporains,  prise  fort  une  semblable 
morale.  Après  les  philosophes  viennent  les  sages,  et  chacun 
nous  gratifie  d'un  discours  ;  Cicéron  parle  contre  la  prodigalité, 
Pline  contre  le  luxe,  Sénèque  contre  la  gloire.  Pythagore  déclame 
contre  la  gourmandise  (348),  Thaïes  nous  recommande  la  crainte 
de  Dieu  et,  enfin  (p.364),Solon  fait  l'éloge  delà  prudence  si  né- 
cessaire à  la  bonne  organisation  des  sociétés  humaines. 

Architrenius  lève  les  yeux  et  il  voit  la  belle,  bonne  et  féconde 
Nature.  Aussitôt  ses  larmes  se  sèchent  et  il  se  précipite  aux  pieds 
de  la  déesse  qu'il  aime  tant.  Avec  confiance,  il  lui  expose  sa  re- 
quête, un  remède  contre  la  tristesse  que  lui  donnent  les  vices  des 
hommes  et  les  désordres  du  monde  physique.  Nature  parle  à  son 
fils  (p.  370),  elle  se  lance  dans  un  long  discours  astronomique,  elle 
décrit  la  marche  des  étoiles  et  le  mouvement  propre  des  planètes, 
les  signes  du  zodiaque  et  les  influences  astrales  sur  notre  monde 
sublunaire.  Quand  elle  a  terminé,  elle  livre  à  Architrenius  le  re- 
mède qu'il  désire  (p.  383).  C'est  de  se  marier.  Dans  le  prologue 
en  prose  qui  donne  l'argument  du  poème,  l'auteur  parle  d'un  ma- 
riage symbolique  d'Architrenius  avec  Modération  ;  au  neuvième 
et  dernier  livre,  nous  assistons  à  un  véritable  mariage. 

Nature  fait  l'éloge  de  l'union  entre  l'époux  et  l'épouse  ;  ce  sont 
eux  qui  assurent  la  continuité  du  genre  humain  ;  aussi  exhorte- 
t-elle  vivement  Architrenius  à  prendre  femme  (p.  385).  Elle  ac- 
compagne ce  conseil  de  bon  sens  d'excellentes  recommandations  : 
évite  les  caresses  de  la  servante  et  ne  souille  pas  ton  foyer  par  les 
hontes  de  l'adidtère  ;  sois  fidèle.  Nature  fait  mieux  que  de  donner 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XIl^   SIÈCLE  443 

de  bonnes  paroles  ;  elle  présente  à  Architrenius  une  charmante 
jeune  fille  (p.  386)  :  épouse-la,  elle  te  rendra  heureux.  Comme  il 
convient,  la  parure  de  la  jeune  mariée  et  le  repas  des  noces  sont 
décrits.  Architrenius  ne  pleure  plus  ;  et  Jean  de  Hauteville  fait 
les  vœux  les  plus  ardents  pour  le  bonheur  de  ce  jeune  couple, 
sage  et  digne,  que  Nature  a  béni. 

Nous  souhaiterions  vivement  que  ce  mariage  d'Architrenius 
ne  soit  pas  un  mythe,  car  la  personnalité  de  notre  auteur  appa- 
raîtrait comme  unique  au  milieu  du  xii^  siècle  ;  elle  trancherait, 
par  son  robuste  bon  sens,  sur  les  lettrés,  plus  ou  moins  dilet- 
tantes et  livresques,  qui  peuplaient  les  monastères  et  les  écoles. 
Jean  aurait  réussi  à  être  lettré  sans  cesser  d'être  homme  ;  à  son 
époque,  ce  serait  un  tour  de  force.  Au  milieu  des  clercs  et  des  trou- 
vères qui  s'accordaient  dans  un  même  mépris  de  la  famille,  Jean 
aurait  senti  la  grandeur  du  foyer.  Il  serait  un  très  grand  moraliste. 

Ce  qui  nous  fait  espérer  qu'il  l'a  été,  ce  n'est  pas  seulement  la 
précision  des  images  qui  nous  représentent  le  mariage  d'Archi- 
trenius; les  auteurs  du  xii^  siècle  savaient  parler  de  mythes  comme 
de  réalités  concrètes,  et,  avant  eux,  Martianus  Capella  avait 
parlé  avec  force  détails  des  noces  de  Mercure  et  de  Philologie  ;  ce 
qui  nous  fait  espérer  que  Jean  de  Hauteville  a  eu  vraiment  en 
vue  un  mariage  réel,  c'est  l'estime  que,  au  cours  de  tout  son  poème, 
il  témoigne  pour  ceux  qui,  comme  Philémon  et  Baucis,  ont  mené 
sar  terre  la  vie  modeste  et  laborieuse  des  ménages  fidèles. 

* 

En  dehors  de  la  littérature  savante  ou  des  romans  en  honneur 
dans  la  belle  société,  existe  une  littérature  populaire,  très  utile 
pour  connaître  les  idées  morales  de  l'époque.  L'œuvre  la  plus  cé- 
lèbre est  celle  qui  a  été  groupée  sous  le  nom  de  Roman  du  Re- 
nard ;  les  branches  françaises  de  cette  énorme  légende  animale 
furent  composées  entre  1170  et  1205.  Avant  elles,  vers  1152,  un 
poème  latin,  VYsengrinus  avait  paru  ;  et  sans  entrer  dans  la  dis- 
cussion des  sources  qui  a  tant  fait  verser  d'encre,  on  peut  dire  que 
tous  ces  petits  récits  étaient  traditionnels.  Dans  les  monastères 
on  avait  lu  quelques  fables  latines,  et  en  1112  un  juif  converti  et 
baptisé  en  1106,  Pierre  Alphonse,  s'était  amusé  à  composer, 
sous  forme  de  fables  une  Disciplina  clericalis  ;  c'est  un  ensemble 
de  conseils  donnés  par  un  père  à  son  fils.  D'où  l'idée,  très  natu- 
relle pour  des  esprits  déliés  et  malins,  de  versifier  une  petite 
aventure  d'animaux  afin  de  donner  aux   hommes  de   bons  con- 


444  REVUE  DES  COUBS  ET  CONFÉBENCES 

seils  dti  prudence  (1).  Selon  l'excellente  formule  de  M.  L.  Foulet, 
les  amusants  récits  du  Renard  sont  nés  de  l'étude  et  des  livres, 
mais  ils  ont  été  composés   pour   le   peuple.  D'où    leur   succès. 

La  Disciplina  clericalis  contient  d'excellents  conseils  de  pru- 
dence :  un  laboureur  a  promis  ses  bœufs  au  loup  dans  un  mouve- 
vement  de  colère  [fabula  21),  mais  quand  le  loup  se  présente  le 
brave  homme  a  réfléchi  et  il  refuse.  On  recourt  au  jugement  du  re- 
nard, qui  moyennant  deux  poules  laisse  les  bœufs  à  l'homme  et 
promet,  en  dédommagement,  au  loup  un  fromage  grand  comme 
un  bouclier  ;  ce  mets  splendide  se  trouve  au  fond  d'un  puits  et 
n'est  autre  que  le  reflet  de  la  lune  dans  l'eau  ;  le  renard  se  met 
dans  un  des  deux  seaux  et  descend  :  le  «  fromage  est  trop  gros, 
je  ne  puis  le  saisir  seul,  viens  m'aider  »,  aussitôt  le  loup  descend 
dans  l'autre  seau,  et  le  renard  est  remonté  à  la  surface.  D'où  la 
morale  ;  N'abandonne  pas  le  présent  pour  l'avenir  et  ne  suis  un 
conseil  que  si  tu  as  éprouvé  son  utilité. —  Un  serpent  (/aô.  4) 
pendu  à  un  arbre  est  délivré  par  un  homme,  aussitôt  le  reptile 
enlace  son  sauveur  :  «  Gomment  !  tu  me  fais  du  mal  à  moi  qui 
t'ai  fait  du  bien.  »  Le  renard  est  encore  pris  comme  juge  : 
«  Afin  que  je  puisse  émettre  mon  avis  en  toute  sûreté,  remet- 
tez-vous tous  deux  dans  la  situation  où  vous  vous  trouviez.  » 
Ainsi  est  fait,  et  le  serpent  est  de  nouveau  attaché,  -i  Maintenant, 
conclut  renard,  toi  serpent,  échappe-toi  si  tu  peux,  et  toi  homme, 
ne  te  mets  pas  en  peine  de  le  libérer...  Celui  qui  détache  un 
pendu  prendra  sa  place.  »  C'est  prudence  que  de  ne  pas  faire  du 
bien  à  un  méchant.  (Migne,  t.  157,  c.  671 .) 

Des  philosophes  célèbres  ou  non  donnent  des  maximes  excellen- 
tes :  la  vraie  noblesse  est  en  nous  ;  c'est  l'étude,  non  le  sang  qui 
ennoblit.  Si  tu  t'appuies  fermement  sur  Dieu,  partout  où  tu  iras 
tout  te  réussira.  Les  animaux  ne  sont  pas  moins  utiles  à  notre 
instruction  :  que  la  fourmi  ne  soit  pas  plus  sage  que  toi,  elle  qui 
amasse  durant  J'été  les  provisions  de  l'hiver  ;  que  le  coq  ne  soit 
pas  plus  vigilant,  lui  qui  veille  le  matin  alors  que  tu  dors;  que  le 

(l)  L.  Foulet,  Le  roman  du  Renard.  Paris,  1914.  Voici  ce  que  dit  du  re- 
nard Guillaume  de  Normandie  :  «  Le  goupil  ne  vit  que  de  vol  et  de  triche- 
rie. Quand  la  faim  le  presse,  il  se  roule  sur  la  terre  rouge  et  il  semble  être 
tout  ensanglanté  :  alors  il  s'étend  dans  un  lieu  découvert,  retenant  son  soul'fle 
et  tirant  la  langue,  les  yeux  fermés  et  rechignant  les  dents,  comme  s'il  était 
mort.  Les  oiseaux  viennent  tout  près  de  lui  sans  défiance,  et  il  les  dévore. 
Ainsi  le  démon  dévore  l'imprudent  qui  ne  se  défie  pas  de  ses  ruses.  Mais  les 
hommes  sages  qui  savent  apprécier  les  moyens  qu'il  emploie,  car  les  buveries, 
les  ivresses  et  les  licheries,  pour  surprendre  les  insensés,  n'ont  garde  de  se 
Faisser  prendre  dans  ses  pièges  ».  Bestiaire  divin,  édition  Hippeau,  p.  122  ; 
Paris,  18:^2. 


LES    IDÉES    MORALES   DU    XII^    SIÈCLE  445 

coq  ne  soit  pas  plus  fort, lui  qui  conduit  avec  succès  ses  dix  femmes 
alors  que  tu  ne  peux  venir  à  bout  d'une  seule  (1)  ;  que  le  chien 
ne  soit  pas  plus  noble,  lui  qui  n'oublie  pas  les  bienfaits. 

Tous  les  conseils  du  père  à  son  fils  sont  empreints  de  prudence 
et  de  bon  sens  :  sois  sage,  mais  n'oublie  pas  que  la  sagesse  est  fille 
d'une  longue  expérience.  Ne  cherche  pas  à  vivre  seul,  tu  as  be- 
soin des  autres,  aussi  évite  d'avoir  des  ennemis,  ne  crois  pas  que 
ce  soit  peu,  et  si  tu  as  raille  amis  n'estime  pas  que  ce  soit  trop. 
Rien  n'est  meilleur  qu'un  ami  véritable,  et  l'auteur  pour  nous 
convaincre  nous  raconte  ifab.  1)  l'histoire,  renouvelée  des  Mille 
et  une  niiils  (Le  bossu),  d'un  ami  qui  s'obstine  à  s'accuser  d'un 
crime  pour  sauver  son  ami. 

Les  richesses  sont  fragiles,  aussi  est-il  dangereux  de  s'y  atta- 
cher ;  un  voleur  saisi  d'admiration  par  toutes  les  oeuvres  d'art 
du  palais  d'un  riche  s'attarde,  en  sorte  que  le  jour  le  surprend,  il 
est  découvert  et  tué  ;  ne  l'imitons  pas  et  comprenons  que  Dieu  nous 
fera  subir  un  sort  analogue  à  celui  du  brigand  nocturne,  si  nous 
nous  prenons  d'affection  pour  les  biens  terrestres  ;  nous  mour- 
rons et  nous  serons  jetés  dans  la  géhenne  éternelle.  Les  richesses 
sont  semblables  à  nos  songes  de  la  nuit,  elles  s'évanouissent  dès 
que  nous  ouvrons  les  yeux,  c'est-à-dire  dès  que,  la  mort  surve- 
nue, notre  âme  peut  contempler  enfin  la  vraie  et  définitive  réalité 
[jab.  28).  Les  philosophes  antiques  ont  bien  compris  qu'il  était 
impossible  de  cultiver  à  la  fois  la  sagesse  et  l'avarice  ou  le  luxe. 
Notre  auteur  aime  une  vie  modérée  ;  les  grandes  richesses  lui  ré- 
pugnent, elles  nous  excitent  au  vice.  La  vie  qu'il  préfère,  c'est 
celle  d'un  sage,  modéré  en  ses  désirs  et  entouré  d'amis.  Pierre 
Alphonse,  en  se  convertissant  au  christianisme,  n'a  pas  oublié  la 
morale  prudente  qu'il  tenait  et  de  ses  coreligionnaires  juifs,  et 
des  Arabes  dont  il  prétend  traduire  un  des  livres  dans  cette  Dis- 
ciplina clericalis  que  nous  étudions  actuellement. 

Même  attitude  prudente  devant  les  autorités  sociales.  Le  roi 
est  la  verge  de  Dieu  en  ce  monde  ;  s^'il  est  sage  et  bon,  il  fait  le 
bonheur  de  ses  sujets  et  ses  Etats  demeurent  stables  et  solides  ;  au 
contraire,  s'il  suit  les  mauvais  conseils,  il  détruit  son  royaume. 
Toutefois,  nous  devons  toujours  obéir,  même  aux  rois  injustes, 


(1)  Vieil  exemple  que  l'on  retrouve  au  début  des  Coules  des  mille  et  une 
nuits.  Un  mari  va  se  livrer  à  une  mort  fatale,  car  il  ne  sait  résistera  sa  femme  ; 
heureusement  il  entend  le  coq  qui  se  moque  :  moi  je  maintiens  la  paix  entre 
mes  cinquante  femmes,  et  lui  se  laisse  dominer  par  une  seule.  L'homme, a 
compris  ;  il  prend  un  bâton,  tape  sur  sa  femme,  et  celle-ci  devient  airaable- 
et  obéissante.  Le  mari  a  la  vie  sauve. 


446  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

parce  qu'ils  ne  sont  responsables  que  devant  Dieu,  et  c'est  Dieu 
qui  s'est  réservé  le  droit  de  les  punir. 

La  Disciplina  clericalis  eut  un  très  grand  succès  et  dès  la  fin  du 
XTi^  siècle  elle  était  traduite  en  français  sous  le  nom  de  Casloie- 
meni  d'un  père  à  son  fils.  C'est  qu'elle  formulait  en  de  petites  his- 
toriettes très  simples,  la  morale  qui,  en  Occident,  reste  celle  du 
peuple  à  toutes  les  époques.  Sous  l'imagerie  orientale  de  ces  fables 
que  Pierre  Alphonse  avait  probablement  empruntée  à  un  de  ses 
anciens  coreligionnaires,  le  rabbin  Raschi  (1040-1105)  (1),  nos 
ancêtres  retrouvaient  les  idées  qui  ont  toujours  été  si  chères  aux 
petites  gens,  idées  de  mesure, de  soumission  et  de  justice.  Nous  les 
reconnaîtrions  encore  dans  nos  campagnes  éloignées  :  à  quoi 
bon  se  révolter  contre  les  forts,  mieux  vaut  se  soumettre  et  ruser. 
L'ambitieux  n'atteint  jamais  le  bonheur,  tandis  que  le  modeste 
le  possède. 

Il  est  intéressant  de  constater  qu'en  ce  xii^  siècle  si  divers,  au 
milieu  des  lettrés  qui  rêvaient  de  l'indépendance  stoïcienne  ;  des 
mystiques  vaudois  qui  se  perdaient  dans  l'espoir  de  mener,  dès 
la  vie  présente,  une  existence  dépouillée  de  tout  lien  terrestre  ; 
des  saints  meneurs  d'hommes  qui  lançaient  les  chrétiens  à  la  con- 
quête des  lieux  saints  et  au  massacre  des  sarrasins,  continuaient 
à  vivre  des  hommes  au  jugement  prudent  ;  leur  morale  n'avait 
rien  d'héroïque  ni  de  systématique  ;  sa  seule  ambition  était  de 
formuler  les  conseils  de  l'expérience. 

Nous  allons  retrouver  cet  état  d'esprit  dans  V  Y sengri nus. 


L'Ysengrinus  (2),  œuvre  de  Nivard,  fut  composé  vers  1150  ; 
c'est  un  poème  latin,  divisé  en  cinq  livres,  qui  nous  rapporte,  de 
façon  fort  savante,  douze  aventures  de  Renard  ;  il  est  certaine- 
ment antérieur,  —  M.  Foulet  l'a  prouvé  (3),  —  aux  branches  fran- 
çaises qui  composent  le  premier  roman  du  Renard.  Quant  à  l'au- 
teur, il  serait,  d'après  L.  Willems,  un  clerc  de  Lille  qu'aurait  vive- 
ment impressionné  la  fin  désastreuse  de  la  seconde  croisade  et 
qui  serait  indigné  qu'on  songeât  à  renouveler  l'aventure.  D'où  ses 
railleries  dures  et  pénétrantes  contre  saint  Bernard,  les  évêques 

(1)  Sur  Raschi,  voir  A.  Blumenthal,  Rabbi  Meîr,  Berlin  1888. 

(2)  L'  Ysengrinus  a  été  édité  par  Voigt,  Halle,  1884.  La  dernière  étude,  dis- 
cutant les  thèses  de  Grimm,  de  G.  Paris  et  de  Sudre,  est  de  Léonard  Willems, 
dans  les  recueils  des  travaux  de  l'Université  de  Gand,  1895. 

(3)  Foulet.  Le  Roman  du  Renard,  p.  126  et  suiv.,  Paris,  1914. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIECLE  447 

et  les  moines  blancs  ou  noirs,  c'est-à-dire  cisterciens  ou  bénédic- 
tins. 

Nivard  est  particulièrement  sévère  vis-à-vis  d'Anselme,  évê- 
que  de  Tournai.  L'église  de  Tournai,  assure-t-il  (V,  109),  donne 
des  leçons  de  rapacité  à  Rome  même.  Tout  est  bon  à  cet  évêque 
pour  augmenter  ses  revenus,  il  sait  faire  payer  la  ruse,  le  vol,  la 
guerre,  les  menaces,  la  trahison,  le  meurtre,  la  prison,  les  lou- 
anges, les  promesses,  l'usure  ;  il  préfère  le  gain  à  la  justice  et  à 
l'honneur  (V,  87).  Les  abbés  ne  sont  pas  moins  cupides  ;  quand 
Ysengrin  veut  se  faire  moine  il  va  frapper  à  une  abbaye,  dont 
Nivard  nous  trace,  avec  une  cruelle  ironie,  un  portrait  peu  re- 
luisant. Le  monastère  devient  chaque  jour  plus  riche, car  il  est 
dirigé  par  un  homme  prévoyant,  Guillaume  d'Egmund  ;  cet  abbé 
sait  faire  venir  l'argent  dans  ses  caisses  ;  quand  il  donne,  c'est 
qu'il  est  certain  que  sa  générosité  lui  procurera  des  bénéfices  dou- 
bles (V,  458).  Ysengrin  aura  en  lui  un  digne  compagnon  ;  ils  pour- 
ront piller  ensemble. 

Dans  un  autre  couvent,  Ysengrin  rencontre  un  abbé  ivrogne  ; 
et  comme  ayant  trop  bu  lui-même  il  allègue  l'exemple  du  supé- 
rieur il  se  fait  durement  rabrouer.  L'abbé  boit  plus  que  trois  moi- 
nes réunis,  mais  il  ne  veut  pas  être  imité  (V,  941).  Ce  sont  tous 
les  moines,  de  tout  ordre,  qui  sont  bafoués  par  Nivard  ;  quand  ils 
sont  entrés  en  religion,  ils  étaient  peut-être  bons  et  pieux,  mais 
la  paresse  et  la  gourmandise  sont  apparues  et  peu  à  peu  le  moine, 
à  mesure  qu'il  vieillit,  devient  paillard  et  glouton  (IV,  550). 

Nivard  ne  respecte  pas  davantage  les  cérémonies  liturgique<^,ct 
il  n'hésite  pas  à  lancer  quelques  moqueries.  Quand  le  curé,  attiré 
par  renard,  va  à  l'endroit  où  pêche  Ysengrin,  une  femme,  dans 
la  foule  des  fidèles, lance  de  peu  orthodoxes  invocations;  elle  prie 
saint  Osanna  avec  son  épouse  sainte  Excelsis  et  elle  croit  qu'AlIe- 
luia  est  la  femme  de  saint  Pierre  (II,  61). 

La  papauté  n'est  pas  ménagée,  et  on  sent  que  dans  les  luîtes 
entre  la  papauté  et  l'empire,  Nivard  est  nettement  du  côté  de 
celui  qui  porte  la  couronne  de  fer.  Ysengrin  est  allé  voir  le  cheval 
Corvigar,  qui  s'offre  à  lui  refaire  la  tonsure  ;  le  loup  accepte, 
mais,  voyant  les  pieds  de  son  compagnon,  il  croit  reconnaître 
sous  la  corne  les  marteaux  de  la  porte  de  son  couvent  :  «Prends- 
les  )),  et  comme  Ysengrin  se  penche  il  reçoit  une  ruade  qui  l'atteint 
en  plein  front  ;  «  Va  à  Rome,  et  montre  au  pape  le  sceau  que  je 
viens  de  t'imprimer  ;  les  sceaux  des  évêques  sont  de  cire,  ceux  du 
pape,  de  plomb  ;  les  miens  sont  de  fer  )'(V,  1317).  La  parole  est 
claire. Nivard  est  un  gibelin. Il  ne  croit  pas  ù  la  donation,faite  sans 


448  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

aucun  témoin,  de  Rome  à  Pierre  (II,  70).  Pour  lui,  la  seule  épôe, 
le  seul  chef  de  la  chrétienté,  c'est  l'empereur  ;  aux  autres  d'obéir  ; 
la  cire  est  moins  noble  que  le  plomb  et  le  plomb  moins  noble  que 
le  fer.  Soumettons-nous  à  la  force  :  telle  est  bien  la  maxime  peu 
héroïque,  mais  prudente,  du  populaire,  —  au  moins  du  populaire 
à  ces  époques  de  calme  qu'aucune  idée  généreuse  ne  vient  trou- 
bler. 


Le  Roman  du  Renard  est  connu;  aussi  est-il  inutile  d'insister 
ici  sur  la  morale  qui  anime  ces  alertes  petits  récits.  Les  quelque 
vingt  clercs  qui  ont  composé  les  vingt  huit  épisodes  avaient  étu- 
dié dans  les  Universités  et  les  livres  latins  composés  au  xii<^  siè- 
cle, VYsengrinns  et  peut-être  les  Disciplina  les  avaient  ravis.  Ils 
imitèrent  ces  modèles  et  composèrent  des  fables  en  langue  vul- 
gaire. Comme  ils  s'amusaient  et  qu'ils  étaient  de  fermes  croyants, 
ils  n'éprouvaient  aucun  scrupule  à  se  moquer  de  l'évêque 
ou  des  cérémonies  liturgiques  ;  leur  parler  est  libre  et  narquois. 
Sortis  presque  tous  du  peuple,  —  car  au  moyen  âge  les  clercs  re- 
crutés dans  toutes  les  classes  formaient  comme  le  ciment  de  l'unité 
sociale,  —  les  clercs,  quand  ils  ne  devenaient  pas  des  surhommes 
par  l'étude  deCicéron  ou  par  la  culture  théologique,  comprenaient 
très  bien  les  idées  et  les  désirs  du  peuple  ;  et  ils  l'ont  bien  prouvé 
dans  les  vingt-huit  aventures  de  Goupil  et  d'Isengrin.  Si  le  Ro- 
man du  Renard  a  été  regardé  longtemps  comme  l'expression  de 
l'âme  populaire,  ce  n'est  pas  que  les  conteurs  qui  amusaient  les 
foules  avec  ces  petits  récits  fussent  les  porte-paroles  de  l'âme  col- 
lective ;  ils  ne  faisaient  que  réciter  des  fables  composées  par  des 
clercs  qui  se  servaient  de  leur  érudition  latine  pour  peindre 
leurs  contemporains,  se  moquer  d'eux  et  les  amuser.  Aujour- 
d'hui on  rencontre  dans  les  campagnes  des  vieux  curés,  excel- 
lents et  moqueurs,  qui  aiment  à  vous  raconter  quelque  histoire 
où  les  autorités  ecclésiastiques  et  laïques  sont  joyeusement  égra- 
tignées  ;  ils  seraient  très  capables  d'écrire,  si  l'envie  leur  en  pre- 
nait, quelques  anecdotes  de  Renard,  et  même  l'Ysengrinus-. 
Leurs  lectures,  toujours  nombreuses,  leur  permettent  comme  aux 
anciens  trouvères,  de  bien  comprendre  leurs  contemporains  et 
aussi  de  s'ébaubir  de  leurs  sottises. 

{A  suivre.) 


Ovide,  l'homme  et  le  poète 

par  P.  FARGUES, 

Professeur  à  ia  Faculté  des  Lettres  d' Aix-Marseille- 


VIII 
Les  Fastes. 


Lorsqu'il  partit  pour  l'exil,  en  l'an  8  de  notre  ère,  Ovide  avait 
fini  de  rédiger  ses  Métamorplioses,  et  il  avait,  en  même  temps,  sur 
le  chantier  un  autre  ouvrage  d'une  inspiration  toute  différente. 
En  effet,  depuis  plusieurs  années,  il  chantait  tour  à  tour,  dans 
deux  grands  poèmes,  les  plus  belles  légendes  de  la  mythologie 
hellénique  et  les  plus  vieilles  traditions  de  l'Italie.  Une  se  conten- 
tait pas  de  reprendre  les  thèmes  de  la  poésie  grecque  ;  il  eut  l'am- 
bition de  devenir  un  poète  romain,  et  de  s'associer  à  l'œuvre  de 
restauration  nationale  et  religieuse  d'Auguste,  à  l'exemple  de 
Virgile  et  d'Horace.  Ces  auteurs  avaient  célébré  les  vertus  et  la 
gloire  des  anciens  Romains  dans  une  épopée  et  dans  des  odes  pa- 
triotiques. Ovide  voulut  décrire  les  fêtes  et  les  rites  de  son  pays 
dan?  un  poème  didactique,  qu'il  intitula  les  Fastes. 

On  appelait  ainsi  les  livres  du  calendrier,  les  recueils  où  les  pon- 
tifes avaient  énuméré  les  jours  fastes,  où  l'on  pouvait  vaquer 
aux  affaires  civiles  et  les  jours  néfastes,  où  ces  affaires  étaient 
interdites.  Sur  ces  listes  figuraient  les  fêtes  oiïicielles  :  les  fériés 
statives,  qui  étaient  célébrées  toujours  à  la  même  date,  et  les  fé- 
riés mobiles  [indictivae],  qui  étaient  fixées  chaque  année  selon 
l'usage  [concepiivae]  ou  suivant  les  circonstances  (impc/a//(,'ae).  Les 
jours  de  marché  [nundinae]  y  étaient  également  indiqués.  On 
appelait  aussi  «  fastes  »  les  listes  des  magistrats,  notamment  des 
consuls,  dont  les  noms  permettaient  de  distinguer  les  années.  On 
y  avait  noté  les  faits  les  plus  importants  dé  l'histoire  romaine, 

29 


450  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

et  particulièrement  ceux  qui  expliquaient  l'origine  de  certaines 
cérémonies  (1).  L'ouvrage  qu'Ovide  préparait  sur  les  Fasles  évo- 
quait les  fêtes  religieuses  et  les  traditions  qui  s'y  rapportaient, 
et,  par  suite,  faisait  revivre  le  passé  de  Rome. 

C'était  là  un  sujet  austère,  qui  ne  ressemblait  guère  aux  thèmes 
qu'il  avait  développés  jusqu'alors  dans  ses  distiques  élégiaques. 
Ovide  oppose  avec  raison  la  gravité  et  le  sérieux  de  son  nouveau 
poème  aux  poésies  erotiques  qui  étaient  l'œuvre  de  sa  jeunesse, 
d'une  jeunesse,  qui,  d'ailleurs,  s'était  prolongée  jusqu'au  milieu 
de  1  âge  mûr  : 

Déployez  maintenant  vos  voiles,  ô  mes  vers  élégiaques  '  Il  m'en  souvient, 
vous  étiez  autrefois  chose  légère.  Vous  serviez  mes  amours  en  serviteurs  do- 
ciles, alors  que  folâtrait  ma  jeunesse  première.  Aujourd'hui  je  chante  les 
cérémonies  religieuses  et  l'ordre  des  temps  consigné  dans  les  Fastes  :  Aurait- 
on  pu  croire  que  ces  débuts  devaient  me  conduire  à  un  pareil  sujet  ?  (2) 

Il  semble,  à  première  vue,  qu'un  poème  de  ce  genre  devait  pa- 
raître à  Ovide  aride  et  rebutant.  Il  s'y  est  pourtant  intéressé  pour 
plusieurs  raisons.  D'abord,  la  matière  des  Fastes  était  difficile  à 
traiter,  et  demandait  une  remarquable  virtuosité.  Or,  il  aimait 
jouer  avec  les  difficultés.  Comme  on  l'a  dit  très  justement,  «  il  a 
cherché  constamment  à  éprouver  son  talent  par  des  œuvres  de 
plus  en  plus  malaisées  »  (3).  En  second  lieu,  ce  sujet  lui  fournissait 
beaucoup  de  thèmes  descriptifs,  que  la  poésie  latine  n'avait  pas 
encore  utilisés.  D'autre  part,  il  prouvait  ainsi  à  ses  détracteurs 
qu'il  était  devenu  un  auteur  sérieux  après  avoir  été  le  «  chantre 
des  amours  folâtres  ».  Il  était  aussi  de  bon  ton  à  cette  époque  d'é- 
tudier les  antiquités  nationales  et  les  poètes  aimaient  montrer 
leur  érudition  en  ce  domaine.  Ajoutons  qu'un  ouvrage  sur  les 
fêtes  de  Rome  devait  plaire  à  Auguste,  qui  avait  entrepris  de  res- 
taurer les  cultes  des  dieux.  On  sait  qu'il  avait  réparé  ou  recons- 
truit beaucoup  de  temples  et  qu'il  avait  bâti  un  grand  nombre 
de  nouveaux  sanctuaires  (4).  Il  veillait  sur  les  intérêts  des  collè- 
ges sacerdotaux,  il  s'intéressait  vivement  aux  fêtes  officielles 
et  il  les  avait  remises  en  honneur,  et  il  attachait  une  grande  im- 
portance aux  cérémonies  sacrées.  Ovide  a  eu  grand  soin  de  louer 
sa  politique  religieuse  dans  les  Fasles.  Dès  le  début  de  ce  poème, 
il  vante  les  autels  élevés  par  le  maître  de  l'empire  (5).  Il  parle  du 

(1)  Voy.  Bouché-Leclercq,  art.  Fasti,  dans  le  Did.  d'Aniiquités  grecques  et 
romaines  de  Daremberg  et  Saglio,  II,  p.  987-1016. 

(2)  Fasl.  il,  3-8  ;  cf.  également  IV,  9  et  s. 

(3)  J.  Bayet,  Litlérature  latine,  p.  425. 

•    (4)  Cf.  Momimenlum  Ancgramim,  IV,  2-8. 
(5)  FasL,  I,  13. 


OVIDE,    l'homme    et    LE    POETE  451 

temple  de  Jules  César  sur  le  forum,  qui  avait  été  inauguré  en  l'an 
29  avant  notre  ère  (1).  Il  rappelle  la  consécration  de  celui  de 
Mars  Ultor,  sur  le  forum  d'Auguste,  en  l'an  2  avant  J.-C.  (2).  Il 
mentionne  aussi  la  restauration  du  sanctuaire  de  la  Mère  des 
Dieux  (3),  et  l'inauguration  du  temple  de  la  Concorde  (4).  D'au- 
tre part,  il  déclare  qu'Auguste  était  particulièrement  fier  du  titre 
de  ponlifex  maximus. 

Caesarifi  innumeris  quem  maliiii  ille  mereri 
Accessit  liUilis  ponlificalis  honos  (5) 

En  décrivant  les  cultes  et  les  fêtes  de  Rome  Ovide  avait  donc 
constamment  l'occasion  de  célébrer  la  politique  d'Auguste,  et  il 
faut  se  rappeler  aussi  qu'un  poème  sur  les  Fastes  était  un  hommage 
à  la  dynastie  julienne,  puisque  le  calendrier  romain  avait  été  ré- 
formé par  Jules  César  en  45  (6),  et  qu'Auguste  avait  complété 
sur  un  point  cette  importante  réforme  en  l'an  8  avant  notre  ère. 

Enfin,  ce  sujet  si  sérieux  n'était  pas  sans  intérêt  pour  Ovide. 
S'il  n'avait  guère  de  vénération  pour  les  dieux,  il  aimait,  depuis 
sa  jeunesse,  les  vieilles  cérémonies  et  il  y  assistait  parfois  avec  plai- 
sir. Il  a  décrit,  dans  ses  Amours  (7),  une  procession  en  l'honneur  de 
Junon,  qui  avait  eu  lieu  à  Paieries,  la  patrie  de  sa  seconde  femme, 
alors  qu'il  y  faisait  un  séjour.  Ce  poète  mondain  observe  avec 
curiosité  cette  solennité.  Il  en  recherche  l'origine  et  la  significa- 
tion, et  il  la  décrit  avec  soin.  Il  est  sensible  à  la  poésie  de  cette 
fête,  elle  plaît  à  son  imagination,  et  elle  lui  inspire  même  une 
vague  émotion  religieuse. 

Les  Fastes  devaient  compter  douze  chants,  car  Ovide  se  propo- 
sait de  publier  un  livre  sur  chaque  mois  de  l'année  (8).  Mais  nous 
n'avons  conservé  que  les  six  premiers,  qui  s'arrêtent  à  la  fin  de 
juin.  Les  anciens  ne  semblent  pas  en  avoir  eu  d'autres  entre  les 
mains,  car  toutes  les  citations  des  Fastes  qu'ils  ont  faites  sont 
tirées  des  livres  I  à  VI.  Ovide  déclare,  dans  les  Tristes,  que  la 
composition  de  cet  ouvrage  a  été  interrompue  par  son  exil. 


(1)  Fasl.,  II r,  704. 

(2)  Fasl.  V,   bbl. 

(3)  Fasl.  IV,  348.  Ce  temple  a  été  restauré  en  3  ap.  .J.-C 

(4)  Fasl.  l,  637.  Cette  cérémonie  a  eu  lieu  en  10  de  notre  ère. 

(5)  Fasl.  III,  419-420.  Ce  litre  lui  avait  été  conféré  en  l'an  12  av.  J.-C. 

(6)  Ovide  loue  la  réforme  du  calendrier  accomplie  par  César  {Fasks,  III, 
155-1G6). 

(7)  Amores,  III,  13. 

(8)  Ovide  annonce  (III,  1ÎH>)  qu'il  décrira  dans  des  livres  ultérieurs,  les 
fêtes  de  Consns,  qui  avaient  lieu  le  21  août  et  le  15  décembre. 


452  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Idque  luo  nuper  scriplum  siib  nomine,  Caesar, 
El  libi  sacraium  sors  mea  rupit  opus  (1). 

On  serait  donc  tenté  de  croire  qu'Ovide  n'a  jamais  écrit  les 
six  derniers  chants.  Cependant  il  semble  bien  qu'il  les  avait  ébau- 
chés et  en  avait  rédigé  d'importants  fragments,  lorsqu'il  dut 
quitter  l'Italie,  car,  dans  le  distique  qui  précède  les  vers  que  nous 
venons  de  citer,  il  dit  à  Auguste 

Sex  ego  Fasionim  scripsi  tofidemqne  libeUos, 
Clinique  siio  finem  mense  iiolumen  habcl. 

Certains  philologues,  tels  que  Jahn,  donnent  à  Fasli  le  sens  de 
«  mois  »  en  ce  passage,  et,  d'après  eux,  Ovide  affirmerait  ici  qu'il 
avait  étudié  six  mois  en  autant  de  livres.  Mais  le  mot  Fasti  n'a 
jamais  eu  cette  signification.  Il  est  certainement  question  de  douze 
libelli  dans  ces  vers.  Ovide  a  plusieurs  fois  employé  la  périphrase 
sex  ioiidemque,  au  lieu  de  duodecim,  qui  ne  pouvait  trouver  place 
dans  l'hexamètre  dactylique  (2).  Il  avait  donc  rédigé  en  gros  les 
Fastes  d'un  bout  à  l'autre,  quand  il  partit  pour  Tomes,  mais, 
comme  il  déclare  que  son  malheur  a  interrompu  la  composition 
de  ce  poème,  il  faut  penser  que  l'ouvrage  était  loin  d'être  achevé. 
C'était  sans  doute  une  première  rédaction,  qui  présentait  un  assez 
grand  nombre  de  lacunes  et  de  négligences  de  style,  et  il  est  pro- 
bable que  ces  imperfections  étaient  particulièrement  nombreuses 
dans  les  six  derniers  livres.  Pendant  ses  années  d'exil,  le  poète  a 
corrigé  et  mis  au  point  les  six  premiers  chants  (3),  et  après  sa  mort 
un  de  ses  amis,  semble-t-il,  prit  soin  de  les  publier.  Mais  cet  ami 
renonça  à  faire  paraître  les  six  autres,  qui  n'avaient  pas  été  re- 
touchés et  complétés. 

Plusieurs  passages  des  Fastes  prouvent  que  notre  auteur  a  ré- 
visé ce  poème,  lorsqu'il  était  exilé  à  Tomes.  On  y  trouve  d'abord 
des  allusions  à  son  malheur.  Lorsqu'il  représente  l'exilé  Evandre 
posant  le  pied  sur  le  rivage  du  Latium,  il  s'écrie 

Félix  cxsilium  cui  locus  ille  fuit  !  (4) 


(1)  Trisi.   II,  551-552. 

(2)  Cf.  par  ex.  Fasî.  VI,  12b,  lam  sex  et  îolidcm  luces  de  mense  supersunl. 

(3)  Il  faut  reconnaître  d'ailleurs  que  la  révision  n'a  pas  été  faite  avec  beau- 
coup de  soin  dans  le  VI «  chant.  Par  exemple,  l'aventure  galante  de  Priape  et 
de  Vesta  (\'l,  319-346)  fait  double  emploi  avec  celle  de  Priape  et  de  Lotis  qui 
se  lit  dans  le  Chant  I"  (393-440). 

(4)  Fasl.  I,  540. 


OVIDE,    l'homme    et    LE    POÈTE  453 

Et,  lorsqu'il  parle  de  la  fraîche  Sulmone,  sa  patrie,  il  ne  peut 
retenir  ses  plaintes  : 

Me  mheriim  !  Scylhico  qiiam  procul  illa  solo  esl  ' 
Ergo  ego  lam  longe  ?  sed  supprime,  musa,  querelas  : 
Non  libi  sunt  maesta  sacra  canenda  lijra  (1). 

Ovide  mentionne  aussi  des  événements  politiques  postérieurs  à 
son  départ  de  Rome  :  par  exemple  la  dédicace  du  temple  de  la 
Concorde,  qui  date  de  l'an  10  de  notre  ère,  et  le  triomphe  de  Ti- 
bère sur  les  Germains,  qui  eut  lieu  en  12. 

Les  retouches  les  plus  importantes  concernent  Germanicus,  le 
neveu  de  Tibère.  Ovide,  qui  avait  dédié,  tout  d'abord,  les  Fastes 
à  Auguste,  comme  nous  le  voyons  dans  le  livre  II  des  Tristes  (2), 
a  changé  la  dédicace  de  son  poème,  pendant  son  exil.  C'est  à  Ger- 
manicus cju'il  s'adresse  au  début  du  Chant  I^^". 

Excipe  pacaîo,  Caesar  Germanice,  uullu 

Hoc  opus,  ei  limidae  dirige  nauis  iler  (3). 

Il  est  probable  que  le  poète  fit  ce  remaniement  vers  la  fin  de  sa 
vie,  après  la  mort  d'Auguste  (29  août  14).  En  effet,  il  n'aurait  pas 
osé,  du  vivant  de  cet  empereur,  mettre  sous  le  patronage  de 
quelqu'un  d'autre  une  œuvre  qu'il  lui  avait  promise.  C'eût  été 
risquer  de  l'indisposer  contre  lui  encore  davantage.  Comme  Tacite 
et  Suétone  nous  apprennent  que  Germanicus  fut  chargé  par  le  Sé- 
nat d'administrer  les  provinces  d'Orient  au  commencement  de 
l'an  17,  (4)  on  peut  supposer  avec  quelque  vraisemblance  qu'Ovide 
eut  alors  l'idée  de  dédier  les  Fastes  à  ce  prince  cultivé  et  bien- 
veillant, qui,  à  ce  moment,  n'était  pas  très  loin  de  la  région  de 
Tomes.  Le  sujet  qu'il  y  traitait  devait  plaire  à  ce  grand  person- 
nage qui  aimait  beaucoup  la  poésie  et  avait  imité  en  latin  deux 
poèmes  grecs  sur  l'astronomie  (5).  De  plus,  comme  il  était  célè- 
bre par  sa  clémence  et  son  humanité  (6),  le  poète  pouvait  espérer 
qu'il  s'intéresserait  à  son  sort  et  demanderait  peut-être  à  Tibère 
de  mettre  fin  à  son  exil.  Ainsi  s'expliquent  sans  doute  le  change- 
ment de  la  dédicace  des  Fastes,  et  les  éloges  chaleureux  qui  se 
lisent  au  début  de  ce  poème  : 

fl)  FasL,  IV,  82-84.  Cf.  également  VI,  66G. 

'2)  Trisl.  II,  551-552.  Nous  avons  cité  supra  ces  deux  vers. 

(3)  Fasi.,    1,   3-4. 

(4)  Annales,  II,  43,  53  et  s,  ;  Suétone,  Caligula,  1. 

(5)  Les  Phénomènes  et  les  Pronostics  d'Aratos. 

(6)  Tacite,  Ann.  II,  73  ;  Suétone,  Cal.  3. 


454  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Je  chanterai  l'année  romaine,  l'ordre  et  les  causes  de  ses  divisions,  le  lever 
des  astres  et  leur  coucher  à  l'horizon.  Accueille  cet  ouvrage,  Germanicus 
César,  avec  un  visage  bienveillant,  et  dirige  la  course  de  mon  timide  esquif. 
Ne  détourne  pas  les  yeux  de  ce  léger  tribut,  et  montre  toi  propice  pour  un  don 
qui  t'est  consacré.  Tu  y  reconnaîtras  les  cérémonies  sacrées,  tirées  des  annales 
antiques,  tu  y  verras  les  grands  événements  qui  ont  marqué  chaque  jour.  Là 
tu  trouveras  aussi  les  fêtes  qui  honorent  votre  maison.  Tu  y  liras  souvent  le 
nom  de  ton  père,  et  souvent  aussi  celui  de  ton  aïeul.  Leur  gloire  est  inscrite 
dans  nos  fastes,  et  c'est  un  honneur  qui  t'attend  avec  Drusus,  ton  frère.  Que 
d'autres  chantent  les  armes  de  César,  je  célèbre  les  autels  que  César  a  élevés, 
et  les  nouveaux  jours  de  fêtes  qu'il  a  consacrés  aux  cérémonies  religieuses. 
Souris  à  mes  efforts  :  J'entre  dans  une  carrière  toute  pleine  de  la  gloire  des 
Uens.  Chasse  de  moncœurlescraintesinquiètes.Accorde-moi  ta  bienveillance: 
tu  me  donneras  la  force  de  chanter,  car  mon  génie  s'élève  ou  tombe  suivant 
l'expression  de  ton  visage.  Chaque  page,  devant  les  lumières  d'un  prince  si 
savant,  tremble  d'effroi,comme  si  je  l'envoyais  subir  le  jugement  du  dieu  de 
Claros.  Car  nous  avons  senti  les  charmesde  l'éloquence  sur seslèvres, lorsqu'il 
combattait  au  forum  pour  des  accusés  tremblants,  et  nous  savons  aussi,  6 
prince,  quand  ton  inspiration  se  porte  vers  notre  art,  quels  torrents  de  poésie 
coulent  de  ton  génie.  S'il  se  peut,  si  les  dieux  le  permettent,  poète,  dirige 
le  vol  d'un  poète,  afin  que,  sous  tes  auspices,  l'année  entière  suive  heureuse^ 
ment  son  cours. 

On  ne  s'étonnera  pas  non  plus  de  voir  Ovide  faire  allusion  au 
triomphe  de  Germanicus  sur  les  Barbares  de  la  région  du  Rhin, 
qui  fut  célébré  le  26  mai  de  l'an  17  (1). 

Les  Fastes  ressemblent  à  certains  égards  aux  Ailia  de  Gallimaque. 
Ovide  admirait  beaucoup  ce  poème  (2)  ;  il  lui  a  emprunté  quelques 
fables  des  Métamorphoses,  et  dans  son  ouvrage  sur  le  calendrier 
romain,  il  remonte  volontiers  aux  origines,  aux  «causes  »  des  fêtes 
et  des  cultes  anciens  qu'il  décrit,  à  l'exemple  du  grand  poète  alexan- 
drin. Mais,  comme  il  étudiait  les  traditions  religieuses  de  l'Italie, 
il  a  échappé  très  souvent  à  son  influence.  II  traitait  une  matière 
qui  était  toute  nouvelle  dans  la  poésie  latine.  Sans  doute  Properce 
avait  songé  à  composer  un  grand  ouvrage,  où  il  devait  expliquer 
les  cérémonies  sacrées,  les  noms  des  lieux  vénérés  et  les  fondations 
de  certaines  fêtes.  Mais  il  n'avait  pas  eu  le  temps  d'exécuter  ce 
beau  projet,  et  il  n'avait  laissé  que  quelques  fragments  du  vaste 
poème  qu'il  méditait,  c'est-à-dire  quelques  élégies  de  son  IV^ 
Livre  sur  Vertumne,  sur  Jupiter  Férétrien,  sur  Tarpeia,  sur  la  vie 
rustique  et  les  exploits  guerriers  des  anciens  Romains.  Le  poète 
Sabinus,  un  ami  d'Ovide,  qui  s'était  chargé  de  répondre  à  plu- 
sieurs de  ses  héroïnes,  avait  entrepris  une  œuvre  du  même  genre. 
Mais  une  mort  prématurée  avait  interrompu  cette  composition, 
comme  l'a  dit  Ovide  lui-même. 


(1)  Fast.  I,  285  et  s.  ;  Tacite  Ann.  II,  41,2  ;  Suétone,  Cal.  1  ;  Vell.  Paterc 
II,  129,  2.  Ovide  fait  peut-être  allusion  à  ce  triomphe  par  anticipation. 
(2)  Voy.  Couat,  La  poésie  alexandrine,  p.  142. 


OVIDE,    l'homme    et    LE    POÈTE  455 

... imper fedumqiie  dieriim 
Deseruil  ccleri  morte  Sabinus  opus  (1). 

Ovide  était  donc  le  premier  auteur  latin  qui  consacrait  un  poème 
suivi  aux  fêtes  religieuses  de  son  pays.  Mais  ce  sujet  avait  été  déjà 
traité  à  Rome  par  des  prosateurs.  Fulvius  Nobilior,  consul  en 
l'an  189  avant  notre  ère,  avait  étudié  l'année  romaine  (2).  Varron, 
de  son  côté,  s'en  était  occupé  dans  ses  Antiquités.  D'autre  part, 
les  grammairiens  Cornélius  Labéon  et  L.  Cincius  avaient  composé 
des  traités  sur  les  Fastes  (3).  Enfin,  à  l'époque  d'Auguste,  le  cé- 
lèbre érudit  Verrius  Flaccus  avait  rédigé  avec  beaucoup  de  soin 
les  Fastes  Prénestins. 

Ovide  ne  nous  dit  pas  grand'chose  sur  les  ouvrages  qu'il  a  con- 
sultés. Il  déclare  qu'il  a  puisé  à  d'antiques  annales  : 

Sacra  recognosces  Annalibus  eruîa  priscis  (4)... 

Mais  il  ne  nomme  pas  les  auteurs  de  ces  annales,  et  il  ne  men- 
tionne pas  non  plus  les  écrivains  qui  avaient  décrit  et  expliqué, 
avant  lui,  les  fêtes  romaines.  On  peut  déterminer  cependant 
quelques-unes  des  sources  principales  des  Fastes.  Ovide  a  cer- 
tainement utilisé  le  calendrier  officiel  de  Rome.  Il  nous  apprend 
qu'il  a  parcouru  quatre  fois  le  livre  des  Fastes,  où  il  cherchait 
vainement  le  jour  exact  de  la  fête  des  semences  (5). 

Il  a  eu  aussi  entre  les  mains  les  calendriers  de  différentes  loca- 
lités du  Latium  et  de  la  Sabine,  auxquels  il  a  fait  allusion  (6)  ; 
notamment  il  a  souvent  suivi  les  Fastes  Prénestins.  D'autre  pAri, 
il  a  sans  doute  puisé  bien  des  détails  sur  la  religion  romaine  dans 
le  De  verborum  significalu  de  Verrius  Flaccus.  Il  a  lu  aussi,  sem- 
ble-t-il,les  Antiquités  de  Varron  dont  les  fragments  nous  aident 
plus  d'une  fois  à  commenter  les  Fastes.  Enfin,  il  y  a  tout  lieu 
de  penser  qu'il  a  utilisé  parfois  les  travaux  de  quelques  annalistes 
tels  que  Fabius  Pictor,  ou  les  Annales  Maximi,  que  rédigeaient 
les  pontifes,  et  l'on  peut  assurer  qu'il  s'est  inspiré  de  Tite  Live 
dans  ses  récits  de  la  mort  de  Lucrèce  et  du  désastre  des  Fabii{7). 

(1)  Poni.,  IV,  16,  15-16. 

(2)  Macrobe,  I,  12,  16. 

(3)  Macrobe,  1,  12  ;  I,  16  ;  I,  18  ;  III,  4. 

(4)  Faut.  I,  7  ;  cf.  également  IV,  11. 

(5)  Fasi.  I,  657.  Les  feriae,  semenliuae  étaient  des  fêles  mobiles,  dont  la 
date  était  fixée  chaque  année  par  les  pontifes  suivant  l'état  de  la  saison  et 
d'.i  temps.  Elles  n'étaient  donc  pas  marquées  sur  les  calendriers. 

(6)  Fasics,  III,  87  et  s.  ;  VI,  57  et  s. 

(7J  Dans  cette  dernière  narration  (Fasics,  II,  195  et  s.),  Ovide  reprend 
plusieurs  expressions  de  Tite  Livo  (il,  48-50).  Cf.  notamment  Tite-Live  II, 
4'.»,  1,  Familiam  iinam  subisse  ciuilalis  onus;  Fastes,  II,  197, Una  domus  uires 
cl  onus  snsccperai  urbis. 


456  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

D'ailleurs,  Ovide  ne  s'est  pas  contenté  des  renseignements  qu'il 
trouvait  dans  les  livres.  Il  les  a  complétés  par  ses  souvenirs  per- 
sonnels et  par  quelques  enquêtes  orales.  Ainsi  il  a  souvent  assisté 
à  la  fête  des  Parilia  en  avril.  Il  raconte  aussi  qu'un  jour  il  a  observé 
avec  soin  une  curieuse  cérémonie  que  célébrait  le  flamen  Ouiri- 
nalis,  pour  apaiser  la  déesse  Robigo  (1).  D'autre  part,  il  a  été 
demander  à  la  femme  du  flamine  de  Jupiter  s'il  pouvait  marier 
sa  fdle  au  début  de  juin,  et  il  a  appris  ainsi  qu'il  était  préférable 
d'attendre  les  ides  de  ce  mois  et  la  purification  du  temple  de  Ves- 
ta.  (2)  Il  a  aussi  consulté  bien  souvent  un  vieil  ami,  qui  habitait 
à  Carseoli,  en  Sabine,  et  chez  qui  il  logeait  quand  il  se  rendait  à 
Sulmone,  son  pays  natal.  Cet  excellent  homme  lui  a  expliqué  pour- 
quoi on  brûlait  des  renards  vivants  à  la  fête  de  Gérés,  et  lui  a  fait 
connaître  bien  d'autres  traditions  locales  : 

Is  mihi  mulla  quidem,  sed  et  hacc  narrare  solebal 
Unde  meiim  praesans  inslnierelur  opiis  (3). 

Naturellement,  ces  souvenirs  personnels  donnent  de  la  vie  et 
de  l'intérêt  aux  développements  des  Fastes. 

Un  poème  qui  avait  pour  canevas  le  calendrier  romain  devait 
faire  une  place  à  l'astronomie.  Ovide  a  trouvé  de  nobles  accents 
pour  célébrer  cette  science  et  le  génie  des  premiers  astronomes  : 

Heureux  les  esprits  qui  les  premiers  atteignirent  ces  connaissances  et  qui 
voulurent  s'élever  jusqu'aux  demeures  des  dieux  (4)... 

Cependant,  son  savoir,  en  ce  domaine,  est  bien  souvent  en  dé- 
faut. Il  commet  notamment  beaucoup  d'erreurs  quand  il  parle  du 
lever  ou  du  coucher  des  astres.  Ainsi,  il  dit  que  la  constellation 
du  Dauphin  se  levait  le  matin  le  9  janvier  (5),  alors  que  la  date 
exacte  de  ce  phénomène  était  le  31  décembre  (6).  Ailleurs  il  fait 
se  lever  ensemble,  le  14  février,  trois  constellations,  qu'il  appelle 
Anguis,  Corvus  et  Crater  (7),  et  il  enrichit  le  ciel  d'une  étoile  de 


(1)  Fasl.,  IV.  905  et  s. 

(2)  Fasl.,Yl^2l9eis. 

(3)  FasL,  VI,  689-690. 

(4)  Fasi.,  1,  297-298. 

(5)  Fasl.  I,  456. 

(6)  Sur  cette  erreur  et  sur  les  autres  fautes  commises  par  Ovide  en  ce  do- 
maine, voy.  Ideler,  Ueber  den  astronomischen.  Theil  der  Fasli  des  Ovid., 
Abhandl.d.  hist.  philol.  Klasse  d.  Kônigl.  Akad.  d.  Wiss.  zu  Berlin,  aus  d. 
lahren  1822-1823  (Berlin,  1825). 

(7)  Fasi.  II,  243-245. 


OVIDF,    l'homme    et    LE    POETE  457 

son  cru,  qu'il  nomme  le  Milan,  que  les  astronomes  anciens  et  mo- 
dernes n'ont  jamais  mentionnée  (1). 

Les  Fastes  présentent  beaucoup  plus  d'intérêt  au  point  de  vue 
historique.  Sans  doute  la  méthode  critique  d'Ovide  est  très  insuf- 
fisante et  il  accueille  sans  discernement  les  témoignages  des  au- 
teurs qu'il  a  consultés.  Mais  son  poème  est  un  précieux  répertoire 
de  légendes,  de  rites  et  de  traditions  populaires.  Les  historiens 
se  consolent  en  une  certaine  mesure  d'avoir  perdu  la  plus  grande 
partie  des  Antiquités  de  Varron,  en  lisant  les  distiques  ingénieux 
d'Ovide,  qui  semblent  souvent  les  refléter. 

II  nous  apporte  d'abord  des  précisions  intéressantes  sur  les 
dates  des  fêtes  religieuses  et  de  la  fondation  de  certains  sanctu- 
aires. Ainsi,  il  nous  apprend  que  deux  temples  ont  été  fondés 
le  l^r  janvier,  en  deux  années  différentes,  dans  l'île  du  Tibre,  celui 
d'Esculape  et  celui  de  Vedjovis,  et  les  Fastes  Prénestins  sont  en 
accord  avec  lui  sur  ce  point  (2).  De  même,  il  écrit  que  celui  de  la  Con- 
corde, reconstruit  pas  Tibère,  a  été  dédiélel6janvier,  et  le  calen- 
drier de  Préneste  indique  la  même  date  (3).  Ce  recueil  nous  permet 
aussi  d'accepter  en  toute  confiance  les  renseignements  qu'Ovide 
nous  fournit,  lorsqu'il  dit  que  la  dédicace  de  l'Autel  de  la  Paix 
eut  lieu  le  30  janvier  (4),  et  que  le  décret  donnant  à  Auguste  le 
titre  de  Père  de  la  Patrie  est  du  5  février  (5).  Enfin,  d'autres  ca- 
lendriers anciens,  tels  que  celui  de  Venouse  et  celui  de  Caere,  con- 
firment ses  témoignages,  quand  il  déclare  que  le  temple  de  Oui- 
rinus,  restauré  par  Auguste,  a  été  dédié  le  29  juin  (6),  lorsqu'il 
place  les  Liipercalia  le  15  février  (7),  et  les  Ou/r/na/ia  le  17  du  même 
mois  (8). 

Les  fragments  des  Fastes  de  plusieurs  villes  de  l'Italie,  que  nous 
avons  conservés,  prouvent  donc  qu'Ovide  s'était  documenté  très 
sérieusement,  et,  par  suite,  ils  nous  inclinent  à  accepter  les  dates 
ou  les  indications  sur  les  fondations  de  temples  qu'il  est  seul  à  nous 
donner  (9).  Par  exemple,  on  peut  admettre  qu'il  était  bien  informé, 

(1)  Fasl.  Ul,  793  et  s. 

(2)  Fasl   I,  290  ;  C.  I.  L.  P,  p.  231,  305. 

(3)  Fasl.  I,  637  ;  G.  I.  L.  F,  p.  231,  308. 

(4)  Fast.  I,  709  ;  G.  I.  L.  P,  p.  232,  320. 
i5)  Fast.  II,  127  ;  Q.  I.  L,  P,  p.  233,  309. 

(6)  Voy.  le  calendrier  de  Venouse  (G  .  I.  L.  P,  p.  221,  320)  et  les  Fasles 
d'Ovide  (VI,  795-796). 

(7)  Fast.  II,  267  ;  G.  I,  L.,  P,  p.  212,  223,  310. 

(8)  Fast.  II,  475  ;  G.  1.  L.  P,  p.  310. 

(19)  Les  erreurs  de  chronologie  qu'on  a  relevées  dans  les  Fasles  sont  peu 
nombreuses.  Ovide  a  dit,  par  exemple,  que  les  consuls  entraient  en  charire 
au  début  du  mois  de  mars  jusqu'à  l'époque  de  la  seconde  guerre  punique 
(Fast.  m,  147).Or,  ïite  Live  nous  apprend  qu'ils  ont  inauguré  leur  magistru- 


458  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

quand  il  a  écrit  que  le  dictateur  M.  Furius  Camillus  avait  fait  vœu 
de  construire  l'ancien  sanctuaire  de  la  Concorde,  pour  célébrer 
la  réconciliation  des  patriciens  et  des  plébéiens,  après  le  vote  des 
Licinianae  rogaiiones  (1). 

Les  Fastes  renferment  aussi  bien  des  détails  curieux  sur  la 
religion  romaine.  Ils  nous  font  connaître  certaines  divinités.  Ainsi, 
Ovide  est  le  seul  écrivain  de  l'antiquité  qui  mentionne  Helernus, 
un  dieu  dont  le  culte  très  ancien  était  célébré  dans  un  bois  sacré 
sur  les  bords  du  Tibre  (2).  Il  nous  donne  aussi  des  renseignements 
sur  Fornax,  la  déesse  des  fours  (3),  et  sur  la  fête  qui  lui  était  con- 
sacrée. Il  nous  apprend  que  le  curio  maximus  était  chargé  de  dé- 
cider chaque  année  la  date  de  cette  fête,  appelée  Fornacalia  (4). 

Sans  les  Fastes  d'Ovide  nous  ne  saurions  presque  rien  des  Pa- 
reiitalia,  c'est-à-dire  de  la  fête  des  morts  du  mois  de  février  (5). 
Le  poète  dit  qu'on  déposait  alors  des  offrandes  sur  les  tombes  : 
im  peu  de  blé,  quelques  grains  de  sel,  du  pain  trempé  dans  du  vin 
et  quelques  violettes  suffisaient  à  honorer  des  parents  disparus. 
Pendant  les  Parentalia  les  temples  étaient  fermés,  les  autels  n'é- 
taient pas  allumés  et  l'on  ne  célébrait  pas  de  mariages. 

La  description  des  Lemuria,  que  l'on  trouve  dans  les  Fastes, 
oiîre  aussi  beaucoup  d'intérêt  (6).  Nous  y  voyons  l'homme  pieux 
jeter  des  fèves  aux  mânes  de  ses  ancêtres  pour  les  apaiser  et  se 
racheter  lui  et  les  siens.  Il  purifie  ses  mains  dans  de  l'eau  de  sour- 
ce, et  il  demande  aux  ombres  de  quitter  sa  demeure,  en  répétant 
neuf  fois  la  formule  :  «  Mânes  paternels,  sortez  ».  Ces  rites  très 
anciens  se  retrouvent  avec  quelques  modifications  de  détail  chez 
un  grand  nombre  d'autres  peuples.  Les  Fastes  expliquent  aussi 
l'origine  du  préjugé  encore  en  faveur  dans  beaucoup  de  pays,  qui 


Uire  le  !«■■  août  en  463,  aux  ides  de  mai  en  450,  aux  ides  de  décembre  en  423 
(Tite  Live,  III,  6,  1  ;  III,  3G,  3  ;  iV,  37,  3.  D'autres  dates  sont  indiquées  dans 
Mommsen,  Rômische  Chronologie,  p.  75  et  s.).  D'autre  part,  d'après  Ovide,  le 
massacre  des  Fabii  aurait  eu  lieu  le  jour  des  ides  de  février  {Fast.  II,  195). 
Mais  tous  les  historiens,  notamment  Tite-Live  (VI,  1,  11)  et  Tacite  {Hisl.  II, 
m  )  placent  cette  défaite  le  même  jour  que  le  désastre  de  l'Allia,  le  18  juillet, 
et  cette  date  est  confirmée  par  les  Fastes  d'Antium. 

(1)  Fasi  l.,  641  et  s. 

(2)  Fasî.  VI,  105-106.  Les  pontifes  lui  offraient  des  sacrifices.  D'après  Wis- 
sova,  Religion  und  Kullus  der  Rômer,  2^  éd.,  p.  236,  c'était  un  dieu  du  monde 
j^outerrain. 

(3)  Ovide  est  le  seul  auteur  de  l'antiquité  qui  parle  avec  sérieux  de  cette 
liivinité.  Lactance  ne  la  mentionne  que  pour  se  moquer  de  ses  adorateurs 

Divin.  Inslil.  I,  20). 

(4)  Fasl.  II,  525-530. 

(5)  Fast.  II,  533-542  ;  557-564. 

(6)  Fasl.  V,  429  et  s.  Cette  deuxième  fête  des  morts  avait  lieu  le  9,  le  1 1  et 
li;  13  mai. 


OVIDE,    l'homme    et    LE    POETE  459 

interdit  les  mariages  au  mois  de  mai  :  Les  Romains  s'imaginaient 
qu'une  femme  se  mariant  à  l'époque  des  Lemuria  n'avait  pas  long- 
temps à  vivre  (1). 

Ovide  a  aussi  évoqué  les  cérémonies  étranges  des  Lupercales, 
notamment  les  coups  que  les  Luperci  administraient  aux  femmes 
stériles  avec  des  lanières  de  peau  de  chèvre  (2).  Ces  pratiques,  qui 
se  rattachaient  au  culte  de  Junon,  déesse  Caprotina  et  déesse 
présidant  à  la  naissance,  sont  à  rapprocher  de  certains  rites  en 
usage  encore  aujourd'hui  dans  quelques  tribus  de  l'Afrique  Orien- 
tale. D'après  notre  poète,  le  flamine  de  Jupiter  officiait  aux  Lu- 
percales (3).  Sa  participation  à  ces  cérémonies  a  de  quoi  nous  sur- 
prendre. En  effet  les  victimes  sacrifiées  lors  de  cette  fête  étaient 
des  chèvres  et  des  chiens  ;  or,  suivant  Plutarque  et  Aulu-Gelle, 
le  flamen  Dialis  n'avait  pas  le  droit  de  toucher  et  même  de  nom- 
mer ces  animaux  (4).  Il  faut  sans  doute  penser  avec  Frazer  que 
ce  prêtre,  une  fois  par  an,  n'était  pas  assujetti  à  ces  tabous  (5), 
Signalons  aussi  un  usage  très  curieux  qu'Ovide  mentionne  dans 
le  Chant  V  des  Fastes  :  tous  les  ans,  le  14  mai,  les  Vestales 
jetaient  des  mannequins  de  jonc  dans  le  Tibre,  du  haut  du  vieux 
pont  de  bois  (6).  Comme  l'a  bien  vu  Frazer  (7),  cet  usage  s'expli- 
quait sans  doute  par  les  croyances  concernant  les  maléfices  des 
esprits  des  eaux,  qui  sont  encore  répandues  dans  les  campagnes  de 
plusieurs  pays  d'Europe.  Ces  mannequins  étaient  probablement 
des  substituts,  qui  compensaient  les  pertes  que  le  pont  de  bois 
avait  fait  subir  au  dieu  du  fleuve,  en  préservant  des  êtres  humains, 
qui,  sans  lui,  auraient  été  les  victimes  de  cette  divinité. 

Ovide  indique  également  des  rites  primitifs  et  très  intéressants, 
quand  il  décrit  les  fêtes  rustiques  des  Romains.  Par  exemple,  il 
dit  qu'à  la  fête  des  semences  [feriae  semeiiliuae),  en  janvier,  on  of- 
frait à  Tellus  et  à  Gérés  du  froment  et  les  entrailles  d'une  truie 
féconde  (8)  (cette  dernière  offrande  était  conforme  aux  traditions 
religieuses  des  Grecs  (9),  et  que  les  bœufs  devaient    alors  porter 

(1)  Fasl.  V,  488. 

(2)  Fast.  II,  427  et  s. 

(3)  Fast.  Il,  281. 

(4)  Plutarque,  Quacsl.  Rom.,  111   ;  Aulu-Gclle,  X,  1.5,  12. 

(5)  Frazer,  Commenlarij  on  Books  I  and  II,  p.  .'^60.  La  femme  du  flamine  de 
•lupiler  était  aussi  soumise  à  des  tabous.  En  juin,  elle  ne  pouvait  ni  se  pei- 
gner, ni  se  couper  les  ongles  avant  la  purification  du  temple  de  Vesta,  qui 
avait  lieu  aux  ides  de  ce  mois  ;  cf.  Faal.  VI,  229-230. 

(6)  Fasl.  V,  621  et  s. 

(7)  Préface  Fasti,  p.  .vi. 

(8)  Fasl.    1,    671. 

(9)  Ils  sacrifiaient  à  Démétcr  des  truies  pleines,  à  l'époque  de  la  moisson. 
Cf.   Dittenberger,   Sylloge  Inscr.  graec,  n"   1024,  1.   16. 


460  REVUE  DES  COUPS  ET  CONFÉRENCES 

des  couronnes  de  feuillage  (1).  Ces  couronnes  étaient  sans  doute 
destinées  à  les  protéger  contre  des  maléfices  (2). 

Ovide  nous  apprend  aussi  que  le  15  avril  les  curies  sacrifiaient 
trente  vaches  pleines  à  Tellus.  Les  sacrificateurs  arrachaient 
les  veaux  des  flancs  de  leurs  mères,  et  jetaient  les  entrailles  cou- 
pées sur  des  brasiers  fumants.  Puis,  la  plus  âgée  d'entre  les 
Vestales  brûlait  les  veaux  dont  la  cendre  devait  purifier  le  peuple 
et  les  champs  le  jour  de  la  fête  de  Paies  (3).  Plus  loin,  le  poète 
décrit  longuement  les  Parilia  (4).  Il  dit  notamment  que  les  ber- 
gers devaient  sauter  au-dessus  de  trois  feux  et  cet  usage  fait  son- 
ger à  des  coutumes  analogues  qui  sont  encore  pratiquées  par  les 
pâtres  dans  plusieurs  régions  de  l'Europe,  le  jour  de  la  fête  de 
saint  Georges,  le  23  avril. 

Certes,  j'ai  souvent  porté  k  pleines  mains  les  cendres  de  veaux  et  les  tiges 
de  fèves,  chastes  offrandes  d'expiation.  Certes,  j'ai  sauté  par-dessus  les  flam- 
jîies  disposées  sur  trois  rangées,  et  la  branche  de  laurier  m'a  aspergé  d'eau 
lustrale...  Tourné  vers  l'Orient,  prononce  quatre  fois  la  prière  rituelle,  et  pu- 
rifie tes  mains  dans  une  eau  vive.  Puis,  bois  dans  un  bol  le  lait  blanc  comme 
la  neige  et  le  vin  cuit  couleur  de  pourpre.  Ensuite  expose  aux  flammes 
tes  membres  vigoureux,  en  passant  d'un  pied  rapide  à  travers  les  amas  em- 
brasés de  la  paille  qui  pétille  (5). 

Nous  voyons  aussi  dans  les  Fastes  que  le  25  avril  un  flamine 
apaisait  la  déesse  Robigo  et  lui  demandait  d'épargner  les  mois- 
sons, en  lui  offrant  de  l'encens,  du  vin,  et  les  entrailles  d'une  chienne 
et  d'une  brebis  (6).  Et  l'on  pourrait  citer  beaucoup  d'autres  rites 
curieux  qu'Ovide  a  dépeints  avec  soin  dans  ce  poème. 

D'ailleurs,  il  ne  s'est  pas  contenté  de  les  décrire  ;  il  a  aussi  es- 
sayé de  les  expliquer.  En  efïet,  il  expose  souvent  les  causes  et  la 
signification  des  fêtes  et  des  usages  qu'il  évoque,  et  il  raconte 
volontiers  les  légendes  auxquelles  se  rattachent,  d'après  lui,  cer- 
taines cérémonies.  Il  faut  avouer  que  les  interprétations  qu'il 
donne  sur  ce  chapitre  sont  en  général  moins  utiles  pour  les  his- 
toriens que  ses  descriptions  des  cultes  romains.  Ces  explications 
sont  la  partie  la  moins  solide  des  Fastes. 


(1)  Fasl.  I,  663  ;  cf.  Tibulle,  II,  I.  7. 

(2)  C'est  probablement  pour  la  même  raison  que  l'on  couronnait  les  chiens 
de  chasse,  ;i  la  fête  de  Diane,  le  13  août  (Stace,  Silv.  III,  1,  57),  etàla  fête 
d'Artémis  (Arrien,  Ciinegelica,  34).  Sur  cet  usage  cf.  Frazer,  The  golden 
Bough.  Part.  I,  vol.  H,  p.  75,  126,  339,  341. 

(3)  Fasi.  IV,  629-640.  Sur  ces  sacrifices  cf.  Varron,  L.  L.  VI,  15. 

(4)  Fasl.  IV,  725  et  s.  Ces  cérémonies  rustiques  étaient  célébrées  le  21  avi-il 

(5)  Fasl.  IV,  725-728  ;  777-782. 

(6)  Fasl.  IV,  905  et  s. 


OVIDE,    l'homme    et    LE    POÈTE  461 

En  effet,  Ovide  ne  comprend  pas  toujours  le  sens  profond  des 
légendes  et  des  rites  dont  il  parle,  et  dans  bien  des  cas  il  confond 
les  traditions  religieuses  de  V  Italie  et  celles  de  la  Grèce  ou  de  l'Asie. 
Ainsi,  il  prend  Carmentis  pour  une  prophétesse  arcadienne  (1), 
alors  qu'elle  était  une  ancienne  divinité  italique,  qui  prophé- 
tisait l'avenir  et  en  même  temps  protégeait  les  femmes  en  cou- 
ches (2).  De  même  il  s'imagine  que  Maia,  fdle  d'Atlas  et  de  Plé- 
ioné,  et  mère  d'Hermès,  a  peut  être  donné,  son  nom  au  m^ois  de 
mai  (3),  alors  que  ce  mois  était  en  réalité  consacré  à  une  vieille 
divinité  de  l'Italie  qui  s'appelait  aussi  Maia,  (4).  D'autre  part, 
quand  il  essaie  d'interpréter  certains  détails  de  la  mythologie 
et  de  la  religion  romaines,  il  fait  preuve  de  beaucoup  trop  de 
fantaisie.  Il  lui  arrive  d'inventer  de  belles  histoires  pour  expli- 
quer certains  noms.  Ainsi,  pour  rendre  compte  de  celui  de  la 
déesse  Muta,  il  imagine  qu'elle  était  une  nymphe  du  Tibre, 
que  Jupiter  a  rendue  muette,  pour  la  punir  d'avoir  dénoncé  à  Ju- 
non  sa  liaison  avec  Juturna  (5).  Cette  aventure,  qu'on  ne  trouve 
que  dans  les  Fastes,  a  tout  l'air  d'avoir  été  forgée  par  lui  sur  le 
modèle  de  ces  mythes  d'inspiration  galante,  qui  ont  été  très  en 
faveur  chez  les  poètes  grecs,  et  qu'il  a  si  souvent  narrés  dans  ses 
Métamorphoses.  Ovide,  de  même,  a  recours  à  des  fictions  poéti- 
ques, lorsqu'il  expose  pour  quelles  raisons  les  Vestales  jetaient 
clans  le  Tibre  des  mannequins  de  jonc  :  des  compagnons  d'Hercule, 
d'origine  argienne,  se  seraient  fixés  sur  ses  rives,  et  auraient  de- 
mandé, au  moment  de  leur  mort,  d'y  être  jetés,  afin  d'être  portés 
par  les  eaux  du  fleuve  et  les  flots  de  la  mer  jusqu'aux  rivages  de 
ï'Argolide.  Leurs  héritiers  auraient  préféré  les  ensevelir  en  Italie, 
et  auraient  jeté,  à  leur  place,  dans  le  Tibre,  des  scirpeae  ima- 
gines (6). 

Ovide  a  aussi  bien  souvent  le  tort  d'énumércr  plusieurs  expli- 
cations différentes  d'un  même  rite,  en  laissant  à  son  lecteur  le 
soin  de  choisir  celle  qui  lui  paraîtra  la  plus  satisfaisante.  Cetéclec- 
t  isme,  qui  apparaît  si  fréquemment  dans  les  ouvrages  des  philo- 
sophes et  des  critiques  de  l'antiquité,  peut  se  défendre  lorsque  la 
signification  de  certains  usages  est  obscure.  Mais  était-il  besoin 
d'accumuler  les  hypothèses  pour  interpréter  les    sauts  que  fai- 

(1)  Fasles,  I,  462. 

(2)  Les  matrones  romaines  lui  avaient  élevé  un  temple  ;'cf.  Pluttirque, 
Qiiaesl.  rom.  56  ;  Rumulus,  21,  2. 

(3)  Fast.  V,  103. 

(4)  Macrobe,  I,  12. 

(5)  Fast.  II,  5S3  et  s. 

(6)  Fast.  V,  651  et  s. 


k 


462  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

saient  les  bergers  au  dessus  de  plusieurs  feux  de  paille,  lors  des 
Pariiia,  après  avoir  purifié  leurs  mains  dans  une  eau  vive  ? 

Il  me  reste,  dit  Ovide,  à  exposer  les  origines  de  ces  usages.  Mais  la  multitude 
des  explications  engendre  le  doute  et  me  tient  en  suspens.  Le  feu  dévorant 
purifie  tout,  il  épure  les  métaux  :  c'est  pour  cela  qu'il  purifie  le  troupeau  avec 
le  berger.  Ou  bien,  comme  il  y  a  deux  principes  contraires  de  toutes  choses, 
le  feu  et  Teau,  ces  deux  dieux  ennemis,  nos  pères  auraient  réuni  ces  deux  élé- 
ments, et  jugé  bon  de  li\Ter  leurs  corps  au  contact  des  flammes  et  de  l'eau. 
Ou  encore,  c'est  que  les  principes  de  la  vie  sont  dans  ces  éléments  :  l'exilé 
perd  le  feu  et  l'eau,  le  feu  et  l'eau  font  la  nouvelle  épouse  ;  a-t-on  considéré 
leur  importance  ?  D'autres,  j'ai  peine  à  le  croire,  voient  dans  ces  rites  un 
souvenir  de  Phaéthon  et  du  déluge  de  Deucalion.  D'autres  encore  racontent 
que  des  bergers,  frappant  cailloux  contre  cailloux,  en  firent  tout  à  coup  jaillir 
des  étincelles  :  la  première  s'éteignit,  mais  la  deuxième  tomba  sur  de  la  paille 
qu'elle  enflamma.  Est-ce  ainsi  que  s'expliquent  les  feux  des  Pariiia  ?  Ou 
plutôt  cet  usage  ne  serait-il  pas  dû  à  la  piété  d'Enée,  auquel  des  flammes 
inoffensives  livrèrent  passage,  après  la  défaite  de  Troie  ?  Voici  pourtant  en- 
core une  explication  qui  se  rapproche  plus  de  la  vérité  :  quand  Rome  fut 
bâtie,  l'ordre  fut  donné  de  porter  les  dieux  Lares  à  leurs  nouveaux  foyers. 
Alors  les  émigrants  mirent  le  feu  à  leurs  toits  agrestes  et  aux  cabanes  qu'ils 
abandonnaient,  et  troupeaux  et  paysans  sautèrent  à  travers  les  flammes  ; 
c'est  ce  qui  se  fait  encore  aujourd'hui  au  jour  natal  de  Rome  (1). 

En  vérité,  seules  la  première  et  la  dernière  hypothèse  méri- 
taient d'être  exposées,  et  Ovide  aurait  dû  nous  faire  grâce  des 
autres. 

Enfin,  les  étymologies  que  le  poète  propose  sont  souvent  très 
aventureuses.  On  ne  saurait  croire  avec  lui  que  le  mot  Aprilis 
vient  du  grec  àçpoç,  écume,  (2)  que  le  mois  appelé  Maius  était 
ainsi  dénommé,  parce  qu'il  était  consacré  aux  vieillards  {majores) 
ou  que  luniiis  procède  de  iuuenes  (3). 

Ovide  donne  donc  fréquemment  à  ses  lecteurs  des  explications 
très  contestables.  Cependant  il  complète  souvent  utilement  ses 
descriptions  des  cultes  de  Rome,  en  éclaircissant  sur  quelques 
points  leur  origine  et  leur  signification,  et  l'on  peut  dire  que,  dans 
l'ensemble,  les  Fastes  présentent  un  intérêt  considérable  pour  les 
historiens.  Nous  verrons  prochainement  que  c'est  aussi  un  ou- 
vrage très  remarquable  au  point  de  vue  littéraire. 

{A  suivre.) 

(1)  Fasl.  IV,  783-806. 

(2)  Parce  que  Vénus,  :i  qui  ce  mois  était  consacré,  était  née  de  l'écume  de 
la  mer  ;  cf.  Fast.  IV,  61-62.  Deux  érudits,  Fulvius  et  Junius,  mentionnés  par 
Varron  (L.  L.  VI,  33)  avaient  proposé  déjà  cette  étymologie. 

(3)  Fast  V,  73-78.  Ovide  suit  sur  ce  point  Fulvius  Nobilior,  (cf.  Macrobe, 
I,  12,  16),  Varron  (L.  L.  VI,  33),  Censorinus  De  die  nalali,  XXII,  9. 


Le  Mystère  Poétique 

par  Pierre  TRAHARD, 

Professeur  à  l'Université  de  Dijon. 


XI 

Le  cercle  magique. 

Conclure  serait  une  méconnaissance  de  la  poésie  môme,  qui 
n'admet  ni  fixité  ni  terme,  et  qui  trouve  dans  le  mouvement  la 
loi  de  son  existence.  Valéry  observe  que  notre  époque  connaît 
plus  de  systèmes  que  de  poètes  (1).  Les  manifestes,  les  Arts  Poé- 
tiques, les  ouvrages  de  critique  et  d'exégèse  constituent  en  effet 
une  Babel  d'où  montent  des  voix  discordantes,  sinon  ennemies  : 
Claudel,  F.  Jammes,  Max  Jacob,  A.  Breton,  T.  Tzara,  J.  Coc- 
teau, P.  Valéry,  H.  Bremond,  R.  de  Souza,  Thibaudet  ;  P.  Sou- 
day,  J.  Romains,  J.  Royère,  etc.  ne  sont  pas  d'accord.  Chacun 
délient,  ou  croit  détenir  sa  vérité.  Les  nuances,  entre  eux,  ne 
nous  préoccupent  pas.  Ce  qui  importe,  c'est  que  la  tradition 
soit  renouvelée,  et  elle  l'est,  grâce,  d'une  part,  à  la  psychologie 
du  subconscient,  d'autre  part  à  la  phonétique  expérimentale. 
Mais  on  constate  avec  curiosité  que  les  Arts  Poétiques,  s'ils  s'éten- 
dent avec  complaisance  sur  le  domaine  obscur  de  notre  vie  inté- 
rieure, négligent  l'histoire  de  la  versification,  comme  ils  négligent 
la  préoccupation  du  publie  et  la  fonction  sociale  du  poète.  Ni  le 
public  ni  la  société  ne  comptent  pour  leurs  auteurs  ;  le  poète  chante 
avec  un  égoïsme  concerté,  parle  une  langue  qu'il  semble  vouloir 
t'tre  le  seul  à  comprendre.  Or,  dit  Marcello-Fabri,  «  il  conviendrait 
que  les  poètes  réapprissent  à  parler  au  monde  (2)  ». 


(1)  Au  sujet  cr Adonis  (Variété,  I,  59). 

(2)  L'Age  Nouveau,  janvier  1938,  p.  G. 


464  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Un  autre  défaut  de  cette  poétique  est  de  paralyser  ceux  qui  se 
sentent  vraiment  inspirés  et  s'abandonnent  à  l'enthousiasme. 
Elle  met  un  bâillon  sur  les  lèvres  du  poète  ;  en  tout  cas,  elle  lui 
retire  presque  ses  moyens  d'expression,  elle  l'oblige  à  des  tours 
de  force,  des  contorsions,  des  extravagances,  ou  le  condamne  au 
silence.  Le  poète  nous  menace  à  chaque  instant  de  se  taire,  si  les 
mots  continuent  à  lui  résister  ou  à  le  trahir  ;  mais,  en  réalité,  il 
n'a  garde  de  se  taire,  et  il  lui  arrive  de  préférer  au  silence  le  jar- 
gon hermétique.  Or,  si  un  critique,  un  historien,  un  dramaturge, 
unromancier  peut,  à  la  rigueur,  s'offrir  le  luxe  périlleux  de  mal 
écrire  sans  trop  perdre  de  son  efficacité,  on  n'imagine  pas  un  vrai 
poète  balbutiant,  ou  incertain  desa  langue.  Ecrire  avec  raffinement 
a  perdu  les  Parnassiens  et  les  réalistes,  gâté  le  talent  d'un  Leconle 
de  Lisle  ou  d'un  Flaubert;  écrire  avec  négligence  a  menacé  Péguy, 
ruiné  les  surréalistes,  les  cubistes,  les  dadaïstes,  tous  ceux  qui 
tirent  les  mots  au  sort  dans  le  chapeau  de  Tzara  ;  écrire  sur  un 
ton  bonhomme  et  vulgaire,  pour  rallier  les  suffrages  des  «  braves 
gens  »  conduit  à  la  platitude  incorrecte  d"un  F.  Jammes,  inutile 
écho  de  F.  Goppée  (1).  Il  en  résulte  dans  la  poésie  contemporaine 
une  incertitude  qui  déconcerte.  L'enquête  menée  par  le  Figaro 
en  1922  (2)  la  révélait  déjà  telle,  et  soulignait  la  singulière  anar- 
chie qui  va  du  classicisme  au  dadaïsme.  Qu'elle  soit  floue  ou 
vigoureuse,  la  poésie  suspend  son  propre  essor  ;  elle  n'ose  s'aban- 
donner aux  ailes  qui  la  portèrent  jadis.  Comment  s'exprimerait-on 
en  vers  de  façon  à  satisfaire  un  artiste  très  délicat  et  à  être  accueilli 
par  un  public  qui  ne  l'est  pas  ?  Le  problème  paraît  insoluble. 
Car,  d'un  côté,  chez  P.  Valéry, la  forme  classique  persiste,  exacte 
et  dure,  celle  que  Ronsard,  puis  Malherbe  ont  fixée  dans  leurs 
Odes  ;  mais  cette  forme  présuppose  que  nous  devons  calquer  nos 
plaisirs  actuels  sur  ceux  de  nos  ancêtres,  alors  que,  depuis  trois 
siècles,  tant  de  changements  ont  bouleversé  le  monde  et  l'art  : 
Valéry  est  en  régression  sur  le  symbolisme  et  nous  apporte  beau- 
coup moins  que  les  surréalistes  (3).  D'un  autre  côté,  chez  Claudel, 
les  laisses  rythmiques  fort  libres,  et  assez  imprécises,  constituent 
une  tentative  neuve,  qui  ouvre  peut-être  l'avenir  ;  mais  c'est  un 

(1)  Cf.  par  exemple  VArl  Poétique  de  F.  Jammes  dans  Les  Gcorgiqiies  Chré- 
tiennes, p. 30  à  34. 

(2)  Enquête  Littéraire,  par  Gilbert  Charles  ;  le  même  journal  a  entrepris 
une  enquête  semblable  en  juillet  1938. 

(3)  D'où  le  mépris  ou  le  tient  T.  Tzara,  qui  le  rapproche  de  Jean  Cocteau. 
«  Pour  tous  deux,  la  poésie  est  un  exercice,  une  forme,  rien  que  cela.  Aussi 
leur  sulfisance  est  grande....  »  [De  la  Nécessité  en  poésie.  Inquisitions,  juin 
1936,  p.  49.) 


LE    MYSTl.RE    POÉTIQUE  465 

art  brutal  auquel  nous  ne  sommes  pas  habitués,  un  rythme  étrange 
auquel  beaucoup  d'oreilles  sont  rebelles.  Nous  n'hésitons  plus 
encore  devant  les  ébauches,  souvent  informes,  des  surréalistes, 
qui  heurtent  l'idéal  formel  auquel  nous  restons  attachés,  devant 
les  innovations  prosodiques  d'un  Supervielle  par  exemple,  qui  dé- 
passe en  hardiesse  Claudel  et  nous  apporte  une  harmonie  in- 
connue, harmonie  d'ensemble  difficile  à  saisir.  On  lui  demande  : 
«.Y  a-t-il  en  vous  un-souci  de  prosodie  ?  »  Il  répond  «  Peut-être, 
mais  il  n'est  pas  conscient,  et  je  fais  tout  ce  que  je  peux  pour  le 
maintenir  dans  les  limbes.  C'est  son  affaire.  J'essaie  de  ne  pas 
intervenir.  »  Voilà  une  méthode  —  ou  une  absence  de  méthode  — 
qui  eût  fort  étonné  Malherbe  et  Boileau,  Racine  et  V.  Hugo  ! 
Elle  est  si  étrange  que  Supervielle  même  ne  peut  s'y  tenir  et  avoue 
qu'il  intervient  quand  la  ligne  d'un  poème  ne  lui  semble  pas  assez 
apparente  ;  mais  il  proclame  que  l'essentiel,  en  poésie,  c'est  l'évo- 
cation (1).  Ainsi,  entre  Valéry,  Claudel  et  Supervielle,  aucune 
commune  mesure.  Le  résultat  est  pauvre  :  on  lit  peu  l'un  ou  l'autre, 
on  appréhende  même  de  le  lire,  et  le  public,  intrigué,  déso- 
rienté ou  choqué,  s'éloigne.  De  qui,  pensc-t-il,  se  mociue-t-on  ici  ? 
J'admets  qu'on  ne  se  moque  de  personne  ;  mais  je  comprends 
qu'on  hésite.  En  effet,  la  versification  régulière,  scrupuleuse, 
superstitieuse  pour  l'œil  comme  pour  l'oreille,  constitue  chez 
Valéry  une  réussite  trop  sûre  et  un  retour  en  arrière.  Son  art 
complexe,  qui  se  rattache  à  l'art  classique  et  tend  vers  la  poésie 
pure,  heurte  la  notion  même  d'une  poésie  spontanée,  libre,  déten- 
due, rythmée  au  rythme  de  la  respiration,  de  cette  poésie  à  la- 
quelle les  romantiques  et  Verlaine  nous  avaient  accoutumé  par 
leur  enchantement  naïf  ou  calculé.  Mais  Claudel  commet  une 
erreur  aussi  grave  ;  il  force,  précipite  le  rythme  de  la  respiration, 
méconnaît,  en  rejetant  le  syllabisme,  le  nombre  exact  des  syllabes 
comptées,  la  structure  même  de  notre  langue,  le  principe  fonda- 
mental de  notre  versification  ;  pis  encore,  il  répudie  l'isochronie 
de  la  danse,  condition  primordiale  de  notre  poésie.  Or,  qu'était 
jadis  la  poésie,  sinon  un  chant  de  métier  cadençant  le  travail 
manuel  ?  Nul  mystère  ne  l'enveloppait  alors  aux  yeux  du  labou- 
reur, du  forgeron  ou  du  marin.  Cette  poésie  ancienne  et  directe, 
on  l'atteignait  au  moyen  d'une  cadence  régulière  comme  la  ca- 
dence d'un  balancier  ;  on  l'atteignait  par  le  rythme,  on  l'attei- 
gnait aussi  par  le  mètre.  Syllabisme  et  mètre  étaient  et  restent 


(1)  Cf.  A.  Billy;    Un  Poêle  :  Julca  Superuklle  [L'Œuvre,  19  avril  1932). 

30 


468 


REVUE  DES  COURS  ET  CONFERENCES 


les  deux  conditions  inéluctables  de  la  poésie.  En  les  bannissant  au- 
jourd'hui, on  bannit  du  même  coup  le  caractère  social  de  la 
poésie.  Nul  poète  ne  rythme  plus  aujourd'hui  le  travail  de  l'ou- 
vrier ou  du  paysan,  pas  plus  qu'il  ne  s'abandonne  sans  contrainte 
au  chant  de  l'oiseau  ou  au  murmure  de  la  forêt.  Deux  nécessités, 
impérieuses  et  contradictoires,  se  partagent  aujourd'hui  le  poète  : 
l'aspiration  à  la  poésie  pure,  qui  libère  l'homme  du  réel  et  du  sen- 
timent de  l'effort  où  il  s'épuise,  et  la  conformité  aux  conventions 
anciennes,  du  moins  à  celles  qui,  fondées  sur  la  nature  des  choses, 
expriment  une  discipline  reconnue  nécessaire.  Valéry  sacrifie 
l'une,  Claudel  l'autre,  et  le  problème  reste  entier,  comme  notre 
incertitude  au  seuil  du  mystère  poétique. 

Existe-t-il  une  solution  du  problème  ?  On  peut  en  entrevoir 
une.  Lorsque  le  symbolisme  qui  est  sans  limite  parce  qu'il  repré- 
sente un  état  de  la  sensibilité  plutôt  qu'une  école,  accomplit  sa 
révolution,  il  brisa  la  forme  classique,  lui  substitua  le  vers  libre, 
et,  surtout,  il  mit  en  évidence  la  notion  neuve,  essentielle,  de  la 
poésie  spontanée,  capable  de  traduire  l'inconscient  et  l'involon- 
taire chez  un  homme  qui,  soudain,  s'éveille  à  une  compréhension 
plus  profonde  d'ordre  sentimental  et  non  intellectuel.  Or,  cette 
notion  de  la  poésie  déraidit  la  forme  coutumière,  assouplit  le 
rythme  classique,  auxquels  Valéry  revient  aujourd'hui.  La  solu- 
tion du  problème  serait  alors  dans  la  concordance  exacte,  rare 
sans  doute,  mais  d'autant  plus  précieuse,  du  rythme  inné,  propre 
à  chaque  artiste,  et  du  mètre.  Le  rythme  est  celui  de  la  respiration 
même  ;  le  mètre  devrait  être  choisi  parmi  ceux  dont  l'oreille  du 
public  a  l'habitude  et  le  sentiment.  Ainsi  la  respiration  naturelle 
de  Corneille  et  de  Racine  est  l'alexandrin,  celle  de  La  Fontaine 
l'octosyllabe,  celle  de  Paul  Toulet  la  contre-rime...  Quelle  sera  la 
respiration  naturelle  du  grand  poète  de  demain  ?  Et  le  grand  poète 
ne  sera-t-il  pas  celui  qui  tirera  parti  de  la  splendeur  verbale  du 
romantisme,  de  la  forme  rigoureuse  du  Parnasse,  de  la  valeur 
musicale  des  symbolistes,  des  audaces  techniques  du  surréalisme, 
bref  celui  qui  fera  une  synthèse  du  passé  où  l'avenir  sommeille 
encore  ? 


En  attendant  cette  conciliation,  la  poésie  devient  de  plus  en 
plus  difficile,  de  plus  en  plus  inaccessible,  et  elle  risque  de  n'être 
bientôt  que  l'apanage  de  quelques  initiés,  comme  la  métaphy- 
sique ou  les  mathématiques.  Combien,  dans  le  monde,  peuvent 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  467 

suivre  un  H.  Poincaré,  un  Einstein  ?  Sans  doute  un  Mallarmé, 
un  Valéry  se  réjouissent  de  cette  difficulté  qui  les  isole,  et  ils 
chérissent  cette  poésie  qui  déplaît  au  public  dans  la  mesure  où 
elle  plaît  aux  philosophes.  Mais  la  poésie  ne  perd-elie  point  ainsi 
sa  raison  d'être,  qui  consiste  à  établir  une  communication  spiri- 
tuelle entre  le  plus  grand  nombre  d'hommes  possible  ?  Elle  qui, 
précisément,  voudrait  se  confondre  avec  l'eurythmie  de  la  danse, 
du  chant  et  de  la  musique,  oublie-t-elle  que  ces  arts  sont  des  arts 
collectifs,  des  intermédiaires,  des  messagers  ?  On  s'inquiète  de 
voir,  depuis  Baudelaire,  la  matière  poétique  se  rétrécir  de  plus 
en  plus,  le  livre  devenir  de  plus  en  plus  court,  se  réduire  à  une 
mince  plaquette  aujourd'hui,  à  une  page  sybilline  demain.  On 
s'inquiète  surtout  de  voir  la  poésie  se  refuser  à  l'audience  du  pu- 
blic, et  devenir  un  art  aristocratique,  qui  n'intéresse  qu'une  élite 
restreinte  (1).  L'écrivain  passionné  de  poésie  pure  écrit  pour  un 
quatuor  de  personnes,  donc  pour  lui-même,  remarque  Duhamel, 
car  «  dire  que  l'on  écrit  pour  quatre  personnes,  cela  revient  à  dire 
que  l'on  écrit  pour  soi-même  (2)  ».  On  s'inquiète  encore  de  voir 
cette  poésie,  souvent  très  haute,  prendre  un  ton  prophétique, 
confondre  l'obscurité  avec  le  mystère  et  mettre  un  point  d'honneur 
à  n'être  pas  comprise.  Sans  doute  tel  poète,  comme  Supervielle^ 
déclare  :  «  J 'ai  le  plus  grand  désir  de  l'être.  Je  ne  considère  pas  le 
public  comme  un  ennemi  à  qui  on  doit  tout  cacher.  Nulle  crainte 
que  nous  nous  livrions  trop.  Un  véritable  poète  restera  toujours 
infiniment  mystérieux,  quoi  qu'il  fasse  pour  avouer.  Je  me  sou- 
haite le  moins  obscur  possible  (3)  ».  C'est  reconnaître  une  obscurité 
suffisante.  Mais  combien  de  poètes  la  veulent  provocante  et  s'in- 
génient à  tout  cacher  au  public  !  Or  le  poème  hermétique,  le 
poème  rébus  qui  prête  à  des  interprétations  différentes  et  contra- 
dictoires, le  poème  «  coup  de  dé  »,  est,  quoi  qu'en  dise  Valéry  (4), 
un  art  de  praticiens,  un  art  sans  lendemain,  qui  équivaut  aux  tours 
de  force  des  rhétoriqueurs  du  xv^  et  du  xvi  siècle. 

On  s'inquiète  enfin  de  l'abus  des  commentaires,  dont  on  étouffe 
le  moindre  texte  poétique.  Conséquence  logique,  hélas  !  Tout 
poème  obscur  sollicite  la  glose.  Mais  quelles  gloses  aujourd'hui  ! 
Comme  elles  se  multiplient,  enflent,  débordent  le  texte  J  Pour 

(1)  Cf.  G.  Bianquis,  La  poésir  anlrichiciinc....,  p.  81.  —  B.  Fay  :  Littéralnre 
Française,  p.  •Zl7-2o'.i.  — Dans  le  Cbâlrau  des  Désertes,  G.  Sa'nd  a  montrtj 
([lie  l'art  qui  perd  tout  contact  avec  la  vie  est  factice. 

(•2)  Les  Poètes  et  la  Poésie,  p.  113. 

(3)  L'Œuvre,  art.  cité,  10  avril  1923. 

(4)  Variété,  III,  65. 


468  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

comprendre  Mallarmé,  on  nous  persuade  qu'il  faut  lire  le  commen- 
taire d'A.  Thibaudet,  quatre  ou  cinq  fois  plus  ample  que  l'œuvre 
du  «  maître  ».  Sans  doute  on  a  toujours  commenté  les  poètes  avec 
abondance.  Ainsi  telles  éditions  critiques,  celle  des  Epîlres  de 
Marot  par  Guiffrey  ou  des  Premières  Médilaiions  de  Lamartine 
par  Lanson  ne  craignent  pas  d'expliquer  un  vers  par  cinquante 
lignes  d'  «  éclaircissements  «.  Mais  il  ne  s'agit  que  d'explications 
historiques,  le  texte  n'étant  ni  obscur  ni  mystérieux.  Aujourd'hui 
on  discute  le  sens!  F.  Lefèvre,  Alain,  Thibaudet,  J.  Cohen,  R.Fer- 

nandat,   Maynial,   M°^e   Noulet,    H.    Fabureau commentent 

par  exemple  l'œuvre  de  P.  Valéry  pièce  par  pièce,  strophe  par 
strophe,  vers  par  vers,  mot  par  mot,  et  le  minutieux  commen- 
taire est  plus  copieux  que  le  texte  :  car  le  premier  se  dilate  dans 
la  proportion  même  où  le  second  se  condense.  Hubert-Fabureau 
écrit  un  chapitre  sur  la  Querelle  des  Commentateurs,  qui  ne  sont 
naturellement  pas  d'accord,  et  lui-même  commente  avec  une 
abondance  cruelle  toute  l'œuvre  poétique  de  Valéry,  tel  jadis 
Muret  commentant  Ronsard.  Enfin  Valéry  commente  les  com- 
mentaires de  ses  commentateurs  (1),  et  d'autres  viendront  qui 
ajouteront  leurs  gloses  aux  gloses  des  gloses.  Manie  de  l'ana- 
lyse, de  l'hypercritique  !  Dernièrement  encore,  Valéry  pre- 
nait soin  de  nous  exposer  en  de  longues  pages  son  horreur  de 
la  confession,  sa  répulsion  à  se  communiquer  au  public,  à 
se  mettre  sous  sa  dépendance,  à  aliéner  sa  liberté,  bref,  à 
écrire  (2).  Eh  quoi  !  tant  d'  «  écriture  »  pour  affirmer  son  dégoût 
d'écrire,  tant  de  complaisance  laborieuse  à  l'égard  de  soi-même, 
deux  mille  pages  de  prose  pour  justifier  deux  cent  pages  de  vers  ! 
On  s'étonne  qu'un  poète,  aussi  réticent  lorsqu'il  s'agit  de  s'ex- 
primer en  vers,  ne  tarisse  pas  sur  lui-même  quand  il  s'agit  d'ex- 
pliquer en  prose  ce  qu'il  a  voulu  dire  en  vers.  On  a  envie  de  lui 
répliquer  que  le  moindre  poème  ferait  mieux  notre  affaire.  Ni 
Ronsard,  ni  Racine,  ni  même  Hugo  n'ont  été  à  ce  point  verbeux 
et  intarissables  ;  ils    agissaient  plus  qu'ils  ne  parlaient. 

D'ailleurs,  devant  ce  flot  montant  de  commentaires,  qui  ne 
résolvent  aucune  difficulté  et  posent  les  mêmes  points  d'interro- 
gation, Valéry,  déclare  avec  scepticisme  (le  grand  poète,  selon  lui, 
est  toujours  «  sceptique  »)  :  «  Mes  vers  ont  le  sens  qu'on  leur  prête. 
Celui  que  je  leur  donne  ne  s'ajuste  qu'à  moi,  et  n'est  opposable 
à  personne.  C'est  une  erreur  contraire  à  la  nature  de  la  poésie, 

(1)  Cf.  Variété,  III,  57  {Le  Cimetière  Marin).  —  Reuuc  de  Paris,  15  dé- 
cembre 1937,  p.  731  {La  Jeune  Parque). 

(2)  Revue  de  Parité,  ibid.,  p.  723,  728-729. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  4Ô9 

et  qui  lui  serait  même  mortelle,  que  de  prétendre  qu'à  tout 
poème  correspond  un  sens  véritable,  unique  et  conforme  ou  iden- 
tique à  quelque  pensée  de  l'auteur  (1).  »  Ainsi  la  poésie  acquiert 
une  plasticité  égale  à  celle  de  la  musique,  plasticité  commode, 
désirable  et  redoutable  à  la  fois,  car  si  le  poète  ne  doit  pas  imposer 
sa  tyrannie  au  public,  il  ne  saurait  renoncer  à  le  conduire  sans 
heurt  ni  violence  où  son  génie  commande  qu'il  aille.  Là  est  le  se- 
cret de  l'art.  Toute  œuvre  doit  se  présenter  seule  et  nue,  refuser 
toute  interposition  entre  le  public  et  elle.  Il  faudrait  imposer 
silence  aux  commentateurs,  dont  les  uns  découvrent  maladroite- 
ment ce  que  le  poète  a  voulu  cacher,  dont  les  autres,  manquant 
de  pudeur  ou  d'intelligence,  imposent  une  signification  à  ce  qui 
n'en  a  pas.  Quant  au  poète,  il  survit  par  ses  vers,  non  par  ses 
gloses  (2). 


En  définitive,  la  poésie  pure  qui  règne  aujourd'hui,  ouvre-t-elle 
mieux  que  la  poésie  romantique  ou  la  poésie  symboliste  les  portes 
du  mystère  poétique  ?  Savante,  compliquée,  hermétique  parfois 
sous  des  apparences  élémentaires  et  frustes,  elle  souffre  d'une 
contradiction  qui  nuit  à  sa  puissance  :  pure,  elle  a  besoin  de  l'im- 
pur. On  sait  les  résultats  des  expériences  tentées  sur  les  cobayes 
par  un  illustre  médecin  :  si  l'organisme  animal  était  totalement 
épuré,  la  nutrition  languirait,  les  forces  déclineraient,  l'existence 
même  serait  menacée  ;  car  l'absence  de  tout  microbe  est  plus 
dangereuse  à  l'équilibre  du  corps  que  la  cohabitation  bactérienne. 
D'un  autre  côté,  un  chimiste,  M.  Kohn-Abrest,  affirme  que  les 
poussières  de  Paris,  loin  d'être  dangereuses,  communiquent  aux 
habitants  leur  vivacité,  leur  énergie  et  leur  verdeur  légendaires. 
Enfin  on  a  démontré  que  l'eau  de  mer  nourrit  des  millions  d'êtres 
par  son  impureté,  et  que  l'eau  pure  est  stérile.  Paradoxes  ?  La 
singulière  affirmation  du  chimiste  engendre  le  scepticisme.  Mais 
le  paradoxe  d'aujourd'hui  est  la  vérité  de  demain.  Toutes  dis- 
tances gardées  entre  l'observation  scientifique  et  l'expérience 
poétique,  on  peut  dire  que  l'esprit  a  besoin  des  impuretés  de  notre 
nature  sensible,  et  que  l'impureté  est  nécessaire  à  la  poésie.  Valéry 
ne  l'ignore  pas,  qui  signale,  à  plusieurs  reprises,  les  graves  dangers 


(1)  Variélé,  III,  80  ;  cf.  p.  5'J  à  84. 

(2)  Il  ne  reste  rien  des  théoriciens  du  Moyen  Age,  de  la  Renaissance,  des 
écoles  classique  et  romantique,  sinon  des  curiosités  pour  historiens  ou  éru- 
ilits. 


470  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

de  la  pureté  absolue,  et  qui,  par  moment,  y  renonce  lui-même 
au  bénéfice  de  la  chair  et  du  monde  réel  (1). 

C'est  pourquoi  on  peut,  on  doit  prévoir  un  revirement  total. 
Au  reste,  il  est  fatal  que  tout  grand  poète  engendre  son  contradic- 
teur, son  destructeur.  Ainsi  la  poésie  pure  suscitera  un  artiste 
qui  prendra  le  contre-pied  de  son  idéal  et  lui  déniera  toute  puis- 
sance créatrice,  en  s'attaquant  à  son  essence  même.  Si  l'en 
admet  que  Valéry  représente,  d'une  manière  fragile  et  provi- 
soire, en  France,  la  poésie  humaine,  celle-ci  ne  pourra  vivre  et  ne 
survivra  que  le  jour  où  un  autre  poète  —  autre  dans  tous  les  sens 
du  mot  —  aura  ruiné  son  système  et  substitué  au  dogme  de 
Fintelligence  lucide  tel  dogme  que  nous  ne  soupçonnons  pas.  En 
1840,  le  problème  pour  le  jeune  Baudelaire  —  Valéry  le  souligne  — 
se  posait  ainsi  :  «  Etre  un  grand  poète,  mais  n'être  ni  Lamartine, 
ni  Hugo,  ni  Musset,  car  Baudelaire  est  nourri  de  ceux  que  son 
instinct  lui  commande  impérieusement  d'abolir  (2).  »  Le  problème 
se  pose  aujourd'hui  d'une  manière  identique  :  il  faut  abolir  Valéry, 
Claudel,  le  petit  nombre  de  ceux  qui  obstruent  l'horizon.  Il  le 
faut  d'autant  plus  que  leur  art  mène  droit  à  une  impasse. 

Reconnaissons  pourtant  qu'avec  eux,  et  avec  quelques  poètes 
surréalistes,  nous  sommes  montés  aussi  haut  que  l'homme  le 
peut  actuellement.  Mais  leur  art  participe  de  leur  âme  savante, 
compliquée,  raffinée,  subtile,  paradoxale,  inhumaine  parfois  ; 
il  exige  un  effort,  une  tension,  un  raidissement  qui  nous  excède 
et  nous  brise.  Il  oublie  trop  que  la  poésie  est  plaisir,  repos,  jouis- 
sance, qu'elle  est  faite  pour  nos  délices  et  notre  volupté.  Réduite 
à  un  problème,  elle  perd  son  charme  et  son  prestige.  L'excès  de 
cet  art,  qui  vient  d'un  excès  de  civilisation  et  d'enrichissement, 
provoquera  sans  doute  un  retour  à  la  poésie  simple  et  naïve,  à 
cette  poésie  innée,  naturelle,  populaire,  appuyée  sur  les  fables  et 
les  légendes  (3),  poésie  «  des  premières  noces  »,  comme  l'appelait 
joliment  Sainte-Beuve,  poésie  de  la  Bible  et  du  Coran,  des  Psau- 
mes et  d'Homère.  Unjour,  las  des  systèmes  ambitieux,  des  théo- 
ries contradictoires  et  des  vaines  discussions,  l'homme  reprendra 
son  bâton  de  pèlerin,  et,  tel  Jean  Jacques,  n'aura  plus  que  le  souci 
de  se  promener  à  l'abandon,  de  jouir  directement  d'une  nature 
trop  souvent  interprétée  et  défigurée.  Alors,  éprouvant  devant  une 


(1)  Cf.  Variété,  III,  211,  235,  237. 

(2)  Variété,  II,  145. 

(3)  Valéry  même  la  préconise  (Cf.  Nécessité  de  la  Poésie,  Conférence  !«'  lé- 
vrier 1938,  p.  184.) 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  471 

fleur,  un  arbre,  un  ruisseau,  une  sensation  ou  une  émotion  dé- 
pouillée de  tout  calcul,  il  voudra  faire  partager  celle-ci  à  d'autres 
hommes  et  cherchera  un  moyen  de  communication  spontanée. 
Le  plus  antique  des  arts  n'est-il  pas  simplement,  selon  Valéry, 
«  de  ressentir  une  expression  naître  d'une  impression,  et  un  instant 
singulier  devenir  un  monument  de  la  mémoire,  —  faveur  insigne 
d'une  aurore  ou  d'un  couchant  prodigieux,  horreur  sacrée  d'un 
bois,  exaltation  sur  les  hauteurs  d'où  se  découvrent  les  royaumes 
de  la  terre  )>  (1).  De  son  côté,  A.  Breton  ne  craint  pas  cet  aveu, 
«  Une  œuvre  d'art  digne  de  ce  nom  est  celle  qui  nous  fait  retrou- 
ver la  fraîcheur  d'émotion  de  l'enfance  (2).  »  Ainsi,  peu  à  peu,  le 
cercle  magique  se  reforme,  au  cours  des  millénaires,  allant  de  la 
simplicité  nue  à  la  complexité  hermétique,  puisque  ces  deux 
extrêmes  se  touchent,  comme  la  langue  rejoint,  pour  la  mordre, 
la  queue  du  reptile  amphisbène. 

Car  si  «  l'excès  de  culture  nous  ramène  à  la  naïveté  des  premiers 
âges  (3)  »,  c'est  la  poésie  pure  qui,  par  ses  exigences  inhumaines, 
par  sa  recherche  des  mots  vides  de  tout  concept  et  libres  de  tout 
contact  avec  la  sensibilité  commune,  risque  de  ressusciter  la 
poésie  des  temps  primitifs.  N'oublions  pas  que,  pour  elle,  tout  se 
ramène  à  un  mot,  une  syllabe,  un  cri,  un  silence  ;  n'oublions  pas 
que 

«  Kac,  Kec,  Kic,  Koc,  Kuc,  Kac,  Kec,  Kic,  Koc,  » 

est,  entre  beaucoup  d'autres,  un  vers  du  plus  récent  tonneau,  et 
que  : 

«  Krim,  Krim,  Krim,  Krim,  Krim,  Krim  ,Krim.  » 

en  est  un,  non  moins  magnifique  (4).  Ainsi  la  suprême  poésie 
requiert  l'ignorance,  l'abandon  de  la  culture,  l'onomatopée,  bref, 
le  retour  aux  premiers  âges  de  l'humanité.  L'hermétisme  et  l'obs- 
curisme  opèrent  un  semblable  miracle.  En  nous  faisant  perdre 
le  sens  du  mystère,  ils  laissent  intacte  la  poésie  qui  sommeille  en 
nous  et  qui  éclate  à  ses  heures  (5).  Ainsi  nulle  tentative,  même 
la  plus  folle,  n'aura  été  inutile.  Il  faut  beaucoup  de  victimes 


(1)  Pièces  sur  VArt,  p.  1  71. 

(2)  Limilcs  non  frontières  du  surréalisme  {Nouvelle  Revue  Française,  !«'  fé- 
vrier 11)37,  p.  2i0). 

(3)  II.  Fabiircau,  P.  Valcni,  p.  1)7. 

(4)  P.  All)i'rt  Birot  :  La  joie  des  sept  couleurs.  —  Max  Jacob  :  Sainl  Maiorel. 

(5)  Cf.  II.  Fabureau,  ouvr.  cité,  p.  97,  115. 


472  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉREN'CES 

beaucoup  de  martyrs  pour  assurer  le  progrès.  Les  noms  s'effa- 
cent, les  œuvres  tombent  en  poussière,  mais  plus  tard,  que  le 
chaos  s'ordonne  ou  subsiste,  quelques  beaux  vers  chanteront 
dans  la  mémoire  des  hommes. 


En  attendant,  n'éliminons  rien  de  la  poésie,  intégrons  en  elle 
la  sensibilité,  l'imagination,  l'intellectualisme,  la  musique,  la 
science,  la  philosophie,  pour  ne  pas  demeurer  au  seuil  de  son  mys- 
tère. C'est  le  tort  des  théoriciens,  — même  des  poètes, — de  lui 
enlever  toute  signification  intellectuelle,  donc  toute  substance. 
S'il  n'est  point  indispensable  que  la  poésie  ait  toujours  un  sens 
précis,  une  arête  nette,  il  n'est  point  excessif  non  plus  de  lui 
demander  la  traduction  d'une  idée  ou  d'un  sentiment.  Aligner 
des  mots  sans  cohérence  ni  portée  est  un  trompe-l'œil.  En  pri- 
vant la  poésie  de  toute  signification,  on  la  prive  d'une  partie  de 
son  charme  ;  sans  doute,  elle  est  d'abord  une  intuition  synthé- 
tique, et  l'intraduisible,  l'ineffable,  constituent  son  mystère,  mais 
ce  mystère,  d'ordre  sensible,  n'est  point  incompatible  avec  l'idée  (1). 
Qu'un  rapport  s'établisse  entre  l'intuition  et  la  pensée  réfléchie, 
comme  il  doit  s'en  établir  un  entre  l'art  expressif  et  la  chose  ex- 
primée, et  le  mystère  poétique  ne  sera  pas  loin  d'être  éclairci. 
Ne  l'a-t-il  pas  été  déjà  par  Racine,  qui  opère  ce  miracle  d'être 
aussi  cher  aux  surréalistes  qu'aux  classiques  traditionalistes, 
de  contenter  pleinement  un  P.  Valéry  ?  Or,  Racine  ne  s'abstrait 
pas  du  réel  humain,  et  il  veut  que  la  poésie  ait  un  sens  drama- 
tique au  sens  propre  du  mot,  qu'elle  soit  un  dialogue  entre  deux 
êtres  ou  deux  formes  du  même  être.  Claudel,  dans  son  théâtre, 
Valéry  dans  ses  mythes,  ses  dialogues  en  prose  et  ses  tentatives 
théâtrales,  le  prolongent,  sans  l'égaler  ni  même  l'approcher  de 
loin.  Mais  il  est  certain  que  des  vers  comme  ceux-ci. 

i\Ioi,  je  veille.  Je  sors,  pâle  et  prodigieuse, 
Toute  humide  des  «leurs  que  je  n'ai  point  versés, 


ou 


Sa  tendresse  confuse  étonnerait  ma  chair, 

Et  mes  tristes  regards,  ignorant  de  mes  charmes, 

A  d'autres  que  moi-même  adresseraient  leurs  larmes... 


(1  )  Cf.  J.  Cassou,  Pour  la  Poésie,  p.  28. 


LE    MYSTÈRE    POÉTIQUE  473 

OU  encore  : 

L'insaisissable  amour  que  tu  me  vins  promettre 
Passe,  et  dans  un  frisson,  brise  Narcisse,  et  fuit...  (1) 

il  est  certain  que  ces  beaux  vers  reproduisent  fidèlement  la  ca- 
dence interne  de  Bérénice  ou  de  Phèdre  (2).  Toutefois  ils  ne  l'é- 
puisent  pas,  car,  trop  près  de  l'imitation,  ils  ne  s'incorporent  point 
à  la  tragédie,  qui  met  deux  âmes  aux  prises,  ils  sont  hors  de  l'ac- 
tion. Dire  que  le  théâtre  de  Claudel  est  du  grand  art  parce  que, 
à  la  scène,  il  n'intéresse  personne,  c'est  le  condamner  par  un  éloge 
maladroit,  c'est  ruiner  la  notion  de  poésie  (3).  Dire  que,  plus  un 
poème  de  Valéry  tend  vers  l'abstraction  métaphysique,  plus  il 
atteint  la  perfection,  c'est  nuire  à  la  perfection  même.  La  poésie 
de  Racine,  écrit  Bremond,  «  n'est  pas  brouillée  avec  les  idées,  mais 
elle  a  une  façon  très  particulière,  moins  avide,  moins  acharnée, 
plus  souple,  plus  légère,  plus  détachée,  de  les  manier  »  (4).  C'est 
peut-être  cet  art  qui  manque  à  nos  poètes  actuels.  On  regrette 
d'autant  plus  que  Bremond  ajoute  :  «Le discours,  s'il  veut  obéir 
au  chant,  doit  se  résigner  à  la  pire  humiliation  que  l'on  puisse 
demander  à  un  discours  :  se  résigner  à  parler  quelquefois  pour  ne 
rien  dire.  On  sait,  du  reste,  que  les  poètes  ne  s'en  privent  pas.  Ils 
ont  bien  raison.  (5)  »  Résignation  dangereuse,  approbation  humi- 
liante !  L'une  et  l'autre  sollicitent  le  bavardage,  acceptent  le 
vide,  réduisent  la  poésie  à  un  jeu  de  société,  à  un  passe-temps 
frivole .  Or ,  si  la  poésie  est  un  plaisir  et  une  distraction  voluptueuse 
pour  la  plupart  d'entre  nous,  elle  reste  pour  les  initiés  un  moyen 
de  connaissance,  une  école  du  bien  vivre  et  du  bien  mourir. 
Grâce  à  elle  nous  apprenons  à  interpréter  la  réalité,  à  pénétrer  le 
monde,  à  pressentir  l'Univers,  un  univers  sensible  et  douloureux, 
dont  le  poète  est  «  le  système  nerveux  »,  dit  un  critique  (6),  «  le 
sismographe  »,  dit  Hofmannsthal  (7),  Hugo  disait,  avec  plus 
d'élégance,  «  l'écho  sonore  ». 

Dans  son  étude  sur  Bergson,  Jankélévitch  fait,  à  propos  de 


(1)  Poésies,  p.  7G,  134,  147. 

(2)  Cf.  le  parallèle  trop  constant  que  Bremond  institue  entre  les  deux 
poètes  dans  Racine  et  P.  Valérij. 

(3)  «  Les  grands  écrivains  se  révèlent  à  ceci  que  leurs  pièces  sont  injouables 
■h'  n'en  veux  que  Racine  pour  exemple  ».  (R.  de  Renéville.  L'Expérience  Poé- 
tique, p.  36.  )  L'exemple  est  fort  mal  choisi. 

(4)  Racine  el  Valéry,  p.  145. 

(5)  Ibicl.,  p.  200. 

(6)  Secrétain,  Destins  du  Poète,  p.  117. 

(7)  Cf.  G.  Bianquis,  La  poésie  autrichienne....,  p.  78. 


474  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

«  la  vie  »,  deux  remarques  pertinentes.  La  première  est  que  la 
réalité  effective  a,  pour  l'artiste,  une  importance  primordiale  : 
«  L'artiste,  écrit-il,  ne  lésine  pas  sur  le  réel,  et  c'est  pourquoi  les 
théoriciens  du  jeu  ont  justement  fait  du  loisir  une  condition  de 
l'activité  esthétique.  L'univers  s'enrichit  de  toutes  les  choses 
qui  ne  servent  à  rien,  et  dont  nous  découvrons  alors  les  puissances 
naturelles,  — je  veux  dire  la  beauté.  »  Plus  loin,  remarquant  que 
cette  réalité  intégrale  est  en  nous,  il  constate  que  «  l'absolu  est 
proche  de  nous-mêmes,  semblable  à  nous-mêmes.  »  :  «  L'absolu, 
écrit-il,  est  un  mystère  qui  se  réalise  à  tout  moment  en  chacun 
de  nous,  dans  la  vie  et  par  la  vie.  Il  faut  renoncer  à  l'idole  d'un 
absolu  lointain  ;  il  faut,  suivant  le  mot  de  Gœthe,  apprendre  à 
croire  à  la  simplicité  (1)  ». 

Or,  c'est  là  ce  que  nos  poètes  ont  besoin  le  plus  d'apprendre  : 
revenir  à  la  simplicité  par  les  voies  de  la  réalité  et  de  l'absolu, 
tous  deux  si  proches  de  nous,  si  intégrés  à  nous-mêmes  que  nous 
ne  les  voyons  plus  et  les  cherchons  fort  loin.  Cette  simplicité,  ou 
bien  ils  l'affectent,  ou  bien  ils  l'ignorent,  ou  bien  ils  la  dédaignent. 
Ni  Claudel  ni  Valéry  —  pour  ne  parler  que  des  poètes  de  valeur  — 
ne  sont  simples,  ni,  par  conséquent,  directs.  Leur  souci  constant 
de  l'allégorie,  de  la  parure,  de  l'embellissement  poétique,  de  l'ex- 
pression précieuse,  la  subtilité  de  la  forme  et  du  fond,  l'habileté 
technique  révèlent  un  art  trop  présent,  trop  calculé,  trop  tendu 
et  conventionnel.  Ils  nous  obligent  à  des  détours,  à  des  interpréta- 
tions. Qu'ils  exigent  du  lecteur  un  effort  légitime,  on  l'admet,  à  la 
condition  que  cet  effort  aboutisse  à  une  prise  suffisante  de  l'œu- 
vre, à  une  jouissance  esthétique  dont  l'effort  n'a  pas  enlevé  toute 
fraîcheur.  Il  se  peut  qu'il  y  ait  en  Claudel  des  parties  de  grand 
poète  :  rude  imagier  du  Moyen  Age,  il  nous  ramène  étroitement 
aux  siècles  de  la  foi,  aux  cathédrales  mystiques,  tel  Péguy  devant 
Chartres,  mais  ce  retour  nous  le  payons  d'un  excès  d'artifices  et 
de  préciosité.  Valéry,  mathématicien  incroyant,  plus  traditio- 
naliste, plus  nourri  de  réflexions  et  d'idées,  artiste  plus  conscient 
et  raffiné,  apparaîtra  peut-être  un  jour  comme  une  sorte  de  Mal- 
herbe qui  aurait  médité  chaque  matin  Racine,  mais  son  excep- 
tionnelle réussite  est  trop  cérébrale  pour  conquérir  un  large  pu- 
blic et  fonder  une  œuvre  vivante. 

Ce  qui  ne  signifie  pas  que  ces  poètes  soient  voués  à  l'oubli.  Qui 
donc  lit  encore  les  Mystères  du  Moyen  Age,  les  Grandes  Odes 


(1)  OuiT.  cilr,  p.  229,  254. 


OVIDE,    I, 'homme    et    le    POÈTE  475 

de  Ronsard  ou  de  Malherbe  ?  Une  poignée  de  «  spécialistes  »• 
Des  noms  subsistent,  et,  peut-être,  la  postérité,  pour  beaucoup 
d'artistes,  consiste-t-elle  à  n'être  plus  qu'un  nom.  Il  est  des  noms 
témoins,  comme  il  est  de  grandes  œuvres  mortes,  réduites  au  rôle 
de  documents.  Au  fur  et  à  mesure  qu'ils  perdent  la  simplicité,  les 
poètes  contemporains  dissocient  la  raison  de  la  sensibilité,  et  ils 
brisent  ainsi  l'unité  de  l'être  humain  et  son  indispensable  har- 
monie. L'opposition  qu'ils  instituent  entre  l'une  et  l'autre  est 
factice,  et  elle  ne  correspond  pas  à  la  réalité  interne.  Sans  doute, 
chez  l'artiste,  l'équilibre  est  souvent  rompu  entre  ces  deux  fonc- 
tions essentielles  ;  mais  l'acte  de  la  création  artistique  réalise 
cet  équilibre,  à  l'insu  même  de  l'artiste.  Car  chez  un  être  évolué 
la  faculté  de  penser  est  inséparable  de  la  faculté  de  sentir.  La 
prise  du  monde  et  de  l'univers  exige  d'ailleurs  le  concours  de  l'une 
et  de  l'autre. 

Pouvons-nous  espérer,  grâce  à  ce  concours,  réduire  la  part  du 
mystère  poétique,  ou,  au  moins,  expliquer  celui-ci  ?  Notre  en- 
quête prouve  quenon,cartropd'élémentscomplexesinterviennent 
dans  les  opérations  du  génie,  et  le  poète  même  se  plaît  aux  jeux 
de  l'ombre  et  des  ténèbres.  S"il  s'efforce  de  transvaluer  ce  qui 
n'est  autour  de  lui  que  mystère,  inconnu,  abîme, il  n'en  considère 
pas  moins  volontiers  aujourd'hui  la  vie  comme  un  jeu  d'impres- 
sions et  d'apparences  qui  favorisent  le  mystère  de  cette  vie.  Créer, 
ou  accentuer  ce  mystère,  pour  le  traduire  ensuite,  faire  sentir  au 
lecteur  la  périssable  beauté  des  apparences  etla  fragilité  décevante 
des  impressions,  tel  est  son  objet  et  son  but.  Elle  s'engage  dans 
cette  voie  où  Debussy  et  les  peintres  impressionnistes  lui  font 
cortège.  Hofmannsthal  caractérise  assez  bien  cette  tendance  mo- 
derne (1),  tandis  que,  en  France,  un  Valéry,  dans  une  forme  clas- 
sique, accorde  sa  part  au  mystère.  La  poésie,  comme  la  science 
et  la  philosophie,  est  une  recherche  :  cette  recherche  continue,  et 
continuera,  pour  la  joie  secrète  de  ceux  que  la  mort  ne  satisfait 
pas.  Nous  revenons  ainsi  à  notre  point  de  départ.  Je  ne  m'en 
afflige  pas,  car  rien  n'est  inutile  de  ce  qui  nous  ramène  un  instant 
à  nous-mêmes,  nous  libère  des  entraves  terrestres  et  nous  laisse 
entrevoir  un  monde  plus  conforme  au  désir  de  nos  cœurs  ^2). 

(1)  Cf.  G.  Bianquis,  La  Poésie  aulricliienne...,p.  93-95. 

(2)  L'ensemble  <le  ce  cours  sera  réuni  en  un  volume  de  la  Bibliolhèqiic 
de  la  Revue  des  Cours  qui  paraîtra  à    la  rentrée  prochaine  (N.  D.  L.  R.). 


VARIÉTÉ 

La  vérité  dans  "  Ramuntcho  " 


I.  —  La  vérité  des  Lieux. 

Si,  après  avoir  lu  Ramuntcho,  on  consulte  la  carte  du  pays 
basque,  on  est  surpris  de  n'y  trouver  aucun  des  noms  que  Loti 
a  cités  dans  son  livre  (sauf  Saint-Jean-de-Luz  et  Ascain). 

C'est  que  Loti  a  eu  soin  de  débaptiser  les  lieux  et  de  les  revêtir 
de  noms  imaginaires  —  non  par  souci  de  discrétion,  comme  les 
romanciers  qui  racontent  une  histoire  vécue  —  mais  par  crainte, 
en  révélant  leur  emplacement,  d'y  attirer  des  curieux  importuns 
qui  en  profaneraient  la  sauvage  beauté.  (La  précaution,  hélas  ! 
fut  d'ailleurs  illusoire...) 

A  chaque  nom  cité  par  Loti,  s'en  superpose  un  autre,  le  véri- 
table, celui  que  porte  la  carte  (1).  Promenons-nous  donc  à  tra- 
vers le  récit  de  Ramunlcho,  en  essayant  de  rétablir  dans  leur 
identité  les  lieux  que  Loti  a  décrits  sous  des  vocables  fictifs. 

Etchézar,  le  village  natal  de  Ramuntcho,  c'est  Sare,  ie  délicieux 
petit  pays  qui  donne  son  nom  aux  grottes  célèbres,  et  qui 
s'abrite  au  pied  de  la  Rhune,  au  delà  du  col  de  Saint-Ignace,  à 
quelques  kilomètres  de  la  frontière.  Et  c'est  la  Rhune  que  Loti 
appelle  la  Gizune.  On  s'étonne  .seulement  qu'il  la  décrive  si 
imposante.  Il  la  traite  d'énorme  ;  il  la  montre  écrasant  tout. 
La  Rhune  n'a  que  900  mètres,  modestement. 

Mais  ne  reprochons  pas  aux  artistes  de  voir  les  choses  plus 
grandes  que  nous.  Leur  vérité  est  plus  vraie  que  la  nôtre.  Et  la 
Rhune  est  réellement  immense,  si  Loti  l'a  vue  telle... 

l'Jile  domine  d'ailleurs  tout  ce  coin  de  pays  basque.  Et  de 
quelque  côté  qu'on  se  tourne,  on  aperçoit  toujours  à  l'horizon 
sa  silhouette  caractéristique. 

Mais  si,  dans  ses  grandes  lignes  et  pour  sa  situation,  Etchézar 

(1)  Et  le  manuscrit  original  du  roman,  que  nous  avons  consulté. 


VARIÉTÉ  477 

s'identifie  à  Sare,  il  n'en  est  pas  de  même  pour  certains  détails  : 
le  fronton  et  l'église. 

Loti  écrit  que  le  fronton  à'Elchézar  est  bordé  des  deux  côtés 
par  des  gradins.  Or,  le  fronton  de  Sare  n'a  de  gradins  que  d'un 
seul  côté,  à  droite.  Existe-t-il  ailleurs,  au  paj's  basque,  un  fron- 
ton comme  celui  à  Etchézar  qui  aurait  servi  de  modèle  à  Loti? 
Nous  n'avons  pu  le  déterminer. 

D'autre  part,  l'inscription  mentionnée  par  Loti  :  Blaidka 
haritzea  debakalaa  (Il  est  défendu  de  jouer  au  blaid)  (1),  ne 
figure  pas  au  frouton  de  Sarre.  L'a-t-on  effacée  depuis?  Cela 
semble  peu  probable,  dans  un  pays  aussi  conservateur.  Il  y  a 
lieu  plutôt  de  supposer  que  Loti  l'avait  lue  ailleurs  et  la  trans- 
posée au  village  de  son  héros. 

Quant  à  l'église  d'Etchézar,  Loti  mentionne  à  l'intérieur  «  une 
profusion  de  colonnes  torses  ».  Or,  seule  peut-être  de  toutes  les 
églises  basques,  celle  de  Sare  n'a  pas  de  colonnes  torses  (2).  Mais, 
en  revanche,  de  semblables  colonnes  encadrent  l'autel  d'Ascain. 
Ascain,  le  village  fameux,  l'un  des  plus  basques  du  pays,  et  d'où 
Loti  précisément  a  daté  Kamuntcbo  (3).  C'est  à  Ascain  que  l'on 
fabrique  la  chistera,  le  gant  d'osier  avec  lequel  on  joue  à  la 
pelote  (4). 

Loti  a  voulu  faire  à'Elchézar  la  synthèse  du  village  basque. 
Et  comme  l'autel  d'Ascain  lui  semblait  plus  spécifique  que  celui 
de  Sare,  il  a  transplanté  à  Sare  l'autel  d'Ascain. 

D'autre  part,  ni  l'une  ni  l'autre  de  ces  églises  n'a  de  cyprès 
dans  le  voisinage,  tandis  que  Loti  nous  montre  dans  le  préau 
de  l'église  à'Elchézar  «  des  C5'près  immenses,  sentant  le  midi  et 
l'orient».  Mais  d'autres  églises,  dans  la  région,  s'environnent  de 
ces  arbres  mélancoliques,  celle  de  Méharin,  par  exemple,  que 
nous  retrouverons  tout  à  l'heure.  Et,  par  l'adjonction  de  ce  trait, 
Loti  aura  voulu  parfaire  sa   synthèse  de  village  basque. 

C'est  donc  à  Sare,  en  principe,  que  s'élève  la  maison  de 
Ramuntcho.  Mais  sa  façade,  dit  Loti,  regarde  la  route  d'Haspar- 
ritz  :  or,  par  Hasparritz,  il  faut  entendre  Olhette,  etc'est  à  Ascain 


(1)  Variélé  de  jeu  de  pelote  qui  s'oppose  au  rebot,  seul  pratiqué  aujourd'hui. 

(2)  Ces  colonnes,  dans  le  goût  de  la  Renaissance  espagnole,  sont  la  caractéris- 
tique des  églises  du  pays  basque,  avec  la  tribune  pour  les  hommes. 

(3)  La  dédicace  à  M™»  d'Abadie  porte  :  «  Ascain  (Basses-Pyrénées),  novem- 
bre 1896    » 

(4)  Il  y  a  trois  manières  de  jouer  à  la  pelote  :  à  main  nue,  à  la  pala  et  à  la 
chistera.  La  pala  est  une  raqueUc  et  la  chistera  une  sorte  de  gant  muni  d'une 
gouttière  en  o.sier  pour  recevoir  la  balle. 


478  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

que  passe  la  route  d'Olhette.  Etchézar  est  donc  un  mélange  de  Sare 
et  d'Ascain,  deux  des  plus  purs  joyaux  du  pays  basque. 

On  se  souvient  qu'au  début  du  roman,  Rarauntcho  prend  part 
à  une  grande  partie  de  pelote  qui  se  déroule  à  Erribiague,  «  un 
village  très  éloigné  (à'Elchézar)  situé  au  tournant  d'une  gorge 
profonde,  au  pied  de  très  hautes  cimes.  »  Ce  village,  c'est  Ossès. 
Nous  sommes  ici  dans  !a  vallée  de  la  Nive,  étroite  et  encaissée, 
qui  justifie  le  mot  de  gorge  employé  par  Loti. 

Ramuntcho  se  rend  à  Erribiague  «  par  le  petit  chemin  de  fer 
qui  relie  Bayonne  à  Burguetta  ».  Lisez  Saint -Jean-Pied-de-Port. 
Ce  nom  de  Burguetta  a  dû  être  inspiré  à  Loti  par  la  citadelle 
qui  couronne  la  ville  (comme  un  petit  bourg)  ;  il  y  a  en  Espagne, 
près  de  Roncevaux,  une  ville  du  nom  de  Burguete. 

La  vallée  des  Cerisiers,  où  Ramuntcho  et  ses  compagnons 
s'arrêtèrent  au  retour  à' Erribiague,  c'est  probablement  —  mais 
ici  il  ne  s'agit  que  d'une  hypothèse,  formulée  par  le  fils  de 
l'écrivain  —  la  vallée  d'Itxassou,  près  de  Cambo,  lieu  «  renommé 
dans  tout  le  pays  basque,  région  ombreuse  et  calme  »,  que  des 
montagnes  entourent  de  toutes  parts,  «  y  jetant  le  mélancolique 
mystère  des  édens  fermés  i>.  Le  climat  y  est  si  doux,  que  les 
cerises  y  mûrissent  en  avril,  comme  dans  la  vallée  de  Soliiés,  en 
Provence. 

Mendiazpi,  d'où  Ramuntcho  rapporte  sur  lui  l'odeur  des  menthes 
quand  il  va  en  expédition  de  ce  côté,  c'est  encore  Olhette,  déjà 
baptisé  ailleurs  Hasparritz.Et  Subernoa,  dont  l'absinthe  sauvage 
parturae  de  même  ses  vêtements,  c'est  Hasparren. 

Quand  Ramuntcho  s'en  va  pour  faire  son  service  militaire,  sa 
mère  l'accompagne  un  bout  de  chemin  en  voiture,  ne  pouvant 
se  résoudre  à  le  quitter.  Elle  décide  d'abord  d'aller  jusqu'à  la 
chapelle  de  Saint- Bitchencho  :  c'est  la  chapelle  de  Saint-Ignace, 
au  col  du  même  nom,  entre  Sare  et  Ascain,  d'où  part  le  chemin 
de  fer  à  crémaillère  qui  conduit  au  sommet  de  la  Rhune. 

Puis,  la  chapelle  atteinte,  Franchita  continue  encore,  et  ne 
descend  finalement  de  voiture  qu'à  la  côte  d'Issarrilz  :  c'est-à- 
dire  d'Ascain. 

Mais  voici  que  l'idylle  a  tourné  au  drame,  et  que  Gracieuse, 
la  petite  fiancée,  est  devenue  nonne  dans  un  couvent,  d'où 
Ramuntcho  projette  de  l'arracher.  En  attendant,  il  se  livre  plus 
que  jamais  à  la  contrebande,  avec  une  sorte  de  sombre  fureur, 
d'ardeur  désespérée,  et  il  puise  dans  le  danger  l'oubli  momen- 
tané de  son  chagrin. 

C'est  ainsi  qu'un  soir,  par  nuit  noire  et  temps  pluvieux,  il  se 


VARIÉTÉ  479 

trouve  avec  la  bande  d'Ilchoua  au  hameau  de  Landachkoa,  u  à 
dix  minutes  de  l'Espagne  »,  près  de  la  Nivelle  qui  forme  frontière 
en  cet  endroit.  Ce  Landachkoa,  d'où  part  l'expédition,  désigne 
Dancharia,  poste  de  douane  sur  la  Nivelle. 

Quant  à  Ururbil  où  un  peu  plus  tard,  après  une  nuit  de  con- 
trebande harassante,  Ramuntcho  se  réfugie  chez  son  ami  Floren- 
tino,  c'est  certainement  Henda^e,  puisqu'on  voit  de  là  Fontarabie 
et  Ion  entend  sonner  sa  cloche.  Loti  décrit  la  vue  familière  qu'il 
avait  des  fenêtres  de  sa  propre  maison  :  «  Les  montagnes  d'un 
brun  noir,  puis  Fontarabie  en  silhouette  morose...  ».  «  Cette 
maisonnette  basque,  qui  avant  lui  n'avait  abrité  que  des  généra- 
tions de  simples  et  de  confiants  »  ne  peut  être  que Bakhar-Etchéa, 
la  maison  de  Loti. 

Cependant  Ramuntcho  ne  désespère  pas  de  reconquérir  sa 
fiancée  perdue.  Elle  a  été  envoyée  au  couvent  d'Amesqueta  : 
Ramuntcho  va  s'y  rendre  et  tenter  de  l'enlever,  tentative  manquée 
qui  forme  la  fin  du  livre, 

Amesqiieta,  vers  la  Navarre,  à  une  soixantaine  de  kilomètres 
à'Etchézar,  c'est  Méharin,  village  du  canton  d'Hasparren,  dont 
nous  avons  déjà  évoqué  l'église  entourée  de  cyprès.  Loti  dit  qu'il 
est  situé  ((  au  delà  des  grandes  chênaies  d  Oyazabal  »  :  enten- 
dons Hasparren,  dont  le  nom  signifie  précisément  «  parmi  les 
chênes  ». 

Telle  est,  dans  ses  grandes  lignes,  la  topographie  de  Ramuntcho, 
telle  que  nous  avons  pu  l'établir  d'après  nos  investigations  per- 
sonnelles et  d'après  le  manuscrit  du  roman. 

IL  —  La  vérité  des  faits. 

Deux  sortes  de  faits  sont  vrais,  dans  Ramuntcho  :  ceux  que  l'on 
a  racontés  à  Loti  comme  advenus  à  des  gens  du  pays,  et  ceux 
que  Loti  a  vécus  par  lui-même. 

C'est  à  la  première  catégorie  qu'appartient  le  fond  même  de 
1  histoire,  l'idylle  de  Raymond  et  de  Gracieuse,  leurs  amours 
contrariées,  et  l'entrée  au  couvent.  L'héroïne  était  une  jeune  fille 
d'Ascain,  M"*^  Gracieuse  Borda,  aujourd'hui  religieuse  au  couvent 
d'Anglet,  près  de  Rayonne.  Elle  était  la  sœur  du  fameux  Otharré, 
grand  joueur  de  pelote  et  contrebandier  d'occasion,  très  ami  de 
Loti,  auquel  il  raconta  l'histoire.  C'est  Otharré  que  Loti  a  peint 
sous  le  nom  d'Arrochkoha,  et  très  fidèlement,  car  quiconque  a 
lu  le  livre  reconnaîtra  tout  de  suite  le  frère  de    Gracieuse,    avec 


480  REVUE  DES  COURS  ET  CO^;FÉRENCES 

ses  «  yeux  de  chat  »  et   sa  <(  moustache  conquérante  »,    dans  le 
profil  qui  orne  aujourd'hui  sa  demeure  (1). 

Quant  à  Rarauntcho.  c'était  un  jeune  homme  du  pays  qui,  après 
son  amour  malheureux,  partit  réellement  pour  les  Amériques, 
d'où  il  n'est  pas  revenu.  Il  paraît  que  la  famille  de  Gracieuse 
avait  de  bonnes  raisons  pour  s'opposer  à  leur  mariage  (2). 

Mais  Loti,  qui  ne  l'a  pas  connu,  n'a  emprunté  au  véritable  héros 
que  sa  situation  amoureuse.  Le  personnage  de  Ramuntcho,  tel 
qu'il  est  dans  le  roman,  une  création  de  Loti,  un  mélange  de  lui- 
même  et  de  ce  qu'il  a  imaginé  que  pourraient  être  un  jour  ses  fils 
basques.  Car,  pour  bien  comprendre  le  livre,  il  faut  se  rappeler 
que  Loti  a  voulu  mêler  son  sang  à  celui  de  la  race  euskarienne, 
et  faire  souche  en  Eskual-Herria... 

Quant  aux  faits  que  Loti  a  vécus  lui-même,  ils  sont  tirés  de 
son  Journal  intime,  où  on  peut  les  retrouver  décrits  presque  dans 
les  mêmes  termes  que  ceux  du  livre.  Ainsi,  par  exemple,  la  navi- 
gation de  nuit  sur  la  Bidassoa,  qui  forme  le  chapitre  VIII  de  la 
première  partie.  Pour  d'autres  épisodes,  nous  n'avons  pas  la 
preuve  formelle,  il  faudrait  la  rechercher  dans  l'énorme  amas  de 
cahiers  manuscrits  qui  composent  le  Journal  inédit.  Mais,  quand 
on  connaît  un  peu  intimement  Loti,  comme  nous  pouvons  nous 
flatter  de  le  faire  après  cinq  ans  d'études,  on  retrouve  immédiate- 
ment dans  son  récit  l'accent  de  sincérité,  de  vécu,  qui  permet 
d'afiGrmer  avec  certitude  que  tel  passage  est  autobiographique. 
Tel  le  retour  en  barque  de  Fontarabie,  au  matin  de  la  Toussaint 
(chapitre  II,  l''^  partie  ,  la  contrebande  du  phosphore,  avec  la 
rêverie  nocturne  sur  VEsprit  des  vieux  Ages.  (C'est  du  Loti  tout 
pur,  c'est  lui-même  qui  pense  à  la  place  de  son  héros.'  (Chapi- 
tre XIII,  l'<^  partie.)  Telle  encore  l'expédition  de  contrebande 
sous  la  pluie,  qui  forme  le  chapitre  IX  de  la  2^  partie,  telle 
surtout,  enfin,  la  rêverie  matinale  à  la  fenêtre,  devant  Fontarabie, 
où  Loti  se  substitue  si  visiblement  à  son  héros,  et  donne  libre 
cours  à  son  éternelle  nostalgie... 

On  voit  que  la  part  de  vérité  est  considérable  dans  Ramuntcho, 
comme  dans  tout  livre  de  Loti.  Et  c'est  ce  qui  rend  encore  plus 
émouvant  ce  chef-d'œuvre  des  Lettres  françaises. 

Raymonde  Lefèvre. 

(1)  L'Hôtel  d.'.  la  Rhune,  Ascain. 

(2)  Ces  reQseignements  nous  oat  été  fournis  par  le  fils  d'Otha'ré.  c'est-à-dire 
le  propre  neveu  de  Gracieuse. 

Le  Gérant  :   Jean  Marnais. 

Imprimé  à   Poitiers  ^France).  —   Société  française  d'Imprimerie  et  cie  Librairie 


40«  Année  (2-  série)  N»  14  30  juin  1939 


REVUE  BIMENSUELLE 

DES 

COURS  ET  CONFÉRENCES 

Directeur  :   M.   FORTUNAT  STROWSKI, 

Membre  de  l'Institut, 
Professeur  honoraire  à   la  Sorbonne. 


La  Fontaine  et  les  Fables 

par  Fortunat  STROWSKI, 

Membre  de  l' Institut. 


III 
La  Fontaine  après  les  Fables. 

Cet  élargissement  de  la  Fable  est  déjà  très  sensible  dans  son 
premier  recueil  de  1668  ;  mais  il  devient  beaucoup  plus  important 
avec  les  nouveaux  recueils  que  La  Fontaine  publiait  au  cours  de 
la  vie. 

En  1668,  il  était  encore  chez  la  duchesse  d'Orléans.  Il  avait 
quarante-sept  ans.  Tout  en  pensant  à  ses  fables,  et  en  attendant 
de  voir  se  dessiner  leur  fortune,  il  écrivait  un  roman  mytholo- 
gique mêlé  prose  et  vers,  \es  Amours  de  Psyché  et  de  Cupidon.  Psy- 
ché était  à  la  mode  à  moins  que  ce  ne  soit  le  roman  de  La  Fon- 
taine qui  l'ait  mise  à  la  mode  car  moins  de  deux  ans  après,  Mo- 
lière donnait  une  féerie-ballet  de  Psyché  avec  la  collaboration,  ni 
plus  ni  moins,  du  Grand  Corneille  et  de  Ouinault.  La  Psyché 
de  La  Fontaine  est  délicieuse.  Le  poète  «  raconte  »  qu'il  la  «  ra- 
conte» à  ses  trois  amis,  lesquels  seraient  Boileau,  Racine,  Molière. 

Peu  après  Psyché,  ce  même  La  Fontaine  qui  vient  de  célébrer 
les  dieux  de  la  mythologie,  s'occupa  d'une  sévère  publication 
janséniste  qui  parut  sous  son  nom  :  Recueil  de  poésies  chrétiennes 
et    diverses  dédiées  d  Monseigneur  le  Prince  de  Conti  par  M.  de 

31 


482  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

La  Fontaine.  Pour  sa  part,  La  Fontaine  en  avait  rédigé  l'épître 
et  y  avait  donné  quelques  fragments  assez  profanes,  parmi  les- 
quels seize  fables  nouvelles.  Emporté  dans  le  courant  de  cette  lit- 
térature plutôt  austère,  il  redoublait  avec  un  poème  pieux  sur  la 
captivité  de  saint  Malc. 

En  1672,  la  duchesse  douairière  mourut.  La  Fontaine  perdit  sa 
situation  officielle  et  les  avantages  qui  y  étaient  attachés,  comme 
le  vivre,  le  couvert,  la  rente  de  deux  cents  écus. 

Le  poète  ne  chercha  pas  une  autre  charge  semblable  ;  il  s'ins- 
talla tout  simplement,  en  ami,  chez  M™^  de  la  Sablière.  Elle  fut  sa 
protectrice.  Il  l'a  beaucoup  aimée  et  louée  sous  le  nom  d'Iris  ;  il 
avait  en  elle  la  plus  respectueuse  confiance.  Elle  était  modeste, 
charmante  et  bonne.  La  Fontaine  l'a  souvent  décrite  «  avec  ses 
traits,  son  souris,  ses  appas,  son  art  de  plaire  et  de  n'y  penser  », 
son  cœur  «  vif  et  tendre  »,  son  esprit  «  né  du  firmament  »  qui  avait 
«  beauté  d'homme  avec  grâce  de  femme».  Elle  était  séparée  de  son 
mari.  Dix  ans  après  le  jour  où  elle  accueillit  La  Fontaine,  elle 
renoncera  au  monde  et  s'en  ira  soigner  les  lépreux.  Elle  mourra  elle- 
même,  près  d'eux,  d'une  maladie  qu'on  croyait  sœur  de  la  lèpre. 

Elle  avait  chez  elle,  outre  La  Fontaine,  le  célèbre  voyageur  et 
philosophe  Dernier  qui  compila  pour  elle  un  abrégé  de  la  Philo- 
sophie de  Gassendi  ;  elle  attirait  les  savants,  les  étrangers  de  mar- 
que (notamment  le  roi  Sobieski),  plusieurs  écrivains,  et  aussi  quel- 
ques «  jeunes  écervelés  »  qui  égayaient  ces  réunions  (Brancas, 
Rochefort,  Lauzun,  le  marquis  de  la  Fare). 

Gomme  M™^  de  Sablé,  l'amie  de  Pascal  et  de  la  Rochefoucauld, 
elle  aimait  les  conversations  et  les  discussions  sur  les  plus  hauts 
sujets  ;  mais  la  société  qu'elle  réunissait  était  loin  de  la  gravité 
un  peu  sévère  qui  avait  régné  chez  M^^'^  de  Sablé  :  l'esprit  et  la 
fantaisie  s'y  donnaient  plus  de  liberté,  beaucoup  plus  de  liberté. 

C'est  là  que  La  Fontaine  a  préparé  son  second  recueil.  C'est  là 
qu'il  s'est  entraîné  à  discuter  Descartes,  en  écoutant  discuter  les 
autres,  et  à  agiter  beaucoup  d'autres  problèmes  actuels. 

Tandis  qu'il  subissait  l'influence  —  d'ailleurs  très  féconde  et 
très  utile  —  de  ce  milieu,  qui  aurait  été  parfait  pour  lui  si  sa 
paresse  insouciante  et  son  humeur  capricieuse  n'y  avaient  trouvé 
un  trop  grand  encouragement,  il  avait  ailleurs  d'autres  amitiés 
et  d'autres  protecteurs. 

Le  gouverneur  du  duché  de  Château-Thierry  était  alors  un  très 
haut  personnage,  le  duc  de  Bouillon.  Il  avait  épousé,  —  elle  n'a- 
vait que  treize  ans  —  la  plus  charmante  des  nièces  du  grand  mi- 
nistre Mazarin.  Il  s'en  alla  combattre  les    Turcs  à  la  bataille  du 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  483 

Saint-Gothard  (1664),  et  sa  jeune  femme  s'en  fut  habiter  le  châ- 
teau de  Château-Thierry.  Et  La  Fontaine,  aussitôt  charmé,  lui 
prodiguait  tous  les  trésors  de  sa  poésie. 

Peut-on  s'ennuyer  en  des  lieux 
Honorés  par  les  pas,  éclairés  par  les  yeux 

D'une  aimable  et  vive  princesse 
A  pied  blanc  et  mignon,  à  brune  et  longue  tresse  ; 
Nez  troussé  ?.  .  . . 

lui  disait-il.  Il  lui  disait  encore  : 

Allez  en  des  climats  inconnus  aux  zéphirs, 
Les  champs  se  vêtiront  de  roses. 

Or,  cette  jeune  fée  qui  aurait  fait  naître  des  roses  sous  ses  pas 
avait  un  oncle  qui  n'était  rien  moins  que  Turenne.  Et  qui  aurait 
pu  le  croire  ?  La  Fontaine,  le  La  Fontaine  qu'on  imagine  un  pau- 
vre bonhomme  tout  simple  et  peu  estimé  des  grands,  devint  l'ami 
—  un  véritable  et  grand  ami  —  du  grave  et  illustre  maréchal.  Ils 
parlaient  de  guerre  et  de  politique...  C'est  sous  son  inspiration 
que  La  Fontaine  a  pu  écrire  ses  nombreuses  fables  politiques, 
et  d'innombrables  allusions  aux  événements  politiques. 

Voilà,  en  gros,  l'histoire  de  son  esprit.  Il  faut  ajouter  que  nous 
ignorons  mille  autres  influences pluscachées  qui  s'exercèrentàcôté 
de  celles-là.  Mais  celles-là  sont  essentielles  à  connaître  pour  com- 
prendre les  fables. 

Cependant,  La  Fontaine  publiait  encore,  dans  l'intervalle,  des 
Coules  (1671  puis  1674)  et  quantité  de  pièces  de  circonstances. 
Enfin,  en  1678-1679,  parut  le  deuxième  recueil  des  Fables, 

En  réalité,  ce  nouveau  recueil  est  une  réimpression  du  premier 
recueil  de  1668  en  deux  volumes  in-12,  Fables  choisies,  mises  en 
vers  par  M.  de  La  Fontaine,  augmenté  de  deux  tomes.  L'un  nu- 
méroté tome  III,  contient  deux  livres  numérotés  I  et  II  qui  for- 
ment dans  les  éditions  modernes  les  livres  VII  et  VIII  des  Fables  ; 
l'autre  numéroté  IV,  qui  contient  trois  livres  numérotés  III,  IV 
et  V  et  qui  sont  devenus  les  livres  IX,  X  et  XI  des  modernes. 

Les  tomes  III  et  IV,  les  nouveaux,  contiennent  huit  fables  pu- 
bliées en  1671  et  quatre-vingts  encore  inédites.  Pour  le  privilège, 
il  faut  signaler  un  curieux  détail  :  accordé  le  29  juillet  1677,  enre- 
gistré le  o  août,  il  fut  arrêté  officiellement  jusqu'au  2  décembre. 
La  raison  en  est  toute  claire  :  ces  fables  contenaient  trop  d'allu- 
sions à  la  politique  actuelle,  et  notamment  aux  relations  interna- 


484  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

tionales,  pour  les  laisser  imprimer  au  moment  où  les  pourparlers 
et  les  négociations  diplomatiques  préparatoires  à  la  paix  se  trou- 
vaient à  un  tournant  difficile. 

La  Fontaine  signale  lui-même  qu'une  source  nouvelle  s'est 
ajoutée  aux  sources  anciennes  :  «  Pilpay,  sage  indien  ».  Les  fables 
de  Pilpay  sont  plutôt  des  contes,  et  à  l'inverse  des  anciennes  qui 
visaient  à  une  brièveté  lapidaire,  elles  sont  diffuses.  La  Fontaine 
n'eut  pas  à  les  développer,  mais  à  les  resserrer  dans  un  tissu  plus 
nerveux.  La  Fontaine  ajoute  qu'il  a  cherché  pour  ses  nouveaux 
récits  «  d'autres  enrichissements  ».  Le  fait  est  que  les  livres  VII  à 
XI  diffèrent  beaucoup  des  livres  I  à  VI.  Les  différences  les  plus 
visibles  sont  au  nombre  de  trois  : 

1°  Les  récits  sont  beaucoup  plus  étendus. 

2°  Les  êtres  humains  sont  beaucoup  plus  nombreux. 

3^  Enfin,  beaucoup  de  ces  Fables  se  rapportent  à  l'actualité  et 
aux  circonstances  présentes. 


M™*  de  la  Sablière,  peu  à  peu,  s'était  arrachée  au  monde,  dès 
l'année  1680,  son  hôtel  avait  perdu  toute  animation,  quoiqu'elle 
ne  l'eût  pas  quitté  entièrement.  Elle  y  avait  laissé  sa  fille,  M"^^  de 
la  Mésengère,  son  cher  La  Fontaine  et  sans  doute,  comme  dans 
la  Fable,  son  Chien,  son  Chat  et  sa  Guenon.  Son  âme  avait  changé. 
Elle  finit  par  s'installer  aux  Incurables,  hospice  où  on  soignait  les 
plaies  les  plus  affreuses  ;  mais  elle  gardait  une  maison,  petite,  à 
la  vérité,  où  La  Fontaine  continua  de  demeurer,  car  il  avait  vendu 
la  maison  paternelle  de  Château-Thierry. 

Dans  ces  conditions,  livré  à  son  humeur,  le  poète  commença  à 
mener  une  existence  assez  déconcertante.  Il  était  sous  l'influence 
de  gens  de  haute  qualité,  mais  de  réputation  douteuse,  les  Ven- 
dôme. Il  allait  beaucoup  chez  la  Chapmeslé,  la  fameuse  actrice, 
dont  Boileau,  s'adressant  à  Racine,  disait, 

Jamais  Iphigénie..  en  Aulide  immolée, 

Ne  coûta  tant  de  pleurs  à  la  Grèce  assemblée, 

Qu'en  a  fait  sous  ton  nom  couler  la  Champmeslé. 

mais  qui  était  moins  célèbre  pour  sa  vertu  que  pour  son  talent. 
Racine,  son  bien  cher  ami,  ne  pouvait  le  surveiller  dans  ce  milieu, 
puisque  lui-même  venait  de  se  retirer  du  théâtre,  de  se  convertir  et 
de  se  marier. 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  485 

Enfin,  quelques  visages  assez  communs  et  assez  douteux  se 
dessinent  dans  cette  pénombre  où  notre  La  Fontaine  va  vieillir. 

La  négligence  physique  semble  s'être  toujours  ajoutée  à  ce  lais- 
ser-aller moral. La  Fontaine,  quoi  qu'il  fût  encore  capable  d'être  le 
plus  brillant  des  poètes  de  son  temps,  se  laissait  aller  à  une  étrange 
paresse  ;  il  ne  voulait  pas  se  donner  de  peine.  Il  devenait  le  type 
de  ces  hommes  qui  sont  merveilleux  la  plume  à  la  main,  et  qui 
stupéfient  par  leur  gaucherie  en  toute  circonstance.  «  Un  homme 
paraît  lourd,  grossier,  stupide...  »  dit  La  Bruyère  de  notre  poète. 
D'autres  le  disent  tombé  en  enfance,  d'autres  enfin  sont  décou- 
ragés par  sa  négligence.  Il  allait  souvent  chez  Racine,  dont  les  en- 
fants gardèrent  de  lui  le  souvenir  suivant 

Autant  il  était  aimable  par  la  douceur  de  son  caractère,  autant  il  l'était 
peu  par  les  agréments  de  la  société.  Il  n'y  mettait  jamais  rien  du  sien,  et 
mes  sœurs  qui  dans  la  jeunesse  l'ont  souvent  vu  à  table  chez  mon  père,  n'ont 
conservé  de  lui  d'autre  idée  que  celle  d'un  homme  fort  malpropre  et  fort 
ennuyeux.  Il  ne  parlait  point  ou  voulait  toujours  parler  de  Platon,  dont  il 
avait  fait  une  étude  particulière  dans  la  traduction  latine...  Tout  ce  qui 
était  beau  le  frappait... 

Il  serait  injuste  d'exagérer  ces  impressions.  La  Fontaine  lui- 
même  y  prêtait  imprudemment  par  l'espèce  d'ironie  avec  laquelle 
il  parlait  de  soi. 

Il  avait  eu  beaucoup  de  peine  à  être  reçu  à  l'Académie  Fran- 
çaise ;  on  y  était  sensible  à  son  génie,  mais  sa  personne  efïrayait 
à  cause  de  sa  fierté  même,  beaucoup  plus  qu'à  cause  de  ses  Contes. 

Son  remerciement  à  ses  confrères  (2  mai  1684)  fut,  comme  il 
convenait,  très  humble  et  très  déférent.  Le  directeur,  l'obscur 
Abbé  de  la  Chambre,  eut  la  bêtise  de  s'y  méprendre  ;  et  il  lui 
répondit,  entre  autres  aménités  : 

Ne  comptez  pour  rien,  Monsieur,  tout  ce  que  vous  avez  fait  par  le  passé... 
songez  jour  et  nuit  que  vous  allez  dorénavant  travailler  sous  les  yeux  d'un 
prince...  qui  s'informera  du  progrès  que  vous  ferez  dans  le  chemin  de  la  vertu, 
et  qui  ne  vous  considérera  qu'autant  quevous  yrespirerez  de  la  bonne  sorte. 

Et  la  mercuriale  se  continue  sur  ce  ton  déplaisant  de  pédant  de 
collège. 

On  imagine  comment  La  Fontaine,  soixante-deux  ans,  l'auteur 
des  Fables,  un  grand  écrivain  universellement  admiré,  accueillit 
cette  belle  leçon.  Nous  allons  l'entendre  y  répondre.  Ce  fut  trois 
semaines  après,  pas  plus.  Dans  la  séance  du  22  mai  1684,  il  lut  un 
étonnant  discours  en  vers  à  M°^^  de  la  Sablière,  discours  dont  le 
plus  singulier  est  qu'il  n'ait  pas  étonné  les  commentateurs.  Car 


486  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

avec  un  cynisme  joyeux  et  ironique,  La  Fontaine,  non  seulement 
s'accuse,  mais  encore  se  vante  de  ce  qu'on  lui  reproche  et  se  défend 
de  changer. 

Je  m'avoue,  il  est  vrai,  s'il  faut  parler  ainsi, 
Papillon  du  Parnasse  et  semblable  aux  abeilles, 
A  qui  le  bon  Platon  compare  nos  merveilles. 
Je  suis  chose  légère  et  vole  à  tout  sujet... 
Je  vais  de  fleur  en  fleur  et  d'objet  en  objet  . 
A  beaucoup  de  loisirs  je  mêle  un  peu  de  gloire. 
J'irais  plus  haut,  peut-être,  au  temple  de  mémoire, 
.Si  dans  un  genre  seul  j'avais  borné  mes  jours, 
Mais  quoi  !  je  suis  volage  en  vers  comme  en  amours. 

Et  cet  homme  volage  (soixante-deux  ans  !),  loin  de  faire  amende 
honorable,  insiste  : 

Tel  que  fut  mon  printemps,  je  crains  que  l'on  ne  voie 
Les  plus  chers  de  mes  jours  aux  vains  désirs  en  proie. 

Cette  fois,  ce  fut  l'Abbé  de  la  Chambre  qui  dut  faire  la  grimace  ; 
La  Fontaine  lui  avait  montré  qu'il  n'avait  pas  besoin  d'un  men- 
tor de  cette  espèce. 

En  réalité,  il  n'a  pas  roulé  bien  bas.  Et  sa  déchéance,  si  déché- 
ance il  y  a,  ne  dut  pas  l'entraîner  comme  on  le  dit.  Ses  «  amours  », 
ce  ne  fut  peut-être  qu'un  alibi  ironique,  comme  la  surdité  de 
beaucoup  de  gens  qui  prétendent  ne  pas  avoir  entendu  quand  ils 
ne  veulent  pas  répondre.  Il  ne  voulait  pas  qu'on  lui  demandât 
trop  de  poèmes  de  Saint  Malc.  Il  ne  voulait  pas  non  plus 
qu'on  le  traitât  comme  un  enfant  débile. 

D'ailleurs  en  ce  temps  même,  La  Fontaine  écrit  une  belle  épître 
à  Huet  pour  la  défense  des  Anciens  et  elle  n'est  pas  d'un  enfant  ! 
Il  compose  des  pièces  de  théâtre  qui  ne  lui  auraient  donné  que 
des  déconvenues,  dit-on,  quoique  l'une  d'elles  ait  eu  le  succès  le 
plus  vif  et  le  plus  mérité,  la  Coupé  enchantée,  et  que  l'autre,  le 
Florentin,  soit  la  pièce  qui  ait  été  le  plus  souventjouéeà  la  Comé- 
die Française  depuis  le  xvii^  siècle  jusqu'à  nos  jours.  Il  publiait  un 
étrange  poème  sur  le  Quinquina,  le  remède  alors  merveilleux  et 
nouveau  qu'on  venait  de  découvrir  en  Amérique  ;  c'était  une 
pénitence  que  lui  avait  infligé  la  duchesse  de  Bouillon,  mais  il 
s'en  était  acquitté  comme  un  second  Lucrèce.  Le  premier  chant 
(il  y  en  eut  deux)  se  termine  d'une  façon  charmante.  Le  naïf  La 
Fontaine  y  reparaît  sous  le  docte  La  Fontaine. 

Allons,  quelques  moments,  dormir  sur  le  Parnasse. 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  487 

Il  ne  renonçait  pas  aux  Contes  ;  il  était  en  relations  fréquentes 
avec  Saint-Evremond  et  les  réfugiés  français  à  Londres.  Il  était 
invité  à  les  rejoindre.  Il  s'initiait  à  la  nouvelle  philosophie  an- 
glaise. Enfin,  il  publiait  un  troisième  et  dernier  recueil  de  fables. 

Le  privilège  est  du  28  décembre  1692  ;  l'ouvrage  fut  achevé 
d'imprimerie  l^r  septembre  1693.  Il  s'intitule  Fables  choisies  de 
M.  de  La  Fontaine,  et  il  porte  la  date  de  1694.  C'est  un  in-12.  Il 
contient  vingt-neuf  pièces  formant  le  livre  VII.  Aujourd'hui,  c'est 
le  livre  XII  de  nos  éditions.  Il  n'y  a  en  réalité  que  vingt-cinq  fa- 
bles, et  quatre  poèmes  ou  contes  déjà  publiés.  Quinze  de  ces  vingt- 
cinq  fables  avaient  déjà  paru  dans  les  Ouvrages  de  proses  et  de 
poésie  de  Maucroix  et  La  Fontaine  et  dans  le  Mercure  de  France. 
Elles  ne  sont  inférieures  en  rien  aux  précédentes.  Elles  furent 
composées  certainement  sous  le  regard  de  Fénelon,  alors  précep- 
teur du  duc  de  Bourgogne.  Et  à  elle  seule,  cette  confiance  de 
Fénelon  en  La  Fontaine  prouve  que  le  Fablier  n'était  pas  devenu 
un  pauvre  bonhomme  sans  conduite. 


La  Fontaine  va  mourir. 

Il  mourra  avec  une  grande  dignité  qui  n'a  pas  manqué  d'éton- 
ner ses  biographes,  parce  qu'ils  avaient  accueilli  avec  une  crédu- 
dilité  trop  empressée  la  légende  de  sa  vieillesse  sénile.  Il  mourra 
converti,  et  pas  autrement  en  son  fond  qu'il  n'a  vécu. 

Il  habitait  encore  chez  M^^^  ^q  \g^  Sablière  lorsqu'en  décembre 
1 592  ses  rhumatismes  prirent  une  tournure  inquiétante.  Un  vicaire 
de  sa  paroisse,  l'abbé  Pouget,  vint  l'évangéliser.  L'abbé  fut  surpris  : 
il  nous  a  conservé  son  impression  qui  est  superficielle,  mais  mer- 
veilleusement juste.  «  C'était  un  homme  abstrait  qui  ne  pensait 
guère  de  suite  {!),  qui  avait  quelquefois  de  très  agréables  saillies, 
qui  d'autres  fois  paraissait  avoir  peu  d'esprit,  qui  ne  s'embarras- 
sait de  rien  et  qui  ne  prenait  rien  fort  à  cœur.  »  On  voit  que  l'abbé, 
plus  naïf  encore  que  son  catéchumène,  l'ennuyait  souvent,  et  le 
catéchumène  se  mettait  à  l'abri  sous  sa  distraction  bien  connue. 

L'abbé  continua.  Evidemment,  il  finit  par  intéresser  La  Fon- 
taine :  «  La  maladie  le  mit  en  état  de  faire  des  réflexions  sérieuses. 
Je  lui  ai  connu  pendant  ce  temps-là  un  grand  fonds  de  bon  sens. 
Il  saisissait  le  vrai,  il  s'y  rendait,  il  ne  cherchait  pas  à  chicaner...  » 

A  leur  première  entrevue,  ils  parlèrent  du  Nouveau  Teslanicnl. 
«  Je  me  suis  mis  depuis  quelque  temps  à  le  lire,  dit  La  Fontaine, 


488  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

je  VOUS  assure  que  c'est  un  fort  bon  livre,  oui,  par  ma  foi,  un  fort 
bon  livre...  »  Il  ne  pouvait  comprendre  d'abord  que  ses  Contes 
fussent  un  livre  repréhensible  ;  du  moins  il  le  dit  à  l'abbé,  mais 
peut-être  avec  un  sourire  de  malice.  II  finit  par  céder.  Le  13  fé- 
vrier 1693,  une  délégation  officielle  de  l'Académie  Française  vint 
assister  au  désaveu  public  auquel  le  poète  se  résigna.  Du  moins 
personne  ne  songea  un  instant  à  lui  demander  de  renoncer  à  ses 
Fables,  bien  au  contraire  ! 

Il  se  rétablit  ;  il  revint  même  à  Château-Thierry,  où  il  n'avait 
jamais  cessé  de  faire,  de  temps  en  temps,  des  séjours.  Il  avait  re- 
trouvé ses  habitudes  de  promeneur  infatigable.  Il  écrivit  un 
jour  à  Maucroix  :«  Je  continue  toujours  à  me  bien  porter  et  ai 
un  appétit  et  une  vigueur  enragées.  Il  y  a  cinq  ou  six  jours  que 
j'allai  à  Bois-le- Vicomte  à  pied  et  sans  avoir  presque  mangé  ;  il 
y  a  d'ici  cinq  lieues  assez  raisonnables.  »  Il  traduisait  les  hymnes 
du  Bréviaire.  Il  rimait,  en  vers  vigoureux,  le  Dies  Irae.  Il  s'asso- 
ciait aux  travaux  littéraires  de  Maucroix  et  lui  donnait  des  con- 
seils. Pour  lui-même,  il  disait  :  «  Je  mourrais  d'ennui  si  je  ne  com- 
posais. »  Il  lisait  la  Gazelle  de  Hollande  et  faisait  toujours  des  pro- 
nostics sur  les  événements.  Il  mettait  de  Tordre  dans  ses  affaires, 
et  sans  doute  aussi  il  songeait  à  payer  ses  dettes,  puisqu'il  a  été 
scandalisé  par  son  vieil  ami  Pellisson  qui  était  mort  en  ou- 
bliant de  payer  les  siennes.  Il  surveillait,  le  l^r septembre  1693, 
l'impression  de  son  troisième  recueil  de  Fables.  Il  avait  resserré  sa 
longue  amitié  avec  Boileau  et  Racine  et  sa  tendresse  pour  Mau- 
croix était  devenue  encore  plus  tendre:  les  deux  pigeons  sont  vieux, 
mais  ils  sont  chaque  jour  l'un  pour  l'autre  un  monde  toujours 
divers,  et,  ma  foi,  toujours  nouveau,  sinon  toujours  beau.  M°ie  de  la 
Sabliereetaitmortependantsamaladie.il  dut  [quitter  la  petite 
maison  de  la  rue  Saint-Honoré  ;  il  s'abrita  désormais  chez  ses 
amis  les  d'Hervart,  rue  Plâtrière,  non  loin  de  la  maison  où,  pres- 
que un  siècle  plus  tard,  Jean-Jacques  Rousseau,  autre  «original  », 
viendra  chercher  la  solitude  et  le  repos.  C'est  là  que  la  mort  vint 
le  prendre,  le  9  février  1694,  il  avait  eu  une  faiblesse  en  revenant 
de  l'Académie.  Il  avait  écrit  à  Maucroix  :  «  Avant  que  tu  reçoives 
ce  billet,  les  portes  de  l'Eternité  seront  peut-être  ouvertes  pour 
moi.  »  Il  traîne  encore.  Le  dimanche  10  avril,  il  put  aller  faire  ses 
Pâques  à  Saint-Eustache.  Et  le  mercredi  13  avril  il  mourut. 


Il  partait  pour  un  autre  monde.  Son  âme  de  chrétien  s'en  allait 


LA  FONTAINE  ET  LES  FABLES  489 

devant  Dieu.  Et  son  génie  de  poète  s'en  allait  devant  la  postérité. 

Lorsqu'on  va  en  pays  étranger,  on  emporte  un  passeport.  Ce- 
lui de  La  Fontaine  devant  Dieu  et  devant  la  postérité  fut  signé 
par  Fénelon. 

L'être  le  plus  délicat  et  le  moins  charnel  de  ce  temps,  le  prêtre 
merveilleusement  exquis  et  pieux  à  qui  l'on  avait  confié  ce  que  le 
Royaume  avait  de  plus  précieux,  ne  s'était  pas  laissé  tromper.  Il 
admirait,  lui,  Jean  de  La  Fontaine.  Et  il  donna  à  faire  en  thème 
à  son  royal  élève  le  passeport  de  La  Fontaine. 

«  Hélas  !  La  Fontaine  a  expiré  !  Avec  lui  ont  expiré  les  jeux 
pleins  de  malice,  les  Ris  folâtres,  les  Grâces  élégantes,  les  savan- 
tes Muses.  Pleurez,  vous  qui  aimez  le  naïf  enjouement,  la  nue  et 
simple  nature,  l'élégance  sans  apprêt  et  sans  fard.  Que  de  regrets 
mérite  une  tête  si  chère  !...  C'est  Anacréon  qui  se  joue  ;  c'est  Ho- 
race libre  de  soucis  ou  la  flamme  au  cœur  qui  chante  sur  cette 
lyre  ;  c'est  Térence  qui  fait  dans  ses  comédies  la  peinture  vivante 
des  mœurs  et  des  caractères  des  hommes  ;  c'est  Virgile  dont  la 
douceur  et  l'élégance  respirent  dans  ce  petit  ouvrage.  » 

Que  manque-t-il  à  cette  énumération  ?  Un  reflet  de  ce  «  bon 
livre  »  que  La  Fontaine  ne  découvrit  qu'à  la  fin  de  sa  vie,  l'Evan- 
gile ! 

Mais  il  faut  se  rappeler  ce  trait  charmant  d'un  saint  illustre. 
Envoyé  au  chevet  d'un  roi  qui  allait  mourir,  il  prend  le  temps  de 
soigner  d'abord  le  mulet  qui  l'avait  porté  ;  et  comme  on  s'en  éton- 
nait, il  répondit  :  «  Le  roi  a  une  âme  immortelle,  pour  lui  tout  n'est 
pas  fini  avec  la  mort,  mais  mon  mulet,  qui  n'a  point  d'âme,  per- 
dra tout  en  perdant  la  vie.  » 

La  Fontaine  a  fait  comme  le  saint,  il  s'est  occupé  d'abord  de 
l'agneau,  du  mulet,  du  lion  et  de  toutes  les  bêtes  qui  n'ont  point 
d'âme  immortelle  et  qui  auraient  tout  perdu  sans  ses  soins  :  elles 
n'auraient  môme  pas  existé.  Et  il  a  eu,  grâce  à  Dieu,  le  temps 
de  penser  enfin  à  lui  qui  ne  perdait  rien  en  cjuittant  la  vie. 


L'Ironie 


par  J.  SEGOND, 

Professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  d'Aix. 


II 

L'Ironie   à   l'égard  de    soi. 

L'ironie  comme  aililude. 

Philosopher,  dit-on,  procède  d'une  manière  d'être  et  se  définit 
comme  une  attitude.  Attitude  spontanée  à  l'égard  de  la  vie,  donc 
des  événements,  mais  aussi  des  hommes,  plus  foncièrement  peut- 
être  de  son  propre  rapport  au  destin  et  aux  hommes,  essentielle- 
ment dès  lors  de  soi-même.  Et  c'est  pourquoi  Ton  affirme  que 
philosopher  consiste  à  se  connaître  soi-même  ;  mais  il  convient 
d'ajouter  qu'il  s'agit  en  cela  de  se  connaître  selon  la  sincérité 
de  son  attitude,  de  prendre  réelle  conscience  de  celle-ci  et  d'en 
apprécier  la  valeur  à  titre  d'absolu  et  de  norme. 

Quelle  est  cette  attitude  évaluatrice  qui  se  donne  sans  doute 
pour  objet  ce  qui  arrive,  et  par  là  ce  qui  est  —  choses  et  êtres  et 
esprits  et  actes  —  mais  qui,  par  delà  ces  objets  intermédiaires 
qu'elle  constitue  en  symboles,  se  résout  en  définitive  en  cons- 
cience de  sa  propre  qualité  et  de  sa  propre  fonction,  laquelle  dé- 
clare la  nature  et  la  qualité  et  la  valeur  de  celui  qui  ne  peut  se 
défendre  de  l'assurer  —  et  qui  est  nous-même  ? 

Affirmation,  sans  doute,  puisque  c'est  de  notre  propre  sincé- 
rité qu'il  s'agit,  dès  lors,  et  de  notre  mesure  réelle  d'estimation  de 
tout  ce  qui  devient  et  est  pour  nous,  et  que  cette  estimation  est 
positive  en  dernière  analyse  si  elle  détermine  comme  étant  nous 
une  puissance  d'évaluer  qui  est  principe  d'un  monde  —  le  nôtre. 
Et  l'on  a  le  droit  de  transposer  en  ce  senp,  en  la  singularisant,  la 
formule  cartésienne  qui  n'exprime  pour  Descartes,  au  sens  immé- 
diat, que  l'affirmation  universelle  et  ainsi  fondamentale  —  mais 
en  ceci  abstraite  —  de  la  puissance  de  savoir  :  «  Je  me  pense 
comme  principe  évaluateur  ;  en  cela,  et  dans  cette  mesure,  je 
suis,  et  je  me  connais  tel  que  je  suis.  » 


l'ironie  491 

Mais  il  n'est  pas  simple  —  ni  facile  —  de  se  découvrir  de  la  sorte 
au  principe  de  soi,  qui  est  principe  de  tout  en  fonction  de  nous- 
même.  Il  faut,  pour  y  parvenir,  non  pas  nier  simplement  mais 
déceler  —  et  détruire  du  fait  qu'on  la  décèle  —  toute  l'apparence 
qui  fait  obstacle  à  cette  découverte.  Or  cette  apparence  est,  sans 
doute,  celle  du  monde  tel  qu'il  s'offre,  mais  dans  la  mesure  où 
notre  aveu  lui  donne  accès  tel  qu'il  se  propose  et  lui  insinue  par 
là  une  signification  mensongère.  Cette  apparence  est  donc,  en 
son  origine,  l'apparence  de  notre  sincérité  même,  et  par  là  de 
notre  évaluation  véritable  et  de  ce  que  vraiment  nous  sommes. 
Et  cette  recherche  de  soi  comme  principe  de  valeur  est  ainsi  dia- 
logue avec  soi  en  vue  de  démasquer  sa  propre  sincérité  insin- 
cère. Telle  est  essentiellement  —  en  la  virtualité  de  toutes  ses 
formes  —  cette  attitude  qu'on  nomme  ironie. 

Le  dialogue  avec  soi. 

C'est  donc  à  l'égard  du  soi  que  l'attitude  ironique,  dès  l'abord 
et  essentiellement,  s'institue  et  s'exerce.  Et  l'on  ne  peut  la  tenir 
simplement  pour  critique  de  soi,  laquelle  serait  directe  et  se  ré- 
soudrait aussitôt  en  condamnation  de  ses  modes  d'agir  et  d'être, 
une  telle  méthode  supposant  qu'il  n'y  a  point  en  soi  d'apparence 
à  démasquer  et  que  l'on  se  découvre  introspectivement  tel  que 
l'on  fut.  Même  l'examen  de  conscience,  pratiqué  sans  détours, 
s'il  doit  percer  un  certain  obstacle  à  la  vision  de  soi,  ne  réalise 
pas  l'attitude  ironique  parce  qu'il  ne  distingue  point  en  nous 
deux  natures  et  comme  deux  êtres,  et  qu'il  n'institue  point  de 
dialogue.  Les  deux  méthodes,  l'une  immédiate  et  l'autre  régres- 
sive, se  limitent  au  discours  à  soi  qui  implique  identité  d'essence 
mais  dualité  d'intention  entre  ce  que  l'on  fut  dans  l'acte  et  ce  que 
l'on  est  dans  le  jugement.  Regret  et  repentir  sont  étrangers 
à  toute  comédie,  et  c'est  là  ce  qui  les  fait  paradoxaux  à  titre 
d'énigme. 

Tel  est  précisément  le  défaut  radical  de  toute  estimation  de 
soi  qui  est  consciente  de  la  sincérité  de  son  propos  et  de  sa  dé- 
marche. Elle  ne  se  met  pas  elle-même  en  question,  non  plus  que 
1  êlre  du  soi  qu'elle  affirme  en  l'exprimant.  Et  c'est  donc  le  pro- 
blème de  l'agir  qu'elle  envisage  alors  même  qu'elle  pense  évaluer 
l'intention,  tandis  que  le  vrai  problème,  celui  dont  la  solution 
qualifierait  le  soi  que  seule  elle  révélerait  tel  qu'en  lui-même, 
porte  sur  l'intention  en  sa  sévérité  de  principe,  donc  sur  la  dou- 
ble sincérité  de  l'agir  que  l'on  estime  et  de  l'estimation  que  l'on 


492  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

s'en  propose.  Ici  le  discours  est  trompeur,  parce  qu'il  implique 
l'unité  de  la  personne  et  néglige  le  rôle  du  personnage.  Le  véri- 
table examen  critique  a  pour  objet  l'identité  du  soi  ;  il  est  donc 
interrogation,  il  s'organise  en  comédie,  il  se  formule  en  dialogue 
avec  soi-même. 

C'est  que  toute  âme  doit  être  tenue  pour  celle  d'un  sophiste 
et  d'un  comédien  par  cela  même  qu'elle  se  pense  et  donc  se  dé- 
double et  se  regarde  et  se  juge.  Ce  qui  ne  veut  pas  dire  qu'elle  ne 
soit  sincère  si  c'est  l'être  vraiment  que  s'évaluer  tel  ;  et  l'on  ajou- 
tera :  que  se  vouloir  tel.  Mais  c'est  justement  ce  vouloir  qui  est  en 
cause,  s'il  est  vouloir  qui  se  pose  en  s'observant  et  se  déguise 
dès  lors  en  figure  de  ce  qu'il  prétend  qu'il  est.  Le  propos  de  la 
sincérité,  loin  d'instituer  la  droiture  d'une  estimation  assurée  de 
sa  valeur  est  ainsi  le  thème  d'un  doute  de  principe  pour  l'âme  qui, 
sachant  qu'elle  se  dédouble  et  s'expose,  ne  peut  que  réaliser  en 
recherche  de  sa  propre  sincérité,  donc  de  sa  propre  essence,  le 
vouloir  d'être  sincère  qui  est  son  propos  originel. 

Il  faut  donc  bien  que  celui  qui  prétend  se  connaître  accepte 
comme  vérité  de  situation  cette  multiplicité  qui  le  divise  et  le 
fait  énigme,  qu'il  envisage  en  comédie  la  position  de  son  être  en 
présentation  de  conscience,  qu'il  tienne  pour  sincérité  réelle  ce 
vouloir  posé  en  acteur  qui  n'est  peut-être  que  déguisement  et 
fiction  et  feinte,  qu'il  entre  lui-même  dans  le  jeu  en  feignant  qu'il 
est  dupe  avec  le  risque  d'insincérité  et  de  duperie  réelle  que  ce 
rôle  comporte.  Bref,  il  faut  qu'il  paraisse  prendre  au  sérieux,  en 
s'y  mêlant  comme  acteur,  la  comédie  qu'il  confirme  par  cet  en- 
gagement et  dont  il  se  propose  d'être  juge.  Et  c'est  clans  les 
détours  de  ce  dialogue  avec  soi  que  consiste  l'attitude  ironique 
de  soi  à  l'égard  de. soi-même. 

L'enlrée  dans  le  jeu. 

Mais  comment  entrer  dans  le  jeu,  être  en  même  temps  la  dupe 
sincère  d'une  comédie  que  l'on  monte  soi-même  et  le  juge  lucide 
qui  oriente  cette  comédie  en  y  prenant  part  et  qui  est  à  même  de 
la  résoudre  par  la  confusion  de  cette  sincérité  illusoire  ?  D'au- 
tant plus  que  ce  juge  qui  est  nous-même  est  certain  à  l'avance  de 
la  réussite  du  jeu  qu'il  organise,  et  que  cette  certitude  doit  rendre 
incertaine  l'assurance  de  cette  dupe  qu'il  veut  confondre,  et  qui 
n'est  autre  que  lui-même  entré  dans  son  personnage  ingénu.  Bref, 
la  difficulté  de  cette  comédie  est  moins  de  la  conduire  que  de  l'ins- 
tituer, prévenus  que  nous  sommes  par  le  propos  de  cette  épreuve 


l'ironie  493 

contre  l'adoption  du  rôle  qui  nous  ferait  sujet  de  cette  épreuve. 
Que  devient,  dès  lors,  ce  vouloir  de  sincérité  qui  a  pour  objet  de 
démasquer  sa  propre  contrefaçon,  si  la  contrefaçon  lui  fait  dé- 
faut dès  le  principe  pour  ce  que,  toute  pénétrée  de  son  intention 
propre,  elle  ne  saurait  se  détacher  de  lui  et  se  constituer  en  par- 
tenaire ? 

Cette  difficulté  qui  semble  radicale  s'abolit  elle-même  dès  le 
principe  par  l'inéluctabilité  seule  de  sa  génération  et  de  sa  for- 
mulation spontanées.  Car  de  s'affirmer  nécessairement  comme 
simple  dans  l'exercice  inévitable  d'une  puissance  critique  qui  met 
en  doute  précisément  cette  simplicité  que  l'on  maintient,  c'est 
éprouver  que  l'on  n'est  pas  simple  et  pure  puissance  critique, 
mais  que  l'on  prétend  se  tenir  pour  simple  et  lucide  dans  la  me- 
sure même  où  l'on  reconnaît  que  l'on  est  double  et  impuissant  à 
se  connaître  et  à  s'évaluer.  Et  ce  doute  même  que  l'on  ressent  à 
l'égard  de  la  possibilité  d'un  jeu  où  l'on  s'opposerait  à  soi  n'est- 
il  pas  l'indice  que  l'on  est  déjà  entré  dans  le  jeu,  si  le  principe 
d'un  tel  doute  n'est  autre  que  la  résistance  secrète  à  l'épreuve 
des  puissances  spontanées  dont  il  faut  dénoncer  le  déguisement? 
De  telle  sorte  que  l'ironie  première  est  celle  de  la  puissance 
d'ironie  à  l'égard  de  soi,  en  ceci  qu'elle  soupçonne  et  se  dénonce 
sa  propre  inertie  à  l'égard  de  son  popre  exercice. 

Ainsi  le  doute  que  l'on  éprouvait  sur  la  possibilité  même  du 
jeu,  bien  loin  de  témoigner  que  le  jeu  est  arbitraire  et  irréalisable, 
signifie  au  contraire  que  le  jeu  n'a  pas  à  s'instituer  volontaire- 
ment, s'il  est  déjà  engagé  sans  qu'on  l'ait  voulu  par  la  seule  cons- 
cience de  notre  attitude  spontanée,  quelle  qu'elle  soit.  Et  que 
l'on  doute  de  sa  propre  intention  alors  qu'on  la  développe,  cela 
ne  prouve  nullement  que  l'on  soit  tout  entier  réflexion  critique 
aux  dépens  d'une  spontanéité  illusoire,  mais  bien  que  la  réflexion 
critique  s'est  emparée  comme  spontanément  de  l'intention 
qui  se  formule  et  que,  la  faisant  entrer  dans  la  comédie  de  l'é- 
preuve, elle  a  su  lui  insinuer  déjà  une  certitude  au  sujet  de  sa 
propre  réalité.  L'entrée  dans  le  jeu  n'est  donc  problématique  que 
si  on  l'envisage  comme  décret  et  artifice.  La  comédie  de  la  cons- 
cience est  une  implication  nécessaire  de  l'événement  de  la  cons- 
cience. L'ironie  est  attitude  fondamentale  de  l'àme  consciente  à 
l'égard  de  soi. 

La  comédie  de  la  conscience. 

Le  premier  effet  de  cette  immanence  d'une  pensée  critique 
n'est-il  pas  de  modifier  radicalement  l'idée  que  l'on  se  forme  de 


494  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

la  conscience  comme  événement  spontané  ?  Certes,  de  s'en  repré- 
senter le  cours  ingénu  comme  nature  qui  se  développe  de  soi,  libre 
de  toute  réflexion  qui  l'embarrasse  et  ralentisse  et  la  transforme 
en  problème,  c'est  revenir  d'une  spiritualité  artificielle  et  d'une 
inquiétude  pénible  à  la  sérénité  toute  franche  d'un  laisser-vivre. 
Et  l'on  peut  croire  que  seuls  les  spéculatifs,  parce  qu'ils  se  don- 
nent pour  office  le  reploiement  sur  eux-mêmes,  connaissent  le 
trouble  qui  naît  des  questions  à  soi  et  de  l'éveil  d'un  témoin. 
L'être  simple  fait  son  œuvre  qui  est  sa  vie  et  ne  songe  pas  à  s'en 
forger  l'histoire,  porté  qu'il  est  par  le  jeu  seul  —  tout  sincère  — 
de  son  désir.  Et  c'est  donc  la  fonction  de  la  pensée  qui  s'examine, 
et  son  contenu,  que  de  redescendre  par  élimination  de  l'artifice 
réflexif  à  ce  pur  courant  de  l'immédiat. 

Telle  est  la  purification  apparente  que  se  propose  d'opérer  à 
l'égard  des  détours  de  la  vie  consciente  une  philosophie  de  l'in- 
génuité primordiale.  Et  c'est  bien  à  la  vertu  d'une  ironie  inté- 
rieure, dénonciatrice  de  l'abstrait  et  du  raffinement,  qu'elle  de- 
mandera de  dissoudre  les  concrétions  arbitraires  et  réfléchies  sous 
lesquelles  se  cache  le  bouillonnement  sans  artifice  de  la  nature 
singulière.  Tout  un  monde  s'interpose  entre  l'âme  qui  se  veut 
connaître  sans  déguisement  et  l'âme  qui  se  développe  selon  soi. 
Et  ce  monde  est  l'œuvre  factice  de  cette  âme  qui,  pour  assurer 
son  être,  ancre  ses  modalités  fugitives  et  le  nuancement  indéfini 
de  ses  impressions  dans  la  permanence  solide  d'un  espace  où  elle 
se  situe  parmi  les  choses,  arrête  le  déroulement  novateur  de  ce 
qu'elle  éprouve  parce  qu'elle  le  devient  et  lui  prête  par  l'instau- 
ration d'une  mémoire  ordonnatrice  la  permanence  d'une  durée 
où  elle  se  retrouve  quand  elle  le  veut,  figure  en  rôle  social  que  des 
lois  régissent  et  en  valeurs  que  l'être  social  où  elle  s'incorpore 
définit  et  consacre  l'éclosion  naïve  et  spontanée  de  ses  tendances 
réelles.  Ce  n'est  pas  trop  d'une  ironie  incessante  pour  révéler  à 
cette  âme  tout  le  mensonge  de  son  œuvre,  pour  faire  évanouir 
en  elle  la  figure  trompeuse  de  ce  monde,  pour  lui  rendre  en  vo- 
lonté qui  se  connaît  le  pur  désir  de  soi  selon  soi  seule. 

Purification  apparente,  en  effet,  d'une  nature  qui  n'est  elle- 
même  et  pure  que  par  l'idée  que  s'en  forge  la  réflexion  qui  se  pro- 
pose de  la  retrouver  et  qui  ne  la  saurait  reconnaître  que  si  elle 
trouve  en  elle  l'œuvre  de  son  propre  artifice.  Car  de  dire  que  la 
conscience  naturelle  est  simple  et  toute  franche,  c'est  définir  un 
idéal  où  s'engagent  seuls  et  la  clarté  rationnelle  de  cette  no- 
tion du  simple  et  le  désir  de  quiétude  auquel  cette  notion  semble 
satisfaire.  De  telle  sorte  que  le  premier  des  actes  auquel  se  doit 


l'ironie  495 

résoudre  l'ironie  dune  réflexion  sur  soi  n'est  autre  que  la  dénon- 
ciation de  l'arbitraire  selon  lequel  elle  forge,  avec  ses  propres 
complications  critiques,  une  soi-disant  nature  exempte  de  toute 
critique  et  de  toute  complication.  L'être  ingénu  que  l'ironie 
libératrice  a  pour  fonction  de  déceler  et  d'affranchir  n'est  ainsi 
que  le  mythe  d'une  liberté  prélogique  et  présociale  et  même  pré- 
cosmique  qu'il  appartient  à  la  logique  d'une  ironie  qui  se  situe 
soi-même,  et  son  objet,  dans  la  vie  sociale  et  dans  le  monde  réel 
de  dénoncer  pour  ce  qu'elle  est. 

Et  que  cette  ironie  inconséquente,  dupe  de  sa  propre  hypo- 
thèse qui  est  fiction,  feigne  de  surcroît  qu'il  lui  est  possible  de 
parvenir  enfin  au  terme  de  son  propos.  Essayons  de  concevoir 
cette  nature  première  qu'elle  vise  et  qui  doit  être  à  ses  yeux  la 
conscience  toute  pure  en  son  ingénuité  primordiale.  Pourra- 
t-elle  l'avouer  pour  celle-là  qu'elle  cherche  si  elle  ne  découvre  en 
elle  la  réplique  de  cette  conscience  idéale  qu'elle  avait  d'abord 
conçue  ?  C'est  donc  qu'elle  va  lui  attribuer,  l'ayant  affranchie 
de  son  masque  multiple,  le  sentiment  de  sa  libération.  Mais  elle 
va  lui  prêter,  dès  lors,  et  la  mémoire  de  cette  construction  d'un 
artifice  dont  elle  se  fit  la  dupe  et  celle  du  soupçon  qu'elle  a  formé 
de  l'artifice  de  ce  déguisement  et  celle  du  labeur  ironique  grâce 
auquel  ce  monde  arbitraire  est  arrivé  à  se  dissoudre.  En  fin  de 
compte,  cette  conscience  prétendue  primitive  et  ingénue  n'est 
autre  que  cette  ironie  parvenue  au  terme  de  l'aventure  du  mythe 
qu'elle  a  forgé,  s'efforçant  de  se  déguiser  à  soi-même  sous  le  mas- 
que d'une  simplicité  apparente  et  d'une  nature  artificielle.  Quel 
plus  beau  prétexte  à  l'exercice  de  cette  ironie  radicale  que  cette 
comédie  de  la  conscience  deux  fois  mythique  ? 

Le  mythe  de  la    Vie. 

Démarche  mythique  que  cette  tentative  de  dialogue  avec  soi, 
où  l'on  se  joue  la  comédie  à  soi-même,  se  feignant  simple  et  na- 
ture achevée  au  terme  contradictoire  d'un  évanouissement  des 
complications  qu'une  telle  démarche  ne  peut  que  nous  découvrir 
insolubles,  parce  qu'elle-même  les  implique  dans  l'idée  de  leur 
abolition.  Et  c'est  pourquoi  s'impose  à  nous  comme  infini  un  tel 
dialogue,  où  les  deux  partenaires  rivalisent  de  ruse,  chacun  d'eux 
s'attachant  sans  fin  à  prouver  ù  l'autre  qu'il  se  méprend  sur  sa 
propre  intention.  Et  c'est  donc  que  cette  nature  masquée  sous 
laquelle  je  cherche  en  vain  ma  nature  simple  et  vraie,  se  donnant 
elle-même  pour  cette  nature  idéale  calomniée,  incarne  l'intention 


496  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

de  son  juge  ironique  tout  en  œuvrant  pour  faire  éclater  le  carac- 
tère contradictoire  de  l'enquête  impitoyable  à  laquelle  il  s'adonne. 
Et  c'est  aussi  que  ce  juge  accusateur,  dans  la  mesure  oîi  il  dénonce 
le  masque,  affirme  et  accentue  la  simplicité  et  la  pureté  secrètes 
de  cette  nature  prétendue  qui  le  dupe  par  ce  rejet  apparent  du 
masque.  En  sorte  que  la  comédie  de  la  conscience  est  plus  com- 
plexe encore  qu'il  n'a  semblé,  si  l'acteur  ingénu  n'est  qu'un  dou- 
ble de  l'acteur  subtil  et  que  tout  cet  effort  déguisé  d'épuration 
ne  soit  qu'un  jeu  où  les  deux  adversaires  conspirent  dans  l'in- 
conscience de  leur  dessein  véritable  identique  et  qu'enfin  l'ironie 
triomphe  de  part  et  d'autre  dans  la  défense  d'une  sincérité  qui  se 
feint  comme  dans  l'attaque  d'une  clairvoyance  qui  se  dément. 

C'est  ainsi  que  se  résout  en  vanité  d'un  mythe  absolu  cette 
stratégie  divinatrice  d'un  La  Rochefoucauld  ou  d'un  Nietzsche 
qui  se  proposait  à  soi  comme  mesure  de  sincérité  sans  compromis 
et  qui  supposait  donc  l'absolu  de  l'ingénuité  ou  même  de  l'hé- 
roïsme derrière  l'absolu  de  la  feinte.  L'œuvre  entière  de  la  ré- 
flexion sur  soi  et  ses  propres  et  inextricables  détours  n'est  autre 
chose  que  cette  stratégie  de  moralistes  identifiée  à  la  dénoncia- 
tion de  soi  que  pratique  de  soi  et  comme  ingénument  quiconque 
prétend  à  se  connaître.  Et  c'est  donc  duperie,  en  fin  de  compte, 
que  cette  machinerie  à  double  jeu,  cette  comédie  ambiguë  où  les 
partenaires  font  l'échange  secret  de  leurs  rôles  et  ne  font  qu'un 
ensemble  avec  l'auteur.  Et  cette  comédie  où  tout  le  monde  est  à 
la  fois  dupe  et  «  engeigneur»  n'est  autre  que  le«  jeu  »  même  de  la 
conscience,  le  propos  radical  de  la  sincérité  intentionnelle,  la  re- 
cherche inconditionnelle  de  la  sagesse.  N'est-ce  pas  dans  cet  ordre 
du  mythe  intérieur  que  Kohélet  a  raison  essentiellement  et  que 
se  découvre  l'absolue  «  vanité  «  ? 

Mais  précisément,  à  l'encontre  de  cette  machinerie  insincère 
et  ruineuse,  la  réelle  sagesse,  qui  ne  se  pique  pas  de  stratégie  ré- 
flexive  mais  qui  œuvre  résolument  dans  le  réel  de  la  vie,  ne  con- 
siste-t-elle  pas  en  la  solidité  de  l'agir  qui  prend  au  sérieux  et  ses 
intentions  et  les  intentions  étrangères,  et  qui  en  poursuit  l'exé- 
cution sans  défiance  de  principe  ni  à  l'égard  de  personne  ni  sur- 
tout à  l'égard  de  soi-même  ?  Et  n'est-ce  point  cette  attitude, 
vraiment  spontanée  et  toute  sincère,  libre  de  toute  fiction  au 
sujet  des  âmes  et  du  monde,  ignorante  du  mythe,  qui,  parce  qu'elle 
échappe  à  l'ironie  dont  elle  n'a  point  le  soupçon,  serait  véritable 
connaissance  de  soi  et  de  sa  vraie  attitude,  révélation  du  réel  par 
affirmation  de  la  vie  ?  Et  cette  sagesse  ne  sera  point  renonce- 
ment barbare  au  connaître,  si  c'est  justement  la  complication 


l'ironie  497 

intentionnelle  qui  forge  l'univers  des  mythes  et  qui  nous  interdit 
l'entrée  sincère  et  confiante  dans  la  Terre  Promise  d'une  Vérité 
où  l'on  n'accède  que  par  l'action. 

Remarquons  tout  simplement  l'implication  contradictoire 
d'une  telle  promesse.  Ou'est-elle  au  principe,  si  ce  n'est  l'idée 
d'une  «  méthode  pour  arriver  à  la  vie  bienheureuse  «  ?  C'est  donc 
qu'elle  n'est  sagesse  qu'à  titre  de  projet,  et  qu'elle  subordonne 
la  sincérité  de  l'agir  pur  à  l'affirmation  d'un  idéal  qu'elle  nomme 
la  Vie  et  le  Réel.  Mais  rien  ne  garantit  la  justesse  de  cette  norme, 
si  ce  n'est  le  propos  d'échapper  à  la  complication  et  au  mythe  et 
à  la  vanité.  Ainsi  le  principe  de  cette  doctrine  de  l'ingénuité  su- 
prême est  identique  à  celui  de  la  critique  réflexive  du  soi.  Bien 
plus  :  il  ne  saurait  assurer  l'action  comme  sincère  que  s'il  a  pu 
dissoudre  par  l'ironie  le  mythe  dont  il  faut  qu'il  se  libère.  Mais 
cette  œuvre  dissolvante  préalable  n'est  possible  que  si  l'on  s'en- 
gage sincèrement  dans  cette  recherche  de  la  sincérité.  Et  ce  n'est 
donc  qu'au  terme  de  la  comédie,  si  la  comédie  comporte  un  terme, 
que  cette  sagesse  ingénue  aura  enfin  le  droit  à  son  propos.  Car 
elle  n'est  sagesse  authentique  que  si  elle  se  connaît  et  se  justifie 
dans  sa  propre  idée.  Ainsi  la  prétention  est  irrecevable  d'échapper 
au  mythe  parce  qu'on  l'ignore  et  à  l'ironie  parce  qu'on  la  néglige. 
Bien  au  contraire  :  le  soi  ingénu  ne  pourrait  négliger  l'ironie  que 
s'il  en  avait  ruiné  le  jeu  par  l'exercice  extrême  de  ce  jeu  sur- 
monté. 

Le  mythe  du  Réel. 

II  est  donc  impossible  que  l'àme  échappe  à  sa  vocation  d'iro- 
nie, dès  lors  qu'elle  est  capable  de  retour  sur  soi,  de  réflexion  sur 
sa  propre  complexité,  sur  la  vie  et  l'action  et  ce  qui  les  condi- 
tionne, sur  l'idéal  même  et  de  soi  et  du  monde  qu'elle  forme  et 
qui  l'oriente.  Et  nulle  àme  ne  saurait  être  incapable  d'un  tel  re- 
tour et  d'une  telle  réflexion  —  fussent-ils  rudimentaires  et  confus 
—  si  l'exercice  de  son  acte  est  nécessairement  conscience,  et  donc 
virtuellement  conscience  de  soi  et  arbitre  de  son  acte.  Or  de  juger 
son  acte  revient  à  juger  et  ses  raisons  et  son  être,  donc  à  se  nier 
en  s'affirmant  au  nom  d'une  mesure  de  soi  que  l'on  se  forge  ;  et 
c'est  par  là,  même  chez  les  simples  et  selon  leur  module,  ironie 
par  où  l'on  est  pour  soi  matière  de  jeu  et  objet  final  de  risée. 

Mais  il  est  impossible  également  qu'à  se  réfléchir  et  à  s'éva- 
luer de  la  sorte  une  âme  singulière  s'abstraie  des  autres  âmes  et 
des  conditions  de  devenir  et  d'être  où  elles  et  soi  se  trouvent  en- 
grenées, et  qu'elle  n'applique  point  à  évaluer  ces  autres,  la  mesure. 


498  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

selon  laquelle  personnellement  elle  s'évalue.  Bien  plus  :  comme 
sa  propre  vie,  et  le  sentiment  qui  la  règle  et  l'exprime,  n'est  pos- 
sible et  même  consciente  qu'en  vertu  d'une  participation  réci- 
proque entre  soi  et  les  autres,  elle  ne  saurait  se  scruter  et  s'éva- 
luer et  tendre  à  se  connaître  telleque  soi  qu'en  s'essayant  à  scruter 
et  évaluer  et  connaître^  dès  lors,  ces  autres  tels  qu'eux-mêmes.  Et 
c'est  là  encore  ironie  par  quoi  les  autres,  à  l'égal  de  soi,  vont  s'of- 
frir comme  matière  de  jeu  et  objet  d'une  risée  rationnelle  au 
sérieux  de  laquelle  leur  propre  ironie  va  s'éveiller  et  les  dissoudre. 

Il  y  a  plus  encore.  L'ironie  à  l'égard  de  soi,  pour  inévitable 
qu'elle  se  révèle,  est  pénible  et  lassante.  Le  dédoublement  de  soi 
en  personnages  qui  s'affrontent  est  comédie  malaisée  à  soutenir,  et 
l'on  retourne  spontanément  à  la  simplicité  dénature  que  l'on  sent 
illusoire  mais  où,  avec  le  malaise  sourd  de  la  mauvaise  conscience, 
on  goûte  l'apparence  d'une  quiétude  au  mensonge  d'une  affir- 
mation d'absolu.  C'est  donc  exutoire  à  cette  exigence  de  scruta- 
tion destructive  que  d'en  transférer  sur  l'illusion  des  autres  l'ap- 
pareil, de  se  transposer  soi-même  et  ses  contradictions  propres 
en  l'affirmation  décevante  qu'ils  manifestent  de  leur  cohérence 
prétendue,  d'organiser  ainsi  —  comme  un  divertissement  qui  nous 
mettrait  hors  de  cause  et  nous  laisserait  intacts  et  purs  —  la  co- 
médie de  leur  vanité  où  se  déguise  la  eomédie  de  la  nôtre,  bref  de 
traiter  leur  vie  et  leur  acte  et  leur  âme  et  leur  être  comme  le 
champ  d'épreuves  symbolique  où  le  soi  qui  se  joue  d'eux  se  ca- 
che à  soi  de  se  jouer  de  soi-même.  Et  c'est  pourquoi,  du  simple  au 
raffiné  et  selon  des  habiletés  infiniment  diverses,  la  vie  sociale, 
à  qui  i'observe  avec  attention,  est  ironie  continuelle  et  générale, 
alors  même  qu'elle  se  masque  de  gravité  ou  plutôt  selon  la  mesure 
où  elle  se  revêt  le  plus  sincèrement  de  ce  masque. 

Or,  qu'il  s'agisse  de  soutenir  péniblement  la  comédie  intérieure 
avec  soi  ou  de  conduire  en  se  jouant  la  comédie  sociale  où  les  au- 
tres nous  servent  de  sujets,  ce  que  la  conscience  ironiste  se  pro- 
pose est  toujours  même  fin.  Elle  prétend  déceler  comme  appa- 
rence vaine  toute  affirmation  immédiate  et  de  l'acte  et  du  senti- 
ment, dissoudre  cette  vanité  par  l'épreuve  des  contradictions 
secrètes,  s'obliger  soi  —  comme  les  autres  que  le  soi  se  substitue 
—  à  douter  de  son  être  et  de  sa  puissance,  découvrir  enfin  en  soi 
et  dans  les  autres,  par  delà  toute  apparence  et  toute  vanité,  le 
réel  indissoluble  qui  échappe  à  ia  comédie  et  que  la  sincérité 
avoue.  Ainsi  la  connaissance  de  soi  et  la  connaissance  des  autres 
s'effectue  par  une  même  méthode  ;  et  c'est  bien  la  réalisation  de 
cette  attitude  finale  à  l'égard  des  âmes  qui  constitue  la  sagesse. 


l'ironie  499 

Mais  celte  fin  que  l'ironiste  se  propose  n'est-elle  point  vanité 
elle-même,  si  elle  ne  peut  que  se  résoudre  à  qui  la  poursuivra  en 
apparence  contradictoire  et  en  épisode  de  la  comédie  sans  fin  ? 
Car  ce  réel  de  soi  et  des  autres  n'est  que  le  motif  de  la  dénoncia- 
tion de  l'apparence,  l'idée  même  de  l'illusion  et  de  la  conscience 
de  l'illusion,  la  mesure  toute  négative  de  cette  dévaluation,  le 
centre  et  le  fort  de  l'ironie  agissante  et  qui  ne  saurait  renoncer  au 
jeu  même  qui  est  son  acte.  Le  réel  proposé  est  le  mirage  insaisis- 
sable delà  réflexion  ruineuse.  Le  mythe  du  Réel  est  la  projection 
lucide  de  l'ironie,  consciente  de  l'infini  de  sa  valeur. 


Le  Jeu  suprême. 

Ironie  à  l'égard  des  autres  et  ironie  à  l'égard  de  soi  reviennent 
donc  à  une  même  mesure,  se  proposent  une  même  fin,  impliquent 
une  même  illusion.  Et  c'est  à  l'ironie  encore  qu'il  appartient  de 
déceler  cette  illusion,  de  découvrir  l'autonomie  de  sa  fonction 
et  de  sa  puissance  propres,  d'identifier  la  sagesse  poursuivie  à 
l'attitude  en  quoi  elle-même  consiste,  bref  de  tenir  l'apparence 
sans  fin  qu'elle  dénonce  et  ruine  pour  le  développement  lucide 
d'une  fabulation  créatrice  qui  constitue  le  jeu  suprême  de  l'in- 
vention spirituelle. 

Et  c'est  par  là  que  prend  un  sens  l'illusion  même  qui  se  dévoile 
en  cette  vaine  recherche  d'un  absolu  intérieur,  et  que  se  révèle 
non  illusoire  cette  recherche  à  travers  la  négation  indéfinie  d'un 
Réel  inexistant.  Il  est  impossible  à  une  âme,  pour  peu  qu'elle 
s'inquiète  de  soi  et  des  choses,  de  ne  pas  construire  selon  la  por- 
tée de  son  désir  intérieur  l'univers  de  son  destin.  Et  c'est  par  une 
telle  projection  de  ce  qu'elle  nomme  sa  nature  que  se  définira  — 
qu'elle  le  sache  ou  non  en  termes  exprès  —  la  substance  de  sa  phi- 
losophie et,  plus  foncièrement  encore,  l'essence  de  sa  religion. 
Car  c'est  bien  en  ces  idées,  qui  sont  pour  elle  les  formules  de  la 
vérité  de  la  vie,  qu'elle  réalise  par  une  infinité  de  retouches  la 
formule  singulière  de  son  intention  irréductible.  Mais  préci- 
sément il  est  impossible  qu'au  déroulement  spontané  de  l'expé- 
rience elle  échappe  à  la  vision  —  fût-elle  toute  sentiinentale  et 
confuse  —  du  caractère  contradictoire  et  fictif  de  ces  formules 
idéales  ;  et  ce  n'est  donc  que  par  l'épuration  indéfinie  de  cette 
vérité,  qui  devient  à  mesure  apparence,  qu'il  lui  est  possible  de 
maintenir  cette  œuvre  par  quoi  s'affirme  malgré  tout  l'univers 
où  persiste  l'exercice    de  cette    intention  fondamentale.    Cette 


500  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

œuvre  d'affirmation  obstinée,  c'est  l'ironie  même  en  son  principe 
secret. 

On  est  donc  en  droit  de  dénoncer  comme  illusoires  le  mythe  de 
la  Vie  puisqu'elle  dément  les  valeurs  que  l'âme  y  projetait,  le 
mythe  du  Réel  puisque  chacun  des  stades  de  l'affirmation  qui 
s'épure  s'évanouit  en  monde  de  l'erreur  et  de  l'apparence,  le  my- 
the de  l'Ame  puisque  c'est  elle  qui  se  cherche  aux  formes  de  cette 
épreuve  et  qu'à  chacune  des  étapes  elle  doit  renier  la  forme  nou- 
velle et  toujours  décevante  de  son  être.  Et  c'est  pourquoi,  si 
l'avènement  sans  terme  de  l'univers  est  ainsi  fonction  du  désir 
inassouvissable,  cette  génération  du  réel  dans  l'âme  et  du  réel  de 
l'âme  trouve  sa  figure  exacte  dans  l'aventure  sans  fin  de  Nar- 
cisse. Et  que  l'on  ne  taxe  point  d'égotisme  cette  vaine  ténacité 
d'une  âme  qui  cherche  à  se  mirer  dans  la  mort  des  apparences, 
car  elle  demeure  ainsi  étrangère  à  son  propre  regard,  et  ce  qu'elle 
poursuit  n'est  pas  elle-même  qu'elle  renie  à  mesure  mais  bien 
la  vérité  d'un  réel  où  sa  vérité  propre  pourrait  en  fin  se  situer. 

L'ironie  est  donc  bien  la  mesure  négative  du  droit  à  l'affirma- 
tion. Il  est  exact  que  l'univers  de  l'être,  parce  qu'il  se  résout 
en  univers  de  l'apparence,  n'est  que  l'illusion  de  l'être  et  la  fan- 
tasmagorie de  l'univers.  Nous  ne  saurions  compter,  ni  sur  l'abdi- 
cation de  la  Maya  que  régénère  toujours  le  désir  du  réel,  ni  sur 
la  révélation  d'une  Isis  qui  se  réduit  pour  notre  réflexion  criti- 
que au  seul  désir  de  cette  révélation  purement  idéale.  Mais  di- 
rons-nous que  le  Néant  est  au  fond  du  Réel  et  de  la  Vie,  et  de  l'Ame 
si  c'est  toujours  l'abolition  du  Néant  successif  que  se  propose 
notre  âme  en  son  désir  obstiné  de  la  vie  et  du  réel,  et  que  ce  soit 
son  destin  même  et  son  essence  que  de  poursuivre  de  la  sorte,  et 
fidèlement  à  sa  vocation,  l'exercice  du  jeu  suprême  ?  L'ironie  est 
négative  de  nos  limites  et  du  néant  que  l'être  recèle  ;  mais,  par 
le  jeu  même  de  cette  négation  purifiante,  elle  est  affirmation 
fondamentale  et  création  inlassable  et  amour  de  ce  qu'elle  en- 
gendre. Et  c'est  peut-être  à  la  puissance  de  l'ironie,  plus  forte  que 
toute  déception  parce  qu'elle  exige  un  Absolu,  que  doit  se  mesu- 
rer —  qu'il  s'agisse  de  nos  frères  humains,  ou  de  la  Nature  que 
nous  voulons  humaniser,  ou  de  l'Univers  en  son  principe  —  la 
puissance  de  notre  amour  à  quoi  se  réduit  l'apparente  inhumanité 
de  ce  jeu  suprême. 


France  -  Allemagne  -  Italie 

(1859-1903) 

par  Henry  CONTAMINE, 

Professeur  à  l'Unioersité  de  Caen. 


IV 

La  France  et  TAIlemagne 
au  lendemain  de  la  guerre  de  1870. 

1918  est  pour  les  Allemands,  et  par  la  faute  ou  par  la  volonté 
de  leurs  gouvernements  bien  plus  qu'en  raison  des  clauses  de  Ver- 
sailles, le  début  des  temps  durs.  Occupation  par  l'ennemi  d'une 
partie  du  territoire,  désarroi  moral,  inflation,  ruine  de  la  bour- 
geoisie, persécutions  politiques,  atmosphère  de  délation,  terribles 
exigences  d'un  pouvoir  de  fer,  voilà  ce  que  nos  voisins  ont  connu 
successivement.  Rien  de  tel  en  France  après  les  défaites  de  1870 
et  la  courte  guerre  civile,  exclusivement  parisienne,  de  1871. 
Sans  transition,  la  vie  facile  du  Second  Empire  reprend  son  cours, 
et  cela  va  durer.  Le  pays  est  riche,  l'ordre  est  assuré,  les  classes 
fortunées  vivent  sous  la  République,  sous  toutes  les  formes  de  la 
République,  aussi  agréablement  que  sous  la  plus  conservatrice  des 
monarchies.  Quand  on  lit  les  Souvenirs  de  Gustave  Schlumberger, 
on  reste  confondu  devant  la  quantité  de  truffes  et  d'oeufs  de 
vaneau  qu'un  archéologue  jouissant  de  rentes  confortables  a  pu 
ingurgiter  de  1871  à  1914,  et  même  au  delà,  à  la  table  des  mar- 
quises du  noble  faubourg  ou  des  baronnes  juives.  Encore  l'histo- 
rien de  Byzance  a-t-il  renoncé  aux  salons  israélites  lors  de  l'aiïaire 
Dreyfus  !  La  France  vaincue  ne  se  laisse  pas  entraîner  par  ce 
pessimisme  qui  forme  le  fond  de  l'œuvre  d'Oswald  Spengler,  Le 
crépuscule  de  rOccidenl,  si  représentative  de  l'Allemagne  de  1920. 
Elle  continue  à  croire  à  toutes  les  valeurs  qu'elle  chérissait  avant 
l'épreuve.  En  un  mot,  elle  n'est  point  nietzschéenne,  et,  partant, 
quand  elle  pense  à  la  revanche,  c'est  à  la  manière  de  Déroulède, 
avec  zouaves  endiablés  et  gais  clairons,  et  non  à  la  façon  hitlé- 
rienne, sombre,  puissante,  efficace.  Aussi  le  prince  de  Bismarck, 


502  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

en  dépit. de  quelquesbrusqiies  manifestations  de  mauvaise  humeur, 
s'inquiéte-t-il  assez  peu  de  nos  rêves,  qui  ne  cachent  aucun  dessein 
précis,  et  Moltke,  vieillard  froid  et  silencieux ,  s'en  alarme-t-il 
encore  moins.  Seul  le  sérieux  compte  pour  ces  hommes  qui  ne 
s'emballent  pas  comme  le  fera  Guillaume  II. 

Or  la  France  n'est  pas  devenue  «  sérieuse  »  après  ses  malheurs. 
Si  l'on  s'en  tient  à  une  vue  superficielle  des  choses,  elle  n'a  pas 
besoin  de  le  devenir.  Son  prestige  reste  immense,  dans  tous  les 
domaines.  Il  est  dû,  d'abord,  à  la  suprématie  de  Paris,  qui  compte 
2  millions  d'habitants  alors  que  Berlin  n'en  groupe  que  900.000, 
et  dont  Londres  seul  dépasse  la  population.  C'est  le  Paris  d'Hauss- 
mann  dans  tout  l'éclat  de  la  jeunesse.  On  inaugure  l'Opéra,  on 
achève  l'avenue  qui  y  conduit.  Sarah  Bernhardt  a  trente  ans  et 
joue  aux  Français  La  Fille  de  Roland,  drame  patriotique,  en  vers, 
de  Henri  de  Bornier.  Dumas  fils  est  reçu  à  l'Académie  française, et 
le  comte  d'Haussonville,  qui  lui  répond,  s'étonne  d'avoir  à  parler 
des  mœurs  du  demi-monde.  Quand  ils  lisent  le  Voyage  au  pays  des 
milliards  de  Victor  Tissot,  qui  rapporte  une  fortune  à  Dentu, édi- 
teur établi  en  ce  Palais-Royal  dont  la  vogue  commerciale  reste 
intacte,  les  Français  ont  la  certitude  que  leur  capitale  est  à  cent 
coudées  au-dessus  de  Berlin.  Ils  découvrent  aussi  que  le  vice  et  le 
crime  s'étalent  plus  librement  dans  la  grande  ville  prussienne  qu'à 
Paris,  cette  prétendue  Babylone  moderne.  La  description  d'une 
rafle  au  Thiergarten,  des  conséquences  du  divorce  —  encore 
interdit  en  France,  —  d'une  boîte  de  nuit,  l'Orpheum,  auprès  de 
laquelle  Mabille  est  un  bal  pour  jeunes  fdles,  leur  donnent  la 
certitude  que  les  vainqueurs,  gorgés  d'or,  vont  s'amollir  en 
mêlant  leur  rudesse  à  une  dépravation  de  mauvais  goût, 

Berlin,  dépourvu  dinfluence  artistique  et  mondaine,  n'a  sur 
Paris  que  l'avantage  de  recevoir  les  monarques  qu'y  attire  la 
force  du  jeune  empire  allemand.  Des  fêtes,  qui  rappellent  les 
splendeurs  des  Tuileries  de  1867,  y  célèbrent,  en  septembre  1872, 
la  visite  simultanée  du  tsar  et  de  François-Joseph  qui  a  oublié 
Sadowa.  L'entente  des  trois  empereurs  rassure  l'Europe  qui  y 
voit  la  preuve  que  Bismarck,  après  avoir  fait  trois  guerres  en  dix 
ans,  ne  lui  ménage  plus  de  surprises,  ne  désire  pas  absorber  l'Au- 
triche comme  le  bruit  en  court  parfois.  Oui  sait  ?  Hitler  aussi  se 
déclarera  peut-être  satisfait  quand  il  aura  connu  dix  années  de 
succès  !  Puis,  en  1873,  l'allié  de  1866,  Victor-Emmanuel  II,  est 
reçu  moins  magnifiquement,  parce  qu'on  n'a  pas  besoin  de  lui.  Paris 
se  contente  des  escapades  du  prince  de  Galles,  que  l'on  voit  dans 
les  coulisses  des  théâtres  où  l'entoure  le  «  gratin  »  de  la  société 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  503 

royaliste,  et  du  passage  du  Schah  de  Perse.  On  est  si  heureux  d'ac- 
cueillir un  souverain,  en  cette  année  1873,  qui  semble  devoir  être 
celle  de  la  restauration  de  la  royauté,  qu'on  invente  un  nouveau 
cérémonial  :  arrivée  à  la  gare  de  l'avenue  du  Bois,  descente  des 
Champs-Elysées,  dîner  dans  la  Galerie  des  Glaces.  On  ne  fera  pas 
mieux,  même  pour  un  roi  d'Angleterre.  Le  Schah  ne  sait  qu'un 
mot  de  français,  un  substantif.  Il  reste  impassible,  ne  s'anime  qu'à 
l'Opéra,  —  c'est  encore  la  salle  de  la  rue  Le  Peletier,  —  quand 
paraît  le  corps  de  ballet,  dans  Coppélia  et  La  Source  et  quand  il 
engloutit,  avec  un  merveilleux  appétit, glaces, limonades, sorbets, 
petits  fours,  pêches  et  tranches  de  melon.  C'est  l'équivalent  de  la 
réception  de  l'émir  d'Afghanistan  par  Hindenburg,  vers  1928, 
mais  les  Parisiens  attendront  plus  longtemps  que  les  Berlinois 
d'après  la  défaite  l'occasion  d'acclamer  un  allié  puissant.  Elle  ne 
leur  sera  donnée  qu'en  1896. 

Si  l'on  regarde,  vers  1875,  les  villes  de  deuxième  rang,  la  com- 
paraison n'est  pas  défavorable  à  notre  pays.  Lyon  et  Marseille 
sont  aussi  peuplés  que  Hambourg,  avec  quelque  340.000  habitants. 
Bordeaux  égale  Breslau,  qui  est  plus  pauvre  en  monuments. 
Munich  et  Dresde,  capitales  de  royaumes,  dépassent  à  peine  Lille 
et  comptent  moins  de  200.000  âmes.  Cologne  et  Leipzig  sont  au 
même  niveau  que  Toulouse  et  que  Saint-Etienne.  Brème  équivaut 
à  Nantes  et  au  Havre, et  Francfort-sur-le-Mein  à  Rouen.  Caen  est 
sur  la  même  ligne  que  Darmstadt  ou  que  Carlsruhe,  capitales  de 
grands-duchés.  Je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  acceptent  les  yeux 
fermés  les  chiffres  que  nous  fournissent  les  services  statistiques 
des  Etats  totalitaires,  dont  l'intérêt  est  d'intimider  l'univers  en 
exagérant  leur  puissance  de  production  et  leur  natalité.  Il  n'en 
est  pas  moins  certain  que  les  équivalences  de  1875  n'existent  plus, 
et  cela  depuis  plusieurs  décades.  Nos  villes  ne  resteront  ni  aussi 
peuplées  ni  plus  grandioses  que  celles  d'outre-Rhin,  et  l'urbanisme 
dotera  l'Allemagne  d'ensembles  auxquels  nous  ne  pouvons  guère 
opposer  aujourd'hui  que  Strasbourg  et  Metz,  dont  les  plans  d'a- 
grandissement sont  d'ailleurs  inspirées  de  méthodes  germaniques. 

Même  dans  les  cités  qui  viennent  derrière  Berlin,  Tissot,  obser- 
vateur peu  indulgent,  ne  trouve  pas  les  solides  vertus  familiales 
qui  forment  le  fond  de  la  province  française.  Dans  Les  Prussiens 
en  Allemagne,  il  décrit  les  cafés-concerts  munichois  : 

La  danse,  les  jeux  cfymnasliquef;,  les  tableaux  vivants,  les  évocations  de 
spectres,  les  vélocipédistes  alternent  avec  les  chanteuses  nationales  et  légt'irps 
et  les  chanteuses  américaines,  flanquées  de  moricauds.  Des  paillasses  do  foire 
soulèvent  des  enthousiasmes  indescriptibles  ;  l'apparition  d'une  géante  ou 
d'une  femme  qui  enlève  des  quintaux  met  toute  la  salle  en  délire.  Ce  sont  alors 


504  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

des  cris  d'animaux,  des  glapissements  sauvages,  des  rugissements  de  chacals. 
Quant  aux  danseuses,  Eve  était  plus  vêtue  qu'elles  avec  une  simple  feuille 
de  figuier.  L'hiver,  ces  établissements  se  transforment  en  vastes  salles  de 
bals  publics.  On  y  danse  celte  étrange  valse  à  six  temps,  glissée,  ondulée,  pen- 
dant laquelle  le  danseur  tient  ses  lèvres  appliquées  sur  le  front  de  sa  dan- 
seuse. 

Immédiatement  après  vient  un  chapitre  sur  la  bourgeoisie,  qui 
commence  par  ces  mots  :  «  Tel  est  le  peuple,  malpropre,  paresseux, 
ivrogne,  brutal,  embourbé  jusqu'au  cou  dans  la  matière...  masse 
épaisse  qui  boit,  mange  et  digère.  »  La  classe  moyenne  ne  vaut 
guère  mieux,  et  il  faut  reconnaître  que  les  remarques  de  Tissot  cor- 
respondent à  une  réalité  qui  a  existé  jusqu'à  une  époque  récente  : 

L'Allemand  n'a  que  le  goût  de  la  vie  d'auberge.  Dans  le  sud,  dans  le  nord, 
les  femmes  accompagnent  les  hommes  au  cabaret.  Que  de  fois  j'ai  vu,  à  Mu- 
nich, le  dimanche  soir,  toute  une  famille  revenir  de  la  brasserie  ;  le  père  en 
tète,  le  chapeau  de  travers,  faisait  le  moulinet  avec  sa  canne  et  chantait.  La 
mère  venait  ensuite,  donnant  les  symptômes  d'un  violent  mal  de  cœur.  La 
bonne  portait,  en  trébuchant,  un  nourrisson  dans  les  bras,  et  les  enfants,  res- 
tés en  arrière,  se  battaient  entre  eux. 

Nos  pères  apprécient  fort  cette  image  de  leurs  vainqueurs.  Tel 
passage  sur  l'éducation  des  jeunes  filles  dans  la  vertueuse  Germa- 
nie leur  fait  également  plaisir  : 

Tandis  que  le  père  est  plongé  dans  les  délices  de  la  bière,  on  fait  la  cour  à 
ses  filles.  Il  ne  s'en  inquiète  pas...  J'ai  connu  des  étudiants  qui  faisaient  de- 
puis trois  ans  la  cour  à  des  demoiselles  de  bonne  famille,  qui  venaient  les 
chercher  pour  les  conduire  au  bal,  au  concert  ou  en  traîneau,  sans  que  les 
parents  fissent  jamais  la  moindre  observation. 

Pensez  aux  jeunes  Françaises  de  1875  qu'un  regard  maternel 
fait  sortir  du  salon  où,  adossé  à  la  cheminée,  un  soupirant  possible 
va  réciter  du  Musset.  Notre  reporter  continue   : 

L'étudiant  a  pourtant  une  réputation  de  cœur  volage;  un  proverbe  a  dit 
du  Student  :     - 

Ein'anders  Slâdlchen 
Ein'anders  Mûdchen 

Mais  une  jeune  fille  peut  recevoir  successivement  les  hommages  d'une 
derai-douzaine  d'amoureux  sans  que  sa  réputation  en  soit  le  moins  du  monde 
atteinte. 

Par  ailleurs,  Tissot  donne  des  renseignements  intéressants  sur 
la  situation  économique  de  l'Allemagne  au  lendemain  du  verse- 
ment de  nos  cinq  milliards.  Il  suffit  de  dire  qu'elle  est  loin  d'être 
brillante,  qu'on  se  plaint  d'être  envahi  par  les  produits  français, 
moins  chers,  de  meilleur  goût,  et  qu'une  fièvre  de  spéculation  se 
termine  par  un  krach  sensationnel.  Mais  un  troisième  ouvrage  de 
notre  auteur,  Le  voyage  aux  pays  annexés,  dont  le  succès  est  égal 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  505 

à  celui  des  précédents,  aborde  incidemment  la  question  de  l'ac- 
croissement inégal  de  la  population  dans  les  deux  pays.  La  France 
de  Mac-Mahon  ne  s'en  préoccupe  guère,  car  elle  a  37  millions  d'ha- 
bitants, colonies  exclues.  C'est  seulement  cinq  de  moins  que  l'Alle- 
magne dont  l'Empereur  n'arrive  pas  à  s'accoutumer  à  l'idée  que 
ses  sujets  l'emportent  désormais  par  le  nombre.  Il  était  si  bien 
habitué,  à  soixante-quinze  ans,  à  la  prééminence  numérique  de 
notre  pays  qu'il  se  trompe  chaque  fois  qu'il  le  compare  au  sien  ! 
La  France  l'emporte  encore,  d'ailleurs,  sur  l'Italie  et  sur  le 
Royaume-Uni  ;  elle  égale  l'Autriche-Hongrie  et  les  Etats-Unis. 
Il  faut  être  statisticien  pour  savoir  que  chez  nous,  le  nombre  des 
naissances  descend  régulièrement  depuis  1863, de  sorte  que  l'on  en 
compte  chaque  année  700.000  de  plus  à  l'est  qu'à  l'ouest  des 
Vosges.  Les  politiciens,  et  même  les  hommes  politiques,  sont  trop 
absorbés  par  leurs  querelles  pour  pensera  cela,  et  les  ministres  de 
la  Guerre  ne  sont  pas  encore  embarrassés  pour  trouver  autant 
de  soldats  que  l'Allemagne,  dont  les  dirigeants  auront  jusqu'en 
1914  l'amabilité  de  ne  pas  appeler  sous  les  drapeaux  la  totalité  du 
contingent  disponible  outre-Rhin. 

Le  problème  militaire  demeure,  par  ailleurs,  dépourvu  de  sanc- 
tion. Même  après  l'évacuation  de  Verdun  par  les  vainqueurs,  en 
septembre  1873,  il  ne  saurait  être  sérieusement  question  de  guerre. 
Ce  n'est  pas  que  la  France  soit  désarmée.  Elle  a  des  troupes  nom- 
breuses, un  matériel  d'artillerie  sans  égal.  Elle  s'entoure  d'une 
ceinture  de  forteresses,  et  sa  flotte  demeure,  pour  longtemps,  la 
deuxième  du  monde,  quoique  la  spécialité  de  nos  chantiers  soit, 
bien  avant  les  quarante  heures,  de  livrer  les  commandes  avec  une 
extraordinaire  lenteur.  Les  revues  sont  chatoyantes  autant  que 
jamais  :  fantassins  aux  guêtres  blanches,  aux  pompons  multico- 
lores, officiers  aux  dolmans  soutachés,  colonels  dont  le  képi 
s'orne  d'une  prodigieuse  aigrette.  On  crie  :  «  Vive  l'armée!»  On 
est  invincible.  Mais  il  n'y  a  pas  de  plan  d'opérations,  et  les  géné- 
raux ont  été  si  malheureux  en  1870  qu'ils  n'ont  guère  envie  de 
renouveler  l'expérience.  Ils  sont  tous  là,  à  nouveau  acclamés,  ceux 
que  les  républicains  appelaient,  après  Sedan,  après  Metz,  les  ca- 
pitulards.  Mac-Mahon,  duc  de  Magenta,  est  à  partir  de  1873  pré- 
sident de  la  République.  Qui  plus  est,  il  est  vainqueur,  des  Com- 
munards, non  des  Prussiens.  Bourbaki  qui  a  tenté  de  se  suicider 
en  laissant  à  d'autres  le  soin  de  sauver  son  armée,  commande  le 
14^  corps.  Il  n'y  en  a  qu'un  qui  manque  à  la  liste,  Bazaine,  que 
Thiers  a,  d'ailleurs,  failli  réhabiliter.  Mais  le  ministre  qui  signe 
sa  condamnation  à  mort,  le  général  du  Barail,  juge  que  Gambetta 


506  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

et  ses  amis,  les  premiers  et  les  plus  violents  accusateurs  du  maré- 
chal, ont  été  bien  coupables  de  continuer  la  guerre  après  les  pre- 
mières défaites.  Or  ce  que  l'on  reproche  à  l'ancien  commandant  de 
l'armée  du  Rhin,  c'est  surtout  de  ne  pas  avoir  compris  que  son 
devoir  était  de  se  proclamer,  dans  Metz  bloquée,  solidaire  du  gou- 
vernement de  la  Défense  nationale.  On  voit  que  rien  de  tout  cela 
n'est  «  sérieux  ». 

Il  n'est  pourtant  pas  niable  que  l'on  parle  beaucoup  de  l'Alsace- 
Lorraine,  que  l'on  se  plaît  à  évoquer  le  jour  où  l'on  délivrera  de 
la  domination  germanique  les  provinces  perdues,  dont  les  élec- 
tions sont  encore  entièrement  protestataires.  Cela  rend  au  pa- 
triotisme français  une  base  matérielle,  territoriale,  qu'il  commen- 
çait à  ne  plus  posséder.  Les  rêveries  auxquelles  Hugo  s'aban- 
donnait en  1887  sont  remises  à  plus  tard.  On  ne  dissoudra  la 
France  dans  l'Humanité  qu'après  que  seront  tombés  les  voiles  de 
deuil  qui  entourent  la  statue  de  Strasbourg.  Mais  la  reprise  de 
territoires  qui  sont  en  majeure  partie  de  langue  allemande  est  un 
but  qui  n'intéresse  pas  l'Europe.  Les  chancelleries  soucieuses  du 
maintien  de  l'équilibre  ont  besoin  d'une  France  forte,  mais  non 
d'une  France  à  nouveau  maîtresse  d'une  rive  du  Rhin,  entre  Bâle 
et  Lauterbourg.  Elles  ne  resteraient  pas  indifférentes  à  une  agres- 
sion bismarckienne,  et  elles  le  prouvent  en  faisant  beaucoup  de 
bruit  autour  de  quelques  polémiques  de  presse,  au  printemps  de 
1875.  Gomme,  en  fait,  le  chancelier  de  fer  n'est  point  partisan 
d'une  nouvelle  guerre,  c'est  beaucoup  de  bruit  pour  rien.  Sans 
alliés,  mais  possédant  beaucoup  d'amis,  la  France  ne  peut  donc 
pas  prendre  sa  revanche.  Elle  n'est  d'ailleurs  pas,  comme  elle  le 
fut  en  1815,  comme  l'Allemagne  le  sera  en  1918,  une  de  ces  na- 
tions en  pleine  possession  de  sa  force  militaire  et  de  son  ascendant 
européen  qu'une  coalition  réussit  à  abattre  momentanément.  Il  y 
a  déjà  en  elle  certains  signes  de  fatigue.  Il  n'y  aura  donc  pas  chez 
les  vaincus  de  1870  de  ces  mouvements  de  masse  qu'on  verra, 
dans  des  directions  diverses,  chez  nos  voisins  d'outre-Rhin  après 
leur  défaite,  et  qu'on  aurait  pu  voir  chez  nous,  entre  1830  et  1840, 
sans  la  prudence  de  Louis-Philippe. 

Jusqu'à  la  crise  d'Orient  du  printemps  de  1878,  la  politique  . 
extérieure  de  la  France  est  donc  aussi  simple  qu'elle  a  été  compli-  1 
quée  avant  la  guerre,  au  temps  où  il  y  avait  des  décisions  à  prendre 
et  où  elles  pouvaient  être  plus  ou  moins  heureuses.  Il  n'y  a  plus, 
pour  l'instant,  qu'à  voir  venir  les  événements.  Aussi  les  questions 
diplomatiques  sont-elles  le  terrain  sur  lequel  les  partis  s'entendent 
\e  mieux.  Le  temps  des  controverses  à  propos  de  la  question  ro- 


FRANCE,    ALLEMAGNE.    ITALIE  507 

maine  est  terminé,  puisque,  depuis  le  20  septembre  1870,  les 
troupes  de  Victor-Emmanuel  sont  à  Rome.  Personne  ne  songe 
sérieusement  à  les  en  déloger.  Le  chant,  alors  si  cher  aux  catho- 
liques :  a  Sauvez  Rome  et  la  France  au  nom  du  Sacré  Cœur  », 
traduit  un  état  d'esprit  en  politique  intérieure,  un  total  manque 
de  confiance  dans  les  destinées  de  l'Italie  unitaire,  plutôt  qu'un 
programme  d'action  hors  de  nos  frontières.  Les  républicains, 
même  ceux  qui,  comme  le  très  fortuné  Arnaud  de  l'Ariège,  sont 
bons  catholiques,  —  et  c'est  alors  l'exception,  —  reprochent, 
d'ailleurs,  au  clergé  et  aux  fidèles  de  rendre  plus  difficile  la  tâche 
du  Quai  d'Orsay  par  leurs  manifestations  imprudentes.  Même  un 
ministre  comme  le  duc  Decazes,  qui  n'est  pas  de  leurs  amis,  leur 
donne  raison,  et  il  tente  à  diverses  reprises  de  montrer  à  l'épis- 
copat,  alors  très  fougueux,  qu'il  y  aurait  intérêt  à  ménager  davan- 
tage les  susceptibilités  italiennes,  qui  rejoignent  précisément  les 
susceptibilités  de  Bismarck.  Mais  les  évêques  entendent  mal  ces 
conseils  de  prudence,  sans  doute  parce  qu'ils  pensent  que  les 
malheurs  du  Souverain  Pontife  peuvent  toucher  les  foules,  les 
maintenir  dans  la  voie  d'attachement  au  Pape  que  des  bonnes 
gens,  ignorants  des  conditions  de  la  vie  au  Vatican,  croient  pri- 
sonnier, au  sens  propre  du  terme.  On  peut  aussi  se  demander  s'il 
a  été  habile  d'envoyer  comme  ambassadeur  à  Berlin  le  vicomte 
de  Gontaut-Biron,  parfait  gentilhomme,  lourd  et  barbu  à  la 
manière  du  comte  de  Ghambord,  le  roi  selon  son  cœur,  diplo- 
mate de  fraîche  date  mais  de  vieille  école,  que  Bismarck  ne  peut 
sentir,  essentiellement  parce  qu'il  s'est  inféodé  au  clan  de  l'impé- 
ratrice Augusta,  son  ennemie.  Quoiqu'il  en  soit,  les  grandes  con- 
troverses entre  partis  ne  portent  pas  sur  la  politique  extérieure. 
G'est  le  signe  que  tout  va  bien,  car,  nous  le  savons  tous  aujour- 
d'hui, la  rupture  de  l'unanimité  nationale  en  matière  d'orienta- 
tion diplomatique  témoigne  d'un  état  de  crise. 

Les  partis  sont  donc  divisés  par  leurs  vues  en  politique  inté- 
rieure. Or  depuis  l'atroce  tragédie  qu'a  été  la  lutte  de  l'armée 
contre  les  communards,  il  n'est  plus  question  de  troubles  sociaux. 
Du  Mont-Valérien  au  fort  de  Gharenton,  du  camp  de  Satory  au 
camp  de  Joinville,  des  forces  militaires  imposantes,  qui  rejoin- 
dront plus  tard  leurs  garnisons  de  province,  veillent  sur  Paris,  où 
des  ruines  calcinées,  les  Tuileries,  qu'on  hésite  encore  à  abattre 
et  qu'on  ne  se  décidera  malheureusement  pas  à  reconstruire,  la 
Gour  des  Gomptes,  le  ministère  des  Finances,  l'Hôtel  de  Ville, 
rappellent  seules  la  semaine  sanglante.  Les  familles  des  prolé- 
taires fusillés,  des  condamnés  transportés  en  Nouvelle-Calédonie, 


508  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

des  exilés,  n'ont  pas  oublié.  Mais  elles  se  taisent,  désemparées, 
faute  de  chefs,  car  les  plus  ardents  sont  tombés.  Ferré,  Deles- 
cluze,  et  ce  terrible  Raoul  Rigault  dont  Rochefort,  envoyé  lui 
aussi  au  bagne,  par  erreur,  raconte  qu'il  conduisit  en  ces  termes 
l'interrogatoire  de  Mgr  Darboy,  archevêque  de  Paris  : 

■ —  Votre  profession.  — Serviteur  de  Dieu.  —  Greffier,  écrivez  :  domestique 
au  service  d'un  nommé  Dieu.  —  Où  loge  votre  maître  ?  —  Il  est  partout.  • — • 
Greffier,  écrivez  que,  de  l'aveu  même  de  l'inculpé,  son  maître  est  en  état  per- 
pétuel de  vagabondage. 

Tout  cela  est  loin,  et  d'ici  longtemps  l'on  ne  verra  plus  le  dra- 
peau rouge  s'opposer  au  drapeau  tricolore.  On  peut  donc  faire 
de  la  politique  sans  courir  de  risque  immédiat,  sans  que  la  bourse 
s'affole,  sans  que  les  caisses  de  l'Etat  menacent  de  se  vider.  Que 
c'est  amusant,  de  beaux  débats  passionnés,  de  belles  intrigues  de 
couloirs  en  un  temps  où  il  suffit  au  ministre  des  Finances  d'in- 
venter de  nouveaux  impôts  pour  que  les  contribuables  les  paient  ! 

De  cette  vie  politique,  le  cadre  même  est  amusant.  Cela  commence 
dans  la  salle  des  pas-perdus  de  la  gare  Saint-Lazare,  —  que  l'édi- 
fice actuel  remplacera  dix  ans  plus  tard,  —  ou  de  la  gare  Mont- 
parnasse, pour  continuer  dans  les  compartiments  de  première  qui 
emmènent  les  représentants  du  peuple  à  Versailles.  Puis  ce  sont 
les  longues  galeries  de  pierre  du  Palais,  l'opéra  de  Louis  XV  où 
l'on  siège,  le  restaurant  de  l'hôtel  des  Réservoirs,  où  plane  le  sou- 
venir de  la  marquise  de  Pompadour.  A  Paris,  en  province,  la  poli- 
tique se  fait  dans  les  salons.  Il  y  en  a  pour  chaque  clan  :  salons 
légitimistes  ;  salons  orléanistes,  dont  on  dit  que  l'Académie  fran- 
çaise est  le  premier  ;  salons  centristes  ;  salons  républicains,  dont  le 
plus  célèbre  est  celui  de  M^^^  Adam,  l'Egérie  de  Gambetta  ;  salons 
des  châteaux  ;  des  grands  bourgeois  qui  regrettent  Louis-Phi- 
lippe; des  bourgeois  moyens  qui  se  rallientà  la  République,  laquelle 
sera  conservatrice  ou  ne  sera  pas  ;  salon  de  Rouher,  redevenu  le 
grand  homme  du  bonapartisme.  Puis,  il  y  a  les  salons  des  princes, 
qui  sont  tous  rentrés  en  France,  à  l'exception  du  comte  de  Cham- 
bord  et  du  prétendant  à  l'Empire.  Le  comte  de  Paris,  héritier  des 
traditions  parlementaires  de  son  grand-père  Louis-Philippe,  se 
partage  entre  la  capitale  et  Eu.  Son  frère,  le  duc  de  Chartres,  lieu- 
tenant au  9^  chasseurs,  porte  le  dolman  bleu  ciel  et  la  culotte 
rouge.  De  ses  oncles,  Nemours  et  Joinville  —  ce  dernier  complè- 
tement sourd  —  ne  sont  général  et  amiral  que  du  cadre  de  ré- 
serve, mais  le  duc  d'Aumale  commande  le  7^  corps  à  Besançon  et 
accepte  que  ses  officiers  lui  donnent  du  «  Monseigneur  ».  De  ses 
cousins,  Alençon  est  capitaine  d'artillerie,  Penthièvre  lieutenant 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  509 

de  vaisseau.  Quant  au  prince  Napoléon,  il  est  revenu  en  France 
après  un  court  exil.  Le  fait  que  Napoléon  III,  puis  après  sa  mort 
survenue  en  janvier  1873,  le  Prince  impérial,  vivent  à  l'étranger 
ainsi  que  le  prétendant  légitime  à  la  couronne  royale,  ajoute  un 
certain  piquant  à  la  situation.  Les  pèlerinages  à  Chislehurst  ou  à 
Froshdorf  exaltent  les  fidélités,  et  sur  la  route  d'Angleterre  ou 
d'Autriche,  c'est  un  incessant  va-et-vient  degénéraux  en  retraite, 
de  préfets  révoqués,  d'anciens  chambellans  des  Tuileries  d'une 
part,  de  ducs  de  l'ancienne  France,  de  gentilshommes  de  la 
Chambre  du  Roi  d'autre  part.  Ces  voyages  ont  des  petits  airs  de 
conspiration  bien  faits  pour  distraire  la  haute  société,  et  les  dan- 
gers sont  rigoureusement  nuls. 

Conspirations  de  salon,  le  mot  est  du  général  du  Barail,  qui  l'a 
dit  à  ses  collègues,  en  plein  conseil  des  ministres.  Ce  sont  aussi,  en 
partie,  des  conspirations  de  sacristie.  Jamais  les  prélats  n'ont 
été  si  répandus  dans  les  châteaux,  dans  les  hôtels  aristocratiques. 
C'est  Mgr  Pie  qui,  de  Poitiers,  combat  ouvertement  pour  le  dra- 
peau blanc.  C'est  Mgr  Dupanloup  qui  supplie  en  vain,  en  juillet 
1871,  le  comte  de  Chambord  d'accepter  les  trois  couleurs,  et  se 
partage  entre  son  siège  d'Orléans,  la  rédaction  de  brochures, 
l'Assemblée  nationale.  Il  est  vrai  qu'il  ne  met  plus  les  pieds  à 
l'Académie  depuis  qu'elle  a  élu  Littré,  le  philosophe  positiviste. 
C'est  le  cardinal  de  Bonnechose,  archevêque  de  Rouen,  qui  rédige 
des  notes  pour  le  Prince  impérial  et,  rêvant  d'un  Empire  clérical 
selon  le  cœur  de  l'impératrice  Eugénie,  recourt  aux  services  d'un 
ancien  magistrat,  aussi  bon  catholique  que  lui,  aussi  ardent  impé- 
rialiste, cet  Eugène  Loudon  qui  a  laissé,  sous  le  pseudonyme  de 
Fidus,  de  si  curieux  mémoires.  Puis,  ce  sont  les  prières  publiques, 
l'ouverture  de  la  session  parlementaire,  les  premiers  travaux  de  la 
basilique  du  Sacré-Cœur,  les  grandes  processions  de  Chartres  et 
de  Paray-le-Monial,  suivies  par  un  nombre  impressionnant  de 
députés,  le  cierge  en  main.  Tous  les  espoirs  semblent  permis  à  la 
France  catholique,  dont  l'avenir  semble  lié  à  celui  de  la  France 
monarchique. 

Il  est  un  autre  cadre  à  la  vie  politique  qui  nous  éloigne  des 
salons  de  droite  ou  de  gauche,  des  évêchés  et  des  maisons  reli- 
gieuses. Il  s'agit  des  tables  d'hôte  où  les  commis-voyageurs  pé- 
rorent en  évoquant  l'avenir  delà  République,  des  salles  de  ban- 
quet où  Gambetta  se  lève  et  annonce  l'avènement  des  couches 
nouvelles.  Comme  tout  cela  est  encore  bourgeois,  et,  au  fond,  peu 
alarmant  pour  les  classes  riches,  pour  ces  notables  qui  vont  être 
lentement  éliminés  de  la  direction  de  l'Etat.  Les  convives,  avo- 


5l#  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

cats,  médecins,  professeurs,  commerçants, ne  sont  nullement  des 
prolétaires,  et  les  couches  nouvelles,  c'est  eux  et  non  pas  les  sala- 
riés qui  seront  chargés  de  les  porter  au  pouvoir.  Quelle  différence 
avec  les  réunions  de  masse,  avec  les  harangues  que  les  tribuns  du 
xx^  siècle,  de  Jaurès  à  Bebel,  d'Hitler  à  Mussolini,  prononceront 
en  plein  air  devant  des  foules  innombrables  !  Et  comme  il  est 
rassurant,  en  dépit  des  craintes  qu'il  suscite  et  de  sa  réputation 
de  «  fou  furieux  »,  —  l'expression  est  de  Thiers,  —  ce  gros  homme 
éloquent,  cet  ancien  dictateur  dont  une  aventure  galante  a  ruiné 
la  santé,  ce  démocrate  qui  prouve  la  sincérité  de  ses  sentiments 
par  sa  mise  négligée,  —  ô  Gambetta,  on  ne  comblera  jamais  l'in- 
tervalle qui  sépare  ton  gilet  de  ton  pantalon,  —  mais  qui  est  fort 
attaché  à  son  bien-être,  et,  ancien  étudiant  très  bon  garçon,  reste 
capable  de  laisser  à  une  maîtresse  une  photographie  dédicacée  :  «  A 
ma  petite  Reine  que  j'aime  plus  que  la  Franc*.  »  S'ils  devinaient 
quel  fond  d'opportunisme  il  y  a  dans  l'ancien  irréconciliable 
de  1869,  dans  l'auteur  du  programme  radical  de  Belleville,  les 
notables  seraient  entièrement  rassurés.  Ils  ne  le  sont  pas,  surtout 
avant  1875,  mais  il  y  a  en  eux  juste  assez  d'inquiétude,  pas  trop, 
pour  que  le  jeu  politique  en  devienne  plus  passionnant. 

L'un  des  traits  particuliers  à  la  première  période  de  la  Troisième 
République,  c'est  que  tous  les  espoirs,  dont  je  disais  plus  haut 
qu'ils  sont  permis  aux  catholiques,  le  sont  aux  groupes  les  plus 
divers  de  l'opinion,  aux  hommes  les  plus  opposés.  Thiers  croit  que 
l'avenir  lui  appartient.  Le  voici,  l'infatigable  petit  vieillard  dont 
les  caricatures  font  un  polichinelle.  Président  de  la  République 
jusqu'au  24  mai  1873,  mais  exerçant  en  même  temps  les  fonctions 
de  président  du  Conseil,  il  parle  inlassablement,  devant  l'Assem- 
blée, à  la  préfecture  de  Versailles,  à  l'Elysée.  Il  est  content  de  lui, 
content  de  tout,  d'avoir  annoncé  l'unité  allemande,  d'avoir  dit 
qu'il  fallait  l'empêcher,  d'avoir  eu  l'adresse  de  tirer  sonépingle  du 
jeu  le  15  juillet  1870,  d'avoir  décliné  pendant  la  guerre  toute  par- 
ticipation au  pouvoir,  d'avoir  gardé  Belfort  et  oublié  de  plaider 
la  cause  de  Metz,  de  n'avoir  pas  su  éviter  la  Commune  et  de  l'avoir 
vaincue,  de  fonder  la  République,  lui  l'ancien  ministre  de  Louis- 
Philippe,  l'élu  d'une  assemblée  monarchiste.  Il  ya  bieni'Alsace- 
Lorraine,  mais  l'homme  cjui,  en  1848,  a  cru  mettre  Louis-Napo- 
léon dans  sa  poche,  pense  que  des  provinces  perdues,  ça  se 
reprend.  La  perte  des  cinq  milliards  lui  paraît  plus  irréparable  ! 
Il  n'en  veut  pas  trop  aux  Allemands,  qui  le  proclament  indis- 
pensable. Echanges  de  politesses  avec  le  maréchal  de  Mant«uiïel, 
qui  commande  à  Nancy,  télégrammes  de  félicitations  lors  des 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  511 

anniversaires,  —  c'est  flatteur  d'être  assimilé  à  un  souverain,  — 
qu'on  est  loin  de  l'atmosphère  de  1919,  des  vaincus  traités  en 
pestiférés  !  Un  jour,  les  conservateurs  s'aperçoivent  que  Thiers 
les  mène  où  ils  ne  veulent  point  aller.  Ils  le  renversent,  et  s'il  n'a 
plus  les  joies  du  pouvoir,  l'ancien  président  retrouve  les  satisfac- 
tions que  lui  a  procurées,  de  1863  à  1870,  son  rôle  de  meneur 
d'un  opposition  sans  cesse  grandissante.  Il  se  fait  le  protecteur  de 
Gambetta,  il  accepte  que  la  République  ne  soit  pas  aussi  conser- 
vatrice qu'il  l'avait  dit. 

Thiers  tombé,  et  restant  plein  d'espoir  non  seulement  pour  son 
parti  mais  même  pour  lui,  quoiqu'il  approche  de  quatre-vingts 
ans,  l'heure  sonne  des  grandes  espérances  monarchistes.  L'intran- 
sigeance du  comte  de  Chàmbord,  affirmant  à  nouveau  sa  fidélité 
au  drapeau  blanc,  les  déçoit  un  instant  en  octobre  1873.  Mais  les 
légitimistes  ne  jugent  pas  la  partie  perdue,  car  Dieu  ne  peut  aban- 
donner Henri-Dieudonné,  l'enfant  du  miracle,  et  sans  doute  dai- 
gnera-t-il  se  servir  de  l'épée  du  général  Ducrot,  qui  commande 
à  Bourges,  pour  restaurer  le  trône  des  lys.  Quant  aux  orléanistes, 
les  institutions  votées  en  1875  —  les  nôtres  — ,  deux  chambres, 
le  Sénat  calmant  la  fougue  du  suffrage  universel,  une  présidence 
entourée  d'un  certain  décorum,  tout  cela  leur  paraît  destinée  leur 
prince,  le  comte  de  Paris,  qui,  dans  leurs  rêves,  doit  en  profiter  à 
la  mort  du  comte  de  Chàmbord  et  confier  le  soin  de  former  le  mi- 
nistère au  duc  de  Broglie,  petit-fils  de  M™^  de  Staël,  attaché 
comme  son  prétendant  préféré   à  la  tradition  parlementaire. 
Quant  aux  bonapartistes,  ils  voient  grandir  celui  qui  a  été  le 
«  Petit  Prince  »,  et  ils  sont  convaincus  qu'il  régnera  sur  la  France  ! 
Les  vrais  républicains,  enfin,  sont  également  satisfaits.  Certes, 
les  doctrinaires  du  type  de  Louis  Blanc,  ce  revenant  de  1848,  s'in- 
quiètent des  compromissions  qui  se  multiplient  sous  leurs  yeux, 
des  étranges  combinaisons  qui  les  forcent  à  accepter  un  Sénat, 
eux  les  partisans  d'une  assemblée  unique  analogue  à  la  Conven- 
tion, qui  les  amènent  à  choisir  des  sénateurs  inamovibles  légiti- 
mistes pour  faire  pièce  aux  orléanistes  et,  donnant  donnant,  pro- 
curer quelques-uns  de  ces  fauteuils  confortables  à  des  hommes 
de  gauche  que  l'union  des  diverses  fractions  monarchistes  eût 
éliminés.  Mais  quelle  belle  république  on  leur  promet,  quand  l'ère 
de  l'opportunisme  sera  passée.  Les  amusantes  biographies  d'un 
hebdomadaire   satirique.   Le    Trombinoscope,   nous   révèlent  ce 
qu'elle  sera  :  laïque,  unanimement  laïque,  mais  faisant  de  la  laïcité 
une  sorte  de  religion  positive  qui  engendrera  de  grands  dévoue- 
ments ;  patriote,  unanimement  patriote  ;  militaire  au  point  que 


512  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ce  sera  pour  les  Français  un  plaisir  de  faire  leurs  périodes  de  ré- 
serve, inconnues  sous  l'Empire,  et  que  l'on  verra  des  garçons 
de  douze  ans  manœuvrer,  fusil  en  main,  comme  de  vieux  bris- 
cards ;  prolifique,  car  ce  sont,  paraît-il,  les  réactionnaires  qui  se 
marient  tard,  après  avoir  fait  la  noce,  et  n'ont  pas  d'enfants,  car 
ce  sont  les  boutiquiers  bonapartistes  qui  veulent  léguer  leurs 
économies  à  un  unique  héritier.  Les  républicains,  probes,  désin- 
téressés, uniquement  soucieux  de  la  grandeur  du  pays,  repeuple- 
ront la  France  et  reprendront,  très  vite,  l'Alsace  et  la  Lorraine. 
Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  que  ce  ne  sont  pas  précisément  les 
thèmes  du  Canard  enchaîné  :  or  le  Trombinoscope  était,  vers  1875, 
l'équivalent  de  ce  journal  et  pratiquait  le  même  genre  de  plai- 
santeries, comme  le  montre,  par  exemple,  l'article  sur  Littré  : 

Littré,  Maximilien-Paul-Emile,  né  à  Paris  le  l'"''  février  1801.  On  cacha  sa 
naissance  à  Mgr  Dupanloup,  qui  ne  devait  naître  qu'au  mois  de  janvier  de 
l'année  suivante,  dans  la  crainte  que  l'honorable  prélat,  pour  ne  pas  être 
exposé  à  se  rencontrer  avec  lui,  refusât  de  venir  au  monde. 

Les  républicains  ont  donc  leur  idéal,  et  comme  ils  ont,  eux  aussi, 
leurs  princes,  Gambetta,  Grévy,  Thiers,  et  qui  semblent  marcher 
d'accord  alors  que  les  chefs  des  familles  qui  ont  régné  sur  la 
France  sont  divisés,  comme  ils  ont  leurs  généraux,  que  lorsque  les 
légitimistes  disent  Ducrot,  l'écho  répond  Chanzy,  comme  la 
République  est  belle,  entre  1871  et  1878  ! 

Chacun  croyant  au  triomphe  de  sa  cause  en  se  fondant  sur  des 
raisons  qui  paraissent  solides,  un  seul  a  le  droit  de  désespérer,  le 
prince  Napoléon,  le  partisan  du  césarisme  démocratique.  Napo- 
léon III  mort,  la  cause  de  l'Empire  est  aux  mains  de  ses  adver- 
saires de  toujours,  l'Impératrice,  Rouher.  Ils  élèvent  le  Prince 
impérial  dans  l'espoir  de  le  voir  concilier  dans  sa  personne  l'héri- 
tage de  grandeur  nationale  de  la  dynastie  et  les  tendances  que 
représente  le  comte  de  Chambord.  Fidus  et  le  cardinal  de  Bonne- 
chose  espèrent  que  Napoléon  IV  rétablira  le  pouvoir  temporel, 
supprimera  le  mariage  civil,  divisera  la  France  en  provinces.  Dans 
leur  entourage,  de  graves  messieurs  en  redingote  s'entretiennent 
avec  des  légitimistes  d'un  étrange  projet  :  le  descendant  de 
Louis  XIV  transmettrait  ses  droits  au  petit-neveu  de  Napoléon  I^^, 
en  déshéritant  les  Orléans  que  les  royalistes  du  drapeau  blanc 
accusent,  en  dépit  de  la  réconciliation  de  1873,  de  crimes  si  variés 
qu'il  faudra  dix  volumesà  l'un  desleurs  pour  les  relater  en  détail. 
Le  Régent  était  un  empoisonneur  ;  Philippe-Egalité,  fils  d'un 
cocher,  fut  régicide;  Louis-Philippe,  fils  d'un  geôlier  substitué  à 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  513 

une  fille  légitime,  devint  usurpateur,  fît  déshonorer  sa  nièce  et 
assassiner  le  dernier  des  Condés  pour  hériter  de  Chantilly.  Ces 
trois  dernières  accusations  traduisent,  en  les  déformant,  en  les 
exagérant,  certaines  vérités,  ce  qui  permet  aux  impérialistes  d'être 
convaincus  que  l'unité  du  parti  royaliste  ne  se  rétablira  jamais. 

Ces  luttes  intérieures  de  la  France  prospère  après  les  secousses 
de  l'Année  terrible,  Bismarck  les  regarde  en  spectateur  non  désin- 
téressé. C'est  qu'il  vient  de  précipiter  le  pays  dont  il  a  fait  l'unité 
dans  de  terribles  difficultés,  elles  aussi  d'ordre  intérieur.  Sans  rai- 
son plausible,  par  mauvaise  humeur,  par  impulsivité,  mû  par  un 
vieux  fonds  de  rancunes  luthériennes,  il  entame  la  lutte  contre 
l'Eglise  catholique,  pompeusement  baptisée  Kulturkampf,  le 
combat  pour  la  Civilisation.  Il  soutient  que  le  Pape,  proclamé 
infaillible  au  concile  de  1870,  veut  régenter  les  Couronnes  comme 
Boniface  VIII  au  xiv^  siècle, substituer  à  un  pouvoir  temporel 
limité  un  pouvoirtemporel  d'ordre  universel.  Malgré  Guillaume  I^', 
malgré  l'Impératrice,  en  qui  il  voit  un  suppôt  des  Jésuites  quoi- 
qu'elle soit  protestante,  malgré  les  luthériens  piétistes  de  la 
Chambre  des  Seigneurs,  ses  anciens  amis  épouvantés  de  cette  lutte 
pour  la  «  pensée  libre  »,  il  fait  voter  plusieurs  séries  de  lois  anti- 
cléricales. Son  ministre  des  Cultes,  Falk,  fait  figure  d'un  Combes 
germanique.  Mais  jamais  la  République  franc-maçonne  n'ira 
aussi  loin  que  l'empire  allemand.  On  y  jette  des  prêtres,  des 
évêques,  en  prison  ;  les  pouvoirs  publics  y  protègent  une  tenta- 
tive de  schisme  qui  échoue  piteusement.  La  presse  se  déchaîne, 
largement  alimentée  par  les  fonds  secrets,  les  fonds  des  reptiles. 
Quant  à  l'avantage  que  peut  trouver  Bismarck  à  cette  lutte  dont 
il  porte  toute  la  responsabilité,  il  reste  des  plus  problématiques. 

Faut-il  penser  que  le  féodal  de  1848,  qui  vient  d'accomplir 
une  œuvre  révolutionnaire  en  brisant  les  particularismes,  penche 
un  moment  vers  un  système  où  l'Etat  étant  tout,  l'Eglise  catho- 
lique, toutes  les  églises,  deviennent  fatalement  suspectes  ? 
N'oublions  pas  que  les  socialistes  allemands,  tout  en  détestant 
Bismarck,  voient  dès  lors  en  lui  une  sorte  de  précurseur  qui  leur 
fraie  involontairement  le  chemin  et  leur  procure  leurs  premiers 
succès  électoraux.  Reprenant  un  texte  de  Heine,  Victor  Tissot 
montre  qu'il  y  a  outre-Rhin  des  forces  qui  pourraient  être  l'ins- 
trument d'une  totale  transformation  du  pays  ; 

Les  Kantistes  sont  déjà  vemis,qiii  ont  extirpé  les  dernières  racines  du  passé, 
les  Fichtéons  viendront  ;'i  leur  tour  et  leur  fanatisme  ne  pourra  être  maîtrisé 
ni  par  la  crainte  ni  par  l'instinct.  Les  plus  redoutables  seront  les  idiilosophes 
de  la  nature,  les  communistes,  —  entendez  les  totalitaires,  —  qui  se  mettront 
en  relations  avec  les  pouvoirs  originels  de  la  terre  et  évoqueront  les  traditions 

33 


514  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

du  panthéisme  germanique.  Alors  ces  trois  ctiœurs  entonneront  un  chant 
révolutionnaire  dont  la  terre  tremblera,  et  il  se  passera  un  drame  en  Allema- 
gne auprès  duquel  la  Révolution  fran'^aise  n'aura  été  qu'une  idylle. 

Mais  ces  forces,  le  prince  de  Bismarck  est  trop  l'homme  de  la 
noblesse,  par  sa  naissance  et  par  son  entourage,  pour  pouvoir  les 
déchaîner. 

Puis,  au-dessus  de  lui,  il  y  a  l'Empereur,  qui  dispose  de  plus  de 
moyens  d'action  que  n'en  disposera  un  autre  vieillard,  du  même 
type  politique,  Hindenburg,  quand  il  se  trouvera  en  face  du  pro- 
phète de  la  Germanie  totalitaire.  Guillaume  I^'^  ^  soixante-quinze 
ans,  ne  peut  présider  à  un  bouleversement  des  valeurs  tradition- 
nelles de  l'Allemagne  monarchique.  Son  image  nous  repose  de 
celle  de  ce  Bismarck  nerveux,  fuyant  à  Varzin  ses  ministres  et  les 
ambassadeurs  étrangers,  souvent  torturé  par  des  crises  de  dou- 
leurs. Le  souverain,  lui,  demeure  dans  le  privé  l'aimable  homme, 
très  Ancien  Régime,  que  décrit  en  ces  termes  la  comtesse  Kessler, 
jeune  femme  qu'il  courtise  en  dépit  de  cinquante  ans  de  différence 
d'âge  : 

Chacun  connaît  la  haute  stature  un  peu  forte  du  Très  Gracieux,  et  très 
gracieux  il  l'était  en  effet  pour  toute  femme  jolie  et  spirituelle.  Son  visage 
dont  les  yeux  pétillaient  souvent  de  malice  et  dont  la  barbe  grise,  un  peu  clair- 
semée, était  ramenée  en  avant  et  appliquée  avec  du  cosmétique  sur  les  joues, 
ressemblait  assez  au  masque  d'un  bon  matou  gros  et  gris.  Sa  politesse  avec 
Ifls  femmes  était  proverbiale  ;  mais  ce  n'était  ni  un  Lovelace,  ni  un  don  Juan. 
Ses  attentions  s'arrêtaient  aux  bagatelles  de  la  porte. 

Tel  est  l'Empereur  qui  assiste  au  Kulturkampf  sans  l'approuver 
et  dont  la  présence  sur  le  trône  en  limitera  les  conséquences. 

Quand  on  cherche  les  raisons  que  peut  avoir  Bismarck  de  se 
lancer,  passionnément,  dans  cette  aventure  anticléricale,  on  com- 
prend qu'il  s'inquiète  des  tendances  divergentes  qui  subsistent 
plus  ou  moins  vaguement  dans  l'empire  fédératif  qu'il  a  créé,  em- 
pire où  des  rois,  des  grands-ducs,  des  ducs  et  des  sénats  de  villes 
libres  subsistent  à  côté  du  chef  suprême.  Mais  le  Kulturkampf 
développe  ces  tendances  là  où  elles  se  seraient  efïacées,  en  Hanovre, 
en  Bavière.  Il  suscite  au  gouvernement  d'autres  difficultés  en 
exaspérant  le  mécontentement,  d'origine  nationale,  des  Polonais, 
des  Alsaciens-Lorrains.  Il  pèse  sur  les  relations  austro-allemandes, 
à  tel  point  que  Tissot  se  demande  parfois  si  le  but  secret  de  Bis- 
marck nest  pas  d'en  arriver  à  une  liquidation  de  l'empire  des 
Habsbourgs.  Un  négociant  de  Brème,  hostile  au  chancelier,  lui 
dit  : 

Toute  la  presse  de  Vienne  dépend  du  fonds  des  reptiles  et  ce  sont  des  ban- 
quiers prussiens  qui  régnent  sur  les  bords  du  Danube...  Le  jour  où  l'Autriche 


FRANCE.    ALLEMAGNE.    ITALIE  515 

obéira  aux  suggestions  bismarckiennes  et  renforcera  l'élément  slave  de  la 
monarchie,  les  «  frères  allemands  »  crieront  à  l'oppression  et  se  jetteront  dans 
les  bras  de  l'Allemagne  ;  que  pourra-t-on  opposer  à  ces  «  aspirations  légitimes? 
Il  y  a  quatre  ans  que  les  cartes  murales  en  usage  dans  les  écoles  prussiennes 
étendent  les  limites  de  l'empire  allemand,  d'un  coté  jusqu'à  Zurich,  de  l'autre, 
en  comprenant  tout  le  Tyrol,  jusqu'à  Trie=te  et  à  Pola.  La  ligne  de  démar- 
cation monte  de  là  à  Vienne,  qu'elle  enclave,  et  va  jusqu'aux  porles  de  Cra- 
covie. 

Le  négociant  brémois  se  trompe  :  Bismarck  veut  maintenir  les 
Habsbourgs  dans  leur  capitale  historique.  Sa  politique  n'en  est 
que  plus  difficile  à  interpréter. 

Le  Kulturkampf,  enfin,  pèse  sur  les  relations  franco-alle- 
mandes. Il  empêche  le  chancelier  de  fer  d'avoir  confiance  dans  les 
conservateurs  qui  gouvernent  à  Paris,  jusqu'au  début  de  1876, 
et  qui  continuent  en  1877  à  tenir  l'Elysée  et  le  Quai  d'Orsay. 
Leur  prudence,  leur  refus  de  s'engager  dans  la  voie  de  la 
démagogie  revancharde  que  représente  leur  ennemi,  ce  Gambetta 
qu'ils  ont  tenté  de  discréditer  en  soumettant  ses  actes  à  une 
enquête  partiale,  leurs  principes  de  politique  intérieure,  tout  cela 
plaît  à  Guillaume  I^i".  Mais  ils  sont  cléricaux,  et  Bismarck,  qui  a 
lu  les  romans  d'Eugène  Sue,  voit  en  eux  les  agents  d'une  In- 
ternationale noire,  celle  des  Jésuites,  dont  le  but  serait  d'a- 
baisser l'Allemagne.  Comme  l'ambassadeur  impérial,  le  comte 
d'Arnim,  leur  était  favorable,  il  l'a  fait  espionner  dans  l'hôtel  de 
la  rue  de  Lille  par  Holstein,  qui  deviendra  l'éminence  grise  de  !a 
Wilhelmstrasse,  puis  il  l'a  brisé.  Or  le  16  mai  1877,  le  conflit 
s'ouvre  qui  va  mettre  aux  prises  les  diverses  nuances  de  l'opinion 
française,  que  je  vous  montrais  animées  d'une  foi  égale  dans 
leurs  destinées.  Notre  pays  va  avoir  à  faire  son  choix  entre  le  duc 
de  Broglie  et  Gambetta.  Bismarck  ne  va  pas  demeurer  neutre  en 
cette  occurrence.  Entre  l'homme  d'Etat  orléaniste,  modéré, sou- 
cieux de  l'équilibre  européen  plutôt  que  d'une  reprise  rapide  de 
l'Alsace-Lorraine,  et  l'ancien  tribun  de  la  guerre  à  outrance,  il  a 
déjà  choisi  ce  dernier.  Léon  Daudet  pense  qu'il  a  eu  raison.  Je 
n'en  suis  pas  convaincu,  car  je  ne  puis  oublier  que  Gambetta  n'a 
jamais  été  le  partisan  de  la  politique  de  faiblesse  et  d'abandon 
qu'on  a  voulu  voir  à  travers  certaines  de  ses  combinaisons  de 
souple  Génois,  et  que  derrière  ce  gros  homme  déjà  malade  qui 
mourra  cinq  ans  plus  tard,  il  y  avait  un  autre  chef  républicain, 
son  contemporain,  alors  ouvertement  hostile  à  l'Allemagne  et  à 
toute  combinaison  qui  pourrait  nous  rapprocher  d'elle,  Georges 
Clemenceau.  [A  suivre.) 


Un  pythagoricien  thaumaturge 
Apollonius  de  Tyane 

par  Bernard  LATZARUS, 

Maître  de  confétences  à  l'Université  de  Grenoble. 


III 

La  légende  d'ApoUonios.  Prodiges. 

Il  n'entre  pas  dans  mon  dessein  de  vous  initier  à  la  géographie 
fantaisiste  de  Philostrate,  comme  l'ont  fait  avec  une  légitime  com- 
plaisance les  vulgarisateurs  de  son  œuvre.  Apollonios,  sur  son 
chameau,  traverse  les  vallées,  gravit  les  montagnes,  passe  les 
torrents  sans  l'ombre  d'une  difficulté,  sans  l'accident  le  plus 
anodin.  Il  ne  perd  jamais  sa  présence  d'esprit,  et  disserte  avec 
un  3  égale  abondance  sur  la  mythologie,  l'histoire  naturelle,  la 
peinture,  le  dressage  des  éléphants,  les  fables  d'Esope  et  les  con- 
quêtes d'Alexandre.  Une  lettre  de  recommandation  du  Roi  Var- 
daue  pour  le  «  satrape  »  commis  à  l' Indus  fait  merveilles.  Au  delà 
du  fleuve,  on  conduit  directement  le  sage  à  Taxiles,  résidence  du 
Roi  de  l'Inde.  La  simplicité  du  palais  fait  bien  connaître  que  ce 
Prince  est  philosophe.  Apollonios,  oubliant  que  lui-même  parle 
toutes  les  langues,  le  félicite  par  interprète.  Phraote  (c'est  le  nom 
du  Roi)  lui  répond  avec  abandon.  Il  suit  le  régime  pythagoricien, 
car  il  ne  boit  de  vin  que  pour  ses  libations  au  Soleil  et  ne  mange 
que  des  légumes.  Pour  qu'aucune  qualité  ne  lui  manque,  il  parle 
grec  très  puremmt.  Cette  connaissance,  qu'il  possédait  dès  l'âge 
de  douze  ans,  lui  a  valu  l'affection  paternelle  des  Sages,  dont  il 
se  vante  d'être  l'élève  :  «  car,  s'ils  reçoivent  des  élèves  qui  savent 
le  grec,  ils  les  chérissent  davantage,  voyant  dans  ce  trait  le  signe 
d'une  communauté  de  penchants  (1).  » 

(1)  Vie  d'ApoUonios,  II,  31. 


UN  PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE   :  APOLLON lOS  DE  TYANE      517 

Ces  Sages  sont,  bien  entendu,  les  Brahmanes  dont  ApoIIonios 
désire  si  ardemment  pénétrer  les  secrets.  Ils  procèdent,  pour  se 
recruter,  à  une  sélection  rigoureuse.  Le  jeune  homme  qui  aspire  à 
devenir  «  philosophe  »  doit,  à  dix-huit  ans,  déclarer  publiquement 
son  intention  et  faire  la  preuve  qu'il  a  derrière  lui  trois  généra- 
tions d'honnêtes  gens.  On  l'examine  ensuite.  On  veut,  en  premier 
lieu,  qu'il  ait  de  la  mémoire  :  puis  on  s'assure  de  son  sérieux,  de  sa 
tempérance,  de  sa  soumission  à  ses  parents  et  à  ses  maîtres. 
D'habiles  physionomistes,  précurseurs  de  la  méthode  des  tests, 
sont  chargés  de  cet  examen.  Il  leur  suffît  d'observer  les  yeux,  les 
sourcils  et  les  joues  des  postulants  pour  voir  leurs  caractères, 
«  comme  les  images  dans  un  miroir  ». 

Les  Sages  habitent,  entre  IHyphase  et  le  Gange, une  forteresse 
imprenable,  envoyât-on  contre  elle  dix  mille  Achilles  et  trente 
mille  Ajax,  commandés  par  un  Alexandre.  Ils  ont  repoussé  les 
assauts  d'Hercule  l'Egyptien  et  de  Dionysos;  car  ils  produisent 
à  leur  gré  les  tempêtes,  les  ouragans  et  les  brouillards  ;  la  foudre 
de  Zeus  est  à  leur  service. 

Les  lois  ne  permettant  de  séjourner  chez  le  Roi  que  trois  jours 
au  plus,  ApoIIonios  prend  congé  de  Phraote  dans  le  délai  prescrit. 
Il  refuse  l'or  que  le  Prince  voulait  lui  donner,  mais  il  accepte  une 
pierre  précieuse,  en  déclarant  même  qu'elle  tombe  entre  ses  mains 
fort  à  propos  et  non  sans  dessein  des  dieux.  «  Il  y  avait  reconnu,  je 
pense,  une  force  secrète  et  divine  (1).  »  Evidemment  !  Demis  et 
ses  compagnons  prirent  aussi  «  suffisamment  »  de  pierreries, 
qu'ils  se  proposaient  d'ofîrir  aux  dieux  à  leur  retour  de  voyage. 
Nous  devons  croire  qu'ils  n'y  manquèrent  pas. 

Le  Roi-philosophe  munit  les  voyageurs  de  la  lettre  de  recom- 
mandation que  voici  : 

Le  Roi  Phraote  à  son  maître  larchas  et  à  ceux  qui  l'entourent,    salut. 

ApoIIonios,  homme  très  sage,  vous  croit  plus  sages  que  lui,  et  il  est  venu 
apprendre  ce  que  vous  savez.  Renvoyez-le  donc  pourvu  de  toutes  vos  con- 
naissances, car  aucun  de  vos  enseignements  ne  sera  perdu  ;  et,  en  effet,  il  a 
plus  d'éloquence  et  de  mémoire  que  personne  au  monde.  On  lui  fera  voir 
le  trône  sur  lequel  tu  m'as  fait  asseoir  pour  me  conférer  la  royauté, 
larchas  mon  père.  Ses  compagnons  aussi  sont  dignes  de  louange,  puisqu'ils 
se  sont  soumis  à  un  tel  homme. 

Salut  à  toi  ;  salut  à  vous  tous. 

ApoIIonios  et  Damis  passèrent  l'Hydraote  ;  ils  passèrent  THy- 
phase  ;  et,  à  trente  stades  de  ce  fleuve,  ils  trouvèrent  une  colonne 


(1)  Vie  d'Apollunios,  I,  40. 


518  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

de  bronze  qui  portait  cette  inscription  (en  quelle  langue?)  :  (x  Ici 
Alexandre  s'arrêta.  « 

Apollonios  voulait  aller  plus  loin  qu'Alexandre,  jusqu'à  la  ci- 
tadelle des  sages.  Il  fit,  dans  l'intervalle,  bien  des  rencontres, 
dont  la  plus  remarquable  fut  celle  d'une  femme  étrangement  ba- 
riolée par  la  nature,  et  qui,  se  passant  apparemment  de  couturier, 
ne  pouvait  dissimuler  ce  défaut.  Elle  était  noire  de  buste,  mais 
elle  avait  le  bas  du  corps  blanc.  Le  contraste  efïraya  Damis.  Apol- 
lonios, avec  son  sang-froid  ordinaire,  prit  la  main  de  cette  per- 
sonne :  il  savait  qu'elle  était  venue  au  monde  pour  le  service  de 
l'Aphrodite  indienne  et  qu'on  ne  discute  pas  le  goût  des  dieux. 
Philostrate  remarque,  avec  une  galanterie  douteuse,  que  le  bœuf 
Apis  est,  lui  aussi,  mi-parti. 

Lorsqu'il  \àt  le  guide  trembler  et  transpirer,  le  sage  comprit 
qu'il  était  arrivé. 

Car.  dit  Philostrate,  la  peur  du  guide  était  causée  par  la  proximité  des 
sages  ;  les  Indiens  les  redoutent  plus  que  leur  propre  Roi  ;  parce  que  ce 
Prince  lui-même  les  consulte  comme  des  oracles  sur  tout  ce  qu'il  doit  dire 
ou  faire. 


On  vit  aussitôt  arriver  au  pas  de  course  un  jeune  homme,  «  le 
plus  noir  de  tous  les  Indiens  »,  remarquable  par  un  croissant  qui 
brillait  entre  ses  sourcils  :  décidément  la  nature  était  prodigue  en 
jeux  de  toute  sorte  dans  cet  heureux  pays  ! 

Ce  messager  portait  une  ancre  d'or  en  guise  de  caducée.  Il  salua 
le  sage  par  son  nom,  dans  un  grec  très  pur,  et  le  pria  de  venir  tout 
de  suite,  mais  seul  :  «  Ils  t'y  invitent  eux-mêmes  »,  ajouta-t-il.  Ce 
pronom  servait,  dans  l'Ecole  pythagoricienne,  à  désigner  le 
Maître  «  :  Lui-même  l'a  dit.  «Apollonios  tout  joyeux  se  sentit  en 
pays  de  connaissance.  En  gravissant  la  colline,  toujours  défendue 
par  un  nuage  artificiel,  sur  laquelle  s'élevait  la  demeure  sacrée, 
il  salua  les  dieux  grecs,  Athéné  Poliade,  Apollon  Délien,  d'autres 
encore,  dont  le  culte  était  venu  jusque-là.  Il  trouva  les  sages  vêtus 
de  lin  blanc,  pieds  nus,  les  cheveux  longs  comme  dans  l'ancienne 
Sparte.  Il  apprit  qu'ils  étaient  végétariens  et  ne  souffraient 
point  de  femmes  dans  leur  résidence.  En  somme,  des  pythagori- 
ciens de  la  stricte   observance. 

Leur  chef  larchas  donna  tout  de  suite  une  preuve  de  ses  talents 
en  annonçant  que,  dans  la  lettre  de  Phraote,  encore  scellée,  il 
manquait  un  d.  Il  la  décacheta  :  c'était  vrai.  Il  la  lut,  bien  qu'il  la 
connût  d'avance,  et  demanda  ensuite  à  son  hôte  : 


UN   PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE    :    VrOLLONIOS  DE  TYANE       519 

Que  penses-tu  que  nous  sachions  de  plus  que  toi  ?  —  Je  crois  votre 
science  plus  profonde  et  beaucoup  plus  divine,  répondit  Apollonios  ;  mais, 
si  je  trouvais  chez  vous  rien  que  je  ne  connusse  déjA,  j'aurais  du  moins  appris 
qu'il  ne  me  reste  rien   :i   apprendre. 

C'était  renverser  avec  un  peu  de  suffisance  la  formule  socra- 
tique, larchas  ne  fut  pas  en  reste  :  «  La  première  preuve  de  notre 
sagesse,  dit-il,  est  de  connaître  les  gens  sans  les  avoir  jamais  vu.s. 
Juges-en  tout  de  suite.  «  Il  exposa  tout  au  long  la  généalogie 
d'Apollonios.  son  séjour  à  Égées,  sa  rencontre  avec  Damis,  les 
moindres  incidents  delà  route,  et  sans  prendre  la  peine  de  souffler. 
Il  ne  s'arrêta  que  pour  jouir  de  son  effet. 

Toute  la  communauté,  suivie  d'Apollonios  émerveillé,  se  rendit 
alors  (il  allait  être  midi)  sur  les  bords  d'une  fontaine,  qui  ressem- 
blait à  celle  de  Dircé  en  Béotie.  Là  ces  hommes  vénérables  com- 
mencèrent par  se  déshabiller,  puis  se  frottèrent  la  tête  d'un  on- 
guent couleur  d'ambre,  ce  qui  les  fit  suer  à  grosses  gouttes.  Ils  se 
mirent  ensuite  à  l'eau  pour  se  purifier.  Une  fois  baignés,  ils  for- 
mèrent un  choeur  dont  larchas  était  naturellement  le  coryphée  ; 
et  tous  ensemble  frappèrent  la  terre  de  leurs  baguettes.  La  terre, 
se  gonflant  comme  une  mer  agitée,  les  souleva  dans  les  airs  jusqu'à 
la  hauteur  de  deux  coudées.  Et  cependant  ils  chantaient  un 
hymne  pareil  au  péan  de  Sophocle  en  l'honneur  d'Esculape. 

Cette  étrange  cérémonie  n'avait  pas  pour  but  d'en  imposer  au 
visiteur;  les  Brahmanes  voulaient  simplement  se  rapprocher  du 
Soleil  pour  le  mieux  prier.  Redescendus  au  niveau  du  sol  aplani 
(nous  ignorons  si  Apollonios  avait  pris  part  à  cette  ascension 
chorégraphique),  ils  le  firent  asseoir  sur  le  propre  trône  de  Phraote, 
ce  qui  lui  parut  tout  naturel,  et  l'engagèrent  à  leur  poser  la  ques- 
tion qu'il  voudrait  : 

Car,  dit  larchas  avec  simplicité,  lu  te  trouves  chez  des  gens  qui  savent 
tout.  —  Et  vous  connaissez-vous  vous-mêmes  ?  osa  dire  le  Grec.  —  Evi- 
demment :  nous  avons  commencé  par  là  '  —  Et  que  croyez-vous  être  ? 
—  Des  dieux.  —  Pourquoi  donc  ?  —  Parce  que  nous  sommes  d'honnêtes 
gens.  —  Et  que  pensez-vous  de  l'âme  ?  —  Ce    qu'en  a  pensé  Pythagore. 

Là-dessus  on  parla  de  la  métempsycose.  larchas  avait  été  dans 
une  existence  antérieure  le  Roi  Gange,  fils  du  fleuve  de  ce  nom. 
Un  de  ses  pensionnaires,  jeune  homrrfce  des  mieux  doués,  refusait 
d'apprendre  la  philosophie,  dont  une  expérience  ancienne  l'avait 
dégoûté  :  c'était  l'infortuné  Palamède,  victime  des  intrigues 
d'Ulysse  et  qu'Homère  dédaigna  de  réhabiliter.  Apollonios  s'était 
contenté  de  l'obscure  situation  de  pilote  égyptien,  ce  dont  il 


520  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

assura  d'abord  ne  se  souvenir  que  vaguement  ;  et  puis  il  raconta 
minutieusement  un  acte  d'honnêteté  dont  il  s'exagérait  le  mérite, 
comme  larchas  le  lui  fit  remarquer  en  riant. 

On  se  mit  à  table  avec  le  Roi  du  pays,  qui  venait  d'arriver,  tout 
couvert  d'or,  pour  consulter  les  sages.  C'était  un  lourdaud  pré- 
tentieux, fort  indigne  des  merveilles  de  ce  repas  qui  se  servait  tout 
seul  et  où  les  coupes,  faites  de  pierres  précieuses,  étaient  présentées 
par  des  automates.  Les  trépieds  même  se  déplaçaient  de  leur 
propre  mouvement  et  fournissaient  à  satiété  du  vin,  de  l'eau 
chaude  et  de  l'eau  froide. On  était  d'ailleurs  accroupi  parterre, 
mais  sur  un  gazon  qui  valait  tous  les  lits.  Le  Roi  n'occupait  point 
la  place  d'honneur,  chacun  se  mettant  où  il  voulait. 

Ce  Prince  ne  pouvait  parler  sans  donner  la  preuve  de  sa  sottise 
et  de  sa  grossièreté.  Apollonios  discuta  vivement  avec  lui,  par 
l'entremise  d' larchas,  car  il  avait  tout  à  fait  oublié  qu'il  possédait 
le  don  des  langues.  Le  Roi  se  montrant  plein  de  dédain  pour  les 
Grecs,  le  sage  réhabilita  ses  compatriotes  avec  tant  d'énergie 
qu'il  arracha  des  larmes  à  son  adversaire.  Ce  fut  le  signal  de  la 
réconciliation  ;  pourla  cimenter,  chacun  but  à  la  coupedeTantale, 
que  le  vénérable  larchas  fit  joyeusement  circuler.  Elle  était  tou- 
jours pleine,  mais  nous  ignorons  de  quel  liquide. 

Le  lendemain,  on  alla  chercher  le  pauvre  Damis,  qui  se  morfon- 
dait aux  environs.  Il  eut  la  bonne  fortune  d'entendre  larchas  dis- 
serter sur  l'âme  du  monde,  et  poussa  des  cris  d'admiration  en 
constatant  la  facilité,  l'abondance  et  la  correction  du  discours  de 
cet  Indien  si  avancé  dans  la  connaissance  du  grec.  «  Il  loue  encore, 
ajoute  Philostrate,  le  regard  de  l'orateur,  son  sourire,  son  air 
inspiré.  »  Il  ajoute  qu'ApoUonios,  grâce  à  un  si  bel  exemple,  fit 
encore  des  progrès  dans  l'éloquence,  et  que  par  la  suite,  s'il  dis- 
courait assis,  il  ressemblait  beaucoup  à  son  modèle. 

Les  Brahmanes  avaient  un  dispensaire  où  ils  donnaient  des 
consultations,  gratuites,  semble-t-il,  à  tous  les  malades,  fait  diffi- 
cile à  concilier  avec  la  terreur  qu'ils  étaient  censés  inspirer  aux 
habitants.  Damis  les  vit  notamment  rendre  la  lumière  à  un  homme 
qui  avait  les  deux  yeux  crevés,  et  l'usage  de  sa  main  à  un  manchot. 
Ils  allongèrent  aussi  la  jambe  d'un  boiteux.  Une  femme  vint 
leur  demander  la  guérison  de  son  fils,  enfant  de  seize  ans,  possédé 
d'un  démon  qui,  entre  autres  maléfices,  lui  faisaitmanquer  l'école. 
Elle  s'en  fut,  nantie  d'une  lettre  de  menaces  pour  le  démon,  qui 
se  trouvait  écrite  d'avance. 

En  dehors  de  ces  séances,  Apollonios  eut  avec  les  sages  des  con- 
ciliabules secrets  où  l'on  traitait  d'astrologie,  de  divination  et  de 


UN   PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE   :  APOLLONIOS  DE  TYANE       521 

sacrifices.  Mais  Damis  en  était  exclu.  Il  sut  toutefois  qu'Iarchas 
avait  donné  au  philosophe  sept  anneaux,  portant  chacun  le  nom 
d'une  planète  et  correspondant  à  un  jour  de  la  semaine. 

Apollonios  resta  quatre  mois  chez  les  Brahmanes.  Ils  lui  pré- 
dirent à  son  départ  que,  de  son  vivant  même,  il  paraîtrait  un  dieu 
à  la  plupart  des  hommes.  Il  ne  demandait  pas  mieux  que  de  le 
croire.  Arrivé  sur  les  rivages  de  la  mer  Rouge,  il  eut  la  surprise  de 
la  trouver  bleue,  d'où  il  conclut  que  son  nom  venait  d'un  homme, 
et  non  de  sa  couleur. 

Le  sage  était  au  comble  de  ses  vœux.  Il  possédait  la  science  uni- 
verselle et  le  don  des  miracles.  Il  ne  tarda  pas  à  le  montrer. 

Au  moment  de  s'embarquer,  Apollonios  avait  écrit  aux  Brah- 
manes. 

Apollonios  à  larchas  et  aux  autres  sages,   salut. 

.Je  suis  arrivé  chez  vous  par  terre,  et  vous  m'avez  donné  la  mer  ;  mais 
aussi,  me  faisant  participer  à  votre  sagesse,  vous  m'avez  donné  le  moyen  de 
marcher  dans  le  ciel.  Je  m'en  souviendrai  même  devant  les  Grecs,  et  je 
participerai  à  vos  entretiens,  comme  si  vous  étiez  présents,  si  je  n'ai  pas 
bu  vainement  à  la  coupe  de  Tantale.  Adieu,  vrais  philosophes. 

Il  passa  quelque  temps  dans  l'île  de  Paphos,où  il  vénéra  l'image 
d'Aphrodite  et  donna  des  instructions  aux  prêtres  sur  les  céré- 
monies. Il  partit  ensuite  pour  llonie.  Des  rumeurs  flatteuses  l'y 
accueillirent  :  plusieurs  oracles  proclamaient  son  extrême  sagesse 
et  engageaient  les  malades  à  venir  lui  demander  leur  guérison.  Sa 
réputation,  son  costume,  son  régime  excitaient  la  curiosité  ;  des 
artisans  quittaient  leurs  boutiques  pour  le  suivre.  Il  reçut  même 
des  députations  de  villes  qui  lui  offraient  l'hospitalité  (1).  Il  se 
rendit  à  l'invitation  de  Smyrne,  sa  prédication  à  Ephèse,  en  dépit 
d'une  jolie  parabole,  n'ayant  trouvé  nul  écho. Mais  les  Ephésiens 
le  rappelèrent  bientôt  :  leur  ville,  seule  de  toute  la  région,  était 
désolée  par  la  peste.  «  Allons  !  »  s'écria-t-il.  Dans  linstant,  il 
était  à  Ephèse,  «  comme  Pythagore  se  montra  en  même  temps  à 
Thurium  et  à  Métaponte.  «  Son  premier  soin  fut  de  rassurer  la 
population  en  promettant  d'arrêter  le  fléau  sur-le-champ.  Ayant 
dit,  il  la  mena  toute  au  théâtre.  Il  remarqua  dès  l'abord  un  vieux 
mendiant,  qui  clignait  artificieusement  des  yeux.  C'était  le  men- 
diant classique,  vêtu  de  haillons,  et  porteur  d'une  besace  pleine 
de  croûtes  de  pain  desséchées  :  «  Frappez  cet  ennemi  des  dieux, 
s'écria  le  sage,  et  jetez-lui  autant  de  pierres  que  vous  pourrez.  » 


(1)  Et  non  le  droit  de  cité,  comme  traduit  Chassang  (IV,  1,  p.  141). 


522  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Le  pauvre  vieux  prit  la  posture  des  suppliants  et  fit  son  possible 
pour  émouvoir  la  foule,  qui  restait  d'abord  hésitante.  Les  instances 
d'Apollonios  amenèrent  enfin  quelquesassistants  à  jeterdespierres 
au  suspect.  Celui-ci  ouvrit  alors  tout  grands  des  yeux  flamboyants 
et  sa  colère, pourtant  assez  légitime, fit  voir  à  tous  que  c'était  un 
démon.  Sa  lapidation  fut  vite  achevée  ;  mais,  quand  on  écarta  les 
pierres  qui  le  couvraient,  on  vit  à  sa  place  un  chien  enragé,  de  la 
taille  «  du  lion  le  plus  grand  ».  Il  était  écrasé,  bien  entendu.  Les 
Ephésiens  délivrés  de  la  peste  érigèrent  à  cet  endroit  une  statue 
d'Hercule  «  repousseur  de  maux  ». 

Après  ce  prodige,  Apollonios,  jugeant  qu'il  n'avait  plus  rien  à 
faire  en  lonie,  se  dirigea  vers  la  Grèce.  Il  s'arrêta  dans  la  plaine 
de  Troie.  Après  avoir  ofïert  des  sacrifices  non  sanglants  aux 
ombres  des  Achéens,  il  renvoya  ses  compagnons,  leur  annonçant 
son  intention  de  passer  la  nuit  sur  le  tombeau  d'Achille.  Resté 
seul,  au  lieu  de  creuser  une  fosse  et  d'y  verser  le  sang  des  vic- 
times, comme  Ulysse  dans  Homère,  il  invoqua  le  héros  en  termes 
analogues  à  ceux  dont  se  servaient  les  Brahmanes  à  l'occasion  : 

Achille,  la  plupart  des  hommes  affirment  que  tu  es  mort,  mais  moi.  je  ne 
suis  pas  de  cet  avis,  pas  plus  que  Pythagore,  l'ancêtre  de  ma  sagesse.  Si 
nous  disons  vrai,  montre-nous  ta  figure  ;  car  tu  recevrais  un  grand  secours 
de  mes  yeux,  si  tu  te  servais  de  leur  témoignage  pour  montrer  que  tu  \  ;-;. 


Alors,  la  terre  trembla  légèrement,  et  un  jeune  homme  parut, 
vêtu  de  la  chlamyde  thessalienne.  Il  mesurait  cinq  coudées,  mais 
sa  taille,  peu  à  peu,  grandit  jusc[u"à  douze.  Il  n'avait  pas  l'air 
dun  fanfaron  :  sa  mine  était  imposante  et  radieuse  à  la  fois  ;  sa 
bf'auté  augmentait  avec  sa  stature.  Sa  chevelure  n'avait  jamais 
été  coupée  ;  ses  joues  gardaient  encore  leur  premier  duvet. 

Son  entrée  en  matière  fut  des  plus  gracieuses  :  «  Je  suis  heureux 
de  te  trouver,  dit-il,  car,  depuis  longtemps,  j'avais  besoin  d'un 
homme  tel  que  toi.  »  Il  avait,  en  effet,  quelque  chose  à  demander. 
D 'puis  bien  des  années  les  Thessaliens  ne  lui  faisaient  plus  d'of- 
frandes, et  le  héros  vindicatif  méditait  un  châtiment.  La  deuxième 
demande,  aussi  noble  que  la  première,  était  qu' Apollonios  ren- 
voyât un  de  ses  disciples,  Antisthène  de  Paros,  qui  avait  le  tort 
d'être  Troyen.  Le  sage  se  conforma  scrupuleusement  aux  désirs 
du  fantôme.  Sa  docilité  fut  d'avance  récompensée  pardes  révéla- 
tions sur  la  guerre  de  Troie  qui  lui  parurent  inédites,  mais  qu'un 
lecteur  de  l'Héroïque  ne  jugerait  pas  très  neuves.  Enfin  le  héros 
chargea  son  visiteur  de  reniettre  en  étatla  iombe  de  Palamède,  en 


UN  PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE   :  APOLLONIUS  DE  TYANE       523 

relevani  la  statue  de  cette  infortunée  victime  d'une  erreur  judi- 
ciaire. Puis,  «  le  chant  du  coq  mit  en  fuite  le  bouillant  Achille  ». 

Apollonios  débarqua  au  Pirée  dans  le  temps  des  mystères 
d'Eleusis.  Il  jugea  bon  de  s'y  faire  initier.  Mais  l'hiérophante 
refusa  cette  faveur  à  «  un  magicien  »,  dont  la  pureté  religieuse 
lui  état  suspecte.  Le  sage  répondit  sans  se  troubler  : 

Le  plus  grand  reproche  qu'on  pût  m'adresser,  lu  ne  me  l'as  pas  encore 
fait  :  c'est  qu'étant  bien  mieux  informé  que  toi  des  mystères,  je  suis  venu 
me  faire  initier  comme  si  ta  sagesse  dépassait  la   mienne. 

Chacun  loua  la  dignité  de  cette  réponse.  L'hiérophante,  voyant 
qu'il  avait  la  majorité  contre  lui,  changea  de  ton  :  «  Je  vais  t'ini- 
tier,  dit-il,  car  tu  as  l'air  d'un  sage.  »  C'est  où  le  prophète  l'atten- 
dait :  «  Initié,  reprit-il,  je  le  serai,  mais  par  un  tel.  »  Et  il  donna  le 
nom  de  l'hiérophante  qui  devait,  en  effet,  succéder  dans  quatre 
ans  à  son  insulteur. 

Pour  achever  la  leçon,  il  fit  une  conférence  sur  le  culte  des 
dieux,  indiquant  le  genre  d 'offrande  qui  agréait  le  mieux  à  chacun 
et  le  moment  du  jour  ou  de  la  nuit  propice  aux  libations,  aux 
sacrifices,  aux  prières.  Il  entrait  dans  des  détails  minutieux  et  qui 
peuvent  sembler  puérils.  Par  exemple,  il  invita  ses  auditeurs  à 
verser  le  liquide  propitiatoire  du  côté  de  l'anse,  car  ce  n'est  pas  de 
ce  côté  qu'on  boit.  A  cette  observation  un  jeune  homme  d'allure 
efféminée  éclata  d'un  rire  épais  et  grossier.  Apollonios  vit  aussitôt 
dans  cette  incongruité  le  signe  d'une  possession  démoniaque.  Sous 
le  regard  du  sage,  le  démon  poussa  bientôt,  en  effet,  des  cris 
d'épouvante  et  de  douleur, comme  s'il  eût  été  sur  un  chevalet.  Il 
promit  à  la  fin  d'abandonner  sa  victime.  Mais  Apollonios,  du  ton 
d'un  maître  qui  semonce  un  esclave  incorrigible,  exigeait  une 
marque  de  ce  départ  :  «  Je  renverserai  telle  statue  !  »  offrit  le  dé- 
mon. Il  montrait  une  de  celles  qui  bordent  le  portique  de  lAr- 
chonte-Roi.  Elle  chancela  d'abord,  puis  tomba  :  je  suppose  que 
les  spectateurs  s'étaient  écartés  à  temps.  Le  possédé  se  frotta  les 
yeux  comme  s'il  s'éveillait  ;  il  rougit  de  se  voir  le  point  de  mire 
d'une  foule,  et  reprit  les  allures  d'un  adolescent  doux,  simple 
et  bien  élevé.  Il  quitta  dès  lors  ses  vêtements  élégants  et  prit  le 
manteau  du  philosophe.  Conversion  d'autant  plus  louable  qu'il 
descendait  d'Alcinoos,  Roi  des  Phéaciens. 

Non  content  de  gagner  les  individus,  Apollonios  entreprit  de 
corriger  les  mœurs  publiques.  Invité  oificiellement  à  un  combat 
de  gladiateurs,  il  refusa  de  s'y  rendre  : 


524  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Je  m'étonne,  écrivit-il  aux  autorités,  que  la  déesse  [Athéné]  n'abandonne 
pas  encore  l'Acropole,  quand  vous  répandez  sous  ses  yeux  un  sang  comme 
celui-là.  Il  me  semble  qu'en  continuant  dans  cette  voie,  pour  les  Panathé- 
nées, vous  ne  lui  offrirez  plus  des  hécatombes  de  bœufs,  mais  d'hommes. 
Et  toi,  Dionysos,  après  une  telle  effusion  de  sang,  tu  fréquentes  encore 
ton  théâtre  ?  C'est  là  que  les  sages  Athéniens  te  font  des  libations  ?  Pars 
toi  aussi,  Dionysos,  le  Cithéron  est  plus  pur. 


Continuant  ses  prédications  ambulantes,  le  philosophe  parvint 
à  Corinthe.  Il  y  fit  la  connaissance  du  cynique  Démétrius,  qui, 
non  content  de  recueillir  avec  transport  ses  enseignements,  lui 
céda  quelques-uns  de  ses  meilleurs  disciples.  De  ce  nombre  était 
Ménippe,  un  beau  garçon  de  vingt-cinq  ans,  tourné  comme  un 
athlète.  Il  venait  de  se  fiancer  à  une  Phénicienne  riche  et  sédui- 
sante, qui  habitait  un  faubourg  de  la  ville.  Apollonios  fut  de  la 
noce  : 

La  vaisselle  d'or  et  d'argent,  et  tout  le  mobilier, sont  à  quide  vous  deux  ? 
demanda-t-il.  —  A  ma  femme,  expliqua  Ménippe  sans  aucune  gêne,  car 
voilà  tout  mon  bien. 

Et  il  montrait  son  pauvre  manteau.  Alors  Apollonios  s'adres- 
sant  aux  convives  : 

Avez-vous  vu  les  jardins  de  Tantale,  qui,  tout  en  étant,  ne  sont  pas  ?  —  Oui, 
dans  Homère,  répondirent-ils  ;  car  nous  ne  sommes  pas  descendus  aux 
enfers.  —  Vous  n'avez  pas  autre  chose  sous  les  yeux.  Tout  ici  n'est  que 
fantasmagorie  ;  et  la  jolie  mariée,  savez-vous  ce  qu'elle  est  ?  Un  vampire 
femelle  ! 

Ces  propos,  peu  habituels  dans  un  repas  de  fête,  embarrassèrent 
visiblement  la  jeune  femme  : 

—  Tais-toi  donc  '  criait-elle  ;  les  philosophes  ne  savent  raconter  que  des 
sornettes. 

Ces  protestations  un  peu  molles  cessèrent  quand  vases  d'or, 
argenterie,  échansons,  marmitons,  service  et  serveurs  se  furent 
évanouis.  LEmpiise  (on  appelait  de  la  sorte,  ou  encore  lamie,  les 
vampires  femelles,  à  qui,  bien  plus  tard,  Paul  Féval  fit  un  sort) 
fut  réduite  aux  aveux.  Apollonios  se  montra  le  plus  sagace  et  le 
plus  implacable  des  juges  d'instruction  ;  à  vrai  dire  ce  n'était  pas 
la  première  empuse  qu'il  rencontrait. 

Après  cette  aventure,  la  plus  célèbre  d'ApoUonios,  le  thauma- 
turge se  rendit  à  Olympie.  Il  trouva  sur  son  chemin  une  députa- 
tion  de  Lacédémone,  qui  venait  l'inviter  à  faire  un  séjour  dans  la 


UN  PYTHAGORICIEN  THAUMATURGE   :  APOLLONIUS  DE  TYANE       525 

ville  admirée  des  socratiques  et  des  stoïciens.  Mais  les  jambes 
épilées,  les  cheveux  parfumés  et  les  figures  imberbes  des  ambas- 
sadeurs annonçaient  la  décadence.  Il  s'en  affligea  et  écrivit  aux 
éphores  pour  les  engager  à  restaurer  les  anciennes  mœurs.  Ils  le 
firent  aussitôt.  Ils  en  furent  récompensés  par  ce  billet  vraiment 
laconique  : 

Apollonios  aux  éphores,  salut. 

Il  appartient  aux  hommes  de  commettre  des  fautes,  aux  gens  de  cœur 
de  les  reconnaître. 

Les  Lacédémoniens  présents  à  Olympie  lui  donnaient  des  té- 
moignages croissants  d'admiration,  l'appelant  le  père  des  jeunes 
gens,  le  législateur  de  la  morale  et  l'honneur  des  vieillards.  Un 
Corinthien  offusqué  de  ces  éloges  leur  demanda  s'ils  n'iraient 
pas  jusqu'à  lui  décerner  les  honneurs  divins  :  «  Oui,  répondirent-ils, 
par  les  Dioscures,  ils  sont  tout  prêts  !  »  Mais  Apollonios  les  dé- 
tourna de  ce  projet,  car  il  craignait  d'exciter  l'envie. 

L'accueil  de  Sparte  fut  tel  qu'il  pouvait  l'espérer  ;  aussi  se 
prêta-t-il  de  la  meilleure  grâce  du  monde  à  conseiller  les  magis- 
trats : 

—  Gomment  faut-il  honorer  les  dieux  ?  lui  demandèrent-ils. — Comme 
des  maîtres.  • —  Et  les  héros  ?  —  Comme  des  pères.  —  Et  les  hommes  ?  — 
Cette  question  n'est  pas  laconienne.  —  Que  penses-tu  de  nos  lois  ?  —  Ce 
sont  d'excellents  professeurs,  mais  les  maîtres  auront  de  la  réputation  si 
leurs  élèves  ne  se  relâchent  pas.  —  Quel  avis  nous  donnes-tu  sur  le  cou- 
rage ?   —  Et  que  ferez-vous  du  courage  ? 

Cette  vertu  n'était,  en  efïet,  plus  guère  nécessaire  à  une  cité 
asservie.  Les  autorités  reçurent  précisément  une  lettre  de  blâme 
où  l'Empereur  leur  reprochait  l'abus  de  la  liberté.  La  réponse  à 
donner  les  divisait.  Apollonios  les  tira  d'embarras  par  cette 
remarque  :  «  Palamède  a  inventé  l'alphabet  pour  permettre,  non 
seulement  d'écrire,  mais  de  savoir  ce  qu'il  ne  faut  pas  écrire.  » 
Les  Lacédémoniens  ne  répondirent  donc  pas  à  César,  évitant  ainsi 
l'eiïronterie  et  la  servilité. 

(A  suivre.) 


Les  Idées  morales  du  XIP  siècle 
Les  écrivains  en  latin 


par  B.  LANDRY, 

Docteur  es  Lettres- 


IX 
Les  Romans. 


Tous  les  écrivains  dont  nous  allons  parler  dans  ce  chapitre  n'ont 
pas  écrit  en  latin.  Nous  croyons  cependant  devoir  les  mentionner 
parce  que  leur  morale  ou  fait  mieux  comprendre,  par  opposition, 
celle  de  nos  auteurs,  ou  s'est  inspirée  aux  mêmes  sources  antiques. 
Nous  insisterons  davantage,  cela  va  de  soi.  sur  ceux  qui  ont  écrit 
en  latin,  tel  Geoffroy  de  Monlmoulh  ou  André  le  Chapelain. 
Comme  notre  but  est  totalement  différent  de  celui  de  l'historien 
de  la  littérature,  nous  diviserons  les  romans  en  trois  classes  :  les 
contes  gallois,  les  légendes  épiques  et  les  romans  courtois,  car  ce 
classement  correspond  à  trois  types  de  morale. 

Les  contes  gallois  nous  ont  été  rendus  accessibles  par  la  belle 
traduction  de  .1 .  Loth  (1  ),  et  leur  lecture  est  fertile  en  instructives 
surprises.  Nous  constatons  d'abord  que  les  mœurs  sont  restées 
foncièrement  païennes  dans  un  décor  chrétien.  On  parle  bien  de 
baptiser,  et  les  dieux  antiques,  quand  ils  ne  sont  pas  trop  com- 
promis, deviennent  des  saints,  mais  les  âmes  restent  très  rudes 
et  elles  ne  croient  guère  qu'à  la  force  brutale.  Elles  sont  des 
habitantes  de  la  jungle.  En  outre  la  croyance  au  merveilleux  le 
plus  fantastique  rend  impossible  toute  conception  tant  soit  peu 
rationnelle  de  la  vie.  Parcourons  l'un  des  petits  récits,  si  alertes  et 
si  remplis  de  détails,  Math,  fils  de  Mathenwy,  qui  aurait  été  la 
rédaction  écrite  au  xii*"  siècle,  d'un  vieux  conte  populaire. 

Math  est  le  maître  de  toute  la  région  nord  du  pays  de  Galles, 
il  ne  peut  vivre  qu'à  la  condition  que  ses  deux  pieds  reposent  dans 
le  giron  d'une  vierge,  à  moins  toutefois  que  le  tumulte  de  la  guerre 
ne  s'y  oppose  (2).  Or  il  avait  deux  neveux   qui   tombent   amou- 

(1  )  J.  Loth,  Les  mabinogion  el  autres  romans  gallois,  2  vol.,  Paris,  1913. 
(2)  Voici  la  note  que  met .) .  Loth  (  I,  p.  1  75,  ii.  2)  :  Parmi  les  fonctionnaires 
de  la  cour,  figure,  dans  les  Lois,  le  Troedia-we  ou  porte-pied.  Son  ofiice  con- 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  527 

reux  de  la  pucelle,  et  celle-ci  déclare  au  roi  :«  Seigneur,  cherche 
une  vierge  pour  supporter  tes  pieds  maintenant  ;  moi  je  suis 
femme.  —  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire  ?  répond-il.  —  On  m'a 
assaillie  et  l'attaque  est  venue  de  tes  neveux.  Ils  m'ont  fait  vio- 
lience,  et  à  toi  honte.»  Là-dessus,  le  roi  change  les  coupables  en 
un  cerf  et  une  biche  :  vous  ferez  désormais  un  couple  et  vous  au 
rez  les  instincts  des  animaux  dont  vous  aurez  la  forme.  Vous  au- 
rez un  petit  à  l'époque  accoutumée  pour  eux.  Dans  un  an,  vous 
reviendrez  auprès  de  moi.  De  fait,  ilsreviennentavecunbeau  petit 
faon. «Le  petit,  dit  le  roi,  je  le  garde,  je  l'élèveraietjele  ferai  bap- 
tiser ;  quant  à  vous,  vous  serez  sanglier  et  truie  »  ;  un  coup  de  ba- 
guette et  la  transformation  est  opérée.  Un  an  après,  les  neveux 
reviennent  avec  un  petit  sanglier,  que  le  roi  garde  encore  pour 
le  faire  baptiser  et  les  parents  deviennent  loup  et  louve,  et  ils  ont 
un  petit  louveteau  que  le  roi  garde  toujours  pour  le  faire  baptiser. 
Quant  au  loup  et  à  la  louve,  leur  châtiment  est  fini,  et  Math  leur 
redonne  leur  propre  chair  :  «  Hommes, si  vous  m'avez  fait  tort, 
vous  avez  assez  souffert  et  vous  avez  eu  la  grande  honte 
d'avoir  des  enfants  l'un  de  l'autre.  »  Et  le  roi  leur  promet,  avec 
la  paix  rendue,  son  amitié  ;  puis  de  nouveaux  événements 
se  déroulent,  toujours  aussi  extraordinaires.  Math  et  son 
neveu  Gwydyon  unissent  leurs  talents  magiques  et  avec  les  fleurs 
du  chêne,  celles  du  genêt  et  de  la  reine-des-prés  ils  forment  la  pu- 
celle la  plus  belle  et  la  plus  parfaite  du  monde  (p.  199).  Tout  le 
monde  est  plus  ou  moins  magicien  dans  ces  contes.  S'agit-il  d'ob- 
tenir des  porcs  d'une  espèce  nouvelle  dans  l'île  et  dont  la  chair  est 
meilleure  que  celle  des  bœufs  (p.  179), Gwydyon  a  recours  à  des 
artifices.  Il  fait  paraître  douze  étalons,  douze  chiens  noirs  ayant 
chacun  le  poitrail  blanc,  avec  leurs  douze  colliers  et  leurs  douze 
laisses  que  tout  le  monde  eût  pris  pour  de  l'or.  Les  douze  chevaux 
portent  douze  selles,  et  partout  le  fer  est  remplacé  par  de  l'or  ;  les 
brides  sont  en  rapport  avec  les  selles.  L'échange  de  ce  brillant 
équipage  est  accepté,  et  Gwydyon  dit  aussitôt  à  ses  compagnons  : 
«Il  faut  marcher  en  toute  hâte,  car  le  charme  ne  dure  que  vingt- 

sisie  à  tenir  le  pied  du  roi  dans  son  giron,  depuis  le  moment  où  il  s'assoit 
à  table  jusqu'au  moment  où  il  va  se  coucher  ;  il  doit  gratter  le  roi,  et  défendre 
le  roi,  tout  ce  temps,  contre  tout  accident.  11  a  sa  terre  libre,  sa  toile  et  son 
drap  du  roi,  et  un  cheval  aux  frais  du  roi.  Il  mange  au  même  plat  que  le  roi, 
le  dos  tourné  au  feu.  Son  sarhaet,  compensation  pour  outrage,  est  de  120 
vaches  payées  en  argent.  Sa  valeur  personnelle  est  de  126  vaches,  avec  aug- 
mentation possible.  Il  peut  protéger  un  coupable  en  le  faisant  sortir  depuis 
le  moment  où  le  roi  met  le  pied  dans  son  giron  jusqu'au  moment  où  il  se  re- 
tire dans  sa  chambre. 


528  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

quatre  heures,  et  dans  un  jour  chiens  et  chevaux  disparaîtront, 
alors  on  lèvera  des  armées  pour  nous  poursuivre.  » 

Le  monde  des  Mabinogions  n'a  pas  de  loi  :  tantôt  un  homme  se 
transforme  en  aigle  (p.  205),  tantôt  un  bateau  sort  des  flots  et  des 
algues  deviennent  du  cuir  de  Cordoue  ;  aussi  une  science  physique, 
même  élémentaire,  est-elle  impossible,  et,  pour  la  même  raison, 
une  morale.  Si  les  êtres  n'ont  pas  de  nature  fixe,  comment  pour- 
raient-ils avoir  une  destinée  ?  Ils  sont  à  la  merci  des  sorts  que  leur 
lancent  des  sorciers  bons  ou  méchants,  et  leur  unique  ressource 
c'est  de  devenir  à  leur  tour  magiciens.  Une  seule  idée  morale  ap- 
paraît :  un  grand  amour  de  la  race  galloise  ;les  conteurs  sentent 
leur  nation  environnée  de  nombreux  périls.  Ils  sentent  son  indé- 
pendance menacée,  aussi  se  plaisent-ils  à  exalter  les  vertus  guer- 
rières. Ils  font  l'éloge  des  prouesses  des  héros  antiques  qui  sont  les 
ancêtres  du  peuple  gallois  ;  ils  expliquent  leurs  défaites  et  ils  an- 
noncent la  venue  de  sauveurs.  Les  Gallois  d'Ecosse  sont  si  coura- 
geux que  seule  la  trahison  peut  les  vaincre  (II,  306).  La  première 
félonie  livra  un  de  leurs  rois  aux  Romains  ;  et  les  deux  autres  eurent 
lieu  au  douzième  et  au  treizième  siècle  :  «Ce  sont  ces  trois  trahi- 
sons qui  causèrent  la  défaite  complète  de  la  nation  des  Cymry  ;  il 
n'y  avait  que  la  trahison  qui  pût  venir  à  bout  d'eux.» La  même 
affirmation  est  souvent  répétée  :  Trois  traîtres  furent  cause  que 
les  Saxons  enlevèrent  la  couronne  d'Ecosse  aux  Cymry  (II,  312), 
L'un  fut  Gwrgi  Garwlwyd  qui,  après  avoir  goûté  de  la  chair  hu- 
maine à  la  cour  d'Edelfflet,roi  des  Saxons, en  devint  si  friand  qu'il 
ne  mangea  plus  d'autre  viande  ;  c'est  pourquoi  il  s'allia,  lui  et  ses 
hommes,  avec  Edelfflet.  Il  faisait  de  continuelles  incursions  chez 
les  Cymry  et  enlevait  autant  de  jeunes  gens  mâles  et  femelles 
qu'il  en  pouvait  manger  chaque  jour  ;  tous  les  hommes  sans  foi  de 
la  nation  des  Cymry  le  rejoignaient  lui  et  les  Saxons,  et  trouvaient 
là  butin  et  dépouilles  enlevés  à  leurs  compatriotes.  Le  second 
traître  fut  Medrawt  qui  s'unit,  lui  et  les  siens,  aux  Saxons  pour 
s'assurer  la  royauté  contre  Arthur.  Enfin  le  troisième  fut  Aeddan 
qui  se  fit  Saxon  avec  ses  hommes,  dans  toute  l'étendue  de  ses 
domaines,  afin  de  continuer  à  vivre  de  désordres  et  de  rapines 
sous  la  protection  des  Saxons.  «  Sans  ces  trahisons,  les  Saxons 
n'auraient  pas  pu  enlever  l'île  aux  Cymry.  )> 

Exaltation  des  vertus  guerrières,  voilà  le  tout  de  la  morale  des 
Mabinogions,  et  le  plus  grand  éloge  qu'on  puisse  faire  d'un  per- 
sonnage célèbre,  c'est  de  l'appeler  «  maître  dans  l'art  de  la  guerre, 
professeur  de  guerre  ^  (I,  13).  L'individu  n'apparaît  donc  pas 
comme  possédant  une  personnalité  morale  ;  sa  grandeur  unique 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIECLE  529 

réside  dans  le  peuplegalloisdontil  descend etqu'ilconduit  à  la  vic- 
toire. Toutefois,  on  ne  doit  pas  exagérer  cette  fusion  de  l'homme 
dans  le  tout,  car  déjà  apparaissent  quelques-uns  des  caractè- 
res qui  feront  plus  tard  la  beauté  et  la  gloire  du  citoyen  de  la  libre 
Angleterre.  Ces  récits  nets  et  vivants  dénotent,  malgré  les  inces- 
santes transformations  magiques,  une  vue  très  aiguë  du  réel  ;  en 
outre  ils  sous-entendent  parfois  une  législation  qui  demeure  la 
grande  gloire  des  Gallois  (1). 

Alliance  du  sentiment  très  vif  desmystèresinsondablesd'une  na- 
ture qui  déborde  toujours  les  lois  conceptuelles  que  nous  voudrions 
lui  imposer,  avec  une  vision  très  précise  des  faits  ;  sentiment  civi- 
que non  moins  vif,  qui  engendre  naturellement  des  lois  bien  adap- 
tées à  la  société  :  n'est-ce  pas  déjà  les  annonces  de  «  l'esprit  an- 
glais »  ?  Une  seule  besogne  reste  à  faire,  introduire  de  la  mora- 
lité dans  le  mysticisme  extravagant  des  romans  gallois. 


Les  chansons  de  geste  (2)  sont  probablement  nées  des  cantilènes 
ou  chants  guerriers  qui  se  perpétuaient  de  bouche  en  bouche  et 
célébraient  quelque  haut  fait.  Si  les  trouvères  eurent  l'idée  de 
prendre  ces  traditions  orales  un  peu  courtes  pour  matière  de  longs 
poèmes,  c'est  qu'ils  avaient  lu  les  écrits  que  l'on  regardait  alors 
comme  de  véritables  histoiï'es,  je  veux  dire,  VEnéide  de  Virgile  et 
la  Thébaïde  de  Stace.  Ils  aspirèrent  eux  aussi  à  être,  comme  Vir- 
gile, les  historiens  des  grands  gestes  du  passé  ;  et  ils  se  crurent  obli- 
gés de  narrer  en  vers,  car  les  grandes  actions  exigent  un  style 
noble,  nous  assure  Guibert  de  Nogent. 

Et  leurs  auditeurs  les  écoutèrent  avec  grande  joie.  D'abord  les 
détails  grotesques  les  faisaient  rire  aux  éclats,  comme  aujour- 
d'hui une  grosse  blague,  narrée  à  la  chambrée  met  les  soldats  en 
liesse  : 

Avant  de  succomber,  nous  raconte  Guillaume  Fiérebrace,  le  géant  me  dé- 
charj,'a  sur  le  heaume  un  coup  d'épée  qui  en  fil  voler  les  pierres  et  en  trancha 
le  nasel.  .le  vis  voler  devant  moi  le  bout  de  mon  nez,  que  je  dus  ramasser  de 
mes  mains.  Le  diable  emporte  le  médecin  qui  le  rajusta  :  il  lit  si  mal  sa  besogne 
qu'aujourd'hui  encore  on  m'appelle  Guillaume  au  Court  Nez. 


(1)  J.  Loth,  1,  5,  note  I  :  «  Au  point  do  vue  intellectuel,  les  Lois  sont  le  plus 
grand  titre  de  gloire  des  Gallois.  L'éminent  jurisconsulte  allemand,  Ferd. 
Walter  constate  qu'à  ce  point  de  vue  les  Gallois  ont  laissé  bien  loin  derrière 
eux  les  autres  peuples  du  Moyen  Age.  Elles  prouvent  chez  eux  une  singu- 
lière précision,  une  grande  subtilité  d'esprit  et  une  singulière  aptitude  à  la 
spéculation  yjhilosophique.  » 

(2)  Sur  les  chansons  de  geste,  voir  les  excellentes  pages  (284-350)  de  G. 
Cohen  dans  ÏArl  du  Moyen  Age,  par  Réau  et  Cohen,  Paris,  1935. 

34 


530  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

De  telles  plaisanteries  amuseraient  encore  beaucoup  de  rudes 
guerriers  au  cœur  simple.  Enoutre,  le&chatelains  étaient  fiers  d'en- 
tendre narrer  les  prouesses  d'un  ancêtre  dont  ils  ne  connaissaient 
guère  que  le  nom.  Leur  horizon  s'élargissait  ;  ils  n'avaient  jus- 
qu'alors appris  qu'à  manier  les  armes  et  à  faire  valoir  leurs  terres  ; 
l'épée  leur  était  plus  familière  que  les  vieux  grimoires  et  les  par- 
chemins ;  aussi  étaient-ils  heureux  d'apprendre  (pi'ils  étaient  re- 
liés à  une  antique  tradition  ;  ils  s'incorporaient  les  vertus  des 
aïeux  et  prenaient  conscience  de  leur  noblesse.  Vraiment,  ils  for- 
maient un  auditoire  idéal,  ces  rudes  batailleurs  ;  le  poète  histo- 
rien pouvait  ajouter,  broder  et  même  inventer  :  plus  il  embellis- 
sait et  plus  il  était  cru  d'enthousiasme. 

Dans  ces  poèmes  héroïques,  composée  pour  de  nobles  soldats, 
un  caractère  rationnel  apparaît,  la  nature  n'est  plus  fantastique, 
comme  dans  les  contes  gallois  ;  sans  doute,  il  existe  encore  des 
«  sorts»,  mais  qui  donc,  au  xii^  siècle,  aurait  osé  nier  leur  existence  ? 
Seulement  ces  maléfices-ne  sont  plus  quotidiens  et  un  homme  ne 
se  change  plus,  pour  un  oui  ou  un  non,  en  louve  ou  en  aigle.  Si  les 
pierres  conservent  encore  des  propriétés  qui  nous  semblent  extra- 
ordinaires, c'est  que  la  science  d'alors,  - —  lisons  le  lapidaire  de 
l'évêque  Marbode,  —  permettait  ces  affirmations.  Le  monde  de- 
vient plus  stable,  avec  des  lois  à  peu  près  constantes,  une  mo- 
rale est  possible  ;  et,  de  fait,  nous  entrevoyons  dans  les  chansons 
de  geste  la  formation  d'une  conception  morale  assez  cohérente. 

Le  grand,  et  même  l'unique  devoir,  c'est  le  respect  de  la  parole 
donnée  ;  le  vassal  doit  la  fidélité  à  son  suzerain  et  ce  dernier  doit 
protection  et  aide.  Sans  doute  les  chansons  de  geste  célèbrent  avec 
admiration  des  révoltes  contre  le  roi  légitime,  à  tel  point  que  Gus- 
tave Cohen  (loc.  cit., p.  296)  a  pu  très  justement  classer  tout  un 
lot  de  romans  sous  le  titre  de  «  cycle  des  barons  révoltés  »;  mais, 
môme  en  ce  cas,  le  principe  féodal  reste  sauf  :  si  les  baronsse  ré- 
voltent, c'est  que  le  roi  a  violé  le  contrat.  Voici  ce  que  dit  le  Guil- 
laume Fièrebrace  ou  Court  Nez  (trad.  Jeanroy  ;  Paris,  Boccard, 
1924  ;  page  32): 

Comtes  et  barons,  vous  l'entendez  !  je  vous  prends  tous  à  témoin  de  la 
façon  dont  le  roi  Louis  récompense  ses  serviteurs.  Le  marquis  Déranger  avait 
une  dette  à  vous  payer  ;  mais  il  la  paya  :  un  jour,  dans  un  combat  contre  les 
Sarrasins,  vous  étiez  tombé  de  cheval,  sire  roi  ;  déjà  entouré  de  toutes  parts, 
les  épées  se  levaient  sur  vous.  Le  marquis  Déranger  survient, vous  dégage, 
vous  offre  son  cheval  et  vous  tient  l'étrier  :  et  nous  vous  vîmes  fuir  alors, 
rapide  comme  un  lévrier.  Mais  nous  vîmes  aussi  détrancher  le  marquis  sans 
pouvoir  le  secourir.  Voilà  ce  que  tout  le  monde  sait  et  ce  que  vous  oubliez. 
Nous  savons  aussi  que  de  ce  preux  est  resté  un  jeune  enfant,  que  vous  voulez 
déshériter.  Et  Guillaume  se  déclare  prêt  à  trancher  la  tête  à  quiconque  accep- 
terait les  terres  de  cet  orphelin.  Alors  le  roi,  un    peu  gêné  et  qui  voudrait 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  531 

bien  être  à  Orléans  on  à  Chartres,  propose  le  quart  de  la  France,  le  quart  des 
abbayes  et  des  évêchés,  des  marchés  et  des  villas,  le  quart  des  chevaliers, 
des  écuyers  et  des  sergents,  le  quart  des  femmes  mariées  et  des  pucelles. 
Nouvelle  explosion  de  Guillaume  :  Non,  je  n'accepterai  pas  ces  dons.  Je  ne 
veux  pas  que  les  gens  se  poussent  du  coude  en  me  voyant  passer  et  disent  : 
Voyez,  celui-ci  est  Guillaume,  celui  qui  a  mis  son  seigneur  à  sec.  Il  lui  a  pris 
la  moitié  de  son  royaume,  et,  à  cause  de  lui,  le  roi  de  France  n'a  plus  de  quoi 
manger  son  saoul.  Finalement,  sire  Guillaume  demande  Nîmes  aux  tours 
aiguës.  Orange  redoutée  des  chrétiens,  la  marche  d'Espagne,  Tortose  et  Por- 
paillart-sur-Mer.  —  Mais  ce  sont  les  Sarrasins  qui  y  commandent.  —  N'im- 
porte, je  les  chasserai  ;  et  d'une  voix  claire  il  crie  :  voici  ce  que  je  dis  aux  pau- 
vres bacheliers  dont  les  chevaux  boitent,  dont  les  vêtements  sont  en  loques  ; 
s'ils  ont  servi  jusqu'ici  des  seigneurs  riches,  qu'ils  viennent  à  moi,  qu'ils 
m'aident  à  étendre  le  royaume  de  Dieu  :  je  leur  donnerai  bourgs  et  villes, 
donjons  et  châteaux,  or  rouge  et  argent  clair.  A  moi  les  pauvres,  les  hardis, 
qui  veulent  gagner. 

Voilà  certes  le  baron  qui  réalise  l'idéal  moral  des  chansons  de 
geste.  Il  ne  veut  dépouiller  ni  son  roi  ni  son  seigneur,  ni  ses  pairs  ; 
ce  qu'il  possédera,  il  ira  le  conquérir  avec  son  épée  aux  Sarrasins 
impies.  Il  s'enrichira  et  il  étendra  sur  terre  le  royaume  de  Dieu. 
Enfin  il  sait  lancer  le  cri  de  tous  les  conquérants,  l'appel  au  pillage. 

Une  semblable  morale,  qui  est  celle  de  toute  armée  en  campagne, 
tient  la  force  en  haute  estime  et  méprise  comme  faiblesse  toute 
miséricorde.  Une  offense  ne  doit  jamais  être  oubliée  ;  et  le  roman 
de  Girart  de  Roussillon  est  dominé  par  l'exercice  du  droit  de  ven- 
geance «  auquel  participe  tout  le  lignage  delà  victime  et  où  est 
engagé  celui  entier  de  l'offenseur  »  (1). 

Le  pardon  ne  s'impose  qu'envers  le  suzerain  légitime.  A  Girard 
de  Roussillon,  en  révolté  contre  son  empereur  Charles,  un  ermite 
déclare  :  Brave  homme,  je  sais  qui  t'a  fait  tomber  si  bas  :  c'est 
l'orgueil  de  ces  démons  cornus  qui  furent  précipités  du  ciel.  Tu 
étais  un  comte  de  grande  valeur,  et  maintenant  péché  et  orgueil 
t'ont  abattu  ;  tu  viens  de  m'avouer  que  si  tu  peux  jamais  avoir  un 
cheval,  lance  et  écu,  tu  occiras  ton  seigneur  en  bois  épais.  En  ta 
jeunesse  tu  as  fait  des   folies, 

et  maintenant  tu  veux  encore  tuer  ton  seigneur  direct,  mais  alors  tu  ne 
trouveras  plus  clerc  ni  saint  homme,  ni  évêque,ni  pape,  ni  docteur  qui  con- 
sente jamais  à  te  donner  pénitence.  La  théologie  et  les  auteurs  nous  montrent 
dans  la  loi  du  Rédempteur  quelle  justice  on  doit  faire  d'ini  traître.  On  doit 
l'écarteler  avec  des  chevaux,  le  brûler  sur  le  bûcher,  et  là  où  sa  cendre  tombe 
il  ne  croît  plus  d'herbe,  et  le  labour  reste  inutile  ;  les  arbres,  la  verdure  y 
dépérissent   (2). 

Le  roi  peut  être  fautif,  il  faut  alors  lui  résister,  mais  se  venger, 

(1)  L'arl  du  Moyen  Age,  p.  304. 

(2)  Girard  de  Ftoussillon,  trad.  P.  Meyer,  p.  288,  Paris,  1884. 


532  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

non.  C'est  l'oint  du  Seigneur  et  sur  sa  personne  resplendit  l'au- 
réole des  consacrés. 

Le  caractère  religieux  que  l'Eglise  conférait  aux  rois  leur  a  été 
d'un  grand  secours  dans  l'accomplissemeni.  de  leur  tâche,  qui 
était  d'unifier  le  pays.  D'ailleurs  si  tous,  même  leurs  ennemis, res- 
pectaient, au  moins  théoriquement,  leur  suprématie  ;  si  les  petites 
gens  croyaient  dès  le  milieu  du  xii^  siècle  que  leur  attouchement 
guérissait  les  écrouelles,  n'est-ce  pas  signe  qu'ils  incarnaient  déjà, 
aux  yeux  des  seigneurs  et  des  vilains,  l'âme  collective  de  la  France 
future?  Et  une  telle  conviction  prenait  nécessairement,  dans  une 
société  aussi  imprégnée  de  croyances  religieuses,  une  l'orme  théo- 
logique :  le  roin'étaitni  laïc,  ni  clerc,  c'était  unhommehors  cadre, 
et  sa  vie  était  sacrée. 

Dans  les  chansons  de  geste  nous  voyons  vivre  un  christianisme 
assez  grossier,  mais  très  sincère.  Dieu  agit  continuellement  parmi 
les  hommes,  il  prend  part  à  leurs  querelles  et  sait  défendre  le  bon 
droit.  Un  preux  loyal  est  invincible  car  Dieu  combat  avec  lui. 
Pierre  de  Mont-Raber  (1)  «  s'est  battu  sept  fois  en  combat  judi- 
ciaire, sans  qu'une  seule  fois,  les  serments  jurés,  son  adversaire 
n'ait  été  contraint  à  quitter  le  pré,  mort  ou  vaincu  ».  Cette  pré- 
sence active  de  Dieu  facilitait  singulièrement  la  tâche  des  justi- 
ciers, ils  n'avaient  qu'à  ouvrir  un  duel  judiciaire,  et  aussi,  car  tel 
était  le  bon  justicier  au  Moyen  Age  (2),  à  recevoirde  grosprésents. 

Des  paroles  ou  des  actes  ont  souvent  une  valeur  magique.  Dame 
Aelis  (3)  veut  détourner  son  fils  d'aller  conquérir  une  terre  oij  ja- 
mais ses  ancêtres  n'ont  eu  droit.  Il  résiste.  «  Mauvais  fils,  fasse  le 
Seigneur  Dieu  dans  le  ciel  que  tu  ne  reviennes  de  cette  guerre  ni 
sain,  ni  sauf,  ni  entier.  »  Raoul  lève  les  épaules,  et  pourtant  la 
malédiction  d'une  mère  ne  s'efface  plus  et  il  faudra  qu'un  jour  il 
ait  la  tête  tranchée.  Certains  mots  sont  ineffaçables  et  ils  produi- 
sent ce  qu'ils  signifient  ;  croyance  très  vieille,  très  antérieure  aux 
chansons  de  geste  et  qui  est  loin  d'être  disparue  de  nos  jours. 

Un  fait  bien  significatif  sur  le  matérialisme  moral  des  romans, 
c'est  le  serment  d'Iseult  ;  l'épouse  infidèle  est  soumise  par  son 
mari,  le  roi  Marc,  à  l'épreuve  du  fer  rouge  ;  si  elle  est  restée  chaste 
elle  pourra  porter  sans  dommage  le  tison,  si  elle  est  adultère  ses 
mains  seront  calcinées.»  Je  jure,  dit-elle,  que  je  n'ai  jamais  été 
entre  les  bras  d'aucun  homme,  sauf  ceux  de  mon  époux  et  aussi, 


(1)  Girard  de  Roussillon,  trad.  P.  Meyer.  p.  126. 

(2)  Paul  .Meyer,  introduction  à  G.  de  H.,  p.  lxi. 

(3)  Raoul  de  Cambrai,  adaptation  Tuffrau,   p.  47. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  533 

ajoute-t-elle  en  souriant,  ceux  de  ce  pauvre  pèlerin  qui  m'a  portée 
pour  me  faire  gagner  le  rivage.  «Ce  pèlerin, c'est  Tristan  déguisé. 
Certainement  Iseult  est  parjure  d'intention;  elle  ne  l'est  pas  ma- 
tériellement ;  aussi  triomphe-t-elle  de  l'épreuve.  Le  romancier 
concevait-il  une  distinction  entre  la  matérialité  de  l'acte  et  l'in- 
tention de  la  volonté  ? 

La  religion  est  incorporée  tellement  intimement  aux  actions 
quotidiennes  qu'elle  perd  un  peu  de  son  caractère  spirituel.  Quand 
Guillaume  part  à  la  conquête  d'Orange,  il  est  suivi  de  trente  mille 
vaillants  chevaliers,  et  aussi  de  trois  cents  sommiers,  qui  portent 
calices  et  ciboires,  missels  et  psautiers,  chapeset  amicts,  encensoirs 
et  croix  :  quand  les  nôtres  arriveront  sur  la  terre  maudite,  ne  faut- 
il  pas,  en  effet,  que  des  mahomeries  ils  fassent  des  rnoutiers  et  que 
la  messe  ^  soit  chantée  (.Jeanroy,  40).  La  religion  est  le  décor  né- 
cessaire de  la  vie  militaire,  mais  elle  n'est  qu'un  décor.  Le  prêtre 
s'il  est  craint  un  peu  comme  sont  craints  les  sorciers  est  peu  es- 
timé.» Vous  souvient-il, sire  Louis,  ôfils  du  meilleur  roi  qui  fut  ja- 
mais, s'écrie  Guillaume  Fièrebrace,  vous  souvient-il  du  jour  où 
votre  père  voulait  faire  de  vous  un  roi.  Vous  hésitiez  et  les  Fran- 
çais, voyant  que  vous  ne  valiez  pas  cher,  voulaient  faire  de  vous 
un  moine  ou  un  abbé,  vous  eussiez  chanté  matines  et  sonné  les 
cloches.  )'  En  effet  un  moine  à  la  tête  rasée  fait  triste  figure  devant 
un  chevalier  casqué. 

Quand  Guillaume  Fièrebrace  se  retire  dans  un  monastère,  il 
devient  vite  la  terreur  de  tous  les  religieux.  Le  sommelier  tout 
éclopé  paraît  devant  l'abbé  :  voici  lesclésducellier,  qu'elles  aillent 
à  tous  les  diables.  Hier  j'étais  bien  portant,  mais  j'eus  la  folie  de 
refuser  du  vin  au  sire  Guillaume.  .\ussitôt  il  sauta  sur  moi  et 
me  lani-a  contre  un  pilier, 'si  bien  qu'aujourd'hui  je  ne  puis  mar- 
cher sans  béquille.  Honni  soit  moine  qui  se  fait  tant  redouter.  Et 
ce  moine  terrible  fait  des  miracles  ;  ayant  arraché  la  cuisse  de  son 
sommier  afin  de  mieux  assommer  des  larrons,  il  se  met  à  prier  :  «  Dieu 
guéris  ce  pauvre  cheval  »,  et  la  cuisse  est  remise  en  place.  Voilà 
certes  un  miracle  énorme  qui  devait  fort  amuser  nos  chevaliers. 
Entendez  le  récit  de  la  mort  du  saint  neveu  de  Guillaume,  l'en- 
fant Vivien.  Ce  bon  jeune  homme  était  entré  en  Espagne  avec  ses 
compagnons  ;  «  ils  gâtent  la  terre  sarrasine,  ils  tuent  les  femmes  et 
massacrent  les  enfants  »  (p.  78).  Sept  ans  durant  il  a  mené  cette 
vie,  ne  cessant  d'occire  Sarrasins  et  Persans  ;  mais  il  a  fait  le  vœu 
imprudent  de  ne  jamais  reculer,  et  un  jour  il  est  accablé  ;  il  ago- 
nise au  pied  d'un  arbre,  et  son  oncle  Guillaume  le  soigne.  Le  comte 
prend  dans  son  aumônière  un  peu  du  pain  que  le  prêtre  consacre 


534  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sur  Tautel  ;  puis  il  se  confesse  à  son  oncle.  Son  plus  grand  péché, 
le  seul  dont  il  a  remords,  c'est  d'avoir  reculé  de  quelques  pas,  il 
craint  d'avoir  enfreint  son  vœu  :  «  le  Dieu  tout-puissantt'a  déjà 
pardonné»,  dit  Guillaume,  et  Vivien  incline  sa  tête  et  «son  âme 
s'envola.  Dieu  la  recueillit  et  lui  donna  asile  en  son  paradis  par- 
mi les  anges  »  (p.  89). 

La  religion  des  chansons  de  geste  est  sincère  et  vivace,  mais 
elle  est  celle  que  peut  avoir  une  armée  rude  et  batailleuse  ;  des 
conseils  que  saint  Bernard  donne  aux  Templiers,  elle  retient  sur- 
tout la  maxime  que  tuer  l'infidèle  est  œuvre  pie.  Aussi  oublie-t-elle 
toutes  les  vertus  que  recommande  le  Sermon  sur  la  montagne. 
Leurs  héros  font  scrupuleusement  maigre  le  Vendredi  Saint,  mais 
ils  tuent  sans  remords.  Raoul  de  Cambrai  apprend  que  les  bour- 
geois d'Origny  avaient  châtié  deux  soldats  pillards  de  son  ar- 
mée ;  il  entre  en  fureur  et  décide  de  saccager  la  ville  ;  le  Seigneur 
l'abandonnerait  s'il  ne  prenait  vengeance  de  ces  gloutons  riches 
et  orgueilleux.  Comme  les  bourgeois  ne  se  laissent  pas  intimider,  il 
jure  de  se  faire  tonsurer  comme  un  moine  si  tous  ne  sont  pas  morts 
avant  ce  soir.  L'incendie  est  allumé,  les  salles  s'enflamment,  les 
solives  craquent, les  planchers  s'effondrent,  les  tonneaux  d'huile 
et  de  lard  prennent  feu  en  crépitant  dans  les  lardiers.  Les  enfants 
brûlent  dans  les  berceaux.  L'auteur,  il  est  vrai,  blâme  Raoul,  car, 
la  veille,  il  avait  promis  à  l'abbesse  d'épargner  le  bourg  ;  cepen- 
dant notre  poète  continue,  avec  une  certaine  admiration,  le  récit 
des  exploits  de  son  héros.  Les  nonnes,  réfugiées  dans  leur  moutier, 
sont  poursuivies  par  la  flamme  et  la  chaleur  devient  si  ardente 
entre  les  murailles  qu'elles  perdent  la  vue  et  l'ouïe  ;  elles  meurent 
toutes,  étouffées.  Et  le  fils  de  l'abbesse  jure  de  venger  sa  mère,  il  le 
fera,  mais  à  contre-cœur  et  il  sera  blâmé,  car  Raoul  est  son  suze- 
rain et  un  «  homme  »  ne  doit  pas  lever  la  main  contre  son  Sire, 
(R.  de  Cambrai,  édit.  Tuffrau,  p.  63.) 

Tuer  n'est  guère  répréhensible  dans  les  chansons  de  geste,  à 
moins  qu'on  ne  tue  son  seigneur  ou  qu'on  ne  viole  le  droit  d'asile. 
Girart  de  Roussillon  rencontre  cent  sergents  du  roi  réfugiés  près 
d'une  croix  ;  ils  étaient  intangibles,  et  malgré  la  sainteté  du  lieu, 
Girart  les  tue.  «  Il  n'était  pas  possible  que  Dieu  n'entrât  pas  en 
courroux  contre  lui  ;  et  dès  lors  la  guerre  tourna  au  désavantage 
de  Girart  »  (P.  Meyer,  p.  199.)  La  violation  d'un  rite  ou  d''un  mot 
plus  ou  moins  magiques,  voilà  qui  est  impardonnable.  Sont-ils 
très  différents  les  guerriers  d'aujourd'hui  qui  portent  amulettes 
ou  mascottes  ? 

Un  meurtre  est  regardé  universellement  comme  légitime  ;  ce- 


LES    IDÉES   MORALES    DU    XII<^    SIÈCLE  535 

lui  des  prisonniers  ([ui  ne  peuvent  payer  rançon,  et  aussi  des  pay- 
sans ;  on  inutile  les  sergents,  on  détruit  les  récoltes  et  on  arrache 
les  vignes.  La  guerre  est  intégrale.  Pour  rendre  les  hommes  d'ar- 
mes inoffensifs,  onleur  coupeunpiedou  une  main,  onleur  crève  un 
œil.  (P.  Meyer,  n'^  607.)  Fouque,  neveu  de  Girart,  déclare  au  roi  : 
«  La  guerre  de  Girart  ne  sera  pas  un  jeu,  il  ne  s'agira  pas  d'enlever 
des  vaches  ni  des  boeufs  :  le  comte  ne  prendra  cité  qu'il  ne  la  brûle, 
ni  si  bon  chevalier  rpi'il  ne  le  pende.  »  Mais  comme  le  roi  déclare 
se  soucier  de  ces  menaces  comme  d'un  coing,  Fouques  revient  dire 
à  son  oncle  :  «  Je  crois  bien  que  cet  été  il  fera  moisson  sur  vos 
terres  :  vous  n'avez,  bois  ni  vigne  qu'il  ne  coupe,  ni  fossé,  ni  motte, 
ni  vaste  donjon  dont  il  ne  convertisse  en  charbon  les  charpentes 
les  plus  élevées.  »  (P.  Meyer,  n'^»  12I,  132.) 

Enfin,  ^:. cette  folie  de  meurtre  s'ajoute  un  vice  encore  plus  ré- 
pugnant, c'est  la  cupidité.  Onachètetout,  d'abord  le  pardon  de  ses 
péchés  par  des  dons  aux  monastères,  puis  la  justice.  «Lorsque  dans 
les  chansons  de  geste,  nous  voyons  Charlemagne  accorder  ses 
faveurs  à  un  coquin  qui  lui  a  fait  un  riche  présent,  nous  sommes 
d'abord  portés  à  croire  qu'il  y  a  eu  de  la  part  du  poète  une  inten- 
tion satirique.  11  y  a  simplement  peinture  des  mœurs  du  temps.  » 
(Meyer,  p.  87.)  Nos  poètes  épi(}ues  ont  la  conscience  très  large 
sur  les  moyens  de  se  iirocurer  de  l'argent  ;  et  là  encore,  ils  ne  font 
que  refléter  les  idées  morales  du  soldat  en  campav'ue. 

Le  vilain,  on  le  devine,  est  méprisé  par  tous  ces  soudards  ba- 
tailleurs. Qu'il  resie  à  sa  charrue;  c'est  l'unique  travail  que  peut 
faire  cet  être  inférieur. Certains  serfs  ont  été  élevés  à  la  dignité  de 
chevaliers,  ils  ont  trahi.  Dans  le  couronnement  de  Louis,  Charle- 
magne donne  à  son  fils  d'excellents  conseils  : 

Quand  Dieu  fit  roi  pour  peuples  gouverner, 
Ne  le  fit  mie  pour  faussement  juger. 

et  encore  : 

.lamais  pauvre  homme  ne  te  faut  quereller 
Et,  s'il  se  plaint,  ne  l'en  dois  ennuyer 
Mais  tu  le  dois  entendre  et  conseiller. 
Et  pour  l'amour  de  Dieu  lui  faire  droit. 

Par  contre,  il  faut  résister  à  l'orgueilleux,  et  s'il  veut  guerroyer, 
réunis  tes  gens,  détruis  et  ravage  sa  terre. 

Si  le  peus  prendre  et  en  tes  mains  tenir, 
.lamais  n'en  aie  en  ton  cœur  de  pitié, 
Fais-lui  plutôt  tous  les  membres  trancher, 
Brûler  au  feu  ou  dedans  l'eau  noyer. 


536  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Que,  si  tu  vis,  il  le  faudra  garder 

Que  de  vilain  ne  fasses  conseiller 

Fils  à  prévôt,  ni  de  fils  à  voyer, 

Pour  récompense  bientôt  te  trahiraient  (1). 

Les  conseillers-nés  sont  les  barons. 

Aristote  (2)  ne  donne  pas  un  autre  conseil  îi  son  élève  Alexan- 
dre : 

Se  tu  crois  bien  tes  homes,  ja  ne  seras  bonis. 

Et  se  tu  crois  tes  siers  tu  seras  mal  ballis. 

Ja  sers  ne  fera  bien  ki  souvent  est  aflis  ; 

Au  tiere  jour  u  au  quart  est  ses  avoirs  falis. 

Li  sages  salomon  le  dist  en  ses  escris  : 

A  paine  a-on  bon  arbre  de  mauvaise  rais. 

Riens  n'est  de  tant  malvaise,  com  de  sers  enricis  ; 

Quant  a  de  son  signor  tous  les  avoirs  saisis, 

Por  ceus  à  entierer  et  dès  or  enfouir  ; 

L'avoirs,  se  li  sers  muert  et  cil  qu'en  est  saisis, 

Ja  n'en  aura  ses  sire  vallant  i  parisis. 

Les  classes  sociales  ressemblent  à  des  espèces  naturelles,  elles 
dominent  les  individus  et  celui  qui  veut  se  «  déclasser  »  est  blâ- 
mable ;  il  devient  un  véritable  danger  social,  car  il  ébranle  la 
solidité  de   l'édifice. 

Batailler  et  piller,  respecter  la  parole  donnée,  ne  jamais  aban- 
donner un  compagnon  et  se  tenir  toujours  prêt  à  le  secourir,  dé- 
fendre les  faibles,  veuves  et  orphelins,  surtout  les  veuves  de  sol- 
dats, car  les  vilains  sont  un  peu  hors  de  la  vraie  humanité  qui  est 
composée  de  soldats  ;  pratiquer  les  rites  de  la  religion  et  se  con- 
fesser avant  de  mourir  :  telle  nous  apparaît  la  morale  des  chansons 
de  geste.  Des  chevaliers  qui  avaient  toujours  la  lance  au  poing 
pouvaient-ils  en  avoir  une  autre  ? 


Nous  ne  pouvonsrecherchericilesmultiples  causes,  —  efforts  de 
l'Eglise  en  faveur  de  la  paix,  influence  des  troubadours  proven- 
çaux, sou\enirs  merveilleux  rapportés  d'Orient,  —  qui  firent  ap- 
paraître vers  le  milieu  du  xii*^  siècle,  un  nouvel  idéal,  l'idéal  cour- 
tois ;  ce  serait  en  effet  entreprendre  toute  l'histoire  politique  et 
économique  du  siècle.  Toutefois,  avant  d'aborder  l'étude  de  la 
morale  courtoise,  nous  voudrions  signaler  l'écrivain  anglais,  qui 
vulgarisa  une  idée  sans  laquelle  l'édification  de  la  chrétienté  du 


(1)  Clédat,  Chansons  de  geste,  p.  3.S3.  Paris,  1899. 

(2)  Le  Roman  d'Alexandre,  édit.  Michelant,  p.  2.^50  ;   Stuttgart,  1846. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII«    SIÈCLE  537 

siècle  suivant  aurait  certainement  été  plus  difficile,  à  savoir  l'i- 
dée d'une  origine  commune  à  tous  les  peuples  d'Occident. 

Geoffroy  de  Monmouth  (1  )  est  un  Breton  très  fier  de  sa  race,  et 
par  suite  très  humilié  de  la  conquêtenormande  ;  par  sa  plume,  car 
il  est  moine  et  ne  peut  manier  l'épée,  il  entreprend  de  défendre  le 
peuple  breton  que  les  Normands  ont  moment  anément  vaincu. 
Il  raconte  le  passé  illustre  des  Bretons  et  il  découvre  des  prophé- 
ties qui  lui  assurent  un  avenir  non  moins  glorieux  ;  mais,  —  car 
Geoffroy  est  un  clerc  prudent,  —  sur  un  ton  modéré  atin  de  ne  pas 
mécontenter  les  rois  étrangers  qui  dominent  en  Angleterre.  En 
1131,  parait  l'histoire  de  Merlin,  et  en  1136,  l'histoire  des  rois  de 
Bretagne  (2)  ;  ces  ouvrages  se  donnent  comme  historiques.  L'au- 
teur nous  raconte  que,  voulant  décrire  les  origines  bretonnes,  il 
était  désol*^  de  ne  trouver  jamais  mention  ni  des  rois  qui  avaient 
régné  avant  Jésus-Christ,  ni  des  hauts  faits  du  roi  Arthur  ;  c'est 
alors  qu'un  de  ses  amis,  l'archidiacre  Gautier,  homme  d'une  gran- 
de érudition  historique,  lui  prêta  un  petit  livre  très  ancien,  c'est 
ce  document  vénérable  dont  notre  auteur  prétend  nous  donner 
la  traduction  latine. 

L'œuvre  eut  un  succès  considérable  ;  non  certes  que  les  élucu- 
brations  de  Geoffroy  de  Monmouth  fussent  toujours  prises  au  sé- 
rieux et  le  chroniqueur  Guillaume  de  Malmesbury  plaint  le  grand 
Arthur  d'être  tombé  entre  les  mains  d'un  amasseur  de  fables,  ce 
héros  était  digne  pourtant  de  tenter  la  plume  d'un  véritable  his- 
torien (3).  De  fait  Geoffroy  avait  une  luxuriante  imagination  et 
il  avait  considérablement  enrichi  les  vieilles  chroniques  de  Gil- 
das,  de  Bède,  et  cette  histoire  des  Bretons  attribuée  à  Nennius. 
Mais  c'est  le  cas  de  répéter  que  la  légende  est  parfois  plus  vraie 
que  l'histoire  ;  en  créant  Arthur  le  type  du  héros  et  en  rattachant 
à  Troie  les  origines  du  peuple  breton,  Geoffroy  mettait  en  circu- 
lation des  fictions  qui  allaient  avoir  une  immense  influence.  Un 
type  littéraire  est  né,  et  Arthur  devient  le  personnage  central  de 
tous  les  romans  de  la  Table  Ronde  ;  ensuite,  personne  ne  met  plus 
en  doute  que  les  nations  d'Occident  ont  une  ascendance  commune  ; 
puisqu'elles  ont   toutes  Enée  comme  ancêtre,  elles  sont  parentes 


(1)  Sur  Geoffroy,  voir  Edm.  Faral,  La  légende  arlhurienne,  ?,  vol.  Paris, 
1929. 

(2)  Ces  deux  ouvrages  ont  été  réédités  par  Edm.  Faral,  dans  le  tome  l\\  des 
Légendes  arlhuriennes.  L'historiae  regum  avait  déjà  été  éditée  par  Giles,  Lon- 
dres, 1844. 

'3)  Hic  est  Artiir  de  qiw  Britoniim  nugae  hodie  deliranl  ;  dignis  plane  quem 
non  fallacea  svmniarent  fabulae,  scd  oeraces  predicarenl  hisloriae.  Opéra,  édit. 
Stubbs,  I,  p.  11.  Londres,  1889. 


538  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

etainsi  se  trouvent légitiméslesefforts  sanscessetentés,  afin  d'uni- 
fier la  chrétienté  latine. 

Le  roman  historique  de  Gautier  de  Monmouth  conserve  l'idéal 
moral  qui  anime  les  anciennes  épopées  :  grands  coups  d'épée  et 
généreuses  donations  du  chef  à  ses  compagnons.  Arthur  est  in- 
vincible, il  bat  les  Saxons,  il  soumet  les  Ecossais,  il  conquiert  l'Ir- 
lande, l'Islande,  les  Orcades,  la  Norvège  et  la  Gaule  ;  puis  il  con- 
voque tous  les  rois  à  son  couronnement  (Gilles,  171  ;  Faral,  245). 
Les  fêtes  sont  splendides.  Accompagné  de  deux  Archevêques,  le 
roi  monte  à  la  cathédrale,  quatre  rois  portant  des  épées  d'or  le  pré- 
cèdent et  quatre  reines  tenant  de  blanchescolombes  précèdent  la 
reine.  Les  chants  s'élèvent,  les  orgues  jouent  et  la  joie  est  dans 
tous  les  coeurs.  Ajjrès  l'office  divin,  le  roi  et  la  reine  quittent  leurs 
lourds  vêtements,  et  ils  en  prennent  de  plus  légers  pour  se  rendre 
aux  banquets.  Le  roi  se  joint  aux  hommes  et  la  reine  aux  femmes  ; 
car,  la  coutume  troyenne,  que  les  Bretons  ont  conservée,  exige 
que  les  hommes  et  les  femmes  mangent  séparément.  Cet  usage 
est  excellent,  les  femmes  restent  chastes  et  les  hommes,  par  amour 
d'elles,  deviennent  meilleurs.  Après  le  repas,  des  joutes  réunis- 
sent les  guerriers  hors  de  la  ville,  ils  simulent  des  combats  et  ils  se 
livrent  à  des  jeux  équestres,  pendant  C{ue  les  femmes,  du  haut  des 
murs,  s'amusent  à  exciter  en  eux  les  flammes  de  l'amour. 
Arthur  montre  une  générosité  de  grand  chef,  il  donne  de  riches 
présents  aux  vainqueurs  de  ces  tournois.  Les  fêtes  durèrent  trois 
jours.  La  fête  est  à  la  fois  classique  et  enfantine,  on  la  retrouverait 
facilement  dans  maintes  chansons  de  gestes  ;  toutefois,  un  élé- 
ment nouveau  apparaît,  le  rôle  de  la  femme.  Elle  demeure  hors 
des  bagarres,  elle  est  chaste  et  c'est  pour  son  amour  que  les  che- 
valiers deviennent  meilleurs  ;  ce  sont  là  des  signes  qui  annoncent 
un  nouvel  idéal  moral,  que  nous  aurons  bientôt  à  signaler. 

Rome  tient  une  grande  place  dans  le  roman  historique  de  Geof- 
froy, et  avec  elle  pénètre  toute  l'antiquité  : 

Par  Hercule,  s'écrie  Jules  César  en  débarquant  en  Bretagne, nous  sommes, 
Romains  et  Bretons,  issus  du  même  sang,  puisque  nous  descendons  des 
Troyens.  Enée,  après  la  chute  de  Troie,  a  été  notre  premier  père  ;  Brutus  a  été 
le  leur,  Brutus  fils  de  Silvius,  fils  d'Ascagne,  fils  d'Enée,  mais  il  me  paraît 
qu'ils  ont  bien  dégénéré  ;  placés  au  milieu  de  l'océan,  hors  des  limites  du 
monde,  ils  ignorent  l'art  de  la  guerre  (IV,  1,  p.  56  ;  Faral,  III,  p.  126). 

Ils  montrèrent  toutefois  qu'ils  n'étaient  pas  si  négligeables,  car 
César  dut  faire  trois  campagnes,  jamais  complètement  victorieuses. 
Quel  peuple  admirable  étaient  alors  les  Bretons,  s'écrie  Geof- 
froy ;  «  deux  fois  ils  mirent  en  échec  le  vainqueur  de  la  terre  en- 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  539 

tière.  Celui  à  qui  l'univers  avait  dû  céder,  les  Bretons,  même  con- 
traints à  la  fuite,  lui  résistaient  encore.  ))(Farral,  II,  157.)  Ilsétaient 
trop  nobles  pour  rester  longtemps  sous  la  domination  des  Romains 
ou  des  Barbares  ;  avec  leur  roi  Arthur  ils  redeviennent  libres  et 
ils  instaurent  à  leur  profit  un  empire  plus  vaste  que  celui  de  la 
Rome  antique. 

Très  vieille  était  la  croyance  à  l'origine  troyenne  des  peuples 
d'Occident.  Dès  le  vu®  siècle,  les  remanieurs  de  la  chronique  de 
Frédégaire  avaient  abouti  à  mettre  sur  pied  une  légende  à  peu 
près  cohérente.  EnéeavaiteuunfrèrePhrygas  qui  fonda  le  royaume 
phrygien  ;  après  la  chute  de  Troie,  ses  descendants,  sous  la  con- 
duite de  Francion,  vinrent  jusqu'au  Rhin,  où  ils  établirent  les 
fondements  de  l'empire  franc  (Faral,  I,  173).  Les  Normands  ne 
demeurèrent  pas  en  reste,  et  un  de  leurs  chroniqueurs,  Dudors, 
en  son  histoire  des  mœurs  et  des  gestes  des  premiers  ducs  nor- 
mands, achevée  vers  1020,  identifie  bravement  les  Danois,  dani, 
avec  les  darrfani,  c'est-à-dire  les  Troyens.  Unchef  Anténor,  après  la 
prise  de  Troie,  remonte,  avec  2.500  compagnons,  jusqu'au  nord 
de  la  Germanie  ;  il  est  donc  l'ancêtre  des  Normands. 

La  vieille  chronique  bretonne,  attribuée  parfois  à  Nennius  (1), 
contient  cette  interpolation  qui  eut  par  la  suite  une  si  grande  for- 
tune (2). 

Les  Bretons  tirent  leur  origine  et  l'étymologie  de  leur  nom  des  Latinset 
des  Grecs.  Ils  descendent  deLavinie,  fille  de  Latinus,et  d'Enée,filsd'Anchise. 
Enée,  par  Anchise,  frère  de  Priam,  descendait  de  Dardanus,  fils  de  Saturne. 
II  avait  eu  pour  fils  Silvius,  issu  de  son  mariage  avec  Lavinie,  et  frère  d'As 
cagne.  Silvius  eut  pour  descendant  Remus,  Romulus  et  Brutus,  tous  trois 
fils  de  la  prêtresse  Rea.  Romulus  et  Remus  fondèrent  Rome.  Brutus,  consul, 
conquit  l'Espagne  et  occupa  l'île  de  Bretagne.  Silvius  avait  reçu  le  nom  de 
Postumus  parce  qu'il  était  né  après  la  mort  de  son  père  Enée,  et  il  s'appelait 
Silvius  parce  qu'il  était  né  dans  les  bois,  sa  mère  Lavinie  ayant  été  obligée 
de  se  cacher  quand  elle  était  enceinte.  Pour  cette  raison,  les  rois  de  Rome 
s'appelèrent  après  lui  Silvii,  de  même  que  les  Bretons  s'appelèrent  Bretons 
du  nom  de  Brutus. 

Tous  les  peuples  de  l'Occident,  Bourguignons  et  Germains,  eu- 
rent vite  fait  de  se  découvrir  une  ascendance  troyenne  ;  ainsi,  ils 
entraient  dans  le  cycle  des  nations  civilisées,  car  hors  de  Troie, 
ce  n'était  que  barbarie. 

L'influence  de  cette  légende  fut  considérable    et  ses  conse- 


il) L'IiislDi-ia  Brilonnm,  avec  les  additions  de  Nennius,  a  été  publiée  par 
Mommsen,  dans  les  Moruimenta  Germaniae,  auiores  anliquissimi,  t.  XIII, 
Berlin,  1898.  —  Sur  cette  édition,  voir  Faral,  Lcg.  arlhuriennes,  I,  58. 

(2)  Nous  donnons  la  traduction  de  Faral,  1,  170. 


540  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

quences  multiples.  Dabord,  elle  favorisa  l'éclosion,  vers  le  milieu 
duxii^  siècle,  des  romans  antiques,  les  romans  de  Troie,  de  Thèbes 
et  d'Enée  (1).  Comment  des  seigneurs  qui,  plus  ou  moins  vague- 
ment, avaient  entendu  parler  de  leurs  ancêtres  troyens,  n'auraient- 
ils  pas  pris  intérêt  au  récit  des  hauts  faits  de  leurs  ancêtres  ?  d'au- 
tant qu'ils  se  sentaient  bien  identiques  à  ces  héros.  Enée  était 
un  baron  comme  eux,  armé  comme  eux  et  entouré  comme  eux  de 
mesnice.  Ces  romans  élargissaient  leur  horizon;  ils  continuaient 
à  sa  battre  pour  le  butin,  mais  ce  n'était  plus  le  but  unique,  ils 
voulaient  continuer  les  geste  d'Enée  et  d'Hector.  Leurs  batailles 
s'auréolaient  de  beauté. 

Ensuite,  les  lettrés,  quand  ilslisaient  Ovide  ou  Virgile,  n'avaient 
pas  l'impression  de  fréquenter  des  étrangers  ;  c'est  de  la  pensée  de 
leurs  parents  qu'ils  se  nourrissaient.  Si  Sénèque  fut  parfois  préféré 
à  l'Evangile,  si  Cicéron  fut  tant  admiré,  c'est  qu'au  génie,  ils  ajou- 
taient le  prestige,  toujours  si  prisé  au  moyen  âge,  d'être  des  an- 
cêtres. La  légendaire  origine  troyenne  fut  comme  l'atmosphère  favo- 
rable dans  laquelle  se  développa  la  première  renaissance  latine  du 
xii^  siècle. 

Enfin  la  fiction  historique,  devenue,  pour  un  siècle  ou  deux, 
vérité  incontestée,  aida  puissamment  à  la  naissance  de  cet  état,  ou 
plutôt  de  ce  désir,  car  jamais  il  ne  fut  pleinement  réalisé,  qu'on 
a  appelé  la  chrétienté.  Si  tous  aspiraient  vers  l'unification  des 
peuples  européens,  si  tous  espéraient  que  l'unité  chrétienne  s'ins- 
tituerait un  jour  sous  la  direction  d'un  seul  pape  et  d'un  seul  em- 
pereur, c'est  que  tous  croyaient,  comme  Dante,  à  la  parenté  fon- 
cière des  occidentaux. 


La  morale  courtoise,  car  ce  fut  une  véritable  morale,  apparaît 
comme  une  transposition  laïque  de  la  morale  des  clercs  lettrés  du 
xii^  siècle.  Ce  qui  la  caractérise,  c'est  un  détachement  de  la  vie 
réelle  ;  elle  est  idéaliste,  a-t-on  dit  ;  elle  nous  semble  plutôt  un 
dilettantisme  et  un  jeu. 

La  guerre  est  toujours  glorifiée,  mais  elle  est  glorifiée  pour  elle- 
même  ;  un  chevalier  courtois  doit  poursuivre  l'aventure  et  par- 
courir le  monde  à  la  recherche  de  prouesses  extraordinaires.  Pour- 


1)  55iir  ceï^  romans,  et  sur  leur  antériorité  probable  par  rapport  aux  ro- 
mans courtois,  voir  Ed.  Faral,  Recherches  sur  les  sources  lalines  des  contes  el 
romans  courtois  du  Moijcn  Age,  Paris,  1913. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  541 

quoi  ?  mais  pour  montrer  sa  vigueur  d'âme,  pour  exalter  en  lui 
les  vertus  de  courage  et  de  force  qui  lui  permettront  de  surmonter 
les  plus  durs  coups  de  la  mauvaise  fortune.  Le  chevalier  courtois 
est  un  stoïcien  casqué. 

Il  n'a  cure  des  devoirs  quotidiens,  c'est  d'exploits  contre  des 
monstres  féroces  ou  des  ennemis  puissants  qu'il  rêve  ;  et,  tel  don 
Quichotte,  qui  est  son  digne  fils,  il  part.  Un  chevalier  vient  de  sa 
marier,  il  rend  sa  femme  heureuse  et  lui-même  est  heureux.  Voilà 
un  bonheur  de  vilain  que  ni  lui  ni  sa  femme  ne  peuvent  admettre  ; 
continuer  à  mener  une  honnête  existence  paisible,  au  milieu  de 
serviteurs  fidèles,  serait  déshonorant  pour  ces  époux  également 
férus  de  cou.toisie.  Il  selle  son  cheval,  boucle  son  haubert, 
prend  sa  lance  et  le  voilà  en  quête  d'aventures.  C'est  un  héros. 
Avouons  que  ce  genre  d'héroïsme  devait  séduire  l'âme  simple  des 
châtelains  du  moyen  âge  ;  d'abord,  il  frappe  l'imagination  et  sem- 
ble apporter  la  gloire  ;  ensuite  il  favorise  secrètement  la  paresse, 
car  c'est  chose  relativement  facile  que  de  faire  quelques  actions 
d'éclat,  beaucoup  plus  facile  que  d'appliquer  patiemment  sa  rai- 
son à  l'accomplissement  des  besognes  quotidiennes  ;  des  clercs, 
comme  Hildebert  de  Lavardin,  savent  nous  le  dire. 

La  femme,  que  le  moyen  âge  a  tant  méprisée,  est  exaltée  dans 
la  littérature  courtoise  ;  elle  devient  une  déesse  qui  paie  toutes  les 
souffrances  de  son  ami  par  un  seul  de  ses  regards  ;  c'est  pour  ob- 
tenir l'estime  de  sa  bien-aimée  que  le  chevalier  affronte  les  plus 
grands  dangers  ;  ce  sont  ses  couleurs  qu'il  porte  dans  les  combats 
et  c'est  àellequ'il resteinvinciblement fidèle. Commetoutes  les  di- 
vinités, la  femme  est  l'objet  d'un  culte  à  la  liturgie  très  compliquée 
et  des  traités  savants,  parfois  même  teintés  de  scolastique,  ap- 
prennent comment  la  femme  doit  être  aimée. 

André  le  Chapelain  (1)  nous  donne  le  code  de  cet  amour  courtois, 
qui,  nous  dit  Bossuat  (p.  21),  a  cessé  d'être  une  passion  violente 
qui  jette  les  êtres  les  uns  vers  les  autres,  pour  devenir  la  forme  su- 
périeure de  la  bonne  éducation.  D'abord  André  nous  apprend 
comment  le  futur  amant  doit  parler  à  la  femme  ;  chose  délicate, 
car  le  langage  doit  varier  selon  la  condition  des  personnes.  Un 
bourgeois  dira  à  une  bourgeoise  :  Vous  êtes  belle  et  prudente,  et 
heureux  sera  celui  que  vous  couronnerez  de  votre  amour.  —  Voilà 


(1)11  écrivit  son  traité  De  Amore  vers  la  fin  du  xii«  siècle  ou  au  début  du 
xiii^  ;  !•'.  Trojel  en  a  donné  une  édition  critique  en  1892. 

Le  traité  d'André  fut  traduit  en  vers  français,  en  1290,  par  Drouart  la 
Vache.  Sur  la  traduction  de  Drouart,  voir  Bossuat,  Drouart  la  Vache  traduc- 
teur, d'André  le  Chapelain,  Paris,  1926. 


542  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

bien  les  menteuses  flatteries  des  hommes.  Je  ne  suis  qu'une 
femme  du  peuple.  —  Mais  avouer  que  vous  n'êtes  pas  noble,  c'est 
faire  preuve  d'une  noblesse  d'âme  bien  autrement  précieuse  que 
celle  de  la  chair  et  du  sang.  Tous  les  hommes  sont  égaux  en  nature 
et  seule  compte  la  grandeur  de  l'âme  et  l'honnêteté  des  mœurs. 
—  Soit,  je  suis  noble  ;  vous,  vous  êtes  plébéien  ;  noblesse  et  plèbe 
ne  peuvent  s'accorder  (p.  23).  Et  le  dialogue  précieux  continue, 
jusqu'à  ce  que  la  femme  conclue  (p.  35)  :  les  grands  biens  ne  sont 
acquis  qu'avec  de  grands  travaux,  apprêtez-vous  donc  à  de  lon- 
gues fatigues,  afin  d'obtenir  le  présent  que  vous  demandez. 

André  nous  donneensuitedesmodèles  de  discoursd'un  bourgeois 
à  une  noble,  d'un  noble  à  une  bourgeoise  et  enfin  d'un  noble  à 
une  noble.  Le  bourgeois  doit  se  contenter  de  peu  et  il  est  heureux 
d'entendre  la  belle  se  borner  à  lui  souhaiter  d'accomplir  toujours 
de  grandes  et  belles  actions.  Le  noble  n'est  d'ailleurs  pas  beaucoup 
mieux  traité,  et  la  dame,  qu'elle  soit  princesse  ou  plébéienne,  parle 
toujours  en  déesse,  dont  le  service  exige  de  durs  travaux.  Et  le 
culte  qu'elle  exige  doit  être  chaste,  car  rien  n'est  plus  contraire 
aux  lois  de  l'amour  que  les  élans  charnels  de  l'amant  (1). 

Ces  règles  raffinées  s'appliquent  à  la  belle  société  des  châteaux, 
non  à  celle  des  paysans  (2).  Les  agriculteurs  n'entendent  rien  aux 
passes  savantes  de  l'amour  courtois,  ils  vont  à  l'amour  comme  le 
cheval  et  le  mulet,  selon  les  poussées  aveugles  de  la  nature  ;  leur 
lot  c'est  le  travail,  un  travail  sans  repos  et  le  soin  de  leur 
charrue.  Parfois  il  arrive,  rarement,  que  certains  sont  pris  d'urwî 
certaine  curiosité  amoureuse  ;  les  instruire  serait  néfaste,  car, 
pour  des  actions  qui  leur  sont  naturellement  étrangères,  ils  se- 
raient tentés  d'abandonner  le  travail  de  la  terre,  et  nous  subirions 
la  disette.  Cependant  si  l'amour  d'une  de  ces  femmes  vous  tient 


(1)  Non  enim  jiixla  praeceplum  amoris  casîitatem  videiiir  amanli.'i  lervasse, 
cujus  impudicus  conaîus  mentem  deiegil  impiidieam,  éd.  Trojel,  p.  219. 

(2)  Sed  ne  id,  qiiod  superius  d<'  plebeionim  amore  îrarlavimus,  ad  agricul- 
iorcs  cri'deres  esse  référendum,  de  illorum  tibi  breviler  amore  subjungimus. 
Dicimus  enim  vix  coniingere  passe,  quvd  agricolae  in  amoris  invenianiur  caria 
mililare,  scd  naliiraliter  sicut  equus  ci  mulns  ad  Vem  ris  opéra  promoventur, 
quémadmodum  imprlus  ris  nalnrae  demonslrat.  Siifflcil  ergo  agricullori  labor 
assiduiis  et  vomeris  ligonisque  continua  sine  intermissione  solatia.  Sed,  et 
siquandoquc,  licel  raro,  conlingal,  eosullra  sui  naluram  amoris  arulcoconciiari, 
ipsos  lamen  in  amoris  doclrina  non  expcdii  erudire,  ne  dum  aclibns  sibi  naiu- 
raliier  alienis  inlendunl,  liumana  praedia,  illorum  solita  fruclijicare  labore, 
culloris  defeelu  nobis  fada  infruciifera  senliamus.Si  vero  el  illarum  le  femina- 
rum  amor  furie  allraxerii,  eus  pluribus  laudibus  effere  mémento,  et,  si  locum 
inveneris  opporlunum,  non  différas  assumere,  quod  peiebcs  et  violenli  poliri 
ampkxu.  Édit.  Trojel,  p.  235. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XIl^    SIÈCLE  543 

fortement,  bornez-vous  à  quelques  compliments  et  ne  différez  pas 
à  prendre  ce  que  vous  désirez. 

André  résout  encore  quelques  cas  difficiles  de  la  casuistique 
amoureuse.  De  deux  amants,  également  nobles,  mais  inégale- 
ment riches,  lequel  préférer  ?  Le  plus  policé  ;  mais  s'ils  sont  éga- 
lement courtois,  la  femme  riche  fera  bien  de  choisir  le  pauvre,  car 
elle  pourra  lui  faire  partager  son  opulence  et  c'est  grande  joie 
pour  celui  qui  aime  que  de  donner  à  son  ami  (p.  275).  Autre  ques- 
tion ;  quel  est  le  plus  grand  amour,  celui  des  époux  ou  celui  des 
amants  ?  la  comtesse  de  Champagne,  à  qui  André  attribue  les 
décisions  de  cette  sorte  de  cour  d'amour,  répond  nettement,  en 
personne  qï.i  connaît  la  logique  :  ces  deux  amours  sont  de  nature 
complètement  différente,  et  ils  tirent  leur  origine  de  causes 
très  diverses  ;  ce  sont  deux  «  espèces  »  et  le  nom  identique  qui  leur 
est  appliqué,  reçoit  une  double  signification,  il  est  «  équivoque  ». 
Donc  aucune  comparaison  entre  l'amour  etle  mariage  (p.  280).  — 
Une  femme  mariée  a  divorcé,  peut-elle  désormais  aimer  celui  qui 
fut  son  mari  ?  non,  car  ceux  que  le  mariage  a  unis  ne  doivent  plus 
jamais  s'aimer  ;  entre  eux,  tout  amour  est  désormais  défendu.  — 
Une  dame  a  promis  d'aimer  un  chevalier  si  elle  venait  à  perdre  son 
ami.  Cet  ami,  elle  l'épouse,  et  la  comtesse  estime  qu'elle  doit 
tenir  sa  promesse  au  chevalier,  puisque  l'amour  ne  peut  exister 
entre  époux  ;  en  fait,  en  l'épousant,  elle  a  perdu  son  ami  (p.  290). 
—  Lequel  est  préférable,  pour  une  femme,  de  l'amour  d'un  homme 
jeune  ou  vieux  ?  le  cas  est  difficile  et  notre  reine  de  la  cour  d'a- 
mour n'ose  se  prononcer  nettement  :  ce  qui  donne  du  prix  à  l'a- 
mour, c'est  la  sagesse  et  l'honnêteté  de  l'ami,  non  son  âge.  Tou- 
tefois, à  s'en  tenir  aux  instincts  naturels,  on  doit  reconnaître 
qu'un  jeune  homme  préfère  les  caresses  d'une  femme  plus 
âgée  que  lui  ;  tandis  qu'un  adulte  aime  mieux  une  femme  plus 
jeune.  Au  contraire,  la  femme  préfère  toujours  les  jeunes.  Cher- 
cher le  pourquoi  de  cette  divergence  de  goût,  ajoute  la  comtesse 
de  Champagne,  nous  entraînerait  dans  une  étude  physiologique, 
physiealis  inquisilio  (p.  292). 

André,  chapelain  du  roi,  n'oublie  rien,  on  le  voit,  et  il  compose 
un  traité  complet  de  cet  amour  courtois,  à  la  fois  élégant,  super- 
ficiel, cérébral  et  précieux.  C'est  de  l'Ovide  adapté  à  la  belle  so- 

(1)  Expression  scolnstique.  Un  mot  est  univoque  quand  il  s'applique  avec 
une  siLrnitication  identique  à  plusieurs  indivi(ius  ;  par  exemple  homme  est 
dit  univoquement  de  Socrate  et  de  Platon.  Lîn  mot  est  équivoque  quand  11 
est  appliqué  à  des  êtres  qui  n'ont  rien  de  commun  ;  par  exemple  le  mot  ours 
est  dit  équivoquement  de  l'animal  que  nous  connaissons  et  de  la  constella- 
tion céleste. 


544  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ciété  du  xn^  siècle.  Cependant,  à  la  dernière  page,  il  se  rappelle 
qu'il  est  clerc  et  il  ajoute  une  dernière  partie,  dans  laquelle  il  dé- 
verse tout  le  mépris  que  les  clercs  d'alors  avaient  d'habitude  pour 
la  fille  d'Eve.  La  volte-face  est  brusque  et  complète.  L'amour, 
nous  dit-il,  est  chose  funeste  :  il  est  défendu,  hors  le  mariage,  par 
les  deux  Testaments,  et  Dieu  ne  manque  jamais  de  le  punir;  il 
sème  entre  les  hommes  des  jalousies  et  des  haines  inextinguibles, 
il  désunit  les  ménages  et  conduit  infailliblement  les  femmes  à  l'a- 
dultère ;  enfin  il  enlève  à  l'amant  la  maîtrise  de  soi  ;  celui  qui  aime 
est  esclave  et  sa  raison  est  serve.  Bailleurs,  qu'est-ce  cette  femme 
que  vous  adulez  ;  une  sale  bête.  Elle  est  avare,  jalouse,  cupide, 
gourmande,  inconstante,  bavarde,  désobéissante,  orgueilleuse, 
vaniteuse,  menteuse,  ivrogne,  incapable  de  tenir  un  secret,  lu- 
brique, prompte  à  toute  mauvaise  action  et  incapable  d'aimer  un 
homme  d'un  amour  sincère.  Soyez  persuadé,  homme,  mon  père, 
qu'aucune  femme  ne  fait  exception  ;  fuyez-les  toutes. 

Clerc  lettré  ou  mondain  galant,  voilà  les  deux  genres  de  vie  que 
nous  propose  successivement  André  le  Chapelain  ;  ils  sont  tous 
deux  hors  de  la  vie  réelle. 


Les  clercs  du  moyen  âge  aimaient  discuter,  les  troubadours 
aussi  ;  et  nous  possédons  le  compte  rendu  de  nombreuses  «  cours 
d'amour  ».  Des  hommes  ou  des  femmes  dissertent  sur  quelques 
subtilités  amoureuses,  ils  soutiennent  le  oui  et  le  non,  avec  non 
moins  de  gravité  que  des  théologiens  apportant  des  arguments 
pour  et  contre  leurs  thèses.  Le  plus  ancien  de  ces  débats  aimables 
est  probablement  le  poème  de  Philis  et  Flora  (1). 

L'objet  du  débat,  est  de  décider  lequel,  d'un  clerc  ou  d'un  che- 
valier, est  le  meilleur  amant.  La  question  avait  son  importance 
car  le  nombre  des  clercs  lettrés  s'était  considérablement  accru,  ils 
étaient  nombreux  dans  toutes  le?  cours,  où  ils  remplissaient  les 
offices  de  secrétaires,  de  juristes  ou  d'historiographes;  comme  ils 
n'avaient  souvent  reçu  que  les  ordres  mineurs,  ils  se  croyaient 
autorisés  à  mener  une  vie  peu  austère. 

Philis  et  Flora  sont  deux  vierges,  plus  semblables  à  des  déesses 
qu'à  des  êtres  mortels  ;  elles  s'assoient  près  d'un  ruisseau  et  l'a- 
mour blesse  leur  cœur  avec  l'une  des  flèches  brûlantes  ;  Philis 


(1)  Phillidis  el  Florae  allercaiio,  publiée  par  B.  Hauréau;  Nol.  et  exîrails, 
p.  278,  tome  VI,  1893.  Voir  également,  Ed.  Faral,  les  Sources  latines  des  ro- 
mans courtois,  p.  191-303. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XIï'^    SIÈCLE  545 

aime  un  chevalier  et  Flora  un  clerc.  «Je  ne  concède  aucune  élé- 
gance à  un  clerc,  dit  Philis,  c'est  un  grossier  disciple  d'Epicure,  il 
jouit  et  c'est  tout.  Le  soldat  au  contraire  sait  se  priver  de  nourri- 
ture et  de  sommeil.  L'amour,  voilà  sonaliment».  Et  Flora  réplique  : 
u  Mon  clerc  est  doux  et  courtois,  c'est  lui  qui,le  premier,  grâce  aux 
gentillesses  de  son  esprit  nourri  dans  les  lettres,  m'a  enseigné  les 
douceurs  de  l'amour.  Puis  il  est  riche,  tandis  que  le  mis-^Table  sol- 
dat ne  peut  faire  aucun  cadeau  à  ses  amies.  —  Mais  il  a  une  triste 
mine,  se  récrie  Phillis,  avec  sa  tonsure  et  son  long  vêtement, 
tandis  que  mon  ami  est  casqué  et  parade  sur  un  cheval.  —  Qu'im- 
porte la  tonsure,  mon  clerc  plane  par  son  esprit  au  dessus  de  tous 
et  il  comm'.:nde  aux  soldats.  Il  connaît  le  chemin  desastres  et  les 
natures  des  êtres.  Ton  ami  se  bat,  le  mien  lit  dans  les  manuscrits 
les  gestes  des  anciens  rois.  » 

Les  vierges  décident  d'aller  chercher  le  jugement  du  dieu  et  les 
voilà  parties  vers  le  paradis  de  l'amour,  l'unemontée  sur  un  mulet 
créée  par  Neptune,  l'autre,  c'est  Flora,  sur  un  splendide  cheval 
richement  caparaçonné.  Devant  le  trône  elles  descendent,  et  le 
Dieu  d'amour,  dont  les  juges  assistants  sont  Usage  et  Nature,  dé- 
clare que  le  clerc  est  plus  apte  à  l'amour.  Le  jugement  est  conforme 
à  celui  d'Ovide  {Amours,  III,  7). 

Le  poète  goliard  qui  rima  le  Concile  de  Remiremont  (1)  sou- 
tient la  même  thèse.  Il  nous  transporte  dans  un  étrange  milieu. 
Des  religieuses,  estimant  qu'il  n'y  a  aucun  mal  à  enfreindre  des 
vœux  solennellement  prononcés,  entonnent  l'éloge  des  clercs.  «  Ils 
sont  avenants,  gracieux  et  aimables.  Ils  ont  en  amour  l'expé- 
rience et  l'habileté  ;  ils  nous  donnent  de  beaux  présents  et  sont 
fidèles  à  leurs  promesses.  Nous  les  préférons  à  tous  les  hommes. 
Quant  aux  chevaliers,  leur  amour  est  détestable  ;  nous  les  avons 
d'abord  accueillis,  mais  nous  les  avons  vite  abandonnés  pour  les 
clercs.  Ils  sont  bavards  et  hâbleurs  et  ils  ne  savent  pas  conser- 
ver un  secret.  Aussi  condamnons-nous  celles  qui  se  donneraient 
à  un  chevalier,  comme  nous  condamnons  celle  d'entre  nous  qui 
prendrait  plusieurs  amis.  Enfin  nous  défendons  de  vous  livrer  à 
des  gens  de  basse  condition.  » 

Le  goliard  n'a  pas  de  l'amour  la  conception  éthérée  que  l'on 
voit  s'étaler  dans  nombre  de  romans  (2),  et  cependant  il  indique 
bien  les  qualités  du  parfait  amant  à  l'époque  courtoise  :  l'ami  doit 

(1  )  Ch.  Oulmont,  les  D'''bals  du  clerc  eî  du  chevalier.  Paris,  l'.U  1  ;  traduction 
du  poème,  p.  101. 

(2)  Ne  vos  dcli.^  uilibiis,  nec  unquam  mililibiis,  Taclum  iioslri  corporis,  vel 
coin  vel  fcmoris. 

35 


546  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

être  policé  et  lettré  comme  un  clerc,  ou. . .  un  troubadour,  doux,  gé- 
néreux et  surtout  secret.  Et  cette  dernière  est  peut-être  la  plus 
importante,  car  elle  résulte  nécessairement  du  caractère  extra 
social  de  l'amour. 


L'abstraction,  voilà  le  défaut  capital  de  la  morale  courtoise.  La 
femme  devient  une  sorte  de  madone  éthérée  ;  elle  est  blonde  et 
belle  au  point  de  ne  plus  posséder  aucun  trait  qui  lui  soit  propre  ; 
c'est  une  déesse,  soit,  mais  comme  elle  n'est  ni  travailleuse,  ni 
épouse,  ni  surtout  mère,  elle  n'est  divine  qu'à  la  condition  de  ne 
pas  être.  C'est  une  chimère.  Plus  tard,  Christine  de  Pisan  devait 
comprendre  tout  ce  que  faisait  perdre  à  son  sexe  la  doctrine  cour- 
toise, elle  protesta  énergiquement.  A  la  déesse  insipide  elle  préféra 
la  mère  de  famille,  travailleuse  et  bonne  ménagère. 

Quant  à  l'ami,  avouons  qu'il  est  parfois  unpeu  ridicule  ;  son  de- 
voir, c'est  d'aimer  en  silence  la  dame  de  ses  pensées,  tel  un  ver  de 
terre  amoureux  d'une  étoile.  Pour  la  beauté  qu'il  adore  il  parcourt 
le  monde  et  amasse  aventures  sur  aventures  ;  il  pourfend  des 
milliers  d'ennemis  et  il  brave  des  dragons  de  toute  sorte.  L'a- 
mour désintéressé  que  prônent  sans  cesse  les  romans  ressemblent 
étrangement  au  pur  amour  que  nous  expose  Abélard  ;  signes  que 
les  clercs  savants  et  les  troubadours  puisaient  leur  inspiration  à 
la  même  source  :  Abélard  est  un  stoïcien  qui  voudrait  être  théo- 
logien, les  troubadours,  des  stoïciens  de  salon  pour  qui  la  sou- 
mission aux  lois  de  la  nature  s'appelle  adoration  de  la  belle  de 
céans. 

Cette  similitude  d'attitude  morale  chez  des  esprits  aussi  diffé- 
rents qu'un  savant  docteur,  ou  qu'un  troubadour,  voire  qu'un 
goliard,  n'a  rien  de  fortuit.  Ils  avaient  tous  trois  une  même  forma- 
tion littéraire  ;  tous  avaient  commencé  par  fréquenter  les  au- 
teurs antiques,  et  c'est  en  eux  qu'ils  avaient  puisé  leurs  idées  mo- 
rales fondamentales.  Le  fait  semble  évident  pour  les  hommes 
comme  Abélard  ;  il  est  non  moins  certain  pour  les  romanciers. 
Aussi  a-t-on  eu  raison  d'affirmer  que  c'est  la  littérature  latine  qui 
explique  la  naissance  des  romans  courtois. 

Ces  œuvres  n'ont  pas  jailli  de  l'imagination  vierge  et  naïve  de  conteurs 
ignorants  ;  elles  ont  été  mûries  par  des  lettrés  qui,  en  écrivant,  ont  utilisé, 
parfois  sans  beaucoup  de  sens,  les  ressources  d'un  savoir  mêlé  et  chaotique, 
mettant  indifféremment  au  pillage  les  chefs-d'œuvre  de  l'âge  classique  et  les 
fables  puériles  de  la  décadence  (1  ). 

(1)  Edm.  Faral,  Les  sources  lalines  des  romans  courtois.  Paris,  1913,  p.  1. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  547 

Enfin  clercs  et  troubadours  avaient  quelques  connaissances  va- 
gues de  la  doctrine  de  Platon,  et  ils  en  avaient  retiré  un  profond 
mépris  pour  la  matière  ;  mépris  que  venait  encore  renforcer,  et 
comme  certifier,  la  doctrine  commune  au  xii^  siècle  sur  la  trans- 
mission du  péché  originel.  L'amour  courtois  était  parfait,  parce 
qu'il  n'avait  rien,  —  du  moins  en  théorie  —  de  charnel  ;  et  la 
dame  qu'honorait  le  chevalier  en  silence  était  aussi  immatéria- 
lisée que  les  vierges  chrétiennes  qui,  mettant  à  profit  les  conseils 
deThéophraste,  menaient  sur  terre  une  vie  angélique, libérées  des 
douleurs  de  l'enfantement  et  du  souci  de  l'éducation. 

En  ce  détachement  de  la  vie  réside  peut-être  la  caractéristique 
de  la  renaissance  du  xii®  siècle.  Les  lettres  latines  y  sont  aussi 
bien  connues  qu'au  xvi^,  et  cultivées  avec  autant  de  zèle,  sinon 
avec  autant  de  goût  ;  mais  elles  sont  étudiéesavec  dilettantisme. 
Un  Erasme  et  un  Lefèvre  d'Etaples  cherchent,  sérieusement,  dans 
Virgile,  Cicéron  etSénèque,dansPlatonet  Homèredesrègles  pour 
mieux  vivre,  et  ils  voudraient  introduire  dans  leur  religion  un  peu 
de  la  modération  raisonnable  qu'ils  ont  admirée  chez  les  philo- 
sophes païens.  Rien  de  semblable  chezles  Hildebert  et  les  Marbode, 
leurs  existences  de  lettrés  et  celle  de  chefs  religieux  ne  fusionnent 
pas,  ne  cherchent  pas  à  fusionner  ;  quant  aux  romanciers,  ils 
ne  célèbrent  qu'un  amour  hors  des  contingences  sociales,  vérita- 
ble sentiment  de  luxe.  Seules,  les  cadres  dans  lesquels  se  meuvent 
leurs  héros  irréels  présentent  quelque  réalité  ;  nous  y  retrouvons 
le  monde  aux  profondeurs  mystérieuses  que  nous  décrivent  bes- 
tiaires et  lapidaires  :  les  monstres  cruels  à  moitié  magiciens,  les 
plantes  aux  effluves  mortelles,  les  pierres  qui  préservent  des  dan- 
gers ou  qui  dévoilent  les  secrets. 

On  appelle  souvent  idéalisme  la  doctrine  des  romans  courtois  ; 
à  tort,  croyons-nous  ;  l'idéalisme  sain  part  du  réel  et  retourne  au 
réel.  Comme  il  comprend  et  affirme  que  c'est  le  bien  qui  forme 
l'essence  de  tout  ce  qui  existe,  il  aime  le  concret  ;  car  dans  le  con- 
cret seul  le  bien  existe  véritablement.  Le  pseudo-idéalisme  cour- 
tois n'adore  que  des  abstractions,  il  ressemble  étrangement  à  celui 
des  pécores  du  brave  Orgon,  c'est  un  bond  dans  le  vide. 

{A  suivre.) 


Nature  et  mission  du  Poète 
dans  la  Poésie  latine 

par  Jean  COUSIN, 
Professeur  à  V  Université  de  Besançon. 


XVI 

Martial  et  Juvénal. 

On  ne  saurait  attendre  une  doctrine  poétique  d'un  auteur 
d'épigrammes  qui  est  plus  enclin  à  railler,  à  quémander  et  à  ba- 
diner qu'à  faire  de  savantes  dissertations  :  il  voit  et  il  peint  et  si 
ses  impressions  ont  quelque  vivacité,  elles  n'ont  pas  toujours  un 
agrément  sans  conteste.  Travers  de  réaliste,  qui  croit  trouver 
dans  la  trivialité  une  expression  plus  vraie  du  réel.  On  a  pu  écrire  : 
ce  qui  fait  de  lui  un  vrai  poète,  «  c'est  la  souplesse  changeante 
avec  laquelle  il  combine  jeux  d'esprit  et  images  de  la  vie  :  ses  meil- 
leures épigrammes,  celles  qui  ne  versent  ni  dans  la  grossièreté  ni 
dans  la  préciosité,  enchantent  l'imagination  comme  une  peinture 
savoureuse,  surprennent  par  la  spirituelle  finesse  de  leur  dénoue- 
ment et  satisfont  par  l'accord  imprévu  du  paradoxal  et  du  réel  )^ 
Et  c'est  vrai,  mais  seulement  d'un  très  petit  nombre  de  pièces 
sur  le  chiffre  imposant  des  XV  livres  de  notre  Espagnol.  Et,  au 
fond,  ce  n'est  peut-être  pas  là  qu'est  le  vrai  Martial. 

On  s'en  rend  compte  en  cherchant  ce  qu'il  pense  de  son  métier 
de  poète  et  en  songeant  à  ce  que  penseront  nos  épigrammatistes 
modernes.  Il  faut  avouer  qu'il  est  singulièrement  discret  :  quel- 
ques invocations  banales  —  purement  stylistiques  —  à  la  Muse, 
aux  Camènes,  à  Thalie  (2)  ;  des  allusions  rares  à  Apollon,  à  l'Hé- 
licon,  au  mont  de  Pimplée,  à  la  fontaine  de  Castalie,  qui  ne  sont 
qu'une  élégance  d'érudit  (3)  ;  un  vers  sceptique  sur  la  puissance 


(1)  J.  Bavet,  Liiléralurc  latine,  p.  561.  —  (2)  Par  ex.,  III,  20  ;  IV,  23  ;  V, 
6.  —  (3)  VII,  21,  22,  23  ;  XII,  11,  etc. 


NATURE   ET  MISSION   DU   POÈTE   DANS  LA  POÉSIE   LATINE         549 

d'Orphée  comparée  au  faste  des  spectacles  de  l'amphithéâtre 
flavien  et  raillée  par  un  jeu  de  mots  (1)  ;  une  rapide  excuse  pour 
des  vers  improvisés  (2)  ;  l'aveu  que  l'amour  crée  les  poètes  (3), 
mais  qu'un  Mécène  les  inspire  bien  mieux  (4)  et  qu'à  recevoir  de 
l'argent,  il  se  découvrirait  la  vocation  d'un  poète  épique  et  la 
force  de  composer  des  vers  immortels,  n'est-ce  pas  la  preuve  mani- 
feste que  Martial  n'a  pas  une  foi  invincible  dans  le  souffle  divin 
ou  les  destinées  de  la  poésie.  Si,  d'autre  part,  il  semble  avoir  un 
sens  assez  chatouilleux  de  la  propriété  Iittéraire(5)  et  s'échapper 
contre  un  urbicus  poêla  (6),  on  le  voit  trop  souvent  gémir  sur  la 
condition  misérable  des  gens  de  lettres  (7),  et  réclamer  à  l'em- 
pereur le  iiis  triuin  liberonim  (8)  ou  quelque  présent  plus  subs- 
tantiel. Il  n'est  pas  dépourvu  de  l'orgueil  naturel  aux  gens  de 
plume  :  Bilbilis  (9),  à  l'en  croire,  pourra  se  vanter  de  l'avoir  vu 
naître,  comme  Vérone,  Mantou  ,  Apone,  Cordoue,  Gadès,  Eme- 
rita  ou  Assise  se  flattent  d'avoir  donné  le  jour  à  tel  ou  tel  écri- 
vain ;  quanta  lui,  il  espère  vivre  éternellement  dans  la  mémoire 
des  hommes  et  immortaliser  ceux  dont  il  aura  parlé  (10). 

Dans  tout  cela,  rien  que  de  banal.  Mais  son  scepticisme  à  l'égard 
de  légendes  relatives  à  l'inspiration  appelle  quelques  remarques  ; 
il  faut  noter  en  effet  que  ce  dédain  des  «  fables  »  apolliniennes  est 
révélateur  de  l'esprit  nouveau.  Martial  proteste  contre  cette  inter- 
vention constante  de  la  mythologie  qui  éloigne  les  esprits  de  son- 
ger au  temps  présent  ;  il  rêve  d'écrire  un  livre  dont  la  Vie  puisse 
dire  :  «  C'est  moi-même  (11)»,  et  il  se  montre  réservé  dansson  juge- 
ment sur  Stace  (12),  trop  savant  auteur  d'épopées  trop  savantes. 
Ce  n'est  pas  par  désir  de  rejeter  tout  ce  qui  est  antique  :  s'il 
aime  Perse,  Lucain,  Silius  Italiens,  Juvénal  (13),  c'est  la  preuve 
que  les  imitations  de  l'antiquité  ne  l'effraient  pas,  mais  il  blâme 
Chrestillus  pour  avoir  préféré  Lucilius  à  Homère  et  s'être  extasié 
devant  les  mots  :  lerrai  fnigiferai  (14).  Au  vrai,  ce  sont  les  poètes 


{\)  De  spect.,  1,23,7  (hetec  lamen  ;  iilres  est  fada,  ita  ficin  alla  esl). — 
(2)  De  spect.,  33.  —  (3)  VIII,  73.  —  (4)  VIII,  56  ;  XI,  3.  —  (5)  I,  67  et  73. 
—  (6)1,42,11.—  (7)  I,  77;V,  13  :  VI,  8  ;  14  ,  60  ;  82  ;  XII,  46  .  — 
(8)  II,  91  et  92.  K.  Prinz,  Marlials  Dreikinderrechl.  WS  1931,  p.  148  sq. 
fait  remarquer  avec  raison  que  par  ulerque  Caesar  (III  (II),  95  et  IX  (97) 
il  faut  entendre  Titus,  destinataire  de  la  supplique  de  Martial  et  Domi- 
tien,  qui  a  ratifié  l'acceptation  donnée  par  Titus.  — ■  (  9)  I,  62  ;  X,  103 
(cf.  IV,  55).  —  (10),  VI,  60  [il  faut  néanmoins  le  génie]  ;  X,  26  ;  XII,  4  ; 
XIV,  \^d.  —  (11)  X,  4  :  «  hoc  legc,  qwid  pussil  direrc.  Vita  :  meiim  est,  sed  non 
uis,  Mamurra  .tuos  cognoscere  mores  nec  te  scire  :  legas  Aetia  Callimachi  ».  — 
(12)  XIV,  1  IL— (13)  II,  77;  VII,  99  ;  VIII,  56  ;  pour  Silius,  cf.  IV,  14  ;  VII, 
63  ;  VIII,  66  ;  IX,  86  ;  pour  Juvénal,  cf.  VII,  24  ;  91  ;  XII,  18.— (14)  XI,90. 


550  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

antérieurs  à  Catulle  qu'il  n'aime  pas,  chez  qui  il  semble  voir  une 
fausse  antiquité,  si  on  la  compare  à  la  véritable  :  celle  d'Homère. 
D'un  côté,  il  croit  saisir  un  vrai  réalisme,  de  l'autre,  un  réalisme 
d'imitation  et  cela  pourrait  suffire  à  décider  son  choix  (1).  Mais 
au  fond,  quand  on  compare  Ennius  et  Silius  Italiens,  on  est  amené 
à  penser  que  ses  goûts  sont  peut-être  guidés  par  un  sens  avisé  de 
l'intérêt  personnel  :  le  courtisan  défendait  ses  droits,  chez  le  cri- 
tique qui  pouvait  appeler  Nerva  «  le  Tibulle  de  notre  temps  »  (2). 
A  y  regarder  de  plus  près,  on  voit  cet  épigrammatiste  flagorner 
insolemment  le  pouvoir  :  tous  les  thèmes  de  la  divinité  de  l'empe- 
reur, qu'on  avait  vu  traiter  jusqu'alors  avec  une  sorte  de  foi, 
qu'alimentait  l'ambiance  et  qu'entretenait  la  gloire  étincelante 
d'Auguste,  reparaissent  à  tort  et  à  travers  dans  ces  courtes  pièces, 
avec  une  insistance  déplacée  :  sauveur  du  monde  (3),  grand  paci- 
ficateur (4),  favori  des  dieux  (5),  dispensateur  d'un  nouvel  âge 
d'or  (6), maître  du  monde  (7),  Dieu  enfin{8),  tous  les  clichés  revien- 
nent. On  le  compare  à  Jupiter(9),  à  Hercule  (10),à  Bacchus  (11), 
à  Apollon  (12)  ;  on  lui  décerne  les  épithètes  de  magnus  (13),  de 
sanchis  (14),  d'aeiernus  (15),  d'invidus  (16)  ;  on  révère  en  lui  un 


(1)  La  question  me  paraît  avoir  été  bien  vue  par  J.  F.  d'Alton,  Roman  lile- 
rary  Iheory  and  criîicism,  p.  308etpar  K.  Preston,  Martial  and  formers  lilerary 
crilicism,  C.  Ph.,  1920,  p.  340,  qui  montrent  bien  quelle  est  sa  satire  desarchaï- 
santsetdesdodi.(2)VIII.70;IX,26.  Cf.Pline,  £;p.,V,3,5.  — (3)  11,91  [rerum 
cerla  salus)  ;V,  1  {rerumfelixiuielasalusque)  ;  VI,58; lesalutduprinceestmême 
unegarantie  poursonpeuple(V,6:  VII,  60;V111,66  ^rerum  prima  salus  et  iina 
Caesar).  —  (4)  IX,  64  ;  70  ;  XIV,  34.  —  (5)  V,  19  ;  VIII,  55.  —  (6)  VIII, 
11  ;  IX,  7.—  (7)VI,4;cf.  Despecf.  2;  V,  3;  V,  7;  VI,  2  ;  VIII,  80  ;  IX,  18  ; 
XI,  2  (il  y  faudrait  ajouter  tous  les  textes  où  il  est  appelé  diix,  I,  4  ;  V,  19  ; 

VI,  5  ;  VII,  60  ;  VIII,  65  ;  IX,  31  ;  IX,  79  ;  X,  6  ;  XII,  11  ;  XIV,  34  ;  parens 
ou  pater,  De  specl.,  3  ;  VII,  7  ;  IX,  5  et  7  ;  dominus,  X,  72  ;  II,  92  ;  IV,  67  ; 
V,2;  VI,  64;  VII,  12;  VIII,  1;  VIII  31  ;  VIII,  82  ;  IX,  16;  IX,  20  ;  IX,  23  ;  IX, 
28;  IX,  84  ;  dominus  et  deus,  V,  8  ;  IX,  66  ;  X,  72  ce  qui  est  probablement 
d'origine  orientale.  —  (8)  VIII,  36  ;  ÏX,  86  ;  cf.  V,  5  ;  V,  64  ;  VII,  5  ;  VII,  99  ; 

VIII,  8  ;  VIII,  82  ;  IX,  28  ;  IX,  65  ;  IX,  93  ;  IX,  101  ;  X,  34  ;  XIV,  74  [où 
il  est  question  de  son  numen].  —  (9)  I,  6  ;  V,  63  ;  VIII,  24  ;  De  specl.,  Il  (à 
propos  de  l'éléphant,  cf.  O.  Weinreich,  Studien  zu  Martial,  Lilerarhislorische 
und  Religionsgeschichlliche  IJntersuchungen,  Tûbingen,  1928,  p.  74)  ;  VII, 
2  ;  cf.  VI,  10  ;  VII,  56  ;  IX,  28  ;  XIV,  1;  les  comparaisons  se  poursuivent 
jusque  dans  le  détail  (naissance,  IX,  20  ;  anniversaire,  IV,  I,  ;  IX,  39  ;  breu- 
vages et  festins,  VIII,  39  ;  VIII,  49  ;  IX,  3  ;  IX,  11  ;  IX,  12  ;  XIII,  91.  — 
(10)  IX,  64  ;  IX,  65.  —  (11)  VIII,  26  ;  VIII,  78.  —(12)  IX,  18  ;  IX,  20.  — 
(13)  Par  ex.,  V,  19  ;  VI,  4  ;  IX,  61  ;  XIV,  124  ;  les  textes  où  magnus  est 
appliqué  indirectement  à  César  sont  très  abondants.  —  (14)  IV,  2  ;  VI,  76; 

VII,  1  ;  VII,  2  ;  VII,  99  ;  de  même  sandus  et  sacer  sont  utilisés  par  Martial 
pour  désigner  le  pouvoir,  les  richesses,  le  palais,  la  censure,  etc.  —  (15)  Cf. 
V,  65  ;  VIII,  39  ;  XII,  5  ;  XIII,  4  où  les  développements  du  poète  se  rappor- 
tent à  cette  notion.  —  (16)  De  specl.,  20  ;  IV,  7  ;  VII,  Qy,  IX,  61  ;  cf.  IX,  1  et 

IX,  23. 


NATURE  ET  MISSION  DU  POÈTE  DANS  LA  POÉSIE  LATINE        551 

astre  (1)  et  sa  puissance  divine  se  répand  avec  bienfait  sur  la 
nature  et  sur  les  hommes  (2).  113  épigrammes  sur  1.567  sont 
consacrées  à  l'empereuretaux  thèmes  laudatifsoureligieux.  Est-ce 
assez  éloquent  pour  montrer  ce  que  ce  réaliste  attendait  de  sa 
poésie,  au  moins  en  partie  ?  Est-ce  assez  clair  pour  faire  éclater 
la  décadence  d'une  littérature  et  d'une  profession,  qui  trouvent 
leur  inspiration  dans  les  sacs  de  sesterces  et  leur  dignité  dans  la 
protection  des  politiques  ?  Cela  n'a  d'ailleurs  aucun  inconvénient 
pour  la  qualité  spirituelle  des  petits  vers,  qui  restent  fins  et  joyeux 
même  dans  la  polissonnerie  et  qui  montrent  qu'un  Martial  avait 
assez  de  talent  pour  tenir  sa  place  dans  le  chœur  des  poètes,  si  sa 
qualité  de  client  lui  faisait  perdre  indirectement  la  possibilité 
d'être  un  maître. 

Et  il  a  peut-être  droit  à  quelque  indulgence  quand  on  sait 
l'exiguïté  de  ses  ressources  et  l'autoritarisme  du  pouvoir  qu'exer- 
çait l'empereur  (3). 


Juvénal  représente  à  mes  yeux  un  esprit  plus  vigoureux  et  un 
plus  grand  poète  :  ses  satires  sont  ardentes  et  oratoires  ;  on  y 
reconnaît  l'habitué  des  salles  de  déclamation  ;  on  y  sent  la  fougue 
de  l'homme  qui  réfléchit  et  qui  souffre  de  ce  qu'il  voit.  C'est  abu- 
ser vraiment  que  ne  voir  dans  cette  œuvre  qu'une  rhétorique  im- 
pénitente, en  lui  subordonnant  l'invention,  la  composition  et 
i'élocution,  en  mettant  en  cause  indirectement  la  sincérité  du 
poète.  Je  crois  être  assez  bien  renseigné  sur  les  procédés  des  rhé- 
teurs :  dirai-je  qu'ils  ne  sont  pas  plus  visibles  là  qu'ailleurs,  où 
l'on  ne  s'en  indigne  pas  ?  Et  comment  veut-on  dresser  un  réqui- 
sitoire, sans  faire  un  plan  ?  faire  valoir  une  image,  un  trait,  une 
pointe,  sans  recourir  à  des  figures  connues  et  à  des  tours  éprouvés 
et  comment  ne  pas  s'échauffer  la  bile,  en  jetant  un  coup  d'œil 
sur  le  «  dossier  »  que  l'on  a  réuni,  où  l'accumulation  des  «  pièces  » 
accroît  encore  l'indignation  ?  De  grâce,  qu'on  ne  voie  pas  de  la 
rhétorique  partout,  j'entends  cette  rhétorique  abusive,  dont  on 


(1)  I,  1  ;    IV,  1  ;  VII,  13  ;  VIII,  14  ;  VIII,  21  ;  VIII,  65  ;  X,  42  ;  X,  51  ; 

XIV,  28  ;  sur  l'apothéose  et  le  catastérisme,  cf.  IV,  3  ;  V,  65  :  VIII,  53  ; 
IX,  1  ;  IX,  101  ;  XIII  4  ;  XIV,  124.  —  (2)  V,  3  ;  V,  5  ;  VI,  1  ;  VIII,  2  ; 
XII,  11,  etc.  — ■  On  pourra  se  reporter  sur  l'ensemble  de  la  question  au  mé- 
moire de  Miss  L.  Taylor,  The  divinily  of  Ihe  Roman  Emperor  (American 
Philol.  Assoc,  I,  1931)  et  à  celui  de  Fr.  Sauter,  Der  rômische  Kaiscrkult  bei 
Marital  iind  Stalius  (Tubinger  Beitrage  zur  Altertumswissenschaft,  1934) 
qui  sont  très  bien  informés.  —  (3)  Suétone,  Caligula,  XXVII,  3  :  mullos... 
condemnavit...    quod  nunquam  per  genium  suum  deierassenl. 


552  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

fait  un  défaut  !  Et  qu'on  prenne  soin  de  penser  que  le  cœur  et  la 
raison,  l'émotion  et  le  langage  ont  des  lois  générales  et  des  règles 
universelles,  qui  sont  la  source  de  cet  ordre,  de  cette  disposition, 
de  cette  argumentation,  de  cette  rhétorique  enfin. 

Il  y  a  en  effet  plus  de  sincérité  qu'on  ne  le  dit  chez  Juvénal  : 
s'il  a  un  jour,  par  plaisanterie,  invoqué  la  muse  de  l'épopée  (1), 
pour  conter  le  destin  burlesque  d'un  turbot,  il  n'est  pas  loin  de 
croire  que  ces  invocations  traditionnelles,  recommandées  par  les 
rhéteurs,  sont  précisément  inefficaces  et  il  a  plus  de  confiance  en 
la  nalnra  ;  les  rhéteurs  —  il  est  vrai  —  n'y  eussent  pas  contredit, 
mais,  à  défaut  de  génie,  il  se  laisse  guider  par  l'indignation  (2)  : 
naiura,  indignalio,  tels  sontles  deux  termes  fondamentaux  de  son 
invention.  D'un  côté,  ce  qui  est  l'essence  même  du  poète,  de 
l'autre,  ce  qui  n'en  est  que  l'occasion  accidentelle.  Peut-être,  au 
fond,  croit-il  qu'il  y  a  chez  certains  hommes  un  instinct  supérieur 
qui  les  met  en  contact  et  en  communion  avec  la  divinité  :  il  ne  l'a 
jamais  affirmé,  mais,  dans  la  satire  XV,  opposant  les  hommes 
et  les  bêtes,  il  évoque  cette  raison  auguste  qui  nous  élève  aux 
choses  divines,  et,  par  suite, nousrend  aptes  à  pratiquer  et  à  goû- 
ter les  arts  : 

Séparât  hoc  nos 

a   grege  muîorum,   aique   irleo   uenerabile   soli 

sorlili  ingenium  diuinorumqiie  ccipaces 

alque  exercendis  pariendisque  artibus  apli 

sensum  a  caelesîi  demissum  iraximus  arce  (3). 

Et  l'on  peut  supposer  que  s'il  distinguait  ainsi  entre  les  hommes 
et  les  bêtes,  il  distinguait  aussi  parmi  les  hommes  les  gens  ordi- 
naires et...  les  autres.  A  l'occasion  d'un  long  développement  sur 
la  misère  des  intellectuels,  il  a  tracé  le  portrait  du  poète  idéal  : 

le  poète  hors  rang,  celui  dont  la  veine  n'a  rien  de  vulgaire,  qui  se  refuse  ù 
tout  développement  banal,  qui  ne  veut  point  marquer  d'un  coin  trop  connu 
un  vers  sans  originalité,  ce  poète  que  je  ne  puis  montrer,  que  je  conçois  seule- 
ment, ce  qui  le  fait  tel,  c'est  une  âme  exempte  d'angoisse,  libre  de  toute 
amertume,  qui  aime  les  forêts  et  sait  s'abreuver  aux  sources  d'Aonie  (4  ) 


(1)  IV,  34. —  (2)  1,79.  Si  naiura  negal,  facil  indignalio  uersiim.  La  première 
partie  du  vers  est  trop  souvent  négligée.  —  (Les  Muses  n'apparaissent  pas 
dans  ces  vers  sous  l'aspect  religieux  de  l'inspiration  ;  ce  sont  pures  allusions 
littéraires  [Camenae,  III,  16  :  VII,  2  ;  Clio,  VII,  7  ;  Piérides,  IV,  36  ;  cf. 
Pieria  umbra,  VII,  8  ;  Pierium  anlrum,  VII,  60  ;  Aonides,  VII,  59)  ;  un  pas- 
sage (VII,  37)  fait  allusion  au  temple  des  Muses  et  d'Apollon.  —  Àmphion 
(VI,  174)  ;  Apollon  (XIII,  203),  qui  est  aussi  appelé  Cirrhae  dominus  (VII, 
64)  et  Cirrhaeus  uales  (XIII,  79)  sont  nommés  en  passant  et  Pégase  est  irres- 
pectueusement traité  de  caballus  [Gorgoncus  cabalhis,  III,  118),  c'est-à-dire 
de  vieille  rosse,  usée,  impropre  à  la  reproduction.  • — ■  (3)  XV,  142.  —  (4)  VII, 
53  (trad.  de  l'éd.  P.  de  Labriolle  et  F.  Villeneuve,  Belles-Lettres). 


NATURE   ET  MISSION   DU   POÈTE   DANS  LA  POÉSIE   LATINE    553 

Sans  doute,  cette  définition  qui  rappelle  Cicéron  et  Horace  ne 
contient  rien  qui  doive  nous  surprendre  :  d'autres  ont  marqué 
déjà  l'influence  de  la  solitude  sylvestre  et  du  calme  de  l'âme  sur 
l'inspiration  poétique  et  l'on  sait  ce  qu'il  faut  penser  de  »  ceste 
honneste  flamme  au  peuple  non  commune  '>,  dont  parle  J.  du 
Bellay.  Mais,  précisément,  c'est  parce  qu'elle  reprend  un  thème 
connu  que  cette  définition  nous  intéresse  :  elle  montre  la  conti- 
nuité de  la  tradition  à  une  époque  où  la  poésie  décline,  où  les 
poètes  sont  dédaignés,  où  le  réalisme  l'emporte  sur  la  rêverie, 
l'observation  cruelle  des  mœurs  sur  l'évocation  attendrie  d'un 
univers  de  pastorale. 

II  faut  reconnaître  pourtant  que  l'idéal  de  Juvénal  n'est  pleine- 
ment explicable  que  par  la  considération  du  milieu  et  du  moment  : 
insérés  dans  un  développement  satirique,  les  vers  auxquels  nous 
faisions  allusion  traduisent  l'amertume  d'un  poète  qui  voit  la 
misère  des  vrais  écrivains  : 

chanter  sous  l'antre  des  Piérides,  toucher  le  thyrse,  la  pauvreté  en  est 
incapable,  faute  des  quelques  as  dont  jour  et  nuit  le  corps  a  besoin.  Horace 
a  bien  diné  quand  il  crie  :  Evohé  (1)  ! 

et  il  peint  dans  la  suite  les  tracas,  la  gêne,  le  découragement  de 
ses  contemporains,  amoureux  de  belles-lettres.  —  Aussi  est-ce 
un  aspect  nouveau  du  poète,  de  son  inspiration  et  de  son  rôle 
qui  apparaît  ici  :  Martial  avait  déjà  dans  mainte  épigramme 
annoncé  le  thème  que  Juvénal  reprend  avec  fougue.  L'inspiration 
n'est  pas  affaire  de  génie,  de  don  divin,  de  privilège  surnaturel  ou 
d'aptitude  élue,  ou  du  moins,  elle  n'est  pas  cela  seulement  :  elle 
a  besoin  d'une  atmosphère  propice,  et,  si  paradoxal  que  cela 
puisse  paraître  de  prime  abord,  elle  est  liée  à  la  condition  sociale 
de  l'écrivain  et  à  l'état  économique  de  la  nation.  Ainsi,  le  besoin 
de  s'épancher  ou  la  démangeaison  d'écrire,  l'amour  des  beaux  vers 
et  des  rythmes  souverains,  la  fureur  de  dire  à  chacun  son  fait,  le 
désir  de  chanter  la  gloire  de  Rome  ou  des  héros  légendaires  sont 
subordonnés  à  des  problèmes  budgétaires.  A  regarder  la  littéra- 
ture latine,  cette  attitude  semble  à  peu  près  unique  :  le  gueux 
qui  chante  sa  misère  et  le  bohème  qui  est  fier  de  ses  guenilles  est 
inconnu  des  Latins  ;  le  grand  seigneur  ruiné,  qui  maudit  la  cre- 
vaille,  le  prolétaire  qui  invective  contre  la  répartition  des  ri- 
chesses n'ont  pas  laissé  d'oeuvres  ;  les  poètes  latins  misérables 


(I)  VII,  60. 


554  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

louent  des  baignades  ou  des  boulangeries,  se  font  crieurs  publics 
ou  commissaires-priseurs,  mais  ceux  dont  l'œuvre  a  subsisté 
étaient  au  fond  de  grands  bourgeois  mécontents,  qui,  dans  leur 
domaine  ratissé  et  sous  des  toges  de  fin  tissu,  gémissaient  sur 
l'indifférence  du  Trésor  ou  la  lésinerie  des  pseudo-Mécènes. 

Ce  n'est  pas  qu'ils  faisaient  de  la  poésie  et  des  travaux  litté- 
raires seulement  leur  gagne-pain  :  Juvénal  aime  vraiment  les 
beaux  poèmes  : 

Noslra   dabunl   alios   hodie   conviiiia    liidos, 
conditor    Iliados    canlabiiur    aiqiie    Maronis 
allisoni  dubiam  facieniia  carmina  palmam. 
Quid  referl,  laies  uersus  qua  uoce  leganlur  (1)  ? 

Notre  souper  nous  donnera  aujourd'hui  des  plaisirs  d'un  autre  ordre  :  on 
y  entendra  l'auteur  de  r Iliade  et  les  vers  du  sublime  Virgile,  qui  font  hésiter 
la  palme.  Ah  !  qu'importe  la  voix  dont  on  lit  de  tels  vers  ? 


et  dans  le  portrait  connu  du  bas-bleu  qui  discute  des  mérites 
comparés  de  Virgile  et  d'Homère,  dans  le  plaidoyer  pour  Serranus, 
pour  Saleius,  pour  Stace,  dans  la  satire  des  admirateurs  exclusifs 
et  têtus  de  l'antiquité,  qui  comptent  la  valeur  des  écrivains  par 
la  date  de  leur  naissance  (2),  il  fait  preuve  d'un  goût  précis,  net, 
éclairé. 

Aussi,  une  telle  revendication  en  faveur  des  gens  de  lettres 
—  Horace  protégé  par  Mécène  avait  été  infiniment  plus  discret  — 
qui  se  rattache  à  une  assez  verte  mercuriale  contre  l'indifférence 
du  public  et  son  intelligence  de  la  poésie,  bien  qu'elle  soit  en  une 
certaine  mesure  un  lieu  commun  de  la  satire,  laisse-t-elle  en  nous 
quelque  malaise.  Dans  le  livre  élégant, écrit"  à  la  française  »,  par 
P.  de  Labriolle  sur  Juvénal  (3),  transparaît  aussi  une  impression 
comparable  à  la  nôtre.  L'on  ne  peut  se  défendre  de  penser  que  le 
satirique  a  poussé  la  chose  au  noir,  et  qu'ainsi  l'équilibre  s'est 
rompu  entre  le  groupe  des  amateurs  éclairés,  qui  soutiennent  les 
bons  poètes,  et  la  cohue  des  pseudo-connaisseurs  ou  des  incultes, 
qui  les  encouragent,  jusqu'aux  sesterces,  exclusivement.  Il  faut 
tenir  compte,  à  mon  sens,  de  l'exagération  de  la  satire,  de  l'excès 
de  la  rhétorique  démonstrative  et  surtout  de  l'actualité  de  la 


(1)  XI,  179.  —  (2)  VII,  38.  Il  y  a  d'ailleurs,  chez  Juvénal,  des  signes  évi- 
dents de  révolte  contre  le  passé  et  ses  légendes  (I,  2  sq.  ;  52,  162  ;  VII, 
12). —  (3)  P.  de  Labriolle,  Les  Satires  de  Juvénal,  Mellottée,  Paris,  s.  d.  — 
Cf.  p.  231,  bas  de  la  page. 


NATURE  ET  MISSION   DU  POÈTE   DANS  LA  POÉSIE  LATINE    555 

question  :  l'empereur  intervenant  enfin  en  faveur  des  intellectuels, 
Juvénal  a  pu  être  tenté,  pour  exalter  son  bienfait,  de  pousser  au 
sombre  l'état  de  choses  antérieur. 

Dès  lors,  si  l'on  tient  compte  de  ce  fait,  l'impression  de  malaise 
diminue  considérablement  :  elle  disparaît  même  et  elle  fait  appa- 
raître sous  un  jour  différent  —  le  vrai  peut-être  —  le  rôle  de  Ju- 
vénal et  le  sens  qu'il  a  eu  de  sa  mission. 

C'est  peut-être  prononcerun  grand  mot  ;  depuis  les  déclamations 
de  Victor  Hugo  sur  la  satire,  on  redoute  de  l'employer,  à  propos 
d'un  satirique.  Et  pourtant,  c'est  une  atmosphère  de  bataille 
qui  entoure  ces  XVI  poèmes  ;  il  s'agit  bien  de  pourchasser  des 
ennemis  et  de  combattre  des  adversaires  multiples.  Ici  encore,  la 
critique  érudite  s'en  est  donnée  cœur  joie.  Depuis  le  romantisme 
surtout,  on  a  fait  de  Juvénal,  «  un  homme  d'ivoire  et  d'or  »  qui 
représente  «  la  vieille  âme  libre  des  républiques  mortes  »  (1),  en- 
fant de  la  balle,  vengeur  de  la  vertu  bafouée,  de  la  liberté  oppri- 
mée, du  droit  outragé,  mourant  dans  un  indigne  exil  comme  un 
martyr  de  l'indépendance.  On  devine  le  couplet  et  comment  l'idée 
de  la  mission  du  satirique  reçoit  une  confirmation  éclatante,  en 
se  fondant  sur  de  telles  prémisses.  Mais  on  n'a  pas  manqué  d'ob- 
jecter que  cet  enfant  du  peuple  était  en  fait  un  bourgeois  aisé, 
qui  vivait  en  parasite  et  en  quémandeur,  dont  la  moralité  n'était 
que  verbale,  la  générosité  rhétorique,  l'invective  contraire  aux 
intérêts  nationaux,  l'indignation  concertée,  la  spontanéité  labo- 
rieuse. Et,  comme  de  juste,  il  s'esttrouvé  desesprits  pondérés  pour 
trouver  la  solution  intermédiaire,  ruiner  la  thèse  et  l'antithèse  et  se 
garder  de  conclure  (2). 

La  mission  «  républicaine  »  de  Juvénal  n'a  plus  aujourd'hui  de 
défenseurs  et  c'est  justice  :  on  n'a  pas  eu  de  peine  à  montrer  que 
les  attaques  dirigées  contre  le  Néron  chauve  n'avaient  pas  de 
sens  politique  et  que  les  successeurs  de  Domitien  ne  se  considé- 
raient point  comme  solidaires  de  lui  ;  l'on  a  cité  avec  raison  le 
développement  initial  de  la  satire  VII,  tout  à  l'éloge  d'Hadrien  : 

Et  spes  eî  ratio  studiorum  in  Cacsare  lantum  (3)  ! 


(1)  Citations  du  célèbre  passage  de  V.  Hugo  (William  Shakespeare, 
2«  partie,  VI,  III).  —  (2)  Cf.  la  conclusion  de  l'ouvrage  de  P.  de  Labriolle  et 
les  pages  de  F.  Plessis,  La  poésie  latine,  p.  642sq.,où  il  expose  les  thèses  du 
néfaste  Nisard,  de  Mtrtha,  de  Boissier,  de  Hild.  —  (3)  VII,  I.  On  admet 
en  effet  aujourd'hui  que  Caesare  désigne  Hadrien,  ou  Trajan  ;  cf.  l'éd.  de 
L.  Friedlaender,  ad.  /.,  celles  de  Hild,  Uri,  Mayor  ;  l'ouvrage  de  P.  de  La- 
briolle, déjà  cité,  p.  216. 


556  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

J'ajoute  que  l'idée  de  républicanisme,  même  romain,  n'existe 
pas  à  cette  époque  :  aucun  document  sur  ne  permet  de  supposer 
qu'un  sujet  de  Trajan  ou  d'Hadrien  ait  rêvé  d'un  changement  de 
gouvernement  et  d'un  retour  à  la  forme  politique  antérieure  à 
Jules  César  :  si  Juvénal  s'indigne  contre  certains  abus  sociaux, 
c'est  dans  le  même  esprit  que  certains  «  révolutionnaires  »  comme 
La  Bruyère  ou  Fénelon,  qui  ne  songeaient  point  à  renverser  le 
Roi  de  France.  Et  l'on  ne  saurait  interpréter  comme  l'expression 
d'une  haine  politique  les  derniers  vers  de  la  satire  du  turbot,  où 
Juvénal  regrette  qu'un  vengeur  ne  se  soit  pas  levé  pour  suppri- 
mer Domitien  (1)  :  c'est  l'homme,  non  le  régime  qu'il  voulait 
atteindre. 

Il  y  a  sans  doute,  dans  ce  régime,  des  excès  qui  le  choquent  : 
c'est  tout  d'abord,  semble-t-il,  la  confusion  des  rangs  sociaux. 
L'accès  aux  honneurs  subordonné  à  la  richesse,  non  au  mérite  ; 
l'invasion  des  nouveaux  riches  dans  toutes  les  fonctions  ;  leur 
morgue,  leur  faste,  leurs  mœurs  ;  le  renversement  des  conditions 
sociales  ;  la  frénésie  de  jeu,  de  plaisirs  et  de  fêtes  ;  l'odieuse  con- 
duite des  captateurs  de  testaments  et  leurs  voies  malhonnêtes, 
tels  sont  les  principaux  griefs  qu'il  a  contre  son  temps.  Mais  il 
est  blessé  aussi  dans  son  amour-propre  national  :  la  vague  d'étran- 
gers qui  déferle  à  Rome  l'épouvante  ;  trop  de  Grecs  besogneux, 
menteurs,  bons  à  tout  faire,  trop  de  Juifs  mendiants,  trop  d'O- 
rientaux, notamment  d'Egyptiens  superstitieux  et  démorali- 
sants, dont  la  présence  est  néfaste  aux  saines  traditions  morales 
et  nationales  de  la  cité  romaine.  De  rares  allusions  aux  religions 
exotiques  —  judaïsme  inclus  —  ne  révèlent  pas  chez  notre  sati- 
rique une  particulière  indignation  contre  l'influence  dissolvante 
de  ces  cultes  étrangers  :  au  reste,  il  est  lui-même,  dans  une  forte 
mesure,  un  mécréant  et  ne  se  fait  pas  faute  de  railler  les  croyances 
à  l'enfer  chez  les  Romains  ou  à  l'intervention  des  dieux  dans  les 
affaires  des  hommes  (2).  Il  est  enfin  indigné  par  toutes  les  turpi- 
tudes morales  qu'il  voit  autour  de  lui,  dont  ses  Satires  consti- 
tuent un  truculent  catalogue  :  les  sept  péchés  capitaux  ont  rare- 


(1)  IV,  152  ;  claras  quitus  abstulil  Vrbi  jinlusiresque  animas  impune  et 
uindice  nullo.  —  (2)  II,  149.  Cf.  E.  E.  Burriss,  The  religions  élément  in  Ihe 
satires  of  Juvénal,  C.  W.,  XX,  19-21,  d'après  qui  Juvénal  lance  ses  ironies 
contre  l'irréligion  ou  les  pratiques  intéressées  de  son  temps  et  a  une  préfé- 
rence marquée  pour  le  culte  romain  ancien,  s'opposant  ainsi  à  la  mode  qui 
donne  dans  la  superstitition  orientale.  La  démonstration  n'est  guère  convain- 
cante :  si  le  satirique  est  hostile  aux  religions  étrangères,  il  n'est  guère  acces- 
sible au  sentiment  religieux  ;  au  surplus,  sa  morale  est  surtout  d'inspiration 
stoïcienne. 


NATURE  ET  MISSION   DU   POÈTE   DANS  LA  POÉSIE   LATINE    557 

ment  trouvé  flagellateur  plus  cynique  ;  il  oppose  avec  une  insis- 
tance araère  la  noblesse  et  le  mérite  personnel,  la  Rome  antique 
et  la  Rome  contemporaine,  l'idéal  qu'il  se  fait  de  l'homme  et  de 
la  femme  dans  leur  vie  privée,  intellectuelle,  morale,  sociale  et  le 
triste  spectacle  que  lui  offrent  les  gens  de  son  entourage. 

On  a  montré  l'influence  de  la  rhétorique  sur  Juvénal  et  l'on  a 
réduit  presque  toute  son  œuvre  à  un  centon  de  thèmes  diatri- 
biques  (1)  ;  on  lui  a  reproché  son  manque  de  courage  et  sa  peur 
de  r  «  actualité  »  ;  on  l'a  trouvé  pauvre  d'idées  :  ce  sont  là  des  re- 
proches qui  font  sourire,  car  le  premier  ne  prouve  guère  qu'il  ait 
eu  tort  (Gicéron  stigmatisant  Verres  et  faisant  la  satire  de  ses 
vols,  renonçait-il  à  la  rhétorique  et  se  réclamait-il  d'un  idéal  moral 
plus  profond  ?)  ;  le  second  tombe  à  néant  pour  qui  sait  un  peu 
l'histoire  (quel  est  l'écrivain  latin  de  l'époque  impériale  qui  atta- 
qua de  face  un  puissant  du  jour  ?  qui  peut  être  assez  naïf  pour 
croire  que  ce  qu'on  appelle  «  la  réforme  »  ou  «  la  reprise  »  morale 
des  règnes  de  Trajan  et  d'Hadrien  se  soit  manifesté  par  un  chan- 
gement radical,  soudain,  définitif  et  que,  mort  Nerva,  moururent 
aussi  les  captateurs  de  testaments,  les  aventuriers,  les  arrivistes, 
les  fêtards,  toute  la  clique  des  bas-fonds  de  Rome  ?  et  n'est-ce 
pas  une  des  formes  de  la  satire  universelle  que  l'allusion,  le  détour, 
l'évocation  d'un  abus  passé,  mais  assez  récent,  qui  suscitent 
chez  le  lecteur  des  comparaisons  avec  le  présent  et  des  parallèles 
amers  ?  n'y  a-t-il  point  une  différence  entre  la  satire,  le  pamphlet, 
l'invective  ?  la  tradition  lucilienne,  confirmée  par  l'exemple 
d'Horace,  ne  pouvait-elle  incliner  avec  raison  Juvénal  à  ne  railler 
que  les  morts  ?  ;  le  troisième  enfin  est  encore  plus  faible  :  est-ce 
le  rôle  d'un  satirique  d'être  un  théoricien  politique  ou  social  ? 
devait-il  passer  en  revue  tous  les  abus  de  son  temps  ?  qui  prouve 
après  tout  que  certains  ne  l'indignaient  pas  comme  ils  nous  indi- 
gnent ?  la  notion  de  misère  sociale  est-elle  aussi  nette  pour  un 
Romain  que  pour  nous  ? 

Ce  sont  là  des  faits  et  des  idées  c^u'il  faut  avoir  à  l'esprit  quand 
on  parle  de  la  «mission  »  de  Juvénal. 

Il  est  plus  sage,  plus  juste,  plus  conforme  à  la  réalité  de  ne  pas 
être  dupe  des  grands  mots  :  à  mon  sens,  Juvénal  est  exaspéré  par 
le  spectacle  de  la  Rome  de  son  temps  et  il  dit  ce  qu'il  en  pense.  Il 
n'a  pasdc«  programme»;  ses  satires  ne  peuvent  être  ramenées  à  un 
sujet  unique  ou  général  que  par  un  abus  de  termes  ou  un  souci 


(1)  .J.de  Decker,  Juvcnalis  dcclanians  :  étude  sur  la  rhclorique  déclamatoire 
dans  les  satires  de  Juvénal  (Recueil  de  travaux  delà  faculté  de  Gand,  1913). 


558  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

extrême  de  rhétorique  :  elles  traitent  presque  toutes  plusieurs 
sujets,  parfois  disparates  ;  si  elles  rentrent  dans  des  catégories 
connues,  comme  l'a  voulu  montrer  J.  de  Decker,  c'est  parce  que 
les  erreurs  humaines  ne  sont  pas  innombrables  et  que,  dénoncées 
dans  les  mêmes  termes,  elles  sont  faciles  à  cataloguer  et  fournis- 
sent aux  moralistes  une  matière  invariable,  réductible  à  quelques 
thèmes  généraux.  Et  il  n'est  pas  moins  sincère  parce  qu'il  est  par- 
fois rhéteur.  Que  l'on  mette  en  cause  alors  tous  les  sermonnaires 
et  les  prédicateurs  religieux,  qui  fondent  en  général  le  choix  de  leurs 
instructions  sur  le  développement  de  l'année  liturgique  !  Dans  sa 
sincérité,  Juvénal  est  précisément  l'adversaire  des  lieux  communs 
de  la  poésie  officielle  aux  mille  redites,  des  inventions  artificielles, 
des  épiques  scolaires,  des  amoureux  de  mythologie  et  de  falba- 
las stylistiques.  Il  rêvait  autre  chose  en  littérature,  en  morale, 
dans  la  vie  sociale,  dans  les  milieux  politiques,  et  il  l'a  dit  (1). 

{A  suivre.) 

(1)  Pline  le  Jeune  avoue  lui-même  avoir  écrit  de  nombreux  vers  (Ep.,  IV 
14,  2  ;  V,  3  ;  V,  10  ;  VII,  4  ;  VII,  9  ;  VIII,  21  ;  IX,  10  ;  IX,  16  ;  IX,  25).  Rien 
n'intéresse  notre  étude  ;  peut-être  pourrait-onrelever  tel  passage(IX,  10,2) 
où  il  évoque  la  croyance  d'après  laquelle  la  poésie,  naît  aisément  dans  les 
bois  sacrés,  mais  il  ne  semble  guère  la  prendre  à  son  compte  et  s'il  rêve  de 
vivre  éternellement  dans  la  mémoire  des  hommes,  c'est  à  l'histoire  (V,  8, 
2  sq.),  à  qui  il  attribue  de  la  poteslas,  de  la  dignitas,  de  la  maiesiasei  un  numen, 
qu'il  confie  cette  mission.  A  l'égard  de  la  poésie,  il  a  de  la  vénération  [el  poe- 
iicam  ipsam  religiosissime  ueneror,  III,  15,  2)  et  il  n'ignore  pas  qu'une  invoca- 
tion aux  dieux  favorise  l'inspiration  (VI II,  4,5). —  De  Sulpicia,  poétesse  sa- 
tirique, quae  fuii  Domitiani  lemporibus  selon  le  texte  de  l'éd.  Veneta  de  1498, 
rien  à  signaler  en  dehors  d'une  invocation  à  Calliope  ;  il  en  est  de  même  d'une 
foule  de  petits  poètes  que  nous  ne  connaissons  que  par  recoupement  :  L. 
Verginius  Rufus,  Vestricius  Spurinna.  L,  Arruntius  Stella,  P.  Manilius  Vo- 
piscus,  P.  Tullius  (?)  Varron  (s'il  faut  en  croire  L.  Friedlânder,  Siliengesch^ , 
III,  p.  449),  Gn.  Octavius  Titinius  Capito,  G.  Passennus  Paullus  Propertius 
Blaesus,  Voconius  Victor,  Unicus,  Sentius  Augurinus,  dix  autres  que  citent 
incidemment  Pline  et  Martial,  ainsi  que  de  plusieurs  mimographes  de  la 
même  époque  (Gatullus,  M.  Pomponius,  Bassulus,  Vergilius  Romanus)  ;  quant 
à  Turnus,  satirique  du  temps  de  Juvénal,  le  fragment  assez  virulentqu'on  lui 
attribua  longtemps  et  qui  figure  dans  plusieurs  recueils  (P.  L.  M.,  III,  59, 
77  ;  Didot,  etc.)  a  été  reconnu  pour  ne  point  lui  appartenir 


VARIÉTÉ 
L'Auteur  des   Grands  Jours  d'Auvergne 


Le  15  mars  1845,  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes,  Sainte-Beuve 
publiait  un  jugement  étincelant  d'esprit  sur  les  Mémoires  des 
Grands  Jours  d'Auvergne  de  Fléchier.  Ce  livre,  écrivait-il, 
«  est  la  Fleur  dernière  et  la  plus  parfumée  de  la  littérature 
Louis  XIIL  Saint  François  de  Sales  et  Voiture  sont  dépassés 
pour  la  grâce,  la  poésie,  le  poli  ».  Et  le  virtuose  critique  de 
terminer,  en  admirant  et  en  regrettant  le  temps  de  ces 
((  agréables  façons  de  dire  que  la  pruderie  classique  va  faire 
disparaître  ». 

Dernièrement,  exactement  le  15  août  1937,  dans  la  même  Revue, 
un  historien  de  valeur  a  posé  la  question  :  quel  est  l'Auteur  des 
Grands  Jours  d'Auvergne  ?  Sa  réponse  est  celle-ci  :  Fléchier 
ne  serait  pas  l'Auteur  de  ce  livre  curieux,  mais  M.  de  Caumartin. 
Et,  en  manière  de  conclusion,  le  même  historien  contredit 
Sainte-Beuve  et  lui  impute  ce  qu'il  qualifie  de  «  faux  départ  »  de 
l'attribution  de  cette  œuvre  à  Fléchier. 

Quel  est  donc  l'Auteur  des  Mémoires  des  Grands  Jours  d'Au- 
vergne. Nous  allons  essayer  de  prouver  que  la  tradition  ne  s'est 
pas  trompée  en  désignant  Fléchier. 


Un  principe  s'impose  :  Pour  comprendre  Fléchier,il  y  a  peut- 
être  avantage  à  expliquer  Fléchier  par  Fléchier.  La  méthode 
pourrait  peut-être  paraître  excellente  et,  qui  plus  est,  infaillible 
et  concluante... 

Certes,  nous  concédons  «  que  pas  un  mot,  dans  le  texte,  n'in- 
dique personnellement  Fléchier  ».  Il  est  vrai  ;  quand  l'Auteur 
des  Mémoires  entre  en  scène  ou  qu'il  exprime  un  jugement 
personnel,  il  ne  se  nomme  jamais  et  parle  toujours  à  la  première 
personne  :  «  Je  sais  des  gens  »  ;  «  Je  n'y  trouvai  pas  tout  ce  qu'on 


560  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

m'avait  dit  »  ;  «  Je  me  levai  assez  matin  pour  assister  à  l'ouverture 
de  l'audience  »  ;  «  Ce  qui  m'étonna  davantage  »  ;  «Je  leur  par- 
donne même  de  n'être  pas  trop  bons  auteurs  »  ;  «Je  trouvais 
qu'Elle  avait  beaucoup  de  raison  »  ;  «  Je  ne  m'arrêterai  point  à 
raconter  «  ;...  et  cent  autres  exemples. 

Combien  d'auteurs  connus  agissent  ainsi  et  ne  signent  même 
pas  leurs  œuvres  ! 

Venons-en  aux  arguments  de  conséquence. 


Ce  Poème  de  Fléchier  de  cent  dix-sept  vers  latins,  intitulé  : 
In  Conventiis  juridicos  Arvernis  habitas  Carmen,  fait  poids  gran- 
dement en  faveur  de  Fléchier.  Son  authenticité  n'a  jamais  été 
mise  en  doute.  Certaines  précisions,  certaines  appréciations  et 
même  certains  détails  supposent,  ou  plutôt,  exigent  la  présence 
de  son  auteur  aux  Grands  Jours.  A  étudier  de  près  ce  poème,  on 
constate  clairement  qu'il  n'est  que  le  compendium,  le  Résumé  des 
longs  et  fameux  mémoires.  En  bref,  il  légitime,  d'abord,  la  tenue 
des  Grands  Jours  en  Auvergne  : 

Vestigat    scelerum  latebras,  quœritque  nocentes 
Nobiliumque  dolos  prœsens  et  crirnina  fremat... 

Il  s'élève  contre  les  prétentions  de  la  Noblesse  et  lui  trace  ses 
devoirs  trop  oubliés  : 

non  adeo  sœvas  imponere  leges, 

aut  premere  imperio  populos,  sed  jura  tueri  ; 
cuique  sua,  auxilio  miseras,  opibusque  juvare, 
et  dulcem  Régi,  Palrixque  impendere  vitam. 

Poursuivis  par  Le  Pelletier  et  les  émissaires  de  Talon,  les  nobles 

condunt  se  latebris,  csecisve  in  montibus  errant. 

Les  Mémoires  sont  remplis  de  tels  faits.  Insolents  en  d'autres 
temps,  les  nobles  d'Auvergne,  à  l'annonce  de  la  tenue  des  Grands 
Jours,  prennent  peur  et  s'enfuient. ..Fléchier  n'a  garde  de  tomber 
dans  l'incivilité.  Il  loue  les  trois  grands  Chefs  de  l'Expédition 
punitive,  sur  qui  repose  l'omnipotence  de  la  Justice  Royale  : 
Henri  Potier,  sieur  de  Novion  : 

Poterius  audit 

vexatos  levât  prudens,  terretque  $uperbos. 


VARIÉTÉ  561 

M.  Lefèvre  de  Cauraartin,  Maître  des  Requêtes,  détenteur  des 
sceaux,  la  plus  belle  figure  qui  apparaisse,  en  ces  pages  frémis- 
santes d'esprit  français  : 

Caumartine,  tihi  sacri  commissa  sigilli 
E/Jîgies,  Tu,  prima  vocas  in  jura  clientes. 

Et  enfin,  Talon,  l'Avocat  Général,  terreur  de  l'Auvergne 
coupable,  qui,  craignant  sans  cesse  de  manquer  de  gibier  à  po- 
tence ou  de  cols  à  trancher,  députe  le  futur  solitaire  de  la  char- 
treuse de  Villeneuve-lès-Avignon,  Le  Pelletier,  par  monts  et  par 
vaux  avec  mission  d'amener  à  Clermont,  sous  bonne  garde, 
marquis,  comtes  et  barons,  accusés,  à  tort  ou  à  raison,  de  meur- 
tres, pillages  ou  de  concussions  : 

Eloquio  fervens,  pro  rege  Talonius  instat, 
Quœsitor  sceleruni  rigidiis... 

Puisque  personne  n'a  jamais  contesté  le  nom  de  l'auteur 
même  du  poème  et  l'oeuvre  elle-même,  quel  pourrait-être  alors 
le  bien-fondé  de  cet  écrit  de  Fléchier  ?  Si  celui-ci  ne  se  trouvait 
pas  à  Clermont,  lors  de  la  tenue  des  Grands  Jours,  en  1665, 
comment  expliquer  les  précisions,  les  appréciations  et  les  détails 
qui  remplissent  ce  poème  ?  A  coup  sûr,  le  carmen  explique  et 
éclaire  les  mémoires  et  réciproquement.  S'il  y  a  relation  entre 
ces  deux  écrits,  ou  plutôt,  s'il  y  a  similitude,  parenté  et  identité 
quant  au  fond,  on  doit  être  en  r^esure  de  conclure  qu'ils  sont  et 
ne  peuvent  être  que  les  deux  ouvrages  d'un  seul  et  même  auteur. 
C'est  la  logique  même  ! 

En  second  lieu,  on  conteste  la  date  d'entrée  de  Fléchier  chez 
M.  de  Caumartin,  en  qualité  de  Précepteur  de  son  jeune  fils, 
Louis-Urbain.  Les  historiens  du  savant  évêque  de  Nîmes  sont 
unanimes  à  fixer  la  date  de  1662.  Cependant,  le  point  suivant  est 
certain  :  Peu  après  son  entrée  chez  le  maître  des  Requêtes,  une 
grave  maladie  faillit  emporter  l'enfant.  La  guérison  venue,  tout 
à  la  joie  de  cet  heureux  retour  à  la  santé,  Fléchier  chante,  en  vers 
latins,  ce  joyeux  événement. 

Un  an  exactement  avant  la  tenue  des  Grands  Jours,  inépuisable 
et  fécond,  Fléchier  anime,  à  nouveau,  sa  Ij're  enchanteresse.  Ce 
sera  pour  exhorter  M.  de  Caumartin  à  se  remarier,  qu'il  écrira 
une  délicate  et  savoureuse  fantaisie  poétique.  A  l'effet  de  fortifier 
notre  thèse,  nous  ne  craignons  pas  de  nous  attarder  quelque  peu 
sur  ce  poème  original  ;  sa  lecture  nous  paraît  indispensable,  elle 

36 


562  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

pourra  contribuer,  à  nous  faire  un  peu  mieux  comprendre  et  à 
nous  expliquer  un  peu  plus  le  Fléchier  de  cette  époque.  Le  genre 
facile  et  badin,  l'art  fini  du  portrait,  ce  qu'on  a  appelé  «  le 
romanesque  galant  »,  un  soupçon  de  préciosité,  un  goût  impec- 
cable, en  un  mot,  tout  le  Fléchier  fin  et  pimpant  des  mémoires,  se 
retrouve  et  se  reconnaît  dans  cette  élégante  fantaisie.  L'auteur  y 
célèbre  : 

Une  jeune  merveille  aussi  chaste    que   belle 

cachée  quelque  part,  dans  un  nid  de  verdure,  sis  près  des  bords 
de  la  Seine  qui  roule 

Sur  un  sable  doré  son  mobile  cristal. 

Le  portrait  est  flatteur  : 

Les  plus  vives  couleurs  dont  la  terre  se  peint 
N'ont  rien  de  comparable  à  celles  de    son  teint, 
Le  clair  flambeau  du  jour,  le   bel  Astre  des  cieux 
N'a  point  de  feu  plus  pur  que  celui  de  ses  yeux. 

L'esprit  est  à  l'unisson  : 

Et  l'on  voit  cet  éclat  qui  reluit  au  debors. 
Gomme  un  rayon  d'esprit  qui  s  épand  sur  le  corps. 

De  qui  s'agit-il?  De  quelle  héroïne  des  Mémoires  est-ce  là  le  por- 
trait? De  la  Combe  ?  de  la  Ribeyre  ?  Sans  doute,  de  la  future 
Madame  de  Caumartin,...  bien  sûr  mais  les  unes  et  les  autres 
sont  pareillement,  ou  peu  s'en  faut,  portraitisées,  avec  semblables 
touches.  C'est  à  s'y  tromper.  Le  Poète  de  1664  ressemble  comme 
un  frère  à  l'écrivain  qui  a  limé  et  buriné  Les  Grands  Jours  en 
1666. 

La  première  et  sérieuse  difficulté  qui  se  présente  maintenant 
est  celle  qui  porte  sur  le  nom  de  l'Auteur.  Qui  a  composé  Les 
Grands  Jours  ?  On  a  écrit  :  «  on  l'a  attribué  à  Fléchier  en  1763,  sur 
le  vu  d'extraits,  et,  après  1844,  quand  le  texte  intégral  fut 
publié.  »  Fléchier  avait  un  neveu,  archidiacre  de  Nîmes,  son 
héritier.  C'est  entre  les  mains  de  ce  neveu  que  tombèrent  deux 
copies  des  Grands  Jours,  copies  trouvées  dans  les  papiers  du 
grand  évêque.  Fernand  Dauphin  écrit  :  «  De  son  manuscrit,  Flé- 
chier avait  fait  faire  deux  copies  qu'hérita  l'abbé  Fléchier,  son 
neveu.  »  Lorsque  Léon  Ménard  entreprit  de  colliger  et  de  publier 


VARIÉTÉ  563 

l'ensemble  des  œuvres  de  Fléchier,  à  lui  transmises  par  l'archi- 
diacre, il  se  buta  à  une  violente  opposition  de  la  part  des  rares 
membres  survivants  de  la  famille  du  célèbre  orateur.  «  Des  diffi- 
cultés survenues  par  rapport  à  quelques  morceaux  qui  devaient 
entrer  dans  le  premier  tome  »  empêchèrent  la  publication,  car 
((  il  s'agissait  des  Grands  Jours,  qui  furent  insérés  en  partie  dans 
le  tome  II   ». 

Ainsi,  trois  points  sont  acquis:  a)  l'existence  de  deux  copies, 
qui,  trouvées  dans  les  papiers  de  Fléchier,  demeurèrent  près  de 
50  ans  la  propriété  de  son  neveu  ;  b)  l'existence  de  difficultés  au 
sujet  de  la  velléité  de  publication  ;  c)  la  publication,  au  moins  en 
partie. 

Mais,  dira-on,  pourquels  motifs,  Fléchier  a-t-il  tenu  si  secrets 
ces  mémoires  ?  Lui  vivant,  personne  n'en  n'a  jamais  soupçonné 
l'existence.  Si  M.  de  Caumartin  en  avait  été  l'auteur,  son  fils 
Louis-Urbain  en  aurait  soufflé  mot  à  Voltaire,  son  ami.  Or,  Vol- 
taire n'insinue  rien.  Sainte-Beuve  laisse  à  entendre  que  M™^  de 
Caumartin  chargea  Fléchier  d'écrire  cette  chronique  d'un  nou- 
veau genre.  Ce  n'est  pas  prouvé.  L'imagination  et  l'histoire  sont 
deux  choses  dissemblables  et  sans  rapport  aucun.  Il  faut  chercher 
et  trouver  une  raison  valable.  Une  fois  de  plus,  expliquons 
Fléchier  par  Fléchier. 

Chacun  sait  que  la  correspondance  du  célèbre  écrivain  a  été 
publiée  et  forme  la  matière  de  deux  gros  volumes,  comprenant 
456  lettres,  portant  chacune  un  numéro  d'ordre.  Les  3*^,  4«,  et  5' 
vont  peut-être  projeter  une  vive  lumière  sur  certaines  obscurités... 
La  3^  est  adressée  au  plus  savant  homme  de  son  temps,  Huet, 
évêqued'Avranches.  L'abbé,  en  commerce  d'amitié  littéraire  avec 
lui,  lui  fait  don  d'un  de  ses  petits  poèmes.  Nous  sommes  en  mai 
1661,  quatre  ans  avant  Les  Grands  Jours.  Il  lui  écrit  : 

...  Je  vous  envoie  mes  vers  presque  sans  rougir  ;  il  ne  sont  quasi  pas  sortis 
de  mon  cabinet,  et  je  les  tiens  au  rang  de  mes  occupations  secrètes  ;  que  s'ils 
sont  tombés  entre  les  mains  de  deux  ou  trois  savants,  c'est  avec  précaution  et 
sans  faire  connaître  leur  auteur.  Comme  j'ai  toujours  eu  assez  mauvaise  opi- 
nion de  moi-même,  j'ai  toujours  vécu  sans  ambition  et  je  n'ai  été,  jusqu'ici 
homme  de  lettres  que  pour  moi.  .le  suis  dans  le  dessein  de  persévérer  dans  cette 
vie  cachée  et  de  ne  rendre  jamais  mes  défauts  publics. 

Derechef,  le  18  février  1662,  nouvel  envoi,  au  même,  d'un  nou- 
veau petit  poème,  le  Genethliaque,  écrit  à  l'occasion  de  la  nais- 
sance du  Dauphin.  Fléchier  remercie  son  vénérable  correspondant 
de  la  relation  de  son  voyage  en  Suéde,  qu'il  lui  a  fait  parvenir. 
Il  l'en    complimente    gentiment   :    m   II  n'y  a  rien  de  plus  doux 


564  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

de  plus  naïf,  de  plus  juste  et  de  mieux  tourné  que  cet  ou- 
vrage ». 

Enfin,  six  années  après  la  tenue  des  «  Grands  Jours  »,  Fléchier 
envoie  à  l'un  de  ces  amis  d'Avignon,  l'auditeur  Benoit,  l'oraison 
funèbre  de  M^^e^e  Montansier,  «  l'Incomparable  Julie  »,  ouvrage, 
écrit-il,  «  que  l'on  m'a  obligé  de  faire  imprimer». 

De  ces  extraits  de  lettres  écrites  à  l'aurore  de  sa  vie  littéraire, 
quelles  réflexions  peuvent-ils  suggérer?  A  notre  avis,  simplement 
trois  :  1°  En  1661,  Fléchier  était  daus  la  rigide  intention  de  ne 
rien  faire  imprimer  de  ce  qui  sortait  de  sa  plume.  Ce  silence 
impénétrable,  ce  secret,  cette  ferme  résolution  «  de  ne  rendre 
jamais  ses  défauts  publics  »  peuvent-ils  exprimer,  dans  une  cer- 
taine mesure,  le  mystère  des  copies  des  Grands  Jours  ? 

2°  La  lecture  de  la  relation  du  voyage  en  Suède  de  Huet  n'au- 
rait-elle pas  inspiré  à  Fléchier  la  pensée  d'en  faire  autant  à  la 
première  occasion  ? 

3°  Six  années  après  les  «  Grands  Jours  »,  exactement  le 
3  mars  1672,  Fléchier  persévérait  dans  cette  même  ligne  de  con- 
duite, de  ne  rien  publier,  mais  ne  cédait  que  contraint  par  la 
douce  violence  de  ses  intimes... 

Si  la  publication  d'œuvres  honorables  répugnait  au  jeune  et 
brillant  écrivain,  nul  ne  sera  surpris  de  sa  réserve  justifiée,  vis-à  - 
vis  d'une  relation  historique  où  des  «  Révélations  sensationnelles  » 
auraientjeté  un  surcroît  de  déshonneur  sur  certaines  familles,  et 
ranimé  les  feux  presque  éteints  de  rancunes  tenaces  et  dj  haines 
irréductibles.  De  plus,  parvenu  au  faîte  des  dignités  ecclésias- 
tiques, Fléchier  au  .ait  éprouvé  un  véritable  embarras,  facilement 
explicable,  si  les  Ménwires,  signés  de  son  nom,  avait  été  jetés 
dans  le  domaine  public... 


Au  dire  de  certains,  «  La  nature  des  propos  »  militerait  contre 
l'attribution  des  Grands  Jours  à  un  ecclésiastique,  comme  Fléchier- 
Quelques-uns  de  ces  propos  sont  vraiment  par  trop  réalistes. 
Telle  histoire,  tel  fait  sont  d'authentiques  monstruosités.  Quel- 
ques récits  sont  un  tissu  d'irrévérences  envers  les  gens  d'Eglise. 
Un  lecteur,  non  averti  et  ignorant  de  l'état  des  esprits  vers  le 
milieu  du  xvii'  siècle,  éprouverait  la  plus  fâcheuse  impression  et 
irait  de  surprise  en  surprise,  au  fur  et  à  mesure  de  la  lecture. 

Toutefois,  regardons  de  près  toutes  choses.  Rude  époque  ! 
Rudes  moeurs  !  Rude  pays  d'Auvergne  !  Sans  ménagements,  tels 
quels,  le  sourire  narquois  aux  lèvres,  Fléchier  narre   les  faits.  Il 


VARIETE 


565 


les  consigne  comme  il  les  a  ouïs  à  l'audience  ou  appris  de  quel- 
que bouche  médisante.  Si  ici,  dans  tel  fait,  il  y  a  de  l'agrément, 
il  renchérit  et  mêle  au  récit,  une  grâce,  une  délicatesse,  un  charme 
et  un  tour  d'esprit  bien  français.  Caustique,  pétillant,  plein  de 
verve,  surabondant  de  malice  fine  et  enjouée,  il  conte  à  sa 
manière.  Il  a  «  certains  airs  fins  et  spirituels  »,  qui  transpirent 
dans  les  dicts  et  faits  de  M^^^  de  Combe  et  de  la  remuante 
Mme  Talon.  Telle  historiette  comme  :  l'entrée  de  l'Évèque  à 
Clermont,  l'incident  du  coffre,  la  visite  du  cloître  des  Jacobins, 
riùdulgence  du  2  novembre  et  beaucoup  d'autres  ne  sont  qu'une 
mosaïque  où  voisinent,  agréables  et  charmants,  les  coloris  divers 
de  la  satire,  du  tragique  et  du  comique.  Mais,  en  revanche,  lors- 
qu'il s'agit  de  mettre  à  nu  les  forfaits  des  «  Grands  Fauves  »,  les 
Canilhac,  les  du  Palais,  les  de  Veyrac,  les  Sénégas  et  les  Lamothe- 
Tintry,  tous  Seigneurs  auvergnats,  assassins,  tyrans,  pillards  ou 
concussionnaires,  alors,  sous  une  allure  preste  et  dégagée,  Flé- 
chier  (nous  le  nommons)  prend  une  plume  acérée  et  les  ravale 
sans  merci.  Leur  mémoire  en  reste  plus  noircie  par  l'encre  du 
styliste  que  par  la  sentence  de  la  Justice. .. 

Autre  remarque  :  Fléchier  jugeait,  écrivait  et  parlait  comme 
jugeaient,  écrivaient  et  parlaient  ses  plus  honorables  ou  plus 
célèbres  contemporains.  Trente-cinq  ans  avant  la  naissance  du 
futur  Evèque  de  Nîmes,  l'Evèque  de  Genève  composait  l'Intro- 
duction à  la  vie  dévote.  Pas  plus  que  certaines  pages  des  Grands 
Jours  de  Fléchier,  quelques  feuillets  du  livre  de  saint  François 
de  Sales  ne  pourraient,  de  nos  jours,  soutenir  l'épreuve  d'une 
lecture  publique.  Ce  n'est  pas  sans  motif  qu'il  y  a  des  éditions 
intégrales  et  des  éditions  expurgées  de  l'Introduction  à  la  vie 
dévote  ! 

Alors  ?  quel  jugement  formuler  ?  Faut-il  traiter  avec  rigueur 
le  doux  mystique  de  Genève  et  condamner,  à  son  tour,  le  sémil- 
lant réaliste  de  Clermont  ?  où  se  trouve  le  mal,  si  mal  il  y  a  ? 
En  leurs  pages  trop  colorées  ou  en  nos  esprits  douteuseraent 
éduqués  ?  Tout  le  problème  est  là.  Jugeons  une  époque,  avec 
un  autre  tour  d'esprit,  une  autre  mentalité  que  celui  ou  celle  qui 
anime  notre  siècle.  Nous  sommes  plus  prudes  en  paroles,  à  tort 
ou  à  raison  ;  en  sommes-nous  plus  francs  en  actions  et  valons- 
nous  mieux  que  les  anciens  pour  autant  ? 

Au  reste,  maintenons  les  plateaux  de  la  balance enbon  équilibre, 
je  veux  dire  :  Soyons  juste.  Fléchier  exprime  fréquemment  un 
jugement  dur  et  sévère.  «  Les  grâces  de  la  raillerie  »  n'amortis- 
sent que  faiblement   la    force    et   la    sévérité  de    l'appréciation. 


566  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Donnons  quelques  exemples  :  «  Cette  action,  écrit-il,  peut  être 
jugée  ou  selon  les  lois  de  la  société,  ou  selon  les  règles  du 
Christianisme.  »  Et  il  cite  saint  Ambroise  et  saint  Augustin  et 
emboîte  leur  pas,  pour  condamner  après  eux  et  comme  eux. 
Ailleurs,  il  fustige  telle  jeune  effrontée  :  «  Je  trouvais  qu'elle 
avait  beaucoup  de  raison,  mais  qu'elle  n'avait  pas  assez  de 
honte.  »  Au  récit  du  sans-gêne  révoltant  d'un  Prieur  plus  chas- 
seur de  lièvres  que  Pasteur  des  âmes,  l'historien  éclate  et  sécrie 
violemment  :  «  Je  ne  pus  m'empêcher  de  l'interrompre  en  cet 
endroit  par  une  exclamation  de  colère  et  d'indignation.  »  S'agit-il 
d'une  jeune  personne  revenue  à  plus  de  réserve  et  de  vertu,  il  se 
réjouit  delà  voir  remise  «  dans  une  vie  non  seulement  honnête, 
mais  sainte  ».  Enfin,  après  Novion  et  Talon,  il  condamne  à 
son  tour,  mais  selon  les  maximes  de  l'Evangile  et  en  vrai  prêtre. 
Ecoutons-le,  on  croirait  entendre  le  prédicateur  du  Roi,  dans  un 
de  ses  fameux  sermons  de  l'Avent  1682  :  «  Ils  oppriment 
l'Eglise,  après  avoir  opprimé  les  pauvres,  et  n'étant  pas  encore 
contents  des  héritages  de  leurs  voisins,  qu'ils  trouvent  à  leur 
bienséance,  ils  usurpent  encore  l'héritage  de  l'Epouse  de  Jésus- 
Chrit,  et  tyrannisent  les  prêtres  après  avoir  tyrannisé  les  peu- 
ples. » 

Narration  et  appréciation  des  faits,  tel  est  l'ordre  constam- 
ment suivi  par  Fléchier.  Il  ne  faut  pas  séparer  ce  que  l'auteur  a 
uni.  Agir  autrement,  c'est  risquer  de  se  fourvoyer. 


On  a  reproché  à  Fléchier  certaines  «  charges  »  contre  Rome, 
le  haut  et  bas  Clergé.  Elles  sont,  certes,  de  conséquence... 

Partout  où  «  il  voit  le  ridicule  des  hommes  »  ou  l'injustice,  il 
ironise  et  attaque.  «  Il  n'aime  pas  à  contredire,  mais  il  aime 
encore  moins  à  flatter.  »  Tel  il  se  décrit,  tel  il  est.  Qu'on  en  juge  : 
Le  20  août  1662  —  les  Mémoires  sont  de  1666  —  le  Roi  se  croit 
gravement  offensé  par  l'insolence  des  hommes  d'armes  de  la 
Cour  Pontificale,  Aussitôt  il  met  en  marche  une  expédition 
militaire.  Avignon  tombe  sous  la  coupe  royale.  Pernes,  patrie  de 
Fléchier,  est  enchâssée  dans  le  royaume.  Noblesse  et  Clergé, 
Bossuet  tout  le  premier,  prennent  le  parti  du  Roi.  L'abbé,  frondeur 
entre  en  lice  et  anime  une  lyre  dédaigneuse  : 

Et  les  peuples  instruits  de  tes  douces  vertus. 
Adorent  ta  grandeur,  mais  ne  la  craignent  plus. 


VARIÉTÉ  567 

Il  prend  le  ton  hardi  : 

Ne  te  flatte  plus  haut  de  ton  divin  pouvoir. 
On  peut  mêler  la  force  avecque  le  devoir. 
Des  monarques  pieux,  des  princes  magnanimes 
Ont   révéré  tes  lois,  en  punissant  tes  crimes. 

Tous,  en  bons  Français,  nous  déplorons  cette  mésentente  entre 
la  tiare  et  la  couronne  ;  mais  fort  heureusement,  les  temps  ont 
changé.  Il  penche  pour  le  châtiment,  et  dicte  au  Roi  son  devoir  : 

Punis  Rome   l'injuste,  et  conserve  la  sainte. 

On  sait  que  la  punition  dura  vingt  ans  et  eût  comme  consé- 
quence assez  inattendue,  celle  de  retarder  de  sept  années,  le 
sacre  épiscopal  de  Fléchier  et  d'un  grand  nombre  d'autres 
évêques,  nommés  par  le  Roi. 

Pareillement  malmenés,  Joachin  et  Louis  d'Estaing,  prélats 
grands  Seigneurs,  tous  deux  anciens  évêques  de  Clermont. 
L'évêque  des  «  Grands  Jours»,  Gilbert  d'Arbouze,  n'échappe  pas 
à  la  sagacité  du  jeune  observateur  :  «  C'est,  écrit-il,  avec  un 
délicieux  nonchaloir,  un  prélat  de  bon  exemple,  et  quoiqu'il  n'ait 
pas  beaucoup  d'étude,  ni  d'usage  de  la  théologie,  il  a  beaucoup 
de  zèle  et  beaucoup  d'onction  ». 

Si,  d'autre  part,  la  piété  paraît  déformée,  mal  comprise  et 
mal  pratiquée,  alors....  sauve  qui  peut,  et  gare  à  qui  se  fera 
«  repérer  ».  Le  malheureux  s'en  sortira,  comme  il  pourra, 
meurtri  pourletempset  l'éternité  !  Et  si,  enfin,  des  gens  d'Eglise, 
sans  grande  lumière  personnelle,  veulent  se  donner  de  l'impor- 
tance et  en  faire  accroire,  les  uns  et  les  autres  sont  servis  comme 
ils  le  méritent  et  reçoivent  les  étrivières,  sans  répit  ni  merci. 
Tel  capucin  lui  paraît  «  fort  vénérable  »  parce  que  «  sa  barbe 
seule  pourrait  donner  de  l'autorité  »  ;  tel  autre  n'a  «  point  la 
barbe  si  vénérable  que  les  autres..,.,  et  se  croit  appelé  de  Dieu 
pour  consoler  les  Dames  malades  qui  prennent  les  eaux  ».  Certains 
bons  pères  et  quelques  «  beautés  voilées  »  restent  plus  qu'il  n'est 
besoin  à  Vichy,  parce  que  «  le  dégoût  du  Cloître  les  y  retient». 

S'il  visite  le  cloître  des  Jacobins  de  Clermont,  il  note  :  a  Le 
seul  défaut  que  j'y  remarquai,  c'est  que  le  peintre  avait  repré- 
senté ces  deux  saints  — •  François  et  Dominique  —  avec  un  peu 
trop  d'embonpoint,  et  leur  avait  donné  tout  l'air  de  gaieté  de  leurs 
religieux  d'aujourd'hui,  au  lieu  de  leur  donner  leur  ancien  air  de 
mortifications.  »  Kl  la  visite  s'achève  dans  le  même    style.  Avec 


568  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

un  sourire  contenu,  il  relève  le  mot  du  bon  frère  Jacobin,  fier 
de  son  ordre  :  «  On  ne  voit  rien  de  semblable  dans  les  miracles 
mêmes  du  scapulaire,  et  il  faut  que  les  carmes,  en  ce  point,  le 
cèdent  aux  Jacobins.  » 

Que  conclure  de  ces  malices  ?  Fléchier  ne  raille  point  la  fonc- 
tion, ni  le  caractère  sacré,  mais  la  personne  seule  qui,  revêtue  de 
ce  caractère  ou  remplissant  mal  la  fonction,  vénérable  et  respec- 
table en  elle-même,  exhibe  ou  une  sottise  condamnable  ou  une 
ignorance  impardonnable.  La  distinction  s'impose  ici,  nettement. 
Les  défauts  et  les  ridicules  ne  sont  pas  attachés  au  titre,  mais  si 
le  titulaire  fait  éclater  les  uns  et  les  autres,  le  perspicace  et  re- 
doutable observateur  lui  dardera  le  javelot  percutant  de  l'ironie  et 
lui  infligera  une  égralignure  immortelle  dont  la  trace  restera 
indélébile. 


Malgré  ce,  l'auteur  des  Mémoires  se  montre  très  attaché  person- 
nellement et  à  l'Eglise  et  aux  pratiques  imposées  par  la  Religion. 
A  Riom,  le  jour  de  Toussaint,  il  «  prêche  dans  l'église  des  Reli- 
gieuses de  Notre-Dame».  Le  lendemain,  Fête  des  Morts,  il 
emploie  «  toute  la  matinée,  selon  l'usage  de  l'Eglise,  à  penser  à 
ses  amis  morts,  et  à  leur  rendre  ces  pieux  devoirs,  que  la  charité 
chrétienne  exige  de  nous  pour  notre  consolation  et  notre  repos  »• 
Le  dimanche  29  novembre,  premier  de  l'Avent,  il  fait  «  ses 
dévotions  à  une  Abbaye  de  l'ordre  de  Saint-Benoît,  sous  le  titre 
de  Saint-Alij're  »,  et  il  «  satisfait  à  ce  que  l'ordre  de  l'Eglise  et 
les  devoirs  de  la  piété  chrétienne  exigeaient  »  en  cette  journée 
dominicale.  La  veille  de  Noël,  lui  et  «  ces  Messieurs  des  Grands 
Jours  ne  songent  plus  qu'à  s'accuser  eux-mêmes  et  à  se  punir 
par  pénitence  ».  Et  le  lendemain,  «  la  Fête  se  passa  en  dévotion, 
depuis  le  matin, jusqu'au  soir»...  Lui-même  est  «prié  d'y  prê- 
cher... ;  il  fallut  haranguer  les  premiers  orateurs  du  parlement  ». 


On  a  avancé  que  M.  de  Caumartin  pourrait  être  l'auteur  des 
Grands  Jours  d'Auvergne.  La  raison  qu'on  en  donne  est  celle-ci  : 
«Un  étranger  en  Droit  Civil,  comme  Fléchier,  se  serait  trouvé 
dans  l'impossibilité  de  parler  avec  autant  de  facilité  et  d'aisance, 
le  langage  juridique.  Seul  un  juriste  de  métier  pouvait  user  de  ce 
vocabulaire  parfois  barbareet compliqué.  »  L'argumentnetientpas. 


VARIÉTÉ  569 

Outre  les  études  théologiques  et  canoniques,  qui  l'avaient  familia- 
risé avec  les  termes  usuels  du  Droit,  Fléchier,  sorti  victorieux  des 
épreuves  de  Sorbonne,  vivait  en  commensal  chez  un  homme  de 
loi  érainent,  M.  de  Caumartin.  Si  l'abbé  parlait  lettres,  poésie 
et  histoire,  le  maître  des  requcles  rapportait  les  causes  soumises 
à  la  Justice  et  résumait  sentences  et  jugements.  Le  langage  de 
l'un  différait  du  langage  de  l'autre,  mais  tous  deux  s'harmoni- 
saient et  se  complétaient.  Dans  les  Mémoires,  il  y  a  et  l'un  et 
l'autre  langage,  autant  de  «Lettres»  que  de  «  Droit  ».  La  part 
dés  deux  nous  semble  égale.  On  peut  prouver  par  les  «  Lettres  » 
que  les  Mémoires  sont  de  Fléchier.  Et  on  pourrait  aussi  prouver 
par  le  «  Droit  »  —  s'il  n'y  avait  pas  d'autres  arguments  en  faveur 
de  Fléchier  —  qu'ils  sont  de  Caumartin.  Par  les  deux  enfin, 
qu'ils  pourraient  être  et  de  Fléchier  et  de  Caumartin,  car  ce 
dernier  était  un  fin  lettré.  On  avance,  en  faveur  de  M.  de  Cau- 
martin. la  fameuse  question  de  la  Présidence.  L'argument  n'est 
que  spécieux.  Tout  au  long  de  cette  Affaire  qui  ne  fut  qu'une 
chicane  de  basoche,  l'auteur  des  Mémoires  ne  sait  quels  termes 
employer  pour  louer  le  Maître  des  Requêtes.  C'est  «  une  personne 
d'un  mérite  si  reconnu  et  d'une  conduite  si  approuvée  ».  «  Cha- 
cun, en  particulier,  avait  une  estime  et  une  amitié  même  parti- 
culière pour  Lui.  »  Et  sur  le  chemin  du  retour  à  Paris,  lorsque 
l'écrivain  du  fameux  récit  s'avise  de  porter  un  jugement  de  poids 
et  définitif,  sur  les  trois  «  Vedettes  »  de  ces  assises  sanglantes,  la 
louange  à  l'adresse  M.  de  Caumartin  atteint  l'admiration  sans 
borne  :  «  Il  est  vrai,  écrit-il,  les  grands  hommes  ont  quelque  faible; 
on  n'en  n'a  point  pourtant  remarqué  en  M.  de  Caumartin  qui 
avait  la  commission  des  sceaux.  Il  a  su  si  bien  mêler  la  civilité 
d'un  galant  homme  avec  la  çray/Vé  d'un  juge,  les  divertissements 
avec  la  bienséance,  et  la  dépense  avec  la  modestie,  que  ceux  qu'il 
condamnait  même  se  louaient  de  lui  ». 

En  tout  cela,  les  louanges  paraissent  méritées,  mais  à  la  condi- 
tion que  celui  qui  les  reçoit  ne  soit  pas  celui-là-méme  qui  les 
décerne.  Que  M.  de  Caumartin  soit  loué  par  un  tiers,  en  l'espère 
par  Fléchier,  à  la  bonne  heure  !  mais  il  répugne  à  admettre  que 
M.  de  Caumartin  soit  lui-même  l'auteur  de  son  propre  éloge. 
La  gravité  deviendrait  la  fatuité,  la  modestie,  dont  il  est  parlé, 
ne  se  pourrait  plus  soutenir,  et  la  belle  figure  de  M.  de  Cau- 
martin en  resterait  désormais  ternie. 

Et  puis,  est-il  d'un  magistrat  si  grave,  si  distingué  et  si  pondéré, 
d'aligner,  même  pour  se  divertir,  ces  innombrables  histoires  de 
clercs  et  de  moines  ?  M.  de  Caumartin  ne  nous  paraît  pas  devoir 


570  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

être  de  ce  genre.  Seul  un  ecclésiastique  averti,  sagace,  cultivant  la 
facétie  et  le  badinage  de  bon  ton,  comme  le  Fléchier  des  ruelles, 
pouvait  aiguiser  sa  verve  enjouée  sur  ce  monde,  qui  était  le  sien, 
en  décrire  les  travers  anodins  et  en  conter,  avec  humour,  les 
aventures.  Enfin,  comment  croire  que,  pour  dépister  les  curieux, 
M.  de  Caumartin  ait  pu  oser  s'attribuer  et  usurper —  et  par  deux 
fois,  à  la  Toussaint  et  à  la  Noël  —  les  fonctions  de  prédicateurs 
réservées  aux  ecclésiastiques  seuls?  De  tous  les  arguments  ci- 
dessus  exposés,  celui-ci  nous  paraît  devoir  être  le  plus  sérieux. 


Nous  venons  d'écrire  le  mot  :  aventure.  Puisque  nous  sommes 
sur  ce  terrain  de  Taventure  et  du  badinage  poli  et  de  bon  aloi, 
aurions-nous,  par  hasard,  quelque  autre  œuvre  de  Fléchier,  du 
même  son  et  du  même  ton,  bien  plus,  du  même  goût  et  de  la 
même  époque? 

«  Ces  façons  de  parler  qu'il  a  et  qui  semblent  être  des  railleries 
piquantes  »  ne  manquent  pas  ;  la  production  en  est  abondante. 
Les  Lettres  ou  Billets  à  Mademoiselle  de  la  Vigne,  le  Dialogue 
de  Climène  et  de  Tirsis,  les  Nouvelles  de  l'Autre  Monde  sont 
autant  de  preuves  manifestes  que  l'homme  à  «  la  facilité  sou- 
riante »,  qui  plaisantait  dans  ses  vers  «  du  dernier  galant  » 
«  abbés,  blondins,  grisons  )),a  limé,  avec  le  même  «air  agréable» 
et  le  même  «  bel  esprit  »,  ce  qu'il  appelle  ses  «extravagances  »  en 
ses  «  moments  ennuyeux  ».  De  ceci,  je  veux  parler  des  Mémoires 
des  Grands  Jours,  il  peut  redire  ce  qu'il  musait  de  cela,  au  temps 
de  sa  jeunesse  : 

Je   consens  que  nul  ne  l'estime 
Mais  si  par  malheur  on  l'imprime 
J'enrage  contre  mon  destin. 

Moins  poétiquement,  mais  aussi  franchement,  il  lève,  en  notre 
faveur,  le  voile  de  l'anonymat,  et  nous  découvre  sa  personne  et 
son  nom,  lorsqu'il  avoue  à  son  confident  littéraire,  Huet 
d'Avranches,  qu'il  entendait  bien  «  ne  rendre  jamais  ses  défauts 
publics  ». 

Et  c'est  ainsi  que  nous  aurons  expliqué  le  mystère  des  Mémoires 
des  Grands  Jours  d'Auvergne  et  de  son  auteur  :  Esprit  Fléchier. 

Robert  Legrand. 


Soutenances  de  Thèses 


Deux  thèses  platoniciennes 


M.  Joseph  Moreau,  professeur  agrégé  de  philosophie  au  Lycée 
de  Poitiers,  chargé  de  conférences  à  la  Faculté  des  Lettres,  a 
soutenu  le  6  mai,  en  Sorbonne,  deux  thèses  qui  marqueront 
dans  l'histoire  des  études  sur  la  pensée  grecque  :  une  thèse 
complémentaire  ;  L'Ame  du  Monde  de  Platon  aux  Stoïciens  (1),  et 
la  thèse  principale  :  La  Construction  de  i Idéalisme  platonicien  (2). 
Elles  intéressent  d'ailleurs,  par  l'ampleur  de  leur  objet  et  par  la 
constante  intention  d'en  pénétrer  le  sens  dialectique,  autant  le 
philosophe  que  l'historien. 

l.  —  Le  premier  ouvrage  étudie  comment  une  doctrine  centrale 
de  l'idéalisme  s'est  transformée  et  peu  à  peu  dégradée.  Cette 
doctrine,  le  Timée  l'expose  dans  sa  pureté  :  l'Ame  du  Monde  y 
symbolise  l'unité  dynamique  de  l'organisation  totale.  Affirmée 
apriori,  la  finalité  de  l'Un-Tout  permettra  de  déterminer  la  situa- 
tion ontologique  de  l'être  pensant,  de  se  représenter  rationnel- 
lement sa  condition  et  sa  destinée.  Mais  déjà  dans  les  Lois  cette 
conception  s'éclipse  derrière  une  argumentation  cosmologique 
et  physico-théologique,  appuyée  sur  une  critique  de  la  physique 
mécaniste,  voire  sur  l'observation  empirique  ;  si  bien  qu'avec 
VEpinomis  apparaît  un  naïf  hylozoïsme,  pour  lequel  c'est  l'ana- 
logie de  l'Univers  et  du  vivant  qui  sert  à  construire  la  cosmolo- 
gie. Le  Stoïcisme  est  le  point  d'aboutissement  de  ce  mouvement 
qui  cherche  dans  la  Physique  un  appui  pour  une  conception 
religieuse  de  l'Univers,  et  le  mythe  perd  son  sens  philosophique 
pour  retomber  dans  ce  que  M.  René  Berthelot  appelle  1'  «  astro- 
biologie  »  :  les  formules  de  Platon  semblent  conservées,  mais 
leur  esprit  a  disparu.  Pour  jalonner  les  étapes  de  cette  transfor- 
mation, M.  Moreau  a  examiné  la  cosmobiologie  pythagoricienne 

(1)  1  vol.  de  200  pages  de  la  Collection  d'Etudes  Anciennes  publiée  sous  le 
patronage  de  V Association  Guillaume.  Budé.  (Société  d'Editiou  «  Les  Belles  Let- 
tres ».) 

(2)  1  vol.  grand  in-8°  de  515  p.  (Boiviu  et  C'^,  éditeurs). 


572  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

du  pseudo-Philolaos,  qui  transparaît  à  travers  la  polémique  que 
lui  livre  Aristote  (De  Cœlo,  II,  13),  et  il  montre  comment  Aristote 
lui-même,  dans  son  effort  pour  se  dégager,  après  ses  œuvres  de 
jeunesse,  du  courant  qui  poussait  la  cosmologie  vers  le  vitalisme, 
a  restauré  une  ontologie,  mais  sur  la  base  de  l'empirisme  :  le 
Premier  moteur  usurpe  la  place  de  l'Idée  du  Bien,  mais,  privé  de 
son  dynamisme,  n'en  peut  plus  jouer  le  rôle  :  il  est  un  sommet, 
non  une  clef  de  voûte. 

M,  Bréhier,  président  dujurN',  signale  l'excellent  style  philoso- 
phique de  l'ouvrage,  et  loue  sans  réserve  l'étude  tout  à  fait  exacte 
et  pénétrante  du  Timée,  des  Lois,  de  V Epinomis  et  des  fragments 
pythagoriciens.  La  discussion  s'engage  sur  deux  questions  princi- 
pales. En  premier  lieu,  commentexpliquer  le  dualisme  entre  l'or- 
dre des  causes  intelligentes  et  celui  des  causes  nécessaires,  si  on 
interprète  le  platonisme  dans  le  sens  d'un  pur  idéalisme  dialec- 
tique, organisé  par  une  finalité  souveraine  ?  —  C'est  que  l'un  des 
deux  termes  est  absorbé  par  l'autre.  L'empirique,   en  lui  même, 
serait  néant  ;  on  ne  peut  absolument  pas  le  déduire  de  l'Etre,  mais 
il  faut  le   postuler  pour  construire  la    synthèse.  On  ne    pourrait 
même  pas  penser  la   matière,  si  elle  ne  recevait  un    minimum  de 
détermination,  parle  moyen  des  mathématiques  ;  seulement  cette 
détermination   mécanique  ne  constitue   pas  une  organisation  on- 
tologiquement  suffisante.  —  Un  second  problème  délicat  se  pose, 
à  propos   des  Stoïciens  :    comment  interpréter  leur  système  par 
rapport  à  Platon    ?  D'un  côté  ils  s'opposent  à  lui   par  leur  maté- 
rialisme, puisqu'ils  font  de  l'esprit  un  corps  ;  mais  en  même  temps 
ne  reconnaissent-ils  pas  à  l'esprit  un  mode  d'action  qui  n'a  rien 
de  physique,  soit  dans  l'élaboration  de  la  pensée  (théorie  de   la 
prédication  et  du  7/jyoq),  soit  dans  son  efficacité  pratique,  puisque 
la  matière  se  plie  docilement  à  la  volonté  du  sage  ?  —  M.  Moreau 
rappelle  que  l'originalité  des  Stoïciens  ne  se  trouve  pas  dans  leur 
Physique  ;  ils  la  traitent  comme  un  instrument  au  service  de  leur 
apostolat  moral.  Chez  eux  aussi,  a'ailleurs,  il  y  a  dualisme  ;  Cléan- 
the  oppose  la  Fatalité  à  la   Providence,  et  il  faut  bien   constater 
l'existence   du  mal,    de  la  mauvaise  volonté.  La   plasticité  de  la 
matière  ne  signifie  donc  rien  de  plus  que  son  araorphisme  radical  ; 
mais  tandis  que   Platon  y   voit  l'échelon  le  plus  bas  d'une  ascen- 
sion dialectique,  les  Stoïciens  imaginent   une  puissance,  Provi- 
dence ou  Verbe,  qui  vient  la  transfigurer.  Il  ne  s'agit  plus  à  vrai 
dire  d'un  système  rationnel,  mais  d'une  religion,  qui   ne  pouvait 
sans  doute  pas  s'exprimer  adéquatement  en  langage  grec,    ni  à 
coup  sûr  à  l'aide  de  concepts  platoniciens. 


SOUTENANCES    DE    THÈSES  573 

M.  Plassart  apporte  alors  lappréciation  très  élogieuse  de  l'hel- 
léniste, qui  a  constaté  la  correction  des  nombreux  textes  cités, 
l'exacte  fidélité  des  traductions,  très  soigneuses  et  toujours  per- 
sonnelles ;  il  a  goûté  aussi  la  sobriété  du  style  et  le  solide  enchaî- 
nement d'idées  souvent  subtiles.  Il  relève  le  jugement  sévère  de 
M.  Moreau  quant  à  l'authenticité  si  débattue  de  VEpinomis,  et  en- 
gage une  discussion  minutieuse  sur  l'interprétation  controversée 
d'une  formule  de  Parménide, 

II.  — M.  Moreau  expose  ensuite  l'objet  de  sa  thèse  principale  : 
dégager  la  signification  du  platonisme,  considéré  dans  son  équi- 
libre de  grand  s^'stème  philosophique.  Quelle  méthode  adopter  ? 
L'intelligence  d'une  doctrine  échappe  à  qui  n'a  pas  pris  con- 
science des  problèmes  qu'elle  cherche  à  résoudre  ;  c'est  donc  à 
partir  des  dialogues  socratiques,  où  l'on  ne  voit  d'ordinaire  que 
l'illustration  dune  méthode,  qu'il  convenait  de  suivre  la  cons- 
truction de  l'idéalisme,  comme  la  solution  d'un  problème.  Pour 
avoir  négligé  cette  voie  d'accès,  beaucoup  d'auteurs,  avec  G.  Mil- 
haud,  considèrent  le  Ménon  comme  première  manifestation  origi- 
nale du  platonisme,  au  moment  où,  sous  l'influence  pythagori- 
cienne, Platon  découvre  dans  les  mathématiques  le  type  de  la  vé- 
rité, et  s'élève  ainsi  à  la  conception  des  Idées,  dont  il  exprime  par 
la  théorie  delà  réminiscence  le  caractère  a  priori.  Mais  cette  inter- 
prétation ne  permet  pas  de  comprendre  le  caractère  finaliste  qui, 
si  manifeste  dans  le  Phèdon,  et  plus  tard  dans  le  Timée,  oriente 
déjà  les  premiers  dialogues.  Ils  cherchent  en  effet  à  définir  un 
idéal  pratique  dans  lequel  le  sujet  pensant  reconnaisse  l'objet  de 
son  vouloir  absolu,  en  sorte  qu'il  lui  sufîise  de  le  connaître  pour 
y  conformer  effectivement  sa  conduite.  Or  la  réflexion  montre 
l'ambiguïté  intrinsèque  de  tout  moyen  ;  une  action  bien  réglée 
doit  se  déterminer  par  une  hiérarchie  de  moyens  et  de  fins,  sus- 
pendues elles-mêmes  à  une  fin  ou  forme  suprême  :  ainsi  s'édifie 
un  système  architectonique,  unifié  par  l'Idée  du  Bien,  à  laquelle 
se  subordonnent  organiquement  les  essences  des  valeurs  morales 
et  les  formes  idéales  proposées  comme  modèles  à  l'activité  tech- 
nique. Le  rôle  des  mathématiques  s'éclaire  alors  d'un  jour  nou- 
veau :  Platon  trouve  en  elles  le  moyen  d'exprimer  ce  système  avec 
précision,  grâce  aux  notions  d'éiîalité  géométrique,  de  propor- 
tion et  d'harmonie.  L'Idée,  sans  doute,  est  par  sa  signification 
normative  plus  qu'un  concept,  mais  elle  ne  diffère  pas  essentielle- 
ment du  nombre  ;  c'est  donc  à  l'aide  du  nombre  que  nous  pou- 
vons la  penser  exactement,  à  l'aide  des  relations  mathématiques 


574  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

que  nous  pouvons  concevoir  ses  rapports  avec  l'ensemble  du 
monde  intelligible.  Seulement,  l'idéalisme  des  essences  mathéma- 
tiques ne  donnerait  lieu  qu'à  des  vérités  hypothétiques,  si  l'idéa- 
lisme des  valeurs  morales  ne  conférait  à  certains  idéaux  une  vé- 
rité catégorique.  L'objet  absolu  du  vouloir  ainsi  déterminé,  il 
reste  à  faire  retour  sur  le  sujet  par  la  connaissance  de  soi,  but 
tout  spirituel  de  l'éducation  platonicienne  du  Banquet  et  de  la  Ré- 
publique ;  ici  encore,  la  mathématique  joue  le  rôle  d'un  indis- 
pensable auxiliaire  qui,  après  avoir  dissipé  les  illusions  de  la 
perspective  sensible,  nous  affranchit  de  celles  de  l'égocentrisrae 
dans  l'appréciation  des  fins.  C'est  alors  seulement,  après  avoir 
constitué  une  philosophie  pratique,  que  Platon  s'est  appliqué  à 
une  philosophie  de  la  nature.  Mais  la  réflexion  idéaliste,  en  ayant 
appris  qu'il  n'est  d'autre  réalité  que  l'activité  de  l'esprit  ou  l'ordre 
idéal  des  fins,  conduit  à  voir  dans  l'Univers  l'expression  sensi- 
ble de  l'organisation  absolue,  la  réalisation  empirique  d'une  rai- 
son souveraine.  En  un  mot,  l'édifice  platonicien  se  construit  à 
partir  du  problème  pratique,  qui  requiert  une  théorie  de  la  con- 
naissance, et  celle-ci  conditionne  à  son  tour  la  conception  de 
l'Univers. 

M.  Robin,  rapporteur  de  la  thèse,  en  loue  la  très  belle  langue, 
modèle  d'un  style  philosophique  dense  et  précis.  Pour  le  fond, 
l'analyse  minutieuse  à  laquelle  sont  soumis  les  dialogues  socra- 
tiques, tels  par  exemple  VHippias  mineur  et  le  Protagoras,  est  ex- 
trêmement utile,  car  les  paralogismes  apparents  s'effacent  lors- 
qu'on prend  soin,  comme  il  est  montré  ici,  de  suivre  exactement 
les  sinuosités  de  la  pensée  :  il  faut  engager  en  efifet  sa  propre  ré- 
flexion pour  découvrir  la  cohérence  d'un  sj^stème.  Cette  méthode, 
qui  traite  vraiment  Platon  en  philosophe  et  qu'illustrent  les  nom- 
breuses références  de  l'interprète  non  seulement  aux  textes,  mais 
à  lui-même,  donne  beaucoup  de  vigueur  à  l'ensemble  du  livre, 
et  justifie  par  son  idée  directrice  les  traductions  originales  de 
nombreuses  expressions  platoniciennes.  Ne  convient-il  pas  ce- 
pendant de  conserver  aux  premiers  dialogues  une  signification 
historique,  et  ne  faut-il  voir  que  des  «  masques  »  dans  les  So- 
phistes qui  s'y  trouvent  visés  ?  — Non,  sans  doute  ;  mais  la  ques- 
tion de  savoir  dans  quelle  mesure  ces  personnages  sont  authen- 
tiques ou  masqués  importe  moins  que  la  signification  intellec- 
tuelle de  leur  attitude.  Se  proposant  avant  tout  de  faire  prendre 
conscience  des  problèmes,  Platon  les  reprend  plusieurs  fois  pour 
en  préciser  les  termes,  et  la  polémique  lui  sert  de  moyen  pour 
l'analyse  critique  ;  la  conclusion  reste  en  suspens,  non  sans  doute 


SOUTENANCES    DE    THÈSES  575 

par  un  artifice  destiné  à  faire  accepter  une  solution  dogmatique 
tenue  en  réserve,  mais  parce  que  celle-ci   doit  être  progressive- 
ment dégagée.  M.  Robin  aborde  alors  un  point  essentiel  :  s'il  n'y 
a  pas  d'objet  distinct  à  chaque  degré  de  la  connaissance  intellec- 
tuelle, ni   par  conséquent  de  scission  entre  les  notions  mathéma- 
tiques et  les  Idées,  mais  seulement  une  dififérence    de   modalité, 
comment  concevoir  la  distinction   des  essences   et  des  valeurs  ? 
—  Cette  distinction,  explique  M.  Moreau,  pourrait  s'éclairer  par 
celle  que    Kant  établit  entre  les  objets  de   l'entendement   et  les 
idées  de  la    raison.  Les  connaissances    mathématiques   n'ont  de 
réalité  que  pour  l'entendement,  qui   s'en  sert  comme   d'un  inter- 
médiaire ;  elles  manifestent  la  capacité  de  concevoir  et  d'exprimer 
exactement  des   rapports.  Mais  les  essences  réelles,  objet  de   la 
dialectique,  se  déduisent  a  priori  à  partir  du  Tout  ;  le  nombre, 
pour  Platon,  n'est   pas    ontologiquement    antérieur  à  l'Idée.   — 
La  discussion  porte  ensuite  sur  quelques  questions  plus  spéciales. 
A  propos  du  mythe  de  la  caverne,  faut-il  attribuer   une  significa- 
tion particulière  au  caractère   figuré  des  objets  dont   Tombre  se 
dessine  sur  le  fond  ?  —  Non,  car  si  pour  obtenir  des  projections 
il  faut  utiliser  des  marionnettes,  celles-ci  ont  le  même  degré  de 
réalité  que  les  objets  sensibles  en    général.    M.  Moreau  expose 
enfin  comment  l'étude  des  arguments  qui  établissent  l'immortalité 
de  l'âme  conduit  à  penser  que  le  livre  X  de  la  République  est  an- 
térieur au  Phédon,  et  précise  ainsi  la  chronologie  des   dialogues 
platoniciens. 

M.  Rivaud  rend  hommage  à  l'effort  considérable  dont  témoigne 
cet  ouvrage  extrêmement  soigné,  qui  ne  veut  laisser  inexpliqué 
aucun  détour  de  la  pensée  si  subtile  de  Platon,  Il  observe  que  le 
terme  «  idéalisme  »,  appliqué  à  sa  doctrine,  n'est  pas  sans  ambi- 
guïté, qu'il  apparaît  avec  des  acceptions  multiples  et,  pour  ainsi 
dire,  à  différents  niveaux  ;  il  signifie  tantôt  transcendance  par 
rapport  à  tous  les  objets  sensibles,  tantôt  caractère  intelligible 
des  relations  mathématiques,  tantôtprimatontologiquedes  valeurs 
et  de  la  finalité  du  Bien.  —  Cette  richesse  du  platonisme, 
M.  Moreau  se  défend  d'avoir  prétendu  la  réduire  aux  cadres  ri- 
gides d'un  dogmatisme;  et  c'est  pourquoi,  cherchant  à  en  dégager 
l'armature  dialectique,  il  a  dîi  faire  appel  à  des  notions  et  à  des 
catégories  non  point  exclusivement  kantiennes,  mais  élaborées 
par  la  tradition  philosophique  qui,  à  partir  de  Platon  lui-même, 
sera  celle  d'Aristote,  de  Descartes  et  de  Leibniz  :  à  ce  prix  seu- 
lement,   un  moderne  peut  comprendre  Platon. 

M,  Wahl  s'associe  aux   éloges  qui  viennent  d'être   adressés  à 


576  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

l'œuvre  de  M.  Moreau,  tant  pour  la  valeur  de  la  pensée  que  pour 
son  expression.  Puis  il  examine  principalement  le  problème  des 
relations  chez  Platon.  Comment  interpréter  le  nombre  irration- 
nel, si  les  mathématiques  sont  la  norme  des  rapports  intelligi- 
bles ?  Et  ces  rapports  mêmes,  absolu  de  l'entendement,  comment 
concevoir  leur  relation  avec  les  Idées,  absolu  delà  raison?  Ne 
trouve-t-on  pas  un  Réalisme,  lorsqu'on  veut  définir  ce  que  sont 
«  les  choses  mêmes»  que  saisit  l'acte  de  pensée  et  qui  donnent 
les  modèles  nécessaires  à  toute  technique,  à  toute  fabrication  ?  — 
M.  Moreau  observe  d'abord  que  le  nombre  irrationnel  ne  paraît 
tel  qu'à  celui  qui  s'en  tient  au  processus  arithmétique  de  la  nu- 
mération ;  et  lorsque,  pour  le  déterminer,  on  fait  appel  à  des  in- 
tuitions géométriques,  celles-ci  interviennent  seulement  à  titre 
de  support  des  relations  pures,  car  le  nombre  peut  être  conçu 
sans  être  imaginé.  D'autre  part,  on  peut  assurément  traduire  en 
langage  réaliste  plusieurs  aspects  du  platonisme  ;  mais  le  langage 
idéaliste  convient  mieux,  parce  qu'il  va  plus  profondément.  S'a- 
git-il, par  exemple,  de  la  quantité  ?  Platon  ne  réifie  pas  le  Grand 
et  le  Petit,  mais  les  détermine  toujours  par  leur  corrélation. 
Lorsqu'il  parle  des  «  choses  mêmes  ».  il  veut  dire  qu'elles  sont 
appelées  à  leur  rang  ontologique,  non  point  certes  par  l'entende- 
ment de  celui  qui  les  pense,  mais  par  l'Idée  du  Bien,  qui  se  con- 
fond avec  l'organisation  harmonieuse  du  Tout.  Et  lorsqu'il  parle 
de  modèle  et  d'imitation,  il  s'exprime  par  une  métaphore  ;  mais 
elle  est  de  bon  aloi,  si  nous  savons  avec  lui  que  ce  n'est  qu'une 
métaphore. 

M.  Moreau,  félicité  par  le  jury,  a  été  reconnu  digne  du  grade 
de  Docteur  es  Lettres,  avec  la  mention  :  Très  honorable. 

Louis  Beauduc. 


Le  Gérant  :  Jean  Marnais. 


Imprimé  à  Poitiers  (Fronce).  —  Société  française  d'Imprimerie  et  de  Librairie 


40«  Année  (2'  Série)  N"  15  15  juillet  1939 


REVUE  BIMENSUELLE 

DBS 

COURS  ET  CONFÉRENCES 

Directeur  :  M.  FORTDNAT  STROWSKI, 

Membre  de  l'Institut, 
Professeur  honoraire  à   la  Sorbonne. 


La  «  Consolation  à  Monsieur  du  Périer  » 
est-elle  de  1590  ou  de  1600  ? 

par  G.  SAINTVILLE. 

Professeur   honoraire. 


Lorsqu'en  1862,  au  tome  premier  de  l'édition  des  Œuvres  de 
Malherbe,  —  dans  la  Collection  des  «  Grands  Ecrivains  de  la 
France  t ,  —  Ludovic  Lalanne  plaçait  vers  1600  (1)  la  composition 
des  strophes  de  la  Consolation  à  Du  Périer,  il  ne  semble  pas  y 
avoir  eu,  de  la  part  du  public  lettré,  réaction  contraire.  Celui-ci 
était  préparé,  du  reste,  ou  pouvait  l'être,  Lalanne  n'ayant  rien 
pris  qu'à  la  pièce  même,  aux  vers  connus  où,  strophe  XVII, 
le  poète  évoque  ses  propres   deuils  de  père  : 

De  moy  desja    deux    fois  d'une    pareille  foudre 

Je  me    suis  veu  perclus, 
Et   deux  fois  la  raison  m'a  si  bieu    fait  résoudre 

Qu'il  ne     m'en    souvient   plus. 

Henri  de  Malherbe  était  mort  (à  un  peu  plus  de  deux  ans)  au 
mois  d'octobre  1Ô87  ;  Jourdaine  (à  un  peu  moins  de  huit  ans), 
le  23  juin  1599  :  cela  justifiait  assez  la  conclusion  de  l'éditeur,  et  le 
temps  par  lui  adopté  :  «postérieurement  au  mois  de  juin  1599  ))(2). 

(1)  Dans  le  Utre  ci-dessus,  comme  en  cet  endroit,  j'arrondis  les  chiffres  pour 
simplifier  l'expression.  Des  dates  aussi  précises  n'ont  été  proposées  par  quicon- 
que, pour  cause.  Donc,  1590  et  1600  valent  autant  pour  1585  ou  1589,  pour 
1599  ou  1602.  C'est  la  marge  d'une  dizaine  d'années  qui,  d'abord,  est  en  question. 

(2)  Œuures  de  Malherbe  recueillies  el  annotées  par  Ludovic  Lalanne,  Paris 
(Collection  des  «  Grands  Ecrivains  de  la  France  »),  1862-1869,  t.  I  (1862), 
p.  38. 

37 


578  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Trente  ans  plus  tard,  rien  à  cet  égard  n'avait  changé.  Et  Gus- 
tave Allais,  au  cours  de  sa  thèse  de  1891  (1),  concluait  à  peu  près 
sur  la  même  époque,  —  dans  un  esprit  toutefois  singulier,  et 
sur  lequel  nous  reviendrons. 


C'est  d'ailleurs  au  lendemain,  en  1893,  que  la  publication,  par 
M.  Louis  Arnould,  des  Anecdotes  inédites  sur  Malherbe,  tirées 
du  «  Huitième  Recueil  de  Conrart  »,  à  l'Arsenal,  vint  y  contre- 
dire, et  remettre  en  lumière,  passagèrement,  le  propos  tenu 
déjà  par  Tallemaut  des  Réaux,  —  et  la  rencontre  n'a,  bien  sûr, 
rien  de  fortuit,  —  dans  son  Historiette  sur  le  poète  de  la  Consola- 
tion :  «  11  avait  30  ans  quand  il  fit  la  pièce,  etc.  »,  lit-on  d'un  côté 
comme  de   l'autre,  textuellement  (2). 

Plus  tard  enfin,  et  tout  près  de  nous  cette  fois,  la  balance 
devait  à  nouveau,  plus  fermement  pût-on  croire,  pencher  dans 
le  même  sens,  encore  que  pour  des  raisons  inattendues,  toutes 
diflérentes  de  celles  qui  précédent.  On  veut  parler  du  commen- 
taire accompagnant  l'édition  nouvelle  des  Poésies  de  Malherbe, 
due  aux  soins  de  M.  Jacques  Lavaud  (3),  commentaire  dont  le 
passage  que  voici   nous  retiendra. 

Or,  M™*^  de  Malherbe,  dans  uu  testament  dicté  par  elle  eu  1600,  et  con- 
servé aux  archives  d'Aix,  dont  l'existence  nous  a  été  révélée  grâce  à  l'obligeance 
de  M.  Lebègue,  mentionne  uu  fils  encore  inconnu,  François,  qui  mourut  pro- 
bablement en  bas  âge.    Ce  témoignage  confirmerait  les  dires  de  Racan  [ ]  et 

de  Tallemaut  [ ].  Henri  de  Malherbe  étant  mort  en  1587,  on  pourrait  avancer 

d'une  dizaine  d'années  la  date    de  compositon  de  cette  pièce  et  la    placer  vers 
1589-159U,  ce  qui  expliquerait  les  faiblesses  de  sa  première  rédaction  (4). 

((  Il  y  a  là  un  petit  problème  à  résoudre  »,  écrivait,  dans  sa 
publication  de  1893,  M.  Louis  Arnould.  Le  «  petit  problème  » 
était  depuis  fort  longtemps  posé.  On  vient  d'en  marquer  les  éta- 

(1)  Malherbe  et  la  Poésie  française  à  lu  fin  du  XVI"  siècle,  Paris,  1891, 
pp.  356-357. 

['i)  Anecdotes  inédites  sur  Malherbe.  Supplément  de  la  Vie  de  Malherbe  par 
Racan,  publié  avec  une  Introduction  et  des  Notes  critiques  par  Louis  Arnoulu, 
Paris,  18i)3,  p.  35;  Les  Historiettes  de  Tallemant  des  Réacx,  Paris,  1854-1860, 
3e  éd.,    t.  I.  p.  272. 

(3)  Les  Poésies  de  M.  de  Malherbe,  Edition  critique  précédée  d  une  Introduc- 
tion, par  Jacques  Lavaud,  Paris  (Société  des  Textes  français  modernes),  1936- 
1937,  2  vol  ,  iu-12,  xxix-345  p.,  et  un  carton  de  x  p.  (Poésies  libres).  Une  seule 
série  pour  la  pagination  des  deux    volumes, 

(4)  Cf.  Les  Poésies  de  M.  de  Malherbe,  éd.J.  Lavaud,  t.  II,  p.  243  (Commen- 
taire). La  Consolation  occupe  au  t.  II,  les  p.  242-248  ;  il  en  est  encore  ques- 
tion, à  divers  titres  :  t.  I,   p.  vi,  xv,  xx-xxi,  xxviii  ;   t.  II,  p.  326. 


LA    «    CONSOLATION    A    MONSIEUR    DU    PÉRIER    »  579 

pes  principales,  objectivement.  L'état  de  la  question  ainsi  préci- 
sé, voyons  si,  demeurée  longtemps  incertaine,  nous  la  pouvons 
tenir  pour  enfin  résolue. 


L'argumentation  du  nouveau  commentaire  (1)  repose  donc 
entièrement  sur  le  testament,  nouvellement  connu,  de  M"^^  de 
Malherbe,  et  sur  l'existence,  en  même  temps  révélée,  de  cet 
enfant  imprévu  du  nom  de  François.  Qu'est  donc,  pour  com- 
mencer, ce  testament?  Sous  quelle  forme  et  d'où  nous  vient-il  ? 
Que  nous  apprend-il  au  juste  ? 

Il  s'agit  d'une  copie,  jadis  prise  sur  l'original  par  un  érudit 
aixois,  Numa  Coste,  mort  en  1907  (2),  copie  passée  avec  maints 
documents  de  pareil  intérêt,  aux  mains  d'un  Aixois  d'aujourd'hui, 
M.  Maurice  Raimbault,  alors  archiviste  adjoint  du  Département, 
et  que  M.  Raymond  Lebègue,  en  séjour  de  travail  à  Aix,  se  vit 
communiquer  par  ce  dernier.  Bien  qu'aient  été  sans  résultat  les 
recherches  de  M.  Lebègue,  à  la  suite,  pour  retrouver  l'original 
au  minutier  ancien  du  notaire  Boniface  Borrilli  (3),  l'authenticité 
du  texte  ne  semble  pas  douteuse,  et  nous  lui  ferons  confiance. 
Un  très  court  passage,  d'ailleurs,  en  est  pour  nous  à  retenir,  où 
nous   est  dit  que  M"^    de   Malherbe 

lègue  200  escus  pour  faire  à  elle  et  à  Henri,  François  et  Jordane  de  Malherbe, 
leur  61s  et  fille,  à  chacun  une  inscription  en  marbre  avec  telles  paroles  et  non 
aultres  que  celles  qu'il  plaira  audict  sieur  de  Malherbe  son  miari,  etc.   (4). 

(1)  Il  m'a  paru  qu'il  était  vain  —  et  on  s'en  apercevra  par  la  suite  — de  s'attacher 
aux  dires  de  Racan  et  de  Tallemant  ;  je  les  ai  donc  laissés  de  côté.  Le  témoi- 
gnage contemporain,  ou  le  témoignage  du  temps,  si  souvent  riche  d'enseigne- 
raeiils,  se  montre  ici  fantaisiste  et  sans  aucun  intérêt. 

{2)  Voir  au  moins,  surNuma  Coste,  une  notice  nécrologique,  par  M.Maurice 
Rainibault,  in  Annales  de  la  Société  d'Eludés  provençales,  4"  ann.,  1907, 
p.  'J59-2(i'2. 

(3)  Boniface  Borrilli  fut  notaire  à  Aix  de  1591  à  1648.  Il  était  le  dernier  repré- 
sentant, dans  le  notariat,  d'une  famille  dont,  avant  lui,  treize  membres,  du 
même  nom,  avaient  depuis  1386  exercé  pareille  charge.  Il  fut  un  des  corres- 
pondants de  Peiresc  (Cf.  Tamizey  de  LâRRoguE  :  «  Les  Correspondants  de  Pei- 
resc  :  Boniface  Borrilli  »,  in  Mémoires  de  l'Académie  d'Aix,  t.  XV,  1891  ;  ac- 
cessoirement :  Koux-Alpheran.  Les  Hues  d'Aix,  Aix,  1846,  t.  I,  p.  343-347.  — 
C'est  par  la  suite  Joseph  Aymar  qui,  le  2  août  1629,  recevra  dépôt  d'un  autre 
testament,  le  3«  pour  le  moins,  daté  de  la  veille,  de  M"'«  de  Malherbe  veuve 
de  l'année  pi-écédente  (Cf.  Koux-Alpheran,  «  Recherches  biographiques  sur 
Malherbe  et  sur  sa  famille  »,  in  Mémoires  de  l'Académie  d'Aix,  t.  IV,  1840). 

(4)  Je  cite  ce  passage  (dont  j'ai  respecté  l'orthographe  et  la  ponctuation)  d'a- 
près la  copie,  prise  par  lui-même,  que  M.  Lebègue  a  bien  voulu  me  commu- 
niquer. Je  l'en  remercie  vivement  comme  de  l'indication  de  sou  étude  citée  un 
peu  plus  loin. 


580  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Cette  simple  mention,  sans  circonstance  aucune,  d'un  nom 
nouveau  dans  la  descendance  immédiate  du  poète,  est  tout  ce  que 
Von  sait,  à  ce  jour,  de  François  de  Malherbe  le  fils.  Peut-être  eût- 
il  été,  sans  grand'peine,  possible  d'en  apprendre  un  peu  plus,  de 
le  tenter,  au  moins.  On  verra  —  là  encore  —  pourquoi,  de  notre 
côté,  nous  ne  nous  y  sommes  pas  attardé.  Quoi  qu'il  en  soit,  de 
ce  seul  nom  mis  là  entre  deux  autres,  que  conclure  de  net  I...  Et 
l'on  comprend  les  tâtonnements  de  la  part  tant  de  M.  Lebègue 
que  de  M.  Lavaud  sur  la  destinée  du  personnage.  Ainsi  a-t-on 
pu  lire,  d'abord,  dans  un  article  de  lui-même,  que  M.  Lebègue 
a  bien  voulu   opportunément  me  rappeler  : 

[Malherbe  et  Madeleine  de  Coriolis  sa  femme]  eurent  quatre  enfants  :  Henri 

qui  naquit  le    21  juillet  1585  (1)  [ J,    François  dont  nous  savons  seulement 

qu'il  mourut    au    plus  tard  en    1599,  Jourdaine     qui    naquit  le    22  septembre 
1591  [ ]  et    Marc-Anloine. 

et,  même  page,  quatre  lignes  plus  bas  : 

Je  pense  que  pour  se  conformer  à  la  règle  [de  l'enfant  unique],  François 
dut  venir  au  monde  après  la  mort  de  l'aîné  [  =  octobre  1587], et  mourir  avant 
la  naissance  de    sa  sœur  [  =  septembre  1591  ]  (2). 

Différemment,  pour  M.  Lavaud,  et  pour  ce  qu'il  en  tire,  il  sem- 
ble qu'importe  peu  ou  que  n'importe  point  la  date  de  naissance 
de  François  de  Malherbe,  aîné  ou  second  de  la  famille,  pourvu 
que  —  «  probablement  en  bas  âge,  »  nous  dit-il  —  l'enfant  meure 
avant  Henri,  et  que  de  1587  puisse  partir  le  temps  où  Malherbe, 
à  même  d'évoquer  la  mort  de  deux  de  ses  enfants,  sera  du 
même  coup  en  mesure  d'écrire  les  stances  à  Du  Périer.  C'est 
bien  le  sens  —  croyons-nous  —  de  ce  que  nous  a  fait  lire  plus 
haut  le  commentaire  de  l'édition  nouvelle  où  M.  Lavaud  argu- 
mente et  conclut  (3), 


(1)  Date  qui  ne  paraît  pas  exacte.  L'acte  baptistaire  est  du  l*""  août  1585 
(Arch.  des  Bouches-du- Rhône,  Dépôt  d'Aix,  Paroisse  de  La  Madeleine,  Reg. 
n"  prov.  33,  fol.  182),  et  sans  indicationde  date  de  naissance  diftérente  de  celle 
de  l'acte  même. 

(2)  Raymond  Lebègue,  «  Malherbe  et  son  fils  »,  in  Reuue  des  Cours  et  Con- 
férences, ann.  XXXIV.  !'«  série,  1933,  pp.  193-207,  312-331.  Les  deux  citations 
sont  à  la  même  page  195.  Le  fils  de  Malherbe  ici  étudié  est  Marc-Anloine,  né 
le  14  décembre  1600,  naissance  en  prévision  de  laquelle  M"»  de  Malherbe  avait, 
cinq  jours    plus  tôt,  comme  on  a  vu,    rédigé  ses  dernières  volontés. 

(3)  Je  n'oublie  pas  que  M.  Lavaud  met  seulement  à  «  1589-1590  »,  ou  encore 
«  vers  1590  »,  l'époque  de  la  composition  de  la  pièce,  et  donc  de  l'expression 
de  Malherbe  sur  ses  deuils  ;  mais  j'interprète  ces  deux  ou  trois  ans  d'écart 
comme    le  temps  accordé  au  père  pour...  «  ne  s'en  souvenir  plus  »  1 


LA   «    CONSOLATION    A    MONSIEUR    DU    PÉRIER   »  581 

«  Tâtonnements  »,  donc  ;  variations,  incertitudes,  en  tout 
cela  ;  et  puis,  quelque  arbitraire  aussi  peut-être.  Importait-il 
assez,  pourtant,  que  fût,  s'il  est  enfin  possible,  étayée  de  vraies 
raisons  et  non  plus  seulement  d'  «  anecdotes  »,  ou  «  d'histo- 
riettes »,  l'opinion  qui  reculerait  de  nous  de  quelque  deux  lustres 
la  rédaction  des  vers  de  Malherbe  !  La  Consolation  mise  aux 
environs  de  1585,  de  1587  ou  de  1590,  c'est  (on  le  tient  de  la 
thèse  même  ici  examinée,  et  l'on  ne  fait  que  transcrire)  :  excu- 
sées, les  «  faiblesses  de  la  première  rédaction  »  ;  expliquées,  les 
«  réminiscences  »  qu'on  y  trouve  de  Y Advanture  seconde,  ou  Cléo- 
phon  de  Desportes,  qui  est  de  1583  ;  écarté,  le  reproche  d'avoir 
usé  du  «  verbe  enaigrir  peu  d'années  avant  de  le  critiquer  »  chez 
le  même  écrivain.  En  revanche,  rien  qu'une  énigme  qui  surgit 
(ou  seulement  s'aggrave),  mais  secondaire,  celle  des  vingt  années 
perdues  avant  de  «  confier  la  pièce  aux  recueils  collectifs  »  (1). 

L'histoire  du  texte  de  Malherbe,  intéressée  au  sujet  en  effet, 
pouvait  valoir,  et  valait,  qu'on  y  regardât  d'un  peu  près. 


Poursuivons  donc.  Et  puisque  la  thèse  nouvelle  souhaite  et 
appelle  des  actes  de  paroisse,  voyons  ce  que  peuvent  avoir  à 
nous  apprendre  les  recueils  qui  les  abritent.  Ils  sont  à  la  vérité 
peu  prolixes,  ceux  qui  nous  sont  restés.  Tirons-en  du  moins  le 
texte  suivant  qui  nous  met  au  cœur  du  sujet  : 

L'an  mil  cinq  cens  nonante  troys  et  le  second  jour  du  moys  de  febvrier, 
jour  de  la  purification  de  Nostre  Dame,  feult  baptizée  Marguerite  du  Périer, 
filhe  de  Monsieur  Françoys  du  Périer,  consul  de  caste  ville  d'Aix,  et  procureur 
du  pays,  et  de  damoyselle  Catherine  Stienne  ;  le  perrin  feult  Massire  Gaspard 
de  Pontevès,  Conte  de  Garces,  grand  seneschal  et  lieutenant  général  et  gou- 
verneur de  ce  pays  de  Provence  soubz  Testât  et  couronne  de  France  ;  et  la 
merrine  damoyselle  Marguerite  Roque,  femme  de  Monsieur  Jehan  Stienne, 
scuyer  de  ceste  dicte  ville. 

[Signé  :  ]  Payani,  curé  (2). 


(1)  J'ai  emprunté  les  citations  contenues  dans  ce  paragraphe  tant  à  M.  La- 
vaud  qu'à  M.  Lebègue.  C'est  assez  dire  que  la  thèse  de  M.  Lavaud  sur  la 
date  «  1589-1590  »  est  bien  autant,  pour  la  part  qu'il  y  eut,  celle  de  M.  Lebè- 
gue. J'entends  :  l'indication  du  testament  de  1600,  c'est-à-dire  — ■  et  pour  telle 
fin,  non  pour  une  autre  —  de  l'existence  du  jeune  François  ;  l'adhésion  sans 
réserve  que  traduit  le  compte  rendu  de  l'édition  dans  la  Reuue  d'Histoire 
Littéraire  de  la  France,  avril-juin  1938  (parue  en  novembre),  p.  262-263  ;  et 
donc,  entre  temps,  l'acquiescement,  dès  la  lecture  en  manuscrit,  de  l'édition, 
comme  réviseur  ou  «  commissaire  responsable   ». 

(2)  Arch.  des  Bouches-du-Rhône,  Dépôt  d'Aix,  Paroisse  de  La  Madeleine, 
Reg.  n»  prov.   '.\3,  fol.  414. 


582  REVUE    DES    COURS    ET    CONFÉRENCES 

C'est-à-dire  que,  fille  de  François  du  Périer,  alors  second  con- 
sul d'Aix,  et  procureur  du  pays  (1),  et  de  Catherine  Stienne, 
Marguerite,  née  le  jour  même  peut-on  croire,  fut  baptisée  le 
2  février  1593,  à  Aix,  sur  la  paroisse  de  la  Madeleine.  Fâcheuse- 
ment l'acte  mortuaire  nous  échappe  (2).  A  cette  lacune  peut-être 
pouvons-nous  remédier  pour  partie. 

Il  ne  saurait  être  question  de  réhabiliter  comme  poète  celui 
dont  on  a  pu  dire  qu'il  semblait  «  avoir  pris  à  tâche  de  réaliser 
en  sa  personne  tout  ce  que  l'école  pouvait  enfanter  de  pire  >>  (3). 
Le  témoin,  non  le  poète,  le  témoin  sans  plus  nous  intéresse  en 
César  de  Nostredame.  11  est  Aixois  comme  François  du  Périer, 
et  il  fut  son  ami.  De  même  âge,  l'un  et  l'autre,  que  Malherbe  ;  se 
piquant  tous  deux  pareillement  de  poésie,  de  belles-lettres  ;  ils 
sont  aussi,  par  Roux-Alpheran,  comptés  de  pair  au  nombre  des 
amis  fréquentant,  à  ses  années  d'Aix,  chez  l'auteur  de  la  Consola- 
tion. Commenta  ce  compte  ne  pas  faire  confiance  au  rimeur  de 
l'ode  pindarique  — «avec  strophe, antistrophe,  épode,  et  Dieu  sait 
quel  galimatias  »,  à  quoi  l'on  ne  contredit  —  chantant  dans  un  tel 
milieu  le  souvenir  de  l'enfant  d'un  ami  présent  ?  comment  n'en 
pas  croire  cette  autre  Consolalion  lue,  montrée,  remise  au  père  en 
deuil,  et  dont  le  titre  disait  :  Sur  le  trépas  de  damoiselle  Margue- 
rite du   Périer  decedée  en  laage  de  cinq  ans  ? 

Rien  par  ailleurs  qui,  dans  les  vers  de  Malherbe  comme  dans 
les  vers  de  tel  autre(4),  ne  fasse  entendre  que  la  petite  morte  ait  en 


(1)  <i  Du  1^"^  novembre  (1592)  jusqu'à  pareil  jour  de  l'année  suivante  »  (Roux- 
Alpheran,  Les  Rues  d'Aix,  Aix,  1846,  t.  I,  p.  617). 

(2)  Il  n'j'  a  pas  aux  Archives  départementales  de  registres  de  sépultures  pour 
la  Madeleine,  antérieurs  à  l'année  1611  ;à  l'Hôtel  de  Ville, l'Etat  civil  remonte  à 
1603  seulement  encore.  D'autre  part,  l'enfant,  a-t-on  dit,  repose  en  l'église  de 
la  Madeleine,  qui  fut  l'Eglise  des  Prêcheurs,  sous  l'autel  (l'autel  actuel  veut-on 
dire,  sans  doute;  ds  Notre-Dama-de-Grâce.  Mais  encore  que  Roux-Alpheran 
(Op.  cit.,  t.  I,  p.  642),  mentionne  en  effet  que  François  du  Périer  et  Scipiou 
son  fils  furent  eux-mêmes  enterrés  dans  cette  église,  il  faut  noter  que  la  ques- 
tion qui  se  pose  est  celle  d'une  épitaphe  particulière,  personneZ/e,  ayant  existé  ou 
non,  et,  dans  1  affirmative,  a3'ant  été  relevée  ou  non.  Sur  quoi  M.  Maurice  R.Tira- 
bault  me  signale  le  Taphologue  du  P.  Forkat,  pour  lequel  je  renverrai  donc 
à  ce  ras.  de  la  Bibliothèque  Méjanes,  coté  :  '279  (R  A.  28),  et  décrit  au  Cata- 
logue Général  des  manuscrits,  t.  XVI,  pp.    149-150. 

{'6)  Cf.  A.  JoLY,  Note  sur  Benoet  du  Lac  ou  le  Théâtre  et  la  Baioche  à  Aix  à  la 
fin  du  xvi*  siècle,  Lyon,  1862  (cité  par  Edouard  Aude,  La  poésie  en  Provence  au 
temps  de  Malherbe,  extr.  des  Ca/u'ers  d' A i.r-en-Prooence,  1923-1924,  p.  11  .  L'«  E- 
cole  »  '.'  Entendons  le  groupe  où  présidait  le  Grand  Prieur,  Henri  d'Angouléme, 
et  rassemblant  avec  Nostredame,  Bellaud  de  la  Belaudière,  d'Escalis,  MejTier, 
et  maints  autres. 

(4)  Cf.  les  deux  sonnets  de  Siméon-Guillaume  de  La  Roque  :  «  Sur  le  très- 
pas  de  Damoiselle  Marguerite  du  Périer  »,  et  «  Pour  elle-mesme  »,  in  :  Les 
Œuvres  du  Sieur  de  La  Roque  de  Clairmont  en  Beauvoisis,  Paris,  1609,  p.  721. 


LA    «    CONSOLATION    A    MONSIEUR    DU    PÉRIER    »  583 

effet  disparu  tout  à  la  fleur  de  l'âge.  Tout  le  dit  et  le  redit  claire- 
ment. Et  l'expression  de  Nostredame,  tenue  couramment  pour 
acquise,  jamais  contredite  ou  seulement  contestée  (1),  ne  jure  là, 
tant  s'en  faut.  Aussi  bien  que  lui  demander  de  plus,  que  nous 
être  une  date  limite  pour  la  composition  de  la  pièce  :  exactement 
et  proprement  ce  que —  sans  plus,  redisons-le  —  nous  serait 
l'acte  mortuaire  demain  retrouvé  (2).  Avec  l'expresse  réserve 
qu'on  entend  bien,  nous  en  Ferons  donc  état. 


((  Date  limite  »  :  cela  ne  nous  vaut  pas,  pour  autant,  la  clef  de 
l'énigme.  Du  moins  apparaît-il  qu'au  point  où  nous  voilà,  et  la 
Consolation  ne  pouvant  vraisemblablement  être  mise  avant  juin 
1599  (3),  les  deux  deuils  évoqués  par  Malherbe  ont  cessé  d'être 
ceux  de  François  puis  d'Henri  (selon  le  commentaire  de  M.  La- 
vaud).  ou  ceux  d'Henri  puis  de  François  (suivant  le  compte 
rendu  de  M.  Lebègue,  avec  un  lapsus  peut-être),  pour  redevenir 
ceux  d'Henri  et  de  Jourdaine,  Malherbe  passant  uniment  sous 
silence  la  mort  de  François  (4). 


(1)  Comme  tous  autres,  c'est  cet  âge  de  cinq  ans  que  retient  M.  Lavaud,  dans 
son  commentaire. 

(2)  Acte    dont  il  peut    donc,  à  la    rigueur,  n'y    avoir    tant    à    déplorer  lab 
sence. 

(3)  Fût-ce  à  la  veille  même  de  ce  mois  de  juin,  de  ce  23  juin  1599  (Malherbe, 
du  reste,  à  l'époque,  était  en  Norm  iridie,  et  depuis  août  1598,  nous  le  savons 
par  lui-même,  dans  l'Instruction  de  Malerbe  à  son  fih),  et  la  date  de  1598  dût- 
elle  être  un  peu  rajeunie  ;  car  l'expi  ession  de  Malherbe  à  Du  Périer  :  «  Ta 
douleur  {.■■]  éternelle  »,  doit  trouver  une  raison  d'être  dans  un  éloignement 
assez  considérable  de  ce  qui  la  provoqua.  Dans  la  première  rédaction,  Malher- 
be avait  écrit  :  «  Ta  douleur  (.,.   )    incurable  »  :  l'observation  à  en  tirer  est  la 

même. 

On  sait,  par  le  relevé  des  variantes  fait  de  la  main  de  Daniel  Huet,  que 
la  Consolation  parut  d'abord  sur  feuille  volante,  mais  sans  mention  de  date, 
sans  lieu  ni  date  même,  à  en  croire,  du  moins  :  G  Lanson,  Manuel  bibliogra- 
phique. n°  3385,  et  Ph.  Mahtinon,  in  Revue  d'Hi-itoire  Littéraire  de  la  France, 
t.  XXII,  1915,  p.  372.  Qu'en  f;uit-il  retenir  T' En  fait,  la  publication  en  Provence 
et  à  Aix  paraît  vraisemblable.  Et  M.  Edouard  AuoEavance  même  (op.  cit..  p.  9) 
le  nom  du  libraire  aixois  .Jean  Tholozan,  par  les  soins  de  qui  parurent  en 
feuille  volante  ou  en  brochure,  l'Ode  à  la  Royne  pour  sa  bienvenue,  et  la  Prière 
pour  le  Roy  allant  en  Limozin. 

Aucun  exemplaire  de  cette  publication  originale  ne  s'est  retrouvé  encore,  et  je 
dois  à  M  Haimbault  de  pouvoir  préciser  que  la  Bibliographie  provençale  ma- 
nuscrite, de  l'abbé  DunRFun. ,  au   Musée  Arbaud,    n'en  fait  pas  mention. 

(4)  A  ce  silence  je  vois  diverses  explications  dont  la  moins  mauvaise  pourrait 
être  que  François  non  seulement  fût  mort  «  en  bas  âge  »,  mais  eût  vécu  fort 
peu,  au  point  que  sa  disparition  ne  marquât  un  deuil  vrai  pour   quiconque,  au- 


584  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Et  puis,  ce  que  nous  venons  d'observer,  touchant  Du  Périer, 
sur  le  délai  moral  peut-on  dire,  et  le  délai  de  fait  à  respecter  avant 
que  quiconque  marque  touthaut  un  étonneraent  même  «  poétique  » 
de  le  voir,  lui,  brisé  de  chagrin  encore,  cela  doit  bien  valoir  pour 
Malherbe  lui-même.  Ne  serait-il  pas  invraisemblable  que 
Malherbe,  dont  le  second  deuil  est  tout  pareil  encore  au  deuil 
unique  de  Du  Périer,  et  plus  récent,  eût  le  front  de  dire  à  celui- 
ci  qu'en  dépit  de  toute  chronologie,  lui,  Malherbe,  ne  se  souvient 
plus  de  rien  !  et  de  l'imprimer  et  de  le  répandre  1  On  est  sévère 
et  parfois  dur  pour  Malherbe  ;  peut-être  y  aurait-il  une  plus  juste 
mesure  à  tenir  à  son  endroit.  Pour  ici,  n'ayant  cure  de  ses  senti- 
ments vrais,  c'est  de  décence,  tout  simplement,  qu'il  s'agit.  Lors- 
que la  date  limite  fut,  tout  à  l'heure  et  pour  un  instant,  mise  à 
1587,  nous  avons  vu  M.  Lavaud,  dans  la  pensée  que  nous 
croyons  avoir  exactement  démêlée,  porter  à  deux  ou  trois  ans 
plus  lard  («  1589-1590  »)  la  strophe  XVII  et  la  pièce  entière  (1). 
Ramenant  à  1599  les  choses,  il  ne  paraîtra  pas  superflu,  je  pense, 
de  mettre  alors  la  Consolation  à  1601  ou  1602. 

Il  y  a  plus.  Sans  doute,  dirons-nous,  l'idée  première,  le  projet, 
vague  pour  commencer  peut-être,  de  cette  composition,  dut 
être  sensiblement  antérieur.  Nous  croyons  l'entrevoir  dès  1600, 
lorsqu'à  son  retour  de  Normandie  (décembre  1599),  Malherbe 
trouva  son  ami  encore  éplorè  de  la  mort  de  sa  fille.  Mais  nous 
n'en  présumons  pas  une  élaboration  vraie  avant  les  années  dites 
à  l'instant   :  on  sait  la  lenteur  de  Malherbe  au  travail. 


tour  de  lui.  On  pouvait  aussi  supposer  que  le  nom  «  François  »  (nom  du  poète 
lui-même,  d'ailleurs)  doublât  celui  de  l'aîné,  Henri,  simplement  !  Mais  àl'acte 
du  1"  août  1585,  l'aîné  n'a  qu'un  prénom  ;  et  le  registre  (1587)  manque,  où 
l'acte  mortuaire  demanderait  à  être  relu. 

(1)  M.  Lavaud,  qui  le  connaît  bien,  sans  être  autrement  indulgent  à  l'accent 
des  Consolations  du  poète  (Cf.  Un  Poète  de  Cour  au  temps  des  derniers  Valois  : 
PAiZippe  Despor/es,  (151G-1606),  Paris  1936,  p.  427),  sait  voir  le  père  en  Malherbe 
capable  de  souffrir  comme  tout  autre  (Cf.  Les  Poésies  de  M.  de  Malherbe, 
t.  II,  p.  287).  Mais  attitude  toute  différente  chez  Gustave  Allais,  dont  j'ai  rappe- 
lé la  thèse  de  1891,  où.  entre  les  pages  356  et  368  la  Consolation  est  longuement 
étudiée.  Dans  la  première  partie  de  cette  étude,  c'est  (p.  356 sqg)  une  application 
tenace  et  proprement  irritante  à  rapprocher,  à  mettre  aux  lendemains  de  la 
mort  de  Jourdaine,  la  rédaction  de  la  pièce,  et  particulièrement  de  la  strophe 
XVII,  afin  de  se  donner  occasion  et  raison  de  stigmatiser  impunément  Malherbe 
pour  son  indifférence  et  sa  dureté  de  cœur. 

Faut-il  rappeler  ici  la  solution,  toute  conciliante,  qu'avait  proposée  M.  Louis 
Arnould.  en  1893  :  la  Consolation  écrite  en  deux  temps,  à  quatorze  ans  de  dis- 
tance, 1585  et  1599  P  Cela  ferait  aujourd'hui  envisager  que  la  pièce,  d'abord 
écrite  pour  un  autre,  eût  été  de  longues  années  plus  tard,  non  seulement  reprise 
et  complétée  selon  M.  Arnould),  mais  remaniée,  adaptée  à  l'adresse  de  Du 
Périer.  C'est,  au  moins,   peu  vraisemblable. 


LA    «    CONSOLATION    A    MONSIEUR    DU    PÉRIER    »  585 

Et  même,  n'a-t-on  pas  supposé  que  si  Malherbe  n'avait  publié 
la  Consolation  qu'au  tome  premier  du  Parnasse  de  1607,  et  avait 
donc  laissé  passer,  indiSerent,  les  Muses  ralliées  de  1603,  c'est 
que  les  stances  n'en  «  étaient  pas  encore  achevées  ni  même  peut- 
être  composées  »  ?  (1)...  Disons  plutôt  :  parachevées,  ou,  avec 
M.  Lebègue  :  «  repolies  »  ;  —  et  si  loin  que  nous  voilà,  pour  cause, 
de  1585,  de  1587,  ou  de  15H9-1590,  accordons  qu'il  peut  n'être 
pas  téméraire  à  l'excès,  d'aller  jusque-là  (2). 


(1)  La  conjecture  est  formulée  par  G.  Allais,  op.  cit.,  p.  363,  en  des  lignes 
aussi  raisonnables  et  mesurées,  alors,  sur  le  caractère  de  Malherbe,  que  les 
premières   étaient  malveillantes  et  fâcbeuses. 

(2)  Pour  ce  travail,  j'ai  repris  quelques  notes  déjà  anciennes,  dont  je  n'ai 
point  usé  sans  une  vérification  rigoureuse  pour  laquelle,  sur  mes  indications, 
les  bons  offices  de  M.  Augustin  Roui,  arcbiviste  adjoint  des  Bouches-du-Rhône 
m'ont  été  précieux,  m'épargnant  le  voj'ag*  ou  l'attente  d'une  occasion  favora- 
ble. Je  l'en  remercie  vivement  Et  je  ne  suis  pas  moins  obligé  à  M.  Maurice 
Raimbault,  archiviste  en  retraite,  demeuré  conservateur  des  riches  collections 
du  Musée  Arbaud,  instruit  de  toutes  choses,  et,  de  tout  ce  qu'il  sait  là,  si  plei- 
nement généreax. 

D'autre  part,  avec  l'auteur  d'une  notice  («  ProvansaJ  et  sa  famille  »,  in  Mé- 
moires de  l'Institut  historique  de  Provence,  t.  XIV,  1937,  p.  58  sqq.)  sur  un  Du 
Périer  de  la  branche  cadette,  —  longuement  étudié  un  demi-siècle  auparavant 
par  Georges  Monval  (Le  Laquais  de  Molière,  Paris,  1887),  —  j'ai  entretenu  une 
brève  correspondance,  en  fin  de  compte  profitable,  en  ce  sens  qu'à  devoir 
contredire  et  redresser  l'information  de  mon  correspondant,  j'éprouvai  une  fois 
de  plus  que  la  fantaisie  et  l'entêtement  aident  mal  à  la  vérité  du  moindre  fait  ! 


Langage  des  sciences  et  choix 
au  hasard 

par  Plus  SERVIEN. 


Dans  des  articles  publiés  ici  même,  nous  avons  esquissé  une 
théorie  générale  du  choix(l).  Le  point  de  départen  était  l'analyse 
du  langage,  que  nous  rappelons  brièvement.  Nous  avons  montré 
que  les  sciences  ont  une  langue  commune,  que  nous  avons  appelée 
le  «  Langage  des  sciences  «  ;  il  n'est  qu'une  partie  du  langage  total, 
ayant  des  propriétés  qui  lui  sont  particulières  et  qui  ne  s'étendent 
pas  au  delà  de  ses  frontières.  Par  exemple,  toutes  les  phrases  de 
ce  domaine  ont  des  équivalentes.  On  peut  s'accorder  entièrement 
sur  leur  sens,  et  vérifier  cet  accord.  Il  y  existe  des  phrases  exacte- 
ment contraires.  Le  sens  des  phrases  est  indépendant  de  leur  ry- 
thme, etc.  Nous  avons  montré  qu'il  y  a  dans  le  langage  total  un 
pôle  opposé  au  précédent,  que  nous  avons  appelé  «  Langage  ly- 
rique »  :  celui  où  le  sens  est  indissolublement  lié  au  rythme,  où 
une  phrase  n'a  ni  équivalente  ni  contraire,  etc.  (2). 

Cette  analyse  fondamentale  du  langage  engendrait  naturelle- 
ment une  classification  générale  des  choix.  Aux  deux  pôles  du 
langage  ainsi  déterminés,  correspondent  deux  types  généraux 
de  choix.  Il  y  a  d'abord  le  choix  en  Langage  des  sciences,  ou  choix 
S.  On  fait  un  tel  choix,  lorsqu'on  choisit  les  hommes  dont  la  taille 
est  inférieure  à  Im.  80.  Il  y  a,  d'autre  part,  les  choix  de  l'ordre 
de  Langage  lyrique,  ou  choix  L  ;  par  exemple  quand  on  choisit 
les  hommes  les  plus  beaux.  Il  résultait  de  notre  analyse  fondamen- 
tale du  langage  qu'il  n'y  a  pas  d'autres  choix  que  ces  deux-là  ; 
en  ce  sens  que  tout  autre  choix  doit,  regardé  de  près,  être  reconnu, 
soit  pour  un  choix  S,  soit  pour  un  choi.x  L,  soit  pour  une  combi- 
naison de  ces  deux  choix  élémentaires. 


(1)  Problèmes  d'arl  el  Langage  des  sciences,  Revue  des  Cours  et  Conférences, 
30  avril   1932  sq.    Voir  notre  ouvrage  Principes  d' Esthétique  (Boivin  et  C'«). 

(2)  Notre  Le  Langage  des  Sciences  (1931  ;  2«  édit.  Actualités  scientifiques, 
Hermann  et  C'^)  ;  cf.  nos  articles  dans  Scientia,  avril  et  ^mai  1937,  dans  la 
Revue  Philosophique,  1937,  etc. 


LANGAGE    DES    SCIENCES    ET    CHOIX    AU    HASARD  587 

Le  type  de  choix  qu'il  était  le  plus  intéressant  de  soumettre 
aussitôt  à  notre  nouvel  outil  d'analyse,  était  le  choix  au  hasard. 
On  sait  son  importance,  soit  dans  la  vie  courante,  soit  dans  la 
science  ;  et  en  particulier  dans  la  science  des  dernières  années. 
Nous  indiquions  qu'il  se  réduit  à  un  choix  S.  Il  sera  l'objet  de  la 
présente  étude. 

Ainsi,  l'analyse  fondamentale  du  langage  contraint  le  choix 
au  hasard  à  nous  faire  voir  bien  clairement  quel  est  son  contenu. 
Ce  contenu  ne  peut  plus  rester  mystérieux,  il  faut  de  toute  néces- 
sité qu'il  soit,  ou  bien  un  choix  S,  ou  bien  un  choix  L,  ou  une  com- 
binaison analysable  en  ces  deux  types  de  choix  élémentaires. 


Nous  considérons  un  certain  nombre  de  cas  où  l'on  dit  qu'il  in- 
tervient un  choix  au  hasard.  C'est  le  genre  de  définition  que  nous 
avons  appelé  ailleurs  «  de  seconde  classe  »  (1). 

Prenons  l'exemple  de  la  «  couleur  rouge  ».  On  peut  en  donner 
une  ft  définition  de  première  classe  »,  en  indiquant  le  domaine  du 
spectre  auquel  on  attache  cette  étiquette.  Nous  pouvons  aussi 
nous  faire  donner  cette  chose  au  moyen  d'une  «  définition  de  se- 
conde classe  »,  en  demandant  à  une  personne  de  nous  indiquer  une 
collection  d'objets  ayant  en  commun  cette  propriété  ;  et  c'est  là 
une  «  définition  de  seconde  classe  ».  C'en  est  une  également,  que 
d'employer  un  dictionnaire,  qui  nous  indique  une  série  d'objets 
auxquels  cette  propriété  est  attachée  ;  mais  alors  nous  avons  là, 
non  plus  le  choix  d'une  seule  personne  (d'un  seul  «  électeur  »  ), 
mais  d'un  groupe  nombreux  et  vague  de  personnes. 

On  voit  que,  dans  le  cas  des  définitions  de  seconde  classe,  il 
importe,  si  l'on  veut  bâtir  sur  un  terrain  solide,  de  connaître,  non 
pas  seulement  une  collection  d'objets  ayant  en  commun  une  cer- 
taine propriété  ;  mais  aussi,  de  façon  très  nette,  quels  choix  ont 
produit  cette  collection.  On  ne  peut  s'en  remettre  les  yeux  fermés 
à  un  groupe  vague  d'  «  électeurs  »,  qui  dans  certains  cas  ont  même 
pu  se  tromper. 

L'exemple  même  du  «  choix  au  hasard  »  nous  permettra  de  le 
comprendre.  Nous  ne  disposons  pas  d'une  définition  de  première 
classe,  du  type  :  «  Le  choix  au  hasard,  c'est...  ».  Nous  devons  nous 


(1)  Cf.  notre  article   «Acoustique  et  Esthétique  »   dans  \a  Bévue  d'Acous- 
lique,  mars  1933. 


588  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

contenter  d'une  collection  d'exemples  de  «  choix  au  hasard  »,  et 
chercher  à  dégager  leur  caractère  commun. 

Mais  comment  réunir  ces  exemples  ?  Nous  pouvons  les  chercher 
soit  dans  des  textes  de  langage  courant  ;  soit  dans  des  ouvrages 
de  savants.  Seulement,  qui  nous  assure  que  tous  ces  témoins,  tous 
ces  a  électeurs  »  auront  choisi  au  moyen  du  même  critère  ;  et  que 
leur  collection  d'objets  ne  résulte  pas  de  critères  hétérogènes  ? 

En  fait,  la  collection  existante  de  «  choix  au  hasard  »  n'a  pas 
été  appelée  à  fournir  ses  titres  exacts  de  provenance.  C'est  une 
notion  qui  est  toujours  demeurée  dans  la  pénombre  ;  et  il  existe 
une  sorte  de  postulat  implicite  que  ce  qu'on  appelle  choix  au  hasard 
est  bien,  chaque  fois,  de  même  nature. 

Ce  postulat  implicite  est  inexact,  comme  une  analyse  un  peu 
attentive  va  nous  permettre  de  nous  en  assurer. 


Voici  un  exemple  banal  de  choix  au  hasard.  Un  sac  contient 
des  boules  rouges  et  blanches.  Une  main  y  plonge,  et  tire  une  boule 
au  hasard.  Mais  si  certaines  des  boules  ont  été  touchées  aupara- 
ravant  par  un  gibier,  et  les  autres  non  ;etsi  une  boule  est  choisie 
par  un  chien  de  chasse  qui  plonge  la  tête  dans  le  sac,  dira-t-on 
qu'il  a  choisi  au  hasard  ?  Non,  parce  qu'il  a  eu  une  certaine  con- 
naissance ;  une  certaine  indication  qui  lui  a  servi  de  critère  ;  qu'elle 
ait  été  de  la  nature  d'une  préférence,  ou  de  toute  autre  nature. 

Un  tel  exemple  engendre  deux  des  impasses  où  s'est  engagée 
la  théorie  des  probabilités.  Comment  faire  pour  retenir  le  premier 
cas,  qui  est  le  vrai  choix  au  hasard  ;  et  rejeter  le  second  ?  On  a  in- 
sisté sur  ce  caractère  d'ignorance,  qui  serait  indispensable  pour 
caractériser  le  hasard.  Si  on  ignore  (quoi  ?),  on  choisit  au  hasard  ; 
sinon,  non.  Ce  moyen  de  définir  n'étant  pas  très  bon,  on  se  rejette 
sur  un  autre  :  comment  savoir  si  la  main  qui  a  choisi,  a  su  ou  a 
ignoré  ?  Et  alors  on  tombe,  d'une  façon  ou  d'une  autre,  sur  la  cé- 
lèbre pétition  de  principe,  qu'on  peut  énoncer  plus  ou  moins  naï- 
vement. La  main  a  choisi  au  hasard  — si  elle  a  choisi  comme  quand 
on  choisit  auhasard.  On  peut  aussi  avoir  l'airun  peu  moinsnaïf,en 
se  disant  :  je  vais  guetter  les  procédés  de  cette  main.  Si  c'est  une 
main  honnête,  si  elle  choisit  réellement  au  hasard,  si  elle  n'a  pas 
de  renseignements  secrets,  je  finirai  bien  par  le  savoir,  parce 
qu'elle  réalisera  une  certaine  distribution  (de  Gauss),  —  sauf  cas 
bien  improbable.  Il  y  a  mille  façons  différentes  de  servir  une  péti- 


LANGAGE    DES    SCIENCES    ET    CHOIX   AU    HASARD  589 

tion,  de  principe  ;  et  les  théoriciens  des  probabilités  le  savent  bien  ; 
mais,  à  notre  avis,  la  moins  apprêtée  est  encore  la  plus  saine  ; 
parce  qu'elle  avertit  qu'on  fait  fausse  route.  Toutes  les  épices  de 
la  logistique  ne  sauraient  changer  la  nature  du  plat. 

Qu'est-ce  à  dire  ?  C'est  bien  simple.  L'exemple  précédent  de 
choix  au  hasard  ne  vaut  rien,  ainsi  que  tout  exemple  du  même 
type. 

En  voici  un.  autre  du  même  type.  Je  suis  la  grande  allée  des 
Tuileries,  en  allant  vers  le  Louvre.  A  un  certain  moment,  l'allée 
rencontre  un  bassin.  L'âne  de  Buridan  n'avancerait  plus  ;  car,  à 
première  vue,  il  n'y  a  aucune  raison  de  contourner  ce  bassin  par 
la  droite  plutôt  que  par  la  gauche.  En  fait,  je  finis  par  arriver  au 
Louvre.  Ai-je  donc  choisi  au  hasard?  Je  n'en  sais  absolument  rien  ; 
des  habitudes,  des  préférences  secrètes  et  inconscientes  ont  pu 
me  guider  :  j'ai  pu  vouloir  éviter  quelques  gouttes  du  jet  d'eau, 
ou  quelque  sympathie  a  pu  me  rapprocher  d'une  statue.  Certes,  je 
pourrais  bien  faire  la  statistique  des  passants  ;  vérifier,  par  com- 
paraison avec  la  distribution  de  Gauss,  s'il  n'ont  pas  manifesté 
quelques  préférence  ;  si  quelque  coup  de  soleil  passager  n'a  pas 
fait  préférer  à  un  certain  nombre  de  passants  une  région  ensoleil- 
lée à  une  autre  plus  froide,  etc.  C'est  le  même  cas  que  précédem- 
ment; et  je  peux  bien  exercer  un  certain  contrôle  global,  — 
sauf  série  improbable. 

Reconnaissons  seulement  que  ce  choix  au  hasard,  du  même 
type  que  le  précédent,  n'est  pas  plus  concluant  que  lui.  En  voici 
la  raison  :  si  on  nous  les  donne  comme  exemples  de  choix  au  ha- 
sard, celui-là  même  qui  nous  les  donne  comme  tels,  si  on  le  pousse 
un  peu,  doit  reconnaître  qu'au  fond  il  n'en  sait  rien.  Il  pourrait  le 
savoir  au  moyen  de  certains  moyens  de  contrôle  ;  dont,  pour  peu 
qu'on  insiste,  on  s'aperçoit  qu'il  sont  bien  vagues  et  permettent 
tout  au  plus  l'affirmation  compliquée  :  «  c'est  très  probablement 
un  choix  au  hasard.  »  Ce  n'est  pas  là  une  base  précise  et  solide. 


Voici  un  autre  exemple  qui  formule  qu'il  faut  faire  un  tel  choix. 
On  me  demande  de  choisir,  sans  sortir  du  domaine  mathématique, 
entre  les  six  nombres  premiers  1,  2,  3,  4,  5,  6,  et  que  j'aie  choisi  au 
hasard. 

Je  constate  que  le  premier  choix  est  en  Langage  des  sciences.  II 
détermine  une  classe  d'objets,  ceux  qui  sont  égaux  entre  eux  en 
ce  qu'ils  ont  également  droit  au  titre  «  un  des  six  premiers  nom- 


590  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

bres  entiers  ».  Si  j'indique  le  critère  qui  m'a  servi,  n'importe  qui, 
en  s'en  servant,  formera  la  même  classe,  composée  exactement 
des  mêmes  objets  que  ceux  que  j'aurais  réunis  moi-même.  Mais 
ce  n'est  pas  ce  premier  choix  qui  constitue  un  choix  au  hasard. 

C'est  parmi  les  éléments  de  cette  classe  ainsi  déterminée  qu'on 
me  demande  d'effectuer  un  choix  au  hasard.  On  me  demande  d'y 
choisir  au  hasard  une  sous-classe,  par  exemple  un  de  ces  six  nom- 
bres. Si  on  me  disait  :  prenez  ce  dé,  lancez-le,  et  adoptez  son  choix, 
ce  serait  un  critère  S,  et  je  saurais  ce  que  j'ai  à  faire.  Mais  s'il 
m'est  demandé,  non  pas  de  faire  une  sortie  dans  le  monde  phy- 
sique, mais  de  rester  dans  le  domaine  mathématique  ;  de  choisir, 
non  avec  un  dé,  mais  par  une  opération  mentale  analogue,  en  ce 
qu'elle  n'exige  pas  d'incursion  dans  le  monde  physique,  au  pre- 
mier choix  que  j'ai  eu  à  faire,  celui  des  six  nombres  entiers  ;  alors 
je  dois  constater  qu'on  me  demande  d'effectuer  un  choix,  sans 
me  donner  aucun  critère  S  pour  le  réaliser. 

Considérez  avec  attention,  et  surtout  si  vous  avez  une  âme  de 
bibliophile,  ou  d'historien,  ou  de  poète  (et  qui  n'est  pas  un  peu 
dans  ce  cas?) les  quatre  nombres  1532, 1632,1732,1832.  Ils  diffé- 
rent par  leur  deuxième  chiffre,  qui  est  5,  6,  7,  ou  8.  Je  pour- 
rais donc  remplacer  un  choix  au  hasard  entre  ces  quatre  nombres 
entiers,  par  un  choix  au  hasard  entre  les  quatre  datesprécédentes  ; 
à  effectuer,  non  par  un  moyen  mécanique,  mais  mentalement  ; 
non  dans  le  domaine  physique,  mais  dans  le  domaine  propre  aux 
opérations  mathématiques. 

Tout  revient  donc  à  choisir  entre  1532,  1632,  1732,  1832.  Re- 
gardons longuement  ces  quatre  nombres.  Gomment  choisir  ?  au- 
cun critère  S  ne  nous  est  indiqué.  Si  je  réussis  finalement  àchoisir, 
comment  être  sûr  que  je  n'ai  pas  été  guidé  par  quelque  critère  S 
inavoué  (qui,  s'il  était  tiré  au  clair,  ne  serait  évidemment  pas  un 
choix  au  hasard)  ;  ou  alors  par  un  critère  de  l'ordre  d'une  préfé- 
rence, par  un  choix  L,  soit  que  je  sache  l'exprimer  en  termes  lyri- 
ques, soit  qu'il  reste  pour  moi  informulable.  Ces  quatre  dates  ont 
une  coloration  si  différente  !  Elles  représentent  quatre  hublots 
sur  des  mondes  obscurs,  si  différents  si  je  pensais  fortement  à  l'un 
ou  à  l'autre. 

Et  même  sans  passer  par  ce  détour,  que  me  demande-t-on  en 
me  laissant  choisir  entre  les  six  premiers  nombres  entiers,  sans 
me  dire  comment  j'effectuerai  ce  choix  ?  Choisirai-je,  selon 
ma  sympathie,  la  triade,  le  carré  parfait  ou  le  mystique  penta- 
gramme  ? 

Bref,  dans  la  situation  où  l'on  me  met  :  ou  bien  je  choisis  aui- 


LANGAGE    DES    SCIENCES    ET    CHOIX    AU    HASARD  591 

vant  un  critère  S  que  je  réussis  à  tirer  au  clair,  et  alors  je  m'aper- 
çois que  je  n'ai  pas  fait  un  choix  au  hasard  ;  ou  bien  je  ne  choisis 
pas  suivant  un  critère  S,  et  me  refuse  à  choisir  suivant  un  autre 
critère, et  alors  je  ne  choisis  pas  du  tout. En  effet,  si  je  me  cantonne 
dans  le  domaine  S,  et  si  d'autre  part  je  m'interdis  la  partie  de  ce 
domaine  qui  est  d'ordre  physique,  on  me  demande  de  déterminer 
au  moyen  d'une  opération  indéterminée  ;  et  je  ne  puis  réaliser 
cette  absurdité.  Ou  bien  alors  je  sors  du  domaine  S,  et  il  se  trouve 
que  je  réussis  à  faire  un  choix  ;  mais  l'analyse  précédente  montre 
bien  que  ce  serait  un  choix  L  ;  et  alors  il  ne  peut  être  introduit  dans 
une  théorie  des  probabilités,  ni  nulle  part  en  science,  à  moins  que 
ce  ne  soit  par  la  méthode  que  nous  avons  mise  à  la  base  de  l'esthé- 
tique (celle  de  «  l'observateur  »  et  de  «  l'électeur  »).  Les  choix  L 
relèvent  en  eiïet  de  l'esthétique,  et  ne  se  rencontrent,  ni  en  physi- 
que, ni  en  mathématiques  ;  on  ne  saurait  les  introduire  implicite- 
tement  en  théorie  des  probabilités. 

Or  il  importe  de  remarquer  que,  dans  tous  les  ouvrages  exis- 
tants qui  traitent  de  probabilité,  des  choix  du  type  précédent, 
en  lesquels  il  nous  est  impossible  de  reconnaître  devrais  choix  au 
hasard,  sont  introduits  à  tous  moments  sous  cette  étiquette.  On 
considère  qu'en  introduisant,  dans  un  problème  par  ailleurs  pure- 
ment mathématique,  la  demande  d'effectuer  à  un  certain  mo- 
ment un  choix  au  hasard,  on  effectue  une  opération  légitime 
et  d'ordre  mathématique.  En  réalité,  ou  bien  on  demande  là  une 
opération  du  type  :  «  tel  élément  du  problème  sera  déterminé  au 
moyen  d'une  opération  totalement  indéterminée,  et  qui,  à  ce  titre, 
est  incapable  de  produire  la  moindre  détermination  »  ;  par  exem- 
ple j'additionne  les  trois  nombres  7,  15,  et  x  entier  inconnu,  et 
j'affirme  que  le  total  est  un  nombre  entier  parfaitement  connu. 
Ou  bien  alors  la  détermination  implique  une  incursion  dans  le 
monde  physique,  et  cela  revient  à  dire  :  j'additionne  7,  15,  et  le 
nombre  de  visiteurs  qui  entreront  demain  au  Louvre,  et  je  regarde 
mon  total  comme  un  entier  parfaitement  connu.  Il  peut  en  être 
ainsi;  mais  il  faut  remarquer  qu'il  ne  s'agit  pas  alors  d'un  problème 
ou  d'une  équation  entièrement  mathématique,  et  par  là  homogène 
au  reste  des  mathématiques.  Mon  total  implique  nécessairement, 
sous  peine  de  rester  indéterminé,  une  observation  physique  ;  il 
fallait  le  reconnaître,  et  le  dire. 


En  somme,  pour  chercher  ce  que  peut  être  «  un  choix  au  ha- 


592  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sard  »,  nous  avons  recueilli  une  collection  d'opérations  que  des 
«  électeurs»  nous  indiquent  comme  des  choix  au  hasard.  Il  con- 
venait de  rechercher  le  caractère  commun  de  tous  ces  exemples 
divers,  et  saisir  ainsi  le  «  choix  au  hasard  ». 

Mais,  pour  les  raisons  que  nous  venons  de  donner,  cette  collec- 
tion d'objets  qui  nous  sont  indiqués  comme  choix  au  hasard,  ne 
saurait  être  acceptée  sans  critique.  Sans  nous  étendre  ici  sur  la 
méthode  systématique  permettant  d'effectuer  cette  critique,  cons- 
tatons que  nous  avons  du  éliminer  maints  soi-disant  «  choix  au 
hasard  ».  Ce  n'est  pas  au  nom  de  quelque  définition  ou  connaissan- 
ce que  nous  posséderions  en  cachette.  Si  un  chien  de  chasse  court 
dans  la  plaine,  et  si  l'on  vient  me  dire  qu'il  court  «  au  hasard  »,  je 
n'en  veux  rien  croire,  non  parce  que  je  sais  mieux  qu'un  autre 
ce  que  veutdire  hasard  ;  mais  parce  que  je  soupçonne,  quant  à  moi, 
que  ce  chien  suit  une  piste.  Autrement  dit,  le  choix  opéré  pourra 
bien  être  d'un  autre  type,  fort  connu,  et  que  nul  n'appelle  choix 
au  hasard  ;  mais  une  analyse  insuffisante  n'avait  pas  reconnu  cet 
autre  type  ;  ou  tout  au  moins  qu'on  ne  saurait  exclure  cette  hy- 
pothèse. Dans  d'autres  cas  (tel  exemple  mathématique  que  nous 
venons  de  donner)  il  n'y  a  sûrement  pas  choix  «  au  hasard  »,  sim- 
plement parce  qu'il  n'y  a  pas  choix  du  tout.  Bref,  nous  éliminons 
certains  exemples  indiqués  comme  des  choix  au  hasard,  non  par 
confrontation  avec  cette  chose  encore  inconnue,  le  vrai  «  choix  au 
hasard  »  ;  mais  parce  qu'ils  sont  autre  chose  que  nous  connaissons 
bien  ;  ou,  tout  au  moins,  parce  qu'on  ne  saurait  exclure  l'hypo- 
thèse qu'ils  sont  autre  chose. 


Nous  allons  examiner  un  choix  d'un  type  nouveau,  et  qui  ne  se 
ramène  pas  à  autre  chose.  Nous  montrerons  qu'il  est  légitime  de 
lui  réserver  exclusivement  le  nom  de  choix  au  hasard,  ou  choix  H. 

Remarquons  que  le  caractère  des  choix  précédents  étaient 
de  nécessiter  l'intervention  d'un  être  vivant  :  flair  d'un  chien, 
préférence  d'un  promeneur  mathématicien  auquel  il  est  demandé 
de  choisir  au  hasard,  etc.  Fermons  donc  ce  chapitre-là,  pour  nous 
en  tenir  exclusivement  à  l'observation  du  monde  physique  (êtres 
vivants  exclus). 

Considérons  un  trou  circulaire  de  1  cm.  de  diamètre.  Considé- 
rons aussi  cinquante  billes  sphériques  ayant  au  moins  10  cm.  de 
diamètre,  et  cinquante  autres  qui  ont  1  mm.  au  plus.  Si  je  mêle  les 


LANGAGE    DES    SCIENCES    ET    CHOIX    AU    HASARD  593 

billes,  et  si  j'utilise  ensuite  le  trou  pour  les  séparer,  c'est  là  un  cri- 
tère S  ;  et  le  résultat  est  deux  paquets  de  cinquante  billes,  tou- 
jours les  mêmes. 

Mais  si,  au  lieu  des  billes  précédentes,  j'en  avais  cent  de  diamè- 
tre très  sensiblement  égal  à  un  centimètre,  ce  serait  encore  user 
d'un  critère  S  que  de  les  choisir  au  moyen  de  ce  trou.  Mais  plu- 
sieurs essais  successifs  pourraient  me  donner  des  résultats  diffé- 
rents. Une  certair^e  bille  pourrait,  tantôt  traverser  le  trou,  tan- 
tôt ne  pas  le  traverser  ;  les  conditions  restant  d'ailleurs,  pour  moi 
observateur,  sensiblement  les  mêmes.  Ce  choix  d'un  type  nouveau 
est  alors  un  choix  au  hasard  ;  c'est  aussi  une  mesure  du  trou  au 
moyen  de  la  bille,  et  réciproquement. 

Voici  un  choix  du  même  genre  effectué  au  moyen  d'un  autre 
système  physique.  Je  considère  un  corps  sensiblement  homogène, 
de  la  forme  d'une  pyramide  régulière  an  faces.  (On  se  rappellera  ce 
que  c'est  en  pensant  aux  pyramides  d'Egypte.)  Notre  pyramide 
est,  pour  un  instant,  en  équilibre  sur  sa  pointe  ;  quel  que  soit  le 
mode,  toupie  ou  autre,  par  lequel  elle  a  atteint  cette  position  d'é- 
quilibre instable.  La  cessation  de  cet  équilibre  réalise  un  choix 
au  hasard  entre  les  faces. 

Pour  simplifier,  prenons  par  exemple  une  pyramide  à  trois  faces 
et  ne  considérons  que  deux  de  ses  faces,  soit  A  et  B  ;  les  chutes  sur 
la  troisième  face  étant  regardées  comme  des  coups  nuls. 

La  régularité  de  la  pyramide  peut  résulter  pour  nous  de  diver- 
ses mesures  physiques  :  elles  aboutissent  à  constaterque,dans  telle 
paire  d'éléments  de  la  pyramide,  aucun  n'est  systématiquement 
plus  grand  que  l'autre.  Je  puis  par  exemple  prendre  une  pyramide 
de  platine,  sensiblement  homogène,  et  m'assurer  que  la  mesure 
de  deux  de  ses  arêtes  latérales  est  la  même,  avec  toute  l'approxi- 
mation que  je  puis  réaliser  ;  c'est-à-dire  qu'il  n'y  a  pas  d'inégalité 
qui  soit  systématiquement  dans  le  même  sens.  Et  c'est  là  tout  ce 
que  je  puis  atteindre. 

Je  constaterai  alors  que  A  et  B  réalisent  une  «  égalité  physique  » 
ou  encore,  qu'elles  sont  physiquement  symétriques  par  rapport 
au  centre  de  gravité  (ou  que,  si  la  pyramide  était  soudain  scindée 
suivant  le  plan  bissecteur  qui  passe  par  l'arête  commune  aux 
faces  A  et  B,  les  deux  moitiés  arriveraient  au  sol  sensiblement  au 
même  instant,  etc.  )  De  toute  façon,  l'état  constaté  est  une  égalité 
que  nous  appellerons  une  «  égalité  physique  ». 

Un  des  procédés  de  mesure  de  cette  égalité  physique  est  d'assi- 
miler le  système  en  question  (ou  tout  autre  analogue,  par  exemple 
un  prisme  régulier  homogène  en  équilibre  sur  une   arête  latérale} 

33 


594  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

à  une  balance  en  équilibre  sur  son  couteau.  Les  deux  moitiés  de 
pyramide  (ou  de  prisme)  représentent  alors  les  poids  égaux  dont 
on  est  en  train  de  vérifier,  par  une  série  de  mesures,  l'égalité  phy- 
sique. 

Si  la  précisiondes  mesures  estpousséeassezloin.ou  bien  la  suite 
d'inégalités  révélera  un  sens  systématique  de  l'inégalité  entre  ces 
deux  grandeurs  physiques  ;  ou  bien  elle  n'en  révélera  aucun.  Le 
premier  de  ces  cas  est  un  cas  mixte,  intermédiaire  entre  le  second 
de  ces  cas,  et  le  cas  où  l'une  des  grandeurs  apparaît  toujours,  à 
l'observateur,  comme  plus  grande  que  l'autre.  Le  second  de  ces 
cas,  celui  où  l'on  finit  par  conclure  qu'il  y  a  «  égalité  physique  », 
représente  une  série  de  choix  qui  sont  chacun  des  choix  S,  puis- 
que le  critère  de  choix  est  entièrement  donné  en  langage  S.  Mais 
chacun  de  ces  choix  est  appelé  choix  au  hasard,  et  son  résultat 
est  connu  par  l'observation. 

Quel  que  soit  le  procédé  de  mesure  par  lequel  je  reconnais  que 
deux  grandeurs  sont  physiquement  égales,  il  suffît  que  je  note 
«pile  ))  les  cas  où  la  première  l'emporte  sur  la  seconde,  et  «  face  » 
les  cas  opposés,  pour  voir  cjue  mesurer,  en  ce  cas,  revient  à 
jouer  à  pile  ou  face  ;  et  réciprociuement. 

Plus  généralement,  considérons  deux  grandeurs  physiques  de 
même  nature,  A  et  B.  Je  puis,  ou  bien  mesurer  l'une  au  moyen 
de  l'autre,  prise  comme  unité  de  mesure  ;  ou  bien  comparer  les 
nombresrésultant  de  leur  mesure  au  moyen  d'une  troisième  gran- 
deur prise  comme  unité.  11  peut  arriver  que  l'inégalité  observée 
ait  toujours  le  même  sens,  par  exemple  que  A  soit  toujours  su- 
périeur à  B.  On  dira  que  A  est  plus  grand  que  B.  Laissons  ce 
cas  de  côté.  Il  se  peut  que  l'on  obtienne  des  inégalités  dans  les 
deux  sens,  mais  avec  une  tendance  systématique  à  avoir  «  A  plus 
grand  que  B  »  ;  c'est  là  le  cas  mixte  dont  nous  venons  de  parler,  et 
que  nous  laisserons  aussi  de  côté  pour  le  moment  ;  dans  ce  cas 
aussi,  on  résume  les  observations  en  disant  que  A  est  plus  grand 
que  B.  Venons-en  au  cas  où  on  les  résume  en  disant  que  A  est 
égal  à  B.  C'est  le  cas  où  l'on  observe  des  inégalités  dans  les  deux 
sens,  sans  qu'il  résulte  des  observations  qu'un  sens  l'emporte  sur 
l'autre. 

Dans  ce  cas,  on  dit  que  A  est  égal  à  B.  Dans  ce  même  cas,  il  suf- 
fit d'appeler  A,  «  pile  »  ;  et  B,  «  face  »,  pour  s'apercevoir  qu'on  a  là 
précisément  ce  qu'on  appelle  choix  au  hasard.  Chacune  des  iné- 
galités observées  est  aussi  un  choix  au  hasard  entre  A  et  B. 

Il  n'existe  pas  d'autre  vrai  choix  au  hasard,  que  le  cas  examiné 
ici,  ou  ceux  cjui  s'y  ramènent  entièrement.  Sa  nature  nous  appa- 


LANGAGE    DES    SCIENCES    ET    CHOIX   AU    HASARD  595 

raît  d'une  façon  nette  :  c'est  une  des  observations,  toutes  de  même 
nature,  dont  l'ensemble  conduit  à  l'affirmation  d'une  égalité  phy- 
sique. 

Nous  devrons  donc,  d'abord,  examiner  plus  attentivement 
encore  cette  notion  unique,  dont  les  deux  faces  s'appellent  choix 
au  hasard,  et  mesure  d'une  égalité  physique. 

Nous  devons  ensuite  montrer  que  tous  les  vrais  choix  au 
hasard  se  ramènent  au  précédent. 


Que  signifie  exactement  le  terme  d'  «  égalité  physique  »,  que 
nous  venons  d'employer  ?  Il  rappelle  d'abord  que  nous  sommes 
dans  le  monde  physique,  dans  le  monde  de  l'observable.  Ensuite, 
il  suggère  l'idée  d'égalité. 

Considérons  la  notion  logique  et  mathématique  d'égalité.  Lors- 
que, à  un  certain  point  de  vue,  deux  choses  sont  regardées  comme 
égales  ;  alors  on  peut  remplacer  l'une  par  l'autre,  sans  que  rien 
soit  changé  ;  pourvu  que  l'on  continue  à  conserver  le  même  point 
de  vue.  Voici  une  autre  propriété  de  l'égalité  :.  elle  est  comprise 
entre  la  notion  de  «  plus  grand  que  »,  et  la  notion  de  «  plus  petit 
que  ». 

Après  ces  remarques  très  schématiques,  regardons  ce  qui  se 
passe  dans  le  monde  physique.  Certaines  quantités  y  sont  cer- 
tainement plus  grandes  que  d'autres  :  par  exemple  la  planète 
Terre  est  plus  grande  que  l'Océan  Pacifique,  qu'elle  contient  ; 
et  inversement  ce  dernier  est  plus  petit  que  la  Terre.  Par  imitation 
de  ce  qui  se  passe  dans  l'abstrait,  nous  dirons  que  deux  grandeurs 
physiques  sont  égales  si  elles  sont  de  même  nature,  sans  que  l'une 
soit,  ni  plus  grande,  ni  plus  petite  que  l'autre. 

C'est  ce  qui  se  produit  dans  le  cas  de  la  pyramide  précédente, 
lorsque,  en  comparant  deux  de  ses  éléments,  que  nous  avons  pu 
dénomimer  «  pile  »  et  «  face  »,  on  n'arrive  pas  à  trouver  un  sens  sys- 
tématique à  l'inégalité.  Nous  disons  alors  que  ces  deux  choses  sont 
physiquement  égales.  En  réalité,  nous  n'avons  fait  aucune  cons- 
tata! ion  qui  justifie  une  proposition  affirmative.  Notre  proposition, 
au  fond ,  masque  une  négat  ion  :  A  et  B  étant  ces  deux  choses,  nous 
vouions  dire  que  A  n'est  pas  plus  grand  que  B,  et  que  d'autre 
part  A  n'est  pas  plus  petit  que  B.  Nous  avons  beau  multiplier 
les  comparaisons,  nous  n'arrivons  pas  à  découvrir  un  sens  systé- 
matique de  l'inégalité. 

Notre  proposition  que  A  et  B  sont  physiquement  égales    ne 


596  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

dit  au  fond  rien  de  plus  que  les  deux  négations  précédentes.  En 
outre,  elle  ne  dit  rien  que  de  provisoire.  Nous  ne  pouvons  faire 
qu'un  nombre  de  comparaisons  fini,  et  même  assez  petit.  Cela  ne 
suffit  pas  à  exclure  l'hypothèse  que  l'on  finirait  par  trouver  A 
plus  grand  que  B,  ou  l'inverse.  Ce  que  l'on  constate,  c'est  que, 
dans  le  champ  provisoire  des  observations,  aucune  de  ces  deux 
hypothèses  ne  gagne  du  terrain. 

Par  simple  analogie  avec  la  situation  du  signe  «  égal  »,  entre  le 
signe  «  plus  grand  que  »  et  le  signe  «  plus  petit  que  «,  toutes  choses 
qui  se  passent  dans  le  domaine  linguistique  et  non  dans  le  domaine 
physique,  nous  appelions  «  égalité-physique  »  cette  situation  in- 
termédiaire que  l'on  constate  dans  le  domaine  physique.  Ainsi, 
cette  propriété  de  l'égalité,  d'être  intermédiaire  entre  «  plus  grand 
que  »  et  «  plus  petit  que  »,  se  conserve,  dans  la  mesure  qui  vient 
d'être  dite,  quand  on  passe  dans  le  monde  physique. 


Que  devient  maintenant  l'autre  propriété  de  l'égalité,  qui  veut 
que  l'on  puisse  substituer  l'une  à  l'autre  deux  choses  égales, 
sans  rien  changer  au  résultat  ?  Si  l'on  considère  l'ensemble  des 
comparaisons  des  grandeurs  physiques  A  et  B,  alors  on  peut  échan- 
ger A  et  B  entre  elles,  sans  rien  changer  au  résultat  global.  Mais  si 
l'on  regarde  une  seule  des  observations,  une  seule  des  épreuves, 
cette  propriété  de  l'égalité  abstraite  ne  se  conserve  pas  du  tout 
dans  le  monde  physique,  ou  plutôt  n'y  a  pas  d'équivalent.  En 
effet,  il  n'y  a  aucun  moyen  de  considérer  ce  que  nous  avons  appelé 
«  pile  »,  et  ce  que  nous  avons  appelé  «  face  »,  comme  interchangea- 
bles :  c'est  l'une  des  deux  qui  est  choisie,  par  le  choix  au  hasard, 
et  non  l'autre  ;  et  l'observation  nous  désigne  fort  nettement  la- 
quelle a  été  préférée. 

Le  choix  au  hasard  est  ainsi  indissoluble  de  cette  situation, qu'on 
appelle  égalité,  mais  qu'il  convient  au  moins  d'appeler  «  égalité- 
physique  »  ;  car  elle  ne  porte  ce  nom  d'égalité  que  par  analogie 
avec  l'autre  ;  par  une  parenté  toute  partielle,  comme  nous  venons 
de  voir. 

Dans  le  cas  d'une  égalité  mathématique,  il  n'y  a  pas  moyen  de 
choisir  au  hasard,  comme  nous  venons  de  le  voir.  Sur  le  terrain 
mathématique,  choisir  entre  des  choses  égales,  regardées  comme 
égales,  est  impossible.  Soit  le  «  choix  au  hasard  »  entre  les  six  pre- 
miers nombres  entiers.  Si  je  considère  ces  choses  comme  égales  à 


LANGAGE    DES    SCIENCES    ET    CHOIX   AU    HASARD  597 

un  certain  point  de  vue  (  caractère  d'être  également  «  un  des  six 
premiers  nombres  entiers  »),  ceci  élimine  tout  choix  entre  elles;  je 
dois  les  prendre  toutes,  ou  aucune.  Que  si  j'adopte  un  critère  per- 
mettant de  choisir  entre  ces  choses,  c'est-à-dire  introduisant  l'iné- 
galité entre  elles  par  l'adoption  d'un  point  de  vue  par  rapport 
auquel  elle  n'apparaissent  plus  égales  ;  alors  un  choix  se  réalise, 
mais  ce  n'est  pas  un  choix  au  hasard 

C'est  un  peu  se  payer  de  mots  que  de  dire,  après  avoir  montré 
limpossibilité  du  choix  au  hasard  lors  d'une  égalitémathématique  : 
dans  le  cas  d'une  égalité  physicjue,  le  choix  au  hasard  est  possible. 
En  réalité  il  y  a  donc  là  une  situation  toute  particulière  au  monde 
physique,  et  qui  ne  se  trouve  pas  ailleurs. On  peut  l'appeler  indif- 
férement  suite  de  choix  au  hasard,  ou  mesure  d'une  égalité  phy- 
sique. Mais  ces  mots  ne  veulent  rien  dire  de  plus  que  ce  qui  vient 
d'être  analysé.  En  particulier,  «  égalité-physique  »  n'a,  avec  éga- 
lité tout  court,  que  la  zone  restreinte  de  contact  que  nous  venons 
d'indiquer.  Ce  n'est  pas  parce  que,  sur  la  base  de  cette  analogie, 
on  met  entre  deux  grandeurs  physiques  le  signe  «  égal  »  que  leur 
nature  devient  subitement  mathématique  ;  et  s'engage  à  suivre 
les  mathématiques  dans  toutes  les  propriétés  de  ce  signe.  En  re- 
mettant à  plus  tard  d'autres  conséquences  de  cette  remarque,  il 
nous  suffira  pour  le  moment  d'avoir  mis  en  évidence  ce  caractère 
essentiel  du  choix  au  hasard. 

On  s'assurera  qu'on  a  effectivement  affaire  à  un  choix  au  hasard 
et  non  à  un  choix  d'une  autre  nature  ou  même  à  une  illusion,  en 
s'assurant  qu'on  est  dans  le  cas  du  schéma  précédent,  purement 
physique. 


Tout  vrai  choix  au  hasard,  à  l'exclusion  des  opérations  illusoires 
désignées  parfois  de  ce  nom,  se  ramène  en  effet  au  cas  précédent. 

Considérons  par  exemple  un  cas  en  apparence  plus  complexe, 
lo  choix  au  hasard  au  moyen  d'un  dé,  lancé  avec  un  cornet.  Si  l'on 
considère  deux  quelconques  des  faces,  en  tenant  pour  coups  nuls 
la  sortie  des  autres,  on  se  retrouve  dans  le  cas  précédent,  à  une 
ditïérence  près  qu'on  est  amené  à  tenir  pour  négligeable.  Si  l'on 
considère  les  six  faces,  ce  cas  se  ramène  à  celui  de  la  pyramide  à 
six  faces. 

L'analyse  détaillée  du  mécanisme  «  dé  »  relèverait  de  théories 
mécaniques,  autres  que  le  calcul  des  probabilités.  Il  y  a  là  un  sys- 
tème mécanique  sur  lequel,  à  défaut  de  connaissances  analysées, 


598  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

on  a  réuni  par  l'observation  des  connaissances  globales  pré- 
cises. 

On  sait,  d'autre  part,  jusqu'àpreuve  du  contraire,  que  certains 
changements  (de  la  main,  du  cornet,  du  dé)  sont  sans  influence 
sur  le  caractère  du  système.  On  le  sait  de  ce  dé  comme  on  le  sau- 
rait d'une  balance  précise  comparant  entre  eux  six  poids  physi- 
quement égaux  :  cela  ne  changerait  rien  d'appréciable  de  changer 
le  métal,  ou  les  dimensions  de  la  balance  (entre  certaines  limites), 
ou  la  main  qui  déplace  les  poids,  ou  la  grandeur  commune  de 
ceux-ci,  etc. 

Remarquons  en  effet  que  des  observations  précises  sur  les  ré- 
sultats de  tel  jeu  de  hasard,  préexistaient  au  calcul  des  probabili- 
tés. C'est  sur  ce  corps  de  connaissances,  fussent-elles  mal  expli- 
citées, que  repose  l'utilisation  de  cet  instrument  pour  des  choix 
au  hasard  ;  et  non  sur  telle  et  telle  ignorance.  L'image  de  la  ba- 
lance de  précision  et  des  six  poids  physiquement  égaux,  permet 
d'expliciter  cette  connaissance  ;  en  assimilant  le  dé  à  ce  modèle. 

Il  faut  donc  remarquer  que  la  condition  d'ignorance,  qu'on  lie 
souvent  au  hasard,  a  en  réalité  un  autre  emploi.  Nous  avons  dé- 
fini le  choix  au  hasard,  indépendamment  de  cette  condition,  en 
analysant  suffisamment  un  cas  physique  de  mesure  d'égalités. 
Par  exemple,  le  cas  du  prisme  en  équilibre  sur  son  arête.  Si  je 
considère  le  choix  au  hasard  au  moyen  d'un  dé,  en  ne  considérant 
pour  simplifier  que  les  sorties  de  deux  faces,  à  quoi  me  servirait 
d'affirmer  que  la  main  qui  lance  le  dé  ignore  comment  elle  amène- 
rait une  des  deux  faces  plutôt  que  l'autre  ?  Ce  postulat  ne  touche 
en  rien  la  définition  du  choix  au  hasard.  Il  définit  seulement 
l'identité  de  ce  nouveau  mode  de  tirage,  comparé  au  mode  ba- 
lance, que  nous  venons  d'analyser.  11  affirme  simplement  qu'on 
peut,  au  lieu  de  la  pyramide  ou  de  la  balance  précédente,  opérer 
au  moyen  d'un  dé  ;  sans  avoir  rien  changé  au  caractère  de  l'opé- 
ration. Ecartons  ce  postulat  :  que  s'ensuit-il  ?  Aucun  changement 
à  la  définition  du  choix  au  hasard  ;  mais  simplement  l'impossibi- 
lité, dans  ces  nouvelles  conditions,  d'assimiler  le  système  dé  au  cas 
précédent,  seul  authentique  :  celui  d'une  mesure  d'égalités  phy- 
siques. 

Il  en  est  de  même,  si  l'on  pense  à  cette  seconde  condition  qui 
embarrasse,  sous  forme  de  pétition  de  principe,  les  définitions  de 
la  probabilité.  Je  suppose  que,  à  l'expérience,  je  sois  amené  à  me 
méfier  de  mon  dé,  parce  que  la  distribution  des  sorties  ne  finit  pas 
du  tout  par  ressembler  à  une  distribution  au  hasard.  Autrement 
dit,  j'avais  à  savoir  si  mon  choix  au  hasard,  au  moyen  du  dé,  est 


LANGAGE    DES    SCIENCES    ET    CHOIX    AU    HASARD  599 

un  choix  au  hasard;  c'est-à-dire  un  choix  au  moyen  d'un  bon  dé  ; 
enfin  le  cercle  vicieux  classique,  sous  une  quelconque  de  ses  for- 
mes. En  réalité,  cette  condition  que  je  pose  a  priori  en  prenant 
le  dé  en  mains,  et  qui  suppose  une  vérification  a  posteriori  :  tout 
ceci  ne  concerne  en  rien  la  définition  correcte  du  choix  au  hasard, 
que  nous  venons  d'indiquer.  Il  s'agit  simplement  de  postuler  que 
tel  ou  tel  mécanisme,  le  dé  par  exemple,  est  assimilable  au  cas 
d'une  mesure  d'égalités  physiques. 

Que  dire  alors,  aupointde  vue  où nousnous  plaçons,  de  ces  véri- 
fications a  posteriori  de  probabilités  égales  apriori  ;autrementdit, 
de  cette  troisième  source  d'embarras  et  d'étonnements,  non  moins 
classique  que  les  précédentes  ?  On  voit  que  si  j'établis  une  égalité 
physique  (entre  certains  éléments  d'unepyramide, ou  d'un  dé,  etc.) 
par  un  mode  de  mesure  apte  à  la  constater  ;  puis  par  un  mode  de 
mesure  différent,  mais  apte  aussi  à  la  constater  ;  il  ne  convient  pas 
de  regarder  cela  comme  un  mystère  du  calcul  des  probabilités.  Que 
si,  mesurant  la  même  égalité  physique  par  deux  méthodes  appro- 
priées l'une  et  l'autre,  mais  différentes,  j'avais  trouvé  au  contraire 
comme  résultat,  dans  un  cas  l'égalité,  dans  l'autre  l'inégalité  ; 
j'aurais  d'abord  à  examiner  si  l'une  de  mes  deux  méthodes  ne 
serait  pas  fautive.  Une  fois  exclue  cette  hypothèse,  je  devrais  me 
demander  si  je  n'ai  pas  employé  l'une  au  moins  des  méthodes 
d'une  manière  fautive.  Ces  deux  hypothèses  exclues,  il  ne  me  res- 
terait qu'à  conclure  que  l'une  des  deux  méthodes,  celle  qui  révèle 
l'inégalité,  est  plus  précise  que  l'autre. 

Bref,  le  seul  vrai  choix  au  hasard  est  celui  que  nous  avons  exa- 
miné plus  haut,  en  considérant  la  mesure  d'une  égalité  physique. 
Nous  lui  réserverons  le  nom  abrégé  de  choix  H.  Tous  les  autres 
choix  qu'on  nous  donne  comme  choix  au  hasard,  ou  se  réduisent 
à  ce  choix  H  ;  ou  sont  des  choix  en  réalité  d'une  autre  espèce  con- 
nue, et  que  nul  n'appellerait  des  choix  au  hasard  ;  ou  bien  ne  sont 
pas  des  choix  du  tout.  Les  choix  dits  au  hasard,  qui  se  peuvent 
réduire  effectivement  à  un  choix  H,  s'y  réduisent  par  de  certains 
postulats  sur  leur  mécanisme,  qui  regardent  la  mécanique  et  non 
la  théorie  de  hasard  ;  ils  reviennent  à  affirmer  que  le  système  phy- 
sique qui  réalise  un  tel  choix,  est  identifiable  au  système  étudié 
plus  haut,  et  qui  réalise  le  choix  H.  Si  on  demande  qu'une  main, 
qui  tire  une  bille  d'un  sac,  ignore  les  différences  des  billes  ;  et,  à 
l'expérience,  ne  trahisse  pas  qu'elle  n'a  pas  pu  choisir  au  hasard  ; 
ceci  sert  uni(juement  à  varier  agréablement  les  problèmes,  en  pré- 
sentant les  cas  du  type  balance,  à  choix  H,  sous  les  espèces  d'une 
main  fouillant  dans  un  sac  de  billes.  Mais   tous  ces  postulats  ne 


600  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

servent  qu'à  permettre  de  substituer  tel  nouveau  cas,  au  seul  cas 
authentique,  celui  d'une  mesure  d'égalités  physiques. 


On  voudra  se  persuader,  par  exemple,  qu'on  peut  choisir  au 
hasard  entre  deux  choses  inégales,  soit  physiques,  par  exemple  un 
sentier  et  un  grand  chemin  ;  soit  mathématiques,  par  exemple 
les  nombres  2  et  7.  Il  faudra  d'abord  que  j'imagine  les  deux  choses 
entre  lesquelles  j'ai  à  choisir,  comme  devenues  égales,  indiscer- 
nables par  rapport  à  mon  choix.  Il  faudra  ensuite  que  j'imagine 
que  j'ef'fectue  un  choix  entre  elles,  et  que  c'est  bien  un  choix  H. 
Je  pourrai  m'entourer  à  cet  efTet  de  toute  sorte  de  précautions 
logiques,  postulats,  etc.  En  réalité,  ou  je  me  trouverai  avoir  fait,  à 
grand  renfort  de  logique,  quelque  faute  de  logique  ;  ou  toutes  les 
précautions  que  j'aurai  prises  signifieront  seulement  que  ce  qu'il 
y  a  réellement,  sous  les  espèces  du  nouveau  problème  que  j'ai 
inventé,  c'est  le  choix  H  indiqué  plus  haut.  Plus  explicitement 
et  correctement,  l'opération  demandée,  de  choisir  au  hasard  en- 
tre deux  objets  inégaux,  s'opère  par  leur  mise  en  correspondance 
avec  deux  grandeurs  physiques  A  et  B,  lorsque  n  mesures  de  l'une 
au  moyen  de  l'autre  nous  ont  indiqué  que  nous  nous  trouvons 
dans  le  cas  étudié  plus  haut,  sous  le  nom  d'égalité  physique  ;  et 
alors  on  efïectue,  dans  des  conditions  que  l'on  suppose  être  demeu- 
rées les  mêmes,  une  n  -j-  l  mesure  ;  et  c'est  là  un  choix  au  hasard. 
Nous  appellerons  «  dé-physique  »  le  système  qui  réalise  un  choix 
H.  Ce  sera  la  pyramide  à  n  faces  indiquée  plus  haut  ;  ou  tout  sys- 
me  dont  on  s'assurerait  qu'il  est  assimilable  à  celui-là,  ou  dont 
on  pourrait  sans  contradiction  postuler  qu'il  l'est  ;  conditions  né- 
cessaires respectivement  à  la  pratique  et  à  la  théorie. 


Nous  avons  mis  en  évidence  une  classe  de  phénomènes  phy- 
siques, les  choix  au  hasard.  Nous  voulons  étendre  les  mathéma- 
tiques à  leur  domaine.  Il  convient  donc  de  voir  quels  problèmes 
de  calcul  on  peut  former  à  leur  sujet. 

Je  considère  donc  le  système  physique  défini  plus  haut,  et  que 
j'ai  appelé  dé-physique. 

Je  distinguerai  deux  phases  :  1°  le  dé  en  l'air  ;  2»  le  dé  retombé. 
Dans  le  cas  de  la  pyramide,  par  exemple,  la  première  phase  repré- 


LANGAGE    DES    SCIENCES    ET    CHOIX   AU    HASARD  601 

sente  le  moment  où  elle  est  encore  en  équilibre  sur  sa  pointe  (ou 
le  moment  où  la  toupie  tourne  encore). 

Mais  dans  le  cas  du  dé-physique,  l'état  initial  est  une  égalité 
physique.  On  est  tenté  tout  de  suite  de  dire,  en  se  fiant  à  la  ressem- 
blance des  mots  :  on  lui  donnera  donc,  pour  modèle  abstrait,  une 
égalité  mathématique. 

En  réalité,  on  pourrait  dire  que  c'est  dans  cette  classe  de  pro- 
blèmes que,  pour  la  première  fois  en  physique  mathématique,  l'é- 
galité physique  prétend  intervenir  simultanément  avec  tous 
ses  attributs. 

Quand  on  nous  dit  que  deux  volumes  égaux  déplacent  deux 
poids  égaux,  le  problème  est  posé  de  telle  façon  que  les  équivalen- 
ces initiales  (celle,  par  exemple,  entre  les  volumes)  se  retrouvent, 
prolongées  par  des  chaînes  d'équivalences,  dans  les  équivalences 
finales.  A  aucun  moment  il  n'est  demandé  de  choisir  entre  deux 
termes  physiquement  égaux  ;  c'est-à-dire  d'eiïectuer  un  choix  au 
hasard.  On  ne  fait  donc  usage  d'aucune  propriété  de  l'égalité  phy- 
sique, qui  ne  soit  représentable  par  l'égalité  mathématique. 

Mais  s'il  y  a  choix  au  hasard,  il  importe  de  ne  plus  se  fier  à  la 
ressemblance  des  mots,  et  de  confondre  si  bien  égalité  physique 
et  égalité  mathématique  qu'on  ne  croit  même  pas  indispensable 
de  savoir  à  quel  moment  on  parle  de  l'une,  et  à  quel  moment  de 
l'autre.  On  procède  avec  cette  négligence,  et  on  est  en  droit  de  le 
faire,  dans  tous  les  autres  cas  ;  mais  il  est  essentiel  de  distinguer, 
dans  le  cas  du  choix  au  hasard. 

En  effet,  dans  le  cas  du  choix  au  hasard,  et  dans  celui-là  seul, 
l'égalité  physique  intervient  avec  toutes  ses  propriétés  ;  et  non  pas 
d'une  façon  tronquée  et  symbolique.  Et  alors,  il  n'y  a  pas  moyen 
de  la  suivre  entièrement  au  moyen  de  ce  modèle,  l'égalité  mathé- 
matique. 

Deux  choses  A  et  B  physiquement  égales,  ont  ces  deux  proprié- 
tés :  1°  A  n'est  ni  plus  grand,  ni  plus  petit  que  B.  Il  y  a  là  une  rela- 
tion comprise  entre  «  plus  grand  que  »  et  «  plus  petit  que  «  2^  Dans 
certains  cas  on  peut  considérer  A  et  B  comme  interchangeables  ; 
dans  certains  autres  on  ne  le  peut  pas.  Il  est  indifférent,  au  point 
de  vue  de  la  pratique  du  tir,  d'introduire  dans  le  canon  tel  ou  tel 
de  ces  deux  obus,  regardés  comme  identiques  au  point  de  vue  de 
la  fabrication.  Au  point  de  vue  des  moyens  de  contrôle  de  leur 
fabrication,  ces  obus  et  ce  qui  les  compose  apparaissent  interchan- 
geables. Il  le  sont  aussi,  au  point  de  vue  des  calculs  de  balistique 
intérieure  ou  extérieure  que  l'on  aura  à  faire.  Mais  il  n'est  pas  in- 


602  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

différent  d'avoir  employé  l'un  ou  l'autre,  au  point  de  vue  du  ré- 
sultat ;  l'un  devait  atteindre  la  cible,  l'autre  non. 

Si  l'on  substitue  à  une  égalité  physique  une  égalité  mathéma- 
tique, on  conserve  la  première  de  ces  deux  propriétés.  On  ne  con- 
serve pas  toujours  la  seconde.  On  la  conserve  tant  qu'il  n'y  a  pas 
choix  au  hasard.  Le  choix  au  hasard  est  précisément  la  frontière 
que  le  modèle  «  égalité  mathématique  »  ne  saurait  franchir  :  il 
reste  au  dehors.  Tout  ce  qui  est  en  deçà  sera  représenté  ;  ce  qui  est 
au  delà  ne  le  sera  plus. 


On  a  l'air  d'énoncer  des  paradoxes,  sil'on  analyse  abstraitement 
les  propriétés  de  l'égalité  physique,  et  si  on  constate  qu'elle  ne 
coïncide  pas  avec  celles  de  l'égalité  mathématique  ;  bien  que,  dans 
la  plupart  des  cas,  ce  modèle  suffise  pour  représenter  tout  ce  qui 
se  passe  dans  le  concret  correspondant.  Le  fait  est  qu'on  a  telle- 
ment l'habitude  de  mêler  physique  et  mathématique,  et  d'em- 
ployer le  mot  «  égalité  «  de  la  même  façon  dans  tout  ce  domaine 
double,  que  tout  ce  qu'on  peut  dire  contre  cette  habitude  semble 
un  paradoxe. 

Et  cependant  si  l'on  fait  cette  distinction  entre  physique  et 
mathématique  ;  et  si  l'on  retourne  pour  regarder  les  choses  très 
élémentaires  dont  il  est  question  ;  ce  que  nous  venons  de  dire 
est  évident. 

Soient  A  et  B  deux  termes  d'une  égalité  mathématique.  Ceci 
étant  donné,  et  rien  d'autre,  aucun  choix  ne  se  fait  entre  A  et  B, 
ils  restent  interchangeables  dans  toutes  les  chaînes  d'équivalen- 
ces où  ils  figureraient. 

Mais  soient  A  et  B  deux  termes  d'une  égalité  physique.  Si  on 
cesse  de  s'aveugler  sur  ce  mot  égalité  qui  a  été  introduit  par  nous 
comme  étiquette,  pour  regarder  de  quoi  il  s'agit,  on  voit  deux 
choses  qui,  dans  certains  cas  où  une  certaine  approximation  suffît, 
peuvent  être  substituées  l'une  à  l'autre.  Quels  sont  ces  cas  :  ce 
sont  ceux  où  nous  intervenons  ;  et,  pour  nos  fins  pratiques,  nous 
considérons  ces  deux  choses  comme  interchangeables. 

Ce  choix  que  nous  opérons,  et  qui  a  pour  critère  notre  intérêt 
pratique,  ne  change  rien  aux  propriétés  réelles  de  l'égalité  phy- 
sique. Il  décide  seulement  que,  dans  tel  cas  déterminé,  nous  au- 
rons à  identifier  celle-ci  avec  une  égalité  mathématique.  Ceci  re- 
garde nos  affaires  pratiques,  comme  lorsque  la  ménagère  consent 
que  la  crémière  lui  tende  tel  œuf  aussi  bien  que  tel  autre.  Ceci  est 
déterminé  par  une  règle  d'action  :  par  exemple  le  règlement  ne 


LANGAGE    DES    SCIENCES    ET    CHOIX   AU    HASARD  603 

peut  qu'indiquer  aux  artilleurs  que,  dans  tel  lot  d'obus,  tout  obus 
fait  aussi  bien  l'affaire  ;  et  ils  doivent  être  regardés  comme  inter- 
changeables. Il  se  peut  qu'ensuite  l'un  des  obus  tue,  et  l'autre  ne 
tue  pas  ;  et  même  que  l'un  des  œufs  rende  malade  et  l'autre  non  : 
au  point  de  vue  de  notre  règle  d'action  ils  étaient  interchangea- 
bles. Le  critère  qui  les  rend  tels  vient  de  vous  :  ce  peut  être  un 
choix  L  ;  ce  peut  être  un  choix  S,  du  genre  d'un  contrôle  de  fabri- 
cation, admettant  nécessairement  comme  indifférente  une  cer- 
taine approximation  ;  ce  n'est  pas  un  choix  H. 

Mais  si  nous  n'imposons  pas  un  de  ces  critères  ;  si  nous  n'iden- 
tifions pas  par  un  règlement  cette  égalité  physique  avec  une  éga- 
lité mathématique,  et  si  nous  nous  bornons  à  observer  ce  qu'elle 
est  :  nous  voyons  une  suite  de  mesures,  qui  ne  permettent  pas  de 
conclure  lequel,  de  A  ou  de  B,  est  le  plus  grand.  Le  mot  égalité 
physique  veut  dire  ceci,  et  rien  d'autre.  Il  implique  qu'une  mesure 
ayant  un  numéro  d'ordre  déterminé  choisit  entre  A  et  B  ;  et  qu'ils 
ne  sauraient  aucunement,  par  rapport  à  une  de  ces  mesures,  être 
tenus  pour  indiscernables.  La  notion  d'égalité  physique, dès  qu'elle 
signifie  quelque  chose,  implique,  chaque  fois  qu'on  s'en  sert,  et 
sans  y  surajouter  aucun  critère  étranger,  que  des  choix  observa- 
bles sont  effectués  entre  A  et  B.  Dire  qu'il  y  a  entre  A  et  B  ce  rap- 
port, l'égalité  physique,  dit  précisément  que  A  et  B,  pour  l'obser- 
vateur, ne  sont  jamais  indiscernables  ;  qu'ils  sont  liés  par  une  suite 
de  mesures,  ou  de  choix  H,  qui  chaque  fois  choisit  entre  eux.  C'est 
précisément  là  ce  que  nous  savons  de  A  et  de  B.  C'est  là  ce  qui  peut 
nous  autoriser,  pour  certaines  de  nos  affaires  pratiques,  à  les  tenir 
ultérieurement  pour  indiscernables,  et  à  leur  substituer  dans  nos 
raisonnements  une  égalité  mathématique.  Nous  sommes  libres, 
suivant  nos  choix  esthétiques,  suivant  nos  règlements  militaires, 
suivant  nos  contrôles  industriels,  de  les  regarder  partout  comme 
une  égalité  mathématique  ;  partout  du  moins  où  il  n'y  aurait  ni 
contradiction  logique  ni  désavantage  pratique  à  le  faire.  C'est 
ce  qui  explique  qu'on  emploie,  sans  discerner,  une  égalité  pour 
l'autre.  Si  je  considère  un  de  ces  choix,  et  si  par  rapport  à  ce  choix 
je  décide  de  considérer  A  et  B  comme  indiscernables,  comme 
égaux  ;  ce  choix  ne  peut  évidemment  me  servir  à  choisir  entre  A 
etB. 

Mais  ceci  ne  peut  se  poursuivre  si  je  parle  de  choix  IL  Ou  bien 
A  et  B  admettent  un  choix  H,  et  alors  c'est  que  je  les  ai  rendus  à 
leur  nature  d'êtres  physiques  non  indiscernables  ;  il  serait  donc 
absurde  d'en  parler  comme  de  deux  choses  mathématiquement 
égales.  Ou  bien  je  leur  conserve  cette  dernière  nature  ;   et  alors 


604  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

il  est  absurde  de  vouloirjoindreàcettepropriété  lapropriété  d'être 
discernables  par  un  choix  au  hasard.  Ce  serait  là,  non  pas  donner 
un  modèle  mathématique  à  des  choses  physiques  ;  mais  bien  igno- 
rer la  frontière  entre  les  deux  domaines, et  maintenir  une  mixture 
d'êtres  tantôt  concrets,  tantôt  abstraits,  sans  prendre  la  peine 
de  dire  quand  ils  sont  l'un  et  l'autre.  On  reconnaît  là  un  des  carac- 
tères du  calcul  des  probabilités  tel  qu'on  le  connaît. 


Le  conclusion  de  l'analyse  précédente, c'est  que  le  modèle  «éga- 
lité mathématique  »  convient  pour  représenter  une  égalité  phy- 
que,  tant  que  l'on  ne  rencontre  pas,  dans  le  problème  que  nous 
nous  posons,  un  choix  au  hasard.  Un  tel  choix  introduit  en  effet 
une  solution  de  continuité  infranchissable,  qui  arrête  le  dévelop- 
pement mathématique.  Il  pourra  établir  ses  chaînons  en  deçà 
ou  au  delà  ;  mais  il  n'y  a  pas  de  communication  par  dessus  un 
choix  H. 

Considérons  alors  le  problème  simple  que  nous  nous  sommes 
posé,  relatif  au  dé.  Nous  avons  distingué  deux  phases  :  le  dé  en 
l'air,  et  le  dé  retombé.  L'opération  qui  fait  passer  de  la  première 
phase  à  la  seconde  est  précisément  un  choix  H. 

Il  s'ensuit  donc,  de  l'analyse  précédente,  qu'il  n'y  a  pas  de  théo- 
rie mathématique  qui,  englobant  la  première  phase,  puisse  s'é- 
tendre jusqu'à  la  seconde.  Il  y  a  bien  un  modèle  mathématique  de 
l'égalité  physique,  considérée  globalement,  en  tant  que  moyenne. 
Mais  il  exclut  tout  choix  H.  Il  n'y  a  pas  de  modèle  mathématique 
du  choix  H,  chose  entièrement  physique.  L'égalité  physique  est 
un  total  d'inégalités  observables  ;  une  étiquette  humaine  sur  une 
suite  d'inégalités  non  systématiques  ;  une  chose  qui,  chaque  fois 
qu'on  la  regarde,  est  une  inégalité.  L'égalité  mathématique,  cha- 
que fois  qu'on  la  regarde,  et  de  quelque  façon  qu'elle  intervienne, 
est  éternellement  une  égalité. 

Il  en  résulte  que  le  choix  H  reste  toujours  en  dehors  du  calcul 
mathématique.  Autrement  dit,  un  calcul  relatif  à  cette  classe  de 
phénomènes  traite  uniquement  de  dés  en  l'air. 

Telle  étant  la  classe  de  phénomènes  physiques  à  considérer, 
indiquons  brièvement  le  modèle  mathématique  qui  leur  convien- 
dra. Si  je  considère  un  ensemble  A  de  choses  égales,  en  nombre 
N  ;  et  si  je  considère  une  partie  a  de  cet  ensemble,  contenant  n  de 
ces  choses  ;  j'appelle  «  probabilité  d'un  élément  de  a»  le  rapport 


LANGAGE    DES    SCIENCES    ET    CHOIX    AU    HASARD  605 

n  /N.  La  théorie  mathématique  des  probabilités  a  exclusivement 
pour  but  de  former  et  de  résoudre  des  problèmes  relatifs  au  calcul 
d'une  probabilité,  ainsi  définie,  à  partir  d'autres  probabilités. 
Conformément  aux  nécessités  élémentaires  de  la  logique,  le  mot 
«  probabilité  »  ainsi  défini  va  demeurer  désormais,  tout  au  long 
de  ce  domaine  de  la  physique  mathématique,  dénué  de  tout  autre 
sens,  s'il  en  avait; cette  même  définition  servira  partout,  sans  nou- 
velles conventions  ;  et  enfin  elle  n'est  pas  une  pétition  de  principe. 
D'autre  part,  la  nette  séparation  des  deux  domaines,  physique  et 
mathématique,  est  obtenue.  Peut-être  d'ailleurs  éliminerait-on 
bien  des  malentendus,  en  substituant  au  mot  «  probabilité  »  le 
mot  moins  tendancieux  de  «  dé  »,  pour  désigner  cette  fraction. 
On  se  souviendrait  alors  que  tout  le  calcul  se  borne  à  combiner  de 
tels  «  dés  »  ;  à  déduire,  de  dés  initiaux,  un  dé  final.  Toute 
question  de  choix  au  hasard  reste  en  dehors,  le  calcul  n'atteint 
jamais  à  cette  frontière  infranchissable;  elle  est  affaire  d'obser- 
vation. 


Les  écrivains  allemands 
et  la  Révolution  française 

par  Geneviève   BIANQUIS, 

Professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  de  Dijon. 


II 

Wieland. 


Le  cas  de  Wieland  est  dans  une  certaine  mesure  analogue  à 
celui  de  Klopstock  ;  ce  sont  deux  bourgeois  intellectuels,  déjà 
d'âge  mur,  et  dont  la  situation  matérielle  et  morale  est  dès  long- 
temps assurée  quand  éclate  la  Révolution  française.  Mais  Klops- 
tock est  le  bourgeois  libre  d'une  ville  libre,  d'un  port  de  mer  ou- 
vert aux  influences  du  dehors  et  qui  fut  des  premiers  à  organiser 
des  manifestations  de  sympathie  en  l'honneur  du  peuple  voisin. 
Wieland,  précepteur  de  prince  et  conseiller  intime,  homme  offi- 
ciel d'une  petite  cour,  est  tenu  à  d'infinis  ménagements.  Cepen- 
dant lui  aussi  a  manifesté  le  plus  vif  intérêt  pour  les  surprenants 
événements  politiques  qui,  en  quelques  années,  instaurèrent  en 
France  un  régime  aussi  nouveau  pour  l'Europe  de  ce  temps,  que, 
toutes  proportions  gardées,  le  régime  soviétique  a  pu  le  paraître 
à  l'Europe  maintenant. 

Il  n'a  pas,  comme  Klopstock  chanté  la  Révolution  dans  des 
odes  flamboyantes  ou  fumeuses,  pour  la  vitupérer  ensuite  dans 
d'autres  odes  non  moins  emphatiques,  mais  il  l'a  soigneusement 
étudiée  et  analysée  au  fur  et  à  mesure  de  son  déroulement,  s'at- 
tachant  à  la  comprendre,  à  la  juger,  à  en  prévoir  le  cours  ulté- 
rieur. Sur  les  38  volumes  de  son  œuvre,  deux,  soit  environ  mille 
pages,  sont  consacrés  à  ce  grand  fait.  C'est  une  longue  série  d'ar- 
ticles très  variés  de  forme  :  lettres,  dialogues,  dissertations  plai- 
doyers, parus  pour  la  plupart  au  Neuer  Teidscher  Merkiu  de 
1789  à  1798  et  groupés  sous  trois  rubriques  :  Aufsolze  iïber  die 
franzôsische Révolution,  1789-1794  (tome  XXXI)  ;  Gôllergespràche, 
1789-1793  (tomes  XXVII  et    XXXI)   ;    Gesprache     unter   vier 


LES  ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE    607 

Augen,  1798  (tome  XXXIl).  Il  y  a  en  outre  d'autres  articles  non 
recueillis. 

Wieland  juge  de  la  Révolution  française  a  fait  œuvre  de  jour- 
naliste, et  de  grand  journaliste.  Le  journalisme  de  cette  époque, 
qui  ne  disposait  ni  du  télégraphe,  ni  du  téléphone,  ni  de  la  T.  S.  F., 
ni  des  moyens  de  communication  ultra-rapides  de  maintenant, 
s'assurait  pourtant  une  excellente  information,  non  pas  très  ra- 
pide, mais  solide,  empruntée  aux  récits  et  aux  lettres  des  voya- 
geurs occasionnels  ou  professionnels,  et  à  la  lecture  du  Moniteur. 
Tel  fut  l'intérêt  que  fit  naître  la  France  révolutionnaire,  que  les 
voyages  et  les  récits  de  voyages  se  multiplièrent,  et  qu'on  vit 
paraître  des  revues  spéciales,  uniquement  consacrées  à  la  France 
nouvelle,  comme  nous  avons  de  nos  jours  des  revues  consacrées 
à  la  Russie  de  maintenant.  Wieland  ne  partit  pas  pour  la  France, 
mais  il  se  fit  renseigner  le  plus  exactement  possible  sur  ce  qui  s'y 
passait  et  ne  s'en  remit  à  personne  qu'à  lui-même  pour  opérer 
la  synthèse  des  faits  et  en  tenter  le  jugement. 

Son  goût  des  choses  de  la  politique  était  ancien.  Né  dans  la 
petite  ville  libre  de  Biberach,  très  attachée  à  sa  constitution  dé- 
mocratique, il  en  était  assez  fier  et  savait  dire  à  l'occasion  qu'il 
ne  se  croyait  le  sujet  de  personne.  Jeune,  il  avait  passé  plu- 
sieurs années  en  Suisse  et  en  avait  aimé  l'esprit  républicain.  Son 
œuvre  comportait  une  large  part  de  satire  politique,  dans  les 
petits  romans  grecs  des  Abdéritains,  rTAgathon,  d'Alhénion.  Il 
avait  raillé  dans  un  pamphlet,  la  Républvjue  de  Diogène,  1769, 
l'égalitarisme  de  Rousseau.  Surtout,  il  avait  composé  une  utopie, 
Der  goldene  Spiegel,  1772,  une  sorte  de  miroir  des  princes  qui  glo- 
rifiait un  idéal  de  monarchie  patriarcale,  de  despotisme  éclairé 
à  la  mode  de  Frédéric  II.  Sa  conviction  était  que  le  régime  démo- 
cratique ne  convenait  qu'à  de  très  petites  nations,  républiques 
grecques  ou  cantons  suisses,  dans  lesquelles  la  totalité  dés  ci- 
toyens peut  se  réunir  sur  la  place  publique  et  y  délibérer.  Pru- 
dent par  nécessité,  il  avait  cependant  approuvé  la  guerre  d'éman- 
cipation des  colonies  d'Amérique  et  admiré  la  Constitution  des 
nouveaux  Etats-Unis.  Entre  1772  et  178911  appelait  de  ses  vœux 
une  monarchie  constitutionnelle  où  le  tiers  état  aurait  un  rôle 
à  jouer,  et  il  attendait  cette  réalisation  du  progrès  des  lumières. 
En  1783,  il  entrevoyait  de  grandes  révolutions,  fruitsdes  progrès 
de  la  raison,  et  espérait  vivre  assez  longtemps  pour  en  voir  une 
partie  de  ses  propres  yeux  (Lettre  à  Archenholtz  du  27  décembre 
1783).  Mais  il  voyait  aussi  que  l'Allemagne,  particulièrement 
arrién'ée  et  barbare,  serait  la  dernière  à  entrer  dans  cette  voie  de 


608  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

transformations  fécondes  (à  Archenholtz,  1^^  février  1784).  Il  ne 
s'étonna  pas,  en  1789,  de  voir  la  France  y  entrer  la  première,  avec 
un  éclat  tout  nouveau,  et  lui,  depuis  si  longtemps  redevable  à 
la  France  dans  l'ordre  de  la  culture  esthétique,  du  rationalisme 
philosophique,  du  langage,  des  formes  littéraires,  des  sources  ro- 
manesques, s'apprêta  à  s'instruire  encore,  dans  l'ordre  politique, 
au  contact  de  ce  pays  «  le  premier  de  l'Europe  par  sa  civilisation  », 
écrivait-il  en  1789. 

Il  aborde  donc  les  réalités  avec  bienveillance,  mais  avec  pru- 
dence aussi,  soucieux  de  peser  le  pour  et  le  contre,  de  trancher 
équitablement  les  questions  de  droit.  Il  signe  d'un  pseudonyme, 
Eleuthère  Philocelte  {Aufsàlze,  2),  le  prudent  ami  des  Français 
et  de  la  liberté,  le  «  citoyen  de  l'univers»  qui  juge  selon  la  raison. 
Dès  son  premier  article,  il  se  demande  jusqu'oià  vont  les  droits 
du  Roi  et  les  droits  de  l'Assemblée,  et  c'est  pour  celle-ci  qu'il 
se  déclare.  La  nation  française,  affirme-t-il,  a  le  droit  d'user  de 
ses  lumières  et  de  ses  forces  pour  fixer  elle-même  ses  propres 
destinées  [Aufsàlze,  1). 

Il  me  semble  impossible  que  dans  des  conjonctures  nationales  si  graves, 
si  importantes,  si  dilticiles,  où  il  y  va  de  rien  moins  que  de  la  régénération 
d'une  monarchie  moribonde,  on  se  puisse  conduire  avec  plus  de  sagesse,  de 
modération,  de  prudence,  de  délicatesse  et  de  présence  d'esprit  que  ne  l'a 
fait  l'Assemblée  Nationale  dès  sa  première  séance  et  jusqu'à  ce  jour...  La 
haute  sagesse  que  l'Assemblée  des  représentants  de  la  nation  française  ap- 
porte à  ses  délibérations,  la  ferme  allure  dont  elle  s'avance  pas  à  pas,  sans 
verser  à  droite  ni  à  gauche,  vers  sou  but  grandiose,  la  stricte  rectitude  des 
principes  et  des  raisons  qui  règlent  ses  débats  et  que  l'on  n'eût  pas  crue  com- 
patible avec  la  vivacité  et  la  légèreté  des  Français,  m'obligent  a  avouer  que... 
jamais  une  grande  nation  ne  fut  plus  dignement  représentée,  ni  la  majeure 
partie  d'un  concile  de  1.20Q  membres  animée  d'un  esprit  plus  viril  ni  di- 
rigée par  des  tètes  plus  lucides  et  des  esprits  plus  élevés. 

Droits  de  la  nation,  droits  de  l'Assemblée,  droits  du  monarque, 
c'est  à  cette  délimitation  que  Wieland  applique  les  ressources  de 
son  esprit  critique  et  de  ses  connaissances  historiques,  partant  de 
ce  principe  que  «  c'est  la  raison  universelle  et  non  l'arbitraire 
humain  qui  est  la  source  des  lois  pour  tout  être  raisonnable  ».  La 
France  a  démontré  ce  qu'un  peuple  même  vif  peut  supporter  de 
misère  jusqu'au  jour  où,  le  mal  passant  toute  mesure,  la  révolte 
éclate,  justifiée  [Aufsâtze,  1).  Jusqu'où  ira-t-elle  ?  Wieland  n'est 
pas  fort  rassuré  sur  le  sort  du  roi,  malgré  les  cérémonies  de  car- 
naval dont  on  l'accable  depuis  le  16  juillet,  le  proclamant  le 
Restaurateur  de  la  Liberté,  l'obligeant  à  chanter  le  TeDeum  en 
l'honneur  de  sa  propre  destitution.  Ce  «  roi  de  parade  »  n'est 
plus  un  roi.  Destitué  ?  Suspendu  ?  On  ne  sait,  mais  en  tout  cas 


LES  ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE    609" 

il  n'est  plus  qu'un  rouage  inutile,  la  majesté  du  peuple  excluant  la 
majesté  du  roi.  Or  Louis  XVI  n'était  pas  un  tyran  et  la  ruine  du 
royaume  n'était  pas  son  œuvre.  Il  paie  et  paiera  pour  ses  prédé- 
cesseurs {Aufs.  1).  Il  y  a  quelque  chose  d'odieux  dans  le  spectacle 
d'une  assemblée  arrogante  et  d'un  peuple  en  révolte,  recourant 
aux  pires  excès.  Pour  protéger  l'Assemblée,  point  n'était  besoin, 
peut-être,  de  suspendre  l'autorité  royale  ;  la  garde  nationale  y 
aurait  suffi.  L'Assemblée  réunie  par  If^  roi  pour  parer  aux  embar- 
ras financiers  récemment  accrus  par  l'expédition  américaine  a 
tout  de  suite  outrepassé  son  mandat  en  s'attaquantà  une  réforme 
constitutionnelle  qui  réduisait  à  néant  l'autorité  royale.  Les  rois 
de  l'Europe  laisseront-ils  ainsi  bafouer  l'un  des  leurs  et  faire  la 
démonstration  de  l'inutilité  de  l'autorité  monarchique  ?  Il  faut 
prévoir  qu'à  bref  délai,  à  la  guerre  civile  s'ajoutera  la  guerre 
étrangère.  Tel  est  le  compte  des  manquements  de  l'Assemblée, 
mais  autrement  grave  est  celui  des  torts  du  roi. 

Wieland  demande  qu'on  ne  prenne  pas  à  la  lettre  les  dires  vul- 
gaires concernant  l'arrogance  de  l'Assemblée  et  les  éclats  de  la 
fureur  populaire.  Qu'on  se  rende  compte  qu'il  y  a  face  à  face  une 
monarchie  aux  abois,  un  peuplé  au  désespoir.  Est-ce  alors  de 
l'arrogance  que  d'assumer  avec  courage  de  grands  devoirs  et  d'u- 
ser de  tous  les  droits  que  confère  le  mandat  populaire  ?  C'est  pour 
assurer  la  liberté  de  ses  délibérations  que  l'Assemblée  a  dû  faire 
au  roi  des  représentations  sur  les  troupes  présentes  à  Versailles 
et  au  voisinage  de  Paris,  et  que  la  municipalité  parisienne  a  armé 
les  citoyens  pour  protéger  l'Assemblée  délibérante.  D'autre  part 
le  roi,  en  exposant  aux  Etats  généraux   ses  embarras  financiers, 
a  dû  savoir  qu'il  parlait  à  des  hommes,  non  à  des  enfants,  puis- 
qu'il s'adressait  à  eux  pour  le  tirer  de  peine.  Dans  la  déclaration 
royale  il  y  a  une  phrase  sur  un  désir  immodéré  d'innovation  : 
qu'est-ce  à  dire  ?  Est-ce  une  innovation  coupable  que  de  vouloir 
en  finir  avec  la  séquelle  dirigeante,  après  qu'elle  s'est  montrée 
incapable  ?  Et  le  roi  ne  se  fait-il  pas  des  illusions  sur  la  légitimité 
et  l'étendue  de  son  pouvoir  ?  Lamoignon  lui    avait  affirmé,  en 
1787,  que  le  pouvoir  législatif  appartenait  au  monarque  seul 
et  qu'il  n'en  devait  de  comptes  qu'à  Dieu,  et  Louis  XVI  l'avait 
cru.  A  présent  il  se  scandalisait  de  voir  la  nation  consciente  de  sa 
force  se  donner  une  constitution  digne  d'êtres  raisonnables.  De- 
puis Henri  IV,  le  roi  disposait  d'un  pouvoir  arbitraire  sur  la  for- 
tune et  la  liberté  personnelle  de  ses  sujets  ;  mais  ce  droit  confirmé 
par  le  Parlement  en  1751  et  en  1766,  n'était  pas  tel  que  «qua- 
rante avocats  parisiens  pussent   ôter  leurs  droits  à  25  millions 

39 


610  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

d'habitants  «.Puisque  le  roi  avait  excité  la  méfiance  des  représen- 
tants détruisant  le  23  juin  le  résultat  des  votes  du  17,  tâchant  de 
rendre  vaines  toutes  les  délibérations,  il  fallait  remédiera  cet  état 
en  établissant  des  garanties  constitutionnelles.  Ces  garanties,  les 
deux  premiers  Etats  y  étaient  hostiles,  il  fallut  donc  que  le  Tiers 
les  élaborât  seul  :  «  car  sans  le  Tiers,  le  roi  ne  serait  rien,  alors  qu'il 
pourrait  être  un  grand  monarque  même  sans  la  noblesse  et  sans 
le  clergé  ».  A  un  roi  il  faut  une  nation,  à  une  nation  il  ne  faut 
pas  nécessairement  un  roi.  Telleest  la  hardiesse  de  M.  le  Conseiller 
Wieland  dès  le  mois  d'août  1789. 

Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  soit  sans  inquiétude  :  si  le  droit  de  chan- 
ger de  constitution  est  un  droit  naturel,  il  est  commun  à  toutes 
les  nations,  voire  à  tous  les  groupes  d'hommes,  grands  ou  petits. 
Or  telle  est  la  mobilité  de  l'esprit  humain  que  tout  Etat,  toute 
ville,  tout  village,  toute  famille  voudra  user  de  ce  droit.  Ce  sera 
l'anarchie  sans  fin  ni  terme.  S'il  n'y  a  là  qu'un  droit  d'urgence, 
légitime  dans  la  détresse,  comment  juger  du  moment  où  cette 
détresse  cesse  d'être  supportable  ?  Oui  en  sera  juge  ?  Aucune 
nation  n'est  jamais  entièrement  satisfaite  de  son  sort;  on  ne  sup- 
primera jamais  l'injustice  ;  il  y  aura  donc  des  Révolutions  per- 
pétuelles. Dangereux  exemple  que  celui  des  Français  !  C'est  ce 
qu'exprime  dans  son  «  adresse  cosmopolite  »  Eleuthère  Philo- 
celte, ami  de  la  modération.  Maintenant,  en  octobre  1789,  il  n'est 
plus  si  sûr  que  la  démocratie  vaille  mieux  que  la  monarchie.  Il  lui 
semble  qu'une  fièvre  sanglante  de  liberté  s'est  emparée  du  peuple 
français.  Si  nul  n'est  tenu  d'obéir  à  une  loi  qu'il  n'a  pas  contribué 
à  faire  lui-même,  ou  par  ses  représentants,  peut-on  dire  que  ces 
1.200  députés  représentent  vraiment  tous  les  autres  Français  ? 
Ils  n'avaient  pas  reçu  mandat  de  changer  la  Constitution  du 
royaume  ;  il  aurait  fallu  ensuite  un  référendum  qui  n'a  pas  eu 
lieu.  C'est  un  despotisme  nouveau  qui  s'installe,  celui  des  mem- 
bres de  l'Assemblée,  lesquels  sont  eux-mêmes  dominés  par  une 
minorité  turbulente.  Que  la  démocratie  soit  une  démagogie, 
Wieland  invente  déjà  ce  reproche. 

Cependant  il  chantera  la  louange  de  la  Constitution  de  l'An  I 
et  réfutera  alors  toutes  les  objections  qu'il  avait  faites  lui-même 
à  la  procédure  et  aux  mœurs  de  l'Assemblée  :  devant  cette  œuvre 
de  haute  raison,  il  ne  veut  pluslaisser  dire  que  l'Assemblée  natio- 
nale est  un  ramassis  de  gredins  dont  les  plus  énergiques  gouver- 
nent les  autres,  de  quelques  métaphysiciens  rêveurs  et  curés  de 
village  et  de  braves  gens  effarouchés  ;  il  se  méfie  des  rapports 
mensongers,  intéressés  ou  trop  enthousiastes,  il  ne  veut  plus  lais- 


LES  ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE  611 

ser  dire  qu'un  despotisme  démocratique  s'est  substitué  à  un  des- 
potisme monarchique.  Quant  à  la  Constitution  nouvelle,  elle  le 
remplit  d'admiration  et  d'envie  : 

Qu'un  peuple  maltraité  pendant  des  siècles,  quand  enfin  la  mesure  de  sa 
patience  est  comble,  se  soulève  du  fond  de  sa  misère  et  prenne  conscience 
de  la  supériorité  infinie  de  ses  forces  sur  celles  de  ses  oppresseurs,  c'est  ce 
qui  s'est  souvent  produit.  Mais  qu'une  grande  nation  use  de  sa  force  avec 
tant  de  sagesse,  et  après  avoir  invoqué  les  droits  imprescriptibles  de  l'homme 
et  du  citoyen  se  donne  une  Constitution  qui  repose  sur  le  solide  fondement 
de  ses  droits  et  qui  dans  toutes  ses  parties  forme  un  tout  bien  lié,  cohérent 
avec  lui-même  et  avec  la  fin  de  la  société  civile,  voilà  ce  que  le  monde  n'avait 
pas  encore  vu  et  la  gloire  d'avoir  donné  cet  exemple  semble  bien  réservée 
à  la  France  [Aiifs.  4). 

Passant  en  revue  certaines  des  innovations  de  la  Constitution, 
Wieland  en  général  les  approuve,  notamment  la  suppression  des 
congrégations,  la  sécularisation  des  biens  de  main-morte,  la  sup- 
pression des  chapitres  et  des  prébendes  canonicales  et  des  préro- 
gatives du  haut  clergé.  Il  voudrait  seulement  qu'on  aille  plus 
loin,  qu'on  abolisse  aussi  les  prérogatives  papales. 

Mais  pourquoi  s'eiïare-t-il  subitement  quand  un  décret  du 
17  juin  1790  supprime  les  titres  de  noblesse,  interdit  de  faire 
porter  la  livrée  aux  domestiques  ?  Il  ne  croit  ni  aux  droits  de  la 
naissance,  ni  à  la  pureté  du  sang,  ni  au  bien-fondé  des  privilèges, 
quels  qu'ils  soient.  Mais  la  noblesse  est  une  institution  politique 
qui  confère  à  ceux  qui  en  font  partie  un  certain  orgueil  noble,  de 
beaux  sentiments,  des  principes  salutaires,  le  goût  de  l'héroïsme 
chevaleresque.  Par    quoi  la  remplacera-t-on  ?  Si  un  crocheteur, 
à  présent,  a  le  droit  d'appeler  un  duc  et  pair  son  frère,  s'ensuit-il 
qu'ils  sont  égaux  ?  Le  riche  ne  sera-t-il  pas  toujours  le  plus  fort  ? 
Où  est  en   ce  cas  l'égalité  ?  Raisonnement  légèrement  spécieux  : 
l'égalité  de  1789  n'a  jamais  été  autre  chose  que  l'égalité  devant 
la  loi.  Le  partage  des  richesses,  la  loi  agraire  a  toujours  été  redou- 
tée et  condamnée  par  les  dirigeants  de  la  Révolution,  bourgeois 
et  propriétaires  très  attachés  à  leurs  biens.  Wieland  sur  ce  point 
va   plus   loin    que    la    Révolution    ou  plutôt  lui    fait    reproche 
d'une  hardiesse  qu'elle  n'a  même  pas  eue.  En  matière  financière 
aussi  il  se  montre  singulièrement  hardi,  conseillant  à  l'Assemblée 
Nationale  d'annuler  purement  et  simplement  la  dette  publique 
de  l'ancien  régime  sous  laquelle  gémit  le  peuple  entier  qui  ne  l'a 
point  votée  ni  contractée.  Mais  sans  doute  était-ce  trop   deman- 
der à  un  mouvement  révolutionnaire,  parti  non  du  peuple  dépos- 
sédé mais  d'une  bourgeoisie  possédante,  riche  et  puissante,  créan- 
cière de  la  monarchie,  et  qui    ne  tenait  pas  à   voir  anéantir  ses 


612  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

créances.  Il  appartenait  à  une  époque  plus  récente  de  nous  mon- 
trer comment  une  nation  autoritaire  peut,  sans  danger  pour  elle, 
renier  sa  dette  extérieure  ou  intérieure. 

Les  opinions  de  Wieland  au  cours  de  l'année  1791  sont  en  fluc- 
tuation constante  :  tantôt  il  déclare  qu'il  voit  s'accomplir  ce  que 
ses  poèmes  avaient  rêvé  de  plus  hardi,  et  que  la  France  nouvelle 
naît  sous  ses  yeux  comme  une  œuvre  d'art,  comme  une  fleur  qui 
s'épanouit  ;  il  accorde  alors  à  l'Assemblée  «  un  esprit  d'impar- 
tialité, d'équité  et  de  modération  »  ;  tantôt  il  reproche  à  cette 
même  Assemblée  de  mettre  son  bon  vouloir  à  l'épreuve  ;  à  voir 
cette  démocratie  horriblement  confuse,  inhabile  et  incertaine,  il 
en  revient  à  sa  vieille  opinion  qu'il  ne  peut  y  avoir  de  démocratie 
de  25  millions  d'hommes,  fussent-ils  tous  des  Brutus,  des  Cas- 
sius,  des  Gracques  ou  des  Algernon  Sydney. 

Un  peuple,  écrit-il  en  1791,  qui  veut  être  libre  et  qui,  en  deux  ans,  n'a  pas 
encore  appris  que  la  liberté  sans  l'obéissance  absolue  et  illimitée  aux  lois 
est  uji  monstre,  en  théorie  comme  en  pratique,  un  état  infiniment  plus,  nui- 
sible et  plus  néfaste  que  l'esclavage  asiatique,  un  tel  peuple,  pour  le  dire 
en  termes  atténués,  n'est  pas  mûr  pour  la  liberté  et  aura  sans  doute  à  tra- 
verser maintes  convulsions  terribles  avant  que  son  sort  se  décide  dans  un 
sens  ou  dans  un  autre. 

En  lisant  ces  lignes  dans  le  Teuischer  Merkar,  les  amis  de  Wie- 
land qui  étaient  aussi  les  amis  de  la  Révolution  française  déplo- 
rèrent qu'il  se  détournât  d'une  cause  à  laquelle,  pour  leur  part, 
ils  demeuraient  fidèles.  Wieland  se  défendit  dans  sa  revue  (oc- 
tobre 1791  et  janvier  1792)  :  on  lui  a  fait  tort,  selon  lui,  en  le  re- 
présentant comme  le  partisan  aveugle  de  la  démocratie,  mais 
c'est  une  injustice  aussi  que  de  le  dire  infidèle  «  à  la  cause  des 
véritables  Droits  de  1" Homme  ».  Ce  qu'il  croit,  c'est  que  ni  le 
peuple  français  ni  ses  représentants  ne  sont  mûrs  pour  la  démo- 
cratie vraie,  pour  la  liberté  dans  la  loi,  ni  capables  d'élaborer  une 
Constitution  qui  concilie  le  maximum  de  liberté  possible  avec  ua 
minimum  d'ordre,  de  sécurité  et  de  durée  de  l'Etat.  Il  est  de  l'avis 
de  Mirabeau  quant  à  la  convenance  du  régime  démocratique  en 
France  et  ne  croit  pas  à  l'homme  idéal  selon  Rousseau.  Il  voit 
bien  que  la  Constitution  de  1791  est,  dans  son  essence,  républi- 
caine, que  le  roi  n'y  est  plus  qu'un  rouage  inutile,  que  l'exécutif 
y  est  gêné  et  bridé  de  toute  part  ;  une  telle  Constitution  ne  con- 
viendraio,  selon  lui,  qu'à  une  toute  petite  nation  de  3  à  4  millions 
d'hommes  tout  proches  encore  de  l'état  de  nature. 

Pour  des  ci-devant  Français,  pour  une  nation  si  infiniment  éloignée  delà 
pureté  des  mœurs  primitives,  le  passage  brusque  de  l'oppression  despotique 


LES  ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE    613 

la  plus  arbitraire  et  du  régime  aristocratique  le  plus  haïssable  à  une  Consti- 
tution démocratique  qui  accorde  le  maximum  de  liberté  politique,  ne  peut 
être  qu'un  état  contre  nature. 

De  plus  en  plus  l'admiration  fait  place  à  la  pitié  «  J)our  un 
peuple  abusé  et  égaré  ».  L'exemple  des  Français,  pense  Wieland 
en  1792,  enseignera  aux  autres  peuples  que  «tout  état  tant  soit 
peu  tolérable,  est  préférable  à  une  Révolution  sans  chef,  sans 
plan,  sans  moyens,  sans  but,  en  un  mot,  sans  raison  ».  II  craint 
dès  lors  une  contre-révolution  menée  par  une  démagogie  réac- 
tionnaire qui  a  tout  intérêt  à  fomenter  des  désordres  et  il  em- 
prunte à  une  petite  feuille  provinciale,  Jnk'rêt  et  Crisdes  Provinces, 
cet  avertissement  aux  représentants  de  la  nation  :  «  C'est  le 
maire  de  Paris  qui  est  votre  roi,  les  poissardes  sont  vos  reines, 
l'écume  de  la  nation  vous  dicte  ses  lois.  » 

Après  s'en  être  pris  au  fantôme  de  l'égalité  (parce  qu'il  ne  la 
conçoit  que  comme  mathématique)  Wieland  attaque  une  fois 
de  plus  l'idée  de  la  liberté  révolutionnaire.  En  bon  Allemand  il  dé- 
nie toute  valeur  à  une  liberté  purement  pragmatique  qui  ne  se 
fonde  pas  sur  la  liberté  morale  et  sur  la  discipline  de  la  raison. 
Car  la  raison  indique  aux  hommes  sages  qu'ils  ont  besoin  d'être 
gouvernés.  On  est  rtiûr  pour  la  liberté  quand  on  a  réfréné  en  soi 
toute  tentation  d'en  abuser. C'est  dans  ce  ?ens  que  Fichte  dira  plus 
tard  qu'il  n'y  a  qu'une  liberté  digne  de  ce  nom  :  la  liberté  de  faire 
son  devoir.  Qu'il  y  ait  des  libertés  nécessaires  à  l'homme  dans  la 
vie  civile,  liberté  d'opinion,  de  réunion  ou  de  presse  c'est  ce  que 
Wieland,  fds  d'un  pays  sans  aucune  culture  politique,  n'arrive 
pas  à  comprendre,  pas  plus  qu'il  n'admettra  avec  Danton  que  la 
loi  n'est  autre  chose  que  l'expression  des  besoins  du  peuple,  qu'il 
faut  l'aider  à  la  dégager,  à  la  formuler  et  non  l'imposer,  fût-ce 
au  nom  de  la  raison  éternelle. 

On  comprend  que  Wieland  indigné  des  journées  du  20  juin 
et  du  10  août  1792  ait  vu  sans  joie  s'établir  la  République  telle 
qu'il  l'avait  prévue.  Là-dessus  vinrent  les  massacres  de  septembre 
et  il  eut  l'impression  que  c'était  une  seconde  Révolution  qui  com- 
mençait, plus  terrible  et  plus  sanglante  que  la  première.  Plutôt 
(]ue  la  liberté  et  l'égalité  il  lui  semble  qu'on  devrait  invoquer 
l'ordre  et  la  justice.  11  accuse  le  peuple  parisien  de  fougue  sauvage, 
de  brutalité,  de  versatilité,  de  méfiance  et  de  rancune,  de  pas- 
sions égoïstes  et  aveugles.  II  est  loin  toutefois  d'être  un  réaction- 
naire fieffé  :  dans  le  concert  de  louange  qui  monte  de  la  presse 
allemande  vers  Charlotte  Corday,  meurtrière  de  Marat,  il  fait 
entendre  la  voix  de  la  critique,  se  demande  jusqu'à  quel  point 


614  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

un  acte  pareil  est  utile,  et  que  deviendrait  la  sécurité  publique 
si  chacun  pouvait  se  charger  d'exécutions  semblables,  sur  un 
simple  soupçon,  fondé  ou  non.  Marat,  sans  doute,  était  pour  les 
Girondins,  un  dangereux  ennemi  et  un  objet  d'horreur.  On  le 
considérait  comme  un  monstre,  un  fou  ou  un  possédé  ;  peut-être 
était-il  surtout  un  malade.  Charlotte  était  fort  glorieuse  ;  elle  a 
voulu  faire,  elle  femme,  le  geste  de  Brutus,  supprimer  Marat  au 
péril  de  sa  vie,  dans  ce  Paris  dont  il  était  l'idole.  Et  son  attitude 
intrépide  lui  a  gagné  les  cœurs.  Mais  ce  misérable,  ce  malade, 
était  sincèrement  dévoué  à  sa  patrie  et  à  l'humanité  ;  sa  mort 
violente  a  ému  la  pitié  en  sa  faveur,  jointe  à  l'horreur  que  cause 
tout  assassinat.  Somme  toute,  Charlotte  Corday  n'a  pas  fait  un 
excellent  calcul,  et  si  elle  voulait  tuer,  pourquoi  avoir  choisi  ce 
moribond,  plutôt  que  Danton,  Robespierre,  Chabot  ou  Barrère, 
qui  ont  fait  tout  autant  de  mal  à  la  liberté  ?  Avant  de  juger, 
Wieland  demanda  des  éclaircissements  sur  les  antécédents  de 
Charlotte,  sa  vie,  son  éducation,  son  caractère,  et  c'est  après  la 
lecture  des  comptes  rendus  du  procès  qui  parurent  au  Moniteur 
qu'il  osa  se  livrer  sans  réserve  à  une  admiration  mieux  motivée. 
Cependant  son  jugement  pessimiste  sur  la  France  s'accentue  : 
il  en  vient  à  penser  que  ce  n'est  pas  la  monarchie  qui  a  mené  la 
France  à  sa  ruine  ;  c'est  la  profonde  corruption  morale  de  toutes 
les  classes  de  la  nation.  Cette  immoralité  ne  guérira  pas  tout  d'un 
coup,  et  elle  est  incompatible  avec  la  démocratie.  Montesquieu 
n'a-t-il  pas  enseigné  que  le  ressort  des  démocraties,  c'est  la 
vertu  ?  Wieland  est  de  cette  école,  et  nous  en  revenons  aux  lieux 
communs  moralisants  qu'on  a  toujours  opposés  à  toute  tentative 
de  modifier  l'ordre  des  choses  existant  :  peu  importe  les  Cons- 
titutions et  les  lois  ;  toute  Constitution  est  bonne  si  les  citoyens 
sont  vertueux  ;  sous  tous  les  régimes  il  est  possible  de  faire  son 
devoir  ;  il  ne  s'agit  pas  de  réformer  les  lois,  mais  de  changer  les 
cœurs. 

La  source  du  mal  est  dans  la  corruption  et  la  folie  des  hommes,  aucune 
Constitution  ne  la  tarira  jamais.  Ce  n'est  pas  la  Monarchie,  mais  les  vices  et 
la  profonde  corruption  morale  de  toutes  les  classes  et  de  tous  les  ordres  qui 
ont  fait  descendre  la  France  si  bas...  La  réforme  ne  doit  pas  commencer  par 
les  formes  de  gouvernement  et  les  Constitutions,  mais  par  les  individus... 
Quiconque  n'a  pas  un  sentiment  profond  de  ses  devoirs  ne  peut  avoir  une 
juste  notion  de  ses  droits. 

Dès  lors  il  prévoit  qu'un  dictateur  va  surgir,  pour  triompher 
du  jacobinisme  et  instaurer  un  ordre  meilleur  ;  en  1793  il  a  cru 
que  ce  serait  Dumouriez  ;  en  1798  il  a  fort  bien  distingué  que  ce 
serait  Bonaparte. 


LES  ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE    615 

Si  Wieland  a  censuré  le  cours  de  la  Révolution  au  dedans,  il  en 
a  suivi  avec  passion  le  développement  international,  les  contre- 
coups extérieurs.  En  1792,  tout  en  accompagnant  de  ses  vœux 
son  élève  le  duc  de  Weimar  et  son  ami  Goethe  aux  armées,  il  a 
discerné  l'énergie  prodigieuse  à  laquelle  la  France  devait  ses 
succès  militaires,  la  force  propulsive  de  cette  foi  politique  qui 
soutenait  les  armées  de  la  jeune  République.  II  a  vu  que  Du- 
mouriez  en  Flandre,  Custine  à  Mayence,  risquaient  de  répandre 
en  Europe  la  contagion  de  l'esprit  révolutionnaire.  Bien  des 
maux  que  l'on  supportait,  les  croyant  inévitables,  devenaient 
inadmissibles  parce  que  pour  la  première  fois  on  apercevait  la 
possibilité  d'autre  chose.  En  Allemagne  aussi  on  commençait 
à  parler  de  la  mauvaise  administration,  des  mauvaises  finances, 
des  injustices  séculaires,  de  l'indifférence  des  grands  aux  maux 
du  peuple,  et  l'esprit  de  révolte  s'éveillait  par  contagion.  On 
commençait  à  souhaiter  l'abolition  du  régime  féodal,  des  privi- 
lèges, des  redevances.  Wieland  «  valet  de  prince  »  se  croit  natu- 
rellement tenu  de  prendre  la  défense  des  monarques  allemands  : 
ils  sont,  assure-t-il,  libéraux  et  non  tyranniques,  et  la  Constitu- 
tion du  Saint-Empire,  si  peu  astreignante,  vaut  mieux  pour  les 
Allemands  que  la  démocratie.  Le  peuple  est  gouverné  avec  man- 
suétude et  respecte  encore  ses  maîtres.  On  ne  verra  pas,  de  long- 
temps, en  Allemagne,  un  parti  populaire  provoquer  le  roi,  appeler 
à  l'émeute  et  faire  front  contre  les  baïonnettes  de  la  loi.  Toute- 
fois l'ascendant  des  succès  du  peuple  français  est  grand,  l'élo- 
quence des  orateurs  révolutionnaires  est  persuasive,  les  armées 
républicaines  sont  disciplinées  et  victorieuses  et  gagnent  aisé- 
ment l'aflection  des  populations.  Ces  soldats  ne  sont  pas  les 
cannibales  annoncés.  Ils  prêchent  leur  nouvel  évangile,  de  liberté, 
d'égalité  et  de  fraternité  des  peuples.  Comment  les  peuples  ne 
seraient-il  pas  séduits  ?  Et  Wieland  s'alarme  de  l'indifférence  du 
peuple  allemand  en  matière  nationale.  Sera-t-il  dit  qu'il  n'y  a  de 
patriotisme  que  dans  une  démocratie  ?  La  vérité  est  qu'il  n'y  a 
pas  de  nation  allemande  et  que  les  Etats  allemands  n'ont  jamais 
rien  connu  de  comparable  au  grand  patriotisme  fédératif  des 
Grecs.  Le  mouvement  de  résistance  contre  les  Français  est  sur- 
tout fait  de  la  peur  du  sans-culottisme,  de  l'horreur  causée  par 
l'attentat  commis  sur  la  personne  du  roi.  Ce  ne  sont  pas  là  des 
leviers  suiïisants.  Mais  si  le  patriotisme  est  fait  essentiellement  de 
la  satisfaction  que  produisent  des  lois  justes  et  loyalement  appli- 
quées, l'égalité  de  tous  devant  ces  lois,  la  sécurité  des  biens,  la 
sécurité  publique,  la  certitude  de  ne  pouvoir  être  opprimé, il  est 


616  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

bon  de  rappeler  que  beaucoup  de  pays  allemands,  même  sous 
leurs  princes,  jouissent  de  ces  biens.  Menacés  par  l'invasion, par 
l'oppression  étrangère,  il  faut  espérer  qu'un  sursaut  patriotique 
les  amènera  à  résister,  et  à  résister  victorieusement.  Ce  que 
Wieland  attend  surtout  du  contre-coup  de  la  Révolution  française 
en  Allemagne,  c'est  un  éveil  du  patriotisme  et  non  de  la  démo- 
cratie, et,  il  faut  bien  le  dire,  il  est  sur  ce  point  d'accord  avec 
Klopstock,  Schiller  et  Fichte.  Cependant  il  n'est  pas  fanatique, 
il  demande  qu'on  ne  se  refuse  pas  à  traiter  avec  la  République. 
Le  Parlement  anglais  aussi  a  été  régicide,  et  l'Europe  ne  s'est 
pas  soulevée  contre  lui.  Entre  Cromwell  et  Robespierre,  la  diffé- 
rence est-elle  si  grande  ?  Ce  n'est  pas  en  boudant  que  l'on  ressus- 
citera Louis  XVL  II  faudra  trouver  un  moyen  de  faire  la  paix,  et 
cette  paix,  selon  lui,  pourrait  être  payée  par  la  France  au  moyen 
de  cessions  de  territoires  en  Alsace,  en  Lorraine,  dans  les  Trois- 
Evêchés,  en  échange  de  quoi  on  lui  garantirait  la  tranquillité 
à  l'intérieur  de  ses  frontières  (diminuées). 

Telles  sont  les  vues  politiques  de  Wieland  en  1794.  Mais  paral- 
lèlement à  ses  articles  il  a  composé  dans  ces  mêmes  années  (1789- 
1793)  ses  curieux  Dialogues  des  Dieux  {Gôitergesprdche)  dont 
quatre  contiennent  des  allusions  transparentes  à  divers  faits  de 
la  Révolution.  Reprenant  une  fiction  qui  est  celle  des  Dialogues 
des  Morls  de  Lucien,  plus  encore  peut-être  celle  des  dialogues  de 
Fontenelle,  le  poète  fait  converser  devant  nous  Jupiter  Olympien, 
Saint  Louis,  Jupiter  Horcius  et  Jupiter  Pluvius  (Dialogue  X), 
ou  Jupiter,  Mercure,  Numa  Pompilius,  Saint  Louis,  Henri  IV 
et  l'ombre  de  Louis  XIV,  le  14  juillet  1790  (Dialogue  XI),  Jupi- 
ter, Junon  et  Minerve,  le  21  janvier  1793  (Dialogue  XII),  Junon, 
Sémiramis,  Aspasie,  Livie  et  Elisabeth  d'Angleterre  (Dialogue 
XIII).  On  voit  l'Olympe  tout  entier  suivre  avec  passion  les  évé- 
nements parisiens,  et  les  héros  de  l'histoire  priés  d'exprimer  aussi 
leur  opinion.  Un  Jupiter  jacobin  s'expose  aux  reproches  d'une 
Junon  traditionaliste  et  toujours  du  parti  des  rois  :  (  Le  temps 
présent  n'est  pas  favorable  aux  pasteurs  des  peuples,  prononce 
le  maître  des  dieux  ;  c'est  maintenant  le  tour  des  peuples.  » 
Junon  est  d'avis  que  les  rois  existent  pour  gouverner,  les  peuples 
pour  obéir.  Jupiter  estime  que  les  peuples  grandissent  et  mû- 
rissent, comme  les  individus,  et  que  c'est  un  crime  contre  la 
nature  que  de  les  maintenir  éternellement  en  enfance,  un  crime 
et  une  sottise  que  de  les  traiter  en  enfants  alors  qu'ils  sont  adultes, 
Jupiter  non  seulement  est  démocrate,  mais  il  est  sceptique  ;  il 
ne  donnerait  pas  cher  du  frein  de  la  religion  et  de  la  loi  pour 


LES  ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE         617 

modérer  les  désirs  des  rois  et,  quant  à  lui  il  est  non-intervention- 
niste :  les  hommes  sont  majeurs,  c'est  à  eux  de  définir  le  bien 
général,  et  non  aux  dieux  de  l'imposer.  D'ailleurs  Jupiter  aime 
la  raison  :  il  lui  plaît  que  Franklin  ait  démontré  l'origine  physique 
du  tonnerre  et  le  pouvoir  du  paratonnerre  ;  il  se  sentira  désormais 
dégagé  de  toute  responsabilité  dans  ce  genre  de  phénomènes  qu'il 
n'a  jamais  bien  su  manier.  «  Tout  est  soumis  au  changement, 
chère  Junon.  C'est  à  présent  aux  monarchies  de  disparaître,  bien- 
tôt ce  sera  notre  tour.  Le  dommage  ne  sera  pas  grand.  »  Et  ce 
dieu  sage  expose  en  évolutionniste  qu'il  y  a  eu  Ouranos  et  Gea, 
puis  Saturne,  puis  Jupiter.  A  présent  règne  la  Némésis.  Plus 
tard  les  forts,  les  puissants,  les  violents,  seront  renversés,  selon 
un  vieil  oracle  delphique,  et  viendra  un  âge  d'or  où  seule  la  condi- 
tion mortelle  distinguera  les  hommes  des  dieux. 

Ce  même  Jupiter,  nous  l'entendons  apostropher  Saint  Louis 
dans  un  nuage  au-dessus  du  Champ-de-Mars,où  lesFrançais s'ap- 
prêtent à  célébrer  la  Fête  de  la  Fédération  : 

Aiirais-tu  jamais  pensé,  mon  ami  Louis,  que  tes  Gallofrancs,  après  500  ans, 
manifesteraient  tant  de  vigueur  encore,  et  que  ce  peuple,  le  plus  frivole  et 
le  plus  léger  du  monde,  de  l'aveu  même  de  ses  plus  récents  moralistes,  de- 
viendrait tout  soudain  le  plus  raisonnable  et  donnerait  l 'exemple  à  toute  la 
terre  en  créant  chez  lui  un  ordre  nouveau  et  meilleur  des  choses  ? 

Et  Saint  Louis,  plein  de  sympathie  pour  l'œuvre  révolution- 
naire, affirme  que  pour  sa  part  il  a  été  le  père  du  peuple,  le  défen- 
seur du  faible,  le  protecteur  des  justes  causes,  qu'il  a  tenu  en 
respect  les  nobles  et  les  prêtres  et  répandu  les  lumières.  Mais 
voici  que  cette  nation  sur  laquelle  les  yeux  de  l'univers  sont  fixés 
se  prépare  pour  une  fête  telle  que  jamais  le  soleil  n'en  a  éclairé  de 
semblable  :  fête  où  le  peuple  et  le  roi  unis  vont  prêter  serment 
à  Ja  Loi,  à  la  Liberté,  à  la  Concorde  fraternelle.  Aujourd'hui  va 
s'accomplir  le  rêve  des  sages,  le  pieux  désir  des  justes,  le  règne  de 
la  Raison  ^-a  commencer.  Espérons  que  le  soleil  lui  sourira  dans 
un  ciel  pur.  Or  Jupiter  Pluvius  vient  annoncer  que  l'économie 
de  la  planète  exige  une  pluie  torrentielle  sur  Paris  pour  toute 
cette  journée-là.  Vainement  on  intercède,  on  implore  ne  fût-ce 
qu'une  belle  éclaircie,  un  coup  de  vent  du  nord.  La  nature  suit 
ses  lois,  le  miracle  est  une  injure  à  ces  lois,  un  dieu  moderne  ne 
fait  pas  de  miracles.  On  se  passera  donc  du  beau  temps;  En  elïet 
la  pluie  iiiisselle  sur  le  Champ-de-Mars  sans  parvenir  à  éteindre 
la  flamme  de  l'enthousiasme  commun. 

Mercure.  — •  Quels  flots  de  gens  ! 


618  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Numa.  —  Et  quelles  averses  ! 

Saint  Louis.  —  Dans  quel  bel  ordre  s'avance  le  cortège  interminable  des 
représentants  et  des  défenseurs  de  la  nation,  accompagnés  par  toute  la  popu- 
lation de  cette  capitale  immense,  avec  leurs  drapeaux  et  leurs  bannières,  en 
dépit  des  intempéries  !  Quel  triomphe  brille  dans  leurs  yeux  !  Les  averses 
d'en  haut,  le  sol  détrempé  sous  leurs  pieds,  les  parapluies  et  les  vêtements 
ruisselants,  les  incommodités  de  tout  genre,  l'espoir  trompé  d'une  journée 
ensoleillée,  la  joie  maligne  du  parti  adverse,  rien  de  ce  qui  eût  indisposé  tout 
autre  peuple  ne  peut  entamer  leur  belle  humeur,  rien  ne  peut  gâter  la  joie 
de  ce  beau  jour. 

Henri  IV  est  moins  enthousiaste;  il  a  peu  de  confiance  dans  la 
Constitution,  dans  l'Assemblée,  ce  souverain  à  1.200  têtes  dont 
il  redoute  l'esprit  de  parti.  De  nouveau  c'est  Jupiter  qui  prend 
la  défense  de  la  Révolution,  en  montre  la  légitimité  profonde, 
affirme  sa  confiance  dans  ce  peuple  éclairé,  noble, animé  de  si  cha- 
leureux sentiments  d'humanité.  Mais  Numa  Pompilius  a  aussi 
son  mot  à  dire  et  préconise  les  méthodes  d'évolution  lente  et 
prudente,  les  dédommagements  à  donner  à  ceux  dont  on  a  confis- 
qué les  biens  ou  les  privilèges,  l'affranchissement  graduel  et  non 
subit  des  classes  inférieures.  Et  puis,  comment  soldera-t-on  la 
dette  publique  ?  Sur  ce  point  Henri  IV  a  une  idée  hardie  :  on 
a  pris,  dit-il,  les  biens  des  nobles  et  du  clergé,  reste  à  frapper  les 
capitalistes  (le  mot  est  dans  le  texte),  les  riches  fournisseurs  de 
l'Etat  ;  qu'ils  aient  à  renoncer  à  50  %  de  leurs  créances  et  la 
France  sera  sauvée,  et  le  paysan  de  France  pourra  chaque  di- 
manche mettre  la  poule  au  pot. 

Que  vont  penser  les  dieux  lors  de  l'exécution  de  Louis  XVI? 
C'est  l'objet  d'un  débat  entre  Jupiter  et  Junon,  auquel  Minerve, 
en  fille  sage,  est  aussi  priée  de  prendre  part.  Junon  se  désole 
d'avoir  pour  époux  un  sans-culotte  qui  se  déclare  plein  d'estime 
pour  la  nation  la  plus  policée  du  monde  et  ses  sages  législateurs, 
«Lesquels?  s'écrie  Junon,  les  Marat,  les  Robespierre,  les  Bazire, 
les  Chabot,  les  Danton  ?  »  Et  Jupiter,  |qui  bien  entendu  est 
girondin,  de  répondre  :  «  Non,  mon  amour, les  Condorcet,les  Ver- 
gniaud,  les  Rabaud,  les  Garât,  les  Guadet,  les  Buzot.  »  Minerve, 
en  personne  positive,  ne  croit  pas  à  l'union  possible  de  la  liberté 
et  de  l'égalité  des  biens  avec  l'ordre  civique  et  l'épanouissement 
des  arts.  En  tout  cas,  il  lui  semble  que  c'est  un  mauvais  procédé 
que  de  commencer  par  tout  renverser  et  tout  détruire.  Junon, 
plus  violente,  se  répand  en  invectives  contre  cette  horde  de  fous, 
de  sophistes,  de  charlatans,  d'hypocrites  et  de  scélérats  qui  ont 
massacré  une  partie  de  leurs  concitoyens,  dépouillé  ou  exilé  les 
autres,  traité  en  criminel  le  meilleur  des  rois,  dévasté  leur  propre 
pays,    préparé  la  ruine  de  toutes  les  autres  nations.  Il  faut  que 


LES  ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE  619 

Jupiter  arrête  ce  torrent  d'injures,  en  invoquant  avec  scepti- 
cisme la  méchanceté  et  la  bêtise  invétérée  des  hommes,  chez  qui 
aucun  état  de  civilisation  ne  peut  durer  ;  mais,  ajoute-t-il,  «  toute 
Révolution  a  aussi  ses  bons  côtés:  les  maux  inouïs  dont  elle  tarit  la 
source,  les  bienfaits  innombrables  qu'elle  apporte  ».  C'est  pour- 
quoi il  fera  la  sourde  oreille  aux  conseils  de  Junon  qui  voudrait 
le  voir  soulever  tous  les  peuples  et  les  princes  de  la  terre  pour 
extirper  les  ennemis  des  dieux  et  des  rois.  Il  n'est  pas  d'avis  de 
mettre  le  feu  à  l'Europe  parce  qu'on  a  guillotiné  un  roi.  Mieux 
vaut  conseiller  aux  monarques  de  tirer  enseignement  de  cet 
exemple  tragique  : 

Si  tu  veux  le  bien  des  rois,  enseigne-leur  avant  tout  à  discerner  leurs  amis 
de  leurs  ennemis.  Dis- leur  qu'un  trône  appuyé  sur  une  Constitution  durable, 
sur  la  justice  et  la  confiance  du  peuple,  ne  peut  être  ébranlé  par  les  soubre- 
sauts des  opinions  et  des  exemples  d'autrui...  Un  gouvernement  sage  et  un 
bon  prince  n'ont  rien  à  craindre  d'un  peuple  ennobli  et  élevé  par  le  libre 
usage  de  sa  raison. 

Le  dernier  dialogue  est  un  dialogue  de  dames  :  désespérant 
de  convertir  son  mari  démocrate,  Junon  a  convoqué  quelques 
femmes  éminentes  du  passé,  dont  elle  espère  la  solution  des  pro- 
blèmes politiques  de  l'heure.  Car  les  monarchies  sont  menacées 
et  la  confiance  de''  peuples  ébranlée.  Que  pensent  de  la  situation 
quatre  femmes  qui  ont  su  soit  gouverner,  soit  donner  de  sages 
conseils  à  des  gouvernants  :  Sémiramis,  Aspasie,  Livie,  Elisabeth 
d'Angleterre  ?  Quatre  époques  et  quatre  régimes.  Sémiramis,  sou- 
veraine absolue  d'un  peuple  très  ancien,  conseille  de  restaurer  la 
monarchie  patriarcale,  de  supprimer  la  liberté  de  penser  et 
d'écrire,  de  réserver  aux  prêtres  toute  l'activité  scientifique  et 
philosophique,  d'enfermer  chacun  dans  les  bornes  étroites  de 
son  métier  et  de  sa  corporation  et  de  donner  aux  hommes  pour 
idéal  l'innocence  et  la  béatitude  de  l'âge  d'or.  Aspasie  commence 
par  des  considérations  historiques  sur  la  relativité  des  formes 
politiques.  A  un  peuple  de  pasteurs  convient  un  despote  oriental, 
gros  propriétaire  et  chef  de  famille  ;  à  l'état  nomade  et  guerrier 
un  roi  absolu,  un  chef  obéi  et  suivi  parla  tribu  qui  l'a  choisi.  Même 
la  cité  antique  et  les  républiques  de  la  Renaissance  italienne  se 
sont  bien  trouvées  d'avoir  des  tyrans,  à  condition  qu'ils  fussent 
éclairés,  justes  et  amis  des  arts.  Dans  le  cas  présent,  elle  est  d'avis 
qu'il  ne  faut  pas  contrecarrer  l'œuvre  de  la  Révolution,  qui  a 
beaucoup  de  bon,  mais  s'y  adapter  et  favoriser  l'évolution  de  la 
raison.  Pour  Livie,  admiratrice  d'Auguste,  l'essentiel,  c'est  le 
mérite  personnel,  le  génie  politique,  le  talent  de  gouverner.  Or 


620  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ces  qualités  ne  se  commandent  ni  se  s'héritent.  Elle  est  pour  la 
dictature  du  génie.  Reste  à  Elisabeth  de  conclure,  et  elle  accorde 
qu'il  y  a  beaucoup  de  mauvais  rois,  les  uns  cruels,  les  autres  inca- 
pables. Les  moyens  indiqués  par  Sémiramis,  Aspasie  et  Livie  n'en 
sont  pas  :  ni  la  bonté  tutélaire  et  patriarcale,  ni  l'enchantement 
des  arts  et  des  lettres,  ni  l'art  de  gouverner  en  se  rendant  popu- 
laire n'ont  de  vertu  universelle  ni  ne  sont  transmissibles.  Il  y  a 
un  remède  et  un  seul  :  définir  les  droits  des  sujets,  les  devoirs  des 
princes,  c'est-à-dire  faire  une  Constitution.  Les  Françaisont  mon- 
tré la  voie,  aux  souverains  d'Europe  de  la  suivre  s'ils  veulent 
éviter  le  sort  de  Louis  XVL 

Une  Constitution  en  peu  d'articles,  fondés  sur  la  raison  universelle  et  sur 
la  nature  de  la  société  civile,  est  le  moyen  unique,  aisé  et  infaillible  de  remé- 
dier à  tous  les  maux  guérissables  de  la  société  politique,  derestaurer  la  plus 
grande  harmonie  possible  entre  les  monarques  et  les  sujets  et  d'asseoir  la 
prospérité  des  Etats  sur  un  fondement  inébranlable. 

La  pensée  définitive  de  Wieland,  c'est  celle-là,  et  l'on  voit  Ju- 
non  elle-même  s'y  rallier  et  décider  d'envoyer  aux  rois,  ses  pro- 
tégés, des  songes  qui  les  inclineront  dans  ce  sens. 

Les  Dialogues  entre  quatre  yeux  {Gesprâche  unter  vier  Augen, 
1798)  ont  moins  de  vie  et  de  pittoresque.  On  y  traite  «  de  l'avan- 
tage et  du  désavantage  attachés  à  l'affaiblissement  de  certains 
préjugés  »,  du  «  serment  national  des  Néo-Francs  :  A  bas  la 
royauté  !  »,  «  des  avantages  de  la  démocratie  représentative  sur 
la  forme  monarchique  du  gouvernement  »,  «  de  la  démocratie  uni- 
verselle »,  de  «  l'opinion  publique  »,  etc.  A  voir  évoluer  la  France 
de  la  réaction  thermidorienne,  Wieland  discerna  bien  avant  bru- 
maire que  la  République  allait  se  donner  un  dictateur,  et  le  por- 
trait qu'il  en  traça  d'avance  indique  que  c'est  très  précisément 
à  Bonaparte  qu'il  pensait  : 

Il  faudrait,  écrit-il,  que  ce  fût  un  homme  séduisant  et  jeune,  d'un  vaste 
et  haut  esprit,  de  grands  talents  dans  la  paix  comme  dans  la  guerre,  d'une 
activité  inlassable,  avisé  autant  que  brave,  du  caractère  le  plus  solide,  de 
mœurs  pures,  simple  et  sans  faste  dans  sa  vie  quotidienne,  toujours  maître 
de  lui,  sans  la  moindre  faiblesse  qui  pût  donner  prise  ù  ses  adversaires,  ;i  la 
fois  ouvert  et  secret,  doux  et  violent,  souple  et  dur,  indulgent  ou  impitoyable 
selon  les  moments,  un  de  ces  hommes  dont  chaque  siècle  ne  produit  qu'un  à 
peine  et  dont  le  génie  sache  tenir  en  respect  et  dominer  tous  les  autres.... 
Pour  diverses  raisons,  il  ne  faut  pas  qu'il  soit  Français,  du  moins  pas  membre 
d'une  famille  ancienne  et  connue,  et  s'il  portait,  d'aventure,  un  nom  étranger, 
ce  n'en  vaudrait  que  mieux...  S'il  s'était  déjà  acquis  une  grande  renommée 
et  qu'il  fût  en  possession  de  l'estime  générale,  je  ne  vois  pas  ce  qui  lui  man- 
querait pour  devenir  votre  sauveur  et  le  sauveur  du  monde  entier.  Ce  qu'il 
y  a  de  plus  prodigieux  dans  l'afTaire,  c'est  que  vous  n'aurez  pas  à  le  chercher, 
car  pour  un  coup  de  chance  qu'on  peut  dire  unique  en  son  genre,  il  est  déjà 
tout  trouvé.   [Neuer   Teidscher  Merkur,   mars   1798). 


LES  ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE  621 

Prophétie  dans  laquelle  Wieland  se  rencontre  avec  Klopstock 
et  George  Forster,  et  qui  n'était  peut-être  pas  très  difficile  à  faire 
en  1798,  alors  que  l'élan  révolutionnaire  était  brisé,  que  la  Révo- 
lution avait  dévoré  ses  chefs,  ses  tribuns,  ses  législateurs,  que  des 
guerres  victorieuses  avaient  peu  à  peu  obscurci  la  conscience  des 
masses  et  démoralisé  la  nation.  L'heure  des  militaires,  évidem- 
ment, était  venue,  et  de  ceux-là  nul  n'était  aussi  brillant  que  Bo- 
naparte. 

Wieland  dut  peu  après  interrompre  sa  carrière  d'écrivain 
politique.  Accusé  par  le  Saint- James  Chronide  d'être  l'instru- 
ment des  Illuminés  et  d'avoir  annoncé  l'avènement  de  leur  pro- 
tégé Bonaparte,  il  reçut  l'ordre  de  cesser  la  publication  de  ses 
Gesprâche  unler  vier  Augen.  Il  se  soumit,  mais  se  défendit  minu- 
tieusement contre  l'accusation.  Son  grand  mérite  est  l'impartia- 
lité avec  laquelle  il  s'est  attaché  dès  le  premier  moment  à  com- 
prendre à  la  fois  le  roi,  le  peuple.  l'Assemblée  ;  c'est  de  n'avoir 
pas  laissé  obscurcir  son  jugement  pardes  désordres  même  graves, 
par  des  excès  même  criants  ;  c'est  d'avoir  représenté  un  Jupiter 
indifférent  à  l'exécution  de  Louis  XVI,  et  d'avoir  pu  écrire  à 
Gleim  le  12  avril  1793  que  «  les  bienfaits  de  la  Révolution  de- 
meureront et  fructifieront  au  bénéfice  de  l'humanité  tout  en- 
tière ».  Qu'il  ait  été  Girondin,  comme  Forster,  comme  Klopstock 
et  tant  d'autres,  c'est  naturel  ;  le  procès  de  Danton  et  de  la  Gi- 
ronde n'a  été  revisé  que  récemment  par  un  ancien  maître  de  l'uni- 
versité de  Dijon,  Albert  Mathiez.  L'attitude  de  Wieland  est, 
somme  toute,  caractéristique  de  celle  de  l'intellectuel,  sans  pré- 
jugés, lucide,  de  bonne  foi,  dont  l'esprit  vif  sympathise  avec  toute 
tentative  de  rénovation  et  d'émancipation  humaine.  Il  fait  vo- 
lontiers une  lieue  ou  deux  avec  la  R.évolution  politique  ou  sociale, 
mais  s'effraie  avant  d'arriver  au  but.  Gœthe,  Schiller  ne  feront 
pas  autrement.  Mais  le  rationalisme  plus  ferme  de  Wieland,  son 
intelligence  beaucoup  plus  grande  de  la  civilisation  française, 
le  gardent  d'aller  jusqu'à  la  palinodie.  Il  nous  sied  de  lui  en  savoir 
gré. 

(A  suivre.) 


L'Histoire  du  Travail  ^'^ 

par  Edouard  DOLLÉANS, 

Professeur  à  la  Faculté  de  Droit  de  Paris. 


Je  ne  puis  penser  à  mes  années  d'étudiant  sans  voir  appa- 
raître, dans  une  salle  proche  de  celle-ci,  un  visage  toujours  vi- 
vant pour  moi  :  celui  de  Charles  Gide.  Il  venait  d'être  nommé  à 
la  chaire  d'Economie  Sociale  comparée,  créée  par  le  fondateur 
du  Musée  Social.  L'étudiant  que  j'étais,  rétif  aux  influences, 
fut  tout  de  suite  touché  par  la  singulière  personnalité  de 
Charles  Gide.  Je  savais  déjà,  avant  de  le  connaître  lui- 
même,  qu'il  avait  été  le  premier,  en  cette  fin  du  xix^  siècle,  à 
adopter  une  attitude  d'esprit  tout  opposée  à  celle  des  écono- 
mistes classiques,  persuadés  que  l'économie  politique,  pour  être 
scientifique,  devait  être  inhumaine.  Alors  que  les  économistes 
considéraient  l'art  et  le  style  comme  inconciliables  avec  leurs 
préoccupations  scientifiques,  j'avais  été  séduit  par  la  forme  gra- 
cieuse et  charmante  que  Charles  Gide  donnait  à  ses  écrits  et  qui 
les  rendaient  accessibles  à  tous.  A  travers  la  volontaire  retenue 
de  ses  paroles  perçait  une  délicate  sensibilité.  Mais  il  s'en  défen- 
dait ;  il  s'enveloppait  d'une  apparente  froideur  dans  ses  premières 
rencontres  avec  les  jeunes  gens  qui  allaient  à  lui.  Son  ironie  dé- 
concertait ceux  qui  l'abordaient  ;  elle  était  capable  même  de  les 
décourager,  il  fallait  forcer  sa  confiance. 

Souvent,  un  hasard  seul  vous  permettait  de  le  comprendre.  Le 
hasard  fut  pour  moi  une  de  ces  conférences  que  Charles  Gide  aimait 
à  faire  devant  un  auditoire  ouvrier  —  au  faubourg  Saint-Antoine 
ou  dans  une  de  ces  villes  de  province  où  se  développaient  les  coo- 
pératives de  consommation.  Dans  de  tels  milieux,  il  était  un  autre 
homme,  inconnu  de  ceux  qui  le  rencontraient  ailleurs  :  il  était 
toute  simplicité,  tout  accueil,  et  toute  indulgence  à  la  nature 
humaine.  Alors  que,  dans  le  monde,  Ch.  Gide  prenait  une  atti- 

(1)  Introduction  au  cours  d'Histoire  du  Travail  à  la  Faculté  de  Droit  de 
Paris,  le  2  décembre  1938. 


l'histoire  du  travail  623 

tude  distante  et  parfois  même  bougomie,  là  sa  froideur  fondait 
Son  cœur  ardent  ne  cherchait  plus  à  se  dérober  ;  il  laissait  paraître 
ses  espérances  en  la  destinée  de  l'homme.  On  devinait  alors 
que  son  ironie  n'était  que  l'expression  de  la  souffrance  qu'il  avait 
reçue,  tout  jeune,  comme  un  choc,  d'une  société  matérialiste  et 
d'un  monde  dont  les  injustices  le  choquaient. 

Auprès  de  Charles  Gide,  auprès  de  ce  maître  qui  se  refusait  à 
tout  dogmatisme,  j'ai  appris  que  l'Economie  Politique  ne  se  bor- 
nait pas  au  jeu  subtil  de  raisonnements  abstraits  et  à  la  magie  de 
statistiques  ingénieusement  maniées  avec  la  secrète  intention 
d'illustrer  des  lois  qui  n'étaient  en  réalité  que  des  thèses.  Quelle 
surprise  !  L'économie  politique,  cette  science  des  richesses,  deve- 
nait partie  d'une  discipline  plus  compréhensive,  à  laquelle  elle 
devait  se  soumettre  :  la  science  des  hommes  vivant  en  société. 
Contre  le  fatalisme  économique  presque  identique  sous  ses  for- 
mes opposées,  libérale  ou  marxiste,  Charles  Gide  élevait  une  pro- 
testation passionnée. 

Cette  attitude  me  libérait,  jeune  étudiant,  des  scrupules  que  je 
ressentais  contre  une  science  soumise  à  un  fatalisme  saisissant 
l'homme  dans  une  tenaille.  En  écartant  un  dogmatisme  inexo- 
rable, elle  me  permettait  de  poursuivre  des  études  dont  s'éclairait 
soudain  la  sombre  route.  Grâce  à  Gide,  j'avais  la  joie  de  pouvoir 
croire  que,  si  la  spéculation  intellectuelle  se  plaisait  à  imaginer 
les  positions  de  l'équilibre  économique  dans  une  société  guidée 
par  l'intérêt,  il  restait  encore  à  l'économiste  tout  le  vaste 
domaine  de  ces  déséquilibres  qui,  aux  yeux  des  plus  modernes 
biologistes,  sont  le  signe  de  la  vie  individuelle.  Comme  aux  yeux 
d'un  grand  sociologue,  François  Simiand,  ces  déséquilibres  sont 
le  signe  du  progrès  économique.  L'élément  moteur  de  tout  dyna- 
misme ne  réside  pas  dans  l'intérêt  sous  ses  différentes  formes,  mais 
dans  les  sentiments  affectifs. 

Ainsi,  le  dernier  mot  n'est  pas  dit  ;  la  mobilité  même  de  la  so- 
ciété est  une  garantie  de  son  évolution.  Pour  cette  raison,  aujour- 
d'hui encore,  je  ne  puis  penser  sans  émotion  à  Charles  Gide. 

Je  serais  ingrat  si  je  n'évoquais,  à  côté  du  sien,  deux  autres 
noms.  Celui  de  Charles  Andler,  que  je  revois  encore  à  la  Sorbonne, 
cravate  rouge  relevant  un  costume  sombre.  Un  peu  hautain,  lui 
aussi  —  et  froidement  passionné  ;  mais  d'une  si  pure  probité  ! 
Charles  Andler  m'a  appris  que  l'indépendance  de  l'esprit,  alhée 
à  l'ardeur  du  cœur,  peut  seule  créer  le  véritable  historien.  L'im- 
partialité n'exclut  [)as  l'inUrpréLation  personnelle,  si  elle  découvre 
toutes  les  pièces  du  dossier  ;  elle  permet  la  recherche  de  la  vérité 


624  REVUE    DES    COURS    ET    CONFÉREJNCES 

historique  même  dans  le  domaine  des  questions  les  plus  brû- 
lantes ;  car  elle  soumet  à  la  raison  scientifique  les  passions  parti- 
sanes. 

De  Charles  Andler,  je  voudrais  rapprocher  ici  Fernand  Pellou- 
tier.  Pelloutier,  fils  d'une  famille  monarchiste  de  l'Ouest,  a  été 
l'organisateur  et  l'animateur  des  Bourses  du  Travail,  une  des 
institutions  spontanées  les  plus  originales  pendant  les  années 
1890  à  1900  ;  grâce  à  elles,  se  développait  la  force  d'une  orga- 
nisation ouvrière  indépendante.  Le  livre  de  Fernand  Pelloutier  : 
La  Vie  Ouvrière  en  France,  décrit  sans  phrases,  avec  une  par- 
faite simplicité,  la  condition  difficile  et  l'existence  souvent  dou- 
loureuse des  hommes  qui  peinent  pour  gagner  leur  pain  quoti- 
dien. C'est  ce  livre  de  Fernand  Pelloutier  qui  m'a  donné  le  désir 
d'écrire  un  jour  l'histoire  du  travail.  Mais,  pour  comprendre  la 
place  qu'occupent  dans  la  société  moderne  le  Travail  et  les  tra- 
vailleurs, il  faut  d'abord  connaître  avec  précision  le  mécanisme 
et  les  rouages  de  l'organisation  industrielle  et  financière.  Il  faut 
dénombrer  les  forces  réelles  auxquelles  est  lié  le  monde  dans 
lequel  nous  vivons.  Aussi  ai-je  conduit  mes  premières  études 
vers  les  réalités  concrètes  de  l'économie,  par  une  prise  de  contact 
direct  avec  ces  réalités  et  leurs  représentants. 

Si  j'ai  tout  d'abord  parlé  des  hommes  qui  ont  été  mes  maîtres, 
c'est  que  leur  esprit  m'a  guidé  depuis.  Très  tôt  j'avais  formé  un 
projet  tardivement  réalisé  ;  il  a  pu  l'être  grâce  surtout  à  l'encou- 
ragement des  jeunes,  élèves  ou  amis,  dont  quelques-uns  sont  pré- 
sents ici  ;  je  désire  leur  dire  aujourd'hui  ma  gratitude  —  je  lie 
volontairement  le  passé  des  maîtres  à  l'avenir  des  jeunes  —  parce 
que,  dans  la  vie  d'une  société  cultivée,  ils  sont  étroitement  unis. 
Qu'entend-on  par  Histoire  du  Travail  ?  Quel  est  son  domaine  ? 
Quelles  sont  ses  limites  ?  Par  quelles  méthodes  en  aborder  l'ob- 
jet ?  Quelles  sont  ses  sources  particulières  ? 

Toutes  questions  auxquelles  il  est  plus  facile  de  répondre  lors- 
qu'on a  dit  qu'elles  présentent  différents  aspects  ;  car  l'Histoire 
du  Travail  touche  à  la  technique,  à  l'économie,  à  la  sociologie  et 
à  la  psychologie. 

Les  études  qu'elle  suggère  peuvent  se  classer  en  six  grands  grou- 
pes de  sujets  : 

1°  Les  relations  de  la  technique  et  du  métier. 
2°  Les  conditions  d'existence  des  travailleurs,  comparaisons 
dans  le  temps  et  dans  l'espace. 

30  Les  institutions  spontanées  créées  par  les  travailleurs  — 
leur  esprit,  leur  structure,  leurs  fonctions. 


l'histoire  du  travail  625 

4°  L'histoire  du  mouvement  ouvrier. 

5°  La  législation  protectrice  du  travail,  nationale  et  interna- 
tionale, et,  comme  on  dit  aujourd'hui,  le  droit  social. 

6»  Les  relations  internationales  entre  les  travailleurs. 

Prenons  successivement  chacun  de  ces  aspects  particuliers. 
Les  préciser,  c'est  définir  plus  exactement  ce  qu'est  l'Histoire  du 
Travail. 


.  L  —  Les  relations  de  la  technique  et  du  métier. 

L'évolution  de  la  technique  a  une  double  influence  sur  le  Tra- 
vail. 

Elle  peut  transformer  l'organisation  de  la  production,  et  par 
contre-coup  les  conditions  du  travail  ;  les  inventions  ont  boule- 
versé l'existence  des  travailleurs,  changé  leurs  habitudes,  et  par 
suite  leur  attitude  d'esprit. 

Tantôt  l'organisation  industrielle  morcelle  les  classes  labo- 
rieuses en  catégories  de  travailleurs  concurrentes  entre  elles  ; 
c'est  le  cas  pour  les  Etats-Unis  :en  Amérique,  la  Fédération  du 
Travail  a  été  organisée  pour  des  fins  corporatives  et  la  défense 
des  travailleurs  qualifiés  ;  son  égoïsme  exclusif  a  tenu  à  l'écart 
les  travailleurs  non  qualifiés  —  suscitant  entre  les  deux  groupes 
de  travailleurs  un  antagonisme  qui  a  persisté  et  qui  explique 
les  succès  remportés  par  John  Lewis  et  son  organisation  nou- 
velle, le  C.  L  O. 

Tantôt,  au  contraire,  sous  l'influence  de  sentiments  communs 
à  toutes  les  catégories  de  travailleurs,  les  inventions  techniques 
ont  créé  une  solidarité  de  souffrances  ou  d'espérances,  une 
âme  commune.  C'est  ce  qui  s'est  produit  en  Grande-Bretagne 
entre  1830  et  1848  :  la  solidarité  ressentie  et  les  luttes  poursui- 
vies en  commun,  à  l'époque  du  chartisme,  ont  contribué  à  la 
croissance  d'une  classe  nouvelle. 

Les  inventions  techniques  peuvent  avoir  une  influence  d'un 
autre  ordre  ;  elles  peuvent  modifier  les  sentiments  que  les  tra- 
vailleurs ont  vis-à-vis  de  leur  métier.  Ici  nous  rencontrons  le 
grand  drame  de  l'existence  ouvrière,  la  désaffection  du  métier. 
Celle-ci  a  eu  des  répercussions  profondes  sur  l'âme  des  tra- 
vailleurs, mais  aussi  sur  l'âme  du  travail.  Peut-être  y  a-t-il  là, 
actuellement  encore,  le  problème  le  plus  angoissant,  car  cette 
âme  du  travail  dessine,  selon  les  temps  et  selon  les  pays,  le  visage 
réel  d'une  société. 

Au  cours  du  xix«  siècle,  la  Révolution  industrielle  et  les  inven- 

40 


626  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

tiens  ont  réduit  la  valeur  que  la  possession  d'un  métier  donnait  à 
l'artisan  ;  sa  valeur  aussi  vis-à-vis  de  lui-même  :  le  sentiment 
d'un  amoindrissement  de  sa  personnalité. 

Déjà  en  1841,  en  France,  à  une  époque  où  notre  pays  était  une 
nation  artisanale,  écoutez  cet  émouvant  aveu  d'un  ouvrier  com- 
positeur qui  devait  se  suicider  deux  après,  Adolphe  Boyer  :  «  Main- 
tenant, avec  la  division  du  travail,  les  procédés  nouveaux  et  les 
machines,  la  plupart  des  états  tendent  à  devenir  purement  mé- 
caniques, et  les  ouvriers  de  toutes  les  professions  seront  bientôt 
rejetés  dans  la  classe  des  hommes  propres  à  tout  faire...  Bientôt 
on  n'aura  plus  besoin  des  travailleurs  que  pour  tourner  des  mani- 
velles, porter  les  fardeaux  et  faire  les  courses  ;  il  est  vrai  qu'ils 
auront  l'instruction  primaire,  c'est-à-dire  que  leur  intelligence 
sera  assez  développée  pour  comprendre  que  la  société  les  rejette 
comme  des  parias.  Par  la  simplification  dans  les  moyens  de  fa- 
brication, l'homme  n'a  plus  besoin  ni  de  sa  force  physique  ni 
de  son  aptitude  et  n'est  pas  plus  nécessaire  qu'un  enfant...  » 

Ainsi,  dès  le  milieu  du  xix^  siècle,  l'ouvrier  tend  à  se  sentir 
individuellement  moins  nécessaire. 

Le  métier  était  le  support  traditionnel  du  travailleur. 

La  machine,  peu  à  peu,  dépossède  l'artisan  de  son  métier  et  de 
la  raison  d'être  de  son  existence.  La  machine  poursuivra  cette 
œuvre  de  dépossession  jusqu'au  jour  où  le  travailleur  désâmé 
se  sentira  contraint  de  chercher,  en  dehors  de  son  travail,  un  point 
d'appui. 

En  1913, 70  ans  après  Adolphe  Boyer,  un  grand  militant  ouvrier, 
Merrheim,  insistait  sur  le  déclin  de  la  joie  au  travail,  de  l'amour  du 
métier  ;  il  voyait  là  la  cause  la  plus  profonde  de  la  crise  que  traver- 
sait alors  la  conscience  ouvrière  {La  Mélallurgie,  1913,  publié 
par  l'Union  des  Métaux). 

«  Dès  que  l'individu  a  franchi  le  mur  de  l'immçnse  usine,  il  a 
l'impression  que  sa  personnalité  disparaît.  Son  premier  geste  de 
producteur  le  jette  dans  la  foule  anonyme  des  autres  produc- 
teurs perdus,  noyés,  automatisés  dans  la  complexité  de  la  tech- 
nique générale  de  la  production... 

«...  Plus  une  usine  occupe  d'ouvriers,  plus,  par  son  intensité 
de  production,  elle  est  complexe,  et  plus  grand  est  cet  amoindris- 
sement de  la  personnalité  du  travailleur.  Cet  amoindrissement 
s'accomplit  le  plus  souvent  sans  que  les  travailleurs  eux-mêmes  en 
aient  conscience.  Ils  acceptent  l'effacement  de  leur  rôle  personnel, 
et,  isolés,  comme  exclus  de  l'ensemble  dans  la  production,  ils 
ont  une  tendance  à  s'isoler,  à  s'exclure  de  la  collectivité  produc- 


l'histoire  du  travail  627 

trice  dans  ses  efforts  d'organisation  pour  faire  triompher  ses  re- 
vendications et  réaliser  son  idéal  social. 

«  Le  travail  n'étant  plus  qu'un  geste,  constamment,  automati- 
quement répété,  ils  l'acceptent  comme  la  condition  la  plus 
pénible  que  leur  impose  le  destin.  » 

A.  Merrheim  avait  fait,  par  sa  Fédération,  publier  ce  livre 
adressé  aux  travailleurs  de  la  Métallurgie  parce  qu'il  espérait 
que  ce  livre  les  convaincrait  que  tout  se  fonde  et  se  développe  par 
le  travail,  que  rien  ne  s'obtient  sans  effort,  sans  travail  ;  car  il  faut, 
écrivait-il,  «  que  les  exploités  puisent,  dans  la  grandeur  du  Travail 
et  la  puissance  de  leurs  efforts,  dans  la  conscience  de  leur  mission 
de  producteurs,  toute  la  confiance  en  eux-mêmes  et  toute  la 
force  nécessaire  à  leur  affranchissement  ». 

Le  rythme  de  la  grande  production  fait  peser  sur  le  travailleur 
l'incertitude  ;  la  menace  de  manquer  de  travail  et  de  pain  pour 
sa  famille  et  pour  lui.  L'incertitude  peut-être  le  pire  des  maux. 

La  tâche  quotidienne  devient  lourde,  lorsqu'à  chaque  instant 
peut  échapper  le  salaire,  lorsqu'au  bout  de  jours  et  de  jours  d'un 
travail  presque  sans  loisirs,  s'ouvre  la  perspective  d'un  brusque 
chômage,  d'une  vieillesse  sans  pain.  Voilà  la  condition  moyenne 
de  l'ouvrier,  qu'il  travaille  à  domicile  ou  à  l'usine,  pendant  tout 
le  xix^  siècle. 

Dépossession  du  métier,  perte  de  la  joie  qu'avait  l'artisan  à 
faire  œuvre  personnelle,  incertitude  résultant  du  rythme  de  la 
grande  production  et  des  crises,  telles  sont  les  conséquences 
immédiates  des  transformations  techniques  et  de  la  Révolution 
industrielle. 

Mais  les  transformations  de  l'entreprise  industrielle  entraî- 
naient une  évolution  des  formes  juridiques  ;je  veux  parler  de  la 
naissance  et  du  développement  rapide  des  sociétés  anonymes.  Au 
furet  à  mesure  que  les  entreprises  individualistes,  en  se  concen- 
trant, deviennent  des  entreprises  anonymes,  se  dénouent  et  se 
brisent  les  liens  personnels  qui  existaient  entre  les  patrons  et 
les  ouvriers. 

Dès  1862,  un  écrivain  catholique,  Augustin  Cochin,  dans  La 
Condition  des  ouvriers  français,  écrit  :  «  Le  maître  est  un  mythe 
inventé  par  la  loi,  on  ne  le  voit  jamais,  il  n'a  pas  de  visage.  » 
Deux  ans  après,  en  1864,  le  même  écrivain  ajoute  :  «  L'ou- 
vrier parisien  n'est  en  relations  ni  avec  le  patron,  ni  avec  les 
écoles,  ni  avec  l'Eglise,  ni  avec  les  autorités.  La  société  anonyme 
et  la  charité  légale  tuent  le  patronat  bienveillant  et  affectueux 
du  maître.  » 


628  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

A  la  même  époque  l'ouvrier  en  papiers  peints  Héligon  écri- 
vait :  «  L'ouvrier  n'a  plus  en  face  de  lui  qu'un  être  abstrait,  la 
compagnie.  »  «  Les  ouvriers  perdent  à  l'atelier,  à  l'usine,  tout 
contact  avec  le  patron.  y> 

Et,  pendant  ces  mêmes  années  1860  —  pendant  ce  Second 
Empire  où  la  France  se  transforme  industriellement  et  financière- 
ment—  cette  rupture  des  relations  personnelles  est  encore  accen- 
tuée par  la  métamorphose  immobilière  de  la  ville,  sous  l'influence 
du  Préfet  Haussmann  :  celle-ci  fait  refluer  les  populations  labo- 
rieuses du  centre  vers  la  périphérie.  Le  tendre  Augustin  Cochin 
s'en  révolte  :  tv  Les  ouvriers  ont  été  brutalement  exilés  du  cœur 
de  Paris...  »  «  Autrefois,  à  Paris,  ouvriers  et  bourgeois  étaient 
mêlés  ;  ils  habitaient  les  mêmes  quartiers,  souvent  les  mêmes  mai- 
sons ;  ils  se  croisaient  dans  le  même  escalier,  l'un  se  rendant  au 
premier  étage,  l'autre  à  la  mansarde.  Ils  vivaient  ainsi  côte  à  côte 
dans  des  relations  de  courtoisie  mutuelle  et  de  franchise  réci- 
proque... »  «Aujourd'hui  —  ajoute  Leroy-Beaulieu — ily  alaville 
de  luxe  et  il  y  a  la  ville  de  la  pauvreté...  La  pioche  impitoyable 
d'Haussmann  a  fait  disparaître  ces  maisons  oîi  se  confondaient 
quelques  années  auparavant  (l'article  de  Leroy-Beaulieu  dans 
la  Revue  des  Deux  Mondes  est  de  1870)  les  pauvres  et  les  riches, 
où,  par  une  solidarité  tacite,  les  locataires  des  différents  étages 
se  prêtaient  une  assistance  réciproque.  » 

Si  j'ai  insisté  sur  ce  moment  de  l'histoire  de  Paris,  c'est  que 
celle-ci  permet  de  saisir  l'image  vivante  d'une  époque  qui  a  eu 
une  influence  historique  sur  l'évolution  sociale  (non  seulement 
en  France,  mais  dans  différents  pays,  plus  tôt  ou  plus  tard,  au 
cours  du  xix^  siècle).  La  transformation  de  Paris,  comme  des 
autres  grandes  cités  (Chicago,  par  exemple),  a  eu  ses  répercus- 
sions psychologiques. 

La  rupture  des  liens  personnels  a  contribué,  dans  une  large  me- 
sure, à  la  formation  de  la  conscience  de  classe.  Et  l'exil  des  popu- 
lations laborieuses  hors  du  cœur  de  Paris  est  le  signe  tangible  de 
cette  rupture. 

Les  relations  de  la  technique  et  du  travail  découvrent  une  des 
influences  qui  se  sont  le  plus  fortement  exercées  sur  l'esprit 
des  travailleurs  —  elles  découvrent  aussi  un  nouvel  aspect  de 
leur  psychologie:  «l'ouvrier  vit  de  l'usine,  comme  le  paysan  vit 
de  la  terre.  L'usine  est  pour  lui  le  lieu,  le  foyer,  auquel  s'attache 
son  sentiment.  Usine,  atelier  sont  aux  ouvriers  ce  que  la  ruche 
est  aux  abeilles.  »  (Proudhon.) 


l'histoire  du  travail  629 

II.  —  La  condition  ouvrière  (conditions  d'existence 

DES    travailleurs). 

Ainsi  toute  transformation  technique  s'irradie  à  travers  la 
conscience  des  hommes  et  crée  des  états  d'esprit  nouveaux. 

Pourtant,  il  est  utile  de  faire  abstraction  de  ces  répercussions 
psychologiques  et  d'étudier  la  condition  du  travail  et  des  tra- 
vailleurs en  elle-même. 

Cette  étude  permet  de  comparer  cette  condition  dans  les  diffé- 
rents pays  à  une  même  époque.  Elle  permet  aussi,  dans  un  même 
pays,  de  mesurer  les  progrès  matériels  et  moraux  de  la  condition 
ouvrière  à  différentes  époques. 

Cette  comparaison  permet  de  mesurer  les  progrès  de  la  civili- 
sation et  de  la  culture  au  cours  d'un  siècle.  Si  l'on  choisit  le 
salaire,  cette  comparaison  a  permis  à  François  Simiand  d'édi- 
fier une  théorie  expérimentale  du  salaire  (1). 

Au  cours  du  xix^  siècle  —  même  en  prenant  pour  point  de  dé- 
part les  années  1830,  alors  que  la  condition  de  la  plupart  des  tra- 
vailleurs était  si  infortunée  —  on  est  bien  obligé  de  constater  que 
ces  progrès  ont  été  extrêmement  lents,  même  pendant  les  pério- 
des où  le  salaire  nominal  moyen  des  travailleurs  s'est  élevé.  Sous 
le  Second  Empire,  par  exemple,  pendant  une  période  d'essor,  la 
hausse  des  salaires  n'a  pas  suivi  la  marche  ascendante  des  prix. 
Le  développement  industriel  des  années  1852-1857  a  été  accom- 
pagné d'une  élévation  du  coût  de  la  vie  ;  les  budgets  ouvriers  ont 
ressenti  durement  la  hausse  des  produits  alimentaires  et  la 
hausse  des  loyers  ;  car,  tandis  que  l'élévation  des  produits  agri- 
coles était  de  25  %,  les  salaires  masculins  ne  s'élevaient  que  dans 
une  proportion  moindre,  de  14  à  19  %,  les  salaires  féminins,  de 
7,97  %. 

Certaines  catégories  de  travailleurs  ont  vu  leur  condition  in- 
changée, ce  sont  les  ouvriers  à  domicile.  Au  commencement  du 
xx^  siècle,  elle  demeurait  la  même.  En  Angleterre,  la  loi  du  20  oc- 
tobre 1909,  et  en  France  la  loi  du  10  juillet  1915,  ont  tenté 
d'instituer  dans  l'industrie  à  domicile  un  salaire  minimum. 
Réformes  bien  insuffisantes,  puisque,  dans  son  rapport  du  5  juin 
1936,  M.  Yvan  Martin  constatait  encore  dans  certaines  indus- 
tries l'existence  de  salaires  de  famine  : 

«  Les  artisans  qui  ne  supportent  aucune  charge  sociale  et  dont 

(1)  François  Simiand  :  Le  Salaire,  L'Evolidion  sociale  el  la  Monnaie,  essai 
de  Théorie  expérimentale  du  Salaire,  3  vol.  Félix  Alcan,  1932. 


630  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

le  travail  n'est  soumis,  quant  à  sa  durée,  à  aucune  limitation 
légale  ni  réglementaire,  acceptent  des  prix  de  façon  dérisoires 
qui  ne  trouvent  leur  contre-partie  que  dans  une  prolongation 
abusive  de  la  journée  du  travail. 

«  On  en  a  vu,  dans  l'industrie  de  la  soie,  les  ouvrières  faire  tra- 
vailler leur  métier  (en  1935  et  commencement  de  1936),  16,  18 
et  même  20  heures  par  jour. 

«Le  salaire  moyen  de  l'ouvrière  tisseuse,  qui  était  de  l'ordre  de 
500  francs  par  mois  en  1928,  est  tombé  à  250  francs  (50  %)  en 
1935.  Dans  certaines  régions  rurales,  on  a  pu  constater  des 
salaires  féminins,  de  8,  7  et  6  francs  par  jour.  » 

III.  —  Les    institutions  spontanées  dues  a  l'action 

PERSONNELLE     DES     CLASSES     LABORIEUSES. 

Ce  sont  notamment  les  Bourses  du  Travail  et  les  organisations 
syndicales  locales,  régionales  ou  nationales. 

Il  n'existe  en  France  que  quelques  études  d'ensemble  sur  ces 
institutions  en  dehors  de  V Histoire  des  Bourses  du  Travail,  œuvre 
posthume  de  Fernand  Pelloutier. 

En  Grande-Bretagne,  l'œuvre  importante  de  Sidney  et  Béa- 
trice Webb  :  leur  Histoire  du  Trade-Unionisme  (1666  à  1920), 
éditions  de  1894  et  1920,  les  2  volumes  publiés  en  1897  :  Indus- 
irial  democracy,  suivis  en  1898  des  Prohlems  of  Modem  Industry. 

En  France  ont  paru,  en  1913,  les  2  volumes  sur  la  Coutume  Ou- 
vrière de  Maxime  Leroy,  livre  dense  et  riche,  livre  de  précurseur. 

Bourses  du  Travail  fondues  dans  les  Unions  départementales  — 
depuis  1918  —  avaient  des  objectifs  très  différents  de  ceux  des 
Syndicats.  Tandis  que  l'action  syndicale  tendait  à  améliorer  les 
conditions  d'existence  des  producteurs,  les  Bourses  se  donnaient 
pour  objet  essentiel  l'éducation  des  travailleurs.  Non  seulement, 
entre  1890  et  1900,  elles  ont  été  le  lien  entre  les  organisations 
ouvrières  de  leur  localité  et  de  leur  région,  mais,  grâce  à  elles, 
chaque  syndicat  pouvait  faire  l'économie  de  services  nécessaires, 
car  elles  possédaient  des  bibliothèques,  des  cours  professionnels, 
elles  organisaient  des  conférences,  économiques,  scientifiques  et 
techniques  ainsi  qu'un  service  d'hospitalisation  et  le  viaticum  de 
route. 

C'est  grâce  aux  Bourses  que,  selon  la  forte  expression  de  Pellou- 
tier, les  ouvriers,  sans  distinction  de  métier,  pouvaient  réfléchir  sur 
leur  condition.  Réfléchir  sur  leur  condition  ;  et  par  la  comparaison 
des  ressources  particulières  de  leur  industrie,  de  la  durée  de  leur 


l'histoire  du  travail  631 

labeur  et  du  taux  de  leur  salaire,  dégager  les  données  générales  du 
problème  économique. 

Les  institutions  ouvrières  ont  deux  objets  :  l'amélioration  des 
conditions  d'existence,  la  culture.  C'est  à  la  culture  que  se 
consacraient  les  Bourses. 

Elles  avaient  le  souci  de  former  des  hommes  «  fiers  et  libres  ». 

Pendant  toute  une  époque  du  syndicalisme  ouvrier  en  France, 
la  réforme  de  l'homme  a  été  la  préoccupation  première  des 
militants. 

Et  c'est  pour  cette  raison  que  ce  syndicalisme  a  été  et  est  resté 
si  attaché  à  son  indépendance. 

Car  les  hommes  ne  peuvent  se  former  que  dans  la  liberté  et  par 
l'épreuve  de  la  liberté  :  «  la  sauvegarde  de  la  liberté  (Harold 
Laski,  5  nov.  1937)estla  condition  sans  laquelle  il  n'y  a  pas  de  vie 
civilisée.  » 

Ces  préoccupations  éducatives  des  militants  ouvriers  appa- 
raissent pendant  les  Congrès,  et  notamment,  en  1908,  lors  d'une 
conférence  des  Bourses  (1). 


(1)  Trevennec,  au  nom  de  la  Bourse  du  Travail  de  Lorient,  présente  un 
rapport  sur  les  écoles  sjTidicales  : 

«  Il  faut  pour  une  société  libre,  des  hommes  libres...  Si  prompt  et  si  éner- 
gique qu'aurait  pu  être  le  geste  de  suprême  révolte  collective  qu'on  suppose 
réalisé  par  la  grève  générale  révolutionnaire,  rien  ne  prouve  que  les  hommes 
auxquels  se  devra  ce  geste  seront  capables  de  rendre  viable  la  société  nouvelle. 
Une  organisation  créée  dans  l'ardeur  révolutionnaire,  dans  l'enthousiasme 
de  l'action  réformatrice,  n'est  pas  assurée  d'être  durable.  On  peut  même 
prévoir  qu'elle  ne  le  sera  pas  si,  en  majorité,  les  individus  qui  sont  appelés  à 
contribuer  à  son  fonctionnement  ne  sont  eux-mêmes  des  conscients  prêts  à 
vivre  en  liberté. 

«L'éducation  syndicale  est  toute  à  faire....  Il  faut  des  hommes  d'action  qui 
aient  aussi  une  mentalité  d'hommes  libres.  Le  syndicalisme,  en  outre  de  sa 
mission  d'organisation,  a  celle  de  l'éducation  des  travailleurs.  Cette  tâche,  rude 
et  belle,  est  possible  dans  un  immeuble  indépendant,  avec  des  éducateurs 
vraiment  libres,  absolument  des  nôtres.  C'est  doncles Bourses  du  Travail  ou 
Maisons  du  Peuple  qui  se  doivent  de  créer  les  Ecoles  syndicales. 

«  A  la  condition  que  ces  Bourses  du  Travail  ne  soient  sous  la  tutelle 
d'aucune  municipalité,  sous  les  auspices  d'aucune  coterie,  sous  le  patronage 
d'aucune  personnalité  ;  à  cette  condition  seulement,  l'Ecole  syndicale  pourra 
fournir  à  nos  enfants  un  enseignement  libre,  affranchi  des  dogmes,  indépen- 
dant des  programmes  officiels...  On  ne  peut  bien  enseigner  la  liberté  qu'en 
un  lieu  libre.  11  est  indispensable  d'être  chez  soi  pour  parler  selon  son  cœur, 
selon  ses  sentiments.  Egalement  libres,  matériellement  et  moralement,  doi- 
vent être  ceux  qui  enseigneront  la  vie  à  nos  enfants.  Il  faut  que  ces  éducateurs 
soient  eux-mêmes  débarrassés  de  leurs  préjugés...  Il  faut  surtout  qu'en  outre 
des  qualités  de  patience  indispensables  à  leur  délicate  mission,  ces  éduca- 
teurs aient  l'amour  véritable  de  l'enfance  et  la  passion  de  cette  culture  ai- 
mable et  difficile  des  jeunes  intelligences  que  nous  leur  confierons.  En  plus 
des  quelques  individus  d'élite  qui  s'offriraient  à  nous  parce  qu'ils  aiment  et 
connaissent  l'enfance,  nous  aurions  les  militants  des  syndicats  d'instituteurs 
et  institutrices  que  l'État  aurait  rejetés  de  son  giron  pour  leurs  idées  et  pour 


632  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

C'est  pour  des  raisons  de  culture  que  les  militants  les  plus  intel- 
ligents ont  toujours  fait  passer  la  réduction  de  la  journée  de  travail 
avant  l'amélioration  du  salaire. 

Dès  1864,  Varlin  écrivait  ceci  :  «Une  réduction  du  travail  est 
nécessaire  au  repos  du  corps  ;  mais  l'esprit  et  le  cœur  en  ont  sur- 
tout besoin...  l'atelier  absorbe  nos  forces  et  toutes  nos  heures; 
l'instruction  nous  est  rendue  impossible  par  l'emploi  de  notre 
journée.  « 

Grâce  aux  institutions  spontanées,  Bourses  et  syndicats,  grâce 
au  souci  éducatif  des  militants,  une  psychologie  nouvelle  s'est 
créée  dans  le  monde  ouvrier. 

Détacher  le  travailleur  de  lui-même,  le  soustraire  à  l'égoïsme 
et  à  l'amour-propre  personnels,  lui  faire  préférer  à  son  intérêt 
propre  un  intérêt  plus  vaste,  telles  ont  été  les  eiïets  de  cet  effort 
éducatif  :  «  Nous  sommes,  disait  Bourderon,  dans  le  monde  du 
travail  et  nous  avons  une  perspective  qui  est  autre  que  celle  de 
nos  personnes...  «  «  On  a  l'habitude  de  penser  à  travers  le  mou- 
vement ouvrier,  et  non  à  travers  soi-même.  «  (Kirsch,  aux  jour- 
nées de  Pontigny  organisées,  en  septembre  1937,  par  l'Institut 
ouvrier  des  Lefranc). 

IV.  Le   MOUVEMENT  OUVRIER. 

Ou'entend-on  par  là  ? 

Non  plus  la  structure  des  institutionset  des  organisations,  mais 
une  étude  de  la  mobilité  et  de  l'évolution,  les  progrès  accomplis 
grâce  à  des  efforts  persévérants,  une  série  d'efforis  quotidiens  ral- 
lachés  aux  efforts  de  la  veille.  Avec  des  éclipses.  Une  œuvre  dont 
l'élan  initial  est  sujet  à  de  périodiques  découragements  et  qui  doit 
être  sans  cesse  reprise,  comme  la  tapisserie  de  Pénélope. 

Cette  histoire  du  mouvement  ouvrier  doit  décrire  les  faits  et 
les  événements  les  confronter  avec  les  circonstances  et  les  condi- 
tions du  moment.  Mais  cette  histoire  externe  ne  s'explique  que 

leur  activité  à  les  répandre.  Nous  aurions  aussi  les  jeunes  que  blesse  et  opprime 
l'atrocité  de  la  pédagogie  officielle. 

'<  Comment  débuter  ?  Modestement. 

«  L'Ecole  syndicale  peut  et  doit  être  cette  pépinière  d'hommes  libres,  décidés, 
entreprenants,  capables  de  réaliser  définitivement  de  belles  et  grandes 
choses  pour  leur  émancipation   intégrale. 

«  Ce  serait  notre  programme  d'Education,  s'adaptant  aux  intérêts  de  la 
classe  ouvrière  ;  notre  programme  consiste  en  la  science  la  plus  simple,  et  la 
plus  utile,  la  plus  naturelle  :  celle  qui  apprend  à  vivre  de  façon  complète, 
celle  qui  donne  la  meilleure  manière  d'employer  toutes  nos  facultés  à  notre 
plus  grand  bien  et  à  celui  d'autrui.  » 


l'histoire  du  travail  633 

de  l'intérieur,  le  mouvement  ouvrier  ne  peut  s'éclairer  que  du 
dedans  :  par  la  psychologie  des  masses  et  par  celle  des  militants. 

La  force  du  mouvement  ouvrier  lui  vient  de  l'intérieur. 

L'erreur  de  nombreux  écrivains  a  été  de  mettre  l'accent  sur  les 
vedettes  de  l'histoire  et  sur  ces  faits  spectaculaires  qui  dérobent 
à  l'événement  sa  signification  réelle. 

Pour  comprendre  le  mouvement  ouvrier,  il  faut  s'adresser  à 
ceux,  connus  ou  obscurs,  qui  en  ont  été  les  artisans,  les  anima- 
teurs. Leur  effort  est  quotidien,  leur  existence  obscure  —  on  ne 
saisit  le  sens  de  leur  effort  que  si  on  le  replace  dans  le  cadre  de  leur 
métier  et  parmi  des  milliers  de  travailleurs  inconnus  qui  n'ont 
pas  d'histoire. 

Les  militants  ouvriers  ont  une  importance  non  anecdotique, 
mais  historique  ;  ils  incarnent  les  sentiments,  les  révoltes  et  les 
espoirs  de  tant  d'obscurs  travailleurs  qui  forment  les  masses 
ouvrières. 

Les  militants  ouvriers  ont  été  à  la  fois  des  interprètes  et  des 
créateurs.  Car  tout  homme  d'action  n'est  jamais  ni  complètement 
libre  ni  complètement  esclave  ;  car  il  vit  dans  son  temps  et  de  son 
temps  ;  mais,  si  son  humanité  est  profonde,  il  y  découvre  la  vision 
des  lendemains  possibles  et  entre  lesquels  il  choisit. 

Voici  une  des  sources  originales  de  l'histoire  du  travail  :  tracts, 
discours,  livres  parfois,  toute  une  littérature  populaire Per- 
sonne n'a  mieux  défini  la  valeur  de  cette  littérature  que  mon  col- 
lègue Achille  Mestre.son  humanité  en  a  compris  toute  la  signifi- 
cation :  c'est,  dit-il,  «  une  littérature  dispersée,  à  peu  près  incon- 
nue mais  «  d'une  saveur  et  d'une  force  singulières.  Les  historiens 
économiques  négligent  trop  ces  brochures,  ces  livres,  ces  articles 
de  journaux  écrits  non  par  des  théoriciens,  mais  par  ceux  qui, 
mêlés  à  la  vie  ouvrière,  se  font,  sans  aucun  appareil  dogma- 
tique, les  apôtres  d'une  foi  agissante  ». 

Cette  littérature  populaire  a  une  valeur  de  témoignage  ;  et 
quel  témoignage  ! 

La  volonté  du  militant  a  été  trempée  par  les  épreuves  subies 
par  lui  ou  par  les  siens.  Il  a  été  le  témoin  d'une  misère  humaine 
totale  parce  qu'autant  spirituelle  que  matérielle.  Son  action 
s'inspire  de  son  accord  avec  les  masses.  Mais  parfois  le  militant 
doit  agir  à  contre-courant,  dire  courageusement  aux  masses  des 
vérités  qui  les  irritent  (1). 


(I)  1919  :  a  Les  militants  doivent  la  vérité  toute  la  vérité  n  la  masse,  même 
si  cettevérité  doit  leur  valoir  des  calomnies  et  de  la  haine,  cela  importe  peu.... 


634  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Utiliser  les  témoignages,  raviver  des  visages  effacés,  et  par  là, 
découvrir  les  sources  de  l'action,  la  persévérance,  le  courage  —  et 
condition  de  toute  réussite  à  longue  échéance,  la  patience  — 
la  persévérance  qui  devrait  à  l'égal  de  la  foi,  de  l'espérance  et 
de  la  charité  être  une  vertu  théologale. 

Ainsi,  expliquer  les  faits  en  peignant  les  hommes,  en  dévoilant 
les  raisons  profondes,  les  élans  généreux  qui  transforment  peu  à 
peu,  lentement,  une  société. 

Cette  histoire  peut  employer  deux  méthodes  :  ou  bien  consi- 
dérer horizonlalemenl  dans  un  pays  les  classes  laborieuses  en 
bloc  ;  ou  bien,  séparément,  verticalement,  étudier  les  différents 
métiers  et  les  différentes  industries. 

A  l'étranger,  et  surtout  en  Grande-Bretagne,  quelques  travaux 
sur  les  métiers  et  les  industries. 

Jusqu'ici,  en  France,  les  Fédérations  de  métier  ou  d'industrie 
n'ont  fait  l'objet  d'aucune  étude  importante. 

La  raison  en  est  la  difficulté  de  réunir  la  documentation,  les 
sources  sont  dispersées  et  fragmentaires. 

La  C.  G.  T.  ne  possédait  pas  encore  d'archives  ;  les  archives 
des  organisations  ont  été  dispersées  au  cours  du  temps  ou  volon- 
tairement détruites. 

Pourtant,  on  rencontrait  une  source  de  documentation  pré- 
cieuse :cesontlesjournauxprofessionnelsoucorporatifs  —  feuilles 
éphémères  parfois,  souvent  durables  —  des  collections  plus  ou 
moins  complètes  se  trouvent  à  la  Bibliothèque  Nationale  dont 
l'administrateur  général  a  su  réunir  une  documentation  sociale 
importante.  Il  existe  aussi,  en  province,  des  archives,  à  Lyon  par 
exemple,   intéressantes. 

Au  sujet  de  la  presse  professionnelle,  signalons  cju'un  de  mes 
élèves  des  Hautes  Etudes  de  la  Sorbonne  a  pris  pour  sujet  de 
thèse  le  dénombrement  de  la  presse  corporative. 

Une  autre  mine  précieuse  :  la  documentation  réunie  à  Amster- 
dam par  V International  Insliiide  for  social  history,  qui  possède 
une  bibliothèque  à  Paris. 

Rien  de  grand  ne  peut  s'accomplir  qu'en  accoutumant  les  masses  à  écouter 
la  vérité  virile.  » 

La  psychologie  du  militant  apparaît  aussi  dans  cette  autre  citation  de 
Merrheim  :  «  Si  le  syndicalisme  révolutionnaire  consiste  uniquement  en 
phrases  creuses  alignées  pour  les  meetings  ;  s'il  doit  aboutir  à  une  nouvelle 
l'orme  de  démagogie  qui  légitimera  tous  les  reniements  ;  s'il  doit  être  une 
sorte  d'impérialisme  ouvrier,  planant  au-dessus  de  la  masse  ;  s'il  doit 
maintenir  cette  masse  dans  l'ignorance  au  lieu  de  la  comprendre,  de 
l'aimer  et  de  l'élever  ;  sil  doit  flatter  ses  instinf^ts  tout  en  les  méprisant, 
je  comprends  alors  (jue  le  syndicalisme  soit  frappé  d'impuissance.  » 


l'histoire  du  travail  635 

Enfin,  les  Archives  Nationales,  les  Archives  du  ministère  de  la 
Guerre,  celles  de  la  Préfecture  de  Police,  la  Bibliothèque  de  l'Ar- 
senal offrent  des  dossiers  utiles  à  consulter  ;  mais,  en  tenant 
compte  de  l'origine  (policière)  de  certains  documents. 

Aux  Archives  Nationales,  les  recherches  sont  singulièrement 
facilitées  par  la  présence  d'un  historien  informé,  averti,  bien- 
veillant, mon  ami  Georges  Bourgin  dont  la  généreuse  bonne  grâce 
met  à  la  disposition  des  chercheurs  sa  riche  expérience. 

Depuis  quelques  mois  à  peine,  des  archives  syndicales  commen- 
cent à  se  constituer  à  l'Institut  ouvrier  de  la  Confédération  Géné- 
rale du  Travail  organisé  et  dirigé  par  deux  militants  de  grande 
culture  et  d'intelligent  dévouement,  Georges  et  Emilie  Lefranc. 

Au  commencement  de  février  1937,  Julien  Gain,  administra- 
teur général  de  la  Bibliothèque  Nationale,  Georges  Bourgin,  con- 
servateur des  Archives  Nationales  et  moi-même,  nous  sommes 
allés  trouver  le  secrétaire  général  de  la  Confédération  Générale 
du  Travail,  Léon  Jouhaux,  pour  attirer  son  attention  sur  l'im- 
portance qu'aurait  la  réunion,  grâce  aux  soins  des  organisations 
ouvrières,  d'une  documentation  syndicale.  Le  secrétaire  général 
de  la  C.  G.  T.  a  accueilli  l'idée  et  confié  aux  directeurs  de  l'Institut 
ouvrier  le  soin  de  la  réaliser  ;  le  17  février  1937,  il  donna  au  Peuple 
un  article  :  «  Un  service  à  créer  ».  Puis  Léon  Jouhaux  a  fait  appel 
à  l'aide  des  organisations  ouvrières,  à  la  suite  d'une  lettre  du  8  oc- 
tobre 1937  (1). 

(l)  Lettre  du  8  octobre  1937  : 

Monsieur  le  Secrétaire  général, 

L'histoire  du  mouvement  ouvrier  en  France  a  pris,  depuis  quarante  ans, 
un  développementconsidérable,en raison  del'intérêtpassionnéque  lui  portent 
certains  des  historiens  et  des  érudits  qui  ont  su  rechercher  et  utiliser  métho- 
diquement livres,  brochures,  journaux,  documents  manuscrits  ou  imprimés 
déposés  dans  des  archives  publiques  ou  privées. 

Une  vaste  documentation  a  été  ainsi  rassemblée.  Mais  on  y  a  constaté 
trop  souvent  des  lacunes  graves.  Pour  certaines  périodes  relativement  ré- 
centes et  que  quelques-uns  d'entre  nous  ont  vécues,  on  s'étonne  d'être  obligé 
de  se  contenter  de  laits  mal  établis,  on  s'efforce  vainement  de  détruire  des 
légendes  créées  de  toutes  pièces  et  peu  ù  peu  propagées  même  dans  des  livres 
largement  répandus. 

Ces  expériences  ont  convaincu  un  grand  nombre  d'historiens,  d'archi- 
vistes, de  bibliothécaires,  que  tout  doit  être  fait  pour  que  ceux  qui  écriront 
demain  l'histoire  sociale  contemporaine  puissent  disposer  de  documents 
abondants,  exacts  et    d'une  consultation  facile. 

C'est  pourquoi  il  nous  a  paru  qu'il  convenait  avant  tout  de  faire  appel  atix 
organisations  ouvrières  qui  élaborent  la  plupart  de  ces  documents...  Nous 
vous  avons  exposé  nos  vues  au  cours  d'un  entretien  qui  a  déjà  donné  des  ré- 
sultats, puisque  vous  avez,  quelques  jours  plus  tard,  publié  dans  le  Peuple 
du  17  février  1937,  un  article  qui  exposait  le  problème  pour  les  organisations, 
Syndicats,  Fédérations  et  Unions. 

Nous  ne  saurions  trop  nous  féliciter,  d'autre  part,  de  votre  décision  de 


636  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

V.  —  Le  droit  social.  Législation  du  Travail 

La  Faculté  de  Droit  de  Paris  a  l'heureuse  fortune  de  posséder, 
à  la  chaire  de  législation  industrielle,  un  des  maîtres  en  cette 
matière:  William  Oualid.  Celui-ci  a  repris  la  tradition  de  Raoul 
Jay,  le  premier  professeur  de  législation  internationale  à  la  Fa- 
culté de  Droit,  un  maître  plein  d'humanité  auquel  j'ai  gardé  une 
grande  reconnaissance. 

M.  William  Oualid  dirige  un  grand  nombre  de  thèses  dont  la 
collection  forme  la  plus  riche  des  documentations. 

Une  seule  remarque.  Elle  a  trait  à  l'influence  qu'a,  dans  ce 
domaine,  l'opinion  publique.  C'est  grâce  à  la  propagande  métho- 
dique faite  par  les  catholiques  sociaux  et  les  socialistes,  qu'en 
France,  entre  1890  et  1900,  sont  votées  les  premières  lois  protec- 
trices du  Travail  :  lois  de  1892,  1898,  1901,  1906.  Les  partisans  de 
la  législation  du  travail  forment  en  1900  l'association  pour  la 
protection  internationale  du  travail.  Celle-ci  répond  à  l'éter- 
nelle objection  des  industriels  à  toute  législation  nationale  — 
l'argument  de  la  concurrence  étrangère  —  en  réclamant  une  légis- 
lation internationale.  Les  conférences  internationales  de  Berne,  en 
1905  et  1906,  posent  les  premiers  fondements  de  la  législation 
internationale. 


charger  le  Secrétaire  du  Centre  Confédéral  d'Education  ouvrière,  notre  col- 
lègue Georges  Leiranc,  de  poursuivre  la  réalisation  de  ce  projet. 

Il  s'agit  de  sauver  des  documents  et  d'éviter  qu'ils  disparaissent  peu  à 
peu  —  comme  tant  d'autres  dans  le  passé  —  détruits  faute  de  place,  égarés 
faute  de  classement,  négligés  comme  sans  valeur. 

Il  ne  s'agit  pas  d'une  mainmise  par  un  organisme  central  sur  des  docu- 
ments appartenant  aux  organisations  elles-mêmes,  dont  beaucoup,  très 
légitimement,  ne  veulent  pas  se  dessaisir  pour  des  motifs  divers,  qui  sont 
toujours  respectables.  Il  s'agit  essentiellement  d'attirer  l'attention  de  tous 
sur  la  nécessité  et  les  moyens  de  les  conserver  et  de  les  classer.  Mais  comme 
toutes  les  organisations  ne  disposent  pas  des  locaux  et  du  personnel  suffi- 
sants pour  un  travail  de  ce  genre,  la  C.  G.  T.  doit  prendre  des  dispositions  pour 
que  les  documents  qu'elle  recevra  soient  méthodiquement  classés,  à  côté  des 
siens,  par  son  archiviste  ;  pour  qu'ils  soient  mis  ;'i  l'abri  dans  un  local  spécial, 
présentant  toutes  les  conditions  de  sécurité  indispensables  et  en  permettant 
une  consultation  aisée. 

Nous  sommes  assurés  que  vous  saurez  exposer  ces  vues  aux  organisations 
ouvrières  et  leur  montrer  tout  l'intérêt  que  présentent  pour  elles  la  conser- 
vation et  le  rassemblement  des  éléments  de  leur  propre  histoire. 

Nous  tenons  à  vous  remercier  de  l'accueil  que  vous  avez  fait  à  notre  dé- 
marche animée  du  seul  souci  de  la  science  historique  et  nous  vous  prions  de 
croire,  Monsieur  le  Secrétaire  général,  à  nos  sentiments  les  meilleurs. 


l'histoire  du  travail  637 

VI.  — Les  relations  internationales  entre  les 

TRAVAILLEURS. 

Depuis  un  siècle,  l'histoire  du  mouvement  ouvrier  a  été  sujette 
à  des  ascensions  et  à  des  chutes  ;  périodes  d'essor  suivies  par  des 
périodes  de  dépression.  Courbe  tantôt  ascendante  tantôt  descen- 
dante dont  les  ondulations  tiennent  en  partie  aux  conjonctures 
économiques,  au  climat  ou  aux  circonstances  politiques,  mais  sur- 
tout aux  variations  de  la  psychologie  des  travailleurs. 

Les  relations  internationales  entre  les  travailleurs  ont  été  pen- 
dant longtemps  très  rares.  En  1841,  on  est  surpris  de  lire  dans 
r Atelier,  journal  rédigé  par  les  ouvriers  eux-mêmes,  un  appel 
des  travailleurs  anglais,  les  Chartistes. 

Lors  de  l'Exposition  de  1862,  premier  voyage  à  Londres  d'une 
importante  délégation  ouvrière,  200  délégués  sont  nommés  par 
les  Chambres  syndicales  parisiennes  :  un  événement  dans  l'his- 
toire des  relations  internationales. 

Et,  après  1870,  ces  relations  de  pays  à  pays  n'ont  pas  été  aussi 
fréquentes  qu'on  l'imagine. 

Pourtant  il  faut  noter,  à  partir  de  1889  un  effort  pour  créer 
des  fédérations  internationales  de  métier.  L'initiative  vient  des 
ouvriers  chapeliers  et  imprimeurs  dont  les  conférences  interna- 
tionales se  tiennent  en  1899  — initiative  suivie  par  les  mineurs, 
les  lithographes,  les  ouvriers  du  bois,  les  travailleurs  du  textile, 
les  ouvriers  de  la  pierre.  En  1900  :  17  secrétariats  internationaux, 
dont  le  siège  est  soit  à  Londres,  soit  à  Paris,  généralement  à 
Berlin. 

L'historien  doit  constater  que  les  efforts  pour  créer  des  organi- 
sations internationales  n'ont   pas   eu   de   résultats  importants. 

La  faiblesse  de  l'internationalisme  ouvrier  est  un  fait  incon- 
testable. 

Comment  s'explique  cette  faiblesse  ?  Par  un  manque  de  syn- 
chronisme. Presque  aucune  corrélation  n'existe  entre  les  as- 
censions et  les  chutes  du  mouvement  ouvrier  dans  les  divers 
pays.  Les  unes  et  les  autres  ne  se  produisent  presque  jamais  au 
même  moment. 

C'est  qu'en  effet  l'histoire  du  travail  est  partie  intégrante  de 
l'histoire  générale  d'une  nation.  Elle  s'explique  par  elle  et  elle 
l'explique. 

Les  éléments  complexes,  qui  composent  l'histoire  d'un  pays,  ont 
des  répercussions  et  sur  la  condition  des  travailleurs  et  sur  la 
psychologie  du  monde  du  Travail. 


638  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENXES 

Répercussions  profondes. 

Comment  comprendre  le  Charlisme  en  Angleterre  ou  les  évo- 
lutions successives  du  Trade-Unionisme  sans  les  rapprocher  et  de 
l'évolution  politique  {mainmise  des  industriels  sur  le  Parlement 
britannique)  et  de  la  révolution  économique  (conséquences  de 
la  Révolution  industrielle)  entre  1830  et  1848  ? 

De  même  en  France,  parmi  les  raisons  du  développement  d'un 
syndicalisme  apolitique  il  y  a  des  causes  politiques  entre  1892  et 
1900.  Cette  forme  du  syndicalisme  était  une  protestation  passion- 
née des  militants  ouvriers  contre  les  gouvernants  de  la  3^  Répu- 
blique pendant  cette  période.  La  protestation  devient  singuliè- 
rement violente  lors  des  scandales  du  Panama.  En  voulant 
leurs  organisations  indépendantes  des  partis,  les  militants  enten- 
daient opposer,  à  l'inertie  corrompue  du  régime,  une  société  plus 
pure,  créée  par  l'énergie  des  travailleurs  ;  et  c'est  pourquoi  ils  font 
appel  d'abord  à  la  volonté  des  travailleurs. 

De  même  en  Russie,  à  la  différence  de  celle  de  1917,  la  révolu- 
tion de  1905  est  issue  des  désastres  de  la  guerre  russo-japonaise 
qui  avait  mis  à  nu  les  faiblesses  de  l'autocratie,  l'incapacité  de 
l'administration  russe. 

Enfin,  en  1914,  l'Internationale  syndicale  reste  impuissante. 
La  seconde  Internationale  aussi. 

Alors  qu'en  1913,  les  meetings  contre  les  3  ans,  au  Pré  Saint- 
Gervais,  comprenaient  150.000  auditeurs,  alors  que  les  Congrès 
de  la  C.  G.  T.  avaient  réaffirmé  la  tradition  de  la  grève  des  peu- 
ples contre  la  guerre,  la  mobilisation,  dans  les  réserves,  ne  com- 
prend que  de  rares  défections. 

Au  lendemain  de  l'armistice,  en  1919,  un  des  griefs  des  minori- 
taires français  contre  les  leaders  de  la  C.  G.  T.  est  le  reproche 
fait  à  ceux-ci  d'avoir  substitué  à  l'intérêt  de  classe  l'intérêt  natio- 
nal comme  centre  de  leur  programme. 

Le  manque  de  synchronisme  du  mouvement  ouvrier  dans  les 
différentes  nations  impose  à  l'historien  des  études  situées  dans  le 
cadre  de  chaque  pays  (1). 

C'est  que  l'histoire  du  Travail  s'intègre  dans  l'histoire  du  pays; 
aux  périodes  de  crise,  d'instinct,  les  travailleurs  participent 
au  rassemblement  de  la  nation.  En  fait,  vis-à-vis  de  la  nation  à 
laquelle  ils  appartiennent,  les  travailleurs  réagissent  tantôt  en 
opposition  tantôt  en  harmonie,  semblables  à  cette  plante  qui 


(1)  Cf.  René  Belin  :  Un  syndicalisme  constructif  {Syndicats  1939). 


l'histoire  du  travail  639 

se  ferme  quand  on  la  touche  :  la  sensitive.  L'histoire  du  Travail 
est  moins  commandée  par  des  intérêts  que  par  des  sentiments 
affectifs  parce  qu'elle  est  une  science  de  la  mobililé.  L'histoire 
du  Travail  est  donc  partie  de  l'histoire  générale  d'un  pays.  L'une 
et  l'autre  sont  intimement  liées  comme  deux  forces  qui  agissent 
et  réagissent  l'une  sur  l'autre.  Il  est  impossible  de  les  dissocier. 
Car  l'histoire  du  Travail,  sous  quelque  aspect  qu'on  veuille  l'étu- 
dier, avant  tout,  est  une  science  de  l'homme  ;  par  suite,  sa  source 
profonde,  souvent  masquée  par  la  fantasmagorie  et  l'apparent 
illogisme  des  événements,  est  la  réalité  psychologique. 

Ainsi  que  Ta  écrit  Lucien  Febvre,  la  position  de  l'historien 
est  «  au  carrefour  où  toutes  les  influences  viennent  se  recouper 
et  se  fondre  »  ;  toujours  il  découvre  les  sources  des  événements, 
les  causes  profondes  des  situations  dans  la  conscience  des  hommes 
vivant  en  société. 

C'est  là  aussi  que,  pour  comprendre  et  pour  expliquer,  doit  se 
placer  l'historien  du  Travail. 

Sans  doute,  l'histoire  du  Travail  doit  d'abord  dénombrer  les 
documents,  s'adresser  à  toutes  les  sources,  comparer  et  critiquer 
les  témoignages  ;  entre  les  témoignages  contradictoires,  elle  doit 
conduire  ses  recherches  avec  une  entière  objectivité  ;  elle  doit 
ensuite  s'appliquer  à  décrire  avec  précision  l'évolution  des  faits 
et  des  institutions.  Mais,  même  aux  plus  sombres  époques,  il 
n'est  pas  défendu  à  l'historien  de  penser,  comme  l'a  écrit  un 
grand  historien,  Joseph  Calmette,  que  «  les  forces  économiques 
n'ont  pas  cette  puissance  de  détermination  souveraine  qui  exclut, 
pour  tant   d'écrivains,  les  contingences  et  la  liberté  humaines  ». 

Aussi  l'historien  est-il  en  droit,  s'il  embrasse  une  large  étendue 
de  temps,  de  marquer  les  reculs  et  les  progrès  de  la  culture  et 
de  la  civilisation,  car  celles-ci  donnent  à  l'individu  sa  plus  haute 
raison  de  vivre.  Lorsque  sa  foi  rencontre  un  recul,  il  peut  garder 
sa  confiance  en  la  destinée  humaine. 

L'histoire  n'est  pas  un  herbier  dont  les  fleurs  décolorées  s'effri- 
tent. Elle  est  une  forêt  coupée  de  jungles  et  de  clairières,  une  forêt 
dont  l'ombre  tantôt  protège  et  tantôt  écrase  les  jeunes  pousses. 

L'histoire  est  actuelle,  vivante.  Elle  seule  permet  de  compren- 
dre l'événement  d'hier  et  celui  d'aujourd'hui  qui,  comme  ceux 
des  passés  les  plus  lointains,  entrent  chaque  jour   dans  l'histoire. 

Surprendre  le  rayonnement  de  l'événement  à  travers  le  temps, 
comprendre  aujourd'hui  par  hier. 

L'un  de  mes  étudiants  des  Hautes  Etudes  de  la  Sorbonnc,  qui 
appartenait   à   une   équipe   de  jeunes   enquêteurs,  m'expliquait 


640  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

pourquoi  il  s'intéressait  à  l'histoire  :  «  Il  nous  a  fallu  faire  de 
l'histoire  pour  voir  clair.  » 

Ainsi  leur  fervente  équité  avait  amené  ces  jeunes  enquêteurs 
à  éclairer  leur  route  à  la  lumière  de  l'histoire.  Voir  clair  !  Les 
événements,  qui  choquent  et  étonnent  l'ignorance  de  nos  contem- 
porains, s'éclaireraient  à  leurs  yeux  s'ils  en  savaient  les  origines 
lointaines.  L'histoire  du  Travail,  nous  apprend  que  l'explosion  de 
certaines  forces  peuvent  brusquement  apparaître  avec  d'autant 
plus  de  violence  que  le  temps  en  a  contenu  l'élan. 

Ainsi  en  est-il  pour  le  mouvement  ouvrier  dont  le  cheminement 
est  semblable  à  celui  de  certaines  sources  invisibles  sur  un  long 
espace  de  leurs  cours. 

L'histoirCj  en  un  autre  sens  encore,  est  actuelle.  Elle  est  un 
enseignement,  un  contrepoison,  un  remède  aux  passions  parti- 
sanes, à  une  époque  où  celles-ci  sont  capables  d'abolir  l'esprit 
critique,  d'aveugler  des  intelligences  par  ailleurs  subtiles,  de  fana- 
tiser des  âmes  délicates.  Danger  dont  on  ne  saurait  se  dissimuler 
la  gravité  pour  !e  pays  qui  le  subit.  A  l'heure  où  les  heurts  nés 
des  événements  et  de  courants  contraires  assaillent  un  peuple 
aussi  divers  que  la  France  et  peuvent  faire  jaillir  la  haine  des- 
tructrice, il  faut  voir  clair  afin  de  mesurer  ce  danger  et  de  se  pré- 
munir contre  lui.  Aussi  ne  devons-nous  pas  cesser  de  répéter  à 
nos  jeunes  amis,  soucieux  de  l'avenir  de  la  France,  et  de  redire 
avec  Jacques  Maritain  que,  afin  de  conquérir,  «  par  les  voies  de 
la  liberté,  une  suffisante  unanimité  morale  »,  il  faut  que  les 
jeunes  «  résistent  aux  altérations  qui  menacent  du  dedans  leur 
conscience.  Chaque  fois  que  quelqu'un  cède  dans  ce  pays  à  quel- 
que infiltration  de  l'esprit  totalitaire  sous  n'importe  quelle  forme, 
n'importe  quel  déguisement,  c'est  une  balaille  perdue  pour  la 
France  et  la  civilisation  ». 

Il  faut  voir  clair.  L'histoire  nous  donne  de  grandes  leçons  de 
compréhension,  mais  aussi  de  courage  et  de  persévérance.  Il 
faut  s'unir  pour  défendre  une  culture  humaine  et  pour  cons- 
truire une  société  habitable  à  tous. 


Les  Idées  morales  du  XIP  siècle 
Les  écrivains  en  latin 


par  B.  LANDRY, 

Docteur  es  Lettres. 


X 
Jean  de  Salisbary. 

Jean  de  Salisbury  est  le  plus  charmant  de  tous  les  lettrés  du 
xii^  siècle  ;  en  lui,  nous  retrouvons,  condensées  et  joliment  expri- 
mées, toutes  les  idées  que  nous  avons  trouvées  chez  les  Hildebert 
et  les  Baudri  (1). 

Dès  le  début  de  son  Polycralicus,  écrit  sur  les  conseils  de 
Thomas  Becket,  il  fait  un  magnifique  éloge  des  belles-lettres,  et 
on  peut  regarder  cette  page  comme  le  programme  de  toute  sa  mo- 
rale. Les  lettres,  nous  dit-il,  procurent  les  fruits  les  plus  agréables 
et  les  plus  précieux  ;  par  elles  des  amis,  éloignés  dans  l'espace  et 
le  temps,  continuent  à  vivre  ensemble  et  la  mémoire  des  hauts 
faits  est  conservée  dans  l'humanité.  Les  arts  auraient  disparu,  le 
droit  se  serait  évanoui,  la  foi  et  toutes  cérémonies  de  la  religion 
se  seraient  perdues  si,  en  remède  à  la  faiblesse  humaine,  la  divine 
bonté  n'avait  donné  à  ses  créatures  l'usage  des  lettres.  Par  elles, 
est  vaincu  l'oubli,  cet  ennemi  de  la  science.  César  et  Alexandre, 
les  stoïciens  et  les  péripatéticiens,  comment  les  connaissons-nous, 
si  ce  n'est  par  des  écrits  ?  Un  roi  peut  élever  un  arc  de  triomphe, 
mais  c'est  l'inscription  qui  donne  une  signification  au  monument. 
Quiconque  jouit  de  la  gloire,  le  doit  à  un  écrit.  Un  âne  ou  un  eni- 


(1)  Les  œuvres  de  Jean  de  S.  se  trouvent  dans  Migiv,  tome  199.  Elles  ont 
été  publiées  par  J.  A.  Giles,  5  vol.,  Oxford  1848.  —  Le  Metalogicus  a  été  édité 
par  Webb,  Oxford  1929.  UHisioria  poniificalis,  par  Pooie,  Oxford,  1927. 
Sur  la  vie  de  .Jean,  voir  Demimuid,  Jean  de  Salisbi  nj,  Paris  1873  ;  et  l'in- 
troduction de  Poole. 

41 


642  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

pereur  sont  égaux  dans  la  mémoire  des  hommes,  à  moins  qu'un 
écrivain  ne  maintienne  vivantes  les  vertus  du  grand  homme. 

La  culture  des  lettres  apporte  à  l'âme  la  consolation  dans  la 
douleur,  le  repos  dans  le  travail,  la  joie  dans  la  pauvreté,  la  modé- 
ration dans  les  richesses  et  les  plaisirs.  Par  elles,  nous  sommes  dé- 
tournés du  vice,  et  au  milieu  des  plus  grandes  adversités  nous 
conservons  intacte  notre  paix  intérieure.  Un  seul  bien  est  supé- 
rieur à  celui  que  nous  procure  l'étude,  c'est  l'amour  divin  qui, 
dilatant  notre  àme,  nous  élève  jusqu'à  la  connaissance  de  Dieu, 
et  même  nous  permet  d'expérimenter,  comme  avec  le  toucher,  les 
inaccessibles  richesses  de  la  vie  divine. 

Les  anciens  ont  eu  la  sagesse  de  goûter  le.s  belles-lettres  ;  aussi 
nous  ont-ils  laissé  de  grands  exemples  :  les  philosophes  façonnaient 
les  mœurs  selon  la  justice  politiciue,  qui  n'est  autre  que  le  respect 
de  l'ordre  social,  et  chacun  était  content  de  son  sort  ;  citadins  et 
paysans  avaient  leurs  devoirs  tracés  et  l'occupation  de  chaque  in- 
dividu concourait  au  bien  public.  Seul  le  mérite  était  récompensé  ; 
aussi  la  jalousie  et  la  guerre  ne  séparaient  pas  les  citoyens.  La  paix 
régnait  {Polycr.,  I,  c.  3).  Si,  aujourd'hui,  ce  bonheur  antique  est 
disparu,  la  faute  en  est  aux  richesses  qui  ont  abêti  les  hommes. 
Les  trompeuses  beautés  de  la  fortune  détournent  l'âme  de  la 
contemplation  du  vrai,  et,  par  suite,  elles  la  font  descendre  au 
niveau  des  animaux  sans  intelligence.  L'homme  riche  recherche 
les  sensations  rares,  et  il  devient  ainsi  l'esclave  du  plaisir  ;  par  une 
sorte  de  suicide  moral,  il  perd  le  souci  de  poursuivre  le  bien  inté- 
rieur et  il  se  perd  lui-même  dans  la  poursuite  des  faux  biens  exté- 
rieurs. La  propriété  est  une  marâtre  ;  si  elle  flatte,  c'est  pour 
nuire. 

Quand  les  plaisirs  ont  éteint  la  vérité,  racine  de  toutes  les  vertus, 
les  vices  germent  et  grandissent.  Bientôt,  la  créature  raisonnable, 
l'image  de  Dieu  est  devenue  un  animal  sauvage. Est-il  êtreplusmé- 
prisable  que  celui  qui  ne  cherche  pas  à  se  connaître  soi-même  ? 
que  celui  qui  gaspille  en  futilités  un  temps  qui  lui  est  mesuré  par- 
cimonieusement? Quel  être  est  plus  brute  que  celui  qui,  par  manque 
de  raison  et  sous  l'impulsion  de  la  volupté,  ne  s'occupe  pas  de 
son  àme  qui  est  lui,  et  ne  s'occupe  que  de  choses  qui  ne  sont  pas 
lui  ?  Quel  être  est  plus  bestial  que  celui  qui,  négligeant  les  devoirs 
de  sa  charge,  se  lève  avant  le  jour  et,  aidé  par  le  flair  de  ses  chiens 
et  l'habileté  de  ses  veneurs,  combat  jusqu'à  la  nuit  avec  des  bêtes 
sauvages  ?  {Polyc,  1,1.) 

Jean  de  Salisbury  a  été  fidèle  à  cet  idéal  de  stoïcisme  chrétien 
qu'il  pose  fièrement  dès  la  première  page  de  son  premier  ouvrage. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIECLE  643 


Sur  la  famille,  son  opinion  est  très  nette  ;  comme  tous  les  lettrés 
du  xii^  siècle  il  estime  qu'un  philosophe  ne  doit  pas  se  marier  ;  et, 
après  eux,  il  cite  le  chef-d'œuvre,  Aureo/us  liber,  de  Théophraste 
sur  le  mariage  iPolycr.,  VIII,  11). 

Est-il  permis  de  manger  de  la  viande  et  de  se  marier  ?  se  deman- 
dait naïvement  Honoré  le  Solitaire.  Jean  pose  la  question  de  la 
rnême  manière  ;  car,  après  avoir  disserté  sur  la  tempérance  dans 
le  manger,  il  se  demande  s'il  est  permis  de  se  marier.  Comme  il  est 
chrétien  orthodoxe,  —  heureusement  — ,  il  ne  peut  suivre  les 
Vaudois  qui  prohibaient  à  la  fois  la  nourriture  carnée  et  le  com- 
merce avec  les  femmes.  Jean  ne  contredit  pas  l'Evangile  qui  au- 
torise le  mariage  ;  et  il  remercie  Dieu  d'avoir  institué  ce  sacrement 
qui  empêche  des  multitudes  d'âmes  de  tomber  en  enfer.  Mais, 
cette  concession  faite  à  la  doctrine  ofTicielle  de  l'Eglise,  Jean  laisse 
percer  ses  propres  sentiments,  et  ils  sont  conformes  à  ceux  de 
Théophraste  mécontent,  conformes  aussi  à  ceux  d'Abélard,  de 
Pierre  de  Blois  et  d'Alexandre  Nèckam. 

Le  sage,  nous  assurent  Jean  et  Théophraste,  ne  doit  pas  se  ma- 
rier, car  il  est  impossible  de  partager  sa  vie  entre  les  livres  et  une 
épouse.  Une  femme  est  une  source  intarissable  d'ennuis  ;  elle  est 
bavarde  et  elle  vous  assassine  de  questions  ;  elle  est  coquette  et, 
à  l'entendre,  ses  compagnes  sont  toujours  plus  richement  habillées, 
elle,  «  n'a  plus  rien  à  se  mettre  ».  Elle  est  jalouse,  et  vous  ne  pou- 
vez plus,  sans  risquer  la  tempête,  causer  à  la  petite  servante,  ou 
aller  entendre  la  conférence  d'un  orateur  célèbre. Votre  femme  a- 
t-elle  des  enfants  ?  alors  les  tracas  redoublent,  cris  du  bébé  du- 
rant la  nuit,  linges  qui  sèchent,  jeux  bruyants  qui  cassent  les  meu- 
bles et  vous  rendent  la  vie  insupportable.  Un  homme  marié,  c'est 
un  esclave. 

Maip  je  prends  femme  pour  être  soigné  durant  ma  vieillesse  et 
léguer  mon  nom  à  mes  enfants  ?  Faux  calcul,  une  servante  mer- 
cenaire te  soigne  beaucoup  mieux,  et  les  véritables  héritiers,  ce 
ne  sont  pas  des  rejetons  que  l'aveugle  nécessité  t'envoie,  — es-tu 
sûr  d'ailleurs  qu'ils  soient  les  tiens  ?  —  mais  les  amis  que  tu  as 
librement  choisis.  Et  Jean. toujours  d'après  Théophraste, apporte 
les  exemples  de  tous  les  grands  hommes  de  l'antiquité.  Quand  on 
lit  ces  développements  une  fois,  on  peut  sourire  ou  s'agacer,  selon 
les  dispositions  du  moment  ;  mais  quand  on  découvre  que  cet  éloge 
un  peu  trivial  du  célibataire  égo'iste  a  été  pris  par  tous  les  lettrés 


644  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

du  siècle  même  les  plus  intelligents  comme  la  plus  belle  apologie 
de  la  virginité  chrétienne,  alors  on  est  attristé  et  inquiet. 

Jean  de  Salisbury  a  une  très  belle  intelligence  et  sa  morale  est 
d'ordinaire  très  saine  ;  mais  s'il  méprise  la  famille  et  s'il  estime 
le  vieux  garçon  maniaque,  c'est  qu'il  est  trop  fier  d'être  clerc.  Il  se 
croit  de  l'élite,  et  il  veut  prouver  que  les  clercs  constituent  une 
élite  ;  là  est  son  erreur.  L'élite  n'est  le  monopole  d'aucune  classe 
sociale,  et  celui  qui  veut  établir  scientifiquement  qu'il  fait  partie 
de  l'élite  montre  du  même  coup  qu'il  n'est  qu'un  fat.  Or,  il  faut 
bien  l'avouer,  Jean  de  Salisbury,  fier  de  sa  cléricature  et  de  sa 
plume  élégante,  laisse  parfois  percer  beaucoup  de  fatuité  ;  té- 
moin cette  phrase  alambiquée  par  laquelle  il  espère  inspirer  l'hor- 
reur de  la  pédérastie  :  des  hommes,  que  leur  naissance  a  heureu- 
sement placés  dans  le  sexe  noble,  s'exercent,  par  perversité,  aux 
vices  féminins,  alors  que,  grâce  à  un  bienfait  de  la  nature,  ils  ne 
peuvent  être  des  femmes  {Polycrat.,  III.  13  ;  Mg.,  505). 


Au  xii^  siècle,  comme  d'ailleurs  à  toute  autre  époque,  une 
question  se  pose  :  l'art  dramatique  est-il  moral  ?  en  d'autres  ter- 
mes :  doit-on  permettre  au  troubadour  de  venir  chanter  ses  vers 
devant  noble  compagnie  ?  ou  laisser  entrer  le  bateleur  qui  ré- 
jouit seigneurs  et  vilains  par  ses  tours  d'escamotage  ou  d'acroba- 
tie ?  La  plupart  des  clercs  n'hésitaient  pas,  et  ils  condamnaient, 
sans  aucune  restriction,  et  les  histrions  et  ceux  qui  leur  donnaient 
quelque  argent  ;  l'histrion  était  mis  hors  de  la  société  chrétienne. 
Jean  de  Salisbury  est  un  esprit  plus  nuancé,  et  on  le  sent  très  em- 
barrassé devant  la  question  morale  posée  par  les  arts  profanes(Po- 
lycr.,  1,8  ;  Mg.  405).  Il  se  souvient  de  Plante  et  de  Térence,  et  com- 
ment proscrire  ces  spirituels  latins  ;  il  sait  également  que  son  épo- 
que a  vu  des  histrions  assez  honnêtes  ;  mais,  à  peine  a-t-il  écrit 
honesUores  hisiriones,  il  se  repent  et  il  ajoute  :  si  toutefois  un  his- 
trion peut  être  honnête. 

Voici,  semble-t-il,  la  solution  qu'il  propose  :  le  métier  d'histrion 
est  honteux  ;  impossible  de  nier,  car  tous  les  Pères  de  l'Eglise  les 
ont  condamnés  sans  pitié  ;  mais  leur  art  comporte  des  degrés  dans 
l'ignominie.  Evidemment  ne  méritent  aucune  pitié  ceux  qui  arra- 
chent le  rire  par  des  gestes  obscènes,  et  à  lire  Jean  de  Salisbury,  on 
voit  que  les  baladins  d'alors  ne  reculaient  devant  rien  {quando 
tiimultuantes  inferius  crebro  sonitu  aerem  foedani,  et  iurpiter  in- 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIECLE  645 

clusum,  turpius  produnt).  C'est  pitié  de  voir  ces  misérables  ad- 
mis dans  des  maisons  honorables  ;  mais  d'autres  histrions  sont 
moins  grossiers.  Les  uns  amusent  les  yeux  par  des  tours  d'adresse  ; 
les  autres  charment  l'esprit  ;  et  si  Jean  n'ose  absoudre  ces  derniers 
—  car  il  ne  veut  pas  contredire  les  Pères,  —  il  semble  fort  indul- 
gent à  leur  égard.  Jean  de  Salisbury,  au  xvii®  siècle,  n'aurait 
certainement  pas  partagé  l'intransigeance  de  Bossuet  ;  car,  peut- 
être  malgré  lui,  il  aime  les  arts. 

Il  aime  surtout  la  musique  ;  c'est  un  art  noble,  nous  dit-il, 
{Polyçr.,  I,  6}  qui  remonte  jusqu'à  Pythagore  ou  Moïse  ;  elle  fait 
taire  nos  passions  et,  grâce  à  elle,  notre  âme  peut  s'élever  plus 
facilement  à  la  contemplation  de  la  vérité  éternelle  ;  la  musique 
aide  la  prière  ;  mais  elle  ne  l'aide  que  si  elle  est  harmonieuse  et 
calme  ;  aujourd'hui,  gémit-il  (Mg.,  402)  la  musique  est  perver- 
tie ;  les  chanteurs  d'église  n'ont  plus  rien  d'humain,  ils  roucou- 
lent ou  lancent  à  tue-tête  des  notes  aiguës,  on  croit  entendre  des 
rossignols  ou  des  perroquets.  De  semblables  chants  sont  nui- 
sibles, car  ils  amollissent  l'âme  et  la  détournent  du  recueille- 
ment nécessaire  à  la  religion. 

Ces  conseils  étaient  judicieux,  car  s'il  faut  en  croire  Aelrède,  la 
musique  d'église  était  tombée  en  Angleterre  dans  la  bouffonnerie 
la  plus  grossière.  Les  chanteurs  veulent  imiter  les  histrions,  ils 
roulent  les  yeux  et  gonflent  leurs  joues  ;  tantôt  ils  se  pâment  et, 
l'instant  d'après,  ils  imitent  les  hennissements  du  cheval.  C'est 
un  amusement  d'aller  les  entendre,  mais  c'est  un  amusement  sa- 
crilège, car  l'église  de  Dieu  est  une  maison  de  prière,  et  non  un  lieu 
d'exhibitions  pour  baladins  (1  ). 

La  chasse  était  devenue  un  véritable  fléau  ;  les  nobles  s'y  adon- 
naient avec  ardeur  et  afin  de  satisfaire  leurpassion  ils  maintenaient 
en  friche  de  vastes  étendues,  et  malheur  au  vilain  qui  s'avisait 
de  tuer  le  gibier,  le  bourreau  l'attendait. Guillaume  le  Conquérant, 
en  effet,  avait  édicté  la  peine  de  mort  pour  quiconque  tuerait  un 
cerf  ou  une  biche  ;  puis  l'édit  fut  étendu  aux  sangliers  et  enfin 
aux  lièvres;  tous  ces  édits  furent  renouvelés  par  le  roi  Henri  I^r. 
On  comprend  que  les  chasses  seigneuriales  fussent  fructueuses, 
mais  on  comprend  également  la  misère  qu'entraînait  pour  les 
vilains  ces  mesures  barbares.  La  chasse  était  devenue  un  fléau 
aussi  grand  que  la  guerre  ;  Jean  de  Salisbury  a  le  courage  de  pro- 
tester avec  énergie  [Polycr.,  1,  4)  (2)  D'abord,  dit-il,  l'amusement 

(1)  Saint  Bernard  ;  M^'.,  t.  I'.)-2,  c.  (ilO  ;  en  note. 

(2)  Son  disciple  Pierre  de  Hlois  ne  sera  pas  moins  énergique  dans  ses  pro- 
testations contre  les  abus  de  la  chasse. 


646  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

de  la  chasse  n'est  pas  digne  d'un  être  raisonnable  ;  s'occuper  à 
tuer  pour  le  plaisir  de  tuer,  n'est-ce  pas  cesser  d'être  homme  pour 
devenir  une  stupide  bête  fauve  ?  Socrate,  Platon,  Aristote  et  Sé- 
nèque  n'ont  pas  été  des  chasseurs.  La  folie  de  nos  compatriotes 
est  telle  qu'ils  n'hésitent  pas  à  venger  sur  un  chrétien  la  mort  d'un 
animal  sauvage. 

Ils  n'ont  pas  honte  d'exiger  pour  rançon  de  leur  gibier  la  vie  d'un  homme 
que  le  Fils  de  Dieu  a  racheté  de  son  sang.  Ces  animaux  sauvages  qui  appar- 
tiennent de  droit  au  premier  qui  s'en  saisit,  quelques  hommes  téméraires 
ont  osé,  sous  le  regard  de  Dieu,  s'en  arroger  la  propriété, enquelque  lieu  qu'ils 
se  trouvent,  comme  s'ils  avaient  enclos  l'univers  dans  l'enceinte  de  leurs  do- 
maines. Chose  à  peine  croyable,  tendre  des  pièges  et  des  lacets  aux  oiseaux 
devient  crime  par  l'effet  d'une  loi,  et  mérite  la  confiscation  des  biens,  la 
mutilation  des  membres  et  même  la  perte  de  la  vie.  Tu  croyais  que  les  oi- 
seaux du  ciel  comme  les  poissons  de  la  mer  étaient  biens  communs  à  tous  les 
hommes  ;  ils  appartiennent  au  fisc,  qui  réclame  les  premiers  partout  où  leur 
vo!  peut  les  avoir  portés  fl)  fM^.  396). 

Esclavage  et  famines,  voilà  les  deux  conséquences  des  chasses 
seigneuriales  :  les  laboureurs  sont  obligés  d'abandonner  les  champs 
qu'ils  viennent  de  défricher  et  ils  cèdent  la  place  aux  bêtes  dont 
il  faut  respecter  les  ébats.  Afin  d'augmenter  les  réserves  de  chasse, 
on  enlève  au  paysan  ses  labours,  ses  vergers  et  ses  prairies.  Dans 
l'universelle  servitude,  seules  les  abeilles  restent  libres  d'aller 
butiner  de  fleur  en  fleur  selon  leur  fantaisie  ;  à  part  elles,  tous  les 
autres  vivants  sont  subordonnés  au  gibier. 

Après  la  chasse,  le  jeu  est  la  grande  occupation  des  hommes  de 
cour.  C'est  grande  pitié  de  voir  les  amateurs  de  dés  se  pencher  sur 
la  table  et  lire  avec  inquiétude  la  décision  d'im  hasard  aveugle. 
Ils  ont  une  raison,  mais  plutôt  que  de  la  suivre  ils  préfèrent  se 
fier  à  un  mouvement  de  leur  main.  Jouer  est  un  véritable  suicide, 
car  c'est  éteindre  la  petite  flamme  divine  que  Dieu  a  mise  en  nous. 
Le  joueur  est  la  proie  de  la  fortune,  il  ne  se  dirige  plus  mais  il  est 
ballotté  comme  une  épave.  Aussi  ne  nous  étonnons  pas  que  le 
jeu  engendre  des  rixes  et  des  haines,  car  avec  la  raison  disparaît 
la  possibilité  d'une  vie  harmonieuse  et  paisible  [Polycr.,  I,  5). 

La  magie  était  une  autre  plaie  des  cours  seigneuriales  ;  elle  s'in- 
filtrait partout  et  les  évêques  comme  les  barons  laïcs  recouraient  à 
elle  :  le  chancelier  d'Angleterre,  Thomas  Becket,le  futur  martyr, 
fait  venir  un  chiromancien,  afin  de  connaître  l'issue  d'une  guerre 
qu'il  entreprenait  contre  les  Bretons  ;  Jean  de  Salisbury  lui  repro- 
che vivement  cette  faiblesse  {Polycr. ,11,  27;  Mg.,  461)  ;   sur  ce 

(1)  Nous  citons  d'après  la  traduction  de  Demimuid. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII*^    SIÈCLE  647 

point  le  grand  évêque,  que  Jean  aimait  et  vénérait,  n'a  pas  suivi 
sa  raison,  et  il  en  a  été  puni  car,  le  devin  ne  lui  a  fait  que  des 
propliéties  mensongères.  C'est  plus  sage  de  se  confier  à  Dieu,  sans 
cfiercher  à  percer  les  secrets  de  Dieu  ;  c'est  le  conseil  que  nous 
donne  Caton,  c'est  également  celui  d'Horace  : 

Omnem  crede  diem  libi  diluxlsse  siipremum. 
Grala  siiperueniei  quae  non  sperabilur  hora  (1). 

Les  seules  prédictions  auxquelles  Jean  de  Salisbury  veut  qu'on 
fasse  confiance,  sont  celles  qui  s'appuient  sur  l'enchaînement  na- 
turel des  faits  [Polycr.,  II,  2)  ;  les  marins  et  les  laboureurs  savent 
prévoir  les  tempêtes  d'après  l'observation  présente  des  nuages  ; 
les  oiseaux  semblent  avoir  reçu  du  créateur  un  semblable  don  de 
prévision;  quand  au  milieu  de  l'hiver  nous  voyons  les  alcyons  faire 
leurnid  etchaufferleurs  œufs,  ne  doutons  pasque  dans  quinze  jours 
unedouce  température  viendra.  Mais  comment  établirune  sépara- 
tion netteentre  la  prédiction  rationnelle  et  la  prédiction  des  harus- 
pices ou  des  astrologues  ?  avec  la  physique  qualitative  universel- 
lement admise  alors,  une  semblable  distinction  était  impossible  ; 
on  devait  glisser  insensiblement  de  la  prédiction  des  tempêtes  a 
celle  des  événements  humains.  Le  monde  n'était-il  pas  un  grand 
animal  dont  tous  les  organes  sont  solidaires,  et  même  se  symboli- 
sent mutuellement  ?  aussi  paraissait-il  naturel  aux  esprits  du 
xii^  siècle  d'admettre  que  les  astres  ou  les  animaux  pouvaient 
annoncer  les  faits  importants  de  l'histoire.  Jean  de  Salisbury,  mal- 
gré son  ferme  bon  sens,  n'échappe  pas  à  la  contagion. 

Il  admet  que  la  chute  de  Jérusalem  fut  annoncée  par  douze 
éclipses  de  lune  durant  douze  nuits  successives  (Po/i/cr.,  11,4).  Il 
admet  également,  avec  quelques  restrictions,  il  est  vrai,  les  pro- 
phéties de  Merlin.  Il  les  admet  quand  il  les  juge  propres  à  encou- 
rager Thomas  Becketdans  sa  lutte  contre  les  exactions  du  roi  d'An- 
gleterre. Voici  h' temps,  écrit-il  à  Thomas  Beckei(ép.  176;Mg.,  171) 
où,  d'après  la  prophétie  de  Merlin,  l'aigle,  — c'est-à-dire  Louis  le 
Jeune,  —  doit  enchaîner  le  sanglier,  —  c'est-à-dire  Henri  11. 
Bientôt  le  sanglier  que  nous  voyons  ravager  la  vigne  du  Seigneur 
sera  dompté  et  réduit  en  captivité.  Par  contre,  Jean  repousse 
c^s  prophéties  obscures    quand    elles  pourraient  diminuer  le  xèle 


fl)  Re;rarde  chacun  dos  Jours  qui  luisent  pour  loi  comme  ton  dernier  jour. 
Bienvenue  sera  l'heure  qui  arrivera  de  surcroît  sans  élre  espérée.  Epiirea. 
1.  I,  IV,  13  et  14.  —  Traduct.  F.  Villeneuve,  collection  G.  Budé.  Paris,  l:'o4, 


648  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

des  partisans  de  Thomas  ;  alors  elles  n'ont  plus  à  ses  yeux  qu'une 
autorité  futile  (ép.  289  ;  Mg.,   330). 


Les  idées  morales  de  Jean  de  Salisbury  s'identifient  avec  ses 
idées  scientifiques  ;  pour  lui,  la  morale  est  l'aspect  pratique  de  la 
science  ;  aussi  voyons-nous  qu'il  se  méfie  étrangement  des  vérités 
qui  ne  lui  semblent  pas  nécessaires  à  la  vie  morale  ;  la  science  qu'il 
aime  est  traditionnelle,  humaine  et  modeste. 

Il  ne  cherche  pas  à  construire  un  vaste  système  logique  qui 
résoudrait  les  mystères  de  la  nature  ;  il  est  un  humaniste,  non  un 
savant  naturaliste  ou  un  hardi  métaphysicien  ;  sa  seule  ambition 
est  d'exposer  en  un  style  élégant  les  grandes  lignes  de  la  doctrine 
augustinienne,  alors  en  honneur  dans  les  écoles. 

Nos  connaissances  naissent  de  trois  sources  :  les  sens,  la  rai- 
son, l'intuition.  Celles  qui  viennent  des  sens  sont  les  moins 
certaines  ;  souvent  nos  yeux,  et  même  notre  toucher,  nous  trom- 
pent ;  nous  voyons  ronde  une  tour  qui  est  carrée  et  brisé  un  bâton 
plongé  dans  l'eau.  Même  quand  ils  nous  renseignent  exacte- 
ment, nos  sens  nousrenseignent  peu,  car  ils  sont  beaucoup  moins 
pénétrants  que  ceux  des  animaux  ;  le  chien  perçoitnos  sentiments, 
aussi  s'attache-t-il  à  son  maître  et  le  défend-il  contre  les  voleurs  ; 
le  rhinocéros,  ce  gros  animal  qui  n'a  qu'une  corne,  est  si  sensible 
à  la  virginité  d'une  femme  qu'il  se  laisse  parfois  prendre  par  une 
vierge  ;  enfin,  chose  étrange,  les  poissons,  jusque  dans  leurs  abî- 
mes, perçoivent  l'or  et  accourent  à  lui,  aussi  l'empereur  Néron 
pêchait-il  avec  des  fils  d'or  [Polycr.,  VII,  2). 

La  noblesse  de  l'homme  réside  dans  sa  raison  ;  par  elle  il  con- 
naît des  vérités  éternelles  et  il  construit  l'édifice  inébranlable  des 
sciences  mathématiques.  L'œuvre  est  belle,  chaque  assertion  se 
relie  à  la  précédente,  sans  aucun  danger  d'erreur,  et  le  palais 
donne  une  impression  de  solidité  définitive.  Toutefois  il  ne  se 
suffît  pas,  car  il  repose  entièrement  sur  quelques  assertions  primi- 
tives, qu'on  ne  peut  prouver.  Comment  le  géomètre  établirait-il 
par  raisonnement  que  les  suppositions  sur  lesquelles  repose  sa 
science  doivent  être  acceptées  ?  Elles  sont  premières,  doncelles  ne 
peuvent  être  rattachées  à  nulle  autre.  Si  le  savant  affirme  que  les 
fondements  de  la  science  sont  vrais,  c'est  qu'il  en  possède  l'intui- 
tion. Il  les  voit  avec  les  regards  de  son  intelligence  et  ils  lui  appa- 
raissent dans  la  splendeur  de  leur  vérité. 

Chacun  de  ces  trois  étages  de  notre  connaissance  tiie  sa  certi- 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  649 

tude  du  suivant,  c'est  la  raison  raisonnante  qui  corrige  et  certifie 
nos  connaissances  sensibles  et  c'est  l'intuition  rationnelle  qui 
donne  aux  raisonnements  leur  force.  Enfin  la  foi  apporte  la  lu- 
mière suprême  et  achève  la  certitude. 

Entrer  davantage  dans  le  détail  de  cette  philosophie  peu  systé- 
matique serait,  croyons-nous,  complètement  inutile  ;  en  tout  cas 
ce  serait  hors  des  limites  de  notre  travail.  Mieux  vaut  cher- 
cher les  questions  que  Jean  de  Salisbury  estime  oiseuses  et 
savourer  le  portrait  satirique  des  Cornificiens  :  nous  compren- 
drons mieux  son  attitude  morale. 

Le  sage  doit  savoir  douter,  et  beaucoup  de  problèmes  de- 
meurent insolubles  pour  la  foi,  pour  la  raison  ou  pour  les  sens  ; 
aujourd'hui  les  savants,  ou  prétendus  savants,  ont  la  manie  de 
disserter  longuement  sur  une  multitude  de  questions  qui  dépas- 
sent l'intelligence  humaine  ;  aussi  ne  nous  étonnons  pas  de  les 
voir  se  contredire  et  disputer  indéfiniment  sans  jamais  établir  une 
conclusion  ferme  et  définitive.  Jean  de  Salisbury  énumère  toutes 
ces  difficultés  oiseuses  et  on  retrouve  sous  sa  plume  le  titre  d'un 
ouvrage  d'Adélard  de  Bath  et  des  titres  de  chapitre  de  la  philoso- 
phie de  Guillaume  de  Couches.  Voici  le  passage  {Polycr.,Yll,  2)  : 
(i  Ces  difficultés  insolubles  portent  sur  la  providence  ;  sur  la  sub- 
stance, la  quantité,  les  forces,  reffîcace  et  l'origine  de  l'âme  ;  sur 
le  destin,  le  hasard  ou  le  libre  arbitre  ;  sur  la  matière  et  le  mouve- 
ment, les  principes  des  corps  et  la  divisibilité  à  l'infini  de 
la  quantité  ;  sur  le  temps  et  le  lieu,  l'identique  et  le  divers,  sur 
le  divisé  et  l'indivise,  sur  la  substance  et  la  forme  de  la  voix, 
sur  la  nature  des  universaux,  sur  la  naissance  et  croissance  des 
vertus  ou  des  vices  :  a-t-il  toutes  les  vertus  celui  qui  en  possède 
une  ?  tous  les  péchés  sont-ils  égaux  et  également  punissables  ? 
On  disserte  encore  sur  les  causes  des  êtres,  sur  le  flux  et  le  reflux 
de  l'Océan,  sur  la  source  du  Nil,  sur  l'augmentation  ou  la  diminu- 
tion des  humeurs  dansles  corps  vivants  selonle  mouvement  de  ia 
lune  ;  sur  les  secrets  cachés  de  la  nature,  sur  les  diverses  forces 
mystérieuses  qui  naissent  des  contrats  ou  des  envoûtements  ma- 
giques ;  sur  la  nature  et  ses  œuvres  ;  sur  la  vérité,  sur  les  premiè- 
res origines  des  choses,  sur  les  corps  que  posséderaient  les  anges  : 
i  ous  ces  problèmes  dépassent  la  portée  de  la  raison  humaine  ;  c'est 
donc  sagesse  que  ne  pas  chercher  à  les  résoudre.  Pourquoi  vous 
fatiguer  à  accumuler  des  arguments  en  faveur  d'une  solution,  puis- 
qu'on pourra  toujours  alléguer  des  preuves  aussi  fortes  pour  la 
solution  opposée  ?  Ne  soyez  pas  téméraires  et  sachez  douter 
quand  il  le  faut.  » 


6o0  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Ce  passage,  dont  un  disciple  de  Jean,  Pierre  de  Blois,  a  repro- 
duit les  principales  assertions  dans  une  de  ses  lettres  (ép.  101  ; 
Mg.,  313),  nous  semble  très  significatif.  Jean  de  Salisbury  assiste 
à  l'éclosion  d'une  jeune  science,  il  connaît  le  De  eodem  et  diverse 
d'Adélard  de  Bath,  et  ce  petit  opuscule  qui  renferme,  en  quelques 
pages,  une  synthèse  complète  de  l'univers,  lui  a  semblé  trop  ambi- 
tieux ;  il  a  lu  également  les  images  du  monde,  et  il  n'a  pas  été 
convaincu  par  les  savantes  dissertations  d'un  Guillaume  de 
Conches  expliquantles  marées  de  TOcéanpar  le  choc  des  deux  fleu- 
ves qui  font  le  tour  de  la  terre  et  partagent  notre  globe  en  quatre 
parties  ;  elles  lui  ont  paru  pour  le  moins  aussi  obscures  que  la  des- 
cription, par  le  même  auteur,  des  sources  du  Nil.  Métaphysique 
et  physique  semblent  également  douteuses  à  notre  auteur,  et 
en  définitive,  c'est  toute  la  science  du  moyen  âge  qu'il  repousse. 

Et  cependant  Jean  de  Salisbury  n'est  pas  un  sceptique  ;  comme 
jadis  Socrate,  et  comme  plus  tard  Montaigne,  il  estime  que  l'hom- 
me doit  d'abord  se  connaître  ;  c'est  la  seule  science  qui  importe 
à  notre  gouvernement  en  cette  vie,  et  nous  n'avons  pas  trop  de 
toute  notre  existence  pour  l'acquérir.  Nous  amuser  à  étudier  les 
astres,  ou  le  vol  des  oiseaux  ou  les  éléments  atomiques  des  corps, 
c'est  perdre  notre  temps,  et  nous  n'avons  pas  de  temps  à  perdre. 
Les  critiques  moqueuses  dont  il  harcèle  Cornificius  et  ses  disciples 
vont  achever  de  nous  faire  saisir  l'attitude  de  Jean. 

Cornificius  était  un  détracteur  vaniteux  et  sot  de  Virgile  ;  c'est 
le  nom  que  Jean  emploie  pour  désigner  un  pédant  odieux  de  la 
cour  d'Angleterre.  Quel  est  ce  personnage  ?  On  ne  sait(l  )  ;  Prandt 
suppose  un  Reginald  que  décrit  ainsi  l'auteur  des  Metamorplioseos 
Goliae  (éd.  Wright,  29)  : 

Reginaldus  monarhiis  clumore  contendil 
Et  obliquis  singiilos  verbis  comprehendit  ; 
Hos  cl  hos  redarguit,  wc  in  se  dfsccndiî, 
Qaae  noslrum  Porphirium  laqwo  r.uspcndil. 

Mandonnet  (S/grer  f/e^ra&.,  U^  édit.,p.l43)  désigne  un  certain 
Gualon  dont  parle  Wibaldus,  abbé  de  Corbeil,  dans  une  lettre  de 
1 149,  écrite  à  Manegold  (Mart.  et  Dur.,  Vel.  script.,  II,  335).  L'abbé 
de  Corbeil  semble  avoir  les  mêmes  idées  sur  la  valeur  de  la 
science  que  Jean  de  Salisbury  ;  il  aime  lire  Bède,  Ambroise  et  Jean 
Scot  ;  il  estime  Anselme  de  Laon  et  Hugues  de  Saint-Victor  ;  il 


(1)  Voir  noie  de  \Tebb,  p.  8. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIECLE  651 

conseille  d'étudier  les  anciens,  Socrate  et  Platon,  Sophocle  et 
Simonides,  Cicéron  et  Virgile.  La  science  qu'il  déteste  c'est  celle 
qui  ne  rend  pas  meilleur,  celle  qui  satisfait  la  curiosité  et  l'orgueil 
en  apprenant  des  choses  que  personne  ne  sait  ;  il  conseille  à  son 
disciple  Manegold  de  lire  les  livres  mais  de  ne  pas  négliger  les 
mœurs.  Le  lettré  doit  au  besoin  être  capable  de  réfuter  les  sophis- 
mes  appelés  gualiques  du  nom  d'un  certain  Gualon;  ainsi  :  tu  pos- 
sèdes ce  que  tu  n'as  pas  perdu,  or  tu  n'as  pas  perdu  de  cornes,  donc 
tu  as  des  cornes.  Ou  encore  :  souris  est  un  mot,  or  un  mot  ne  ronge 
pas  le  fromage,  donc  la  souris  ne  ronge  pas  le  fromage  ;  et  Wibal- 
dus  ajoute  que  le  roi  admirait  fort  ces  acrobaties  verbales  des  let- 
trés de  sa  cour  et  toute  la  compagnie  s'amusait  à  les  entendre.  Le 
Cornificius  de  Jean  de  Salisbury  semble  avoir  été  un  de  ces  clercs, 
à  la  langue  bien  pendue,  qui  jonglait  avec  les  idées  comme  les  ba- 
teleurs avec  des  balles  afin  de  faire  rire  les  auditeurs  et  aussi  afin 
de  se  faire  admirer.  Un  jour  notre  auteur  fut  particulièrement 
agacé  par  les  provocations  d'un  jongleur  de  la  pensée  et,  de  verve, 
il  écrivit  une  satire  mordante,  il  le  fit  d'autant  plus  volontiers  que 
ces  «  blagues  »  ne  lui  semblaient  pas  innocentes  ;  il  sentait  qu'elles 
manifestaient  une  nouvelle  conception  de  la  science,  chez  les 
jeunes  clercs  ;  il  les  voyait  se  détourner  de  la  vieille  science  hu- 
maine que  nous  ont  léguée  les  anciens  et  les  Pères  de  l'Eglise  :  c'est 
qu'elle  est  longue  et  difficile  à  conquérir,  car  elle  suppose  une  sé- 
rieuse méditation  et  elle  se  confond  avec  un  lent  progrès  de  la 
vie  intérieure  ;  la  nouvelle,  au  contraire,  n'est  qu'une  mécanique  ; 
elle  n'exige  aucun  développement  intellectuel,  aussi  s'obtient-elle 
facilement  par  quelques  exercices  logiques  et  elle  permet  d'éton- 
ner les  simples  par  le  spectacle  de  quelques  acrobaties. 

Les  cornifîciens,  à  l'exemple  de  leur  maître,  sont  d'odieux  ba- 
vards [Metalog.,  1,  3  ;  éd,Webb.,  p.  9  );  ils  agitent  l'air  de  leurs 
paroles,  mais  leurs  paroles  sont  vides  de  sens.  Leur  poses-tu  une 
question  précise  ?  ils  parlent  jusqu'à  la  nuit,  mais  tu  ne  peux  rien 
comprendre  car  dans  leur  verbiage  il  n'y  a  rien.  Ce  qui  les  inté- 
resse, ce  sont  des  difficultés  de  cette  force  :  quand  tu  conduis  un 
porc  au  marché,  est-ce  toi  ou  la  ficelle  qui  tient  l'animal  ?  ou  bien  : 
as-tu  acheté  le  capuchon  quand  tu  as  acheté  la  chape  ?  Ils  aiment  à 
multiplier  les  négations  au  point  qu'il  faut  un  long  calcul  pour 
savoir  si  la  conclusion  est  négative  ou  affirmative. 

Une  telle  gymnastique  de  mots  s'acquiert  en  moins  de  temps 
qu'il  ne  faut  aux  petits  oiseaux  pour  avoir  leurs  plumes.  Plus  de 
lectures  qui  ennoblissent  l'esprit.  Nos  jeunes  savants  méprisent 
les  poètes,  et  s'ils  voient  quelqu'un  les  lire,  ils  le  traitent  d'àne 


0-32  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

d'Arcadie  et  ils  se  moquent  de  la  lourdeur  de  son  esprit.  C'est  que 
pour  eux  dialectique  et  rhétorique  ne  sont  que  des  mots  ;  ils  n'ont 
cure  de  ce  que  ces  disciplines  enseignent.  Leur  science  se  réduit  à 
parler  sans  cesse  de  convenientia  et  de  ratio,  et  ces  mots  leur  tien- 
nent lieu  de  tout.  Ils  ne  cherchent  pas  à  connaître  le  réel,  manier 
quelques  étiquettes  leur  suffît  ;  aussi  sont-ils  capables  de  ne  pas 
s'apercevoir  qu'une  page  est  écrite  en  vers,  si  l'auteur  n'a  pas  pris 
soin  de  prévenir  :  ce  sont  des  vers  ;  sans  doute,  selon  eux,  un  me- 
nuisier ne  fait  un  escabeau  que  s'il  annonce  ,  ceci  est  un  escabeau. 
Quand  nos  jeunes  cornificiens  sont  dressés,  et  ce  n'est  pas  long, 
i's  sortent  des  écoles  pleins  de  suffisance,  impatients    d'utiliser 
fructueusement  leur  verbiage.  Les  uns  se  font  moines,  mais,  pres- 
que toujours,  ils  conservent  leur  âme  vide  et  orgueilleuse,  et  sous 
l'habit   des  brebis  ils   restent  des  loups.  D'autres    partent   pour 
Salerme   ou    Montpellier,    et    aussi    rapidement  qu'ils    étaient 
devenus  philosophes,    ils    deviennent   médecins.    Ils  citent  alors 
des  phrases    d'Hippocrate  et   de  Galien,   ils  ne   parlent   que  par 
aphorismes  inintelligibles  et  les  malades  les  croient  très  savants. 
En  fait,  ils  ne  pratiquent  que  deux  maximes  :  l'une,  qu'Hippocrate 
a  en  eiïet  émise,  mais  dans  un  tout  autre  sens,  à  savoir  :  dans  l'in- 
digence, il  ne  faut  pas  intervenir  ;  et  ils  se  gardent  bien  de  donner 
leurs  soins  à  quiconque  ne  peut  les  payer  ;  l'autre,  que  je  n'ai  pas 
trouvée  dans  Hippocrate  :  quand  le  malade  souffre,  reçois  ;  et 
ils  savent  très  bien  profiter  des  douleurs  pour  arrondir  leur  bourse; 
si  le  malade  guérit,  c'est  grâce  àeux  ;  s'il  meurt,ils  l'avaient  prévu. 
Enfin,  le  reste  des  cornificiens  embrassent  diverses  professions, 
ils  vont  à  la  cour  ou  s'adonnent  au  commerce.  Alors,  ils  n'ont 
qu'un  but  :  s'enrichir, et  ilsne  regardent  qu'une  chose  comme  hon- 
teuse et  stupide:  la  pauvreté.  Sans  les  avoir  lus,  car  ils  méprisent 
la  poésie,  ils  mettent  en  pratique  ces  vers  d'Horace  : 

Et  geniift  el  formam  regina  Pecunia  donal, 

et  bene  niimmaium  décorât  suadela  Vcnusque  (1). 

La  secte  apparut  vite  comme  un  danger  pour  les  études  sé- 
rieuses, et  tous  les  vrais  savants  de  l'époque,  Guillaume  de 
Couches,  Bernard  de  Chartres,  le  péripatéticien  du  Palet  s'uni- 
rent contre'  les  charlatans    et   la    stupide   école    s'évanouit     en 


(1)  ...  naissance,  beauté,  la  Richesse  donne  tout,  elle  est  reine;  la  Persua- 
sion et  Vénus  parent  quiconque  a  des  écus.  Épilres,  I,  6  ;  v.  37-38.  Traduction 
F.  Villeneuve,  collection  Budé.  Paris,    1934. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  653 

fumée,  Jean  de  Salisbury  a  pu  le  croire,  mais  peut-être 
fait-il  preuve  d'un  peu  trop  d'optimisme.  Les  défauts  qu'il  si- 
gnale sont  de  toutes  les  époques, et  même,  ils  menacent  tout  spé- 
cialement une  science  telle  que  devaient  la  concevoir  les  scolas- 
tiques  des  siècles  suivants.  Prétendre  connaîtrele  monde  en  analy- 
sant des  concepts  généraux,  c'est  se  condamner  à  ne  pas  dépasser 
la  philosophie  de  la  cité  à  qui  nous  devons  ces  concepts.  Avec  cette 
méthode  la  science  de  l'univers  est  acquise  rapidement, sans  au- 
cune difficulté  ;  mais  elle  n'est  que  verbale. 

Jean  de  Salisbury  ne  soupçonne  pas,  évidemment,  les  difficul- 
tés de  la  méthode  expérimentale  ;  mais  il  semble  parfois,  et  c'est 
déjà  très  remarquable,  avoir  le  pressentiment  que  la  méthode  en 
usage  à  son  époque,  étude  des  anciens  et  méditation  des  Pères,  ne 
peut  nous  servir  de  rien  pour  résoudre  les  difficultés  sur  le  même 
et  le  divers,  sur  la  prescience  divine,  sur  le  cours  des  astres  ;  bref, 
Jean,  comme  Socrate,  veut  faire  descendre  la  philosophie  du 
ciel  sur  la  terre  et  la  vraie  sagesse,  selonlui,  consiste  à  étudier,  dans 
le  commerce  des  grands  esprits  de  l'humanité,  non  ce  qu'est  le 
monde,  mais  ce  que  nous  sommes.  Se  connaître,  voilà  pour  Jean 
de  Salisbury  la  plus  utile  des  sciences,  et  une  longue  vie  de  labeur 
n'est  pas  trop  pour  l'acquérir. 


Jean  emprunte  sa  conception  de  la  société  à  un  livre  que  Plu- 
tarque  aurait  écrit  pour  l'instruction  de  Trajan  et  que  nous  ne 
connaissons  aujourd'hui  que  par  les  citations  du  Polycraticus 
(V-VIII)  (1).  La  société  est  un  organisme  dont  toutes  les  parties 
exercent  les  unes  sur  les  autres  une  mutuelle  influence.  A  un  corps 
vivant  il  faut  une  àme  ;  l'âme  de  la  société  c'est  la  religion,  aussi 
les  prêtres  sont-ils  supérieurs  à  tous  les  autres  citoyens.  César  Au- 
guste lui-même  leur  fut  soumis  tant  qu'il  ne  devint  pas  Pontife, 
peu  avant  de  s'identifier  avec  les  dieux.  Les  prêtres  sont  donc, 
selon  Jean  de  Salisbury,  hors  de  la  société,  ils  sont  le  souffle  qui 
anime,  non  l'organe  qui  agit  ;  nous  verrons  les  conséquences  que 
cette  assertion  primordiale  comporte. 

Les  organes  sont  hiérarchisés  ;  le  prince  est  la  tête,  et  il  est  sou- 
mis immédiatement  à  Dieu  comme  dans  le  corps  notre  tête  est 
mue  et  dirigée  par  l'âme.  Le  sénat,  d'où  partent  les  initiatives 

(l)  Pour  un  exposé  exact  de  la  morale  politique  de  Plutarque,  voir  O. 
Gréard,  La  morale  de  Plularque,  ch.  ii,  §  2.  Paris,  1902,  p.  I9G. 


654  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

heureuses  ou  néfastes,  c'est  le  cœur  ;  les  juges  et  les  chefs  de  pro- 
vinces jouent  le  rôle  des  yeux  et  des  oreilles  ;  les  officiers  royaux  et 
les  soldats  sont  les  mains.  Ceux  qui  assistent  continuellement  le 
prince  peuvent  être  assimilés  aux  poumons,  et  les  officiers  du  palais 
royal,  aux  intestins  et  au  ventre  ;  si  ces  familiers  sont  avides,  le 
corps  social  en  entier  subit  une  sorte  d'empoisonnement,  comme 
l'animal  dont  les  viscères  pourrissent.  Les  pieds  qui  sont  toujours 
en  contact  avec  le  sol,  ce  sont  les  agriculteurs  à  qui  le  secours  de 
la  tête  est  particulièrement  nécessaire,  car  ils  rencontrent  à  chaque 
pas  des  pierres  et  des  obstacles,  et,  en  outre,  ils  méritent  protec- 
tion car  c'est  grâce  à  leur  travail  que  le  corps  entier  marche  et  pro- 
gresse [Polycr.,  V,  prol.). 

Pour  que  la  société  se  porte  bien,chaquemembredoitremplirsa 
fonction,  et  Jean  énumère  les  devoirs  de  la  tête,  des  yeux  et  des 
mains  c'est-à-dire  du  roi,  desjuges  et  des  soldats  ;  à  tous  il  rappelle 
qu'ils  ne  peuvent  être  heureux  isolément  ;  s'ils  pensent  à  s'enri- 
chir au  détriment  des  petits,  ils  s'apercevront  vite  qu'ils  ont  fait 
un  faux  calcul,  si  les  pieds  deviennent  faibles,  ils  ne  sauront  plus 
porter,  la  misère  du  petit  peuple  c'est  la  goutte  des  grands  (Po/ycr., 
V,^«-ll). 

Voyons  les  conclusions  inattendues  que  notre  auteur  va  tirer 
d'une  conception  qui  aurait  pu  être  le  germe  de  sociologie  scienti- 
fique et  qui,  en  fait,  va  sombrer  dans  une  théocratie  assez  dange- 
reuse. 

L'Eglise  est  l'âme  du  corps  social,  donc  elle  n'est  pas  un  organe 
particulier  et  sa  fonction  n'est  pas  bornée  à  tel  ou  tel  acte  ;  elle 
fait  plus  que  de  voir  ou  de  marcher,  elle  donne  la  vie  ;  et  si  les  dif- 
férents membres  accomplissent  leur  rôle,  c'est  à  elle  qu'ils  le  doi- 
vent. Donc  l'Eglise,  animatrice  du  corps  social,  possède  en  elle 
la  plénitude  des  pouvoirs  qui  se  trouvent  morcelés  et  éparpillés  à 
travers  les  différentes  parties  de  l'organisme  ;  c'est  elle  qui  est  la 
source  d'où  dérivent  l'autorité  spirituelle  et  l'autorité  temporelle, 
elle  possède  les  deux  glaives  [Polycr.,  IV,  3). 

Sans  doute  l'Eglise  ne  manie  pas  elle-même  le  glaive  de  sang  car 
elle  est  pure  et  elle  ne  doit  pas  être  souillée  ;  mais  elle  le  possède  et 
c'est  d'elle  que  le  Roi  le  reçoit.  Ainsi  se  manifeste  la  première  sépa- 
ration des  fonctions,  au  prêtre  le  pouvoir  de  dominer  les  esprits, 
au  roi  celui  de  dominer  les  corps.  Le  prince  est  le  ministre  des 
prêtres,  chargé  d'exécuter  les  besognes  indignes  de  leur  main. 
L'objet  que  visent  les  actes  législatifs  de  l'Eglise  est  toujours 
noble  et  pieux,  celui  du  roi  est  inférieur,  punir  les  crimes  c'est 
toujours  imiter  quelque  peu  les  actes  d'un  bourreau.  Ainsi  l'ont 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  655 

compris  ies  grands  rois,  et  l'empereur  Constantin,  dont  la  vie  reste 
un  modèle,  fut  pleinement  conscient  de  son  infériorité,  et  au  con- 
cile de  Nicée  qu'il  avait  convoqué,  il  n'osa  pas  s'asseoir  au  milieu 
des  prêtres  et  il  tint  à  se  mettre  au  dernier  rang  de  l'assistance. 

Cette  thèse  sur  les  deux  pouvoirs  de  l'Eglise  est  très  semblable  à 
celle  que  saint  Bernard  expose  à  son  disciple  le  pape  Eugène  III 
dans  le  livre  Deconsideratione  et  dans  unelettre  (1). «L'Eglise, dit- 
il,  possède  le  glaive  spirituel  et  le  glaive  temporel,  car  Jésus-Christ 
dit  à  Pierre  qui  tirait  son  épée  :  Remets  ton  épée  dans  le  fourreau  ; 
«  ton  épée  ;>,  donc  elle  était  sienne  ;  maisl'Eglise.  comme  l'apôtre, 
ne  doit  pas  se  servir  de  cette  arme  brutale; le  glaive  spirituel  doit 
être  seul  dans  sa  main,  ainsi  que  l'enseigne  encore  Jésus. 
Pierre  présente  durant  la  Passion  deux  épées  au  maître  ;  Jésus  ne 
répond  pas:  C'est  assez,  mais:  C'est  trop,uneseule  épée  suffit.  La 
seconde  doit  être  maniée  par  le  prince,  mais  selon  le  gré  et  le 
commandement,  nd  nutiim.  du  prêtre.  Nous  retrouvons  une  doc- 
trine semblable  chez  Hugues  de  Saint- Victor  (2)  ;  et  nous  pourrions 
encore  en  trouver  les  germes  chez  les  défenseurs  de  Grégoire  VIL 
Aussi  n'est-ce  pas  la  thèse  même  de  Jean  de  Salisbury  qui  est  ori- 
ginale, mais  son  incorporation  à  unsystème  sociologique  emprunté 
à  Plutarque.  La  société  est  un  organisme,  dit  le  moraliste,  et  aussi- 
tôt Jean  déduit  :  donc  une  àme  existe,  et  une  âme  qui  est  la  source 
de  tous  les  pouvoirs  ;  donc  l'Eglise  possède  en  germe  la  substance 
de  toutes  les  autorités  que  nous  voyons  s'exercer  par  le  monde. 

La  doctrine  n'est  pas  théorie  pure,  aux  yeux  de  Jean,  et  il  pré- 
tend découvrir  des  preuves  historiques.  Constantin  n'a  fait  que 
reconnaître  ce  qui  existait  en  droit  en  faisant  don  de  l'empire  au 
pape  Sylvestre  ;  et  c'est  cette  donation  qu'il  allègue  afin  d'obtenir 
du  pape  anglais  Adrien  une  faveur  pour  son  pays.  Depuis  l'acte 
de  l'empereur  Constantin,  les  îles  Britanniques  relèvent  du  Saint- 
Siège  et  Jean  obint  du  pape  que  l'Hibernie  fût  concédée  à 
Henri  II  et  à  ses  héritiers  {Melalog.,  IV,  42). 

Nous  devons  ajouter  que  cette  exaltation  de  l'Eglisen'est  nulle- 
ment flatterie,  chez  notreauteur;elleest  sincère  ;aussi  n'hésite-t-il 
pas  à  dénoncer  avec  vigueur  les  mœurs  du>  clergé  romain.  Il  était 

{\)  De  consiiUralionc,  IV,  3  ;  et  lettre  256.  Voir,  sur  ces  thèses  et  leur  nou- 
veauté, Carlyle,  Medicval  politicat  Ihcori]  in  ihe  weal,  tome  IV,  p.  335-336. 
London,  1922.  Voici  le  pripsage  es'^cntit'l  du  Dr  ronsid<Tafioiir:  IJlrque  ergo 
ecclesiai'  cl  spirituolis  scilicel  gladius,  et  materialis,  scd  i  s  qui  de  m  pro  ecclesia, 
ille.  vero  tl  ub  ecclesia  exercndus  e$t.  llle  sacerdoti-s,  is  militis  manu,  sed  sane  ad 
nnlum  sacrrdotis  et  jussum  imperaluris. 

(2)  s pirilualifi  polcslas  lerrenam  protestalem  et  insliiuere  habet,  ut  sii,  et 
judicare  habet  .w'  bona  non  fuerit.  De  «acramentis,  1 1,  4.  M^.  US. 


656  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

riiôte  du  pape  à  Bénévent  {Polycr.,  VI,  24)  et  le  pontife  lui 
demande  ce  qu'on  pense  de  l'Eglise  romaine,  et  Jean  de  répondre 
bravement  :  «Voici  ce  que  j'ai  entendu  dans  diverses  provinces. 
L'Eglise  romaine  devrait  être  la  mère  de  toutes  les  autres  Eglises,  elle 
en  est  la  marâtre.  Chez  elle,  régnent  des  scribes  et  des  pharisiens 
qui  chargent  les  épaules  d'autrui  de  fardeaux  qu'ils  ne  touchent 
même  pas  ;  ils  s'habillent  avec  luxe  et  se  servent  d'une  vaisselle 
d'argent.  Ils  sèment  la  zizanie  entre  le  clergé  et  le  peuple,  ils  en- 
veniment les  procès,  afin  de  mieux  emplir  leurs  coffres.  A  part 
quelques  rares  prêtres  qui  méritent  le  nom  de  pasteurs,  presque 
tous  sont  des  loups  et  des  démons.  —  Et  toi,  répond  le  pape,  que 
dis-tu  ?  «Contredire  le  peuple,  être  seul  contre  tous,  ce  serait  bien 
audacieux,  et  Jean  adoucit  la  vivacité  de  ses  critiques  par  l'éloge 
d'un  cardinal  et  de  certains  clercs  romains,  les  plus  honnêtes  qui 
soient. 

Ce  ne  sont  pas  seulement  les  crimes  de  Rome  que  Jean  signale, 
mais  ceux  des  autres  évêques  et  prélats  [Polycr.,  VII,  19  ;  Mg., 
681)  ;  il  nous  fait  un  tableau  de  cet  abbé  à  l'échiné  souple  qui  va, 
saluant  tout  le  monde,  du  moins  les  puissants,  complimentant, 
admirant,  écoutant,  et  qui  par  ses  habiles  flatteries  réussit  à  en- 
tasser bénéfices  et  dignités.  Si  Jean  est  impitoyable  pour  les 
prêtres,  c'est  qu'il  s'est  formé  de  l'Eglise  une  très  haute  idée  et 
sa  sévérité  envers  des  individus  inférieurs  à  leur  noble  mission 
n'est  qu'un  aspect  de  son  estime  envers  l'institution. 


Le  roi  [Polycr.,  IV,  1)  est  l'image  terrestre  de  la  divinité;  ce  que 
Dieu  fait  dans  l'univers,  il  le  fait  dans  la  société.  Il  gouverne,  selon 
la  loi,  les  peuples  dont  il  doit  se  regardercommele  chargé  d'affaire  ; 
et  s'il  est  estimé  supérieur  aux  simples  citoyens,  c'est  que  ses 
charges  sont  plus  lourdes  ;  c'est  aussi  qu'il  porte  un  reflet  de  Dieu. 
Comment  serait-il  obéi  si  facilement,  comment  les  hommes  cour- 
raient-ils à  la  mort  sur  un  simple  mot  de  lui,  si  ne  transpirait  en 
sa  personne  un  peu  de  l'autorité  divine  ? 

Le  roi  {ii.  IV,  2)  est  ditau-dessus  de  la  loi,  non  certes  qu'il  peut 
commettre  l'iniquité,  mais  au  contraire  parce  qu'il  est  la  justice 
vivante  dont  les  lois  particulières  sont  les  diverses  incarnations; 
pour  être  juste,  pour  oublier  ses  intérêts  individuels  et  se  consa- 
crer sans  réserve  au  bien  de  tous,  il  n'a  pas  besoin  d'être  soutenu 
par  la  crainte  des  peines  édictées  par  la  loi  ;  l'idée  suffît  à  le  faire 
agir.  Ses  insignes  indiquent  ses  vertus,  il  porte  le  sceptre,  parce 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  657 

qu'il  est  sage  ;  et  l'épée  parce  qu'il  est  la  force  soumise  à  la  loi. 
Il  frappe  mais  sans  colère  ni  vengeance,  l'amour  du  juste  estle  seul 
sentiment  qui  anime  son  bras.  Les  stoïciens,  qui  ont  pénétré  le 
sens  des  mots  avec  tant  de  clairvoyance,nous  expliquent  pourquoi 
le  roi  est  précédé  de  licteurs.  c'est,nous  disent-ils, parce  qu'il  est  la 
force  même  de  la  loi,  licteur  en  effet  signifie,  le  gis  icior,  le  poing 
de  la  loi. 

Seul  le  roi  a  droit  d'être  soldat  ou  de  créer  des  soldats  ;  car  l'ar- 
mée n'est  légitim.e  qu'au  service  du  droit  ;  s'ériger  soi-même  en 
soldat,  ceindre  Tépée  de  sa  propre  autorité,  ce  n'est  pas  de\'enir 
soldat,  mais  brigand.  Deux  choses  en  effet  sont  nécessaires  pour 
faire  un  homme  d'armes  :1e  choix  du  chef,  soitduprêtre  qui  veut 
défendre  son  église,  soit  du  roi  qui  veut  défendre  la  chose  publi- 
que; puis  le  sermentd'accomplirlachargeconfiée.  Ainsi  l'antiquité 
a  compris  l'institution  militaire, et  si  notre  époque  est  la  proie  de 
si  grands  maux,  c'est  que  l'ancienne  conception  de  l'armée  est 
oubliée.  Les  jeunes  choisissent  la  carrière  des  armes  par  désœuvre- 
ment, avarice  et  luxure.  Or  lisez  l'histoire,  toujours  la  débauche 
a  engendré  les  rapines  et  les  meurtres.  Nos  chevaliers  sont  har- 
dis contre  le  faible,  mais  ils  fuient  devant  l'ennemi  ;  et  quand  ils 
ont  pillé,  ils  préfèrent  à  la  trompette  guerrière  des  camps,  la 
cithare  et  la  lyre  que  jouent  langoureusement  les  histrions  pen- 
dant les  orgies  honteuses  {Polycr.,  VI,  5). 

Pour  accomplir  sa  mission  quasi  divine  le  roi  doit  s'élever  au- 
dessus  de  toute  passion  qui  obscurcirait  l'œil  de  sa  raison.  D'abord 
il  doit  être  chaste  ;  même  aux  époques  où  la  polygamie  était 
autorisée,  le  roi  devait  se  contenter  d'une  seule  femme  ;  et  s'il 
passait  outre  à  cet  ordre  fondamental,il  voyait  sombrer  sa  sagesse, 
témoin  Salomon.  Ensuite,  le  roi  doit  fuir  l'avarice,  c'est  ce  vice, 
en  effet,  qui  est  à  l'origine  de  toutes  les  chutes  royales  ;  pour  amas- 
ser l'or  et  les  vases  précieux,  le  roi  est  amené  à  vendre  la  justice, 
à  dépouiller  les  veuves  sans  défense,  à  étendre  ses  rapines  par  tout 
le  royaume,  il  devient  tyran. 

Enfin  le  roi  doit  être  instruit  dans  les  sciences,  et  le  grand 
Al(>xandre  avait  compris  ce  devoir  qui  écrivait  à  Aristote  :  «  Un 
filsm'est  né  etjeme  réjouis  qu'il  soit  venu  au  monde  alors  que  tu 
vis,  car  j'espère  que  c'est  toi  qui  l'éduqueraset  l'instruiras.» Tant 
(jue  la  république  romaine  fut  prospère,  les  empereurs  furent  des 
lettrés,  et  le  jour  où  ils  négligèrcntlasciencevitcommencerla  déca- 
dence. Les  sociétés  sont  heureuses  quand  ce  sont  des  pliilosophes 
qui  les  gouvernent,  Socrate  nous  l'affirme  et  aussi  le  livre  de  la  Sa- 
gesse {Polycr..  IV,  6). 

42 


658  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Le  roi  selon  le  cœur  de  Jean  de  Salisbury  est  un  sage  antique  ; 
comme  le  stoïcien  il  s'identifie  avec  la  raison  impersonnelle  ;  il 
n'est  plus  un  homme  de  chair  et  d'os,  soumis  à  des  passions,  mais 
la  justice  impassible  et  forte.  Comment  découvrir  l'individu  ex- 
traordinaire, capable  de  jouer  un  rôle  aussi  surhumain  ?  Jean  ne 
se  préoccupe  guère  de  cette  difficulté,  et  il  n'émet  aucune  théorie 
sur  la  cause  qui  désigne  la  personne  royale.  La  royauté  est  voulue 
de  Dieu,  cela  seul  importe,  et  diverses  causes  peuvent,  selon  les 
pays  ou  les  époques,  servir  à  assurer  la  permanence  du  pouvoir. 
Tantôt  Dieu  désigne  lui-même  le  roi,  tantôt  ce  sont  les  prêtres  qui 
choisissent,  tantôt  c'est  le  peuple.  La  sagesse  demande  qu'on  se 
conforme  aux  usages  en  vigueur,  et  une  famille  à  qui,  depuis  plu- 
sieurs générations  est  confiée  la  charge  de  gouverner  le  royaume 
ne  doit  pas  être  chassée,  pourvu,  toutefois,  qu'elle  observe  les 
commandements  de  Dieu.  Si,  de  temps  à  autre,  elle  pèche,  elle 
ne  doit  pas  être  aussitôt  frappée  de  déchéance  et  on  doit  se  con- 
tenter d'abord  de  lui  rappeler  ses  devoirs  ;  on  doit  être  patient 
et  ne  pas  briser  immédiatement  un  roi  qui,  de  par  sa  fonction,  est 
d'institution  divine  {Polycr.^V,  6).  Mais  si  le  royal  détenteur  du 
pouvoir  est  devenu  un  tyran  incorrigible  ?  alors  Jean  de  Salisbury 
retourne  aux  deux  sources  de  sa  morale  politique  :  la  doctrine  des 
anciens  Romains  et  les  enseignements  delà  Bible, et  il  n'hésite  pas 
à  mettre  sur  pied  une  doctrine  qui  ne  devait  pas  tomber  dans  l'ou- 
bli, la  légitimité  du  tvrannicidc. 


Le  roi  {Polycr.,  VÏII,  17-21)  gouverne  par  la  loi  et  pour  la  li- 
berté du  peuple.  Or  la  loi  est  le  don  de  Dieu,  l'archétype  de  l'équité, 
la  norme  de  la  justice,  l'image  de  la  volonté  divine  ;  elle  unifie  les 
peuples,  elle  châtie  et  détruit  les  vices.  Bref  la  loi,  c'est  un  peu 
de  la  perfection  et  des  ordres  de  Dieu  que  le  roi  transmet  aux 
hommes.  Aussi  la  majesté  royale  est  un  reflet  de  la  majesté  di- 
vine. L'individu  qui  se  trouve  dépositaire  de  la  souveraineté  di- 
vine peut  trahir  ;  alors  l'autorité  qu'il  tient  de  Dieu  reste  bonne 
en  soi,  mais  il  cesse  d'être  un  roi  légitime  pour  devenir  tyran. 

Les  anciens  ont  donné  une  bonne  description  du  tyran,  il  acca- 
ble les  peuples,  nous  disent-ils,  et  c'est  exact.  Par  le  seul  fait  que 
le  tyran  se  révolte  contre  Dieu  et  tourne  à  son  profit  personnel 
un  don  qu'il  a  reçu  pour  le  bien  de  tous,  le  tyran  est  conduit  fatale- 
ment à  réduire  le  peuple  en  servitude.  Le  roi  libère  les  peuples  en 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIECLE  659 

les  conduisant  à  la  vertu  ;  le  tyran  avilit  et  dépouille.  Si  le  roi  est 
l'image  de  Dieu,  le  tyran  est  l'image  de  Lucifer,  le  premier  doit 
être  respecté  et  aimé,  le  second  doit  être  méprisé,  flatté  et  tué. 

Bien  qu'il  ne  soit  pas  permis  de  flatter  un  ami,  car  notre  ami 
a  droit  à  la  vérité,  on  peut  flatter  le  tyran.  Ruser  avec  celui  qui 
est  hors  de  la  communauté  chrétienne  et  que  l'on  a  le  droit  de 
tuer  est  chose  permise  ;  c'est  même  une  action  honorable  et  les 
prêtres  ont  souvent  proclamé  qu'un  tel  meurtre  était  œuvre  pie 
(Po/î/or.,  III,  15  ;  VIII, 20). Toutefois  Jean  pose  une  restriction: 
pour  que  l'assassinat  soit  légitime, ilfautqu'il  soitnécessaire, c'est- 
à-dire  qu'il  apparaisse  comme  le  seul  moyen  de  mettre  le  tyran  hors 
d'état  de  nuire  (i).  Notons  enoutre  que  jamais  Jean  de  Salisburyne 
présente  le  meurtre  du  tyran  comme  un  acte  obligatoire,  c'est  un 
acte  permis,  rien  de  plus  ;  et  Jean  reconnaît  que  souvent  le  moyen 
le  plus  efficace  pour  des  chrétiens  c'est  de  recourir  à  Dieu  et  notre 
Seigneur  nous  délivrera,  comme  jadis,  souvent,  il  délivra  son  peu- 
ple. Ne  nous  hâtons  pas  d'armer  notre  bras,  Dieu  veut  que  nous 
soyons  patients,  et  il  n'est  permis  de  tuer  qu'après  avoir  essayé 
tous  les  autres  moyens  {Polycr.,  VIII,  20;. 

Mais,  direz-vous  peut-être,  s'il  est  permis  de  tuer  les  tyrans, 
c'est  une  grande  hécatombe  que  j'autorise,  car  nombreux  sont  les 
tyrans.  Tout  homme  qui  ne  remplit  pas  la  mission  que  Dieu  lui  a 
confiée,  détourne  à  son  profit  l'autorité  qu'il  a  reçue,  il  trahit, 
c'est  un  tyran.  Les  soldats  cruels,  que  Cicéron  appelle  des  bri- 
gands, les  préfets  de  province  qui,  selon  le  mot  de  Plutarque, 
combattent  la  loi  du  Maître,  les  artisans  et  les  laboureurs  qui 
refusent  de  porter  le  corps  social  et  se  livrent  à  des  manœuvres 
injustes  dans  leurs  modestes  travaux,  tous  ces  hommes 
sont  des  tyrans  ;  mais  il  n'appartient  pas  à  tout  citoyen  de  les 
tuer,  c'est  au  chef  de  les  juger  et  de  les  punir.  Les  ministres  de 
l'Eglise,  eux  aussi,  sont  parfois  des  tyrans  et  les  plus  odieux  des 
tyrans,  car  ils  trahissent  la  mission  la  plus  noble  ;  ministres  qui 
touchent  le  Seigneur  de  très  près,  ils  doivent  plus  que  tout 
autre  serviteur,  être  fidèles,  et  répartir  intégralement  aux 
hommes  les  biens  spirituels,  et  aussi  temporels,  qu'ils  sont  char- 

(1)  Semper  lijranno  liciiil  adulari,  liciiil  eum  dccipcre,  et  honestum  fuit  occi- 
dere  xi  lamen  aliUr  rorrcrri  non  poieral.  Non  enim  de  privalis  tijrannis  agitur, 
sed  de  his  qui  rrmpublicam  prémuni.  Num  privati  legibus  publicis,  qiiac  cons- 
tringunl  hominum  vilas,  facile  coercentur.  In  .'-acerdolem  lamen,  elsi  it/rannum, 
indual,  propler  reverenliam  sacramenli,  gladium  malerialem  exercere  non  licet, 
nisi  jorlc  cum  exaucloraln.s  fueril,  in  ecelesiam  Dei  cruenlam  mannm  exlendat 
eo  quidem  perpelno  obtinenle,  uiob  eamdem  causam  nonconsurgal  in  cum  duplex 
Iribulalio.  Polycr.,  VIII,  18,  in  fine. 


660  REVUE    DES    COURS    ET    CONFÉRENCES 

gés  de  distribuer.  Si  les  prêtres  abusent  de  leur  pouvoir,  s'ils  s'en 
servent  pour  satisfaire  leur  avarice  ou  leur  luxure,  qu'ils  trem- 
blent, Dieu  les  châtiera  avec  d'autant  plus  de  sévérité  que  les 
hommes  ne  peuvent  les  punir.  Ils  relèvent  de  leur  chef,  le  pape  ; 
et  nul,  hormis  Dieu,  n'a  le  droit  de  juger  l'Eglise  Romaine  ; 
aussi  aucun  prince  ne  peut  s'élever  contre  les  légats  pontificaux, 
ils  peuvent  tyranniser  et  ils  le  font  parfois,  mais  ils  ne  peuvent  être 
traduits  devant  aucun  tribunal  séculier.  Ce  n'est  donc  pas  de  la 
légitimité  du  tyrannicide  vis-à-vis  des  ecclésiastiques  qu'il  s'agit 
présentement,  mais  seulement  vis-à-vis  les  princes  laïcs  qui 
abusent  de  leur  autorité. 

De  tout  temps,  on  a  cru  qu'il  était  légitime  de  les  tuer  (Po/j/cr., 
VIII,  19).  Les  romains  ont  approuvé  Brutus,  et  cependant 
César  avait  montré  des  qualités  peu  communes  ;  son  génie  mili- 
taire égalait  celui  des  plus  grands  généraux,  il  était  lettré,  il  par- 
donnait facilement,  mais  il  voulut  supprimer  les  antiques  liber- 
tés républicaines  et  ce  crime,  aux  yeux  de  ses  concitoyens,  mérita 
la  mort.  Plus  tard  l'empoisonnement  de  Tibère  réjouit  le  peuple 
au  point  que  le  poison  parut  avoir  redonné  la  vie  à  l'univers. 
Caligula  fut  tué  par  ses  familliers  et  aussi  Néron  qui  fut  le  plus 
cruel  de  tous  les  tyrans. 

A  quelqu'un  qui  repousserait  l'autorité  de  l'histoire  romaine, 
on  peut  apporter  celle  de  l'histoire  du  peuple  de  Dieu  (Po/yfr.,  VIII, 
20).  Là,  ce  ne  sont  plus  seulement  les  sages  et  les  philosophes  qui 
applaudissent  au  meurtre  du  tyran,  mais  les  prêtres  et  les  saints. 
Nemrod  fut  le  premier  des  tyrans,  il  périt  assassiné  ;  puis  ce  fut 
le  sort  de  tous  les  mauvais  rois.  A  l'époque  des  Juges,  les  tyrans 
furent  nombreux,  Dieu  les  envoyait  pour  punir  les  péchés  du  peu- 
ple ;  mais,  quand  le  temps  de  la  pénitence  était  accompli,  permis- 
sion était  donnée  au  peuple  de  retrouver  sa  liberté  par  le  meurtre 
du  despote.  Toujours  et  partout  on  lit  dans  l'Ecriture  qu'il  est 
juste  de  tuer  le  tyran,  et  les  prêtres  du  Seigneur  regardent  cet 
assassinat  comme  un  acte  de  piété  ;  et  si  quelque  mensonge  est 
relevé  dans  l'acte  libérateur  du  justicier,  il  est  excusé.  Judith  a 
employé  la  ruse  pour  tuer  Holopherne,  mais  elle  n'est  pas  coupa- 
ble ;  son  acte  est  sanctifié  par  «  la  religion  du  mystère  »  (1)  et  la 
ruse  est  permise  au  service  de  la  foi  et  de  la  charité.  Deux  restric- 
tions seulement   sont  à  faire  :  le  meurtrier  ne  doit  pas  être  lié  à 


(1)  ...  el  si  quid  doli  videalur  habere  imaginem,  religione  mysteriidicunl  (les 
prêtres)  Domino  conaecratum  (Polyc.  VIII,  20  ;  Mg.  795). 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  661 

sa  victime  par  un  serment  de  fidélité  ;  et  il  ne  doit  pas  employer 
le  poison  ;  sans  doute  ce  dernier  moyen  a  été  souvent  employé  par 
les  infidèles,  mais  je  ne  vois  nulle  part,  avoue  Jean  de  Salisbury, 
qu'il  ait  été  permis  par  Dieu  aux  chrétiens.  Certes,  je  crois  qu'il 
faut  tuer  les  tyrans,  mais  on  ne  peut  le  faire  que  si  on  ne  viole  ni 
la  religion  ni  l'honnêteté  (1). 

Si  les  hommes  ne  punissent  pas  le  tyran,  Dieu  s'en  charge.  La 
fin  des  tyrans  est  effroyable; Jézabel  est  dévorée  par  des  chiens, 
dans  le  champ  même  où  elle  avait  fait  tuer  l'innocent  Naboth.  Le 
pharaon  est  non  moins  cruellement  puni,  et  s'il  n'est  pas  frappé 
en  sa  personne,  il  l'est  en  son  peuple.  La  même  loi  se  retrouvedu- 
rant  les  temps  chrétiens,  et  Julien  l'Apostat  est  percé  d'une  lance,* 
au  milieu  de  son  camp,  par  un  martyrqu'avait  envoyé  sur  terre  la 
Vierge  Marie.  Enfin,  l'histoire  d'Angleterre  nous  fournit  des  exem- 
ples fameux  : 

en  lisant  notre  histoire,  nous  voyons  Dieu  se  servir  du  bras  du  glorieux 
et  royal  martyr  saint  Edmond  pour  comprimer  et  punir  les  exeès  de  la  ty- 
rannie. Lorsque  Swen  ravageait  et  pillait  l'île  de  Bretagne,  qu'il  avait  con- 
quise en  grande  partie,  il  la  soumit  à  un  impôt  que  les  Anglais,  dans  leur  lan- 
gue, appellent  le  daneg  lield,  et  refusa  d'en  exempter  l'abbaye  dédiée  à  notre 
martyr.  On  lui  adressa  des  prières,  il  les  méprisa.  Le  martyr  lui  envoya  un 
religieux,  pour  le  menacer  de  châtiment  s'il  ne  déchargeait  l'Eglise  du  Christ, 
le  sanctuaire  du  martyr  et  sa  famille,  d'une  injuste  servitude.  Mais  l'impie 
resta  sourd  aux  supplications,  s'emporta  contre  la  défense,  tourna  les  menaces 
en  raillerie  et  accabla  l'humble  émissaire  d'invectives  et  de  propos  outra- 
geants :  si  bien  que  Dieu,  dont  il  méprisait  la  patience,  résolut  d'appesantir 
sa  main  sur  lui,  de  s'armer  de  son  fouet  et  de  le  faire  périr  dans  son  aveugle- 
ment. Sa  mort,  en  effet,  suivit  de  prt'S  le  départ  du  religieux.  Au  milieu  de 
son  camp  rempli  de  soldats,  comme  il  se  trouvait  seul  dans  sa  tente,  il  crut 
voir,  lui  même  l'a  déclaré,  le  bienheureux  Edmond  debout  devant  lui,  l'épée 
à  la  main,  la  menace  à  la  bouche,  et  le  frappant  d'un  coup  mortel. 

Depuis  lors,  aucun  prince  n'osa  s'attaquer  à  cette  Eglise. 

De  nos  jours  cependant,  Eustache  fils  d'Etienne  sévit  contre  l'Eglise  de 
Dieu.  Après  avoir  porté  le  pillage  partout,  il  vit  l'opulence  de  l'église  de 
Saint-Edmond,  et,  comme  il  n'avait  plus,  par  suite  de  ses  folles  prodigalités, 
de  quoi  payer  ses  soldats,  il  s'empara  des  biens  de  cette  église.  Mais  il  n'a- 
vait pas  encore  digéré  le  festin  qu'il  venait  de  faire  aux  dépens  du  saint  lieu, 
que,  le  jour  même,  a\ant  qu'il  eût  pu  gagner  son  palais,  tout  proche  de  là, 
il  fut  touché  de  la  main  du  martyr  et"  frappé  d'une  maladie  mortelle 
à  laquelle  il  succomba  ei!  moins  de  huit  jours  (2). 

D'après  les  faits  que  cite  Jean  de  Salisbury  on  voit  très  bien  ce 


(1  )  lion  qiiod  liirannas  di'  rncdio  Inllcnda^  non  esse  eredam,  sedsine  rcligionis, 
honeslalisque  dispendio.  Polyc,  VIK,  20  ;  Mg.  TM\. 
[2)  Polijr.,  VI 1 1,  21  ;  .Mg.  SOG  ;  —  trad.  fr.  Demimuid. 


662  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

qu'est  un  tyran  ;  c'est  un  homme  qui  n'accomplit  plus  la  mission 
que  l'Eglise  lui  a  confiée  ;  donc  il  cesse  d'être  le  ministre  de  l'Eglise. 
S'il  conserve  des  armes,  c'est  de  sa  propre  autorité  et  il  n'est  plus 
alors  un  soldat  chargé  d'une  mission  de  justice  ;  il  n'est  qu'un  vul- 
gaire brigand,  c'est-à-dire  un  danger  public.  Contre  un  brigand 
menaçant  tout  le  monde  a  droit  de  se  défendre,  le  tyrannicide  se 
trouve  ainsi  n'être  qu'un  cas  de  légitime  défense. 

La  doctrine  du  tyrannicide  fait  apparaître  la  complexité  de  la 
morale  sociale  de  Jean  de  Salisbury.  Elle  est  complexe,  parce 
qu'elle  juxtapose  des  idées  d'origine  très  différente.  D'abord  elle 
s'inspire  des  idées  antiques  ;  le  roi  est  conçu  comme  un  sage  stoï- 
cien qui  n'agit  que  par  raison,  sans  jamais  céder  à  la  moindre 
passion.  Le  roi  est  un  être  presque  désincarné, ilestla  loi  qui  édicté 
la  justice,  c'est-à-dire  l'ordre  entre  les  différents  organes  du  corps 
social.  Toutes  les  puissancesextrarationnelles sont  méprisées  et  le 
pouvoir  estattribué  à  la  noblesse  d'âme,  non  à  la  noblesse  fausse 
d'une  aristocratie  héréditaire  (Po/ycr.,  IV,  11). Ensuite  notre  au- 
teur est  un  clerc  très  fier  d'appartenir  h  une  Eglise  hiérarchisée  et 
qui  possède  alors  le  monopole  de  la  science  ;  aussi  sa  culture  an- 
tique le  conduit-elle  naturellement  à  soutenir  les  thèse?  théocra- 
tiques;le  roi  est  le  ministre  de  la  justice, ont  dit  les  anciens  philo- 
sophes ;  or,  au  xii^  siècle,  l'Eglise  est  la  gardienne  de  la  morale  et 
de  la  sagese.  Donc,  conclut  notre  clerc  humaniste,  le  roi  est  le  mi- 
nistre de  l'Eglise  ;  c'est  le  bras  vengeur  dont  se  sert  le  prêtre  pour 
appuyer  ses  prédications.  Enfin  Jean  de  Salisbury  est  nourri  de 
la  Bible  ;  et  il  a  lu  que  Dieu  intervenait  continuellenientdansrhis- 
toire  de  son  peuple,  les  mauvaise  rois  sont  punis  sur  terre  et  les 
juifs  sont  sauvés  par  les  prophètes  envoyés  par  Jéhovah.  Jean 
estime  que  Dieu  est  resté  le  même  et  que  le  gouvernement  de 
l'humanité  n'a  pas  changé.  Ceux  qui  commandent  ne  peuvent  le 
faire  qu'au  nom  de  Dieu  et  un  roi  qui  se  révolte  contre  son  Sei- 
gneur n'a  plus  aucun  pouvoir  réel,  c'est  un  traître,  et,  quand  il 
devient  dangereux,  il  doit  être  abattu,  si  toutefois  aucun  autre 
moyen  n'existe  de  le  rendre  inofïensif  {Polycr.,  VIII,  18). 

La  doctrine  du  tyrannicide  sera  reprise  dans  la  suite  (1),  et  dans 
différents  pays  mais  avec  un  esprit  très  difïérent  ;  ou  bien  elle  pren- 
dra un  aspect  théocratique,  et  elle  nous  présentera  le  meurtrier 
comme  l'exécuteur  de  l'excommunication  apostolique  ;  le  pape 
jette  l'anathème,  défend  tout  contact  avec  le  coupable  ;  l'assassin 

(i)  Voir  Coville,  Jean  Petit,  la  question  du  tyrannicide  au  commencement 
du  XV^  siècle.  Paris,  1932. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIECLE  663 

est  le  bourreau  qui  venge  le  droit  ;  il  joue  le  rôle  du  bras  séculier 
dans  les  procès  d'inquisition.  Ou  bien  elle  se  donne  comme  la 
conclusion  légitime  de  l'origine  élective  des  rois.  Les  princes  sont 
les  élus  du  peuple,  s'ils  trahissent  leur  mission,  le  peuple  a  le  droit 
de  les  évoquer  à  son  propre  tribunal  et  de  les  condamner  à  mort. 
La  doctrine  de  Jean  de  Salisbury  n'a  pas  ces  subtilités  ;elle  se 
borne  à  aftirmer  qu'un  soldat,  qui  n'est  plus  armé  par  l'Eglise, 
devient  un  simple  brigand,  et  que, en  cas  de  nécessité, c'est  œuvre 
bonne  et  utile  que  de  le  tuer.  Le  judaïsme  de  Jean  se  plaque  sur 
son  hellénisme,  et  les  deux  courants  d'idées,  pourtant  si  diffé- 
rents, se  juxtaposent  aisément  dans  son  esprit.  On  peut  faire 
une  remarque  semblable  à  propos  de  la    doctrine  de  l'esclavage 


Jean  de  Salisbury,  dès  qu'il  parle  de  l'esclavage,  reproduit  les 
formules  stoïciennes.  La  vraie  liberté  n'est  pas  à  la  merci  des  ha- 
sards de  la  fortune  elle  est  en  nous  et  tout  homme  peut,  s'il  le 
veut,  êtrepleinement  libre  (Po/î/c/\,  VIII,  12).  S'il  place  le  souverain 
bien  dans  les  plaisirs  de  la  bouche  et  du  toucher,  il  se  place  au  ni- 
veau de  l'animal  ;  toujours  il  peut  se  rendre  semblable  à  un  bouc 
et  à  un  porc  ou  à  un  lion  et  à  un  léopard  ;  à  une  panthère  ou  à  un 
singe,  à  un  paon,  à  un  rossignol  ou  à  un  perroquet.  Mais  il  peut 
également  se  rendre  semblable  aux  anges  et  atteindre  la  plus 
haute  perfection  accessible  à  une  créature  raisonnable. 

Seuls  les  esclaves  volontaires  sont  méprisables,  et  non  ceux  que 
la  société  appelle  de  ce  nom.  L'homme  qui  a  renié  sa  raison  ne 
mérite  pas  plus  d'estime  qu'un  animal,  mais  ceux  que  des  circons- 
tances fortuites  ont  placés  sous  la  domination  extérieure  d'un 
autre  homme  peuvent  conserver  intacte  leur  raison,  leur  corps  est 
esclave  mais  leur  âme  reste  libre.  Il  n'est  qu'un  seul  esclavage 
véritable,  c'est  d'être  soumis  aux  vices.  Croire  que  la  nature  nous 
destine  à  telle  ou  telle  condition,  c'est  étrange  aberration  :  tous 
les  hommes  ont  une  naissance  semblable,  tousils  se  nourrissent  des 
mêmes  aliments,  respirent  le  même  air  et  contemplent  le  même 
ciel,  tous  sont  mortels  et  soumis  aux  même  maux.  L'inégalité 
n'est  pas  l'œuvre  de  la  nature,  mais  des  hasards  du  sort  ;  tu  es  li- 
bre aujourd'hui,  peut-être  demain  seras-tu  l'esclave  de  celui  dont, 
aujourd'hui,  tu  es  le  maître.  D'ailleurs,  écoutons  les  sages  paroles 
de    Prétextât  à   Evangelus    qui   soutenait    que  les    dieu.x  n'ont 


664  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

aucun  souci  des  esclaves  et  que  personne  ne  doit  frayer  avec  une 
aussi  ignoble  société  (1). 

Ce  sont  des  esclaves,  mais  ils  sont  des  hommes  et,  par  consé- 
quent, toi  et  eux  vous  êtes  également  esclaves  ;  réfléchis  que  la 
fortune  peut  les  libérer  demain  et  te  rendre  esclave  à  leur  place  ; 
ne  sais-tu  pas  qu'Hécube,  Crésus,  Diogène  et  Platon  lui-même  per- 
dirent leur  liberté  ?  Pourquoi  avoir  tant  d'horreur  de  ce  nom  d'es- 
clave ?  leur  servitude  est  le  résultat  d'une  aveugle  nécessité,  mais 
leur  âme  peut  être  libre.  D'ailleurs  quel  est  celui  d'entre  nous  qui 
n'est  pas  esclave  ?  l'un  est  esclave  de  la  débauche,  l'autre  de  l'a- 
varice, un  troisième  de  l'ambition,  et  tous  nous  le  sommes  du  dé- 
sir et  de  la  peur.  Il  n'est  qu'un  esclavage  de  honteux,  le  volon- 
taire. Nous  chassons  du  pied  le  malheureux  à  qui  le  sort  a 
imposé  le  joug  ;  et  cependant  tu  trouveras  parmi  les  esclaves  des 
âmes  plus  fortes  que  l'argent,  tandis  que  tu  verras  des  maîtres, 
parespoirdu  lucre  baiser  la  maindes  esclaves.  Chacun  se  fait  à  soi- 
même  sa  dignité,  la  condition  sociale  est  due  au  hasard.  Celui 
qui  achèterait  un  cheval  sans  vouloir  le  regarder,  sur  la  seule  vue 
de  la  housse  et  des  éperons  serait  considéré  comme  fou  ;  encore  plus 
fou  est  celui  qui  juge  un  homme  d'après  son  habit  ou  son  rang  dans 
la  société.  Crois-moi Evangelus,  tu  ne  trouveras  pas  seulement  des 
amis  au  Sénat,  tu  en  trouveras  chez  toi.  Traite  tes  esclaves  avec 
bonté  et  reçois  parfois  leurs  conseils.  Nos  ancêtres,  afin  d'enlever 
l'orgueil  au  maître,  et  l'humiliation  aux  esclaves,  appelaient  ces 
derniers  familiers,  et  le  maître  était  père  de  famille.  Que  tes  -es- 
claves t'estiment  plus  qu'ils  ne  te  craignent,  car  l'amour,  incompa- 
tible avec  la  crainte,  suit  naturellement  le  respect.  Ne  crois  pas  à 
l'orgueilleux  proverbe  :  autant  d'ennemis  que  d'esclaves  ;  nous 
n'avons  pas  d'ennemis,  mais  c'est  nous-mêmes  qui  les  créons,  en 
prenant  à  la  maison  les  mœurs  d'un  cruel  tyran  ;  tu  manges  seul 
des  plats  excellents  et  tu  réprimes  avec  la  verge  la  moindre  faute 
d'étiquette  ;  la  toux  et  l'éternuement  sont  punis.  L'esclave  qui  se 
tait  devant  le  maître  parle  quand  il  est  absent  ;  mais  celui  qui 
parle  devant  lui,  est  prêt  à  se  taire,  même  sous  les  tortures,  pour  le 
sauver. 

Rien  n'est  estimable,  conclut  Jean  de  Salisbury,  liormis  la 
vertu  ;  et  quiconque  se  laisse  conduirepar  les  passions  se  voue  fata- 
lement à  l'esclavage.  Allez-vous  voir  les  histrions  ou  les  appelex- 
vous  dans  votre  demeure  ?  c'est  le  plaisir  des  yeux  qui  vous  com- 
mande, non  la  raison  qui  ne  prend  aucun  intérêt  à  contempler  des 

(1)  Mac  robe,  Salnrnales,  I,  11. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  867) 

contorsions  absurdes,  vous  devenez  donc  esclaves,  comme  les 
mimes  et  les  parasites  de  toute  sorte  qui,  pour  vous  faire  rire, 
renoncent  à  leur  dignité  d'êtres  raisonnables.  Même  ceux  qui 
s'adonnent  à  la  musique  deviennent  esclaves  ;  esclavage  plus 
doux,  il  est  vrai,  car  l'ouïe  est  le  sens  le  moins  matériel,  celui  dont 
la  spirilualisation  est  la  plus  grande  ;  aussi  je  ne  veux  pas  être 
trop  sévère  et  bannir  la  musique  qu'ont  cultivée  Ouintilien,  Va- 
lère  et  même  Socrate.  Toutefois  ne  consacrons  pas  trop  de  temps 
à  cet  art  et  il  ne  convient  pas  à  la  sagesse  d'un  philosophe  d'excel- 
ler- dans  les  danses  et  les  chants  que  les  femmes  elles-mêmes  ne 
doivent  pas  trop  bien  exécuter.  Salluste  reproche  à  Sempronia, 
non  pas  de  danser  et  de  chanter,  mais  d'y  être  trop  habile.  Sylla 
chantait  dans  la  perfection,  aussi  fut-il  débauché  et  cruel,  et 
l'intègre  Caton  estimait  que  chanter  n'était  pas  le  fait  d'un 
homme  sérieux.  Trop  de  musique  étouffe  la  raison. 


Si  une  idée  originale  est  celle  que  l'auteur  repense,  médite,  cor- 
rige et.  finalement,  enchâsse  dans  un  système  cohérent,  on  peut 
dire  que  Jean  de  Salisbury  n'a  eu,  en  morale,  aucune  idée  origi- 
nale. Il  puise  indifféremment,  et  selon  ses  besoins,  dans  les  diffé- 
rentes traditions  qui  lui  sont  familières.  D'abord,  il  est  un  lettré 
très  érudit  et,  à  propos  des  mœurs  de  la  cour,  il  aim.e  à  «  sortir  » 
une  théorie  de  ses  chers  pliilosophes  grecs  ou  latins.  C'est  ainsi 
que  nous  l'entendons  prôner  une  vie  conforme  à  la  raison.  Soyez 
un  sage  toujours  soucieux  de  cultiver  sa  propre  intelligence  et 
vous  éviterez  les  absurdités  qui  rendent  les  hommes  si  malheureux 
et  si  vils  ;  nous  n'aliénerez  pas  votre  liberté  dans  le  mariage,  vous 
ne  deviendrez  pas  femme  par  un  trop  grand  amour  des  arts  ; 
vous  vous  bornerez  à  con^■erser  avec  les  grands  penseurs  de  l'anti- 
quité et  les  choses  extérieures  vous  laisseront  indifférent,  peu 
vous  importera  d'être  sous  le  vêtement  d'un  maître  ou  d'un  es- 
clave. 

Jean  de  Salisbury  n'est  pas  que  lettré,  et  il  n'oublie  jamais  qu'il 
est  également  un  clerc  de  l'Eglise,  aussi  sait-il,  quand  il  le  juge  à 
propos,  rappeler  avec  force  les  droits  ecclésiastiques.  Les  sei- 
gneurs laïcs,  il  ne  les  aime  ni  comme  clerc,  ni  comme  lettré;  ce 
sont  à  ses  yeux  des  brutes  sanguinaires  et  cupides  ;  il  ne  fait  excep- 
tion que  pour  quelques-uns,  par  exemple  Guillaume  le  Con- 
quérant {Polyc,  X]]\,  6  ;  Mg.  r.,  loi).  Aussi  les  soumet-il  à  la 


666  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

seule  puissance  qui,  à  ses  yeux,  est  spirituelle,  l'Eglise  ;  e1  quand 
le  soldat  se  révolte  et  devient  brigand,  il  n'hésite  pas  à  légitimer  le 
tyrannicide. 

Jean  ressemble  à  un  ancien  rhéteur  de  Rome  où  d'Athènes  qui 
subitement  serait  réapparu  dans  un  clerc  du  xii®  siècle.  Le  temps 
présent  l'intéresse  peu  et  c'est  vers  le  passé  qu'il  tourne  de  préfé- 
rence ses  regards  ;  aussi  n'a-t-il  aucun  souci  de  construire  une  mo- 
rale qui,  tenant  compte  des  apports  de  l'organisation  féodale,  pré- 
parerait les  progrès  futurs.  Au  contraire,  il  se  méfie  des  transfor- 
mations intellectuelles  qu'il  devine  dans  la  jeunesse  des  écoles. 
Il  n'aime  pas  la  culture,  à  ses  yeux  trop  abstraite,  qui  tend  à  se 
répandre  dans  les  écoles.  La  science  est  le  bien  le  plus  précieux 
que  nous  puissions  posséder  sur  terre,  mais  c'est  la  science  qui 
nous  aide  et  nous  guide  dans  notre  conduite  (1).  Jean  regarde 
comme  inutile  tout  ce  qui  n'augmente  pas  notre  connaissance  de 
l'homme,  il  veut  rester  un  disciple  de  Socrate.  Les  subtilités  de 
l'arithmétique  ne  l'intéressent  pas  ;  il  ne  cherche  pas  à  mesurer 
les  rapports  du  diamètre  et  de  la  circonférence,  ce  qu'il  veut  sou- 
mettre à  l'harmonie  des  nombres  c'est  sa  propre  vie  intérieure. 

(.4   suivre.) 


YARIETE 
Luc  Durtain  et  ses  ''  conquêtes 

par  M.  L.  BIDAL, 
Chargé  de  Cours  à  lUnieersité  d'Innsbruck. 


C'est  SOUS  le  titre  ambitieux  de  Conquêtes  du  Monde  que  Luc 
Durtain,  médecin  et  écrivain  comme  son  ami  Duhamel,  a  groupé 
la  plupart  de  ses   ouvrages. 

Conquêtes  :  entendez  par  là  les  étapes  successives  d'un  esprit 
libre  qui  suivit,  hors  des  voies  communes,  un  itinéraire  auda- 
cieux. La  hardiesse  de  son  attitude  frappa  les  amis  de  l'Abbaye 
(Duhamel,  Vildrac  et  Arcos)  lorsqu'ils  lurent,  en  1908,  le  singu- 
lier recueil  de  poèmes  l'Etape  nécessaire  que  Romains  avait  dé- 
couvert dans  une  boîte  des  quais. 

C'était,  en  fait,  la  démarche  originale  d'un  esprit  qui  s'étant 
jugé  prisonnier  d'un  mode  de  pensée  mensonger  et  arbitraire, 
brise  les  associations  traditionnelles,  s'efforce  de  transmettre  les 
sensations  sans  lien  logique,  dans  l'incohérence  du  premier 
choc,  avec  les  répercussions  mj'stérieuses  qu'elles  entraînent 
dans  la   conscience. 

Les  deux  premières  publications  de  l'Etape  nécessaire  (1907)  et 
de  Pégase  (1908)  où  Durtain  forge  son  instrument  et  tente  de  re- 
construire l'univers  pour  son  propre  compte,  représentent  l'acte 
initial,  mais  définitif,  qui  gouverne  son  œuvre. 

Un  élan  portait  le  poète  à  la  conquête  de  cet  état  primitif  où 
l'âme,  merveilleusement  désencombrée,  perd  la  notion  conven- 
tionnelle de  ses  limites  et  de  son  but  pour  jouir  des  plus  larges 
possibilités  à    l'égard  de    l'univers. 

Avec  des  sens  vierges,  aptes  à  percevoir  les  moindres  vibra- 
tions il  découvre  le  monde  dans  un  contact  à  vif,  il  capte  la  vie 
à  sa  source  même,  dans  sa  beauté  brute.  A  preuve  les  innombra- 
bles pages  qui  semblent  transcrire  lémerveillement  d'un  homme 
qui  verrait  le  monde  pour  la  première  fois. 

Pour  maintenir  cet  -état  de  bienheureuse  disponibilité,  ce  regard 
neuf  sur  les  choses  (nous  ne  les  voyons  qu'altérées  ou  morcelées 
à  travers  l'écran  factice  interposé  par  l'habitude),  Durtain  mit  en 
œuvre  tous  les  moyens  dont  il  disposait:  sports,    voyages   loin- 


668  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

tains,  dépaysements,  et  surtout  rejet  de  toute  connaissance  ratio- 
nelle  ou  utilitaire. 

Cette  méthode  l'invitait  à  élargir  jusqu'aux  extrêmes  limites  sa 
prise  sur  le  monde  sensible  et  sur  le  monde  intérieur  :  reflé- 
ter tout  ce  qui  touche  l'esprit  et  les  sens,  se  saisir  des  mouve- 
ments de  l'inconscient  et  les  communiquer  dans  leur  jaillissement 
spontané,  leur  force  percutante. 

Lignes  mobiles  des  paysages,  aspects  fugitifs  des  êtres,  palpi- 
tations secrètes  du  corps  ou  de  l'âme  :  le  médecin-poéte  les  enre- 
gistre et  les  reproduit  dans  leur  frémissement  vivant. 

Il  va  sans  dire  qu'on  peutdouterde  l'efficacité  d'une  entreprise 
qui  ne  tend  rien  moins  qu'à  provoquer  chez  autrui  des  mouve- 
ments affectifs  identiques,  ébranler  l'être,  susciter  l'éveil  de  ses 
forces  spirituelles.  Mais  en  l'occurrence  il  s'agit  essentiellement 
d'indiquer  l'originalité  d'un  esprit  créateur. 

En  proclamant  toutes  choses  objet  poétique.  Durtain  posait 
(bien  avant  Dada)  le  principe  de  la  liberté  absolue  de  l'inspira- 
tion. La  seule  forme  d'art  qui,  de  ce  fait,  lui  parût  acceptable, 
fut  celle  qui  pouvait  enclore  la  multiplicité  des  objets  et  leur  réa- 
lité organique. 

C'est  ainsi  qu'un  réalisme  volontaire  caractérise  son  œuvre  : 
ses  poèmes  ont  souvent  l'expansion  d'une  conquête,  une  prise  de 
possession  brutale,  presque  charnelle  d'un  fragment  d'univers. 
On  ne  peut  guère  trouver  d'art  plus  dépouillé  de  toute  grâce  ver- 
bale, plus  étranger  atout  souci  d'harmonisation,  mais  qui  suggè- 
re le  concret  d'une  manière  plus  saisissante.  Luc  Durtain  a  res- 
senti jusqu'à  la  hantise  le  besoin  de  transmettre  l'image  du  réel, 
et  il  n'a  pas  hésité  à  forcer  les  vocables  pour  qu'ils  le  tradui- 
sent dans  leur  intégrité.  D'où  ce  langage  tendu,  rude,  plein  de 
convulsions  qui  lui  est  particulier. 

Si  le  poète  a  été  épris  d'un  monde  retrouvé  en  sa  jeunesse 
et  sa  fraîcheur  primitive  : 

Pas  une  ride  à  ma  face, 

La  brise  sur  mon  cœur    ne  soulève  pas  une  ttrtaéa, 
La  terre  est  vraie,  l'eau  lavée,  le  ciel  nu 


or,  aujourd'hui,  voici  le  frissornement.le  vert  jeune. 

Le  monde  est  à  moi  ;  ô  mes  hommes 

O  mes  femmes!  Tous  mes  enfants!  Tous  moi-niême! 

Riez,  dansez  dans  l'Univers  :  je  l'ai  acheté 

Je  le  possède  tout  entier  et   n'ai  rien  d'autre  (I), 

(1)  Luc  Dnrtain.  Propriété.  Quatre  Continents,    p.  131.   Pion    1935. 


VARIÉTÉ  669 

les  choses  et  les  êtres  y  sont  étroitement  liés  les  uns  aux  autres 
et  ne  cessent  d'attester  leur  constante  coopération.  Ce  geste  d'ac- 
ceptation et  d'accueil  universels  n'est  pas  indifférent  à  souligner; 
c'est  lui,  en  fait,  qui  caractérise  cette  vaste  enquête  humaine 
étendue  jusqu'aux  peuples  et  à  leur  destin  dont  nous  sommes 
solidaires. 

Que  ce  soit  la  réalisation  soviétique  (L'an/re  Euro/)e:  Moscou  et 
sa  foi),  le  problème  des  noirs  aux  Etats-Unis  (Cap^am  0  K),  le  con- 
formisme et  le  puritanisme  américain  (Quarantième  étage,  Frank  et 
Marjorie),  la  destinée  du  colonialisme  {Dieux  blancs,  hommes  jau- 
nes), le  machinisme  et  les  techniques  modernes,  la  naissance 
d  une  nouvelle  civilisation  latine  de  l'Anaérique  du  sud  {Le  globe 
sous  le  bras  )  ;  ces  expériences  multiples  que  tentent  les  peuples 
Durtain, grand  voyageur,  les  étudieavecune inlassable  générosité. 

Intégrité  des  êtres  et  des  choses,  aspects  innombrables  de 
l'univers,  mais  au  delà  de  la  diversité  des  paysages,  des  mœurs 
et  des  desseins  de  chaque  nation,  une   certitude  :  l'unité  humaine. 

Car  la  seuleconsolationdeshommes  à  leur  solitude  infinie,  c'est 
leur  identité  :  correspondance  de  chair  et  de  sang  et  communi- 
cation spirituelle  dans  le  monde  moral. 


C'est  dans  son  récent  ouvrage,  La  guerre  n'existe  pas,  souve- 
nirs de  guerre  restés  inutilisés  jusqu'à  ce  jour,  que...  le 
stade  le  plus  décisif  de  son  acheminement  spirituel  semble  être 
mis  en  lumière. 

Qu'on  ne  s'attende  pas  à  trouver  là  une  œuvre-témoignage, 
comme  la  Vie  des  Martyrs  de  Duhamel,  ou  l'étonnante  reconsti- 
tution des  Verdun  de  J.  Romains. 

A  la  guerre  impensable  qui  échappe  à  tout  concept  humain,  à 
toute  vue  d'ensemble,  Durtain  n'a  pas  voulu  assigner  un  rôle  de 
premier  plan.  La  guerre  n'existe  pas...  ;  seule,  importe  à  travers 
les  épisodes  du  désastre,  la  lente  évolution  d'un  esprit  à  la  recher- 
che de  sa  vérité. 

Tout  porte  à  identifier  les  expériences  de  Daniel  Regimbault  à 
celles  de  Durtain,  médecin  aide-major  d'ambulance  comme  son 
héros  pendant  la  guerre  :  elles  apportent,  dans  leur  réalisme, 
une  évidente  garantie  d'authenticité  et  de  souvenirs  personnels. 
La  libération  de  Daniel  Regimbault  nous  renseigne  sur  les  re- 
cherches  de  Durtain  et  tout  particulièrement  sur  la  phase  essen- 


670  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

tielle  de  sa  conquête  intérieure  :  celle  où  il  a  trouvé  en  un  temps 
d'épreuve,  la  possibilité  de    vivre  et  de   croire  à   l'humanité. 

Son  héros,  un  modeste,  nous  retient  par  son  attitude  initiale  : 
parti  sans  idée  préconçue,  Daniel  Regimbault  attend  de  la 
guerre  «  des  idées,  des  sentiments,  je  ne  sais  quelle  création 
extraordinaire».  Dupé  par  les  circonstances  et  par  l'enthousiasme 
fraternel  du  début,  il  note  même  dans  son  carnet  de  route  : 
«guerre,  événement  sain  et  viril.  » 

Certes,  la  couche  de  conformisme  social  est  tenace  et  l'automa- 
tisme des  idées  reçues,  surprenant.  A  maintes  reprises,  le  méde- 
cin aide  major  s'entend  prononcer  des  paroles  nourries  et  modelées 
en  lui,  et  pourtant  singulièrement  étrangères  à  son  moi  profond. 
De  même  s'efforce-t-il  de  légitimer  l'événement  dans  sa  conscience 
morale  et  de  faire  coïncider  la  cause  de  la  guerre  avec  celle  de 
l'esprit  et  de  l'humanité. 

Mais  en  vain,  car  il  possède  une  âme  authentique,  aux  exigences 
impérieuses,  et  une  invincible  aspiration  à  la  vérité  qui  l'entraî- 
nent au  delà,  dans  la  zone  du  feu  où  «  se  distingue  la  nouvelle 
création  de  l'homme  parla  guerre  »,  où  l'on  rencontre  ceux  «qui 
ont  discerné  on  ne  sait  quoi  au  delà  de  la  vie  ». 

Il  demande  un  poste  de  secours  et  l'obtient,  alors  qu'au  même 
moment  la  trahison  de  la  jeune  fille  qu'il  aime  et  la  rupture  de 
ses    fiançailles   achèvent   sa  libération. 

Voici  enfin  la  terrible  réalité  de  la  guerre,  l'exténuant  afflux 
d'épaves  humaines  qu'on  transporte  au  poste  de  secours,  les  vi- 
sions hallucinantes  ;  cellede  la  même  plaie  qui,  dans  l'extrême  fa- 
ligue  semble  danser  et  grimacer  atîreusement  devant  les  yeux, 
l'épouvante  des  explosions  qui  se  rapprochent  et  font  hurler 
d'effroi  les  blessés,  et  dirait-on,  les  morts  eux-mêmes. 

Devant  ce  «  néant  des  corps  et  des  idées  »  Daniel  Regimbault 
éprouve  l'horreur  d'une  catastrophe  telle  que  son  esprit  se  refuse 
à  la  concevoir.  Mais  la  grâce  est  proche.  Elle  le  touche  au  point 
extrême  de  l'effondrement,  au  moment  où  il  n'éprouve  plus  que  le 
désir  de  s'anéantir. 

Dans  une  illumination  pascalienne,  c'est  la  suprême  guérison, 
venue  des  «profondeurs»,  la  joie  de  la  certitude  absolue,  celle  de 
l'invincibilité,  de  la  divine  éternité  de  la  vie.  Dès  lors,  la  vision 
de  la  guerre  diminue,  s'amenuise  devant  la  toute-puissance  de 
cette  affirmation. 

Lyrisme  enivré  du  mystique  en  état  de  grâce,  pour  qui  tou- 
tes chosesdeviennent  étonnamment  simples,  pénétrées  par  l'esprit. 
Daniel   Regimbault   n'a  t-il  pas  trouvé  la  solution    au   problème 


VARIÉTÉ  671 

crucial  de  sa  destinée,  et  même  la  richesse  dans  le  dénuement  ? 
«  Je  n'ai  ni  terres,  ni  maisons,  ni  titres  de  bourse,  ni  manières 
élégantes,  ni  malice,  ni  génie.  Je  ne  possède  que  ce  message 
même  par  lequel  l'Esprit  s'adresse  à  moi.  Je  ne  possède  au 
monde  que  cela.  » 

Mais  dans  cet  état  de  divination  les  faits  expriment  des  vérités 
supérieures  :  «  l'àrae  perce  droit  devant  elle  de  façon  si  immé- 
diate que,  pareille  au  regard  traversant  une  glace  très  pure,  elle 
va  sans  obstacle  aux  idées.  » 

Tout  objet  adresse  un  message  :  «  message  du  moindre  mor- 
ceau d'azur...  message  de  chaque  figure  de  passant.  L'homme 
croit  se  trouver  dans  un  monde  immobile,  pesant,  taciturne... 
pas  du  tout.  Il  marche  à  travers  une  mitraille  d'avertissements 
qui  le  criblent  sans  cesse  ». 

Nous  touchons  là,  sans  conteste,  à  l'un  des  thèmes  fondamen- 
taux de  la  pensée  de  Durtain,  pour  qui  l'individu  ne  parvient  à 
la  profonde  connaissance  desoi  quedans  une  des  ruptures  inatten- 
dues survenant  au  cours  de  la  vie,  «  accident  ou  rêve,  voyage 
ou  passion,  ruine  ou  richesse  subites,  crime  ou  crise  de  cons- 
cience »  (1). 

Délivré  de  ses  attaches  sociales,  ou  de  ses  possessions,  toujours 
étrangères  à  lui-même,  l'homme  jouit  du  sentiment  de  son 
identité  foncière,  et  retrouve  une  âme  miraculeusement  vacante 
et  attentive  à  toutes  choses.  L'histoire  de  cette  résurrection  nous 
avait  été  contée  dans  son  premier  roman  :  Douze  cent  mille  ;  c'est 
aussi  lune  des  idées-axes  de  son  ouvrage  critique  D'homme  à 
homme. 

L'évolution  de  Daniel  Regimbault  est  significative  ;  la  guerre 
a  fourni  à  Durtain  l'occasion  d'une  rupture  finale  avec  la  vision 
traditionnelle  des  choses,  avec  le  conventionnel,  avec  tout  ce  qui 
décèle  le  moindre  relent  de  factice.  (Les  admirables  poèmes  du 
i?e/our  (Zes  Hommes  avaient  exprimé  ce  besoin  absolu  de  vérité 
humaine.) 

C'est  donc  sous  la  forme  d'une  révélation  mystique  que  Durtain 
nous  fait  part,  dans  ce  dernier  ouvrage,  de  sa  grande  conquête, 
cette  .certitude  de  la  souveraineté  de  la  vie  autour  de  laquelle 
sa  pensée  n'a  cessé  de  graviter. 

Révélation  mystique,  voisine  du  fervent  apostolat  de  la  Posses- 
sion du  Monde  (l'ouvrage  d'ailleurs  est  dédié  à  G.  Duhamel)  : 
la  guerre  aurait-elle    conduit    Duhamel   et    Durtain  à  ce  même 

(1)  D'homme  à  homme.  Pion  1932,   p.  220. 


672  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

rebondissement  vital,  à  cette  affirmation  de  la  vie,  devant  le  spec- 
tacle de  la  destruction  et  de  la  mort  ?  on  serait  tenté  de  le  croire. 

Mais  Durtain  à  l'imagination  cosmique  parachève  la  conqaèie 
de  son  héros  par  l'élargissement  ultime,  celui  de  la  mort.  Daniel 
Regirabault  qui  touche  le  havre  de  grâce  et  à  qui  vient  d'être 
révélé  le  sens  et  letriomphede  la  vie,  tombefoudroyé  par  un  obus, 
alors  que   sa    merveilleuse  découverte    l'éblouissait  de  certitude. 

Défaite,  cette  riposte  du  destin?  la  «  gueuse  »  se  venge-t-elle 
sur  celui  qui  avait  osé  nier  le  néant  ?  Plutôt  conquête  suprême, 
celle  de  l'inconnaissable. 

Daniel  Regimbault  n'écrivait-il  pas  à  l'heure  de  la  mort:  «  Point 
de  limites  à  l'affirmation  de  la  vie  »  ? 

Onae  saurait  douterquelaguerre  aapporté  àl'écrivain-médecin 
une  expérience  inestimable  ;  elle  a  parfait  de  toute  évidence,  la 
sûreté  et  la  précision  de  son  diagnostic  psychologique,  et  lui  a 
donné  le  pouvoir  «  d'accéder  d'emblée  à  beaucoup  d'humbles  et 
fières  âmes  »  (1).  Coup  d'oeil  rapide  et  sûr  du  chirurgien  qui  iden- 
tifie la  blessureet  opèreen  mêmetemps  une  «  transfusion  d'âmes  » 
en  admettant  les  plaies  du  corps  et  de  l'âme  à  vivre  et  à  rayonner 
en  lui  :  «  Je  me  vois  couché  dans  le  premier  brancard,  sous  les 
traits  de  ce  petit  homme  brun,  guère  plus  grand  que  moi.  C'est 
une  épaule.,  mon  épaule.  Non  !  pas  d'éclatement  de  la  tête  de  l'hu- 
mérus. Et  la  sensibilité  de  la  main  est  normale  ;  je  l'apprends 
directement,  d'une  intuition,  tandis  qu'au  fond  de  ces  yeux  noirs, 
je  contemple,  dans  un  passé  inconnu,  mille  événements  mémo- 
rables. »  —  Les  yeux  hagards  lui  ont  dit  l'égarement  de  l'âme  qui 
hante  les  confins  de  la  vie,  ou  qui  se  débat  inutilement  dans  un 
corps  blessé,  comme  un  animal  pris  au  piège.  Laplus  simple  pos- 
sède alors  une  extraordinaire  qualité  de  discernement  à  l'égard 
d'autrui,  et  décèle  un  émouvant  mystère  :  «  Quelque  chose  d'in- 
connu se  révèle.  On  ne  sait  quoi,  qui  se  trouvait  caché  au  fond 
del'être,  se  déplie...  Comment  dire  cela?  Chacun  de  ces  hommes 
paraît  emplir  la  totalité  de  son  destin. Ils  ontlafîgure  qu'ils  feraient 
si,  la  terre  étant  plate,  ils  se  penchaient  sur  son  bord,  au-dessus 
de  l'infini.  » 

En  inscrivant  Conquêtes  au  fronton  de  son  œuvre,  Luc  Dur- 
tain soulignait  avec  raison  le  caractère  dynamique  et  fécond  de 
sa  pensée   et  de  son  art. 

(1)  Luc  Durtain    Perspectives,  p.  25.  Stock  1924, 

Le  Gérant  :   .Jean  Marnais. 

Imprimé  à    Poitiers  ^France).  —   Société  française  d'Imprimerie  et  de.  Librairie 


40»  Année  (2-  série)  N»  16  30  juillet  1939 


REVUE  BIMENSUELLE 

DBS 

COURS  ET  CONFÉRENCES 

Directeur  :  M.  FORTUNAT  STROWSKI, 

Membre  de  l'Institut, 
Professeur  honoraire  à   la  Sorbonne. 


L'Obsession  de  la  Vie 
dans  la  littérature  moderne 

par  Pierre  MOREAU, 
Doyen  de  la  Faculté  des  Lettres  de  Besançon. 


IX 
Les  «  Cahiers  de  la  Quinzaine  »  et  «  l'Abbaye  ». 

Le  xix^  siècle  avait  été  traversé  d'un  sentiment  désolé  qui 
semble  condamner  la  vie  à  se  replier  sur  elle-même,  à  ne  jamais  se 
dépasser  :  des  Romantiques  aux  Parnassiens  et  aux  derniers 
venus  du  siècle,  ce  thème  de  la  solitude  morale  s'était  transmis  (1)  ; 
les  romanciers  et  les  poètes  avaient  répété  que  nous  vivons  dans 
un  désert,  inconnus  des  autres,  incapables  de  les  connaître.  «  Quel 
tombeau  que  le  cœur  et  quelle  solitude  »,  avait  écrit  Musset  dans 
la  Leltre  à  Lamarliiie  ;  et,  dans  Fanlasio  :  «  C'est  tout  un  monde 
que  chacun  porte  en  lui  !  Un  monde  ignoré  qui  naît  et  qui  meurt 
en  silence  !  Quelles  solitudes  que  tous  ces  cœurs  humains  !  »  Le 
sonnet  d'Arvers  avait  été  l'aveu  poétique  de  cette  vie  secrète,  et 
le  Dominique  de  Fromentin  en  avait  exprimé  les  réticences,  les  pé- 
nombres, les  troubles  un  peu  morbides.  Sully-Prudhomme  avait 
chanté  les  douloureuses  Soliludes,  qui  laissent  les  âmes  orphelines 


(1)  Cf.  René  Canat,  Du  scntimcnl  de  la  solitude  morale  chez  les    Romanliques 
cl  les  Parnassiens,  Hachelle,  1904. 

43 


674  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

OU  veuves  dans  l'amour  même.  Ames  :  solitaires  éternelles,  comme 
les  étoiles  qui  paraissent  former  des  gerbes  dans  la  nuit,  mais  qui 
brûlent  en  silence  à  des  distances  infinies  les  unes  des  autres. 

...  Vains  les  regards  profonds,  vaines  les  mains  pressées. 
On  ne  peut  mettre,  hélas  !  tout  le  cœur  dans  la  main, 
Ni  dans  le  fond  des  yeux  l'infini  des  pensées... 

Et  Edouard  Estaunié  écrira,  de  romans  en  romans,  ce  drame 
de  l'inexprimable  qui  torture  chacun  de  nous  : 

On  ne  peut  y  toucher,  ni  même  l'approcher...  ^'a-t-on  jamais  au  fond  du 
cœur  humain  (1)  ?  —  Ainsi,  c'est  cela,  la  Solitude  !  ne  pouvoir  pénétrer  un 
cœur,  même  s'il  s'efforce  de  se  livrer  :  ne  pouvoir  exprimer  son  propre  cœur, 
même  pour  soi-même...  — ■  L'univers  est  un  désert  où  chacun  suit  sa  route 
sans  percevoir  d'autres  voix  que  la  sienne,  sans  rencontrer  d'autre  compa- 
gnon que  son  ombre...  —  Solitude  des  amants  et  des  amis...  Et  nous  allons, 
du  berceau  oii  nous  étions  seuls,  au  cercueil  où  l'on  s'étendra  seul.  Pauvres 
hommes  qui  ont  l'illusion  de  se  comprendre  !  L'homme  est  impénétrable  à 
l'homme,  et  la  nuit  règne  autour  de  nous  comme  en  nous-mêmes  (2). 

Or,  dans  le  siècle  finissant  et  dans  les  années  qui  le  suivent,  une 
génération  s'acharne  à  briser  cette  clôture  des  âmes,  à  exorciser 
ce  démon  de  la  solitude.  Elle  aspire  à  la  communion  interdite.  Elle 
veut  qu'on  puisse  mettre  «  tout  le  cœur  dans  la  main  »,  enrichir 
sa  vie  de  toute  une  vie  collective. 


Charles  Péguy  fut  l'un  des  héros  de  cette  fraternité  humaine. 
Ou,  pour  mieux  dire,  de  plusieurs  fraternités  successives. 

Et  d'abord  ce  fut  avec  sa  terre,  avec  sa  race,  qu'il  sentit  le  plus 
fortement  ses  liens  (3).  Né  en  1870,  à  Orléans,  dans  cette  «  large  et 
intelligente  et  libérale  vallée  de  courtoisie  et  de  noblesse  »  (4),  il 
y  avait  rencontré  le  souvenir  encore  saignant  des  jours  de  1870. 
Son  père  avait  été  des  mobiles  du  Loiret  ;  on  conservait  religieu- 
sement, dans  un  tiroir  de  la  maison,  un  morceau  de  pain  du  siège. 
La  vieille  France  populaire  subsistait  aussi,  autour  de  lui.  «  Un 
enfant  élevé  dans  une  ville  comme  Orléans  entre  1873  et  1880,  — 
ont  dit  ses  amis  Jérôme  et  Jean  Tharaud  (5),  —  a  littéralement 


(1)  Solitudes,  Monsieur  Champel. 

(2)  Ibid.,  Les  Jauffrelin. 

(3)  Sur  sa  vie  familiale  et  spirituelle,  v.  l'autobiographie  qu'il  a  intitulée 
Pierre,  et  la  brochure  de  son  fils  Marcel,  La  voculion  de  Charles  Péguy,  Cahiers 
de  la  Quinzaine,  2"  Cahier  de  la  seizième  série,  1925. 

(4)"V.  ses  vers,  Châteaux,  de  la  Loire,  dans  Le  Correspondant,  mai  1913. 
(5)  Notre  cher  Péguy,  t.  I,  p.  20. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         675 

touché  l'ancienne  France,  l'ancien  peuple,  le  peuple  tout  court  ». 
It  a  touché  les  réalités  de  la  terre  ;  et  un  terrien  comme  Charles 
Silvestre  (1)  a  reconnu,  à  travers  les  traits  de  sa  plume,  une  main 
qui  a  tenu  les  outils  de  l'humble  travail  :  «  La  paume  de  sa  main 
polit  le  manche  de  l'outil  et  lui  donne  un  beau  luisant  de  bois,  dit 
Péguy.  —  Le  manche  de  l'outil  polit  la  paume  de  sa  main  et  lui 
donne  un  beau  luisant  de  cuir  ».  Par  delà  le  monde  moderne,  il 
rejoint  toute  une  lignée  d'autrefois,  appliquée  à  sa  tâche.  Tou- 
jours il  se  sentira  hors  de  son  monde  véritable,  dans  ce  régime 
des  puissances  d'argent,  et  comme  déraciné  de  sa  vraie  patrie  (2). 
«  Fidèle  dans  les  temps  de  l'infidélité,  juste  dans  les  jours  de  l'in- 
justice, pauvre  dans  le  monde  de  l'argent,  riche  d'espérance  aux 
heures  du  désespoir  :  sa  vie  entière  a  une  valeur  de  protestation 
et  de  révolte  »  (3).  Elle  proclame  l'union  du  spirituel  et  du  tem- 
porel, en  des  années  qui  ont  consommé  leur  divorce.  Elle  a 
retenu  la  leçon  de  rude  labeur  d'une  grand-mère  qui  gagnait 
quatorze  francs  par  jour  à  laver  la  lessive,  d'une  mère  vaillam- 
ment appliquée  à  son  métier  de  rempailleuse  de  chaises.  Leurs 
noms  s'inscrivent  fièrement  dans  ses  Cahiers  de  la  Quinzaine  :  «  A 
la  mémoire  de  ma  grand-mère,  paysanne  qui  ne  savait  pas  lire,  et 
qui,  la  première,  m'enseigna  le  français»,  —  dit  une  de  leurs  dédi- 
caces. Et,  dans  la  pauvreté  de  ces  humbles  femmes,  quelle  foi 
robuste,  dont  Charles  Péguy  ne  retrouvera  le  secret  que  lente- 
ment. Un  jour  que  cette  grand-mère  filait  en  gardant  les  bêtes,  elle 
fut  trempée  par  l'averse  ;  et,  malgré  le  fermier  qui  voulait  la  ren- 
voyer à  la  maison,  elle  resta  paisiblement  sous  le  soleil  qui  s'était 
remis  à  chauffer  :  «  Bah  !  disait-elle,  celui  qui  m'a  mouillée  me 
séchera  bien.  »  —  «  C'était  le  bon  Dieu  qu'elle  voulait  dire  »,  — 
ajoute  Péguy. 

Tenaces  aïeux,  paysans,  vignerons,  les  vieux  liommes  de  Vennecy  et  de 
Saint- Jean-de-Braye  et  de  Ghécy  et  de  Brou  et  de  Mardié,  les  patients  aïeux 
qui  sur  les  arbres  de  la  forêt  d'Orléans  et  sur  les  sables  de  la  Loire  conquirent 
tant  d'arpents  de  bonne  vigne...,  les  ancêtres  au  pied  pertinent,  les  hommes 
noueux  comme  les  ceps,  enroulés  comme  les  vrilles  de  la  vigne,  fins  comme 
les  sarments  et  qui,  comme  les  sarments,  sont  retournés  en  cendres...  Et  les 
femmes  au  battoir,  les  gros  paquets  de  linge  bien  gonflés  roulant  dans  les 
brouettes,  les  femmes  qui  lavaient  la  lessive  à  la  rivière. 

Voilà  ses  premiers  maîtres. 

Les  seconds  furent  ceux  de  l'école,  ceux  de  la  petite  école  pri- 

(1)  Charles  Péguy,  Bloud,  191G,  p.  78. 

(2)  De  la  situation  faite  au  parti  intellectuel  dans  le  monde  moderne,  v.  202- 
204. 

(3)  Daniel  Rops,  Péguy,  Flammarion,  1933. 


676  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

maire  annexée  à  l'Ecole  Normale  d'Orléans,  ceux  du  lycée  d'Or- 
léans, puis  de  Lakanal,  de  Sainte-Barbe,  de  Louis-le-Grand,  de 
l'Ecole  de  la  rue  d'Ulm  :  un  Edet,  un  Bompard,  un  Bédier,  un 
Georges  Lyon.  II  gardera  une  reconnaissance  fdiale  à  l'Université, 
une  reconnaissance  rude  et  qui  ressemblera  parfois  à  de  la  colère, 
quand  il  croira  la  voir  manquer  à  sa  vocation  (1).  Elle  a  fait  de  lui 
un  humaniste,  le  frère  des  héros  des  antiques  tragédies,  un  fils  de 
Corneille.  Il  vit  en  une  franche  familiarité  avec  le  peuple  des 
ombres  d'Homère,  d'Eschyle,  de  Sophocle.  N'est-ce  pas  un  ensei- 
gnement d'  «  unanimisme  »  qu'il  leur  demande  ?  Qu'est-ce,  par 
exemple,  à  ses  yeux,  qu'un  suppliant  de  tragédie  ?  le  représen- 
tant d'un  peuple,  le  porte-paroles  de  forces  innombrables  :  «  Le 
suppliant  a  derrière  lui  tout  l'Olympe,  et  ce  qui  domine  l'Olympe 
même.  Il  représente  tout  un  monde  de  dieux,  et  même  il  représente 
ce  qui  ensevelira  les  dieux  mêmes  ».  Dans  un  Cahier  du  23  octobre 
1910,  il  observe  que  les  héros  illustres  des  chefs-d'œuvre  ne 
reçoivent  tout  leur  sens  que  du  chœur  invisible  des  âmes  incon- 
nues dont  ils  sont  les  représentants  : 

Toutes  les  misères  humaines  exigent  du  courage,  et  je  ne  serais  pas  étonné 
que,  dans  la  pensée  des  grands  poètes  classiques,  les  grands  personnages  fus- 
sent les  représentants  éminents  de  toute  l'humanité.  Ainsi  Polyeucte  repré- 
senterait éminemment  tous  les  martyrs  obscurs,  le  Cid  les  guerriers,  et  Chi- 
mène  un  très  grand  nombre  de  personnes.  J'entends  par  là  qu'au  lieu  de 
s'opposer  aux  modestes,  aux  humbles,  les  grands  personnages  cornéliens  les 
représentent  sur  un  plan  éminent. 

Telle  était  la  morale  cachée  que  ce  Normalien  dégageait  de 
ses  livres,  tout  en  poursuivant,  avec  ses  camarades  de  la  «  turne 
Utopie  »,  des  débats  et  des  combats  d'idées  où  passaient  le  nom  de 
Marx  et  l'esprit  de  révolution.  L'Ecole  ne  pourra  longtemps  disci- 
pliner et  garder  cette  force  :  il  la  quitte,  se  marie,  ouvre  boutique, 
fonde  les  Cahiers  de  la  Quinzaine,  mène  campagne  en  faveur  de 
Dreyfus.  La  mêlée  l'attire  ;  il  va  au  peuple  de  Paris,  comme  il  est 
toujours  allé  aux  grandes  masses  généreuses,  d'où  il  entendait 
confusément  monter  un  appel. 

Rien  n'est  bon  pour  le  repos,  dit-il  dans  Notre  Pairie,  comme  ces  prome- 
nades apparemment  fatigantes  au  milieu  du  peuple  de  Paris  ;  ...en  ce  temps 
de  mutualité  à  outrance,  le  défilé  mutuel  dans  la  simple  rue,  le  spectacle  mu- 
tuel en  font  une  application  de  la  mutualité,  la  plus  ancienne  et  la  plus  durable 
des  applications  ;  et  c'est  un  théâtre  populaire  qui  enfonce  tous  les  labo- 
rieux Théâtres  du  Peuple  de  nos  livresques... 


(1)  Dans  les  Caiiiers  de  ia  Quinzaine  :  Un  nouveau  tliéologicn,  Les  Sup- 
pliants parallèles,  Victor-Marie  Comte  Hugo,  etc. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         677 

Il  faut  le  voir  passer  à  travers  la  foule,  ce  vrai  petit  homme  russe 
à  la  Tolstoï,  ce  Karataïev  de  Paris  et  d'Orléans,  qu'André  Suarès 
a  décrit  (1)  sous  sa  pèlerine  de  moine  ou  de  soldat,  tête  nue,  la 
barbe  sans  couleur,  teint  jaune,  front  poli,  large  bouche,  corps 
nerveux  et  grêle,  d'énormes  souliers  ferrés  aux  pieds.  Il  va  droit 
devant  lui,  un  peu  voûté,  la  mine  soucieuse.  «  Regarde  ses  mâ- 
choires »,  disait  un  jour  Paul  Acker  à  Joseph  Lotte  ;  elles  étaient, 
en  effet,  d'une  énergie  singulière.  Tout,  en  lui,  disait  l'apôtre  po- 
pulaire, le  rude  forgeron  d'une  tâche  sans  faiblesse,  mais  non  sans 
désespoir. 

Il  se  tint  à  cette  tâche, —  ses  Cahiers,  —  avec  une  vaillance  qui 
parfois  devint  obsession.  Les  difficultés  d'argent  l'accablaient  ;  le 
public  l'ignorait,  ne  s'éveillait  qu'à  de  rares  occasions,  par  exemple 
aux  cahiers  signés  de  Romain  Rolland  ;  la  librairie  Reliais,  qui 
était  la  sienne,  se  fermait  à  lui,  et  il  devait  ouvrir  l'étroite  bou- 
tique du  8  de  la  rue  de  la  Sorbonne...  Mais  il  continuait,  perdu 
comme  dans  un  rêve  :  «  Il  croit  vraiment  trop,  écrivait  Georges 
Sorel  le  20  janvier  1913,  que  l'axe  du  monde  passe  par  le  numéro  8 
de  la  rue  de  la  Sorbonne.  »  Il  soignait  avec  amour  les  détails 
matériels,  la  typographie  de  ses  Cahiers  (2)  :  bon  ouvrier,  qui  ne 
se  serait  pardonné  nulle  négligence.  Il  se  flattait  de  susciter,  par 
son  seul  labeur,  une  école  qui  devait  changer  le  monde,  tout  une 
génération  qui  ira,  après  lui,  dans  tous  les  chemins  de  l'esprit  : 
Romain  Rolland,  qu'il  aimait  entre  tous,  André  Suarès,  Daniel 
Halévy,  François  Porche  (3),  André  Spire,  les  frères  Tharaud, 
Louis  Gillet,  Pierre  Hamp  que  l'on  a  surnommé  «  le  Gorki  fran- 
çais »  (4)  ;  même  Alain  Fournier,  peut-être  ;  même  Julien  Benda, 
qui  s'écartera  de  lui,  qui  verra  en  lui  le  parrain  d'une  race  d'écri- 
vains qui  affiche  «  le  mépris  des  lois  de  l'esprit  »  (5).  On  ne  peut 
nier  qu'il  aima  dans  les  idées  des  forces  en  lutte  ;  qu'il  voulut  ser- 
vir, lui-même,  comme  une  force  en  action  ;  qu'il  fit  de  ses  Cahiers 
une  arme  dans  la  bataille  contemporaine,  et  qu'en  allant  de 
cahiers  en  cahiers,  c'est  toute  une  histoire  de  cette  bataille  et  de 
cette  époque  que  l'on  pourrait  écrire.  On  ne  peut  nier  que  les 
passions  de  l'homme  ne  se  séparèrent  pas,  en  lui,  des  affirmations 
de  l'esprit,  ni  le  héros  du  génie.  Il  est  un  mot  d'André  Suarès 


(1)  Péguy,  Emile  Paul,  1915,  p.  21  et  63. 

(2)  Louis  Gillet,  Amiliés  litlcraires,  p.  71. 

(3)  Cf.  François  Porche,  Péguy  et  ses  Cahiers,  Mercure  de  France,  1<"'  mars 
1914. 

(4)  Paul  Seippel,  Romain  Rolland,  Ollendorff,  p.  14. 

(r>)  J.  Benda,  Belphégor,  p.  210  ;  La  trahison  des  clercs  ;  Un  régulier  dans  le 
siècle  ;  et  réponse  à  V Hommage  à  Charles  Péguy,  Gallimard,  1929. 


678  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

que  Henry  de  Montherlant  (1  )  se  plaît  à  lui  appliquer  :  «  Il  n'y  a  pas 
de  grands  écrivains,  il  n'y  a  que  des  grands  hommmes  »  ;  et 
Snarès  lui-même,  le  regardant  comme  un  professeur  d'héroïsme, 
l'appelle  «  le  Carlyle  de  la  France,  infiniment  meilleur  que  l'autre 
et  plus  humain  »  (2).  S'il  aima  jusqu'au  sacrifice  ses  Cahiers  de  la 
Quinzaine,  c'est  qu'il  y  vit  mieux  qu'une  librairie  :  une  éc-ole. 

Mais  cette  école  ne  servit  pas  toujours  les  mêmes  tendances  ; 
et  Péguy  lui-même,  presque  dès  l'origine,  fut  partagé  entre  deux 
génies  inverses,  dont  le  second  finira  par  triompher  du  premier, 
ou  plutôt  par  l'absorber,  par  se  l'annexer. 

Le  premier  était  le  socialisme.  Un  «  socialisme  de  saint  Fran- 
çois »,  a-t-on  dit,  —  mais  qui  ignorait  sa  prédestination  chrétienne 
et  qui,  tout  en  collaborant  avec  de  jeunes  chrétiens  à  l'Ecole  Nor- 
male, tenait  ombrageusement  à  ignorer  leurs  prières.  Ses  frères, 
ses  sœurs,  ce  sont  ceux  et  celles  à  qui  il  dédie  l'un  de  ses  cahiers  : 
«  toutes  celles  et  tous  ceux  qui  auront  vécu,  toutes  celles  et  t-ous 
ceux  qui  seront  morts  pour  apporter  remède  au  mal  universel  », 
Un  maître  du  naturalisme  semblait  le  patron  désigné  de  cet  apos- 
tolat humain  :  Zola,  que  Péguy  alla  voir,  et  dont  il  salua  «  le  prin- 
cipat  d'ordre  moral  plus  encore  que  littéraire  »  et  la  «  formidable 
sincérité  ».  Il  aima,  dans  cet  homme  au  visage  de  paysan,  «  noir, 
vieilli,  gris,  aux  traits  tirés  et  retirés  vers  le  dedans  »,  qu'il  trouva 
dans  sa  maison  de  bourgeois  cossu,  «  un  laboureur  de  livres,  un 
aligneur  de  sillons,  un  solide,  un  robuste,  un  entêté,  aux  épaules 
condes  et  fortes  comme  une  voûte  romaine  »  (3)  ;  mais  il  fut  blessé 
de  l'image  repoussante  que  les  œuvres  de  Zola  lui  offraient  de 
l'humanité.  Il  s'associa  à  d'autres  compagnons  d'enthousiasme, 
dont  l'éloquence  révolutionnaire  avait  cette  sonorité  classique 
dont  l'Université  lui  avait  donné  l'habitude  et  le  goût  :  Jean 
Jaurès,  Gustave  Hervé.  Avec  eux,  il  partit  à  l'assaut  de  la  société 
bourgeoise,  en  récitant  des  vers  de  poètes,  Jaurès  des  latins,  Péguy 
des  grecs. 

En  dépit  de  son  évolution  future,  Péguy  ne  désavouera  jamais 
ee  beau  départ  illuminé  d'illusions.  Le  temps  de  l'Affaire  Dreyfus 
sera  toujours  pour  lui  le  temps  héroïque,  celui  d'une  sublime 
tragédie  de  Sophocle  ou  de  Corneille  (4).  A  Daniel  Halévy  qui  en 

(1)  Hommage  à  Péguy,  daté  de  Solesme,  28  mars  1929,  édit.  Gallimard, 
1929. 

(2)  Sur  cet  aspect  de  Péguy,  Edouard  KrakoM'ski,  Deux  poètes  de  l'héroïsme  : 
Charles  Péguy  ei  Stanislaw  Wyspianski,  Attinger,  1936. 

(3)  Cahiers  de  la  Quinzaine,  IV,  5,  4  décembre  1902. 

(4)  Sur  le  rôle  de  Péguy  dans  cette  affaire.  Cf.  Cécile  Delhorbe,  L'Affaire 
Dreyfus  el  les  écrivains  français,  p.  267-350. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         679 

avait  confessé  les  déceptions,  dans  un  «  cahier  de  la  quinzaine  », 
V Histoire  de  quatre  ans,  il  ripostera  par  un  autre  «  cahier  »,  Notre 
Jeunesse,  où  il  maintiendra  la  foi  vaillante  de  la  première  heure. 
Il  sera  toujours  le  Péguy  du  Mystère  de  la  Charité  de  Jeanne  d'Arc, 
qui  avait  vu,  dans  l'héroïne  chrétienne,  une  héroïne  «  socialiste  », 
la  personnification  du  peuple,  l'àme  collective.  L'acteur  principal 
de  son  «  mystère  »,  c'était  le  peuple,  celui  d'Orléans  comme  celui 
de  Domrémy... 

Seulement,  ce  peuple  est  menacé  par  des  dangers  immédiats 
que  ne  voient,  à  ce  moment,  ni  les  Hervé  ni  les  Jaurès  :  sa  ligne 
de  défense  est  sur  la  Meuse  ;  et  c'est  à  prémunir  «  Notre  Patrie  » 
que  Péguy  va  s'employer  (1).  Or,  pour  cette  défense  d'une  civili- 
sation et  d'une  tradition,  il  sent  qu'une  mystique  est  nécessaire. 
Longtemps  il  avait  pensé  qu'une  mystique  économique  et  sociale 
ferait  cet  office,  et  suppléerait  tout  autre  culte  pour  des  hommes 
(I  irréligieux  de  toutes  les  religions,  athées  de  tous  les  dieux  »  (2). 
Mais  il  sentait  remonter  du  fond  de  lui-même  des  puissances  spi- 
rituelles qui  protestaient.  En  1899,  au  cours  d'une  maladie  dont 
les  Cahiers  de  la  Quinzaine  nous  entretiennent  en  1900  sous  le 
titre  De  la  grippe,  il  avait  relu  Pascal  ;  et,  s'il  secoua  rudement  son 
emprise,  il  en  resta  marqué.  Mais  surtout  la  pensée  d'un  de  ses 
maîtres  universitaires  l'occupait  et  le  travaillait  :  celle  de  Bergson, 
qu'il  reprochait  à  Jaurès  de  ne  pas  comprendre,  et  qu'il  avait 
préservée  en  lui-même  de  l'influence  du  tribun  (3).  Pour  là  plus 
grande  gloire  du  bergsonisme,  il  s'en  prenait  à  Descartes,  au 
rationalisme,  et  même  à  l'intelligence.  Il  venait  ainsi,  presque  à 
son  insu,  mais  comme  inspiré  de  loin  par  son  ancien  camarade 
de  Sainte-Barbe,  dom  Baillet,  le  moine  de  l'île  de  Wight,  à  un 
christianisme  pathétique,  qui  gardait  un  reflet  de  la  pensée  berg- 
sonienne,  et  même  du  style  bergsonien.  Christianisme  de  bataille, 
où  la  grâce,  la  liberté,  le  péché,  sont  des  armées  en  marche,  où 
l'une  fait  un  assaut,  l'autre  une  sortie,  le  troisième  un  blocus. 
Christianisme  révolutionnaire,  qui  ne  craindrait  peut-être  pas 
d'ébranler  toute  l'Eglise  temporelle,  ou  plutôt  révolutionnaire  et 
traditionnel  à  la  fois.  N'allons  pas  le  confondre,  —  les  amis  de 
Péguy  nous  en  avertissent  (4),  —  avec  cet  autre  élan  religieux 
qui  avait  pris,  vingt  ans  auparavant,  le  nom  d'  «  Esprit  Nou- 
veau ».  Sans  doute  la  plus  profonde  différence  est-elle  dans  l'uto- 

(1)  Œuvres  en  prose,  t.  II,  p.  450. 

(2)  Cf.  Th.  Quoniarn,  De  la  sainlclé  de  Péguy,  Alcan,  1929,  p.  16-17. 

(3)  Cahiers  de  la  Quinzaine,  VII,  5,  19  novembre  1905,  Courrier  de  Russie. 

(4)  Cf.  Marcel  Péguy,  La  rupture  de  Charles  Péguy  et  Georges  Sorel,  p.  56. 


680  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

pique  enthousiasme  qui  avait  soulevé  ceux  de  1890,  et  la  tristesse 
lourde  de  pressentiments  qui  pèse  sur  ceux  de  1910.  Péguy  sent  et 
déclare  qu'il  est  d'une  génération  sacrifiée  : 

Nous  ne  sommes  pas  seulement  des  vaincus,  une  génération  vaincue,  cela 
ne  serait  rien.  Cela  n,'est  rien.  Il  y  a  des  défaites  glorieuses,  des  désastres  reten- 
tissants, plus  assis,  plus  commémorés  que  n'importe  quel  triomphe.  Mais 
notre  défaite  est  la  pire  de  toutes,  une  défaite  obscure,  et  nous  ne  serons  pas 
même  méprisés.  Nous  serons  mesquins,  nous  serons  petits,  nous  serons  ordi- 
naires, nous  serons  moyens,  ou  plutôt  nous  ne  serons  pas  du  tout...  L'his- 
toire n'aura  aucun  moyen  de  nous  mesurer...  Elle  n'inscrit,  à  vrai  dire,  que 
ceux  qui  s'inscrivent  eux-mêmes. 

Mais,  avec  cette  génération,  il  vit  en  une  fraternité  de  sacri- 
fice. Les  fatigues  dont  il  fait  hommage  à  Notre-Dame  de  Chartres 
dans  le  pèlerinage  qu'il  chante  en  vers  de  résignation  et  de  ferveur, 
ce  sont  celles  de  tant  d'autres  qui  l'entourent,  invisibles  : 

Et  voici  l'océan  de  notre  immense  peine... 

h'Eve  qu'il  chante  en  un  poème  qui  ne  paraîtra  qu'après  sa 
mort  est  la  Femme  de  tous  les  siècles,  toutes  les  femmes  acca- 
blées ou  héroïques  qui  viendront  à  la  suite  de  la  première  des 
femmes.  S'il  est  vrai  que  chaque  époque  de  littérature  religieuse 
traduit  un  dogme  privilégié,  c'est  celui  de  la  Communion  des 
Saints  que  devait  commenter  ou  refléter  cet  «  unanimisme  » 
chrétien. 

L'art  de  Péguy  s'accorde  à  cet  effort,  lent,  douloureux,  sans 
cesse  repris,  mais  vaillant,  persévérant,  pour  saisir  la  vie  véri- 
table. Redites  qui  ne  se  soucient  pas  d'échapper  à  la  monotonie, 
énumérations  qui  accumulent  de  mots  en  mots,  de  vers  en  vers, 
tous  les  aspects  d'une  idée  ou  tous  ceux  d'un  paysage  ;  mouve- 
ment patient  et  enveloppant  qui  revient  à  la  charge,  pour  ne 
rien  laisser  échapper  de  ce  que  l'homme  a  dans  le  cœur  ou  dans 
l'esprit.  Ce  poète  de  tempérament  militaire  fait  avancer  l'assaut 
de  ses  phrases  en  colonnes  haletantes  et  pesantes,  alignées  comme 
«  ces  centaines  et  ces  milliers  d'hommes  »  qu'il  évoque,  dans  un 
de  ses  Cahiers,  en  un  tableau  de  bataille  :  «  battant  du  même  cœur, 
courant  du  même  pied,  soufflant,  chantant  du  même  souffle,  char- 
riés du  même  élan,  éclatants  de  la  même  victoire...,  chancelants, 
rompus  de  la  même  débâcle,  oscillant  de  la  même  détresse,  crevés 
du  même  désastre,  éclatants,  rompus  du  même  triomphe  »  (1). 
Mais,  dans  cette  mêlée  déchaînée,  une  discipline,  un  ordre  clas- 
sique. Si  le  vers  cesse  d'obéir  à  la  technique  consacrée,  il  est  fidèle 

(1)  Cahiers  de  la  Quinzaine.  13-20  juin  1909. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         681 

à  un  autre  rythme,  à  un  rythme  intérieur,  à  une  ordonnance  qui 
est  sa  propre  loi  :  c'est  ainsi  que  Péguy  définit  le  verset  d'André 
Spire,  distinct  du  classique,  mais  «  filial  du  classique  ».  Ainsi 
encore  que,  dans  son  Vicior-Marie  Comte  Hugo,  il  décrit,  à  la  suite 
de  Moréas  et  de  Barrés,  cette  alliance  où  «  le  romantique  peut, 
sous  certaines  conditions  de  culture,  s'efïectuer,  s'achever,  se 
couronner  en  classique  ».  Alliance  ou  équilibre  dont  il  s'était  fait 
une  loi  difficile,  et  dont  il  admirait  la  nerveuse  réussite  chez  son 
cadet  Ernest  Psichari  (1). 

Dans  cette  grande  entreprise  spirituelle  des  Cahiers  de  la  Quin- 
zaine, il  faudrait  faire  la  part  de  chacun  de  ceux  que  Péguy  avait 
un  moment  groupés  ;  d'un  Louis  Gillet  et  des  Tharaud  ;  d'un 
Pierre  Hamp  qui  mêlera  à  la  Peine  des  Hommes  la  Vie  des  choses, 
du  Rail,  du  Lin,  des  machines,  des  métiers  ;  la  part  d'un  Suarès, 
interprète  des  héros,  —  Tosltoï,  Napoléon,  Pascal,  —  annoncia- 
teur de  Voici  l'homme  ;  ou  encore  la  part  d'un  Romain  Rolland. 

Celui-ci  avait  suivi,  comme  du  dehors,  le  mouvement  de  ce 
Péguy  qu'il  appelle  «  un  héros  de  la  conscience  française  ».  Il  en 
avait  mesuré  la  force,  mais  sans  croire  à  son  avenir.  Dans  un 
article  de  la  Bibliothèque  Universelle  (novembre  1912),  il  dénom- 
brait, avec  une  sympathie  qui  n'excluait  pas  le  désenchantement 
ou  le  scepticisme,  les  renaissances  religieuses  qui  allaient  dans 
tous  les  sens,  vers  la  musique  avec  Vincent  d'Indy,  vers  la  pein- 
ture avec  Maurice  Denis  et  Desvallières,  vers  la  poésie  : 

En  littérature,  disait-il,  c'est,  après  Verlaine  et  Huysmans,  vieux  diables 
convertis  et  toujours  inquiétants,  un  des  groupes  les  plus  vigoureux  de  la 
jeune  génération  :  le  romancier  Emile  Baumann  ;  le  poète  des  Georgiques 
Chrétiennes  (Francis  Jammes)  et  celui  des  Carmina  Sacra  (Louis  Le  Gar- 
donnel),  le  grand  écrivain  Claudel,  et  le  plus  caractéristique  de  tous,  le  plus 
puissant  à  mon  sens,  — •  car  le  plus  dégagé  des  préoccupations  littéraires  et 
venu  des  lointains  de  la  race,  — •  Charles  Péguy,  le  chantre  inspiré  de  Jeanne 
d'Arc,  le  rude  et  robuste  ouvrier  en  qui  survit  l'àme  raisonneuse  et  mystique 
des  maîtres  d'œuvre  gothiques. —  Qu'adviendra-t-il  de  ce  renouvellement  ?... 
Pour  moi,  qui  l'attendais  et  qui  l'ai  annoncé,  au  temps  lointain  déjà  où  ré- 
gnaient autour  de  ma  jeunesse  le  positivisme  épais  de  Zola  et  le  pyrrhonisme 
de  Renan,  je  l'ai  vu  monter  et  je  sais,  si  je  vis,  que  le  je  verrai  retomber. 

Lui-même,  il  n'est  pas  de  ce  groupe  ;  il  est  à  peine  de  celui  des 
Cahiers  de  la  Quinzaine  ;  il  est  contre  toutes  les  unions,  contre  tous 
es  Vereine,  «  tous  ces  parcs  à  moutons  c[uiont  besoin  de  se  serrer 

(1)  Sur  Charles  Péguy,  outre  les  études  citées  plus  haut  :  Emmanuel  Mon- 
nier,  Marcel  Péguy,  Georges  Izard,  La  pensée  de  Charles  Péguy,  Pion,  1931. 
—  Dans  les  Œuvres  complètes  de  Péguy  éditées  par  la  Nouvelle  Revue  Fran- 
çaise, le  t.  I  est  précédé  d'une  introduction  d'.Mexandre  iMilU-rand  ;  le  t.  II 
d'une  introduction  de  Maurice  Barrés  ;  le  t.  IV  d'une  introduction  d'André 
Suarès. 


682  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ies  uns  contre  les  autres  afin  de  bêler  ensemble  »,  —  dira  le 
Jean-Christophe  de  la  Révolte  ;  et  il  ajoutera  :  «Je  suis  un  loup,  j'ai 
des  dents,  je  ne  suis  pas  fait  pour  paître  !  »  Dans  son  petit  appar- 
tement du  boulevard  du  Montparnasse,  qui  donne  sur  un  jardin 
de  religieuses,  cet  homme  éraacié,  ténu,  «  le  cou  toujours  enveloppé 
d'un  foulard  »,  mais  l'imagination  emportée  dans  un  monde 
d'héroïsme  forcené,  passe  sa  vie  «  entre  sa  table,  son  piano  et  le 
masque  de  Beethoven  accroché  à  la  muraille,  n'ouvrant  que  diffi- 
cilement sa  porte  »  (1).  Il  vit  dans  le  mirage  des  chers  fantômes 
de  sa  jeunesse,  de  ceux-là  mêmes,  on  peut  le  supposer,  qu'il  prê- 
tera à  l'Aube  de  Jean-Christophe  ; 

O  délicieux  souvenirs,  bienfaisantes  images  qui  bourdonnent  comme  un 
vol  harmonieux  pendant  toute  la  vie  !...  Les  voyages  qu'on  fait  plus  tard,  les 
grandes  villes,  les  mers  mouvantes,  les  paysages  de  rêve,  les  figures  aimées  ne 
se  gravent  pas  dans  l'âme  avec  la  justesse  infaillible  de  ces  promenades 
d'enfance,  ou  du  simple  coin  de  jardin,  tous  les  jours  entrevu  par  la  fenêtre, 
H  travers  la  buée  de  vapeur  que  fait  sur  la  vitre  la  petite  bouche  collée  de 
l'enfant  désœuvré  (2]. 

Aîné  de  quelques  années  des  jeunes  Normaliens  des  Cahiers  (il 
est  né  en  1866,  àClamecy),  déjà  professeur  d'histoire  de  l'art  à  la 
rue  d'Ulm,  d'histoire  de  la  musique  à  la  Sorbonne,  quand  ils 
s'essaient  encore  sur  leur  route  incertaine,  il  est  à  leurs  yeux  un 
«  esthète  »,  un  «  bizarre  alchimiste  »,  un  «  ermite  »  (3),  qui  travaille 
dans  l'ombre  à  une  oeuvre  que  l'on  pressent. 

On  sait,  par  exemple,  qu'il  aspire  à  renouveler  le  théâtre,  à 
l'arracher  à  ses  traditions  classiques  et  à  ses  routines  boulevar- 
dières,  pour  le  rendre  au  peuple.  Selon  lui,  entre  la  poésie  qui  se 
perd  en  vaines  «  vocalises  »,  et  la  vie  qui  s'abaisse  au  «  réalisme 
bourgeois  »,  il  faut  rétablir  l'antique  alliance,  rappeler  que  «  la 
réalité  peut  être  poétique  »,  et  la  poésie  «  une  langue  spontanée 
pour  les  cœurs  débordants  de  vie  »  (4).  II  faut  redemander  aux 
grands  étrangers  un  secret  que  nous  avons  perdu,  —  à  Goethe,  à 
Schiller,  à  Kleist...  Quelle  triste  figure  font  sur  nos  tréteaux  «  les 
fantômes  des  grands  hommes  :  l'Anarchie  héroïque  d'Ibsen, 
l'Evangile  de  Tolstoï,  le  Surhomme  de  Nietzsche  »  !  C'est  par  un 
«  théâtre  de  la  foi  »  ou  par  un  «  théâtre  de  la  Révolution  »  qu'il 
tente  de  susciter  un  peuple  de  héros  ;  vers  le  temps  où  Péguy 
écrit  son  mystère  de  Jeanne  d'Arc,  il  compose  un  Saint  Louis  ;  il 
évoque  les  grands  fantômes  de  Michelet,  les  «  Loups  »  des  guerres 

(1)  Tharaud,  Noire  cher  Péguy,  t.  II,  p.  29. 

(2)  UAube,  p.  49.  — •  Et  :  Souvenirs  iVenjance,  La  Charité-sur-Loire,  1928. 

(3)  Tharaud,  loc.  cit.,  p.  29. 

(4)  La  foire  sur  la  place,  p.  126. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         683 

révolutionnaires,  un  Danton  d'épopée.  Autour  de  lui,  toute  une 
équipe  entreprend  de  donner  un  foyer  à  cette  nouvelle  liturgie 
théâtrale  :  les  Pottecher,  les  Trarieux,  les  Lumet,  les  Doyen,  qui 
rêvent  d'un  Oberammergau  français,  et  qui  se  rencontrent  à  la 
Bévue  d'Aii  dramalique.  Celle-ci  lance,  en  mars  1899,  une  cir- 
culaire destinée  à  provoquer  un  congrès  extraordinaire  du  théâtre 
populaire  : 

L'art  est  en  proie  à  l'égoïsme  et  ù  l'anarchie.  Un  petit  nombre  d'hommes 
en  ont  fait  leur  privilège  et  en  tiennent  le  peuple  écarté.  La  partie  la  plus 
nombreuse  et  la  plus  vivante  de  la  nation  n'a  point  d'expression  dans  l'art... 
Il  faut  que  tous  les  hommes  y  soient  admis.  Il  faut  enfin  donner  une  voix  aux 
peuples  et  fonder  le  théâtre  de  tous,  où  l'effort  de  tous  travaille  ;i  la  joie  de 
tous.  Il  ne  s'agit  pas  d'une  tentative  littéraire.  C'est  une  question  de  vie  ou  de 
mort  pour  l'art  et  pour  le  peuple.  Car  si  l'art  ne  s'ouvre  pas  au  peuple,  il  est 
condamné  à  disparaître  ;  et  si  le  peuple  ne  s'ouvre  pas  le  chemin  de  l'art,  il 
abdique  ses  destinées. 

Romain  Rolland  pensait  comme  ces  compagnons  de  son 
effort  (1).  Selon  lui,  ce  temps  allait  à  un  abaissement  général  des 
âmes.  Un  tohu-bohu  informe  où  s'afïrontaient  «  des  symbolistes 
laïques  et  des  symbolistes  cléricaux»  agitait,  dans  une  farandole 
sans  but,  tous  les  grands  noms  et  toutes  les  petites  vogues  :  «  Zola 
Nietzsche,  Maeterlinck,  Earrès,  Jaurès,  Mendès,  l'Evangile  et  le 
Moulin  Rouge.  »  Les  œuvres  les  plus  subtiles  étaient  comme 
atteintes  d'une  contagion  de  dégénérescence  et  de  faiblesse,  d'ar- 
tifice et  de  mièvrerie.  Jusque  dans  Pelléas  et  Mélisande,  par  réac- 
tion contre  la  puissance  wagnérienne,  se  devinaient  le  fard  et  les 
teintures  trop  blondes  de  Massenet  (2).  Cette  «  génération  sacri- 
fiée »,  comme  l'appelait  Péguy,  souffrait  dans  l'atmosphère  lourde 
et  corrompue,  où  pesaient  une  politicjue  immorale,  une  pensée 
veule,  un  art  sans  grandeur  :  «  Ah  !  nous  avons  passé  de  dures 
années  ensemble.  Ils  ne  se  doutent  pas  nos  maîtres,  des  affres  où 
notre  jeunesse  s'est  débattue  sous  leur  ombre  (3)  !  »  Les  dix  vo- 
lumes de  Jean-Chrialophe  {A),  qui  paraissent  de  1904  à  1912,  sont, 
il  le  déclare  lui-même,  la  tragédie  de  cette  génération  : 


(1)  F^omain  Rolland,  Le  Théâtre  du  Peuple  [Essai  (V une  esihélique  d'un 
théâtre  nouveau),  Albin  Michel. 

(2)  La  foire  sur  la  place,  p.  91.  —  Un  jugement  analogue  sur  Pelléas  et 
Mélisande  se  trouve  déjà  dans  un  de  ses  articles  de  1907. 

(3)  La  foire  sur  la  place,  préface. 

(4)  L'aube  (1901)  ;  Le  matin  (1904)  ;  L'adolescent  (1905)  ;  La  révolte  (1907)  ; 
La  foire  sur  la  place  (1908)  ;  Antoinette  (1908)  ;  Dans  la  maison  (1909)  ;  Les 
amies  (1910)  ;  Le  buisson  ardent  (1912)  ;  La  nouvelle  journée  (1912). 


684  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Je  n'ai  cherché  à  rien  dissimuler  de  ses  vices  et  de  ses  vertus,  de  sa  pesante 
tristesse,  de  son  orgueil  chaotique,  de  ses  efforts  héroïques  et  de  ses  accable- 
ments sous  l'écrasant  fardeau  d'une  tâche  surhumaine  :  toute  une  Somme  du 
monde,  une  morale,  une  esthétique,  une  foi,  une  humanité  nouvelle  à  re- 
faire. Voilà  ce  que  nous   fûmes. 

L'introduction  de  son  Beethoven  dénonçait  déjà  cet  engourdis- 
sement de  la  vieille  Europe,  ce  matérialisme  qui  pesait  sur  la 
pensée  :  «  Le  monde  étouffe.  Rouvrons  les  fenêtres.  Faisons  ren- 
trer l'air  libre  ». 

Sur  quels  horizons  ouvrir  ces  fenêtres  ? 

Sur  ceux  de  la  musique,  d'abord.  Ce  musicographe  lui  a  donné 
l'une  des  parts  privilégiées  de  son  œuvre  (1).  Avec  quelle  ferveur 
religieuse,  dès  l'aube  de  sa  vie,  son  Jean-Christophe  se  perd  dans 
la  «  forêt  enchantée  «  des  notes  de  musique  (2)  !  Il  retient  son 
souffle  ;  le  cœur  battant,  il  appuie  le  doigt  sur  la  touche.  Ce  sont 
des  esprits  mystérieux,  captifs  dans  cette  vieille  caisse,  qu'il  libère 
d'un  simple  geste.  Ils  ont  leurs  âmes,  qui  se  combattent  ou  qui  se 
marient  : 

Quelquefois  les  deux  esprits  sont  ennemis  ;  ils  s'irritent,  ils  se  frappent,  ils 
se  ha'issent,  ils  bourdonnent  d'un  air  vexé  ;  leur  voix  s'enfle  ;  elle  crie,  tantôt 
avec  colère,  tantôt  avec  douleur.  Christophe  adore  cela  :  on  dirait  des  monstres 
enchaînés,  qui  mordent  leurs  liens,  qui  tieurtent  les  parois  de  leur  prison  ;  il 
semble  qu'ils  vont  les  rompre  et  faire  irruption  au  dehors,  comme  ceux  dont 
parle  le  livre  de  contes,  les  génies  emprisonnés  dans  des  coffrets  arabes  sous 
le  sceau  de  Salomon.  —  D'autres  vous  flattent  :  ils  tâchent  de  vous  enjôler  ; 
mais  on  sent  qu'ils  ne  demandent  qu'à  mordre  et  qu'ils  ont  la  fièvre  ;  Chris- 
tophe ne  sait  pas  ce  qu'ils  veulent  ;  mais  ils  l'attirent  et  le  troublent...  —  Et 
d'autres  fois  encore,  il  y  a  des  notes  qui  s'aiment  :  les  sons  s'enlacent...  ;  ils 
sont  gracieux  et  doux.  Ce  sont  les  bons  esprits  ;  ils  ont  des  figures  souriantes 
et  sans  rides  ;  ils  aiment  le  petit  Christophe,  et  le  petit  Christophe  les  aime  ;  il 
a  les  larmes  aux  yeux  de  les  entendre,  et  il  ne  se  lasse  pas  de  les  rappeler. 
Ils  sont  ses  amis,  ses  chers  et  tendres  amis...  (.3). 

C'est  ainsi  qu'un  génie  profond  et  gigantesque  entre  en  lui,  le 
génie  des  sons,  celui  des  grands  musiciens  qui  se  déchaîne  dans 
leur  musique,  avec  ses  orages  de  fureur  ou  de  souffrance,  —  le 
génie  de  Beethoven  qui  hante  les  sommeils  d'enfant  de  Jean- 
Christophe,  celui  de  Wagner,  de  tous  ces  héros  de  l'art  à  qui  il 
demande  mieux  qu'une  leçon  d'art  :  une  leçon  de  vie,  une  leçon 


(1)  Hisloire  de  V opéra  avant  Lulli  el  ScarlalU,  Fontemoing  (de  Boccard)  ; 
Musiciens  d'autrefois  ;  Musiciens  d'aujourd'hui  ;  Voyage  musical  au  pays  du 
passé,  Hachette. 

(2)  L'Aube,  p.  117. 

(3)  lèid.,  p.   114. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         685 

morale.  C'est  ce  que  distingua  Charles  Péguy,  quand  les  Cahiers 
de  la  Quinzaine  publièrent  le  Beethoven  de  son  ami,  et  qu'il  y  salua 
«  l'éclatement,  la  soudaine  communication  d'une  grande  fortune 
morale  ». 

«  Rouvrir  les  fenêtres  »,  —  c'était  aussi  laisser  venir  à  soi,  de 
tous  les  points  du  monde  et  par-dessus  toutes  les  frontières,  les 
souffles  héroïques  du  Nord  ou  de  l'Orient.  Les  Tharaud  ont  décrit, 
avec  une  ironie  étonnée,  cette  attention  «  à  capter  les  plus  légers 
courants  d'air  qui  traversaient  l'univers...,  à  déterminer  de  quelle 
partie  du  monde  venait  l'idée  la  plus  noble,  le  souffle  le  plus  pur, 
sous  quelle  étoile  se  levait,  à  cette  minute  du  temps,  l'héroïsme 
et  la  grandeur  »  (1).  La  France,  dont  il  sait  la  très  haute  mission, 
ne  suffit  pas  à  cette  sorte  d'internationalisme  du  génie.  Elle 
offre,  —  voyez  la  première  page  de  la  Foire  sur  la  place,  —  ce 
miracle  étrange  et  déconcertant  de  l'ordre  dans  le  désordre  ;  mais 
des  régions  de  l'âme  lui  échappent,  et  surtout  des  régions  de  la 
musique  (2).  Sa  discrétion,  sa  finesse,  cet  art  de  tout  dire  à  mi- 
voix,  qui  est  le  secret  de  ses  Racine  et  de  ses  Debussy,  lassent 
vite  cet  impatient,  qui  veut  se  noyej  dans  des  symphonies  déme- 
surées ou  dans  des  clameurs  brutales.  Et  puis,  elle  ignore  trop 
complaisamment  tout  ce  qui  n'est  pas  elle-même.  Elle  s'enferme 
trop  dans  Paris.  Au  delà  du  Rhin  s'étend  pour  elle  une  zone 
d'ombre  d'oia  lui  viennent  seulement  quelques  noms  dont  elle  ne 
sait  au  juste  le  sens,  —  Hauptmann,  Sudermann,  Liebermann, 
Strauss  (David,  Johann  et  Richard)  (3).  Sa  grandeur  même,  Jean- 
Christophe  ne  laisse-t-il  pas  entendre  qu'elle  appartient  au  passé  ? 
Dans  ce  soir  de  Paris  où  il  voit  se  découper  sur  un  ciel  moelleux 
la  flèche  de  la  Sainte-Chapelle,  le  dôme  des  Invalides,  1  arc  de 
triomphe  ouvrant  «  telle  une  marche  héroïque,  l'enjambée  sur- 
humaine des  légions  impériales  »,  son  cœur  se  serre  d'effroi, 
parce  qu'il  lui  a  semblé  voir,  dans  ces  monuments  de  gloire,  les 
membres  immenses  d'un  géant  mort  qui  couvrent  la  plaine  (4). 

C'est  d'autres  cieux  qu'il  attend  la  vie  de  demain.  De  la  Ger- 
manie obscure,  à  laquelle  il  a  tant  donné  de  lui-même  (5)  ;  delà 

(1)  Noire  cher  Péguy,  t.  II,  p.  29. 

(2)  La  foire  sur  la  place,  p.  40. 

(3)  Ibid.,  p.  49. 

(4)  Ibid.,  p.  218. 

(5)  Elle  a,  il  faut  lo  noter,  payé  sa  dette  ;  et  un  faraud  nombre  d'études  sur 
Romain  Holland  viennent  d'elle  :  Otto  Grantoff,  liomain  Hollnnd,  Francfort- 
sur-le-Main,  Hutten  et  Lcenig,  1914  ;  H.  Ilatzfeld.  Paul  Claudel  und  Romain 
Rolland,  Municli,  1921  ;  Kugen  Lerch,  Romain  Rolland  und  aie  Kmencrung 
der  Gesinnung  Munich,  Max  Hucber,  1926  ;  Walter  Ostermann,  Dus  Bild  des 


686  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Russie  pathétique,,  dont  Tolstoï  nous  adresse  le  message  ;  de 
l'Inde  de  Tagore  et  de  Gandhi,  d'où  il  attend  «  l'œuvre  commune  : 
la  plus  grande  civilisation,  le  total  génie  humain...  »  (1). 

A  tous,  ce  qu'il  demande  c'est  l'image  exaltante  de  l'Individu 
héroïque  :  non  pas  r«  unanimisme  »  qui  est  trop  souvent  abdica- 
tion ;  moins  encore  le  «  culte  du  moi  »  (2)  ;  à  peine  ce  couraiit  venu 
de  Gobineau,  de  Nietzsche,  et  dont  il  voit  l'accomplissement  chez 
Henr^/  de  Montherlant,  —  l'orgueil  de  la  force  isolée,  dédaigneux 
de  «  l'opium  humanitaire  »  et  de  la  foule  (3)  ;  mais  plutôt  ce  culte 
du  grand  homme,  qui  naissait  au  cœur  de  Jean-Christophe^ 
quand  son  grand-père,  le  vieux  Krafft,  au  milieu  de  mille  impré- 
cations, lui  parlait  de  Napoléon  (4).  Culte  qui  n'est  pas  la  curiosité 
stérile  de  l'érudition,  ni  le  jeu  de  la  critique.  Romain  Rolland 
abhorre  cette  histoire  pour  laquelle  les  grands  hommes  ne  sont 
qu'anecdotes  et  menus  scandales,  qui  fouille  dans  leurs  tiroirs  et 
dans  leurs  alcôves  (5).  L'histoire  qu'il  tente  de  susciter  n'est  qu'une 
forme,  la  plus  haute,  de  la  vie.  Car  la  vie  véritable  est  celle  du 
génie  :  elle  console  des  trahisons  de  l'amour  ;  elle  tient  lieu  de 
l'amour  même.  U Adolescent  Jean-Christophe,  trahi  par  son  frère 
Ernst  et  par  Adda,  n'en  est  pas  brisé  :  car  il  sent  plusieurs  âmes 
en  lui,  qui  gravitent  obscurément  comme  un  monde  planétaire  ;  la 
vie  quotidienne  est  doublée  par  la  vie  des  rêves,  et  il  sait  être 
«  plusieurs  êtres  différents,  souvent  lointains,  séparés  par  des 
pays,  par  des  mondes,  par  des  siècles  ».  Celle  de  ces  âmes  qui  se 
débat  douloureusement  dans  le  réseau  des  jours  n'est  pas  la  plus 
précieuse  ni  la  plus  vivante  ;  il  en  est  une  autre  qui  l'observe,  une 
âme  «  avide  et  joyeuse  de  tout  sentir,  de  tout  souffrir,  de  com- 
prendre ces  hommes,  ces  femmes,  cette  terre,  cette  vie,  ces  désirs, 
ces  passions,  ces  pensées,  même  torturantes,  même  médiocres, 
même  vjles  »  :  «  cet  amour  de  tout  être  et  de  tout  connaître,  cette 


Menschen  in  Gœîhes  «  Wilhelm  Meisler  »,  Kelle.rs  «  Grùnem  Heinricb  »  und 
Romain  Rullands  «  Jean-Chrisiophe  »,  Heidelberg,  C.  Koester,  1928  ;  Elleii 
Key,  Romain  Rolland  und  sein  Roman  «  Johann  Chrislof  »,  Francfort-sur-le- 
Main,  s.  (1.  ;  Georgette  Schuler,  Studien  zu  Romain  Rollands  «  Colas  Breu- 
gnon »,  dissert,  de  Marburg,  1927.  Et  surtout  :  Stefan  Zweig,  Romain  Rolland, 
der  Mann  und  das  Werk.,  Francfort-sur-le-Main,  1911  ;  traduit  par  O.  Richez, 
Paris,  Éditions  pittoresques,  1929. 

(1)  Préface  à  la  Danse  de  Çiua.  —  V.  son  Mahatma  Gandhi,  Paris,  1924  : 
«  Historien  de  métier,  habitué  à  voir  passer  le  flux  et  le  reflux  des  grandes 
marées  de  l'esprit,  je  décris  celle-ci  qui  se  lève  du  fond  de  l'Orient.  Elle  ne 
se  retirera  qu'après  avoir  recouvert  les  rivages  de  l'Occident  ». 

(2)  V.  La  foire  sur  la  place,  p.  173. 

(3)  Tocqueinlle  cl  Gobineau,  Europe,  1"  octobre  1923,  p.  80. 

(4)  UAube,  p.  41. 

(5)  La  foire  sur  la  place,  p.  48. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature  687 

seconde  âme  opposait  son  rempart  aux  passions  destructrices  «(1). 
Cette  religion  tout  humaine  pouvait-elle  lui  suffire  ?  Lui  dont 
le  héros  se  jette  parfois  en  larmes  aux  pieds  d'un  Dieu  qu'il  prie 
et  à  qui  il  ne  croit  pas,  n'a-t-il  pas  souffert  de  son  besoin  de  dépas- 
ser l'homme,  et  de  la  fatalité  qui  le  retenait  parmi  les  hommes  ? 
Son  style  même,  la  résonance  de  son  œuvre  souffre  de  cette  lutte 
sans  terme.  II  aspire  à  la  large  et  généreuse  puissance  des  Rabelais, 
des  Diderot  ;  mais,  quand  il  tente  d'y  atteindre,  il  glisse  parfois 
au  pastiche  sans  vie.  Cette  vie,  dont  il  est  passionné,  respire  avec 
peine  dans  cet  art  difficile.  Pourtant  sa  génération  crut  l'y 
trouver,  et  s'y  reconnut.  Ses  cadets  y  entendirent  «  le  chant  de 
leur  âme  »,  comme  le  déclarait,  à  la  veille  de  la  guerre,  Gaston 
Riou,  l'auteur  de  Aux  écoutes  de  la  France  qui  vient  (p.  283)  : 

Ronaain  Rolland  est  notre  poète...  Lyrisme, goût  de  l'héroïsme,  sens  de  la 
vie  intérieure,  respect  religieux  de  toutes  ses  manifestations  impondérables, 
art,  musique,  amour,  foi,  sacrifice...  ;  persuasion  que  le  monde  est  en  travail 
d'une  civilisation  nouvelle...  :  tout  cela  bouillonne,  et  bruit,  et  cliante  pêle- 
mêle  dans  Romain  Rolland.  Car  le  chaos  de  son  œuvre  n'est  autre  que  l'image 
tout  à  tour  épique  et  lyrique  de  notre  chaos. 

Pltis  tard,  ce  sera  Jean  Prévost  retrouvant  en  germe  toutes  les 
idées  de  son  siècle  «  dans  l'œuvre  de  Rolland  »  (2),  puisant  dans 
«  ses  biographies  exaltées  et  pieuses  de  Michel-Ange,  de  Beetho- 
ven et  de  Tolstoï  »  sa  foi  dans  l'homme  et  dans  les  valeurs  de  l'es- 
prit (3). 

Que  d'autres,  vers  le  même  temps  que  Rolland  et  Péguy,  dans 
cette  «  vaste  veillée  d'armes»  qu'annonçait  la  Nouvelle  Journée, 
faisaient  des  rêves  tout  proches  des  leurs  !  Tout  proches,  mais 
distincts. 


Tels  ceux  de  cette  Abbaye  de  Créteil  où  d'autres  artisans  de 
l'esprit  s'efforçaient  aussi  de  préparer  une  nouvelle  vie  et  un  nou- 
veau monde,  vers  1906. 


(1)  L'Adolescent,  p.  212. 

(2)  Dix-huitième  année,  p.  219. 

(3)  Ilistuirc  de  France  depuis  la  guerre,  p.  72.  —  Sur  Romain  Rolland,  v. 
également  Paul  Seippel,  Romain  Rolland,  Vhomme  et  l'œuvre,  OilendorlT, 
râlS  ;  Marc  Elder,  Deux  essais,  Octave  Mirbcau,  Romain  Rolland,  Paris,  Grès, 
1914  ;  Charles  Albert,  Romain  Rolland  et  ses  disciples,  Rivière,  1916  ;  P.  J.. 
Jouve,  Romain  Rolland  vivant,  Paris,  1920  ;  Jean  Bonuerot,  Romain  RollaTtd, 
sa  vie,  son  œuvre.  Document  pour  Pliistoire  de  la  littérature  française.  Colleclion 
du  Carnet  critique,  1921. 


688  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Les  récits  ne  s'accordent  pas  entre  eux  (1)  :  est-ce  par  un  jour 
d'été,  est-ce  par  un  jour  pluvieux  d'automne,  que  deux  poètes  qui 
se  promenaient  au  bord  de  la  Marne  découvrirent  la  maison  de 
briques  rouges  où  ils  devaient  s'établir  avec  leurs  amis,  sous  l'in- 
vocation de  Rabelais  :  «  Cy  entrez  tous  et  soyez  bienvenus  » 
Petit  couvent  de  poésie  et  d'art,  où  Jules  Romains  venait  quel- 
quefois rejoindre  Vildrac,  Durtain,  Duhamel. 

Ce  dernier  a  cité  quelque  part  un  mot  de  sa  mère,  qu'il  aurait 
pu,  avec  ses  compagnons,  choisir  pour  devise  :  «  Je  voudrais, 
disait  cette  mère,  inquiète  de  sa  couvée  dispersée,  que  nous  dor- 
mions tous  ensemble,  pour  entendre,  la  nuit,  au  moins,  toutes 
vos  respirations  autour  de  moi  ».  Cette  humble  et  douce  parole 
maternelle,  il  la  répétera  à  l'humanité  entière.  C'est  de  la  respi- 
ration de  tout  l'univers  qu'il  voudra  faire  palpiter  son  œuvre.  Son 
style  même  semble  se  gonfler  de  la  sève  fraternelle  des  poètes 
français  et  étrangers.  Il  chante  d'accord  avec  eux  ;  il  les  convoque 
à  ses  côtés  pour  entendre  toutes  leurs  respirations  autour  de  lui. 
Voici  Montaigne  et  Rabelais,  Michelet  et  Baudelaire.  Il  a  l'exal- 
tation messianique  de  l'un,  la  bonne  humeur  et  le  lyrisme  gaulois 
de  l'autre.  Et  aussi  cette  inquiétude  russe  de  Dostoïewski,  qu'il 
prête  à  son  Louis  Salavin,  maladif  et  tourmenté.  Et  voici  le  reflet 
de  l'américain  Walt  Whitman  ;  et  de  Claudel  ;  et  de  Maeterlinck, 
le  poète  de  Mélisande  ;  de  Wagner,  le  poète  d'Isolde. 

Accord  singulier,  ou  singulières  contradictions.  Mais  aurait-il  la 
force  de  repousser  une  musique,  un  maître  ?  Il  les  accueille  dans 
son  innombrable  amitié.  N'est-ce  pas  de  lui-même  qu'il  pari 3 
dans  sa  Confession  de  Minuit:  «  Moi,  je  ne  sais  pas  choisir.  Toute 
pensée  qui  voyage  trouve  son  asile  en  mon  âme...  Oui  suis-je 
dans  cette  foule  ?...  Comment  me  reconnaître,  me  nommer,  m'ap- 
peler  entre  ces  visages  ?»  —  «  Cy  entrez  tous  et  soyez  bienvenus.  » 
Le  monde  est  bon.  Le  cœur  de  l'homme  est  exquis.  Les  amphi- 
théâtres mêmes  de  l'Ecole  de  médecine  n'ont  pas  imposé  au  doc- 
teur Georges  Duhamel  une  science  qui  dessèche  le  cœur.  Il  maudit 
leur  brutalité  ;  il  n'approche  qu'en  tremblant  du  corps  humain, 
cette  fragile  merveille,  «  pétrie  d'harmonie,  créatrice  d'harmonie  ». 
Dans  les  ambulances  de  la  guerre,  où  règne  la  douleur,  l'auteur 


(1)  On  les  trouvera  dans  le  Georges  Duhamel  de  Luc  Durtain  ;  dans  les 
Cahiers  de  VAnli-France  de  Jean  Maxe,  n°  3  ;  dans  les  pages  d'Arcos  mises 
en  appendice  à  VHisloire  de  la  lilléralure  contemporaine  de  Lalou.  —  Sur  ce 
groupe  de  l'Abbaye  :  la  thèse  de  M"«  Bidal,  Les  Ecrivains  de  l'Abbaye,  Boi- 
vin  ;  et  sur  la  doctrine  unanimiste  ;  André  Cuisenier,  Jules  Romains  el  Vuna- 
nimisme,  Flammarion,   1935. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         689 

de  Vie  des  Martyrs  saisit,  par  delà  les  cris  de  la  chair,  cette  ma- 
jesté des  souffrances  humaines,  qui  établit  une  communion  des 
âmes.  II  va  aux  «  vies  secrètes  »  dont  il  sait  bien,  d'ailleurs,  que  le 
vrai  secret  est  intraduisible  :  «  Celui  qui  tentera  d'expliquer  en 
dix  gros  volumes  ce  qui  se  passe  dans  le  cœur  d'un  homme  pen- 
dant une  seule  minute,  celui-là  entreprendra  une  besogne  sur- 
humaine. »  Mais  d'un  cœur  à  un  autre  cœur,  il  est  des  correspon- 
dances :  celle  de  la  pitié  ;  celle  delà  musique, — cette  musique  à 
laquelle  Romain  Rolland  demandait  déjà  une  religion  humaine  ; 
celle  de  la  poésie  :  quand  il  entre,  en  1912,  au  Mercure  de  France 
dont  il  devient  le  critique  littéraire,  c'est  une  sorte  de  communion 
des  poètes  que  Duhamel  se  flatte  d'instituer.  Et  enfin  celle  de  la 
nature,  où  il  est  si  beau  et  si  bon  de  vivre,  qui  nous  donne  la  joie 
d'une  possession  triomphante,  —  Possession  du  monde,  ce  titre 
est  tout  un  programme,  —  qui  nous  enveloppe  de  cette  «  odeur 
du  monde  »  dont  l'auteur  de  la  Pierre  d'Horeb  s'attache  à  définir 
la  subtile  et  mouvante  puissance. 
D'autres  l'avaient  dit  : 

Ma  vie  est  attachée  à  ces  fragiles  nceuds 
Et  je  suis  le  captif  des  mille  êtres  que  j'aime. 

C'est  Sully-Prudhomme  qui  élevait  ainsi  ce  premier  gémisse- 
ment d'  «  unanimisme  »  : 

Au  moindre  ébranlement  qu'un  souffle  cause  en  eux, 
Je  sens  un  peu  de  moi  s'arracher  de  moi-même. 

Le  poète  «  unanimiste  »  d'aujourd'hui  semble  prolonger  cette 
plainte  : 

Frère  I  ne  sais-tu  pas  que,  dès  que  tu  frissonnes, 
Comme  un  rameau  de  peupliers,  je  frissonne  ? 

Une  rue  comme  la  rue  Mouffetard  est  tout  un  pays  dont  les 
habitants  et  les  passants  sont  solidaires.  Et  quand,  par  la  fenêtre 
de  son  bureau,  Georges  Duhamel  laisse  monter  à  lui  ce  grand 
souffle  des  demeures  et  des  artères  voisines,  —  fait  du  grondement 
des  grandes  avenues,  de  la  plainte  d'un  tramway,  de  l'appel  des 
horloges  :  «  Rien  qui  ne  me  touche,  dit-il,  rien  qui  me  soit  indiffé- 
rent. » 

Une  pareille  intuition  du  rythme  universel,  de  la  Conscience  de 
la  Ville,  du  grand  courant  qui  emporte  les  consciences  indivi- 
duelles, pénétra,  un  jour  d'octobre  1903,  un  élève  du  lycée  Con- 

44 


690  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

dorcet,  un  Normalien  de  demain,  tandis  qu'il  remontait  la  grouil- 
lante rue  d'Amsterdam  (1).  Il  allait  annoncer  cette  découverte, 
cinq  ans  plus  tard,  dans  La  vie  unanime.  Il  venait  d'une  contrée 
dure  et  volcanique,  —  le  Velay,  —  et  il  avait  longtemps  vécu 
dans  le  peuple  laborieux  de  Paris,  où  l'avait  amené  la  carrière 
d'instituteur  de  son  père.  Est-ce  cette  initiation  première,  est-ce 
celle  du  jeune  philosophe  de  l'Ecole  Normale,  l'influence  des  so- 
ciologues de  son  temps,  la  lecture  de  Verhaeren,  de  Walt  Whit- 
man,  les  théories  scientifiques  par  lesquelles  il  s'efïorça  de  fondre 
la  vie  individuelle  dans  celle  du  monde  organique,  qui  animèrent 
les  choses  mêmes,  aux  yeux  de  Jules  Romains,  d'une  existence 
collective  à  laquelle  les  groupes  humains  sont  associés  ?  La  doc- 
trine darwinienne  de  l'évolution  le  pénètre  d'une  sorte  de  res- 
pect familier  pour  la  nature  où  tant  d'humbles  prodiges  créent  la 
vie,  l'entretiennent,  en  assurent  l'unité.  Dès  l'un  de  ses  premiers 
livres,  le  Bourg  régénéré,  la  petite  ville  respire  comme  un  être,  se 
sent  traversée  de  ces  «  rues  qui  sont  l'axe  de  son  âme  »,  ou  encore 
dans  son  sommeil  «  à  plat  ventre  »,  suce  et  absorbe,  en  «béates 
digestions  »,  le  travail  de  la  plaine.  Il  est  des  lieux  qui  sont  char- 
gés d'une  électricité  secrète,  et  où  toutes  les  actions  prennent 
une  valeur  mystérieuse  de  ce  qu'elles  sont  dans  le  champ  magné- 
tique de  Rome  ou  de  Paris  :  c'est  ce  que  se  diront  le  Jerphanion 
et  le  Jallez  des  Hommes  de  bonne  volonlé.  Les  sentiments  mêmes, 
et  surtout  ce  «  mysticisme  charnel  »  par  lequel  Jules  Romains 
rejoint  les  états  d'âme  mystiques  (2),  cette  religion  à  laquelle  il 
donne  pour  dieu  le  Dieu  des  Corps,  participent  de  cette  commu- 
nauté cosmique,  et  il  se  plaît  à  sentir  autour  de  son  amour,  la 
complicité  de  la  société,  de  la  nature,  des  forces  universelles. 

Ainsi  se  joue  le  grand  jeu  du  monde.  Les  volontés  individuelles 
se  perdent  dans  le  tourbillon  du  hasard,  delà  fatalité.  Nos  actes 
individuels  ne  sont  que  les  poussées  de  l'imagination  collective 
réalisant  les  images-forces  qu'on  lui  jette,  en  faisant  des  idéaux 
ou  des  religions,  des  élans  ou  des  paniques.  C'est  la  mystifica- 
tion et  la  foi  unies,  qui  créent  en  un  miracle  d'humour  la  cité  exo- 
tique de  Donogoo-Tonka  ;  ce  sont  elles  encore  qui  imprègnent  de 
médecine  tout  un  paysage  de  montagne,  discipliné  par  le  seul 


(1)  Cf.  le  livre  d'André  Cuisenier  cité  plus  haut  ;  la  thèse  de  Victor  Hincz, 
V unanimisme  et  Vœuvre  de  M.  Jules  Romains  ;  Maurice  Courtois-Suint, 
Jules  Romains,  esquisse,  Les  Amis  d'Edouard,  1928  ;  Madeleine  Israël,  Jules 
Romains,  sa  vie,  son  œuvre,  Kra,  1931. 

(2)  Frédéric  Lefèvre,  Une  heure  avec  Jules  Romains,  Nouvelles  Litléraires , 
25  novembre  1933. 


l'obsession  de  la  vie  dans  la  littérature         691 

prestige  du  D^"  Knock  ;  c'est  une  suggestion  collective    qui  con- 
sacre la  légende  farcesque  de  M.  le  Trouhadec. 

Jules  Romains  a  entrepris  d'écrire  l'histoire  d'un  de  ces  êtres 
composites  qui  enveloppent  et  entraînent  nos  destinées  person- 
nelles :  une  génération.  Ses  Hommes  de  bonne  volonté  sont  comme 
l'épopée  unanimisté  du  début  de  ce  siècle,  de  ces  hommes  qui 
commencèrent  par  «  la  recherche  d'une  église  »  et  qui  finirent  par 
une  bataille  où  se  fondirent  leurs  douleurs  éparses.  Ces  années  de 
guerre,  en  effet,  ne  sont-elles  pas,  à  la  fois,  le  couronnement  et 
l'épilogue  de  l'unanimisme  ? 


Celles  qui  suivront  nous  ménageront  d'ailleurs  encore  d'émou- 
vants spectacles  et  des  efforts  désespérés  pour  rejoindre  une  vie 
plus  large,  plus  réellement  vivante  que  notre  existence  isolée. 

Ce  sont  ceux  qui  vont,  comme  Luc  Durtain,  demander  à  l'expé- 
rience russe  de  les  rassurer  sur  les  titres  trop  incertains  du  «  der- 
nier des  dieux  de  notre  planète,  l'homme,  l'homme  misérable  »(1). 

C'est  Emmanuel  Bove,  l'auteur  de  Mes  amis,  qui  décrit  les 
fraternités  de  la  misère,  cette  vie  commune  des  «  Salavin  »  qui 
prennent  leur  café  côte  à  côte  sur  le  zing  ondulé  du  comptoir, 
ces  voisinages  du  quartier  où  la  vie  sans  joie  se  déroule,  mono- 
tone, de  l'épicerie  à  la  boucherie,  à  la  boulangerie,  les  heures  per- 
dues, sur  les  bancs  du  square,  à  échanger  avec  un  inconnu  ces 
mots  indifférents  d'où  naît  peu  à  peu  l'amitié...  «  Certains  hommes 
forts  ne  sont  pas  seuls  dans  la  solitude,  mais  moi,  qui  suis  faible, 
—  avoue-t-il,  —  je  suis  seul  quand  je  n'ai  point  d'amis  ». 

C'est  Eugène  Dabit,  qui  compose,  en  une  grisaille  triste,  la 
monographie  d'un  hôtel  meublé,  ou  enregistre  avec  une  minutie 
morose  tous  les  détails  d'un  deuil  de  famille. 

C'est  Louis-Ferdinand  Céline  qui  «  voyage  au  bout  de  la  nuit  », 
dans  cette  France  et  dans  ce  monde  sortis  en  loques  de  la  guerre, 
et  qui  traîne  son  abandon  parmi  tant  d'autres  abandons.  II  re- 
garde, par  la  fenêtre,  des  êtres  dont  il  ne  sait  pas  le  nom  et  dont  il 
sait  les  pensées.  Il  s'arrête  dans  la  foule,  se  mêle  à  ses  grosses  plai- 
santeries ou  à  ses  détresses  ;  et  ses  efforts  mêmes  d'évasions  l'en- 
foncent plus  encore  dans  cette  humanité  désolante  où  la  joie  est 
aussi  triste  que  la  douleur. 


(1)  Luc  Durtain,  L'aulrc  Europe,  192S,  p.  346. 


692  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Et  d'autres,  qui  se  sont  flattés  d'instituer  une  «  littérature  po- 
puliste »  ou  «  prolétarienne  ».  Pour  aucun  d'eux,  pour  aucun  de 
ceux  que  nous  avons  envisagés  tout  à  tour  dans  cette  série  d'études 
sur  l'école  de  la  vie,  —  grands  excommuniés  qui  cherchèrent  à 
tirer  une  vie  plus  intense  de  leurs  douleurs  ou  de  leurs  révoltes, 
«  mendiants  ingrats  »  ou  idéalistes  frénétiques,  impressionnistes 
à  la  poursuite  du  spectacle  éphémère  ou  symbolistes  à  la  quête 
du  monde  inconscient,  païens  passionnés,  ou  prophètes,  ou  apôtres 
idolâtres  de  l'héroïsme  ou  de  la  foule,  —  l'œuvre  littéraire  n"a  de 
prix  en  dehors  de  la  vie  qu'elle  capte,  qu'elle  traduit  ou  qu'elle 
exalte.  Ils  pourraient  tous  répéter  avec  l'un  d'eux,  Georges 
Duhamel,  dans  son  Essai  sur  le  roman  :  «  C'est  toujours  en  fonc- 
tion de  la  vie  qu'il  nous  faut  juger  les  livrc^;.  « 


Les  écrivains  allemands 
et  la  Révolution  française 

par  Geneviève  BIANQUIS, 
Professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  de  Dijon, 


III 

Les  philosophes. 


Nous  avons  vu  les  événements  de  la  Révolution  française 
produire  sur  les  écrivains  allemands  des  réactions  diverses  mais 
d'ane  courbe  assez  uniforme  :  enthousiasme,  méfiance,  indigna- 
tion, et,  chez  quelques-uns  seulement,  adhésion  durable.  Reste 
à  voir  quelle  attitude  ont  adoptée  les  grands  philosophes  de  l'é- 
poque, comment  ils  ont  compris,  accueilli,  assimilé  ou  combattu 
l'esprit  démocratique  nouveau.  En  1789,  Kant  avait  65  ans, 
Fichte  27,  Hegel  19,  Schelling  14  seulement.  Kant  n'était  plus 
à  l'âge  où  l'on  change  de  conviction;  et  comment  aurait-il  méconnu 
que  les  principes  des  Droits  de  l'Homme  ne  faisaient  qu'exprimer 
en  termes  juridiques  sa  doctrine  de  la  liberté  et  de  la  dignité 
humaines  ?  Jusqu'au  bout  il  resta  ferme  partisan  de  la  Révolu- 
tion. Fichte,  après  ses  premières  ardeurs,  suivra  la  même  évolu- 
tion que  nous  avons  observée  chez  Klopstock,  Schiller  et  Gœthe  : 
sa  foi  démocratique  se  muera  en  pur  patriotisme  allemand.  Hegel 
considérera  toujours  que  la  Révolution  fut  «  une  aurore  splen- 
dide  ».  Schelling,  enfin,  ne  sera  que  passagèrement  touché  et 
construira  sur  des  bases  de  mysticisme  traditionnel  et  catho- 
lique sa  philosophie  de  l'histoire  et  du  droit. 

On  connaît  l'anecdote  fameuse  :  le  vieux  Kant,  régulier  comme 
une  horloge,  n'abrégea  qu'une  fois  dans  sa  vie  le  trajet  de  sa  pro- 
menade quotidienne,  le  jour  où  parvint  à  Kônigsberg  la  nouvelle 
de  la  prise  de  la  Bastille.  D'après  une  autre  anecdote,  quand  il 
apprit  en  1791  que  la  République  venait  d'être    proclamée    en 


694  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

France,  il  s'écria  :  «  Je  peux  dire  avec  Siméon  :  «  Seigneur,  laissez 
aller  maintenant  votre  serviteur  en  paix,  car  mes  yeux  ont  vu 
votre  salut  (1).  »  Ces  récits  sont  peut-être  un  peu  sujets  à  caution, 
mais  voici  qui  est  plus  sûr  :  le  23  janvier  1794,  Nicolovius  écrit 
à  F.  H.  Jacobi  : 

Kant  est  un  démocrate  convaincu  et  m'a  récemment  exposé  sa  doctrine. 
Toutes  les  horreurs  qui  se  passent  en  France  sont  selon  lui  sans  importance 
auprès  du  mal  durable  du  despotisme  qui  régnait  en  France  précédemment. 
Il  estime  que  vraisemblablement  les  Jacobins  ont  raison  dans  tout  ce  qu'ils 
font  ù  présent. 

Si  nous  cherchons  dans  ses  œuvres  les  réflexions  que  lui  a  ins- 
pirées la  Révolution,  il  faut  attendre  jusqu'en  1793,  époque  diffi- 
cile où  la  Terreur  sévit,  où  l'opinion  étrangère  s'alarme  et  s'in- 
digne à  la  nouvelle  de  l'exécution  du  roi.  Dans  la  préface  à  la 
2^  édition  des  Ideen  zii  einer  allgemeinen  Geschichte  in  wellbiir- 
gerlicher  Absichi,  Kant  laisse  percer  un  certain  découragement  : 

A  l'heure  où  les  puissants  du  jour  sont  ivres,  que  ce  soit  du  souffle  divin 
ou  de  l'haleine  de  la  pourriture,  il  vaut  mieux  qu'un  pygmée,  s'il  tient  à  sa 
peau,  ne  se  mêle  point  à  leurs  querelles,  fût-ce  parles  harangues  les  plus  douces 
et  les  plus  respectueuses,  pour  cette  bonne  raison  qu'il  ne  se  fera  pas  écouter 
et  qu'il  se  trouvera  des  calomniateurs  pour  tordre  le  sens  de  ses  paroles. 
Dans  quatre  semaines  j'entrerai  dans  ma  soixante-dixième  année.  Quelle 
influence  peut-on  espérer  exercer  à  cet  âge  sur  les  penseurs  ou  sur  la  masse  ? 
Ce  serait  peine  perdue,  voire  nuisible.  Dans  ce  reste  de  la  seconde  moitié 
d'une  vie,  il  faut  conseiller  à  la  vieillesse  de  compter  avec  ce  qu'il  lui  reste 
de  forces,  qui  ne  lui  laissent  guère  désirer  d'autres  biens  que  le  repos  et  la 
paix. 

Mais  dans  l'étude  de  la  même  année  sur  la  religion  raisonnable 
{Die  Religion  in  den  Grenzen  der  blossen  Vernunfi),  le  vieux  ratio- 
naliste proteste  avec  énergie  contre  la  formule  dont  usent  et 
abusent  dans  tous  les  temps  les  partis  de  conservation  politique 
ou  sociale  :  «  Un  tel  peuple  n'est  pas  mûr  pour  la  liberté.»  Nous 
avons  vu  Klopstock,  Wieland,  Gœthe,  Schiller  user  sans  scru- 
pule de  ce  truisme.  Kant,  plus  vieux,  est  aussi  plus  hardi.  Ce 
n'est  pas  sous  la  tyrannie  qu'on  peut  faire  l'apprentissage  de  la 
liberté,  pense-t-il.  Sans  doute,  les  premiers  essais  d'émancipa- 
tion sont  souvent  grossiers,  et  amènent  d'abord  un  état  plus  pé- 
nible et  plus  dangereux  que  celui  dont  on  jouissait  sous  les  ordres, 
mais  aussi  sous  la  sauvegarde  d'autrui  :«  Encore  est-il  qu'on  ne 
mûrit  jamais  pour  la  liberté  que  par  ses  propres  tentatives,  et 

(1)  D'après  Varnhagcn,  Deiikwûrdigkeilen,  qui  dit  le  tenir  de  Stâgemann. 


ÉCRIVAINS    ALLEMANDS    ET    RÉVOLUTION    FRANÇAISE        695 

pour  faire  ces  tentatives  il  faut  être  libre  ».  Dans  un  troisième 
traité  du  même  temps,  il  combattra  un  autre  de  ces  truismes 
commodes  par  lesquels  on  défend  l'ordre  établi  :  «  Telle  chose 
est  juste  en  théorie,  mais  non  en  pratique»  {Ueber  den  Gemein- 
spruch  :  Das  mag  in  der  Théorie  richtig  sein,  aber  nichl  fiir  die 
Praxis).  L'Etat  selon  lui  repose  sur  le  Contrat  social  et  se  fonde 
sur  ces  trois  principes  :  la  liberté  de  tous  les  membres  de  la  société 
en  tant  qu'êtres  humains,  leur  égalité  en  tant  que  sujets,  leur 
autonomie  en  tant  que  citoyens.  Ces  lois  de  la  raison  universelle 
«  rendent  seules  possible  l'institution  d'unEtatconformeauxpurs 
principes  rationnels  des  droits  réels  de  l'homme  ».  Le  patriar- 
calisme,  où  les  sujets  n'ont  qu'à  demeurer 'passifs  et  à  obéir 
comme  des  enfants,  semble  à  Kant  «  le  plus  grand  despotisme 
imaginable  ».  Il  demande  la  suppression  de  tous  les  privilèges 
héréditaires  et  exige  que  tous  les  citoyens  puissent  non  seulement 
accéder  aux  emplois  et  au  rang  que  méritent  leur  talent,  leur  la- 
beur et  même  leur  chance,  mais  aussi  puissent  tous  légiférer, 
sinon  directement,  du  moins  par  l'entremise  de  leurs  représen- 
tants. Doit  être  électeur  tout  citoyen  qui  est  de  condition  libre 
et  qui  a  une  propriété  dont  il  vit  —  cette  propriété  pouvant  être 
un  métier,  un  art,  un  talent,  un  savoir.  Ultérieurement  Kant  a  été 
amené  à  distinguer  des  citoyens  actifs  et  des  citoyens  passifs. 
C'est,  on  le  voit,  la  pure  doctrine  de  Sieyès  et  des  Constituants. 
Les  années  passent  et  le  républicanisme  humaniste  de  Kant  ne 
varie  pas.  En  1796,  la  première  partie  de  la  Métaphysique  des 
mœurs,  étudiant  les  premiers  principes  du  droit,  développe  une 
théorie  qui  est  du  républicanisme  français  tout  pur.  La  volonté 
du  peuple  est  souveraine  ;  c'est  elle  qui  fait  les  lois.  Les  trois  pou- 
voirs doivent  être  séparés.  La  République  peut  s'incarner  dans 
un  roi,  une  aristocratie  ou  une  démocratie,  mais  elle  ne  peut  être 
qu'un  système  représentatif,  qui  assure  le  pouvoir  du  peuple  par 
le  moyen  de  ses  représentants  et  en  son  nom,  du  consentement 
de  tous  les  concitoyens.  Le  pouvoir  législatif,  qui  est  le  plus  haut, 
appartient  à  l'ensemble  du  peuple.  Le  pouvoir  exécutif  n'est 
que  l'agent  des  volontés  de  l'Etat  ;  il  publie  des  édits,  il  ne  fait 
pas  de  lois.  Un  gouvernement  qui  unirait  le  législatif  et  l'exécutiî 
serait  despotique,  et  le  contraire  de  toute  démocratie.  Louis  XVI, 
en  remettant  à  l'Assemblée  des  représentants  du  peuple  la  charge 
et  la  répartition  de  la  dette  publique,  s'est  démis  d'un  de  ses 
pouvoirs  essentiels  :  l'Assemblée  avait  dès  lors  à  taxer  le  roi  aussi 
bien  que  les  sujets,  elle  était  justifiée  à  ne  lui  plus  rendre  les  rênet 
du  gouvernement. 


696  REVUE    DES    COURS    ET    CONFÉRENCES 

Cette  doctrine  hardie,  Kant,  il  faut  le  dire,  n'est  pas  prêt  à  la 
défendre  dans  la  pratique.  Là  encore  se  fait  sentir  cette  timidité 
devant  les  conséquences  à  laquelle  nous  devons,  après  la  rigueur 
de  la  Raison  pure,  les  accommodements  de  la  Raison  pratique. 
Il  préconise  donc  les  réformes  prudentes,  les  évolutions  Içntes, 
le  respect  des  vieilles  habitudes  et  des  vieux  préjugés. 

Un  changement  de  Constitution,  s'il  est  parfois  possible,  ne  peut  être 
opéré  que  par  le  Souverain,  sous  forme  de  réforme,  et  non  par  le  peuple,  sous 
forme  de  révolution...  Contre  le  chef  du  pouvoir  exécutif,  aucune  révolte  du 
peuple  n'est  légitime  ;  la  légalité  exige  la  soumission  à  la  volonté  du  législa- 
teur ;  il  n'y  a  pas  de  droit  à  la  révolte,  moins  encore  de  droit  à  l'émeute.  Sur- 
tout il  ne  faut  pas  que  le  législateur  (le  monarque),  sous  prétexte  qu'il  a  mé- 
susé  de  son  pouvoir  (tyrannie),  puisse  être  l'objet  d'un  attentat  sur  sa  per- 
sonne, voire  sur  sa  vie.  La  moindre  tentative  de  cette  sorte  est  une  haute 
trahison,  pareil  traître  ne  peut  encourir  que  la  peine  de  mort,  puisqu'il  a 
voulu  détruire  sa  patrie. 

Voilà  donc,  semble-t-il,  le  régicide  condamné,  et  surtout  le 
régicide  dans  les  formes  légales  qui  paraît  répugner  à  Kant  plus 
que  tout  :  passe  encore  de  supprimer  un  roi  ;  ce  qui  est  affreux, 
c'est  de  le  juger  et  de  le  condamner  dans  toutes  les  formes,  comme 
un  criminel.  «  Voilà  ce  qui  remplit  d'horreur  toute  âme  où  vit 
l'idée  des  Droits  de  l'Homme.»  Faut-il  donc  condamner  la  Révo- 
lution ?  Kant  est  réaliste  plus  qu'on  ne  l'attendrait  ; 

Quand  une  Révolution  a  réussi  et  qu'une  nouvelle  Constitution  est  éta- 
blie, l'irrégularité  de  la  procédure  et  de  l'exécuion  ne  dispense  pas  les  sujets 
du  devoir  de  se  soumettre  en  bons  citoyens  au  nouvel  ordre  des  choses,  et 
ils  ne  peuvent  refuser  l'obéissance  à  l'autorité  qui  a  maintenant  le  pouvoir. 

Au  delà  de  l'existence  intérieure  des  Etats,  Kant  a  aperçu 
la  nécessité  de  régler  selon  la  raison  les  rapports  des  Etats  entre 
eux.  Le  traité  de  Bâle,  en  1795,  avait  fait  lever  un  grand  espoir 
de  paix  dans  toute  l'Europe  ensanglantée  parles  premières  guerres 
de  coalition.  Le  jeune  Hôlderlin  chantait  l'aurore  d'un  monde 
nouveau  enfin  pacifié.  Kant  voit  plus  loin.  11  cherche  comment 
on  pourrait  éliminer  à  tout  jamais  la  guerre  et  fonder  sur  une 
fédération  d'Etats  libres  la  paix  perpétuelle.  C'est  le  traité  Zum 
ewigen  Frieden,  qui  fait  de  Kant  l'un  des  précurseurs  authentiques 
de  la  Société  des  Nations  et  qui  nous  semble  aujourd'hui  si  pro- 
phétique, hélas  !  et  si  périmé.  Relisons-en,  sans  commentaire, 
les  principaux  articles. 

Pour  assurer  la  paix,  Kant  propose  avant  tout  de  supprimer 
les  armées  permanentes  qui  ruinent  les  peuples  et  amènent  fata- 
lement la  guerre.  Mais  auparavant  les  Etats  devront  s'engager 


ÉCRIVAINS    ALLEMANDS    ET    RÉVOLUTION    FRANÇAISE         69? 

à  ne  pas  tenter  de  modifier  par  la  force  la  Constitution  et  le  gou- 
vernement des  nations  voisines.  L'état  de  paix  n'est  pas  un  état 
naturel  entre  des  peuples  régis  par  des  tyrans  ;  au  contraire,  il 
devient  infiniment  probable  si  l'on  consulte  l'ensemble  des  ci- 
toyens qui,  souffrant  tous  des  maux  de  la  guerre,  réfléchiront 
avant  de  l'entreprendre  ou  de  l'accepter.  Il  faut  donc  qu'au  plus 
tôt  la  Constitution  de  tous  les  Etats  devienne  républicaine  (Kant 
donne  à  ce  mot  le  sens  que  nous  donnons  au  mot  démocratique). 
Quant  aux  relations  en  temps  de  paix,  il  sera  bien  entendu  qu'au- 
cun Etat  indépendant,  grand  ou  petit,  ne  pourra  être  acquis 
par  héritage,  achat,  donation  ou  troc,  car  il  s'agit  d'un  bien  spiri- 
tuel, de  la  volonté  d'un  groupe  d'hommes  qui  ont  le  droit  de  dis- 
poser d'eux-mêmes. 

Aucun  Etat  ne  devra  se  permettre  pendant  la  guerre  des  pro- 
cédés tels  qu'ils  ruineraient  à  jamais  la  confiance  mutuelle,  même 
une  fois  la  paix  revenue.  Aucun  traité  de  paix  ne  devra  receler 
l'intention  secrète  de  déchaîner  ou  de  préparer  une  guerre  nou- 
velle. 

Une  fois  ces  principes  acquis,  Kant  garde  l'espoir  de  voir  se 
former  peu  à  peu  une  fédération  des  Etats  libres,  une  Union  de 
paix  qui  mettra  fin  à  toutes  les  guerres.  Chaque  fois  qu'un  peuple 
se  met  en  République,  revêtant  la  forme  de  l'Etat  rationnel  qui 
tend  par  sa  nature  à  la  paix  perpétuelle,  «  il  constitue  un  centre 
d'union  fédérative  pour  les  autres  Etats,  conformément  à  l'idée 
du  droit  des  peuples,  et  il  travaille  à  propager  cet  idéal  parla  for- 
mation d'unions  analogues  ».  Ainsi  se  formera  au-dessus  des  Etats 
nationaux  un  Etat  des  peuples,  une  civitas  genlium  qui  finira 
par  englober  tous  les  peuples  de  la  terre,  résolus  «à  réaliser  le 
règne  de  la  Raison  pratique  et  de  la  Justice  dont  la  Paix  per- 
pétuelle sera  la  dernière  et  la  suprême  conséquence  ». 

Un  des  derniers  écrits  de  Kant,  Dsr  Streit  der  Faculiâten,  1798, 
porte  encore  témoignage  de  sa  foi  persistante  dans  les  heureux 
résultats  de  la  grande  Révolution. 

Cette  Révolution,  écrit-il,  que  nous  avons  vue  s'effectuer  de  nos  jours  chez 
un  peuple  plein  d'intelligence,  aura  beau  réussir  ou  échouer,  elle  aura  beau 
entraîner  une  telle  somme  de  misère  et  d'horreur  que  l'homme  de  sens  droit 
qui,  en  la  recommençant,  pourrait  espérer  la  mener  heureusement  à  terme, 
ne  se  résoudrait  jamais  à  en  refaire  l'expérience  à  un  pareil  prix,  —  cette 
Révolution,  dis-je,  rencontrera  cependant  dans  l'esprit  de  tous  les  specta- 
teurs désintéressés  une  sijmpalhie  qui  touche  à  l'enthousiasme...  C'est  bien 
moins  une  révolu  lion  que  Vcvolution  vers  une  constitution  conforme  au  droit 
naturel,  qui  sans  doute  ne  peut  s'établir  jnème  par  des  luttes  très  violentes  — 
la  guerre  détruisant  du  dehors  et  du  dedans  toute  la  Constitution  légale 
préexistante.  Or  l'aspiration  du  peuple  français  est  de  parvenir  à  une  Consti- 


698  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

tution  qui  serait  non  plus  belliqueuse,  mais  républicaine.  Sans  être  pro- 
phète, j'alTirme  pouvoir  annoncer  au  genre  humain,  d'après  les  aspects 
et  les  présages  de  l'heure  présente,  qu'il  parviendra  à  ce  but  et  progressera 
désormais  sans  recul  possible  vers  le  mieux,  car  un  tel  phénomène  de  l'his- 
toire humaine  ne  peut  s'oublier  ;  il  révèle  dans  la  nature  humaine  une  apti- 
tude et  une  puissance  de  progrès  que  jamais  aucun  homme  politique  de  l'An- 
cien Régime  n'était  arrivé  à  y  déceler.  Même  si  le  but  de  cette  Révolution 
ne  pouvait  être  atteint  tout  de  suite,  même  si  la  révolution  ou  la  réforme  cons- 
titutionnelle de  tout  un  peuple  avortait  finalement,  même  si  après  une  réus- 
site temporaire  tout  devait  retomber  dans  l'ancienne  ornière,  comme  le 
prédisent  nos  politiciens,  ma  prédiction  philosophique  ne  perdrait  rien  de  sa 
force.  Car  c'est  un  événement  trop  grand,  trop  lié  aux  intérêts  de  l'humanité 
et  dont  l'influence  s'est  trop  largement  répandue  dans  toutes  les  parties  du 
monde,  pour  qu'il  ne  revienne  pas  en  mémoire  aux  peuples,  à  la  simple  insti- 
gation de  circonstances  favorables,  pour  les  stimuler  à  de  nouveaux  essais 
de  même  ordre.  Dans  une  affaire  si  importante  au  genre  humain,  il  faudra 
bien  que  quelque  jour  la  Constitution  désirée  atteigne  à  cette  solidité  qui 
ne  manquerait  pas  d'imposer  sa  leQon  aux  esprits,  à  coups  d'expériences 
répétées. 

Si,  à  la  fin  de  son  Anthropologie,  Kant  reconnaît  aux  Français, 
outre  la  politesse,  la  courtoisie,  l'amabilité  et  la  vivacité  d'esprit, 
«  un  esprit  de  liberté  contagieux  et  qui,  dans  les  rapports  du 
peuple  avec  l'Etat,  crée  un  enthousiasme  profondément  émou- 
vant »,  il  ne  fait  que  confirmer  une  dernière  fois  un  jugement 
remarquablement  ferme  et  sûr  dont  ses  successeurs  auraient  pu, 
plus  d'une  fois,  s'inspirer. 

Il  était  naturel  que  Fichte,  fils  d'un  pauvre  tisserand,  et  qui 
avait  dans  son  enfance  mis  la  main  au  métier  et  gardé  les  oies  à 
ses  moments  perdus,  saluât  avec  enthousiasme  les  premiers  évé- 
nements de  la  Révolution.  Comme  la  génération  qui  le  précède, 
il  avait  été  nourri  de  Rousseau  principalement,  et  d'une  rhéto- 
rique à  la  Mirabeau,  à  la  Posa,  qui  doit  sa  substance  et  sa  forme 
aux  orateurs  latins.  Dans  son  premier  écrit  de  l'époque  révolu- 
tionnaire, il  revendique  de  la  part  des  princes  qui  l'oppriment  la 
liberté  de  conscience  {Zunickjorderiing  der  Denkfreiheit  von  den 
Fûrslen  Europas,  die  sie  bisher  unterdriïckten^  1 793).  Titre  et  pensée 
semblent  pris  au  Don  Carlos  de  Schiller.  Il  rappelle  aux  oppres- 
seurs de  la  liberté  «  l'exemple  terrible  de  nos  jours  »  et  prédit  que 
l'humanité  se  venge  cruellement  de  qui  l'opprime  :  «  Les  révolu- 
tions en  pareil  cas  deviennent  nécessaires.  » 

C'est  la  même  année  que  Fichte,  devant  la  désaffection  crois- 
sante de  l'opinion  allemande  envers  la  Révolution,  entreprit  de 
rectifier  le  jugement  du  public  {Beitrag  zur  Berichiigung  der  Ur- 
ieile  des  Publikums  iiber  die  franzosische  Révolution).  Le  livre 
devait  comporter  deux  parties,  l'une  sur  la  légitimité  de  la  Révo- 
lution, l'autre  sur  son  opportunité.  Cette  deuxième  partie  n'a  pas 


ÉCRIVAINS    ALLEMANDS    ET    REVOLUTION    FRANÇAISE         699 

été  écrite.  La  question  que  Fichte  se  pose  tout  d'abord  est  celle- 
ci  :  un  peuple  a-t-il  le  droit  de  changer  sa  Constitution  politique  ? 
Assurément.  Une  société  civile  n'a  de  fondement  légitime  que  dans 
un  contrat  passé  entre  ses  membres.  Or  tout  homme  a  le  droit 
de  sortir  d'une  association  pour  en  fonder  une  autre,  sur  d'autres 
bases  :  c'est  ce  qu'on  appelle  une  révolution.  L'homme  en  effet 
ne  peut  être  astreint  qu'à  la  loi  qu'il  s'est  donnée  lui-même.  Accep- 
ter une  loi  venue  du  dehors,  c'est  renoncer  à  ce  qui  fait  le  privi- 
lège de  l'humanité,  c'est  retourner  à  l'animalité  :  l'homme  n'en  a 
pasle  droit.  Parfaitement  logique  avec  son  subjectivisme  absolu, 
Fichte  maintient,  dans  le  domaine  politique  et  social  comme 
dans  le  domaine  moral,  l'autonomie  de  la  personne  humaine  ; 
bien  plus,  il  étend  cette  autonomie  à  cette  personnalité  collective 
qui  s'appelle  un  peuple.  «  Le  droit  de  n'accepter  d'autre  loi  que 
celle  qu'on  s'est  donnée  est  le  fondement  de  la  souveraineté 
indivisible  el  inaliénable  dont  parle  Rousseau.  » 

Il  est  dans  les  choses  humaines  de  changer  :  les  Constitutions 
vieillissent  elles  aussi  et  peuvent  avoir  besoin  d'être  renouvelées. 
Une  mauvaise  Constitution  est  celle  «  qui  s'oppose  à  ce  qui  est 
la  fin  de  toutes  les  obligations  politiques  :  la  culture  de  la  li- 
berté »  ;  une  bonne  Constitution  est  celle  qui  favorise  cette  liberté. 
La  première  devra  être  changée  même  par  la  force,  la  deuxième 
évoluera  d'elle-même.  «  La  clause  qui  ferait  du  Contrat  social  un 
contrat  immuable  serait  en  opposition  violente  avec  le  génie  de 
l'humanité.  » 

Le  changement  étant  ainsi  justifié  dans  l'abstrait,  Fichte 
mentionne  au  moins  un  cas  où  il  devient  nécessaire  de  rompre  le 
Contrat  social  ;  c'est  quand  une  des  parties  s'estime  lésée  au 
profit  d'une  autre;  par  exemple  «  quand  elle  cesse  de  considérer 
comme  un  honneur  pour  elle  qu'une  poignée  de  nobles  ou  de 
princes  forment  à  ses  dépens  une  cour  brillante,  ou  de  trouver 
profitable  au  salut  de  son  âme  qu'une  troupe  de  bonzes  s'en- 
graissent de  la  moelle  de  ses  biens  ».  Donc  plus  de  privilèges  de 
classe,  de  naissance  ou  de  rang,  rien  que  les  Droits  de  l'Homme 
communs  et  égaux  pour  tous.  Pas  de  monarchie  absolue,  car  la 
monarchie  déprave  les  peuples  en  les  habituant  à  la  guerre  «  qui 
n'élève  à  l'héroïsme  que  les  âmes  qui  y  étaient  déjà  prédisposées 
et  qui  incite  les  natures  basses  au  pillage  et  à  l'écrasement  de  la 
faiblesse  sans  défense.  »  Pour  Fichte,  le  danger  de  guerre  vient 
toujours  et  exclusivement  des  monarchies,  car  toute  monarchie 
absolue  vise  nécessairement  à  l'Empire  universel.  Alors  que  ses 
compatriotes  ne  cessent  de  dénoncer  les  visées  conquérantes  de 


IlOù  REVUE    DES    COURS    ET    CONFÉRENCES 

la  République  française,  il  songe  à  un  proche  et  général  désar 
mement  :  «  Lorsque  personne  ne  voudra  plus  nous  attaquer,  nous 
n'aurons  plus  besoin  d'être  armés,  alors  les  guerres  terribles  et 
les  préparations  à  la  guerre,  plus  terribles  encore,  ne  seront  plus 
nécessaires.  » 

Ces  deux  pamphleis  si  franchement  démocratiques  avaient 
paru  sans  nom  d'auteur.  Dans  la  préface  au  second,  l'auteur  s'en 
excuse  en  ces  termes  : 

Mon  cœur  ne  m'interdirait  pas  de  me  nommer.  Mais  le  lecteur  compren- 
dra que  la  prudence  l'interdise  à  quiconque  aime  son  repos,  dans  un  temps 
où  l'écrivain  qui  fait  la  critique  d'un  livre  n'a  pas  honte  d'accuser  l'auteur 
de  haute  trahison,  et  où  il  pourrait  se  trouver  des  princes  pour  relever  pareille 
accusation. 


A  vrai  dire,  tout  le  monde  connaissait  Fichte  pour  l'auteur, 
mais  il  n'en  eut  pas  de  désagrémen.  immédiat  :  les  deux  pamphlets 
ayant  été  interdits  à  Berlin  par  la  censure  de  Frédéric  Guillaume  III, 
Charles  Auguste  de  Weimar,  l'ami  de  Gœthe,  eut  le  courage 
d'appeler  Fichte  à  l'Université  d'Iéna  en  1794.  Il  y  fut  attendu 
avec  impatience,  écouté  avec  respect,  «  Votre  nom  retentit  par- 
tout, lui  écrivait  Bôttiger,  et  l'on  vous  attend  avec  une  impa- 
tience extrême,  car  on  reconnaît  en  vous  le  plus  courageux  des 
défenseurs  des  Droits  de  l'Homme,  ces  droits  dont  plus  d'un 
parmi  les  nourrissons  des  Muses  semble  se  faire  une  singulière 
idée.  Mais  vous  rectifierez  cela.  »  Les  succès  de  Fichte  jeune  pro- 
fesseur furent  très  grands.  Il  se  réjouit  d'avoir  dans  son  audi- 
toire «  deux  citoyens  de  France  »  et  espéra  attirer  à  léna  «  d'autres 
Francs  ».  Quant  à  son  système,  c'est  à  la  Révolution  française 
elle-même  qu'il  le  compare  dans  une  lettre  à  Baggesen  : 

Mon  système  est  le  premier  système  de  la  liberté  ;  comme  cette  nation 
arrache  l'homme  à  ses  chaînes  extérieures,  mon  système  l'arrache  aux  chaînes 
de  la  chose  en  soi,  à  l'influence  des  choses  extérieures,  et  le  pose  dès  le  prin- 
cipe comme  un  être  autonome.  Ce  système  est  né  dans  ces  mêmes  années 
où  les  Français  conquéraient  de  haute  lutte  la  Uberté  politique,  il  est  né 
d'une  lutte  intérieure  contre  moi-même,  contre  tous  les  préjugés  enracinés, 
et  non  sans  l'aide  de  ces  Français  mêmes.  C'est  leur  «  valeur  »  qui  m'a  sti- 
mulé, développant  en  moi  l'énergie  nécessaire  à  concevoir  mon  système. 
C'est  pendant  que  j'écrivais  sur  la  Révolution  que  me  sont  venus,  comme  une 
récompense,  les  premiers  pressentiments  de  mon  système. 

L'opinion  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir  que  ce  système  était 
en  effet  révolutionnaire.  Fichte  publia  ses  cours  pour  se  justifier 
de  s'<^tre  attaqué  aux  institutions  existantes.  Mais  cinq  ans 
après,  quand  éclata  l'accusation  d'athéisme,  beÊiucoup  plus  da«- 


ÉCRIVAINS    ALLEMANDS    ET    RÉVOLUTION    FRANÇAISE         701 

gereuse,  Fichte  dénonça  aussitôt  le  raisonnement  qu'il  savait  être 
celui  de  ses  adversaires  :  «  Je  suis  à  leurs  yeux  un  démocrate,  un 
jacobin,  voilà  leur  vraie  raison.  D'un  démocrate,  d'un  jacobin,  on 
croit  toutes  les  horreurs  possibles,  sans  autre  examen,  y  Or  s'il 
est  toujours  partisan  du  Contrat  social  et  de  son  amendement  pos- 
sible, il  a  cessé  de  croire  aux  vertus  de  la  démocratie.  C'est  ce 
qu'expose  dès  1796  la  Griindlage  des  Natiirrechls  nacli  den  Prin- 
zipien  der  Wissenschai'tslehre.  Toujours  persuadé  que  l'Etat 
n'existe  qu'en  fonction  des  individus  et  que  la  raison  est  la  source 
unique  du  droit,  donc  hostile  au  droit  historique  et  aux  privi- 
lèges, il  redoute  le  régime  démocratique  comme  trop  instable, 
trop  aisément  à  la  merci  d'une  fureur  populaire,  de  ce  que  nous 
appelons  une  psychose  collective.  La  racine  la  plus  intime  du  moi 
est  bien  la  volonté  libre,  mais  il  y  a  la  volonté  des  autres  dont  il 
faut  tenir  compte.  Le  Contrat  social,  fondement  de  l'Etat,  est 
justement  la  forme  de  l'équilibre  entre  ces  volontés  indivi- 
duelles. Il  suppose  un  pouvoir  législatif  qui  doit  demeurer  aux 
mains  de  la  collectivité,  et  un  pouvoir  exécutif  qui  se  délègue 
soit  par  élection  (démocratie),  soit  par  cooptation  (aristocratie), 
soit  par  élection  et  cooptation  à  la  fois  (aristo-démocratie).  Fichte 
ne  se  prononce  pas  entre  ces  formes,  mais  il  estime  indispensable 
que  pour  préserver  le  peuple  des  excès  possibles  de  l'exécutif,  il 
soit  institué  des  éphores,  contrôleurs  impartiaux  des  actes  du 
gouvernement.  Là  encore,  il  faudra  veiller  à  la  tyrannie  ;  si  ces 
éphores  se  liguaient  avec  l'exécutif  au  lieu  de  le  modérer,  le  peuple 
aurait  le  droit  de  se  soulever  sans  que  ce  fût  de  la  rébellion  ;  il 
n'y  aurait  là  que  l'usage  légitime  de  son  pouvoir  souverain.  «  Et 
qu'y  a-t-il  sur  la  terre  qui  soit  au-dessus  du  peuple  ?  » 

Le  Fondement  du  Droit  naturel  va  plus  loin  :  à  côté  du  Contrat 
social  politique  il  reconnaît  un  Contrat  social  économique  qui 
fixe  le  droit  au  travail  et  le  droit  à  la  vie,  définit  des  formes  de 
propriété  collective  (mines,  forêts,  ressources  naturelles)  et  ré- 
clame de  l'Etat  qu'il  assure  à  ses  citoyens  non  seulement  un 
minimum  de  droits  civils  et  politiques,  mais  un  minimum  de 
bien-être.  Pour  cela,  il  est  nécessaire  que  l'Etat  puisse  veiller 
à  ce  que  les  produits  soient  bons  et  en  quantité  suffisante,  sans 
être  excessive.  Il  faut  une  économie  dirigée,  qui  suppose  la 
réglementation  de  la  production,  des  fabrications,  des  échanges, 
le  contrôle  des  marchés  et  des  prix.  Et  comme  il  faut  compter 
avec  l'éventualité  d'un  blocus,  le  mieux  est  que  l'Etat  s'organise 
tout  de  suite  en  autarcie,  en  «  El  at  commercial  clos  »,  indépendant 
de  ses  voisins,  pacifique  mais  capable  de  défendre  indéfiniment 
son  indépendance. 


702  FŒVUE    DES    COURS    ET    CONFÉRENCES 

Ces  idées  qui  ont  eu  de  nos  jours  une  si  retentissante  fortune  ne 
pouvaient  guère  servir  Fichte  à  l'époque.  Dans  l'incertitude  où 
il  était  de  son  sort,  et  rebuté  par  le  peu  de  cas  que  l'on  semblait 
faire  de  lui,  il  eut  l'idée  d'offrir  ses  services  à  l'autorité  française 
de  Mayence  qui  réorganisait  l'Université  de  cette  ville.  Projet 
auquel  il  ne  donna  pas  suite  et  que  détruisit  le  rapide  renverse- 
ment de  la  situation  en  Rhénanie.  Mais  en  1798,  congédié  par 
l'Université  d'Iéna,  il  revint  à  cet  ancien  projet  et  s'adressa 
à  F.  N.  Jung,  directeur  de  la  Commission  des  Etudes  de  la  rive 
gauche  du  Rhin,  pour  obtenir  un  passe-port  ;  il  le  fit  en  ces 
termes  : 

Il  est  clair  que  seule  la  République  française  peut  être  la  patrie  d'un  homme 
de  bien  et  qu'à  elle  seule  il  peut  vouer  ses  forces,  puisque  désormais  non  seu- 
lement les  espoirs  les  plus  chers  de  l'humanité,  mais  son  existence  même, 
sont  liés  à  la  victoire  de  la  France.  Bref,  homme  cher  et  vénéré,  seul  fonction- 
naire de  la  République  avec  qui  je  sois  en  relation,  je  me  remets  solennelle- 
ment, avec  tout  ce  que  je  sais  et  tout  ce  que  je  puis,  entre  les  mains  de  la 
République,  non  pour  en  tirer  profit,  mais  pour  la  servir  si  je  peux. 

A  quoi  a-t-il  tenu  que  le  père  du  pangermanisme,  suivant 
l'exemple  de  Forster,  devînt  notre  compatriote  ?  Le  22  mai 
1799,  il  confirmait  cette  intention  à  Reinhold,  le  30  juin  à  Jung. 
A  Reinhold  il  écrivait  : 

Somme  toute,  il  est  pour  moi  plus  certain  que  la  chose  la  plus  certaine  au 
monde,  que  si  les  Français  ne  remportent  pas  le  triomphe  le  plus  complet  et 
ne  provoquent  pas  en  Allemagne,  ou  tout  au  moins  dans  une  partie  consi- 
dérable de  l'Allemagne,  une  modification  de  l'état  présent  de  choses,  dans 
peu  d'années  nul  homme  connu  pour  penser  librement  ne  trouvera  plus  de 
refuge  en  Allemagne. 

Comme  Kant,  à  cette  époque,  Fichte  envisageait  une  Union  des 
Peuples  {Vôlkerbund),  qui  devrait  légiférer,  régler  les  conflits 
internationaux,  appliquer  des  sanctions  et  <(  s'engager  à  exter- 
miner par  les  forces  réunies  de  tous  les  contractants  l'Etat,  qu'il 
appartienne  ou  non  à  l'Union,  qui  se  refuserait  à  reconnaître 
l'indépendance  de  l'un  des  Etats  de  l'Union,  ou  qui  violerait  un 
traité  conclu  entre  lui  et  l'un  de  ces  Etats  y\  Cette  Société  des 
Nations,  dans  la  pensée  de  Fichte,  devait,  bien  entendu,  avoir 
une  armée  à  elle.  A  mesure  qu'elle  progresserait,  elle  devait 
embrasser  peu  à  peu  toute  la  terre  et  fonder  ainsi  la  paix  perpé- 
tuelle. 

On  le  voit,  nous  n'avons  rien  inventé,  si  nous  n'avons  rien  su 
réaliser,  et  la  Société  des  Nations  prévue  par  Jean  Bodin  et  par 
l'abbé  de  Saint-Pierre,  chantée  par  Béranger,  possède  aussi  un 
glorieux  parrainage  allemand  :  celui  de  Kant  et  de  Fichte. 


ÉCRIVAINS    ALLEMANDS    ET    RÉVOLUTION    FRANÇAISE         703 

Ce  qui  détermina,  dans  la  pensée  de  notre  philosophe,  le  revire- 
ment, ce  fut  la  série  de  catastrophes  déclenchées  par  Napoléon 
sur  l'Allemagne  :  en  1804,  Ulm  et  Austerlitz  et  la  fin  du  Saint- 
Empire,  la  Confédération  du  Rhin  vassale  delà  France  et  les  solli- 
citations adressées  à  la  Prusse  pour  qu'elle  formât  une  Confédé- 
ration de  l'Allemagne  du  Nord,  parallèle  et  non  moins  vassalisée  ; 
en  1806,  lôna,  l'entrée  des  Français  à  Berlin,  puis  Eylau  et  Fried- 
land,  et  en  1807  le  traité  de  Tilsitt  qui  enlevait  à  la  Prusse 
25.000  milles  carrés  etDmillions  d'habitants.  C'est  à  ce  moment 
que  Fichte,  blessé  à  la  fois  dans  son  patriotisme  allemand  et  dans 
sa  confiance  en  la  France  démocratique,  se  révolte  et  devient  le 
prophète  de  la  résistance  à  l'envahisseur.  Evolution  qui  se  des- 
sine dans  une  série  de  tracts  qui  vont  de  1806  à  1808  :  Discours 
aux  guerriers  allemands  au  début  de  la  campagne  (1806),  Episode 
contemporain  tiré  d'un  écrivain  républicain  (1806),  La  République 
allemande  au  début  du  XIX^  siècle  (1806),  Le  patriotisme  et  son 
contraire  (1807),  Dialogues  patriotiques  de  l'an  1807  ;  enfin,  en 
1808,  les  célèbres  Discours  à  la  Nation  allemande.  Pour  rendre  à 
l'Allemagne  vaincue  par  sa  faute,  par  l'indolence  de  son  peuple, 
par  la  trahison  de  ses  princes,  le  courage  et  l'espérance  qui  lui 
manquent,  il  faut  d'abord  lui  inspirer  un  immense  orgueil.  Il 
faut  lui  démontrer  que  le  peuple  allemand  est  d'antique  aristo- 
cratie en  Europe,  seul  autochtone,  seul  doué  d'une  langue  origi- 
nelle et  vivante,  d'une  langue  mère.  Lui  seul  a  non  seulement  un 
esprit  {Geist),  mais  une  àme  [Gemùt),  un  sentiment  vivant,  en 
communication  constante  avec  la  nature  et  la  vie.  L'Allemagne 
est  la  mère  de  toute  la  civilisation  moderne,  elle  a  donné  à  l'Eu- 
rope Luther,  Kant  et  Fichte,  la  vraie  religion  et  la  vraie  philoso- 
phie, une  philosophie  vivante,  fruit  suprême  de  sa  langue  toujours 
vivante.  Tous  les  autres  peuples  sont  des  peuples  émigrés,  déra- 
cinés ou  assimilés  ;  ils  ont  une  langue  d'imitation,  une  civilisation 
d'emprunt.  Leur  Renaissance  est  une  résurrection  artificielle 
de  l'Antiquité  classique.  Leur  pensée  politique  héritée  des  Ro- 
mains, leur  Etat  rationnel  et  parfait  n'a  pu  tenir  devant  la  réalité. 
Ils  ont  trahi  leur  propre  idéal.  C'est  aux  Allemands  désormais  de 
réaliser  le  véritable  idéal  révolutionnaire  que  Fichte  s'imagine 
servir  encore. 

Toutes  ces  distinctions  fantaisistes  et  anti-historiques  entre 
peuples  autochtones  et  peuples  émigrés,  langue  mère  et  langue 
dérivée,  et  le  singulier  orgueil  qui  en  résulte,  c'est  la  racine 
du  pangermanisme  que  Ficlite  invente  pour  galvaniser  la  résis- 
tance de  son  peuple,  et  nous  savons  que,  cent  fois  démentie  par 


704  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

la  science,  elle  n'a  rien  perdu  de  sa  virulence.  Mais  Fichte  était 
loin  de  tirer  de  ces  prémisses  ce  qu'on  en  tirera  après  lui  :  il  n'est, 
pour  s'en  convaincre,  que  de  lire  le  treizième  Discours  où  Fichte 
trace  l'image  d'une  Allemagne,  étrangère  par  nature  à  toutes  les 
compétitions  de  force,  et  pure  de  tous  les  crimes  des  autres  na- 
tions d'Europe.  N'ayant  pas  participé  à  la  conquête  et  au  pillage 
des  continents  lointains,  elle  n'a  même  pas  besoin  de  la  liberté 
des  mers  et  peut  s'en  désintéresser.  Elle  ne  veut  ni  l'Empire 
universel,  ni  des  colonies  d'outre-mer,  elle  n'ambitionne  ni  le 
commerce  mondial  ni  l'expansion  industrielle  mondiale.  Elle 
serait  contente  de  vivre  en  paix  sur  son  territoire  qu'elle  consti- 
tuerait en  Etat  commercial  clos.  Bref  elle  prendrait  en  tout  le 
contre-pied  des  ambitions  napoléoniennes  et  se  contenterait  de 
donner  à  l'Europe  et  au  monde  l'exemple  des  vertus  civiques  et 
familiales  et  d'une  vie  spirituelle  élevée.  Cela  n'est  plus  du  pan- 
germanisme, c'en  serait  plutôt  le  contraire. 

Que  dit  la  Siaatslehre  enseignée  à  Berlin  en  1813  ?  Qu'une 
seule  guerre  est  légitime,  celle  d'un  peuple  opprimé  qui  reven- 
dique son  indépendance.  Encore  faut-il  que  ce  peuple  ait  un  ré- 
gime politique  qui  assure  la  liberté  de  chacun,  l'égalité  de  tous. 
Alors  seulement  la  cause  de  chacun  est  la  cause  de  tous  et  les 
citoyens  meurent  volontiers  plutôt  que  de  céder,  ou  de  cesser  la 
lutte  avant  d'avoir  obtenu  la  paix  définitive  qui  garantisse 
contre  toutes  les  menaces  ultérieures.  Rien  à  objecter  à  cette 
doctrine  du  vrai  patriotisme  jacobin,  mais  Fichte  y  mêle  la  cri- 
tique hargneuse  des  Français,  coupables  d'être  des  Francs  émi- 
grés, des  Germains  traîtres  à  leur  propre  germanisme,  qui  ont 
adopté  une  langue  et  des  coutumes  étrangères.  Chez  eux  tout  vient 
du  dehors,  de  la  contrainte,  de  la  raison  claire  et  non  de  la  spon- 
tanéité individuelle  et  du  génie  de  la  race.  Ils  ignorent  la  vraie 
liberté,  jaillie  du  profond  de  l'être,  et  croient  qu'on  peut  la  pres- 
crire et  la  définir  dans  des  lois.  L'Allemand,  au  contraire,  demeuré 
fidèle  à  ses  origines,  à  son  sol,  à  sa  langue,  boit  aux  sources  origi- 
nelles et  réalise  instinctivement  la  liberté  authentique,  celle  des 
personnalités  profondément  cultivées,  unies  dans  un  Etat  idéal 
et  non  oppressif.  On  voit  ainsi  Fichte  passer  à  une  théorie  toute 
romantique,  donc  antirationnelle,  de  la  vie  de  l'individu  et  de 
l'Etat,  fondées  sur  de  problématiques  antériorités  de  race  ou  de 
langue.  La  pente  est  glissante,  et  le  dernier  écrit  politique  de 
Fichte,  une  ébauche  de  1813,  concède  que  pour  vaincre  il  faudra 
se  ranger  derrière  un  Seigneur  de  la  guerre,  qui  fera  l'Allemagne 
par  la  force,  et  qui  ne  saurait  être  que  le  roi  de  Prusse.  La  con- 


ÉCRIVAINS  ALLEMANDS  ET  RÉVOLUTION  FRANÇAISE    7G5 

trainte  prussienne  obligera  l'Allemagne  à  s'unir  pour  chasser 
l'envahisseur,  mais  une  fois  libérée  et  recréée,  l'Allemagne  s'occu- 
pera de  refairedela  liberté,  et  de  devenir  cette  Républiqueidéale 
que  les  Français  n'ont  pas  su  faire,  qu'elle  seule  peut  réaliser. 
L'idéal  révolutionnaire,  ainsi  ajourné  après  l'avènement  du  pan- 
germanisme militaire  el  militant,  ne  peut  guère  plus  se  réclamer 
de  l'idéal  de  17<S9.  Il  enferme  une  notion  de  l'inégalité  des  peuples 
qui  est  profondément  contraire  à  tout  ce  que  la  Révolution 
française  a  voulu  et  senti.  FicliLC  est  l'un  des  plus  illustres  trans- 
fuges de  l'idée  révolutionnaire. 

Fichte  est  mort  en  1813,  Hegel  a  longuement  survécu  à  la 
période  des  guerres  de  l'indépendance.  Jeune  étudiant  à  Tubiugue, 
il  s'était  enthousiasmé  pour  la  Révolution  française  à  son  aurore  ; 
avec  ses  amis  Hoelderlin  et  Schelling  il  avait  fondé  un  club  révo- 
lutionnaire dont  il  était  l'orateur  véhément.  Ensemble,  en  1791, 
ils  plantèrent  un  arbre  de  la  Liberté.  Le  16  avril  1795,  il  écrivait 
à  Schelling  : 

On  sera  saisi  d'un  véritable  vertige  lorsqu'on  mesurera  à  quelle  hauteur 
l'homme  s'est  élevé...  Il  n'est  pas  de  plus  grand  honneur  pour  l'époque  où 
nous  vivons  que  le  respect  qu'elle  professe  pour  l'humanité  ;  c'est  là  une 
preuve  que  l'auréole  autour  des  têtes  des  oppresseurs  et  des  Dieux  de  la  terre 
s'évanouit.  Les  philosophes  démontrent  la  dignité  conquise  par  l'homme, 
les  peuples  apprendront  à  la  sentir  et  désormais  ils  n'exigeront  plus  leurs 
droits  foulés  aux  pieds,  mais  ils  s'en  empareront. 

Cet  idéal  authentiquement  révolutionnaire  et  rationaliste, 
Hegel  ne  l'a  jamais  renié.  En  1806,  il  a  assisté  sans  désespoir  à 
l'effondrement  du  Saint-Empire,  à  l'écrasement  de  la  Prusse 
et  de  l'Autriche,  à  l'avènement  de  Napoléon.  Témoin  en  1806  de 
l'entrée  des  Français  à  léna,  il  admira  l'Empereur,  cette  «  Ame 
du  monde  »,  et  fit  des  vœux  pour  l'armée  française,  si  supérieure, 
dans  ses  chefs  et  dans  ses  hommes,  aux  armées  allemandes.  Na- 
poléon lui  apparut  comme  l'incarnation  de  la  Raison  universelle  : 
raison  militaire,  raison  juridique  et  raison  administrative,  homme 
de  génie  qui  avait  traduit  dans  les  faits  les  principes  incontes- 
tables de  la  Révolution.  Hegel  a  recommandé  aux  Allemands 
d'emprunter  largement  aux  Français  leurs  lois,  leurs  institu- 
tions, et  d'abord  le  Gode  Napoléon  et  la  Constitution  française 
elle-même.  En  1809  encore,  il  considère  que  les  ennemis  sont  les 
Autrichiens,  non  les  Français  ;  en  1814  et  en  1815,  la  chute  du 
colosse  ne  le  remplit  d'aucune  joie,  il  n'y  vit  que  la  tragédie  d'un 
héros  vaincu  par  la  coalition  de  toutes  les  médiocrités.  Dans  la 
période  de  réaction  qui  a  suivi,  il  ne  s'est  pas  lassé  de  rappeler  les 
grands  souvenirs  de  1789  où  l'idée  du  Droit  surgissant  dans  toute 

45 


706  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sa  grandeur  fit  crouler  le  vieil  édifice  de  l'injustice.  Pour  la  pre- 
mière fois  dans  l'histoire,  explique-t-il  dans  ses  leçons  sur  la 
philosophie  de  l'histoire,  recueillies  par  ses  élèves,  l'homme  fit 
effort  pour  modeler  le  réel  sur  la  Raison  : 

Ce  fut  une  aurore  splendide.  A  cette  époque  régnait  une  émotion  sublime, 
l'enthousiasme  de  l'esprit  faisait  frissonner  l'univers,  comme  si  allait  enfin 
s'opérer  la  réconciliation  du  divin  avec  l'univers. 

Il  esquisse  une  revue  rapide  de  l'histoire  de  la  Révolution,  qui 
va  du  rationalisme  des  Constituants  à  «  l'effroyable  tyrannie  » 
de  la  vertu  robespierriste  et  à  la  domination  de  Napoléon,  «  Ame 
du  monde  »,  génie  de  la  guerre,  finalement  abattu  par  la  coalition 
des  peuples  réveillés.  Il  rend  justice  aux  bienfaits  que  la  Révolu- 
tion a  apportés  à  l'Allemagne  :  abolition  du  régime  féodal,  res- 
pect des  principes  de  liberté  et  de  propriété,  donc  progrès,  «  car 
l'histoire  universelle  n'est  que  l'évolution  du  principe  de  liberté  ». 

Dans  sa  philosophie  du  droit,  mélange  de  traditionalisme  et 
d'étatisme  révolutionnaire,  sans  doute  il  dénie  au  peuple  le  droit 
de  toucher  à  la  Constitution,  nie  le  Contrat  social,  exalte  l'origine 
divine  de  la  monarchie  et  conteste  que  la  Constitution  puisse 
être  fondée  sur  la  Raison,  mais  il  admet  que  l'Etat  n'existe  que 
pour  réaliser  la  liberté,  et  que  toute  souveraineté  réside,  en  der- 
nière analyse,  dans  le  peuple.  Il  préconise  l'adoption  du  Code  Na- 
poléon, le  jury,  le  publicité  de  la  justice  et  affirme  bien  haut  la 
nécessité  d'un  système  représentatif,  le  seul  qui  garantisse  les 
droits  de  chacun. 

Nous  n'entrerons  pas  dans  la  métaphysique  ardue  du  droit  et 
de  l'histoire  chez  Hegel,  dont  se  réclament  de  nos  jours  à  l'aile 
droite  les  tenants  du  fascisme  italo-allemand,  à  l'aile  gauche  ceux 
du  marxisme  le  plus  orthodoxe.  Il  nous  suffit  d'avoir  montré 
quelles  ont  été  les  réactions  immédiates,  et  presque  toutes  sym- 
pathiques, de  ce  grand  esprit,  à  la  Révolution  française  telle 
qu'il  l'a  vue  se  dérouler  et  se  renier  sous  ses  yeux.  Pour  Schelling, 
peu  politicien  et  peu  juriste  de  nature,  son  intérêt  passager  pour 
la  Révolution  a  été  vite  englouti  dans  un  mysticisme  croissant, 
opposé  par  principe  au  rationalisme  révolutionnaire.  Après  lui, 
les  romantiques  n'ont  cessé  de  développer  les  thèmes  de  la  tradi- 
tion, de  l'instinct,  de  la  race,  du  droit  historique,  de  l'irrationnel  : 
tout  un  romantisme  politique  qui  a  préparé  et  soutenu  la  poli- 
tique de  la  Sainte-Alliance,  l'ère  de  la  grande  réaction  européenne 
qui  commence  à  agir  en  1814,  triomphe  de  1815  à  1830  et  se  sur- 


ÉCRIVAINS    ALLEMANDS    ET    RÉVOLUTION    FRANÇAISE         707 

vil,  transformée,  dans  les  doctrines  nationalistes  et  racistes  de 
nos  jours. 

Dans  l'ensemble,  on  peut  dire  que  la  Révolution  française  a 
arraché  de  nombreux  esprits  allemands  à  leurs  spéculations  d'es- 
thétique ou  de  philosophie  pure,  leur  a  imposé  de  réfléchir  sur  le 
réel,  de  se  poser  des  problèmes  de  droit,  c'est-à-dire  de  se  deman- 
der dans  quelle  mesure  et  par  quels  moyens  la  raison  théorique 
peut  s'incarner  dans  les  faits.  Théorie  de  l'Etat,  droits  et  devoirs 
des  citoyens,  droits  et  devoirs  de  l'Etat  et  des  Etats  dansleurs  re- 
lations réciproques,  toutes  ces  questions  se  sont  posées  avec  insis- 
tance devant  les  esprits,  avec  leurs  solutions  de  fait,  souvent  pré- 
maturées, parfois  redoutables.  Après  une  première  adhésion 
spontanée  aux  principes  de  la  démocratie,  qui  sont  ceux  de  la 
philosophie  «  humaine  »  des  classiques,  l'avance  des  armées  fran- 
çaises, la  conquête  napoléonienne,  l'effondrement  des  institutions 
et  du  Saint-Empire,  la  menace  d'anéantissement  ont  provoqué 
un  virage  du  cosmopolitisme  au  nationalisme.  Mais  cosmopoli- 
tisme et  patriotisme  sont  aussi  deux  faces  de  l'idéal  révolution- 
naire et  jacobin.  La  première  tendance  l'a  d'abord  emporté  dans 
les  esprits,  préparés  par  l'Aufklârung  et  par  Rousseau  ;  la  deu- 
xième l'a  emporté  par  réaction,  sous  le  coup  des  événements,  et 
par  suite  d'une  prédisposition  naturelle.  Le  patriotisme  allemand 
de  1813  est  né  pour  une  part  de  l'enthousiasme  des  Volontaires 
de  l'An  II.  Mais  nous  en  mesurons  les  différences. 

Chez  les  purs  littérateurs,  il  y  a  eu  au  début  impression  vive 
et  sympathie  enthousiaste,  surtout  chez  les  plus  vieux  (Klop- 
stock,  Wieland),  puis  recul,  répulsion,  condamnation  plus  ou 
moins  formelle  (Klopstock,  Gœthe,  Schiller).  La  faible  culture 
politique  des  Allemands  ne  leur  a  pas  permis  de  discerner  qu'en 
dépit  des  «  atrocités  révolutionnaires  »  une  transformation  radi- 
cale et  salutaire  s'accomplissait,  un  monde  nouveau,  celui  de  la 
démocratie  bourgeoise,  était  en  train  de  naître.  C'est  ce  que  des 
journalistes  intelligents  comme  Reichard  ou  Forster  ont  beau- 
coup mieux  senti.  Les  philosophes  ont  subi  plus  profondément 
l'action  des  événements  révolutionnaires,  ils  ont  reconnu  que 
l'idéologie  motrice  de  la  Révolution  était  en  somme  la  leur,  celle 
qu'ils  avaient  contribué  à  fonder  sur  l'égalité  et  la  liberté  de 
tous  les  hommes,  en  tant  que  créatures  raisonnables  —  donc 
abolition  des  privilèges  et  des  barrières  de  classe  —  ;  sur  la  sou- 
veraineté de  la  Raison  —  donc  établissement  de  Constitutions 
rationnelles  substituées  aux  monarchies  traditionnelles  de  droit 
divin,  élaboration  de  Codes  fondés  sur  le  droit  naturel  et  non  sur 


708  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

le  droit  historique  ou  coutumier  —  ;  et  sur  la  fraternité  des 
peuples.  Préparés  par  le  rationalisme  anglais,  français  et  alle- 
mand, réchauffés  par  la  flamme  humanitaire  de  Rousseau,  Kant, 
Fichte,  Hegel  ont  reconnu  dans  la  Révolution  française  la  Raison 
militante,  les  Droits  de  l'Homme  en  action. 

Les  événements  et  surtout  les  guerres  de  la  Révolution  et  de 
l'Empire  ont  étépourlapluslargepart  cause  du  virage  général  que 
nous  avons  signalé, qui  va  du  démocratisme  égalitaire  et  cosmo- 
polite au  patriotisme  et  au  nationalisme  le  plus  strict.  Ce  nou- 
veau patriotisme,  qui  était  démocratique  en  son  principe,  s'an- 
nonce chez  KIopstock,  Wieland,  Schiller,  se  réalise  chez  Fichte, 
puis  se  colore  de  mysticisme  traditionaliste  chez  Schelling  et 
dans  toute J'école  romantique,  qui  n'aura  plus  pour  la  Révolu- 
tion française,  considérée  comme  l'incarnation  du  rationalisme 
français,  que  malédictions  et  menaces.  Heine  a  comparé  l'évolu- 
tion de  la  philosophie  allemande,  de  Leibniz  à  Kant,  à  l'histoire 
de  la  Révolution  française,  de  Mirabeau  et  de  Sieyès  à  Robes- 
pierre. Il  a  bien  vu  qu'avec  Schelling  c'était  la  Restauration  qui 
l'emportait. 

Mais  l'influence  vraie  a  été  dans  les  lois,  les  institutions,  les 
Constitutions,  l'organisation  administrative  et  militaire.  Ce  se- 
rait un  tout  autre  sujet,  plus  important  et  plus  vaste,  mais 
auquel  nous  ne  nous  sommes  pas  proposé  de  toucher. 


BIBLIOGRAPHIE   SOMMAIRE 

On  consultera  avec  profit  les  ouvrages  généraux  suivants  : 

Alfred  Stern.  Der  Einfluss  der  franzôsischen  Révolution  auf     das  dcutsch 
Geislesleben.  Stuttgart,  1928. 

G-  P.  GoocH.  Germant;  and  ilte  French  Revolulion,  London,  1920. 

Albert  SôREL.  L'Europe  et  la  Révolution. 

Arthur  Chuquet.    Eludes  d'hisloire    (H"    série,    George  Forster  ;  2«  série, 
KIopstock). 

Albert  Matmiez.  La  Révolution  et  les  étrangers. 

Victor  Basch.  Les  doctrines  politiques  des  philosophes  classiques  de  V Alle- 
magne. 1927. 

F.    Meinegke.    Wcllbûrgerhim  und    Nalionalslaaî. 

Il  existe  en  outre  des  études  spéciales  sur  KIopstock,  V^ieland,    Goethe, 

Schiller,  Kant,  Fichte,  etc.,  dans  leurs  rapports  avec  la  Révolution. 


Les  Idées  morales  du  XIP  siècle 
Les  écrivains  en  latin 


par  B.  LANDRY, 

Docteur  es  Lettres- 


XI 
Pierre  de  Blois. 

Pierre  de  Blois  (1198)  est  un  diplomate  (1).  Tour  à  tour  au  ser- 
vice de  l'évêque  de  Bath,  de  l'archevêque  de  Canterbury  et  sur- 
tout du  roi  d'Angleterre  Henri  II,  sa  vie  se  passe  à  faire  la  navette 
entre  l'Italie,  la  France  et  l'Angleterre.  Des  affaires  qu'il  est 
chargé  de  traiter,  il  ne  nous  dit  que  peu  de  chose  ;  par  contre  ses 
lettres  sont  remplies  d'observations  humaines  ;  aussi  nous  per- 
mettent-elles de  nous  former  une  idée  assez  nette  de  la  morale 
d'un  clerc  lettré  de  la  fin  du  xii^  siècle.  Son  portrait  complétera 
celui  de  Jean  de  Salisbury.  Le  sentiment  qui  semble  le  plus  fon- 
damental chez  Pierre  de  Blois,  c'est  l'amour  des  lettres  anti- 
ques. Un  Zoïle  l'a  traité  de  vulgaire  compilateur,  aussitôt  son 
indignation  éclate.  J'ai  lu,  réplique-t-il,  c'est  certain  ;  mais  j'ai 
compris  et  je  me  suis  assimilé  les  nobles  pensées  ;  et  en  cela  j'ai 
suivi  les  conseils  des  Saturnales  et  de  Sénèque,  aller,  comme  l'a- 
beille, de  fleur  en  fleur  et  avec  les  différents  parfums  recueillis 
composer  un  nouvel  élixir  qui  condense,  dans  une  unité  origi- 
nale, toutes  les  diverses  odeurs  que  l'on  a  rencontrées  éparpillées 
en  une  multiplicité  infinie.  Que  les  chiens  aboient  et  que  les  porcs 
grognent,  je  n'en  ai  cure  et  je  continuerai  à  lire  et  à  imiter  les 
anciens  ;  là,  sera  mon  occupation  et  j'espère  que  le  soleil  ne  me 


(1)  Sur  le  caractère  de  Pierre  de  Blois,  voir  Ach.Luchaire,  Un  diplomate, 
Pierre  de  Bloift,  notice  lue  à  la  réunion  des  cinq  académies,  1908  ;  sur  sa  bio- 
graphie, voir  l'introduction  que  M. M.  Davy  a  mise  en  tête  de  son  édition  du 
Traité  de  l'amitié  chrétienne.  Paris,  1932. 


710  REVUE    DES   CaUBS   ET   CQJ?fFÊÎlE]>»CE3 

verra  jamais  oisif.  IN^ons  soimmes  couMne  des  Hjaios  Miemtés  mst 
les  épaules  de  géants  ;  si  noms  vayons  plus  toin,^  ©""est  à  eimx  qme 
nous  le  devons  (1).  Doit -on  faire-  reproeîie  à  VÊrgile  d^avoïr 
embelli  son  citant  de  qijelcpaies  emprunts  à  Homièire  ?  Les 
apôtres  se  sont  enrichis  des  prophètes  ;  les  Docteurs,  des  apôtres  ; 
et  les  Docteurs  les  plus  récents  de  ceux  qui  les  ont  précédés  ;  Jé- 
rôme s'est  inspiré  d'Origène,  Augustin,  d'AmhrO'ise,  iVmltFOiise', 
de  Cicéron  et  Sénèque.  Je  suis  en  ho'nne  co^mpagnie  quand  j'imite 
les  anciens  ;  et  votre  CcMmiEcius,  à  la  Mie  jalouse,  n'a  qu'a  se' 
taire  (ép.  92). 

Un  bon  grammairien  est  wai  aigîe^  il  dépasse  t©us  les  auitres 
oiseaux.  Tel  était  Walter,  qui  vient  de  mourir  ;  le  premier  il  aivait 
su  extraire  des  obscurs  traités  de  Priseiem^  une  pure  et  belle  im- 
mière  ;  c'"est  un  nouveau  Moïse  qui^  descendant  des  iénèbires  ém 
Sinaî,  apporta  aux  hommes  une  gramm.aire  écrite  p^r  îe  dofïgt 
même  de  Dieu.  Cet  homme  extraordinaire  est  mQ;rt,  ne  le  pfemaroJiQis 
pas,  car  nous  sommes  tous  semblables  à  Feau  qui  s" écoule  saaœs 
jamais  remonter  ;  m.ais  suivons  les  leçons  de  ce  maître  qui  mjoiucrurti 
en  enseignant  et  enseigna  en  mourant  (ép-.  liâ>)- 

Aussi  Pierre  s'efforce-t-il  de  ramener  aux  études  un  de  ^s  dis- 
ciples qui  voulait  abandonner  une  laboiriemse  paiix  poiur  une  olsi^- 
veté  agitée  et  stérile.  Le  travail  de  Tesprit  est  le  véritable  repiosy, 
c'est  un  repos  qui  ne  laisse  aucune  amertune,  et  ap'rèsravoiir  goûté 
Tàme  est  plus  riche  et  meiHeuire.  Tu  veux  t'adoinne-r  à  la  piauress.^ 
prends  garde,  tu  éto'nSes  la  vertu  et  noiuarTÊroarguieiL  C'est  la  voie 
qui  conduit  à  l'enier,  car,  uie  Foublie  pas^  ceux  qui  refuseait  de 
travailler  avec  les  hommes,  travaillero'nt  avec  les  démo.ns  (épi.  9 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  Pierre  approiuve  toius  les  progrès  q^-. 
avaient  été  réalisés  au  xir®  siècle  ;  il  se  réjo'uit  certes  que  des  pro*- 
fesseurs  de  grammaire,  presque  impossibles  à  trourvei  dans  les 
campagnes  au  début  du  sièeie(2),  soient  devenus- très  nHDimilWe;uœ ; 
mais  il  répro-uve  les  snbtïHtés  dialectiques  et  les  r^eclierclies  enmpî- 

(I)  Cetta  image,  (ja' illtistra  Pascal,  sembfe  avoir  éM  um  leui  e:Qmmmm  am 
xii«  siècle  ;  aous  l'avons  égafemeat  trouvée  cfiez-  AtfeliajTii  die  Bat&L 

(S)  Guibert  de  Nogent  écrit,  (fans  l' histoire  die  sa  vie  (  E,  4)  cpne,  «Bmajainili  sea 
enfance,  très  grande  était  la  rareté  des  maîfees  de  ar'-îHiTîî&iire  r  ani'^aitT^'-iiiire^ 
dans  la  préface  de  son  histoire  dès  Croisades,  il  -i  "'  ai 

se  livre  avec  fureur  à  1"  étude  de  la  .grammaire  •« 

croissant  des  écoles  en  rend  Taccès  facile  aux  t., .:    ,_  . .  .^  _:,  .:.  j..  ID 

est  vrai  que  la  moralité,  au  mcins  des  femmes,  ELavaii  pas  progresse  ciasaime; 
les  études.  La  pudeur  et  l'honnêteté  sont  à  peu  près  tiujparues-  r.  les  flemmes 
sont  devenues  coquettes,  elles  portent  de  grandes  manches  et  dés  souiEjqîs 
dont  la  pointe  se  recourbe,  à  la  mode  de  Cordoue*  .^vDir  dies  amanitsy  e''ffisft 
pour  elles  une  g-Iotre  [HisL  de  ma  et*,.  E,  li). 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  711 

riques  ;  pour  lui  la  science  profitable  est  celle  de  Cicéron,  non  celle 
des  imagesdu  monde,  desbestiaires  ou  deslapidaires.  Aujourd'hui, 
nous  dit-il,  après  Jean  de  Salisbury  (ép.  101),  on  veut  acquérir  la 
science  sans  effort,  et  surtout  une  science  qui  vous  apporte  gloire 
et  profit.  Aussi  recherche-t-on  des  questions  subtiles  pour 
leur  subtilité  même,  oubliant  le  mot  de  Sénèque  qui  nous  assure 
que  rien  n'est  plus  haïssable  qu'une  subtilité  qui  n'est  que  subtile. 
Nos  jeunes  savants  d'aujourd'hui  imitent  Icare  et  ils  s'englou- 
tiront dans  les  flots.  On  les  entend  parler  du  point,  de  la  ligne, 
delà  superficie,  de  la  quantité  de  l'âme,  du  destin,  du  hasard 
et  du  libre  arbitre,  de  la  matière  et  du  mouvement,  des  principes 
des  corps,  de  l'infinité  de  l'étendue  ou  de  sa  divisibilité  ;  on  deman- 
de ce  qu'est  le  temps,  le  vide,  le  lieu,  le  même  et  le  divers,  le  divisé 
et  l'indivis,  la  substance  et  la  forme  de  la  voix,  l'essence  des  uni- 
versaux,  les  marées  de  l'Océan,  les  sources  du  Nil,  les  secrets  ca- 
chés de  la  nature  ou  les  premiers  commencements  des  êtres  (1). 
Toutes  ces  questions  exigeraient  une  intelligence  éminente,  elles 
sont  au-dessus  des  forces  moyennes.  Les  anciens  étaient  plus  sa- 
ges ;  ils  commençaient  par  une  étude  sérieuse  de  la  grammaire  ; 
ce  qui  leur  permettait  plus  tard  d'acquérir  des  connaissances  so- 
lides. Sans  grammaire,  dit  César,  impossible  d'être  prudent  ou 
éloquent,  et  Cicéron  veille  à  ce  que  son  fils  s'initie  à  l'art  gramma- 
tical. Ne  cherchons  pasà  faire  autrement  que  les  anciens,  c'est  par 
eux  seuls  que  nous  pouvons  passer  des  ténèbres  de  l'ignorance  à  la 
lumière  de  la  science.  Pierre  de  Blois  termine  en  énumérant  toutes 
ses  lectures  ;  il  a  lu  Horace,  Trogue-Pompée,  Joseph,  Suétone,  Tite 
Live  ;  chez  tous  il  a  pu  recueillir  quelque  fleur  odorante.  La  con- 
quête de  la  science  est  une  entreprise  de  longue  haleine  ;  ne  vous 
impatientez  pas  si  vous  ne  progressez  que  lentement  ;  avant  d'at- 
teindre les  sommets,  nous  assure  Philologie  dans  les  noces  de  Mer- 
cure, il  est  nécessaire  de  se  défaire  des  sciences  inutiles.  Voilà  ce 
qu'oublient  les  jeunes  clercs  d'aujourd'hui  (ép.  101). 

Un  chrétien  ne  compromet-il  pas  son  salut  éternel  par  des  étu- 
des trop  profanes  ?  Certains  théologiens  ne  craignaient  pas  de 
l'affirmer  et  ils  bannissaient  toute  lecture  d'un  auteur  païen.  Pierre 
concède  que  cette  étude  ne  doit  pas  être  exclusive.  A  un  maître 
de  Paris,  il  reproche  vivement  de  consacrer  sa  vie  à  des  études 
profanes  ;  il  est  vrai  que  ce  maître  avait  critiqué  la  vie  des  clercs 


(1)  De  eodem  eî  divprso,  est  le  titre  d'un  traité  d'Adelard  de  Bath,  et  les 
autres  questions,  atomes,  marées  et  sources  du  Nil,  sont  abordées  par  Guil- 
laume de  Conches. 


712^  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

courtisans  ;  vous  êtes,  écrit-il,  un  vieillard  puéril,  puisque  vous 
avez  les  mêmes  occupations  grammaticales  que  les  jeunes  gens, 
et  vos  dieux  sont  Priscien  et  Tullius,  Lucain  et  Persée  ;  votre 
mort  approche  ;  souvenez-vous  que  le  Dieu  devant  qui  vous  allez 
paraître  est  le  dieu  des  sciences  et  qu'il  abhorre  la  philosophie  des 
païens  (ép.  6).  Ces  paroles  virulentes  s'adressent  à  un  savant  que, 
sans  doute,  Pierre  n'aimait  pas  ;  mais  elles  se  concilient  très  bien 
avec  l'amour  des  belles-lettres  ;  et  voici  ce  que  notre  auteur  écrit 
dans  une  autre  lettre  (ép.  8):  «  D'après  leDeutéronome(c.  22),  une 
captive  de  guerrre,  dont  la  beauté  plaît,  peut  être  légitimement 
prise  pour  épouse,  à  condition  qu'au  préalable  ses  cheveux  et  ses 
ongles  soient  coupés  et  qu'elle  ait  abandonné  le  vêtement  des  es- 
claves. Si  dans  les  écrits  des  gentils,  je  trouve  quelque  pensée  qui 
me  plaise,  je  puis,  après  l'avoir  dépouillée  des  factices  beautés  ver- 
bales, me  l'assimiler  et  lui  faire  engendrer  dans  l'église  des  en- 
fants spirituels.  Dans  ton  champ  tu  trouves  un  oiseau  qui  couve, 
le  Deutéronome  ne  t'ordonne-t-il  pas  (c.  22)  de  prendre  les  œufs 
ou  les  petits  et  de  laisser  partir  la  mère.  C'est  ainsi  que  nous  devons 
agir  vis-à-vis  les  écrivains  païens  :  prenons  leurs  enfants,  et  lais- 
sons-les à  leur  infidélité.  Une  herbe  guérit,  vas-tu  t'inquiéter  du 
jardinier  qui  l'a  fait  pousser  ?  Une  pensée  est  vraie  et  bienfaisante, 
savoure-la  sans  te  préoccuper  de  son  origine  ». 

Sa  conscience  ainsi  rassurée,  Pierre  de  Blois  conseille  aux  jeunes 
l'étude  des  belles-lettres  et  lui-même  s'y  livre  avec  ardeur.  Il  croit 
y  réussir  et  ce  succès  lui  donne  une  très  grande  fierté  ;  par  ses  let- 
tres son  nom  sera  immortel  et  ce  sera  justice,  car  peu  d'écrivains 
sont  aussi  bien  doués  que  lui,  il  est  capable  de  dicter  trois  lettres 
tout  en  écrivant  lui-même  une  quatrième  missive,  or  Jules  César 
seul  a  pu  faire  ce  tour  de  force  (ép.  92).  Pierre  de  Blois,  dès  qu'il 
parle  de  son  talent  littéraire,  manifeste  une  vanité  naïve  et  tou- 
chante. 


L'étude  exige  paix  et  liberté,  donc  elle  est  incompatible  avec  le 
mariage  ;  et  pour  établir  que  le  savant  doit  rester  célibataire, 
Pierre  de  Blois,  avec  tous  ses  contemporains,  fait  appel  au  petit 
livre  de  Théophraste  :  une  femme,  c'est  une  chaîne  pour  le  mari. 
Vois  tous  les  objets  qui  lui  sont  nécessaires  :  riches  toilettes,  bi- 
joux, litières  et  nombreuses  servantes.  Le  soir  elle  te  fatigue  de 
son  babillage  et  la  nuit  elle  se  plaint  :  je  n'ai  plus  rien  à  me  mettre, 
mes  compagnes  sont  mieux  habillées  et  elles  me  regardent  avec 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  713 

mépris.  Pourquoi  as-lu  parié  si  longtemps  avec  la  voisine  et  que 
viens-tu  de  dire  à  la  petite  servante  ?  Ajoute  que  tu  prendras 
femme  au  hasard,  sans  choix  ;  on  éprouve  un  cheval,  un  âne  ou  un 
bœuf  avant  de  l'acheter  ;  une  femme,  non,  crainte  qu'elle  ne  dé- 
plaise avant  le  mariage. 

Si  tu  prends  femme,  c'est  fini  de  ta  tranquillité.  Laisses-tu  entrer 
les  marchands  d'étoffes  ou  les  diseurs  de  bonne  aventure,  tu 
mets  le  diable  chez  toi;  leur  fermes-tu  la  porte,  tu  es  un  tyran. 
Mais  c'est  pour  avoir  des  héritiers  ou  être  soigné  durantta  vieilles- 
se,que  tu  te  maries?  D'abord  seras-tu  jamais  certain  que  ces  en- 
fants sont  à  toi  et  puis  rappelle-toi  que  les  meilleurs  héritiers  que 
nous  puissions  avoir,  ce  sont  nos  amis  ;  ceux-ci  nous  les  avons 
choisis  librement  et  sagement,  tandis  que  les  enfants  nous  sont 
imposés  par  le  sort  aveugle.  Les  anciens  détournaient  dumariage, 
ils  étaient  des  sages.  Une  femme,  écrit  Hérodote,  dépose  la  pu- 
deur avec  ses  habits.  Toutes  les  tragédies  d'Euripide,  assure 
saint  Jérôme,  sont  une  longue  malédiction  contre  les  femmes, et 
Epicure  affirme  que  le  sage,  d'ordinaire,  ne  doit  pas  se  marier. 
Un  certains  Pacuvius  se  lamentait,  car  il  s'était  marié  trois  fois 
et  chacune  de  ses  femmes  s'était  pendue  à  un  arbre  du  jardin: 
«  Ne  pourrais-tu  pas  me  donner  une  bouture  de  cet  arbre  pré- 
cieux »,  lui  répondit  un  ami.  Vraiment,  toi  aussi  qui  es  assez 
fou  de  vouloir  te  marier,  tu  aurais  besoin  d'une  bouture  de 
l'arbre  (1). 

Pierre  de  Blois  n'est  pas  sans  soupçonner  plus  ou  moins  cons- 
ciemment, que  cet  idéal  de  savant  solitaire  n'est  guère  conforme 
à  l'Evangile.  Aussi  fait-il  un  restriction  :  Je  ne  parle  pas  des  noces 
chrétiennes  qui  sont  le  grand  symbole  de  l'union  du  Christ  et  de 
son  Eglise,  mais  des  noces  sacrilèges  que,  toi  qui  es  clerc,  as  l'in- 
tention de  perpétrer.  Chose  plus  étonnante  encore,  tu  veux  te 
marier,  toi  qui  excellais  dans  l'étude  et  dont  l'enseignement  était 
célèbre  (ép.  79).  Cette  restriction  pouvait  mettre  Pierre  de  Blois 
en  règle  avec  la  lettre  de  l'orthodoxie,  mais  elle  ne  rendait  cer- 
tainement pas  sa  pensée  plus  chrétienne.  Notre  mandarin  des 
lettres  n'a  même  pas  soupçonné  les  exigences  du  christianisme, 
et  son  aveuglement  est,  hélas,  partagé  par  presque  tous  les  écri- 
vains du  siècle.  Pour  lui,  le  but  de  notre  vie  terrestre  n'est  pas 
d'aimer  et  de  servir  utilement  nos  frères,  c'est  de  cultiver  jalou- 


(1)  Nous  avons  cité  à  nouveau  ces  lignes,  afin  de  bien  montrer  que  le  petit 
livre  de  Théophraste  était  devenu,  au  xii»  siècle,  un  véritable  lieu  commun 
chez  tous  les  écrivains.  Tous  le  copiaient  inlassablement. 


714  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sèment  notre  propre  personnalité,  et  si  nous  parvenons  à  réaliser 
une  haute  perfection,  nous  serons  devenus  des  demi-dieux  et  les 
autres  devront  nous  servir.  Posséder  la  science  et  être  libre  de 
toute  chaîne  matrimoniale,  c'estune  noblesse  qui  donne  des  droits; 
pour  l'Evangile,  cette  noblesse  aurait  entraîné  des  devoirs. 

Imbu  de  sa  science,  Pierre  de  Blois  juge  avec  sévérité  toutes 
les  classes  de  la  société  :  Voici  les  docteurs  en  droit  civil,  ils  sont 
infatués  de  leur  science  creuse  ;  moi  aussi,  j'ai  étudié  à  Bologne 
et  j'ai  été  un  instant  ébloui  par  les  textes  du  Code  et  des 
Digestes,  mais  j'ai  vite  compris  le  danger  que  ces  études 
représentent  pour  un  clerc.  Nous  n'avons  qu'à  regarder  autour  de 
nous,  aussitôt  les  ravages  du  droit  civil  apparaissent.  Les  avocats 
devraient  défendre  gratuitement  la  veuve  et  l'orphelin,  en  fait, 
ils  vendent  leur  science  et,  par  avarice,  ils  suscitent  des  querelles, 
brouillent  les  époux,  dilapident  les  héritages  (ép.  26). 

La  place  des  clercs  n'est  pas  davantage  àlacour.  D'abord  la  vie 
y  est  trop  pénible,  le  roi  d'Angleterre  est  toujours  en  voyage,  aussi 
le  coucher  des  étapes  et  la  cuisine  ambulante  ont  raison  des  san- 
tés les  plus  solides.  Puis  la  cour  est  le  lieu  privilégié  des  intrigues, 
les  courtisans  se  j  alousent  et  ils  se  dressent,  sous  des  dehors  polis, 
les  embûches  les  plus  cruelles.  Un  clerc  ne  doit  avoir  souci  que  des 
vérités  éternelles,  et  il  déchoit  quand  il  se  plonge  dans  les  affaires 
temporelles  (ép.  14).  Ces  lignes,  Pierre  de  Blois  dut  les  écrire  dans 
un  moment  de  mauvaise  humeur,  sans  doute  après  un  repas  que 
n'égayait  pas  le  doux  vin  de  la  Loire  ;  dans  une  autre  lettre  (ép. 
150),  il  adoucit  ses  jugements.  J'étais  malade,  dit-il  aux|clercs  de 
la  cour  d'Angleterre,  quand  je  vous  envoyais  ma  lettre  trop 
dure.  Votre  vie  est  dangereuse  et  vous  n'atteindrez  pas  facile- 
ment les  sommets  de  la  perfection,  mais,  à  défaut  de  la  con- 
templation, vous  vous  consacrez  au  bien  public,  c'est  une 
noble  tâche.  Je  reconnais  qu'il  est  saint  d'assister  le  seigneur  roi. 
Le  roi  est  l'oint  du  Seigneur,  et  il  n'a  pas  en  vain  reçu  le  sacre- 
ment de  l'onction  royale  «  comme  en  font  foi  la  disparition  de  la 
peste  du  bas  ventre  et  la  guérison  des  scrofules  {!).  En  outre, 
des  clercs  peuvent,  à  la  cour  des  rois,  défendre  efficacement  les 
intérêts  de  l'Eglise.  Aussi  je  ne  condamne  pas  les  clercs  courtisans, 


(1)  Defeclus  inguinariae  pesîis,  el  curalio  scrophularum.  «  Ainsi  Henri  II 
guérissait  les  scrofuleux.  On  attribuait  également  à  sa  vertu  royale  la  dispa- 
rition d'une  peste  s'atlaquant  à  l'aine.  Nous  ne  voyons  au  juste  à  quoi  ces 
derniers  mots  font  allusion  ;  peut-être  à  une  épidémie  de  peste  bubonique 
qui  aurait,  croyait-on,  cédé  à  l'influence  merveilleuse  du  roi  ».  Marc  Bloch, 
les  Rois  iliaumalurges,  p.  42.  Strasbourg,    1924. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  715 

je  ne  pousse  personne  dans  cette  voie,  mais  je  n'en  détourne 
personne. 

Quand  Pierre  de  Blois  parle  des  chevaliers,  sa  plume  se  fait  plus 
dure  et  il  ne  rétracte  rien.  Ils  sont  devenus  de  vrais  brigands.  Ils 
n'ont  cure  de  la  discipline  militaire  que  Végèce  a  si  bien  exposée, 
et  les  serments  solennels  qu'ils  jurent  devant  Dieu  ne  les  gênent 
en  rien  dans  leurs  pillages.  Autrefois,  ils  juraient  de  ne  jamais 
fuir  et  de  donner  leur  vie  pour  le  salut  de  la  république  ;  aujour- 
d'hui, ils  reçoivent  leur  épée  des  mains  du  prêtre  et  ils  promettent 
de  s'en  servir  pour  défendre  l'Eglise,  pour  protéger  l'orphelin  et 
punir  les  méchants.  En  fait,  ce  sont  eux  les  méchants  ;  dès  qu'ils 
ont  ceint  leur  armure,  ils  se  précipitent  sur  les  christs  du  Seigneur, 
pillent  les  monastères  et  les  évêchés,  bref  dépouillent  le  Crucifié 
(ép.  94).  Ce  sont  des  pillards,  et  non  des  soldats  ;  aussi  sont-ils 
beaucoup  plus  soucieux  d'emmener  à  la  guerre  des  casseroles  et 
des  barriques  de  vin,  plutôt  que  de  bonnes  armes.  Quand  ils  se 
reposent  de  leurs  brigandages,  ils  ne  savent  pas  occuper  leurs  loi- 
sirs par  les  exercices  qu'ont  recommandés  tous  les  experts  en  l'art 
militaire,  Végèce  et  César,  ils  préfèrent  le  jeu  et  la  chasse  ;  ces 
deux  distractions,  ou  pour  parler  comme  Pierre  de  Blois,  ces  deux 
vices  sont  particulièrement  haïssables,  car  ils  sont  la  négation 
même  d'une  vie  raisonnable. 

La  chasse  était  devenue  une  passion  tyrannique  en  Angleterre 
et  une  source  inépuisable  de  misères,  car  les  chevaux  et  les  meutes 
du  seigneur  détruisaient  en  quelques  instants  les  récoltes  du  vi- 
lain. Pierre  de  Blois,  avec  Jean  de  Salisbury,  ne  se  lasse  pas  de  re- 
venir sur  les  hontes  de  la  chasse,  et  il  s'efforce  d'en  détourner 
les  évêques  et  les  nobles. 

Vous  perdez  votre  temps  à  la  chasse  des  oiseaux,  écrit-il  à  un 
archidiacre  ;  ce  n'est  pas  là  une  occupation  digne  d'un  clerc.  Que 
les  rois  ou  les  seigneurs  s'occupent  à  ces  futilités,  soit,  ils  ne  sa- 
vent ou  ne  peuvent  jouir  des  consolations  que  donne  la  science; 
mais  vous,  vous  avez  les  livres  qui  vous  attendent.  Ne  les  méprisez 
pas,  crainte  qu'un  jour  Dieu  ne  vous  méprise.  Dominez  les  ani- 
maux, c'est  dans  l'ordre,  ils  ont  été  créés  pour  l'usage  de  l'homme  ; 
mais  si  vous  les  tuez  par  plaisir,  vous  vous  révoltez  contre  l'ordre 
du  monde  (ép.  61). 

La  chasse  n'est  pas  convenable  pour  un  jeune  évoque,  à  plus 
forte  raison  pour  vous  qui  avez  80  ans,  écrit-il  à  Gautier,  évêque  de 
Roffe.  Vous  savez  qu'on  s'est  plaint  au  pape  de  votre  conduite, 
vous  négligez  votre  diocèse  pour  vous  livrera  votre  plaisir.  L.isez 
l'Ecriture,  les  hommes  qu'elle  maudit,  Nemrod  ou  Esaù,  ont  été 


71&  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

des  chasseurs  ;  instruisez-vous  près  desGrecs  qui  attribuaient  l'in- 
vention de  la  chasse  à  la  race  perfide  des  Thébains  ;  c'est  qu'ils 
savaient  que  cet  exercice  brutal  mène  à  l'ivrognerie  et  à  la  débau- 
che. Je  connais  des  saints  qui  ont  été  pêcheurs,  dit  saint  Jérôme, 
aucun  qui  ait  été  chasseur  (ép.  56). 

L'absurde  passion  de  la  chasse  conduit  à  tous  les  crimss  ;  au- 
cune immunité  n'arrête  les  chasseurs  et  les  champs  ecclésiastiques 
sont  piétines  et  saccagés.  Les  pauvres  sont  ruinés  et  nul  ne  peut 
les  préserver  car  la  loi  protège  odieusement  le  chasseur;  et  qui- 
conque est  soupçonné  de  détruire  le  gibier  est  cruellement  puni. 
Les  membres  que  la  nature  nous  a  donnés  pour  engendrer  sont 
tranchés,  les  yeux  crevés,  les  pieds  et  les  mains  coupés  et  l'homme, 
qui  a  été  créé  à  l'image  et  à  la  ressemblance  de  Dieu,  est  mutilé  et 
devient  une  honte  pour  le  Créateur.  Vraiment,  la  chasse  est  de- 
venue aujourd'hui  la  grande  prévaricatrice  ;  des  évêques  et  des 
seigneurs,  elle  fait  des  brutes. 

Il  est  rare  que  l'on  sente  sous  la  plume  de  notre  auteur  un  ac- 
cent de  pitié  humaine  et  on  est  heureux  de  constater  que  les  mi- 
sères qu'entraînaient  les  chasses  seigneuriales  ne  l'aient  pas  laissé 
insensible.  Ce  fin  lettré  est  parfois  ému  par  la  souffrance  des  pe- 
tits. 11  a  eu  encore  pitié  du  pauvre  qui  vole  pour  satisfaire  sa  faim  ; 
ce  malheureux  est  condamné  à  mort,  c'est  cruauté;  les  juges  de- 
vraient tenir  compte  des  nécessités  urgentes  qui  excusent  ce  petit 
vol.  La  loi  de  Moïse  était  plus  humaine,  car  ellenecondamnait  le 
voleur  qu'à  une  restitution  ;  nos  rois  sont  trop  durs  et  ils  devraient 
écouter  Salomon  qui  nous  assure  que  c'est  faute  vénielle  de  voler 
un  pain  pour  satisfaire  sa  faim  ! 

Vue  dernière  thèse  achève  de  caractériser  la  morale  de  notre 
auteur,  l'absolue  liberté  de  l'Eglise.  Pour  lui  TEglise  est  la  réu- 
nion des  clercs,  donc  elle  se  place  au-dessus  de  toutes  les  sociétés 
humaines,  et  elle  doit  demeurer  pleinement  indépendante,  sans 
subir  aucune  obligation  vis-à-vis  des  rois  ou  des  seigneurs.  Les  rois 
d'Angleterre  et  de  France  demandent  aux  évêques  des  contribu- 
tions pécuniaires  afin  de  subvenir  aux  frais  de  la  Croisade  ; 
c'est  inique,  et  Pierre  deBlois  exhorte  ses  amis  à  refuser  (ép.  121). 
De  toute  antiquité  l'Eglise  est  libre,  et  l'Evangile  nous  as- 
sure (Math.,  17)  que  les  chrétiens  sont  des  enfants  libres.  Or  elle 
devient  esclave  si  elle  est  chargée  par  les  exactions  et  les  oppres- 
sions des  puissants  de  la  terre  ;  un  digne  fils  de  l'Eglise  doit  pré- 


{l)De  in.'ilitul.  episcopi.  Mg.  1108  et  1110. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIECLE  717 

férer  la  mort  à  la  servitude.  Nous  pouvons  alléguer  l'autorité  de 
Sénèque  qui  nous  assure  que  la  paix  due  à  Catilina  et  à  Sylla  fut 
plus  néfaste  qu'une  guerre,  le  peuple  subit  alors  de  ces  tyrans 
plus  d'exactions  que  d'un  ennemi.  Obtenir  la  paix  du  roi  Richard 
par  quelque  offrande  pécuniaire,  c'est  reconnaître  l'injustice;  la 
mort  est  préférable. 


La  morale  de  Pierre  de  Blois  est  celle  d'un  lettré  nourri  de  la 
lecture  des  anciens.  Parfois,  dans  ses  lettres,  on  sent  passer 
comme  un  souffle  stoïque.  Voici  ce  qu'il  écrit  à  une  reine  qui  a 
perdu  son  mari  et  son  fils  (ép.  180)  :  «Entraînésparla  roue  mobile 
du  temps,  si  quelque  malheur  survient  ils  ne  s'étonnent  ni  ne  s'é- 
meuvent, ceux  dont  l'âme  est  dominée  par  le  véridique  jugement 
de  la  raison.  Ils  savent  en  effet  que  rien  ne  peut  être  stable  qui  est 
bâti  sur  un  sable  mouvant.  Aussi,  voulant  se  mettre  à  l'abri  des 
coups  de  la  fortune,  ils  ont  établi  leur  âme  dans  la  noble  disposi- 
tion de  tout  supporter  avec  calme,  ni  l'adversité  ne  les  abat,  ni 
la  prospérité  ne  les  réjouit.  Une  telle  grandeur  est  à  louer,  par  elle 
l'homme  demeure  toujours  égal  à  lui-même,  et  les  événements 
extérieurs  ne  peuvent  rien  sur  lui.  » 

Stoïcisme  et  christianisme  se  confondaient  un  peu  dans  la 
pensée  de  Pierre  de  Blois  ;  et  aussi  célibat  et  science.  Le  clerc  ne 
doit  pas  prendre  un  contact,  toujours  impur,  avec  la  matière,  — 
rappelons-nous  comment  se  transmet  le  péché  originel,  —  il  doit 
rester  vierge  afin  de  rester  libre  et  de  pouvoir  se  consacrer  tout 
entier  à  l'étude  des  sciences.  Les  clercs  atteignent  par  leur  éloi- 
gnement  du  mariage  une  dignité  éminente,  et  ils  forment  une 
caste  privilégiée.  A  eux,  tout  est  dû,  et  ils  n'ont  que  l'unique  de- 
voir de  mener  sur  terre  la  vie  divine  des  philosophes.  C'est  un  lien 
qui  les  rattache  en  haut,  au-dessus  d'eux,  non  en  bas,  aux  pau- 
vres laïcs  qui  peinent  comm.e  les  vilains  ou  pillent  comme  les  che- 
valiers, parce  qu'ils  ignorent  le  pourquoi  des  choses.  Dans  la  vir- 
ginité, dans  la  science,  Pierre  de  Blois  a  vu  une  perfection  qui 
fonde  des  droits. 


Pierre  de  Blois  a  écrit  un  traité  de   morale  intitulé  :    Traité  de 
Vamilié  chrélienne  el  de   V amour  de  Dieu  ci  du  prochain  (1).  La 


(1)  Edité  et  traduit  par  M.  M.  lOavy.  Pari.-;,  1932.  C'est  à  cette    édition 
excellente  que  nous  renvoyons,  et  dont  nous  citons  la  traduction. 


718  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

doctrine  de  cet  opuscule  ne  modifie  pas  la  morale  qui  se  dégage 
des  lettres,  mais  elle  la  complète. 

Dans  le  prologue,  notre  auteur  réfute  les  objections  qu'il  pré- 
voit ;  on  dira  que  je  ne  suis  qu'un  compilateur  des  textes  antiques  ; 
le  reproche  avait  dû  lui  être  fait,  car  il  en  parle  dans  une  de  ses 
lettres  (ép.  92)  ;  dans  le  traité  il  fait  la  même  réponse  : 

comme  on  le  lit  en  plusieurs  endroits  du  livre  des  Saturnales  et  des  Lettres 
de  Sénèque  à  Lucilius,  nous  devons  imiter  les  abeilles.  Celles-ci,  grâce  à  l'art 
merveilleux  de  la  nature,  ayant  transformé  les  fleurs  en  sucs  divers,  leur 
infusent,  par  une  propriété  de  leur  haleine,  une  nouvelle  saveur  et  une  très 
grande  vertu  (p.  lOI). 

C'est  ce  que  Pierre  va  faire,  et  ses  ennemis  n'ont  aucun  motif  de 
le  critiquer  ;  s'ils  sifflent  comme  des  serpents,  c'est  qu'ils  sont 
jaloux. 

Puis  notre  auteur  commence  l'éloge  de  l'amitié  ;  il  le  fait  avec 
élégance,  car  il  ne  se  dépouille  jamais  complètement  du  rhéteur, 
et  aussi  avec  cœur.  Comme  les  anciens,  il  goûte  fort  l'amitié;  déjà 
il  avait  montré  une  charmante  sensibilité  dans  ses  lettres.  Les 
chanoines  de  Chartres  lui  ont  fait  un  affront  et,  pour  apitoyer  le 
doyen  du  chapitre,  il  écrit  ces  jolies  phrases  (ép.  149)  : 

sans  amis,  toute  pensée  m'est  ennui,  toute  action  une  peine  ;  la  terre  est 
un  exil  et  la  vie  un  supplice.  Qui  me  fait  vivre,  sinon  mes  amis  ?  Sans  leur 
soutien  vivre  serait  pour  moi  mourir. 

Tous  les  auteurs,  sacrés  et  profanes,  anciens  et  modernes,  sont 
cités  un  peu  pêle-mêle  et  viennent  témoigner  en  faveur  de 
l'amitié  ;  l'amitié  est  douce  et  féconde  ;  elle  n'est  ni  cupide  ni 
déshonnête,  elle  est  discrète,  elle  est  patiente.  Comme  toutes  les 
choses  précieuses  elle  doit  être  entretenue  avec  sollicitude  ;  aussi 
veillons  à  ce  que 

la  joie  soit  dans  notre  conversation,  la  gaieté  sur  notre  visage,  la  douceur 
dans  notre  caractère  et  qu'il  existe  dans  l'expression  de  nos  regards  un  cer- 
tain charme  bienveillant  et  agréable.  Qu'il  y  ait,  en  effet,  en  toutes  choses 
honnêtes,  un  don  et  un  échange  fréquents  des  secrets  et  une  complaisance 
réciproque  pour  les  désirs  de  chacun  (p.  195). 

Pierre  de  Blois,  on  le  voit,  sait  à  l'occasion  compléter  les  cita- 
tions des  auteurs  classiques  par  son  expérience  de  diplomate.  Il 
sait  aussi  christianiser  l'amitié  qu'il  célèbre. 

Les  philosophes  grecs  avaient  eu  de  l'amitié  une  conception 
très  aristocratique,  elle  était  le  sentiment  délicat  qui  ne  peut  fleu- 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII''    SIÈCLE  719 

rir  que  dans  le  commerce  de  quelques  individus  d'élite  ;  l'amitié 
ne  peut  exister  qu'entre  peu  d'individus,  et  même  qu'entre  des 
disciples  de  la  noble  philosophie.  Pierre  de  Blois  universalise 
l'amitié  et  il  l'identifie  avec  l'amour  des  hommes. 

L'amitié,  nous  dit-il  (p.  145),  tire  son  essence  de  la  plus  haute  des  réa- 
lités, Dieu.  C'est  Dieu,  en  efïet,  qui  a  imprimé  les  premiers  sentiments  de 
l'amitié  dans  les  esprits  des  hommes  ;  l'usage  et  l'expérience  l'ont  ensuite 
accrue  ;  enfin  l'autorité  de  la  loi  l'a  sanctionnée.  C'est  pour  faire  participer 
les  êtres  à  son  amour  que  Dieu  les  a  créés  et  il  leur  a  prescrit  à  tous  de  se 
tenir  par  le  même  lien  de  l'amitié  ; 


Les  créatures  cesseraient  d'être  bonnes  «  si  elles  n'étaient  mu- 
tuellement unies  par  une  sorte  de  pacte  d'amour  ».  Dans  ces  der- 
nières lignes,  Pierre  dépasse  la  pensée  antique,  ou,  pour  parler  plus 
exactement,  il  s'oppose  nettement  à  elle  et  il  retrouve,  instruit  par 
toute  l'école  augustinienne,  l'idée  fondamentale  du  christianisme. 

Pour  Aristote,  —  et  quand  il  s'agit  du  moyen  âge  on  peut  bien 
le  prendre  comme  le  type  des  philosophes  antiques,  car  sa  pensée, 
même  avant  dêtre  littéralement  connue,  filtrait  à  travers  de  mul- 
tiples écrits  arabes  ou  stoïciens  et  influençait  déjà  les  esprits  occi- 
dentaux,—  la  perfection  suprême  c'est  l'intelligence;  sous  le 
ciel  pur  de  la  Grèce  les  philosophes  ne  pouvaient  concevoir  le 
parfait  que  sous  forme  de  lumière.  Dieu  est  une  pensée  qui  se 
pense  et  qui  ne  pense  qu'elle  seule  ;  le  dieu  d'Aristote  est  solitaire 
et  il  cesserait  d'être  parfait  s'il  connaissait  des  êtres  inférieurs  à 
lui  ;  aussi  ignore-t-il  le  monde  qui  gravite  au-dessous  de  lui.  Par 
sa  perfection  même,  il  est  enfermé  en  lui  ;  être  parfait,  c'est  se 
suffire. 

A  l'opposé,  dans  les  bas  fonds  de  l'univers  s'agite  la  matière  ; 
une  inquiétude  perpétuelle  la  tourmente  et  aucune  forme  ne  peut 
la  saisir  avec  assez  de  fermeté  pour  la  fixer  dans  un  degré  stable 
d'être.  Elle  est  désir  toujours  inassouvi,  elle  est  essentiellement 
amour. 

Entre  ces  deux  extrêmes,  l'acte  pur  et  la  puissance  pure,  se 
hiérarchisent  la  multitude  des  êtres  qui  sont  un  mélange  d'in- 
fini et  de  fini,  d'inachèvement  et  de  perfection. Certainsont  même 
le  pouvoir  de  posséder,  grâce  à  la  connaissance,  la  réalité  idéale  des 
autres  êtres  ;  ils  sont  et  eux-mêmes  et  autrui. L'homme  le  plus  par- 
fait des  vivants  terrestres,  connaît  tout  ce  qui  existe,  il  porte  en 
raccourci  le  monde  entier  en  son  esprit.  L'intelligence  ne  fait  pas 
sortir  l'homme  de  lui-même,  au  contraire  par  elle  l'homme  s'in- 
corpore l'univers.  Un  philosophe  omniscient  est  un  dieu  terrestre 


720  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

qui  condensant  tout  en  soi  se  suffit  pleinement  et  n'a  pas  à  mendier 
sa  perfection  hors  de  lui. 

Est-ce  par  la  volonté  que  l'homme  va  pouvoir  sortir  de  soi- 
même  ?  Pas  davantage.  L'homme  se  sent  incomplet,  il  cherche 
donc  son  achèvement  ;il  désire,  il  aime  les  biens  dont  il  sent  en  lui 
le  vide.  Par  cet  amour,  l'homme  semble  un  instant  sortir  de  lui, 
mais  ce  n'est  qu'une  illusion  ;  s'il  aime  ce  n'est  pas  pour  s'élever, 
ce  n'est  pas  pour  se  transformer  en  un  être  supérieur  à  lui;  c'est 
tout  simplement  pour  acquérir  ce  qu'il  n'a  pas  encore,  et  par  là 
devenir  pleinement  lui-même.  Bref,  dans  la  philosophie  péripatéti- 
cienne, il  n'est  de  véritable  amour  que  de  soi-même. Aimer  c'est 
adhérer  à  soi. 

Pierre  de  Blois  a  de  l'amour  une  notion  complètement  opposée  ; 
il  ne  se  rattache,  ni  de  près  ni  de  loin,  au  courant  aristotélicien  ; 
son  maître  c'est  saint  Augustin  (1).  Ce  n'est  pas  l'intelligence  qui 
constitue,  pour  lui,  la  perfection  fondamentale  de  l'être  ;  c'est 
l'amour.  Il  place  l'amour  au  cœur  le  plus  intime  de  la  réalité  et 
un  être  n'existe  que  parce  qu'il  aime  et  dans  la  mesure  où  il  aime. 
Etre  et  aimer  sont  synonymes.  Donc  un  être  isolé  et  solitaire  ne 
peut  exister,  car  il  ne  pourraitaimer.C'est  parce  qu'il  veut  aimer 
et  qu'il  ne  peut  pas  ne  pas  vouloir  aimer,  que  Dieu  ne  peut  rester 
seul  et  qu'il  sépanouit  en  trois  personnes  égales  :  «  il  ne  conve- 
nait pas  que  Dieu  fiât  solitaire  ou  qu'il  n'eiit  pas  de  compagnon 
de  sa  béatitude  »  (p.  439).  Si  le  mot  expliquer  a  encore  une  signi- 
fication quand  on  parle  des  profondeurs  ineffables  de  la  vie  divine, 
on  peut  dire  que  c'est  l'amour  qui  explique  la  génération  du  Verbe 
et  la  procession  du  Saint-Esprit. 

C'est  l'amour  encore  qui  nous  fait  le  mieux  comprendre  pour- 
quoi Dieu,  dont  la  vie  intime  était  déjà  un  éternel  échange  d'a- 
mour, a  voulu  poser  hors  de  lui  des  êtres  semblables  à  lui.  Ce  n'est 
pas  le  désir  d'être  loué  par  des  créatures,  —  ce  qui  supposerait, 
soit  dit  en  passant,  une  gloriole  un  peu  puérile  chez  le  Dieu  créa- 
teur, —  qui  a  poussé  l'Etre  infiniment  bon  à  créer  ;  c'est  l'antiour. 
Les  trois  Personnes  divines  n'ont  pas  voulu  être  les  seules  à  jouir 
de  leur  bonheur  et  elles  ont  appelé  à  l'existence  les  anges  et  les 
hommes  afin  que  ces  créatures  intelligentes  puissent,  elles  aussi, 
jouir  des  félicités  divines. 


(1)  Sur  la  notion  augustinienne  de  l'amour,  voir  Max  Scheler,  Amour  ei 
connaissance,  p.  160-181  ;  étude  publiée  dans  le  livre  :  Le  sens  de  la  souffrance  ; 
trad.  fr.,  Paris,  1936. 


LES    IDÉES    MORALES    DU    XII^    SIÈCLE  721 

Pourquoi  une  faveur  si  grande,  si  gratuite,  si  inouïe  d'avoir  été  créé  à  son 
image  et  à  sa  ressemblance,  sinon  pour  que  tu  aimes  ce  qui  te  ressemble  et 
que  tu  lui  deviennes  semblable,  aimant  de  retour  celui  qui  t'a  prévenu  d'un 
amour  gratuit  (p.  359). 

L'amour  est  la  réalité  fondamentale  et  il  mesure  le  degré  de 
perfection  que  chaque  être  possède  ;  il  est  faible  chez  les  êtres  in- 
férieurs, à  peine  même  est-il  reconnaissable,  car  il  est  étouffé  par 
les  préoccupations  de  l'individu  par  ses  désirs,  par  ses  appétits  ; 
il  n'apparaît  sous  son  vrai  jour  que  chez  les  individus,  suffisam- 
ment libérés  des  esclavages  corporels  pour  être  devenus  capables 
de  sortir  d'eux-mêmes  et  d'aimer  d'autres  êtres.  L'amour,  tel 
que  l'entend  Pierre  de  Blois,  est  celui  dont  saint  Augustin  s'est 
fait  le  théoricien  et  que  devaient  défendre  avec  tant  d'éclat  cer- 
tains docteurs  du  xiii®  siècle,  tels  Alexandre  de  Halès,  Jean  Pierre 
Olivi  et  Raimond  Lulle. 

Max  Scheler  a  montré  lumineusement  avec  Laberthonnière,  les 
nombreuses  et  capitales  conséquences  d'une  semblable  doctrine 
de  l'amour; conséquences  psychologiques  ;  comprendre  n'est  plus 
s'incorporer,  par  une  species  quelconque,  le  forme  des  êtres  exté- 
rieurs ;  c'est  répondre  à  un  appel  qu'autrui  vous  fait  entendre 
au  foud  de  vous-même  ;  mais  pour  entendre  il  faut  déjà  être  prêt 
à  aimer.  L'amour  est  à  la  racine  de  toute  connaissance.  Consé- 
quences morales  :  devoir,  justice,  tous  ces  mots  expriment  les 
exigences  que  nos  semblables  et  Dieu  ont  le  droit  de  faire  valoir  ; 
tous  les  êtres  nous  sollicitent  à  devenir,  avec  eux  et  par  eux,  des 
personnes  plus  humaines,  c'est-à-dire  plus  raisonnables  et  plus 
libres.  Conséquences  sociales  :  plus  un  homme  est  parfait  et  plus 
il  doit  aimer;  un  bon  chef  est  celui  qui  aime  davantage  ses  frères; 
pour  lui,  commander  ne  consiste  pas  à  construire  avec  une  ma- 
tière humaine  des  temples  dédiés  à  sa  propre  gloire  ou  à  la  gloire 
de  quelque  idole  nationale,  c'est  aider  les  faibles  à  s'élever  au- 
dessus  de  ce  qu'ils  sont  présentement  et  à  devenir  des  hommes 
vraiment  responsables. 

Pierre  de  Blois  n'a  certainement  pas  soupçonné  les  conséquences 
innombrables  de  sa  conception  de  l'amour.  On  peut  même  sou- 
tenir que  l'ensemble  de  sa  vie  était  en  opposition  avec  elle;  il  ne 
cherche  jamais  à  sortir  de  lui  ;  au  contraire,  il  y  rentre  et  s'y  en- 
ferme. De  sa  plume  s'échappent  parfois  quelques  cris  de  pitié,  sur  les 
vilains  ruinés  par  les  chasses  ou  les  affamés  condamnés  à  mort  pour 
le  vol  d'un  morceau  de  pain  ;  mais  ces  élans  ne  sont  que  passagers. 
Ordinairement  il  parle  et  il  pense  comme  un  sage  antique  qui  se 
complaît  en  soi  ;  il  semble  planer  indifférent  au-dessus  des  événe- 

46 


722  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

ments  et  mettre  toute  sa  noblesse  dans  une  pensée  savante, 
sans  attache  avec  les  dures  réalités  de  la  famille  et  du  travail. 
S'il  redescend  sur  terre,  ce  qui  lui  arrive  assez  souvent,  car  il  est 
susceptible  comme  l'ont  été  et  le  sont  presque  tous  les  hommes  de 
lettres,  il  prononce  alors  des  paroles  dures  et  hautaines.  Or  peu  de 
sentiments  sont  plus  opposés  à  l'amour  augustinien  que  l'impassi- 
bilité stoïcienne  ou  le  mépris  aristocratique.  Toutefois,  malgré 
toutes  ces  déficiences  personnelles,  Pierre  de  Blois  a  conservé  in- 
tacte la  théorie  augustinienne  ;  la  semence  n'est  pas  perdue,  et 
bientôt  elle  lèvera.  Saint  François  d'Assise,  au  début  du  xiii^ 
siècle,  saura  faire  éclore  toutes  les  aspirations  vers  un  amour 
noble  et  vrai,  C|ui  étaient  éparses  et  aném^iées  dans  les  romans 
courtois  ou  les  laborieuses  dissertations  des  rhétoriqueurs. 


France  -  Allemagne  -  Italie 

(1859-1903) 

par  Henry  CONTAMINE, 
Professeur  à  VUniuersité  de  Caen. 


V 
Pour  la  Revanche,  par  l'Empire. 

L'inauguration  d'une  statue  à  Casablanca,  des  funérailles  di- 
gnes d'un  duc  de  Lorraine  à  Nancy,  renouvelées  à  Rabat  avec  une 
magnificence  plus  cliatoyante,  la  présidence  d'une  exposition  qui 
semblait  lui  appartenir,  une  abondante  littérature  qu'ont  enrichie 
les  œuvres  d'un  Maurois,  d'un  Ghevrillon,  des  Tharaud,  tout  cela 
chante  la  gloire  de  Lyautey,  et  semble  en  faire  le  symbole  de  l'em- 
pire colonial  français  en  ces  années  où,  l'œuvre  de  pacification 
intérieure  à  peine  achevée  depuis  1934,  il  est  menacé  de  l'extérieur 
par  de  redoutables  convoitises.  Le  maréchal  n'a  pourtant  jamais 
été  qu'un  exécutant,  même  aux  alentours  du  1^""  août  1914. 
quand  s'est  posée  la  question  du  rapatriement  des  troupes  du  Ma- 
roc. Etudions  ce  cas  particulier  à  titre  d'exemple  :  la  légende  veut 
que,  spontanément,  le  résident-général  ait  offert  d'envoyer  com- 
battre en  France  plus  de  bataillons  qu'on  ne  lui  demandait  ;  mais 
des  documents  irréfutables  montrent  que  c'est  le  ministre  de  la 
Guerre,  Messimy,  qui  a  voulu  le  départ  de  ces  unités,  et  que  le  mé- 
rite de  Lyautey  n'a  été  que  de  concilier  les  justes  exigences  de  son 
chef  avec  les  nécessités  de  la  protection  du  Maroc.  Or  plusieurs 
des  dépêches  parties  de  Paris  à  cette  occasion  sont  signées  du 
sous-secrétaire  d'Etat  aux  Affaires  étrangères  de  cette  époque, 
Abel  Ferry. 

Ferry.  Un  nom  qui  n'a  pas  le  rayonnement  de  celui  de  Lyautey. 
Un  nom  qu'on  trouve  dans  les  manuels  d'histoire  ou  sur  le  fron- 
ton de  quelques  groupes  scolaires.  II  y  avait  un  croiseur  qui  s'ap- 


724  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

pelait  «  Jules-Ferry  ».  Quand  il  a  été  frappéparla  limite  d'âge,  en 
même  temps  que  ces  «  Ernest-Renan»,  «Jules-Michelet  »,  «  Waldeck 
Rousseau  »  dont  les  noms  se  lisaient  étrangement  sur  les  bérets 
de  nos  marins,  on  n'a  pas  remarqué  que  Ferry  renfermait  d'au- 
tres résonances.  On  vient  démettre  en  chantier  un  «Clemen- 
ceau »  :  est-ce  pour  rappeler  que  le  «  Tigre  »  ne  voulait  pas  du  pro- 
tectorat tunisien  ?  Que,  face  à  l'Allemagne,  on  donne  le  nom  du 
vieux  «  Père  la  Victoire  »  de  1918  à  tel  ouvrage  de  la  ligne  Maginot, 
j'y  applaudirai.  Mais  le  Vendéen  qui  passa  ses  dernières  années 
sur  la  côte  de  son  pays  natal,  face  à  l'Océan,  n'est  point  l'homme 
de  notre  grandeur  maritime  et  coloniale,  qui  doit  tant,  au 
contraire,  à  l'action  de  Ferry,  ce  Vosgien. 

Car  ce  nom  de  Ferry,  tellement  moins  évocateur  pour  nos  con- 
temporains que  celui  de  Lyautey,  c'est  aussi  le  nom  d'un  Lorrain, 
et  non  point  d'un  Lorrain  d'occasion,  fils  d'un  père  comtois  et 
d'une  mère  normrande  comme  le  maréchal,  qui  rachetait,  il  est  vrai, 
cette  sorte  de  bâtardise  parle  fait  qu'il  était  né  dans  une  maison 
de  la  Carrière,  entre  la  place  Stanislas  et  l'ancien  palais  des  ducs. 
Ferry,  c'est  un  nom  gravé  dans  le  marbre  sur  une  tombe  du  cime- 
tière de  Saint-Dié  :  Jules  Ferry,  1832-1893,  et  plus  bas,  Abel  Ferry, 
le  secrétaire  d'Etat  de  1914,  député  des  Vosges,  mort  pour  la 
France.  Pas  de  croix,  les  obsèques  du  président  du  Sénat  de  1893 
ont  été  civiles,  et  il  faut  reconnaître  que  cela  explique,  en  partie, 
l'oubli  dont  son  nom  semble  menacé.  Ilétait  de  ces  déistes  laïques, 
de  ces  fidèles  d'une  religion  sans  dogmes,  dont  les  tendances,  jadis 
objet  de  controverses  et  d'adhésions  passionnées,  n'intéressent 
plus  guère  notre  époque.  Plus  d'anathèmes,  plus  de  réfutations  ; 
pis  que  cela,  l'indifférence.  Il  est  permis  de  dire  que  le  legs  spirituel 
de  ces  hommes  a  été  assez  mince.  L'école  primaire  publique,  qui 
leur  doit  sa  forme  actuelle,  dissimule  mal  qu'elle  les  considère  com- 
me trop  bourgeois.  Us  étaient  adversaires  déterminés  de  la  lutte 
des  classes,  partisans  convaincus  de  la  nécessité  d'une  étroite 
solidarité  nationale.  Or  ils  pensaient  que  le  clergé,  dépendant  d'un 
pontife  qu'ils  considéraient  comme  un  souverain  étranger,  consti- 
tuait un  obstacle  à  l'unité.  C'est  pourquoi  ils  voulaient  lui  substi- 
tuer l'instituteur,  promu  à  la  dignité  de  prêtre  destempsnouveaux. 
Cette  œuvre  de  patriotisme  total  fut  ébauchée  lors  de  la  création 
des  bataillons  scolaires,  ces  «  balillas  »  de  la  France  républicaine 
de  1880.  Mais  les  nécessités  de  la  politique  quotidienne,  l'impossi- 
bilité d'arriver  à  l'unité  laïque,  l'existence  de  courants  religieux 
échappant  à  l'action  des  apôtres  de  lafoipositiviste,quin'avaient 
pas  le  tempérament  d'un  Hitler,  tout  cela  amena  l'équilibre,  as- 


FRANXE-ALLEMAGNE-ITALIE  725 

sez  paradoxal,  auquelnous  commençons  à  nous  habituer,  équilibre 
que  caractérisent  telle  réception  d'un  cardinal-légat  par  un  mi- 
nistre franc-maçon,  tel  panégyrique  de  Pie  XI  prononcé  devant 
la  Chambre  la  plus  à  gauche  qui  ait  jamais  siégé  au  Palais-Bour- 
bon. Ferry  n'avait  pas  prévu  cela  !  Il  est  vrai  que  son  actuel  suc- 
cesseur à  la  présidence  du  Sénat  passe  pour  être  resté  orthodoxe, 
c'est-à-dire  aussi  laïque  que  patriote,  aussi  patriote  que  laïque. 

Pour  comprendre  le  plus  grand  des  trois  Jules,  —  Jules  Favre 
et  Jules  Simon  complétant  la  trilogie  républicaine,  —  peut-être 
faut-il  connaître  Saint-Dié.  C'était,  —  et  c'est  encore,  car  rien 
n'y  a  changé,  ni  les  lieux,  ni  les  hommes,  ni  les  opinions,  —  une 
petite  ville  de  tissage,  largement  étalée  au  pied  d'un  ensemble 
formé  d'une  cathédrale  de  grès  rouge,  d'un  cloître  ogival,  d'une 
église  carolingienne  et  d'un  évêché  dont  la  loi  de  Séparation  fera 
un  collège  de  jeunes  filles,  le  collège  Jules-Ferry,  inévitablement. 
Voici  la  maison  natale  de  l'homme  d'Etat,  et  sa  statue,  monument 
d'une  pauvreté  de  gont  caractéristique  de  la  fin  du  xix^  siècle. 
Voici,  dans  la  rue  Thiers,  —  Thiers,  le  libérateur  du  Territoire, 
l'orléaniste  qui  a  pris  les  républicains  sous  son  patronage,  — 
l'étroit  couloir  qui  conduit  à  l'imprimerie  de  la  Gazette  vos- 
gienne,  l'indispensable  soutien  local  de  Ferry.  Voici  la  résidence 
des  comtes  d'OIlone,  et  le  singulier  castel,  en  faux  gothique,  des 
comtes  de  Leusse  dont  lesarmess'étalentenunblason  monstrueux 
et  romantique.  Voici,  grandes  et  simples,  les  maisons  des  manu- 
facturiers. Voici,  sur  les  pentes  de  Saint-Martin,  le  château  Picot 
et  la  propriété  Ferry,  centres  de  deux  puissances  rivales.  Tout  est 
en  place.  Mais  la  noblesse  ne  jouait  ici  aucun  rôle,  et  la  classe  des 
usiniers  était  en  partie  orientée  à  gauche,  paradoxe  qu'explique 
l'origine  alsacienne  et  protestante  d'un  grand  nombre  de  ses  mem- 
bres. Le  Ban  de  la  Roche  n'est  pas  loin,  et  le  souvenir  du  prédicant 
Oberlin  n'y  est  pas  perdu.  Dans  ce  Saint-Dié,  pourtant  ville  épis- 
copale,  l'influence  du  clergé  était  faible,  comme  elle  l'était  dans 
les  fermes  isolées  accrochées  aux  flancs  delà  montagne, dans  telle 
d'entre  elles  où  naquit  le  grand-père  d'Edouard  Herriot,  un  pay- 
san vosgien  parmi  d'autres. 

On  est  loin,  ici,  de  la  Lorraine  de  Barrés,  de  celle  où  Lyautey 
passera  la  fin  de  sa  vie  aux  pieds  de  Sion-Vaudémont,  la  Colline 
inspirée.  Cette  Lorraine  de  la  montagne,  oublieuse  des  ducs  pour 
lesquels  le  maréchal  professera  le  pieux  attachement  qui  est  de 
bon  ton  dans  certains  milieux  nancéiens.  Barrés  ne  l'a  pas  aimée. 
II  la  trouvait  terre  de  radicaux.  Elle  l'est,  en  effet,  comme  le  mon- 
trait encore  récemment  l'exemple  d'un  Déodatien  typique,  Fer- 


726  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

dinand  Brunot,  le  grand  historien  de  lalangue  française  :  laid  d'une 
laideur  paysanne,  fin  d'une  finesse  paysanne,  passionnément 
laïque  et  démocrate.  Tel  était  le  pays  des  Ferry,  où  les  convic- 
tions de  M.  Jules  n'étonnaient  pas  trop  chez  un  bourgeois 
de  sa  classe,  époux  d'une  Alsacienne  dont  la  fortune  ne  laissait 
pas  d'être  confortable.  Telle  était  la  circonscription  électorale, 
longtemps  fidèle,  sur  laquelle  prenait  appui  l'homme  politique  dont 
l'action  a  eu  tant  d'importance  sur  nos  destinées.  Il  faut  se 
représenter  Ferry  à  quarante-cinq  ans,  parcourant  son  arron- 
dissement pour  préparer  ses  élections  :  ce  n'est  plus  l'avocat  au 
barreau  de  Paris,  l'ancien  maire  qui  administra  la  capitale  pen- 
dant le  siège  et  qui  en  garde  l'injuste  surnom  de  Ferry-Famine, 
l'homme  d'Etat  à  qui  l'on  reproche  de  manquer  d'une  qualité 
que  les  politiciens  américains  placent  avant  toutes  les  autres,  le 
sex-appeal.  C'est  un  Vosgien  qui  parle  à  des  Vosgiens,  et  l'ennui 
qui  se  dégage  de  son  éloquence  froide,  de  sa  physionomie  austère 
encadrée  par  des  favoris,  tout  cela  est  ici  sans  importance.  Mais 
pour  l'Histoire,  pour  la  légende,  quel  contraste  avec  l'entrain,  le 
brio,  d'une  vie  aussi  plastique  que  celle  d'un  Lyautey  !  Ferry  sait 
que  son  terroir  n'a  aucun  goût  pour  les  tempéraments  à  la  Gam- 
betta.  11  sait  qu'il  sera  compris  s'il  évoque  l'avenir  de  la  Répu- 
blique, dans  un  ordre  exclusif  de  toute  démagogie,  s'il  entretient 
de  ses  projets  de  réformes  scolaires  les  fils  du  département  qui 
compte  le  moins  d'illettrés,  en  dépit  de  la  dispersion  des  habita- 
tions dans  la  montagne,  s'il  défend  son  fameux  article  7,  si  con- 
testable, dans  ce  pays  oi^i  l'on  s'intéresse  peu  aux  congrégations 
spécialisées  dansl'enseignement  secondaire,  s'il  parle,  enfin,  de  la 
grandeur  de  la  patrie. 

La  patrie  !  Sa  mutilation  est  sensible,  dans  cette  ville  de  Saint- 
Dié  dont  le  Chaume  de  Lusse  barre  l'horizon.  Or,  au  delà  de  ces 
crêtes  couvertes  de  neige  jusqu'au  printemps,  c'est  l'Alsace  et 
Sainte-Marie-aux-Mines,  autre  petite  ville  industrielle  où  les  ma- 
nufacturiers déodatiens  comptent  tant  de  parents,  et  au  delà  de  la 
masse  de  l'Ormont,  imposante  et  boisée,  c'est  la  partie  de  l'arron- 
dissement que  les  Allemands  ont  annexée,  Saales,  Rothau  et  Schir- 
meck,  sur  la  route  de  Strasbourg.  11  n'est  pas  un  bourgeois  de 
Saint-Dié  qui  ne  soit  fréquemment  appelé  à  franchir  la  fron- 
tière, ne  fût-ce  que  pour  aller  chasser  dans  les  forêts  du  ver- 
sant oriental  des  Vosges.  Il  n'en  est  pas  un  qui,  dans  ces  occasions, 
ne  souffre  de  rencontrer  les  gardes  forestiers  allemands,  uniforme 
vert-de-gris,  plume  au  chapeau,  tout  en  se  félicitant  de  la  sévérité 
d'une  organisation  à  l'abri  de  laquelle  le  gibier  prolifère  merveilleu- 


FRANCE- ALLEMAGNE-ITALIE  727 

sèment.  On  ne  saurait  donc  oublier,  à  Saint-Dié,  ni  croire  que 
l'homme  d'Etat  dont  on  est  le  support  oublie,  même  quand  il 
oriente  la  France  dans  la  voie  des  conquêtes  coloniales  et  d'un  rap- 
prochement superficiel  avec  l'Allemagne.  Il  y  a  des  accusations 
de  collusion  avec  Bismarck  qui  auront  cours  à  Paris,  et  dont  une 
certaine  école  historique  entretiendra  l'écho,  qui  sont  incompré- 
hensibles ici.  Sur  la  tombe  de  Ferry,  rien  ne  rappelle  Tunis  et 
Hanoi,  la  République  protectrice  d'unbeyet  d'un  empereur,  mais 
on  lit  ces  mots  :  «  Je  veux  reposer  au  cimetière  de  Saint-Dié,  face 
à  la  ligne  bleue  des  Vosges  d'où  monte  jusqu'à  mon  cœur  fidèle 
la  plainte  touchante  des  vaincus  ».  .le  ne  sais  si  les  groupements 
d'action  laïque  qui,  dans  la  petite  ville  radicale,  militent  toujours 
en  invoquant  le  nom  de  Ferry,  dont  la  véritable  pensée  leur  échap- 
pe souvent,  parlent  volontiers  de  Tunis  et  d'Hanoï.  C'est  peu  pro- 
bable. Ils  ont  d'autres  soucis,  car  les  agents  de  la  réaction  ne  sont 
pas  encore  abattus.  Mais  dans  les  rues  calmes  passent,  deux  par 
deux,  se  tenant  par  le  petit  doigt,  les  Berbères  de  l'Atlas  marocain, 
les  tirailleurs  impassibles  aux  prestigieux  uniformes,  tunique  bleu 
clair,  culotte  rouge,  turban  couleur  paille  :  ce  sont  les  vivants  re- 
présentants de  notre  grandeur  coloniale,  dulegs  matériel  de  Ferry 
et  des  siens.  Un  jour,  dans  la  rue  Thiers,  j 'ai  vu  défiler  tour  à  tour 
leur  nouba,  prodigieux  tam-tam,  et  la  musique  des  pompiers  de 
Strasbourg.  Exotisme  et  Alsace  :  n'est-ce  pas  un  résumé  de  l'his- 
toire de  la  Troisième  République,  dont,  pour  qui  cherche  à  voir 
les  choses  de  haut,  la  devise  semble  avoir  été  :  pour  la  Revanche, 
par  l'Empire. 

Revenons  maintenant  à  celte  fin  de  l'année  1877  qui  voit  le 
succès  des  républicains  menés  à  la  bataille  électorale  par  Gam- 
betta,  la  défaite  des  conservateurs  dont  le  cléricalisme  exaspérait 
Bismarck.  Le  chancelier  est  satisfait,  car  le  spectre  noir,  fantôme 
dont  il  nourrit  ses  colères  et  ses  rancunes  maladives,  a  reculé.  Une 
ère  nouvelle  va  s'ouvrir  dans  les  relations  franco-allemandes,  dont 
les  destinées  sont  aux  mains  d'un  républicain  d'origine  anglo- 
saxonne,  protestant,  apparenté  outre-Rhin,  Richard  Waddington, 
et  du  successeur  à  Berlin  du  vicomte  de  Gontaut-Biron,  le  comte 
de  Saint-Vallier.  Ces  hommes,  le  politicien  et  le  dipomate,  sont 
d'accord  avec  leurs  prédécesseurs  denuance  conservatrice,  îe  duc 
Deca/.cs  et  le  noble  ambassadeur  légitimiste,  sur  l'impossibilité 
d'engager  la  France  dans  une  voie  d'hostilité  systématique  envers 
l'Allemagne. 

Il  importe,  en  effet,  de  ne  jamais  oublier  que  les  monarchistes 
de  l'époque  du  duc  de  Broglie,  nourris  dans  la  tradition  de  pru- 


728  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

dence  de  Louis-Philippe,  partisans  du  parlementarisme  et  du  li- 
béralisme, n'étaient  point  des  hommes  d'énergie  selon  le  cœur  de 
VAcHon  française.  L'école  de  Charles  Maurras  a  beaucoup  repro- 
ché aux  républicains  d'avoir  accepté  certains  contacts  avec  les 
Allemands.  11  est  vrai  que  Gambetta  fréquenta  le  fastueux  hôtel 
des  Champs-Elysées  où  l'ancien  Regierungs-Prâsident  de  Metz, 
le  comte  Henckel  von  Donnersmarck,  recevait  un  monde  assez 
mêlé.  Mais  il  le  fréquenta  au  vu  et  au  su  de  tous.  Admettons  que 
l'homme  de  la  Défense  nationale  aurait  dû  surveiller  davantage 
ses  relations,  mais  n'oublions  pas  qu'il  ne  fut  pas  seul  à  prendre 
place  à  la  table  que  présidait  la  comtesse  juive,  ancienne  danseuse 
veuve  d'un  premier  mariage  avec  le  marquis  de  Paiva,  et  qu'à  Pa- 
ris, ces  choses-là  ne  tirent  guère  à  conséquence.  Gambetta  ne  vou- 
lait point  se  confier  à  Bismarck,  mais  seulement  s'informer  des 
intentions  du  prince,  éviter  que  son  arrivée  au  pouvoir  ne  fût 
considérée  comme  un  cosus  helll.  C'est  dans  cette  intention  qu'il 
accepta  le  principe  d'une  rencontre  avec  le  chancelier  de  fer,  et 
nullement  pour  réaliseruneententefranco-allemande  pour  laquelle 
iî  n'avait  aucun  goût,  à  tel  point  que  Saint-Yallier  lui  reprocha,  un 
peu  plus  tard,  d'avoir  fait  un  appeltrop  directà  la  Revanche  dans 
son  discours  de  Cherbourg  d'août  1880,  discours  que  nos  voisins 
mirent  plusieurs  mois  à  oublier.  Son  souci  de  ne  pas  se  heurter 
à  un  veto  allemand,  les  conservateurs  étaient  bien  placés  pour  le 
comprendre.  Le  vicomte  de  Gontaut-Biron  n'était-il  pas  allé, 
d'ordre  de  Decazes,  saluer  Guillaume  I^'"  de  passage  à  Metz,  dé- 
marche assez  plate,  qui  indignera  Saint-Vallier  ?  Le  comte  de 
Paris  n'avait-il  pas  eu,  à  Ostende,une  conversation  avec  le  Kron- 
prinz,  qu'il  avait  cherché  à  rassurer  sur  les  intentions  des  droites 
engagées  dans  la  campagne  électorale  de  1877  ?  N'avait-on  pas 
fait  remarquer  à  Bismarck  que  la  Revanche  exigerait  l'appel  aux 
passions  révolutionnaires,  appel  que  ne  pouvait  lancer  le  maréchal 
de  Mac-Mahon  ?  Le  débat,  en  réalité,  se  livrait  entre  trois  solu- 
tions :  l'expectative  pure,  chère  aux  orléanistes  —  la  revanche 
immédiate  rêvée  par  M^i^  Adam  —  l'attente  liée  à  l'expansion 
coloniale. 

En  1878,  une  occasion  semble  s'offrir  de  sortir  de  l'expectative. 
M°^"  Adam  croit  qu'en  soutenant  les  Russes  engagés  en  Orient,  il 
serait  facile  de  constituer  une  coalition  qui  se  tournerait  contre 
l'Allemagne.  Elle  a  foi  en  la  force  moscovite,  en  Skobeleff,  ce  héros 
hâbleur  que  l'on  voit  au  Café  de  Paris,  qui  sable  le  Champagne 
avec  Gambetta  et  avec  le  général  deGalliffet.  En  fait,  soutenir  le 
gouvernement  du  tsar, ce  serait  aller  au-devant  d'une  contre-coa- 


FRANCE-ALLEMAGNE-ITALIE  729 

lition  formidable,  oclle  de  l'Angleterre,  de  l'Allemagne,  de  l'Au- 
triche. Quant  à  une  alliance  avec  l'Italie,  il  fallait  avoir  la  naïveté 
patriotede  M^^Adampourla  juger  possible.  Son  livre,  si  vibrant. 
Après  iabandonde  la  Revanche,  paruen  1910,  est  une  œu\re  injuste, 
le  cri  d'une  femme  à  qui  son  héros,  Gambetta,  a,  moins  platoni- 
quement,  préféré  d'autres  Egéries,  la  demi-mondaine  à  qui  elle  a 
racheté  la  photographie  imprudemment  dédicacée  et  surtout  Léo- 
nie  Léon.  D'ailleurs,  passé  1878,  la  combinaison  russe  ne  peut 
plus  être  tentée,  car  Alexandre  II  ne  veut  pas  du  système  auquel 
pense  ce  Skobeleff  qui  se  vante  d'être  un  Bonaparte,  capable  de  se 
substituera  l'ancienne  dynastie.  Alexandre  III,  très  conservateur, 
en  veut  encore  moins.  C'est  ainsi  que  malgré  le  brillant  état  dans 
lequel  se  trouve  l'armée  française  reconstituée,  la  revanche  directe 
reste  impossible.  Ou  attendre  dans  l'inaction  prudente,  ou  s'éten- 
dre, tel  est  le  dilemme.  Gambetta  et  la  majorité  des  républi- 
cains n'ont  guère  hésité. 

Dès  1878,  le  choix  est  fait.  Pour  faire  accepter  le  singulier  traité 
du  4  juin  qui  livre  Chypre,  possession  turque,  à  l'Angleterre 
qui  se  vante  de  protéger  la  Turquie,  lord  Salisburyoffre  la  Tunisie 
à  Waddington,  comme  lui  plénipotentiaire  au  congrès  de  Ber- 
lin. Bismarck,  de  son  côté,  nous  fait  une  proposition  analogue,  et 
dès  le  19  juillet,  le  Quai  d'Orsay  prévient  Roustan,  notre  consul 
général  à  Tunis,  puis  fait  préparer  un  traité  de  protectorat.  Mais, 
en  septembre,  prévaut  l'idée  d'attendre  que  les  événements  nous 
imposent  l'intervention.  Ce  recul  devant  l'action  constitue-t-il 
une  faute  ?  On  avait  songé  à  donner  à  l'Italie  une  compensation, 
soit  Tripoli,  soit  le  port  albanais  de  Vallona  et  Barka,  l'ancienne 
Cyrénaïque.  Recevant  Crispi  en  1877,  Bismarck  avait,  lui  aussi, 
fait  miroiter  l'Albanie  devant  les  yeux  de  son  interlocuteur,  mais 
la  mégalomanie  du  personnage,  l'aveu  de  ses  ambitions  sur  Trente 
et  sur  Trieste,  détenues  par  l'Autriche,  amie  puis  alliée  de  l'Alle- 
magne, avaient  indisposé  le  chancelier  qui,  en  janvier  1879,  se 
trouve  d'accord  avec  Saint- V'allier  pour  pousser  les  Italiens  vers 
la  Tripolitaine,  loin  de  l'Adriatique. 

Au  cours  du  développement  de  l'affaire  tunisienne,  Bismarck 
ne  cache  pas  à  nos  diplomates  que  son  but  est  d'écarter  la  France 
de  l'Alsace-Lorraine,  mais  il  ne  leur  demande  aucun  engagement. 
C'est  de  cette  équivoque  que  vont  profiter  les  dirigeants  de  la 
République,  les  Gambetta,  les  Ferry.  Mais  aucun  de  nos  hommes 
d'Etat  n'accepte  de  suivre  le  chancelier  sur  le  terrain  où  il  veut 
les  entraîner  :  ils  l'écoutent,  et  demeurent  muets.  Pour  Gambetta, 
c'est  facile,  car  il  reste  écarté  du  pouvoir  par  le  président  Grévy, 


730  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

qui  se  méfie  de  ceMéridional  d'action  et  de  verbe,  populaire, trop 
populaire  comme  le  montre  son  voyage  à  Cahors,  où  ses  premiers 
hôtes  sont  les  commis-voyageurs,  ces  propagandistes  naturels.  A 
quoi  rêve  l'ancien  dictateur  de 'l'ours,  quand  il  parle  de  Henri  IV  en 
termes  émouvants,  après  avoir  dîné  chez  le  marquis  du  Lau  avec 
Gallit'fet,  l'un  des  vainqueurs  de  la  Commune,  Breteuil, 
d'Aremberg,  Kerjégu,  Alphonse  de  Rothschild  et  Ludovic  Halévy  ? 
Mais  s'il  inspire  la  politique,  il  ne  la  fait  pas,  et  la  décision  va  ap- 
partenir à  d'autres,  et  d'abord  à  Ferry.  Or  si  le  prince  de  Bismarck 
se  flatte  de  séduire  Ferry,  c'est  qu'il  ne  connaîtpasSaint-Dié,  où 
l'on  est  têtu  et  silencieux.  Ses  amabilités,  son  appui  dans  les  ques- 
tions coloniales,  c'est  peine  perdue  et  il  y  aura  une  déception  du 
chancelier  de  fer  comme,  cinquante  ans  plus  tard,  une  déception 
des  briandistes.  Et  le  comte  de  Saint-Yallier,  l'artisan  du  rappro- 
chement entre  le  Quai  d'Orsay  et  la  Wilhelmstrasse,  ce  rapproche- 
chement  franco-allemand  sans  base  sentimentale,  très  différent 
de  celui  qui  suivra  11)25,  rencontre  secrètement  des  députés  pro- 
testataires d'Alsace-Lorraine  ! 

Agir  en  Tunisie  soulève  cependant  quelques  difficultés  et  sur 
ce  point  la  clairvoyance  unilatérale  de  M""^  Adam  n'est  pas  en  dé- 
faut. Un  article  de  Mazade  dans  la  Berne  des  Deux  Mondes  l'a 
mise  en  garde  :  «  Aurait-il  été  récemment  question  de  Tunis  ? 
Si  l'offre  a  été  laite...,  elle  a  dû  certainement  être  déclinée  par 
M.  Waddington...  Si  enviable  que  puisse  être  la  proposition,  nous 
ne  pouvons  pas  nous  brouiller  avec  l'Italie  et  la  jeter,  humiliée, 
blessée  par  nous,  dans  les  bras  de  l'Allemagne.  Nous  ne  pouvons 
prendre  Tunis  que  si  nous  sommes  en  situation  diplomatique  qui 
nous  permette  de  lui  donner  la  Tripolitaine.  Or  le  traité  de  Ber- 
lin, qui  protège  la  Turquie,  ne  permet  pas  à  l'Italie  d'espérer  lui 
arracher  cette  province.  Le  crédit  et  l'influence  de  notre  pays  ne 
sont  pas  au  prix  de  Tunis,  et  notre  diplomatie,  —  écrit  Mazade 
mal  informé,  —  n'a  pas  eu  grand'peine  à  résister  à  la  tentation  ». 
Le  risque  avait  donc  été  signalé,  et  l'objection  avait  d'autant  plus 
de  poids  que  la  France  se  trouvait,  momentanément  et  en  appa- 
rence, en  bons  termes  avec  l'Italie  qui,  de  1871  à  1877,  lui  avait 
vivement  reproché  de  pactiser  contre  elle  avec  la  Papauté.  Pour 
l'instant,  nos  voisins  ont  détourné  leurs  regards  de  Nice,  où  quel- 
ques intrigues  autonomistes  avaient  eu  lieu  après  notre  défaite, 
et  ils  regardent  Trente  et  Trieste.  Et  c'est  cette  «  sœur  latine  »  que 
va  blesser  l'extension  de  notre  influence  en  Afrique  du  Nord.  Le 
général  Cialdini,  qui  représente  le  roi  Humbert  à  Par-is,  se  plaît 
à  répéter  : 


FRANCE-ÂLLEMAGNE-ITALIE  731 

Vous  ne  pouvez  être  coloniaux,  vous  n'avez  pas  comme  nous  —  déjà  — 
pléthore  de  population,  l'expansion  vous  affaiblirait,  vous  avez  à  refaire 
vos  muscles  par  une  forte  gymnastique  intérieure.  Qu'auriez-vous  dit  de  l'Ita- 
lie si,  au  moment  de  l'occupation  autrichienne,  alors  qu'elle  convoitait  la 
reprise  de  la  Lombardie  et  de  la  Vénétie,  elle  avait  fait  une  politique  colo- 
niale ?  Toute  son  activité,  toutes  ses  forces,  toute  sa  politique  étaient  tenues 
en  alerte  vers  un  seul  but. 

Girardin,  Lesseps,  M'^^  Adam  trouvent  que  les  arguments 
du  vieux  général  ont  leur  valeur,  comme  si  l'alliance  russe  était 
alors  possible,  et  comme  si,  une  l'ois  faite,  elle  devait  avoir  pour 
but  la  reprise  de  Metz  et  de  Strasbourg.  En  réalité,  la  solution  de 
Cialdini  n'en  est  pas  une,  car  une  éternelle  attente  aurait  probable- 
ment laissé  la  France  continentale  el  coloniale  dans  ses  frontières 
de  1871. 

C'est  néanmoins  une  grosse  partie  à  jouer,  et  nos  diplomates 
espèrent  un  instant  que  l'Italie  va  orienter  ses  ambitions  vers  la 
mer  Rouge,  où  la  baie  d'Assab  est  en  1880  l'objet  d'une  expédi- 
tion. Espoir  vite  déçu  par  le  développement  de  l'action  de  nos 
voisins  à  Tunis.  Freycinet,  alors  président  du  Conseil,  leur  fait  clai- 
rement savoir  que  dans  la  Régence,  notre  influence  est  exclusive 
de  la  leur,  qui  pourra  s'exercer  sur  d'autres  points  du  litoral  mé- 
diterranéen. En  juin  1880,  le  marquis  de  Noailles  expose  ce  point 
de  vue  au  ministre  Cairoli,  et  Cialdini  en  est  informé  en  juillet. 
Mais  le  gouvernement  italien  préfère  biaiser  avecsonopinion  publi- 
que, dans  l'espoir  que  la  France  n'osera  pas  agir.  En  août,  sur- 
vient pourtant  une  première  démonstration  militaire  et  navale 
contre  le  Bey,  qui  cède  et  accorde  les  concessions  que  lui  soumet 
le  consul  Roustan.  Ce  dernier  n'est  pas,  en  apparence,  en  mauvais 
termes  avec  son  rival,  Maccio,  mais  il  ne  se  dissimule  yjas  les 
difficultés  de  sa  tâche,  dans  ce  pays  où  il  y  a  trois  fois  plus  d'Ita- 
liens, 10.000,  que  de  Français,  où  le  médecin  de  notre  consulat, 
son  pharmacien,  son  vétérinaire,  ses  fournisseurs,  et  jusqu'au  va- 
let de  chambre  de  notre  représentant,  tous  sont  Italiens  ! 

C'est  à  ce  moment  que  Jules  Ferrj  arrive  au  pouvoir.  S'il  ne 
passe  pas  immiédiatement  à  l'action,  ce  n'est  pas  qu'il  craigne, 
avec  le  duc  Decazes  et  les  partisans  de  l'expectative  totale,  que 
Bismarck  n'attaque  la  France  si  elle  s'engage  dans  un  conflit  di- 
plomatique avec  l'Italie.  Saint-Vallier  se  porte  garant  de  la  neu- 
tralité du  chancelier,  qu'il  voit  le  21»  novembre  1880.  Le  prince 
l'entretient  une  fois  de  plus  de  son  dessein  de  nous  détourner  de 
Metz  et  de  Strasbourg,  ce  qui  n'empêche  pas  Ferry  de  se  rendre  à 
l'arbre  de  Noël  des  Alsaciens-Lorrains.  Et  Saint-Vallier  harcèle 
le  gouvernement.  Il  affirme  qu'une  fois  installés  en  Tunisie,  les 


732  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Italiens  ne  deviendront  nullement  nos  amis,  contrairement  à  ce 
que  croit  M™e  Adam  : 

Vous  me  dites,  écrit-il  à  Barthélemy-Saint-Hilaire,  ministre  des  Affaires 
étrangères,  qu'on  veut  laisser  passer  les  élections  et  qu'on  agira  ensuite  ! 
Quelle  imprudence  et  quel  aveuglement  !  Dans  six  mois,  vous  serez  en  face 
d'un  protectorat  italien,  d'une  alliance  secrète  organisée  et  conclue  contre 
nous  et  vous  devrez  reculer  de  nouveau,  car  ce  ne  sera  plus  comme  au  jour 
où  nous  sommes  une  promenade  militaire  à  accomplir,  mais  une  guerre  euro- 
péenne à  soutenir  pour  sauver  notre  colonie  algérienne...  Nous  sommes  au 
pied  du  mur,  et  l'Europe  nous  observe  pour  nous  juger  et  savoir  si  nous  som- 
mes encore  quelque  chose  ;  un  acte  de  fermeté,  d'énergique  volonté  sans  dan- 
ger sérieux,  sans  effusion  de  sang,  et  nous  reprenons  notre  rang  dans  l'estime 
des  nations  ;  une  nouvelle  preuve  de  faiblesse,  et  nous  achevons  de  nous  relé- 
guer au  rang  de  l'Espagne...  Que  vos  collègues,  que  M.  Grévy,  que  M.  Gam- 
betta  comprennent  qu'ils  ont  à  choisir  entre  l'intérêt  vital  de  la  France  et 
les  intérêts  secondaires  de  leur  popularité  près  de  la  masse  ignorante  des 
trembleurs  de  profession  ;  au  mois  d'août,  M.  Gambetta  se  plaignait  à  moi, 
avec  toute  raison,  de  l'abaissement  moral  de  notre  opinion  publique  ;  elle 
tombera  plus  bas  encore  si  le  gouvernement  ne  cherche  pas  à  la  relever  ! 

Le  baron  de  Courcel, directeur  des  Affairespolitiques,  reprend 
les  arguments  de  l'ambassadeur  à  Berlin  reprochant  aux  mi- 
nistres de  ne  pas  s'élever  au-dessus  des  considéralions  électorales 
et  parlementaires.  Noailles  se  fait  aussi  pressant  et  juge  que  la 
sécurité  de  notre  Afrique  du  JNord  ne  permet  même  pas  d'accep- 
ter l'installation  des  Italiens  à  Tripoli.  Barthélemy-Saint-Hi- 
laire semble  touché  par  son  argumentation,  puisqu'il  n'envisage 
que  la  prise  de  possession  par  nos  voisins  d'un  territoire  situé  plus 
à  l'est,  la  Cyrénaïque. 

C'est  alors  que  surviennent  les  premiers  incidents  de  frontière 
au  voisinage  de  la  Kroumirie.  Est-ce  l'occasion  cherchée  ?  Non, 
car  trois  membres  énergiques  du  Conseil  des  m^inistres  ne  parvien- 
nent pas  à  entraîner  leurs  collègues.  Saint- Vallier  adresse  alors 
au  marquis  de  Noailles  sa  lettre  du  21  mars  1881  : 

L'affaire  de  Tunis  est,  à  mon  sens  comme  au  vôtre,  le  plus  grave  échec  et 
la  plus  funeste  humiliation  que  je  relève  dans  notre  histoire  depuis  bien  des 
années  ;  jamais,  ù  aucune  époque,  même  pendant  la  période  tant  attaquée 
de  la  paix  à  tout  prix  de  la  Monarchie  de  Juillet,  nous  ne  nous  sommes  laissé 
insulter,  braver,  évincer,  chasser  aussi  pitoyablement  ;  c'est  un  oubli  de 
toute  dignité,  un  verdict  de  faiblesse  sans  nom,  d'impuissance  sans  remède 
que  nous  nous  laissons  infliger  aux  yeux  surpris  de  l'Europe  qui  nous  raille 
et  nous  méprise.  C'est  la  perte  de  notre  influence,  de  notre  situation  dans  la 
Méditerranée,  peut-être  de  notre  possession  algérienne,  où  les  Italiens,  enhar- 
dis par  notre  pusillanimité,  ne  tarderont  pas  à  venir  nous  attaquer  sans 
que  nous  sachions  et  puissions  leur  défendre  d'aller  plus  loin  ;  avec  les  Arabes 
qui  n'ont  de  respect  et  de  crainte  que  devant  la  force  et  le  succès,  ce  sera  la 
tache  d'huile  ;  et  le  mal  commencé  en  Tunisie  gagnera  vite  notre  colonie  mise 
hors  d'état  de  se  protéger  par  la  désorganisation  complète  qu'y  a  introduite 
l'administration  inepte  de  l'incapable  M.  Albert  Grévy.  La  République,  je 
l'écris  au  ministre  et  à  ses  collègues  par  chaque    courrier,  aura  à  sa  charge 


FRANCE- ALLEMAGNE-ITALIE  733 

la  perte  de  l'Algérie  comme  l'Empire  a  à  la  sienne  celle  de  l'Alsace-Lorraine. 
Il  est  pitoyable  de  penser  que  ce  qui  nous  désarme,  ce  qui  nous  rend  inaptes 
à  nous  défendre,  à  faire  respecter  notre  honneur,  c'est  le  souci  de  misérables 
intérêts  électoraux  ;  notre  Chambre  qui  n'a  pour  elle  ni  l'intelligence,  ni 
l'esprit  politique,  ni  les  convictions  respectables,  ne  connaît  et  ne  comprend 
qu'une  chose,  l'intérêt  de  sa  réélection,  et  elle  sacrifie  tout,  la  grandeur  du 
pays,  sa  sécurité,  son  honneur,  aux  ménagements  à  garder  pour  une  opinion 
publique  stupide  de  peur  vague,  de  lâcheté  ignorante,  d'abandon  coupable... 

Comment,  expliquer  sinon  par  la  passion  partisane,  que  le  comte 
de  Mun  ait  osé  parler,  quelques  mois  plus  tard,  de  l'expédition  de 
Tunis  comme  d'une  manœuvre  électorale  ! 

Les  conseils  pressants  de  diplomates  qui,  remarquons-le,  ne  sont 
pas  des  républicains  de  la  veille,  décident  Ferry.  En  dépit  de 
l'hostilité  non  déguisée  des  dirigeants  britanniques  qui  ne  se  con- 
sidèrent pas  comme  liés  par  les  conversations  de  1878  et  qui  crai- 
gnent que  les  Français  né  transforment  le  lac  de  Bizerte  en  une 
base  navale,  le  président  du  Conseil  etleministre  des  Affaires  étran- 
gères vont  de  l'avant.  Les  troupes  d'Algérie  franchissent  la  fron- 
tière, tandis  qu'on  fait  savoir  aux  Turcs  qu'à  toute  tentative  de 
porter  secours  au  Bey,  nous  répondrions  par  la  guerre.  Letraité  du 
Bardo,  première  base  de  notre  protectorat,  est  signé  le  12  mai.  Le 
24,  la  Chambre  ratifie  le  fait  accompli  par  430  voix  contre  une, 
celle  d'un  obscur  député  de  droite,  Talandier.  Clemenceau,  radical, 
Jules  Delafosse  et  Cunéo  d'Ornano,  bonapartistes,  ont  présenté 
leurs  objections,  mais  se  sont  abstenus  lors  du  scrutin.  Puis,  pen- 
dant l'été  et  l'automne,  les  vacances  parlementaires  permettent 
à  Ferry  d'agir  largement  contre  une  insurrection  née  de  la  fai- 
blesse des  moyens  militaires  primitivement  mis  en  œuvre.  Un 
succès  complet,  facile,  couronne  une  courte  campagne.  La 
Régence  est  non  seulement  protégée,  mais  occupée,  etl'œuvrede 
transformation  économique  va  pouvoir  y  être  entreprise.  Il  n'em- 
pêche que  le  gouvernement  a  fait  la  guerre  (?)  sans  y  être  autorisé 
par  le  Parlement,  et  qu'à  la  rentrée  des  Chambres,  en  novembre, 
Ferry  est  obligé  de  démiissionner,  abandonné  par  un  pays  qui, 
dix  ans  après  la  défaite,  ne  parvient  pas  à  s'enthousiasmer  à  la 
nouvelle  que  nos  colonnes  ont  pri«  Kairouan.  Un  député  indépen- 
dant,Amagat, veut  que  Ferry  fasse  amendehonorable.  S'il  n'y  con- 
sentait pas,  ajoute-t-il,  «les  clameurs  qui  s'élèvent  de  toutes  parts, 
qui  grossissent,  qui  montent,  qui  arrivent  jusqu'aux  portes  de  votre 
palais,  le  suivraient  demain  pour  lui  crier  que  la  France  a  été  con- 
duite au  Bardo  par  de  coupables  pensées  et  de  coupables  desseins  ». 
M.  de  Mun  s'élève  contre  «  la  plus  coupable  des  aventures  poli- 
tiques »,  et  Clemenceau  demande  la  réunion  d'une  commission 


734  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

d'enquête.  Ferry  montre  que  cette  procédure  ne  réussirait  qu'à 
nourrir  l'insurrection  mourante,  et  161  députés  —  la  droite  et 
quelques  radicaux  —  votent  néanmoins  contre  lui.  Contre  l'ordre 
du  jour  final,  de  Gambetta,  il  y  a  encore 68  représentants  :  Clemen- 
ceau, Barodet,  Clovis  Hugues,  Camille  Pelletan,  à  gauche,  et 
parmi  de  nombreux  royalistes  ou  bonapartistes,  Baudry  d'As- 
son,  Paul  de  Cassagnac,  de  Mun,  des  Rotours. 

Dans  l'opposition  des  droites  à  la  politique  coloniale,  il  y  a  un 
sentiment  de  méfiance,  fort  naturel,  à  l'égard  de  Jules  Ferry  et 
de  son  laicisme.  Clemenceau  est  plus  à  l'aise  pour  affirmer  que  ses 
critiques  ne  tiennent  compte  que  de  l'aggravation  de  notre 
situation  diplomatique.  L'Italie,  en  effet,  ne  dissimule  pas  son 
mécontentement.  La  crise  antifrançaise  y  éclate,  immédiate  et 
plus  violente  que  ne  semble  l'avoir  cru  Courcel,  et  l'historien  qui  se 
penche  sur  ce  passé  en  ne  pouvant  se  détacher  du  présent,  ce 
printemps  de  1939,  est  parfois  tenté  de  donner  raison  à  ceux  qui 
ont  craint  les  présents  de  Bismarck,  Timeo  Danaos...  Mais  n'ou- 
blions pas  qu'en  1881,  il  n'y  a  pas  à  espérer  maintenir  le  sialu 
quo  en  Tunisie.  La  Régence  sera  italienne  ou  française,  telle  est 
la  réalité.  Or  pour  laisser  nos  voisins  d'au  delà  des  Alpes  s'instal- 
ler aux  flancs  de  l'Algérie,  il  faudrait  être  assuré  de  leur  éternelle 
amitié.  Nous  n'en  sommes  pas  là,  carily  a  dans  le  patriotisme  de 
la  Péninsule  le  legs  de  Gioberti  et  de  Mazzini,  le  souvenir  de  Gari- 
baldi,  c'est-à-dire  la  revendication  de  Nice  et  de  la  Corse.  Il  y  a 
aussi  le  souvenir  de  la  politique  préconisée  par  Thiers  et  les  catho- 
liques entre  1863  et  1870.  Et  puis,  comment  ne  tenir  aucun  compte 
de  cette  espèce  de  «  mégalomanie  »  que  beaucoup  d'observateurs 
croient  apercevoir  en  Italie  ?  Bismarck  n'a-t-il  pas  raconté  à 
Saint-Vallier  qu'en  1877  Francesco  Crispi,  président  de  la  Cham- 
bre des  Députés,  lui  avait  offert  la  Champagne,  la  Bourgogne,  la 
Franche-Comté  afin  de  s'approprier  Nice,  la  Savoie,  la  Provence, 
le  Dauphiné,  ajoutant  que  l'Allemagne  pourrait  enlever  à  l'Autri- 
che la  Bohême,  la  Silésie,  le  Tyrol  du  Nord  tandis  que  la  Pénin- 
sule s'arrondirait  de  Trente,  de  Trieste,  de  l'Istrie  et  de  la  Dal- 
matie.  Que  le  chancelier  de  fer  ait  déformé  en  les  amplifiant  les 
propos  quilui  furent  réellementtenus,  c'est  probable.  Il  n'empêche 
que  Mazade,  qui  a  signalé  les  risques  diplomatiques  de  l'expédi- 
i  ion  tunisienne,  écrit  en  1881  dans  la   Beoiic  des  Deux  Mondes  : 

Il  est  des  Italiens  dont  le  métier  est  de  se  plaindre  sans  cesse,  de  compter 
leurs  griefs  sur  leurs  doigts,  de  revendiquer  partout  quelque  chose.  Leurs 
convoitises  sont  insatiables,  leurs  doléances  et  leurs  quémanderies  ne  finissent 
pas.  Le  bonheur  d'autrui  les  navre,  tout  profit  qui  vient  à  leur  prochain  est 


FRANCE-ALLEMAGNE-ITALIE  735 

du  bien  qu'on  leur  déroJie,  un  tort  sérieux  qu'on  leur  fait  ;  ils  crient  à  la  fraude 
et  au  dol.  Le  congrès  de  Berlin  avait  échauffé  leur  bile.  Ils  ne  se  consolaient 
pas  d'avoir  vu  leurs  plénipotentiaires  revenir  les  mains  vides.  A  vrai  dire 
l'habitude  de  se  plaindre  à  tort  et  à  travers  est  moins  une  folie  qu'une  mé- 
thode. Les  foussincèressontplusrares en  Italie  qu'ailleurs;  ce  peuple  a  l'esprit 
si  délié.  Les  éternels  plaignants  dont  nous  parlons  se  flattent  qu'à  force  de 
se  représenter  comme  des  victimes,  ils  finiront  par  attendrir  leurs  juges,  par 
attraper  quelque  lopin.  On  éconduit  souvent  les  quémandeurs  ;  de  guerre 
lasse  on  finit  parleur  donner.  Heureusement,  s'il  y  a  des  fous  sincères  ou  rusés 
en  Italie,  les  gens  de  bon  sens  y  abondent,  et  on  peut  s'en  remettre  à  eux  du 
soin  d'empêcher  que  l'incident  tunisien  ne  brouille  deux  peuples  qui  ont  besoin 
l'un  de  l'autre. 

Article  maladroit,  excessif,  blessant,  très  difierentduton  mesure, 
très  «  homme  d'Etat  )>,  de  Ferry  dont  la  Revue  des  Deux  Mondes 
était  l'adversaire.  Mais  article  qui  explique  que  laisser  les  Ita- 
liens s'installer  à  Tunis  et  à  Bizerte,  dans  une  position  stratégique 
de  premier  ordre,  à  côté  de  cette  Algérie  qu'aucun  obstacle  ne 
sépare  de  la  Régence,  n'est  pas  une  solution  pour  une  France  qui 
croit  à  son  avenir.  Noailles  n'a-t-il  pas  écrit,  le  19  mars  1881  : 

Les  Italiens,  qui  ont  fait  une  cour  si  assidue  à  l'Angleterre  pour  qu'elle 
intervînt  dans  les  affaires  de  Tunis,  n'hésiteront  pas  davantage  à  se  jeter 
dans  les  bras  de  toute  autre  puissance,  à  nous  desservir  par  tous  les  moyens 
possibles.  Il  ne  s'agit  pas  non  plus  seulement  d'une  question  d'influence 
politique  et  commerciale  à  Tunis  ;  les  visées  de  nos  adversaires  vont  au  delà  : 
ce  qu'ils  veulent  réellement,  c'est  supplanter  la  France  dans  la  Méditerranée... 
L'on  a  détourné  vers  l'Afrique  les  ardeurs  de  V Ilalia  Irredenla...  On  compte 
sur  l'Allemagne  pour  le  jour  où  l'Allemagne  croira  devoir  nous  molester... 
De  l'exposé  qui  précède,  je  ne  voudrais  pas  que  Votre  Excellence  crût  devoir 
conclure  que  tout  Italien  a  au  cœur  la  haine  de  la  France.  Je  crois,  au  con- 
traire, que  la  majorité  du  pays  serait  disposée  à  vivre  en  bons  termes  avec 
nous  et  que  les  sympathies  pour  la  France  sont  nombreuses  en  Italie.  Une 
partie  même  du  gouvernement  regrette  qu'on  ait  entamé  la  campagne  de 
Tunis.  Mais  cette  atténuation  a  peu  de  valeur,  du  moment  que  la  puissance 
d'agir  est  entre  les  mains  de  personnes,  je  serais  presque  tenté  de  dire  entre 
les  mains  d'une  faction,  dont  les  passions  et  l'amour-propre  sont  excités 
contre  nous. 

Cette  dépêche,  antérieure  de  deux  mois  au  traité  du  Bardo, 
montre  qu'il  faut  beaucoup  de  bonne  volonté  pour  croire  que  notre 
action  de  mai  1881  est  l'origine  de  la  rivalité  franco-italienne, 
pour  estimer,  avec  un  certain  nombre  d'adversaires  de  Jules  Ferry, 
qu'un  condorninium  exercé  par  les  deux  nations  latines  eût  été 
plus  utile  à  la  paix  et  plus  avantageux  à  notre  politique  générale 
qu'un  protectorat  unilatéral. 

En  installant  la  France  à  Tunis,  en  faisant  marcher  nos  colon- 
nes à  travers  un  pays  plus  vaste,  plus  peuplé  que  l'Alsace-Lor- 
raine.  Ferry,  qui  a  pris  la  responsabilité  parlementaire  de  l'opé- 
ration, n'est  donc  pas  tombé  dans  un  piège  de  Bismarck.  Peut-il 


736  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

y  avoir  piège,  d'ailleurs,  quand  l'interlocuteur  ne  cache  pas  que 
son  appui  n'a  pour  but  que  de  vous  détourner  d'une  voie  qu'on 
est  résolu  à  suivre,  même  si  certaines  apparences  font  croire  à 
l'oubli  du  programme  primitif  ?  Ferry  était  sur  de  son  cœur  de 
Lorrain,  du  cœur  de  ses  électeurs  de  Saint-Dié,  du  cœur  des  Fran- 
çais. Il  pouvait  accepter  d'être  momentanément  soutenu  par  le 
spoliateur  de  1871,  à  cjui  il  n'abandonnait  rien  de  ses  espérances 
patriotiques.  Mais  si  sa  politique,  ou  plutôt  celle  du  comte  de 
Saint-Vallier,  du  baron  de  Courcel  et  du  marquis  de  Noailles,  ne 
créait  pas  de  toutes  pièces  une  rivalité  franco-italienne  dont  les 
éléments  préexistaient  à  l'installation  du  protectorat,  elle  accep- 
tait l'aggravation  de  cette  rivalité  pour  une  durée  indéter- 
minée. Mais  il  n'est  pas  de  politique  qui  ne  fasse  courir  aucun 
risque.  Le  conflit,  il  est  vrai,  dépassa  en  intensité  tout  ce  que 
nos  diplomates  avaient  prévu,  et  le  roi  Humbert  I'''"  devint  dès 
1882  l'allié  deFrançois-Joseph  et  de  Guillaume  I^'". Bismarck  ou- 
blia les  propos  méprisants  qu'il  avait  tenus  à  Saint-Yallier  sur  le 
compi  e  des  Italiens,  ces  chanteurs,  ces  musiciens  !  Des  polémiques 
maladroites  aggravèrent  la  situation.  Au  lieu  de  rappeler  à  nos 
voisins  qu'il  existait,  dans  des  régions  où  la  France  n'avait  pas 
d'intérêts  stratégiques,  des  terres  à  coloniser,  la  Revue  des  Deux 
Mondes,  par  exemple,  les  indigna  en  écrivant  : 

Avant  de  penser  à  coloniser,  l'Italie  ferait  bien  de  se  coloniser  elle-même... 
L'autre  jour,  le  directeur  d'un  de  nos  asiles  de  convalescentes  a  vu  se  pré- 
senter pour  être  admise  parmi  ses  pensionnaires  une  écuyère  de  cirque  fort 
pimpante  ;  elle  avait  une  robe  de  soie  brochée  et  portait  des  pendants  de 
diamants  à  ses  oreilles,  mais  elle  n'avait  pas  de  chemise. 


D'autre  part  les  ministres  transalpins  firent  croire  à  leurs  con- 
citoyens que  nous  avions  omis  de  les  avertir  de  nos  intentions, 
alors  que  la  correspondance  du  Quai  d'Orsay  prouve  que  nous 
avions  indiqué  franchement  notre  point  de  vue,  dès  1878.  Le  pu- 
blic italien,  mal  informé,  crut  à  une  trahison  française. 

Une  crise  s'ouvrait  donc,  peut-être  inséparable  de  la  politique 
d'expansion  coloniale.  Mais  existe-t-il  une  politique,  active  ou 
passive,  exempte  de  crises  ?  Ferry  traçait  la  voie  qui  nous  fera 
prendre,  outre-mer,  une  première  revanche.  Il  la  traçait  en  dépit 
des  difficultés  inhérentes  à  la  vie  des  hommes  d'Etat  d'un  régime 
parlementaire,  en  dépit  de  l'incompréhension  des  partis.  11 
n'ignorait  pas  qu'il  y  aurait  des  difficultés  diplomatiques  à  ré- 
soudre. Notre  ambassadeur  à  Rome  ne  lui  avait-il  pas  écrit  : 


FRANCE-ALLEMAGNE-ITALIE  737 

J'ai  assez  étudié  le  fond  des  cœurs  depuis  1880  pour  être  certain  que  le 
parti  qui  s'est  formé  contre  nous,  qui  est  fort  actif,  fort  remuant,  qui  est 
dangereux  et  perfide,  ne  vise  à  rien  moins  qu'à  recueillir  tout  notre  héritage 
dans  la  Méditerranée  ;  c'est  pour  cela  que  l'on  souhaite  ardemment  de  nous 
voir  entraînés  dans  une  guerre  contre  l'Allemagne.  Le  mot  d'ordre  de  ce  parti 
est  que  la  France  gêne  l'Italie  dans  la  Méditerranée  et  que  l'Afrique  (pas 
seulement  Tunis)  doit  appartenir  aux  Italiens.  De  là  la  propagande  générale 
que  l'on  a  entreprise  contre  nous...  Mais  dans  ce  moment  l'Italie  ne  peut  nous 
opposer  que  la  menace  de  sa  rancune  dans  l'avenir.  Je  vous  ai  écrit  ce  que  je 
pensais  là-dessus.  On  avisera  plus  tarda  s'arrangeraveclarancune  de  l'Italie. 
Mais  il  est  beaucoup  moins  dangereux  de  braver  le  fantôme  de  cette  rancune 
que  de  laisser  la  porte  ouverte  à  des  convoitises  que  l'on  voudra  satisfaire  à 
tout  prix. 

Mais  i)Our  dissiper  au  plus  tôt  la  rancune  italienne,  il  n'éLait 
que  de  pratiquer  une  politique  nette,  hardie.  Ferry,  Gambetta, 
le  comprenaient.  Le  Vosgien  froid  et  le  fils  du  Génois  s'accordaient 
à  vouloir  une  république  qui  respectât  l'autorité.  Ils  étaient  loin 
de  compte!  .\dmettons  qu'ils  se  faisaient  quelques  illusions  sur  la 
nature  du  gouvernement  républicain.  L'homme  de  Cahors  tomba 
après  l'homme  de  Saint-Dié,  et  c'est  alors  qu'il  écrivit  cette  lettre 
terrible,  testament  politique  d'un  aspirant  dictateur  qui  avait 
débuté  par  la  démagogie,  —  c'est  à  ce  propos  que  M^®  Adam 
évoque  le  propos  d'une  petite  actrice  du  Gymnase  :  Tout,  dans  la 
vie,  dépend  du  premier  amant,  — et  dont  l'énergie  réelle  n'était 
pas  à  la  hauteur  de  son  verbe  : 

Nos  ministres,  ce  sont  des  unités,  de  simples  numéros  d'ordre  sortis  au 
hasard  de  la  foule  représentative  que  nous  décorons  depuis  un  an  du  beau 
nom  de  parlement  ;  ignorants,  sans  passé,  sans  aptitude  même  pour  appren- 
dre, on  les  a  pris  pour  traverser  le  temps  chaud,  la  saison  estivale,  les  vacan- 
ces ;  c'est  une  location  à  90  jours,  dans  trois  mois  ils  iront  rejoindre  dans  les 
sous-sols  de  la  vie  publique  les  inconnus  engendrés  par  le  scrutin  d'arrondisse- 
ment... Désormais  on  ne  manquera  plus  de  candidats  ministrables.  Les  quatre 
cents  zéros  delà  majorité  bigarrée  vont  se  croire  propres  à  devenir  des  unités 
ministérielles.  Nous  glissons  sur  la  pente  des  républiques  de  Sud-Amérique 
où  le  pouvoir  avili,  déshonoré,  discrédité  paraît  une  proie  pour  toutes  les 
concupiscences  ;  le  portefeuille  est  à  l'encan,  le  pouvoir  dans  la  rue,  nous 
allons  crouler  dans  les  bas-fonds  de  l'envie  démagogique...  Le  chef  du  plai- 
sant cabinet  du  7  août  (Duclerc)  est  entouré  de  collègues  qui  sont  unique- 
ment préoccupés  à  semer  la  peur,  une  vilaine  graine  qui  pousse  maintenant 
en  cette  vieille  terre  des  Gaules  comme  sur  un  sol  de  prédilection.  Donc  nous 
ne  verrons  pas  de  longtemps  une  politique  nationale,  réparatrice  et  fière. 
Et  cependant,  je  persiste  à  soutenir  que  jamais,  à  aucune  époque,  la  France 
n'a  été  et  ne  sera  aussi  forte,  aussi  redoutable  au  point  de  vue  militaire  et 
financier.  Bien  loin  de  là,  plus  nous  avancerons  en  âge  et  plus  la  République, 
avec  ses  tendances  décentralisatrices,  ses  préjugés  démocratiques  poussés  à 
l'excès,  verra  se  dissoudre  ses  forces  et  ses  ressources  en  soldats  et  en  argent. 
L'égalité,  c'est-à-dire  pour  l'armée,  l'indisciphne  et  l'incohésion  ;  la  liberté, 
c'est-à-dire  la  critique  poussée  jusqu'au  dénigrement  età  la  calomnie  contre 
les  chefs  et  les  lois  de  répression  ;  la  fraternité,  c'est-à-dire  le  cosmopolitisme, 
l'humanitarisme,  la  bêtise  internationale,  nous  dévoreront,  et  au  bout  de 
quelques  années  nous  jetteront  comme  une  proie  facile  sous  les  pieds  des 
Teutons,  unis  aux  Latins  d'outremont. 

47 


738  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Lettre  d'un  républicain  désabusé,  lettre  en  partie  injuste,  car 
à  l'obscur  Duclerc  succédera  Ferry,  et  après  Ferry  d'autres  mi- 
nistres, un  Ribot.  un  Delcassé,  oseront  agir,  parviendront  à  agir. 
Mais  que  ce  cri  de  colère  nous  rappelle  que  la  responsabilité  de  la 
longue  querelle  qui  sépara  la  F'rance  de  l'Italie  pendant  les  vingt 
dernières  années  du  xtx^  siècle  ne  repose  pas,  en  dépit  des  appa- 
rences, sur  les  épaules  de  ceux  qui  ont  planté  notre  drapeau  à 
Tunis.  Elle  est  plus  diffuse,  plus  profonde,  car  elle  vient  de  nous- 
mêmes,  de  notre  état  social,  de  nos  querelles  politiques,  de  l'aveu- 
glement des  partis,  de  ceux  qui  méconnaissent  la  nécessité  de  la 
raison  d'Etal  comme  de  ceux  qui,  toutenTadmettant  en  théorie, 
se  refusent  à  comprendre  queparmi  ses  serviteur'^  on  compte  Jules 
Ferry.  Gambetta,  mais  non  Clemenceau,  dont  le  tempérament  de 
destructeur  n'a  trouvé  à  s'employer  utilement  que  dans  des  cir- 
constances exceptionnelles  où,  les  jeux  étant  faits,  il  n'y  avait 
plus  qu'à  combattre. 


Nature  et  mission  du  Poète 
dans  la  Poésie  latine 

par  Jean  COUSIN, 

Professeur  à  l'Université  de  Besançon. 


XVII 
La  décadence  antonine.  Conclusion. 

Deux  traits  principaux  frappent  le  lecteur  moderne  :  tout  d'a- 
bord, l'état  fragmentaire  et  incertain  des  textes  qui  lui  sont  par- 
venus pour  cette  période  ;  ensuite,  la  médiocrité  des  œuvres  qui 
ont  été  écrites. 

La  poésie  est  représentée  à  peu  près  par  des  noms  d'inconnus 
ou  par  des  allusions  insuffisantes  :  les  fescennini  et  les  falisca  d'An- 
nianus,  les  Opusciila  niralia  de  Septimius  Serenus,  les  libri  d'Al- 
fius  Avitus,  les  Liipercani  (ou  Luperri  ou  Lupercalia)  de  Marianus, 
les  traités  de  lilteris,  syUabis  ei  melris  de  Terentianus  de  Mauré- 
tanie,  le  liber  medicinalis  de  O.  Serenus,  les  Distiques  et  les  Monas- 
tiques du  Ps.  Caton,  tous  les  lambeaux  anonymes  collectionnés 
par  Baehrens,  le  concours  entre  un  cuisinier  et  un  boulanger  qui 
inspire  Vespa,  Reposianus  et  son  De  concubilu  Marlis  et  Veneris, 
Pentadius  et  ses  vers  en  écho,  le  tragique  Hosidius  Geta,  qui  fait 
un  centon  de  Virgile,  une  vingtaine  de  mimographes,  dont  les 
noms  ont  surnagé  par  la  grâce  d'une  citation  d'Apulée,  d'Aulu 
Gelle,  de  Tertullien  ou  de  Priscien,  voilà  ce  qui  permet  d'imaginer 
l'état  de  la  poésie  d'Hadrien  à  Dioclétien  (1).  Deux  poètes  se  déta- 
chent peut-être  du  groupe,  M.  Aurelius  Olympius  Nemesianus, 
auteur  des  Cynégétiques  et  de  quatre  églogues,  d'ailleurs  joliment 
écrites,  avec  un  ton  virgilien  manifeste  et  non  sans  grâce,  et 
Florus,  s'il  est  vraiment  l'auteur  du  Peruigilium  Veneris,  au  re- 
frain connu  : 

Cras  amei  qui  nunqiiam  amauil  quique  amauil  cras  amel  (2). 

(1)  Cf.  Schanz-Hosiiis-Krûger,  op.  cil.,  §  527,  p.  47.  —  (2)  Je  renonce  à 
prendre  parti  dans  la  querelle  qu'a  suscitée  cette  attribution  à  Florus  ou  à 
Némésien  ou  plus  tard  à  Tiberianus  ou  plus  tard  encore  à  Luxorius  :  quand 


740  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Chez  Nemesianus,  une  invocation  à  Diane  et  quelques  vers 
d'excuse  pour  ne  point  chanter  la  gloire  de  Carin  et  de  Numérien  ; 
dans  le  Peruigilium  Veneris,  des  réminiscences  catulliennes  et 
ovidiennes  sont  la  forme  la  plus  brillante  de  cette  littérature  en 
décadence. 

On  peut  être  tenté  de  songer  à  nos  grands  rhétoriqueurs,  mais 
la  comparaison  ne  serait  pas  entièrement  juste,  car  à  côté  de  Geor- 
ges Chastelain,  de  Jean  Meschinot,  de  Jean  Molinet,de  Guillaume 
Crétin  et  de  Pierre  F'abri,  il  en  est  qui  ont  des  accents  personnels 
comme  Octovien  de  Saint-Gelais,  Jean  Marot  ou  même  Jean  Le- 
maire  de  Belges  ;  d'autre  part,  ils  ont  réellement  formé  une  école 
à  la  cour  de  Bourgogne  et  plus  tard  à  la  cour  de  Malines,  tandis 
que  d'Hadrien  à  Dioclétien,  on  a  le  spectacle  d'une  poésie  ané- 
miée et  l'état  fragmentaire  de  la  tradition,  rendant  tout  classe- 
ment impossible,  interdit  par  suite  tout  groupement  en  école. 


Le  divorce  est  désormais  consommé  entre  la  littérature  et  la 
politique  romaines  :  à  lire  les  biographies  des  empereurs  de  cette 
période,  on  se  rend  compte  qu'en  dehors  d'un  petit  nombre,  la 
plupart  des  maîtres  de  Rome  se  désintéressent  des  lettres. 

Si  Hadrien  semble  avoir  des  connaissances  encyclopédiques 
et  s'occupe  d'histoire,  de  philosophie,  de  critique,  d'éloquence,  de 
géométrie,  d'astronomie,  d'arithmétique,  de  médecine,  de  pein- 
ture, d'architecture,  de  sculpture  et  de  musique,  omnium  cariosi- 
Intum  exploralor  (1),  il  a  été  poemaium  et  UUerariim  nimium  siu- 
diosissimas  (2)  ;  en  dehors  d'Epictète  et  d'Héliodore,  les  noms  de 
ses  familiers  parmi  les  lettrés  n'évoquent  aucune  résonance  dans 
la  mémoire  et  leurs  œuvres  sont  perdues  ;  quant  à  lui,  il  a  laissé 
des  poèmes  de  sais  dileciis  :  sa  gloire  n'en  reçoit  pas  un  lustre  plus 
éclatant.  D'Antonin  et  de  Marc-Aurèle  on  ne  sait  s'ils  s'occupè- 
rent de  poésie  :  dans  l'armée  de  précepteurs  qui  entoura  Marc- 
Aurèle,  il  y  avait  des  poètes  :  la  postérité  n'a  gardé  que  leurs 
noms  (3).  L.  Verus  a  «  fait  des  vers  dans  son  enfance  »,  nec  tamen 
ingeniosus  ad  litîeras  (4)  ;  Commode  reçut  de  nombreuses  leçons, 
sed  iol  disciplinarum  magistri  nihileiprofueruni  (5).  Le  grammai- 

une  discussion  repose  sur  des  indices  aussi  mouvants,  il  est.  inutile  d'y  ajouter 
des  conjectures.  —  La  bataille  dure  depuis  Scaliger  :  il  est  superflu  de  signaler 
que  la  paix  n'est  pas  signée  encore  ;  cf.  G.  Clementi,  éd.  du  Pervigilium  Vene- 
ris   The  Vigil  of  Venus,  3^  éd.,   Oxford,  Blackwell,  1936,  p. 270. 

(1)  Tertullien,  Apol.,  V.  —  (2)  Sparl.  Hadr.,  14,  8.  —  (3)  Capitol.  Marc, 
2,2;3,  2;4,  9.  — (4)  Capitol.,  Fer.,  2,  4.  —  (5)  Lampr.  Comm.,  1,5. 


NATURE   ET   MISSION    DU    POÈTE    DANS    LA    POÉSIE    LATINE       741 

rien  Helvius  Pertinax  n'a  laissé,  pour  la  question  qui  nous  occupe, 
qu'un  souvenir  sans  intérêt.  Si  Septime  Sévère  passe  pour  avoir 
une  culture  assez  solide,  mais  orientée  vers  l'éloquence,  Clodius 
Albinus  se  montre  poète  :  il  a  composé  des  Géorgiques  et  des  Milé- 
siennes,  il  est  vrai,  mediocriler  scriplae  (1).  De  Macrin,  on  ne  con- 
naît guère  les  aptitudes  ou  les  goûts  littéraires  :  en  revancher 
Alexandre  Sévère  rappelle  du  point  de  vue  de  la  culture  l'empereu, 
Hadrien  et  il  donne  un  grand  essor  à  l'enseignement  officiel, 
mais  ses  aptitudes  poétiques  sont  plutôt  mal  connues  :  nec  uersu 
inuenuslus...  uiias  honorum  principum  iiersibus  scripsit  (2). 

L'arrivée  au  pouvoir  des  3  Gordiens  marque  peut-être  un  re- 
tour à  la  grande  tradition  de  culture  des  empereurs  :  les  deux  pre- 
miers sont  des  hommes  cultivés,  doués  de  brillantes  qualités  lit- 
téraires, auteurs  d'œuvres  estimées  ;  Balbinus  est  inier  sui  iem- 
poris  poêlas  praecipuus  (3)  ;  Gallien  est  un  bon  poète  dont  les 
qualités  semblent  peu  conciliables  d'ailleurs  aux  yeux  de  son  bio- 
graphe avec  les  obligations  du  métier  d'empereur  ;  Numerianus 
enfin  rivalise  avec  Nemesianus  et  se  vit  décerner  une  statue, 
non  comme  empereur,  mais  comme  orateur  avec  le  titre  suivant  : 

Numeriano   Caesari  oratori  temporibiis  suis   poienlissimo   (4) 


*    * 

L'un  des  derniers  poètes  à  qui  les  historiens  de  la  littérature 
consacrent  une  attention  favorable  est  Ausone.  On  peut  s'étonner 
des  appréciations  élogieuses  que  son  œuvre  a  parfois  suscitées. 

Pour  ce  rhéteur,  tout  semble  être  littérature  :  une  histoire  ro- 
maine en  quatrains;  des  éloges  apprêtés  de  «toute  la  parenté  »,  des 
amis,  des  collègues,  des  notables,  de  la  famille  impériale; une  cor- 
respondance qui  est  un  modèle  de  fadeur  précieuse  et  de  conven- 
tionnelle mondanité;  un  centon  nuptial  qui  semble  issu  des  veilles 
d'un  collégien  perverti  ;  des  polissonneries  dignes  de  Martial, 
voilà  la  plus  grande  part  d'une  œuvre  que  ne  sauvent  pas,  à  mon 
sens,  quelques  beaux  vers  sur  la  Moselle,  le  printemps  ou  les  roses, 
ni  quelques  passages  émouvants  et  sincères  consacrés  à  la  mémoire 
paternelle.  Sans  tenir  compte  d'une  quantité  comparativement 
énorme  de  développements  foncièrement  païens,  on  se  fonde  même 

(1)  Capitol.  Clod.  Alb.,  11,  7.  —  (2)  Lamprid.  Alex.  Seuer.,  27,  5.  —  (3) 
Capitol.  Mdximus  et  Balbinus  7,  5.  —  (4)  Vopisc.  Num.,  11,  1.  Quant 
aux  autres  empereurs  de  cette  période,  que  je  ne  nomme  pas  ici,  nos  sources 
ne  donnent  rien  sur  leur  activité  littéraire. 


742  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

sur  un  passage  de  V Ephemeris  pour  faire  de  lui  un  honnête  chrétien 
comme  si  le  sentiment  chrétien  pouvait  être  décelé  par  quelques 
formules  versifiées,  quand  tout  le  reste  de  l'œuvre  contredit  les 
préceptes  essentiels  de  la  morale  du  Christ.  A  plus  forte  raison  ne 
saurait-on  faire  d'Ausone  «  le  représentant  d'une  race  qui  n'aura 
pas  beaucoup  de  passion  ni  d'imagination  peut-être,  mais  qui 
excellera  à  rendre  avec  un  art  naturel  les  idées  fines  et  les  impres- 
sions délicates  «  et  dire  qu'il  est  «  le  premier  poète  bourgeois  et 
familier  de  France  »  (1  ). 

On  suppose  que  la  poésie  n'a  rien  pour  lui  d'un  sacerdoce  et  que 
l'inspiration  n'apparaît  point  à  ce  rhéteur  sous  la  forme  d'un  don 
divin. 

Scribere  me  Auguslus  iubel,  el  mea  carmina  posciî, 

Pacne  rogans  :  blando  uis  lalel  imperio. 
Non  habeo  ingeniiim  :  Caesar  sed  iussit  ;  habebo  (2). 

Ailleurs,  il  semble  pourtant  considérer  l'intervention  des  Muses 
comme  spontanée  (3),  mais  ce  n'est  qu'en  passant  et  comme  par 
prétention  :  le  cœur  n'est  point  touché  par  la  grâce.  Partout  où 
le  nom  des  Muses  apparaît,  il  n'est  qu'un  synonyme  commode  et 
conventionnel  de  «  poésie  «  ou  de  «  belles-lettres  »  (4).  Il  arrive 
même  à  notre  versificateur  d'invoquer  une  Naïade  pour  guider 
ses  descriptions  (5),  mais  ce  n'est  point  qu'il  entende  par  là  rappe- 
ler la  commune  origine  des  nymphes  des  eaux  et  des  muses  :  il 
s'agit  plus  modestement  d'une  élégance  littéraire  et  si  un  jour  (6) 
il  semble  s'échauffer  et  rêver  d'une  épopée  qui  chante  les  héros, 
le  rêve  s'est  évanoui  et  nous  n'avons  qu'une  comparaison  malheu- 
reuse entre  la  trinité  de  Valentinien  I^J",  Valens  et  Gratien  et  la 
Trinité  chrétienne  (7). 

Son  rôle  dans  l'Etat  n'est  point  à  ses  yeux  de  faire  servir  ses 
dons  littéraires  à  de  grands  desseins  :  il  se  complaît  en  réussites 
métriques  et  son  but  essentiel  est  de  conquérir  des  honneurs  et  des 
places  en  flattant  un  empereur  de  décadence  (8). 

(1)  R.  Pichon,  Histoire  de  la  lilléralure  latine,  lOf^éd.,  p.814.  —  (2)  Praef., 
I,  9.  —  (3)  Lettre  xvii  (à  Symmaque).  —  (4)  Par  exemple  Parcnlalia,  3  ; 
Idijlksyïl,  XX  et  Jd.,  IV  (à  son  petit-fils)  ;  Epigr.,  I  ;  Profcsf^ores  II,  7  ;  V, 
20  ;  VI],  20  ;  VIII,  3  ;  Lettres  I,  9  ;  XV  (cf.  particulièrement  les  lettres  à 
Théon,  Paulus  et  Tétradius).  —  (5)  Moselle,  82.  —  (6)  Moselle,  392  sq.  — 
(7)  Idylles  I.  — -  (S)  11  lui  arrive  aussi  de  souhaiter  l'immortalité  à  ses  vers 
{Ep.,  [,  xxxiv).  • —  11  est  aussi  curieux  qu'après  Cicéron,  N.  D.,  III,  21,  il 
fait  allusion  au  nombre  des  Muses  :  tantôt  il  en  compte  9,  tantôt  il  en  dé- 
nombre 3  ou  8,  mais  sans  indiquer  l'origine  de  cette  légende  :  il  convient  de 
r  emarqucr  que  Platon  compte  aussi  9  sirènes  {Rép.,  X,  61  7)  ;  cf.  Plutarque 
{De  anim.  procr.,  32)  et  que  Platon  identifie  Sirènes  et  Muses  (Plut.  Ouoae.'^i, 
conuiuiales,  IX,  14).  —  Ausone,  ép.  IV,  64,  et  /d.,30.  — Cf.  F.  Rédiger,  Die 
Mu&en  (Jahrb.  f.  Kl.  Phil.  VIII,  Suppl.,  1875-1876,  p.  253). 


NATURE    ET   MISSION    DU    POÈTE    DANS   LA   POÉSIE    LATINE       743 


* 

*    ^ 


Claudien,  originaire  d'Alexandrie  d'Egypte,  poète  officiel  de 
l'Empire  d'Occident,  d'Honorius  et  de  Stilicon,  marquera  pour 
nous  le  terme  de  cette  enquête. 

Son  œuvre  abondante  n'est  pas  dépourvue  d'intérêt  :  elle  est 
écrite  avec  un  grand  art.  La  poésie  a  de  l'éclat,  de  la  force,  de  l'am- 
pleur ;  l'imagination  de  la  vigueur  et  de  la  vivacité  ;  la  versifica- 
tion est  habile  et  souple.  En  dépit  d'une  érudition  qu'on  sent  ex- 
trême, beaucoup  de  vers  de  Claudien  se  lisent  avec  agrément.  Et 
l'homme  paraît  sincère. 

Est-ce  à  dire  qu'il  ait  renouvelé  les  thèmes  dont  nous  nous 
sommes  entretenus  jusqu'ici  ?  Il  serait  excessif  de  l'affirmer. 

Invocation  à  Thalie  (1)  pour  chanter  le  consulat  de  Mallius 
Theodorus,  aux  Piérides  pour  lancer  des  invectives  contre  Ru- 
fin  (2),  aux  Muses  pour  les  inviter  à  chanter  la  paix  retrouvée 
grâce  aux  victoires  de  Stilicon  (3),  à  la  divinité  du  Parnasse  (4), 
pour  qu'elle  le  renseigne  sur  l'origine  de  la  fortune  de  Probus  et 
d'Olybrius;  allusion  à  la  légende  d'Orphée  animant  les  rochers  du 
Rhodope  (5)  ou  apprivoisant  les  bêtes  sauvages  (6),  à  la  puissance 
de  Phœbus  attendrissant  les  rochers  (7)  ;  allusions  à  la  source  de 
Castalie  (8)  et  à  la  fontaine  d'Hippocrène(9),  au  Permesse(lO)  et 
à  l'Hélicon  (11),  aux  Nymphes  (12)  et  à  Pégase  (13)  ;  retour  au 
thème  connu  d'après  lequel  même  avec  le  secours  d'Apollon  ou 
avec  cent  voix  (14),  il  serait  incapable  de  chanter  comme  il  con- 
vient la  gloire  de  son  héros,  tels  sont  les  chemins  par  lesquels  Clau- 
dien suit  sa  route  vers  la  gloire. 


(1)  Consulal  de  M.  Theodorus  praef.  2  ;  cf.  aussi  X,  237  ;  XXV,  2  ;  XLII, 
14.  —  11  invoque  également  Calliope  XVII,  287  ;  XXIX,  1  ;  cf.  aussi  XL,  20. 
—  (2)  m,  24  ;  cf.  XL,  61  et  CI,  1.  —  (3)  IV,  1  ;  cf.  également  d'autres  allu- 
sions aux  Muses  II,  13  ;  VIII,  396  ;  XVII,  66  ;  XXI,  181  ;  XXII,  5  et  127  ; 
XXIII,  5  et  19  ;  XXV,  10  ;  XXVI,  598  ;  XXVIl,  II  ;  XXVIII,  126  et  475  ; 
XXIX,  162  ;  XXXI,  46  ;  XXXIV,  51  ;  XXXIX,  31  ;  XLI,  24  ;  XLIX,  7  ; 
LXXVl,  4  ;  LXXXI,  3.  —  (4)  I,  71.  —  (5)  VII,  114.  —  (6)  Ll,  19.  Cf.  X, 
234  ;  XVII,  252  ;  XXXIV,  1  ;  XL,  1  ;  XL,  33  ;  LXXIV,  11.  —  (7)  IX,  17. 
Phœbus  est  cité  24  lois  dans  Claudien.  —  (8)  IV,  7  ;  XXVIII,  27  ;  LXXXI, 
1  ;CI,4.  — (9)C1,5.  — (10)XX1X,8.— {11)IV,1;  XVI I,  272,278  ;  XXIX, 
10  ;  XXXV,  134;  XL,  19  ;  LV,  1  ;  LXXIV,  13.—  (12)  Principalement  XLIX, 
7.—  (13)  III,  263  ;  VIII,  558  ;  LV,  4.—  (14)  r,  55-56.—  Et  nous  laissons  de 
côté  dans  ces  références  tout  ce  que  l'érudition  de  Claudien  a  pu  rappeler 
dans  ses  vers  :  les  allusions  au  «  dieu  de  Délos  »,  à  Apollon  et  à  ses  attributs, 
à  Delphes,  à  Terpsichore,  à  Aganippe,  à  Ampliion,  à  IJranie,  à  Clio.etc.  qui 
défilent  pêle-mêle  dans  ses  vers. 


744  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Car  il  n'oublie  pas  que  la  poésie  immortalise  ceux  qu'elle  chan- 
te (1),  et  que  les  Muses  confèrent  une  valeur  éminente  à  ceux 
qu'elles  inspirent,  mais  il  n'insiste  pas.  11  songe  surtout  à  faire 
l'éloge  de  Probinus,  d'OIybrius,  d'Honorius,  de  Stilicon  et  sa  rhé- 
torique s'est  dépensée  à  faire  valoir,  avec  toutes  ses  ressources, 
comme  l'a  justement  montré  M,  P.  Fargues  (2),  les  qualités  de 
ses  amis  et  protecteurs  (3).  Et  il  rappelle,  comme  l'avaient  fait 
sesprédécesseurs,  vantantlesempereurs,  lecaractère  divin  d'Hono- 
rius et  de  Théodose,  l'étoile  de  l'impératrice  Flaccille  et  celle  du 
comte  Théodose.  Mais,  dans  ces  éloges  de  Rome, de  l'empire  et  de 
Stilicon,  dont  nous  n'avons  pas  à  parler  ici,  il  ne  s'est  jamais  auto- 
risé de  sa  qualité  de  poète  pour  exposer  des  principes  politiques 
ou  donner  des  orientations  morales  :  s'il  avait  écrit  en  prose,  il 
n'en  aurait  pas  moins  dit.  Ici  (l'on  s'en  rend  aisément  compte), 
c'est  l'homme  qui  parle,  non  le  poète  et  le  paganus  peruicacissi- 
mus  (4)  qu'il  est  resté  en  esprit  ne  se  soumet  à  aucune  des  humi- 
lités du  Christianisme  pour  adorer  un  Dieu  de  bonté  et  d'amour, 
dispensateur  des  grâces  qui  font  les  élus. 


* 
*  * 


Faut-il  donner  une  place  au  De  Bedilu  de  Rutilius  Numatianus 
dans  ce  long  cortège  des  chantres  de  la  beauté  romaine  ?  Un  hu- 
maniste retrouve  dans  cette  longue  élégie,  non  pas  seulement  le 
développement  accoutumé  sur  les  Betours  et  les  détails  du  pitto- 
resque affecté  conforme  à  la  tradition  des  Itinéraires,  mais  aussi 
les  deux  sentiments  entre  lesquels  son  âme  se  partage  en  quittant 
Rome  pour  sa  patrie  :  la  joie  de  revoir  la  terre  paternelle  et  l'indi- 
cible nostalgie  de  la  splendeur  latine.  Il  y  voit  aussi  repris  certains 
des  thèmes  auxquels  il  s'est  accoutumé  depuis  l'Empire  :  le  rappel 
érudit  de  la  légende  de  Pégase  (5),  l'évocation  attendue  de  Rome, 
admise  parmi  les  astres  du  ciel,  mère  des  hommes,  mère  des 
dieux(6)  et  l'allusion  à  Vénus  et  à  Mars,  la  mère  desEnéades  et  le 


(1)1,  279  ;  VIII,  396  ;  XVII,  340  ;  XXI,  23  ;  XXVI,  590,  635  ;  XL,  59  ; 
Xi-lX,  7.  • — ^  Pour  l'inspiration,  Claudien  parle  souvent  des  Muses  ;  U  fait 
allusion  une  fois  au  fiirar  [poellcus)  [De  Raptu  Proserpinae  1,  5.  —  (2) 
P.  Fargues,  Claudien,  Eludes  sursa  poésie  el  son  temps,  [Paris,  1933.  —  (3) 
il  considère  cela  comme  une  obligation  (officia  uafo  XXX,  8).  — •  (4)  Cf. 
P.  Fargues,  op.  cil.,  p.  153  sq.  ;  P.  de  Labriolle,  La  réaclion  païenne,  p.  368, 
a  l'air  d'en  faire  un  chrétien.  —  {b)  De  redilu,  éd.  Vessereau-Préclaac  (Budé), 
V  .266.  —  (6)  Ibid.,  47. 


NATURE    ET   MISSION    DU    POÈTE    DANS   LA   POÉSIE    LATINE       745 

père  des  Romulides  (1),  cette  déesse  et  ce  dieu,  qui  sont  les  ascen- 
dants des  Romains. 

semina    uirluliim    d<'mis.'ia   et  îradita   caelo. 

Et  ces  thèmes  conservent  ainsi  jusqu'au  v^  siècle  les  essentielles 
idées  du  fondateur  de  l'Einpire  :  à  travers  les  révolutions  et  les 
émeutes,  la  poésie  maintient  la  tradition  impériale. 


Conclusion. 

Nous  voici  dès  lors  au  terme  de  cette  longue  carrière,  qui  s'é- 
tend des  premiers  monuments  de  la  littérature  latine  jusqu'à  Clau- 
dien.  Il  pourrait  être  intéressant  de  continuer  l'enquête  à  travers 
les  poètes  chrétiens  ;  mais,  l'on  devine  que  des  problèmes  nouveaux 
se  présenteraient  et  que  la  foi  dans  l'intercession  divine,  la  ques- 
tion de  la  grâce,  la  relation  mystique  de  la  créature  et  duCréateur, 
la  valeur  de  la  prière  susciteraient  des  recherches  d'un  tout  autre 
ordre.  Aussi  avons-nous  tenu  à  nous  borner  à  l'étude  des  écrivains 
profanes. 

Nous  voulons  espérer  que  nos  analyses  n'auront  pas  été  inu- 
tiles :  outre  qu'elles  nous  ont  personnellement  amené  à  lire  ligne 
à  ligne  et  vers  par  vers  tous  les  écrivains  latins  enclos  dans  les  li- 
mites assignées  et  qu'elles  nous  ont  fait  bénéficier  d'une  fréquen- 
tation directe  avec  eux,  elle  a  détruit  en  nous  bien  des  illusions, 
réformé  bien  des  jugements,  et,  pourquoi  ne  pas  le  dire  ?  suscité 
bien  des  inquiétudes  sur  la  justesse  de  certaines  thèses  et  de  cer- 
taines méthodes. 

Est-il  besoin  de  rappeler  que  nous  avons  rencontré  chemin 
faisant,  les  tenants  de  l'orphisme  et  les  tenants  du  pythagorisme  ? 
Il  y  a  eu,  dans  les  dernières  années  du  xix^  siècle  et  les  premières  du 
xx^  une  «  mode  »  de  l'orphisme  :  des  inscriptions  sur  feuilles  d'or 
trouvées  dans  les  tombes  de  Thurii,  de  Petelia,  d'Eleutherne  ou 
sur  la  Via  Ostiense  au  De  Rapiii  Proserpinae  de  Claudien,  en  pas- 
sant par  Cicéron  et  Virgile,  Horace  et  Ovide,  Lucain  et  Macrobe, 
sans  compter  les  menus  fragments  qu'on  a  sollicités,  que  n'a-t-on 
pas  découvert pourdresseruntempleau((graiid  prêtre  de'Ihrace  »  ? 
La  réaction  devait  venir.  Aujourd'hui  la  «  mode  »  est  au  pytha- 


(1)  Ibid.,  50  sq. —  La  célôbre  invocation  à  Rome  exprime  admirablement 
les  sentiments  des  provinciauxà  l'égard  de  la  ville  pacifique  et  civilisatrice, 
où  se  résume  toute  l'expérience  antique. 


746  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

gorisme  :  il  est  superflu  d'indiquer  qu'en  beaucoup  d'endroits 
l'on  s'est  borné  à  changer  l'étiquette.  On  avait  aussi  accoutumé 
d'expliquer  certains  aspects  de  la  religion  romaine  par  des 
influences  grecques,  hellénistiques,  étrusques,  sabines: on  glisse  de 
plus  en  plus  vers  l'explication  sociologique,  issue  directement  des 
études  de  Durkheim  et  de  Frazer  et  l'on  éclaire  certaines  notions 
religieuses  obscures  des  Latins  primitifs  par  certaines  obscures 
notions  mystiques  des  Abipones  ou  des  Patagons.  On  justifiait 
telles  croyances  à  la  divinité  des  empereurs  par  des  influences 
grecques  ;  on  a  passé  à  des  influences  liellénistiques  :  c'est  la 
'(  mode  »  de  se  fonder  sur  quelques  mots ,  pauvres  survivants  d'un 
fragment  erratique,  pour  remonter  à  de  mystérieuses  et  vagues 
rêveries  indiennes  et  de  parer  la  divinité  d'Auguste  du  presti- 
gieux mirage  d'un  Orient  lointain. 

Voici  longtemps  d'autre  part  qu'il  se  fait  une  surenchère  de 
subtilité  sur  la  littérature  des  fragments  :  on  n'hésite  pas  à  recons- 
truire une  œuvre  tout  entière  à  l'aide  de  quelques  lambeaux,  à 
rétablir  les  développements  perdus,  à  édicter  des  recueils  de  cita- 
tations,  tirées  d'auteurs  divers  et  groupées  avec  habileté,  que  l'on 
baptise  du  nomdel'écrivainressuscité.S'étonnera-t-on,  après  cela, 
qu'on  remette  sans  cesse  en  jeu  les  idées  et  les  faits  non  parce 
qu'on  a  fait  quelque  découverte  (en  littérature,  les  découvertes 
sont  d'une  assez  grande  rareté),  mais  parce  qu'onse  laisse  gagner 
par  une  sorte  dej  eu  de  l'esprit,  auquel  on  résiste  difficilement,  d'exi- 
gence dialectique  à  laquelle  on  cède  avec  délices,  de  mirage  intel- 
lectuel par  quoi  l'on  se  laisse  séduire. 

Il  nous  a  fallu  nous  défendre  contrecette  contagion, toutau  long 
de  notre  étude  :  que  d'hypothèses,  de  conjectures,  de  «  reconstitu- 
tions »,  d'incertitudes,  d'incertitudes  voilées  par  de  savants  com- 
mentaires n'avons-nous  pas  rencontrées  !  Mais  il  va  de  soi  aussi 
qu'il  faut  rendre  un  juste  hommage  à  ceux  qui  nous  ont  ouvert 
la  voie  etqui  nousontparfois  rendu  plus  de  servicespar  l'audace  de 
leurs  douteuses  déductions  que  par  leur  dédain  des  vérités  évi- 
dentes. 

C'est  la  considération  de  ces  principes  qui  nous  a  conduit  à  la 
prudence  et  au  doute  ;  c'est  aussi  ce  qui  nous  a  fait  abandonner 
l'idée  qui  consistait  à  grouper  les  vers  par  thèmes  et  à  suivre  l'évo- 
lution de  ces  thèmes  à  travers  la  littérature  latine.  Il  nous  est  ap- 
paru en  effet  qu'un  tel  procédé  —  apparemment  rationnel  —  ne 
rendait  pas  un  compte  exact  de  la  réalité  ;  car  les  poètes  n'ont  pas 
à  vrai  dire  n  traité  des  thèmes  )>  comme  on  traite  un  sujet  imposé  ; 
ils  ont  été  entraînés  vers  certains  sujets  communs,  par  leur  for- 


NATURE    ET   MISSION    DU    POETE    DANS   LA   POÉSIE    LATINE       747 

mation,  leur  tempérament,  les  influences  de  leur  milieu;  les  réso- 
nances politiques  de  leur  œuvre  procèdent  de  sources  diverses  ; 
les  réminiscences  et  les  imitations  n'appartiennent  pas  à  la  même 
veine.  L'indixvidualité  dechaque  poète  aurait  disparu  enfin,  si  nous 
avions  conduit  ainsi  notre  étude,  parce  qu'un  poète  ne  traite  ja- 
mais un  seul  thème,  mais  plusieurs  et  que,  dans  une  œuvre  litté- 
raire comme  dans  une  symphonie,  la  valeur  d'uii  thème  isolé  ne 
s'entend  pleinement  qu'au  contact  de  l'ensemble.  Ajouterai-je  que 
certains  groupements  de  thèmes  apparaissent  chez  certains  et  ne 
se  trouvent  pas  chez  d'autres  ;  que  certains  moments  importants 
de  la  pensée  latine  risqueraient  de  n'être  pas  mis  en  lumière,  si 
l'on  faisait  cet  arbitraire  découpage  ;  que  la  mouvante  richesse 
enfin  delà  sensibilité  et  de  la  pensée  romaines  s'accommode  mal  de 
ces  divisions  scolaires  qui  ont  eu  pour  immédiat  et  nécessaire  ré- 
sultat de  faire  des  écrivains  latins  des  imitateurs  et  des  plagiaires. 


Il  est  superflu  de  dire  combien  les  Grecs,  d'Homère  à  l'époque 
alexandrine,  ont  été  attachés  à  l'idée  de  la  supériorité  du  poète  ; 
il  faut  aussi  ne  pas  oublier  que  les  premiers  monuments  de  la  lit- 
térature latine  datent  en  réalité  d'une  époque  relativement  ré- 
cente et  que,  par  suite,  il  est  assez  imprudent  de  faire  appel  à  un 
mysticisme  de  primitif  pour  expliquer  des  tendances  et  des  atti- 
tudes spirituelles,  qui  appartiennent,  comme  l'on  dit  aujourd'hui, 
à  une  mentalité  déjà  élaborée  :  par  suite,  il  faut  faire  les  parts  res- 
pectives des  forces  mystiques  et  des  réflexions  critiques  delà  phi- 
losophie. 

Chez  Ennius,  nous  avons  cru  reconnaître  des  influences  pytha- 
goriciennes :  la  situation  personnelle  du  poète  et  ses  relations  avec 
le  cercle  des  Scipions  pouvaient  l'induire  à  penser  qu'il  avait  un 
rôle  de  conseiller  à  jouer  dans  la  cité  ;  la  doctrine  de  Pythagore 
l'orientait  vers  une  attitude  prédicante  :  l'idée  de  la  supériorité 
du  poète,  la  foi  en  une  sorte  d'inspiration  divine,  la  confiance  en 
sa  «  mission  »,  l'espérance  de  survivre  par  ses  vers  à  ses  contem- 
porains immédiats  nous  placent  au  milieu  même  de  ce  courant 
psychologique,  appelé,  faute  de  mieux,  par  M.  Seillière,  le  mysti- 
cisme esthétique.  Et  tout  autour  de  ces  idées  se  groupent  des 
opinions  voisines  :  dédain  de  la  foule,  liaison  du  songe  et  de  l'ins- 
piration poétique,  traitement  de  l'inspiration  comme  un  «  dépôt  », 


748  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

traitement  du  poète  comme  un  personnage  sancius,  nécessité 
pour  le  poète  d'être  pur. 

Les  auteurs  dramatiques  ne  pouvaient  poser  le  problème  de 
même  façon  :  le  genre,  tout  particulièrement,  se  prêtait  fort  mal 
à  de  tels  propos.  Des  fragments  nous  permettent  de  voir  cepen- 
dant que  l'on  croyait  encore  fermement  à  l'existence  de  relations 
entre  les  rois,  les  ualeset  les  dieux,  et  Térence,  gagné  par  les  ten- 
dances stoïcisantes  du  cercle  de  Scipion,  s'il  est  peu  enclin  à  voir 
l'inspiration  en  mystique  et  plutôt  porté  à  faire  de  la  poésie  un 
métier,  n'en  reste  pas  moins  attaché  à  l'idée  de  la  mission  du 
poète  :  persuadé  qu'il  existe  une  sorte  de  société  des  esprits,  une 
conformité  de  l'homme  et  de  la  nature,  une  possibilité  de  perfec- 
tionnement pour  les  mœurs  humaines,  il  est  pris  du  noble  désir 
d'enseigner  et  de  former  le  public,  pour  l'élever  ensuite  jusqu'aux 
délicats  plaisirs  d'une  élite  cultivée. 

Et  voici,  dès  maintenant  distinguées,  deux  orientations  entre 
lesquelles  se  partageront  les  esprits  romains  :  la  tendance  mysti- 
que, fondant  sa  doctrine  sur  la  foi  dans  une  inspiration  divine,  un 
don  des  Muses  ou  d'Apollon,  et  la  tendance  rationaliste,  attribuant 
au  seul  execrcice  des  facultés  mentales  la  création  artistique, 
affinée,  enrichie  et  parfaite  par  le  métier. 

Rationaliste,  l'attitude  de  Lucilius,  satirique  apparemment 
touché  par  les  doctrines  stoïciennes  (prééminence  du  travail,  de 
l'étude,  du  maître  ;  importance  de  la  morale  individuelle,  moindre 
place  donnéeàlamoralecivique),s'oppose-t-elle  àcellede Lucrèce? 
Non  certes.  Il  y  a  entre  les  deux  œuvres  tout  ce  qui  peut  séparer 
la  personnalité  des  deux  auteurs,  la  nature  des  genres  littéraires, 
la  différence  des  époques,  l'inspiration  stoïcienne  et  la  doc- 
trine épicurienne.  Et  c'est  considérable,  et  il  y  a  chez  Lucrèce 
un  tel  culte  pour  Epicure  qu'on  trouve  dans  le  De  natura  rerum 
des  termes  laudatifs,  qui  font  songer  au  langage  d'un  dévot  par- 
lant de  son  dieu,  mais  nous  songeons  ici  à  l'attitude  d'esprit  :  ou- 
tre que  le  stoïcisme  et  l'épicurisme,  en  s'éloignant  de  leurs  sour- 
ces respectives,  ont  tendu  à  se  rapprocher  parla  faute  des  commen- 
tateurs, parfois  inconsciemment  hérétiques,  il  y  a  chez  l'un  et  chez 
l'autre  une  sorte  derépugnance  au  mysticisme  de  l'inspiration  poé- 
tique; Epicuriens  et  stoïciens  enseignent  une  discipline  de  l'âme,  et 
comme  ils  apprennent  à  vaincre  les  maux  et  à  calmer  les  souffran- 
ces, ils  offrent  un  refuge  et  une  consolation  à  l'âme  douloureuse. 
Médecins  étranges  qui  prétendent  guérir  par  l'absence  de  remèdes  ; 
de  l'ataraxie  épicurienne  à  l'apathie  stoïcienne,  il  n'y  a  qu'un  pas. 
l'une  guérit  ainsi  que  l'autre.  Le  sage  stoïcien  est  au-dessus  des 


NATURE    ET   MISSION    DU    POETE    DANS   LA   POÉSIE    LATINE       749 

maux  ;  le  sage  épicurien  est  en  dehors;  le  premier  est  seul  bon,  seul 
riche,  seul  beau,  seul  libre,  seul  savant,  seul  digne  d'être  aimé,  seul 
capable  d'atteindreà  la  vérité,  seul  aimé  desdieux;  lesecondniant 
lesidées,  niant  la  valeurpratique  de  lacontemplation,  niant  lanéces- 
sité  de  toute  action,  noble  ou  vile,  humble  ou  basse,  considère 
qu'il  n'est  «  nul  moyen  de  vivre  heureux  si  l'on  ne  vit  avec  pru- 
dence, honnêteté,  justice,  si  l'on  ne  fuit  les  maux  qui  affligent  la 
vie  humaine,  si  l'on  ne  s'évade  vers  les  dieux  :  évasion,  c'est- 
à-dire  renoncement  au  monde.  L'au/arfcei'a,  idéal  du  stoïcien,  n'est- 
elle,  pas  une  délivrance  :  délivrance  des  coups  de  la  fortune,  déli- 
vrance des  soucis  quotidiens,  délivrance  des  passions,  délivrance 
de  la  mort,  délivrance  de  tout  ce  qui  entrave  l'union  avec  Dieu, 
dans  laquelle  se  fondent  toutes  les  philosophies  de  la  Grèce.  Lu- 
cilius  et  Lucrèce  ne  croient  pas  à  l'intervention  des  dieux  ou  des 
Muses  dans  la  création  poétique  :  nous  avons  vu  ce  qu'il  fallait 
penser  des  appels  du  second  à  Calliope  ;  ils  ont  l'un  et  l'autre  le 
désir  d'être  utiles  aux  hommes  et  ils  semblent  se  fonder  sur  leur 
qualité  de  poète  pour  enseignerla  morale, mais  le  second  y  met  une 
ardeur  pathétique,  une  foi,  une  expression  passionnée  qui  tiennent 
peut-être  à  son  caractère  et  à  sa  conviction,  mais  qui  s'inspirent 
aussi  de  l'état  des  esprits  au  moment  où  il  écrit. 

On  pourrait  être  tenté  de  parler  alors  d'une  crise  de  la  conscience 
romaine  :  certains  ont  parlé  même  de  crise  de  la  religiosité,  terme 
dangereux  qui  dit  trop  et  trop  peu  et  que  le  christianisme  et  le  ro- 
mantisme ont,  pour  nous,  modernes,  chargé  de  sens  trop  obscurs. 
Crise  de  la  conscience,  car  enfin  Lucrèce  vit  à  une  époque  où  tout 
est  mis  en  question,  valeurs  morales,  traditions  religieuses,  con- 
ceptions politiques,  relations  internationales  ;  à  Rome,  ceux  qui 
pensent  sont  jetés  en  face  des  redoutables  problèmes  que  pose  la 
conscience  de  la  complexité  et  de  la  diversité  humaines.  Est-ce 
rien  que  ce  cosmopolitisme,  ce  mélange  des  conditions  sociales, 
conséquence  nécessaire  des  affranchissements  massifs  d'esclaves, 
cet  exotisme  grandissant,  cette  manie  des  grands  spectacles,  des 
grandes  pompes,  des  grands  cortèges,  qui  s'étalent  au  théâtre  et 
dans  les  rues,  cette  rage  de  construire  et  d'orner,  cet  appétit  de 
luxe,  de  lucre  et  de  jouissance,  cette  invasion  de  l'Orient,  cette 
pénétration  de  l'Occident  qui  donne  à  l'Italie  les  écrivains  de 
Gaule  et  d'Espagne,  cet  indiscernable,  mais  réel  afflux  de  cel- 
tisme  ;  cette  ruée  de  Rome  vers  rOrient,vers  l'Occident  et  vers 
le  Nord  ? 

S'il  n'y  avait  pas  eu  d'immenses  inquiétudes  spirituelles,  Lu- 
crèce aurait-il  osé  proposer  comme  une  panacée  de  ne  pas  voir  un 


750  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

mal  dans  la  mort,  alors  qu'il  savait  heurter  les  croyances  les  plus    i 
saintes  et  le  culte  le  plus  sacré  des  Romains  :  la  religion  des  morts 
et  la  religion  des  ancêtres  ? 

Si,  à  ce  moment,  la  prose  s'achemine  vers  la  plus  haute  forme 
d'art  qu'elle  ait  jamais  atteinte  dans  l'histoire  des  lettres  latines, 
c'est  qu'elle  est  contenue  dans  les  cadres  résistants  d'une  rhéto- 
rique. Sylla,  César,  Catilina,  le  triumvirat,  Octave  auraient-ils 
pu  tenter,  manquer  ou  réussir  leurs  entreprises  dans  un  Etat  pai- 
sible, dans  l'euphorie  d'une  vie  nationale  sans  angoisse,  parmi  les 
développements  harmonieux  d'une  vie  intellectuelle  sans  remous  ? 
Sans  doute,  Lucrèce  se  tient-il  à  l'écart  des  charges  publiques, 
mais  n'est-ce  point  par  répugnance  pour  l'instabilité  politique  et 
par  goût  de  Volium  ?  Et  n'en  acquiert-il  point  plus  de  force  pour 
lancer  au  monde  l'appel  désespéré  de  ses  vers  inquiets  ? 

On  aimerait  peut-être  à  dessiner  ce  que  les  géomètres  appellent 
«  la  courbe  »  de  ces  idées  :  si  nous  admettons  —  les  faits,  non  les 
hypothèses  nous  y  conduisent  —  qu'il  y  a  deux  tendances,  mys- 
tique et  rationaliste,  la  première  représentée  par  Ennius,  l'autre 
par  Térence,  Lucilius,  Lucrèce,  chacune  avec  l'esprit  qui  lui  est 
propre  et  les  nuances  qui  le  distinguent,  on  voudrait  pouvoir  en 
suivre  le  développement  après  Lucrèce  :  les  faits  nous  obligent  à 
reconnaître  qu'ily  a,  dans  l'évolution  de  ces  tendances,  un  brusque 
arrêt.  La  tendance  rationaliste  semblait  devoir  prédominer  ;  elle 
s'accorderait  d'ailleurs  avec  le  réalisme  politique  contemporain, 
mais  elle  est  contrebalancéeaprèsCatulleparlatendancecontraire. 
Catulle  est  en  effet  le  dernier  représentant  de  cette  attitude,  s'il 
fait  allusion  à  la  valeur  curative  de  la  poésie  et  à  l'immortalité 
conférée  par  le  poète  à  ses  héros,  c'est  qu'il  imite  des  alexandrins  ; 
quant  à  lui,  lorsqu'il  exprime  sa  propre  pensée,  il  n'a  certes  rien 
de  mystique  ;  il  se  désintéresse  des  affaires  publiques  et  il  ne  croit 
guère  à  l'intervention  divine  dans  la  création  littéraire. 

Voici  d'un  côté  Tibulle  et  Properce,  Virgile  et  Horace,  puis 
Ovide,  de  l'autre  Cicéron. 

On  a  vu  par  le  développement  que  nous  avons  consacré  à 
Cicéron  l'attitude  un  peu  floue  dugrand  orateur  et  l'on  a  saisi  les 
nuances  dont  il  faut  varier  le  jugement  qu'on  porte  sur  lui  :  comme 
philosophe,  il  admet  l'explication  mystique  de  l'inspiration  et 
comme  orateur,  il  célèbre  la  supériorité  des  poètes  par  rapport  aux 
autres  hommes,  mais  lorsqu'on  veut  atteindre  à  une  exacte  no- 
tion de  ce  qu'il  entend  par  inspiration,  on  s'aperçoit  que  son  voca- 
bulaire est  incertain,  que  les  termes  usuels  dérobent  leur  sens 
sous  des  métaphores,  que  la  psychologie  s'unit  à  la  métaphysique, 


NATURE    ET   MISSION    DU    POÈTE    DANS   LA   POÉSIE    LATINE       751 

voire  à  la  physiologie  pour  présenter  de  la  création  poétique  un 
tableau,  qui  est  au  bout  du  compte,  assez  indécis.  Il  admet  néan- 
moins que  le  poète  est  un  homme  d'une  nature  particulière,  mais 
jamais  il  n'attribue  à  cette  sorte  de  surhomme  une  aptitude  spé- 
ciale pour  gouverner  :  la  poésie  n'est  qu'une  deleciaîio  et  elle  est, 
à  vrai  dire,  un  produit  de  Vingenium,  mais  ce  qui  importe,  c'est 
Vars,  et  Vars  éclate  surtout  dans  la  prose,  plus  particulièrement 
dans  l'éloquence.  Cicéron  est  avant  tout  orateur  :  qui  veut  expli- 
quer ses  idées  littéraires,  ne  doit  jamais  oublier  cette  vérité.  Dès 
lors,  l'opposition  ingeniuni-urs  qui  symbolisait  jusqu'ici  les  deux 
tendances,  dont  nous  avons  jjarlé,  ne  s'applique  plus  à  la  seule 
poésie  :  elle  exprime  la  dii't'érence  qui  sépare  la  poésie  et  la  prose. 
En  revanche,  Tibulle,  Properce,  Virgile,  Horace,  contemporains 
d'Auguste,  sont  emportés  par  le  mouvement  romantique  de  l'épo- 
que :  par  leurs  modèles  hellénistiques,  ils  retrouvent  les  thèmes 
mystiques  des  Grecs  et  des  Alexandrins  et  la  propagande  impéria- 
liste de  Mécène  et  d'Auguste  alimente  leur  foi:  banale  chez  Tibulle, 
plus  profonde  chez  Properce,  qui  parait  avoir  une  sorte  de  sens 
religieux  de  l'invention  poétique  et  du  rôle  des  Muses  et  qui  re- 
prend aux  Alexandrins  plus  d'un  thème  mystique,  épanouie  chez 
Virgile,  qui  n'ignore  aucun  de  ces  thèmes  et  qui  est  porté    par 
goût  personnel,  par  imitation  littéraire,   par   l'ambiance   spiri- 
tuelle et  politique  vers  la  croyance  à  une  sorte  de  participation 
du  poète  et  des  hommes  d'Etat  à  la  vie  mystique  et   au  surnatu- 
rel, la  tendance  mystique  ne  s'accompagne  pas  d'impérialisme 
chez  Tibulle,  heureux  de  s'enfermer  dans  ses  tristesses  et  ses  rêves, 
loin  des  pompes  officielles  ;  elle  suscite  chez  Properce,  vers  la  fin 
de  sa  vie,  quelque  désir  de  s'associer  à  la  vie  nationale  et  déjouer 
un  rôle  dans  la  politique  nouvelle  ;  elle  s'empare  totalement  de 
Virgile,  qui  orchestre  toutes  lesjidées du  régime.consacre  toute  son 
œuvre  à  la  gloire   d'Auguste  et  chante  sa  divinité  :  la  mission  du 
poète  est  désormais  subordonnée  à  lapolitique  :1a  conditiond'hom- 
me  de  lettres  cesse  d'être  une  condition  libérale.  Horace  essaie  de 
se  défendre  contre  cette   emprise  :  sa  formation  érudite,  son  sens 
poétique,   l'atmosphère  du  moment,    le  genre   même  des    Odes 
l'ont  entraîné  à  raconter  sur  son  inspiration  de  gracieuses  légen- 
des et  de  troublantes  confidences,  mais  il  se  ressaisit  et  ne  chante 
la  gloire  d'Auguste  qu'en  se    défendant  contre  les    sollicitations 
impériales  et  par  un  retour,  qui  est  assez  significatif,  il  prend  net- 
tement parti  contre  le  uesanus  et  Vingeniosus  poêla  et  meten avant 
l'influence  civilisatrice  d'une  poésie  qui  doit  la  perfection  de  la 
forme  au  métier  du  poète  et  la  nécessité  pour  un  poète  romain  de 


752  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

faire  une  œuvre  romaine,  posant  ainsi  le  problème  de  l'imitation, 
qui  est  connexe  de  celui  de  l'inspiration. 

Quant  à  Ovide,  son  œuvre  est  pour  ainsi  dire  un  répertoire  de 
tous  les  thèmes  auxquels  ses  devanciers  ont  songé  :  naturelle- 
ment, imitateur  des  Alexandrins,|il  croit  ou  feint  de  croire  à  l'ins- 
piration divine  et  à  l'influence  des  Muses,  mais  on  sent  trop  claire- 
ment l'artifice  de  cette  poésie  d'érudit  ;  quant  à  son  éloge  d'Au- 
guste, est-il  besoin  de  rappeler  sa  nature  et  ses  buts  ? 

Dès  lors,  la  poésiese  meurt.  Comme  nous  l'avons  dit,  à  partir 
de  la  mort  d'Auguste,  si  la  philosophie  est  traitée  comme  une  libé- 
ration intellectuelle  et  si  l'art  révèle  une  sorte  de  romantisme,  pas- 
sager du  reste,  qui,  en  d'autres  temps,  eussent  ouvert  la  porte  au 
rêve,  la  poésie  reste  en  marge  de  la  vie  :  poétique  et  rhétorique 
sont  devenues  des  systèmes  de  recettes.    Malgré    leur    person- 
nalité et  leur    caractère.   Perse,  Lucain,   Juvénal,   Martial,   Au- 
sone,  Claudien,  Rutilius,  et  les  autres  écrivains  en  vers  de  ces  trois 
siècles,  tous  sont  d'excellents  versificateurs,  qui  reprennent  de 
vieux  thèmes  ;  ici  ou  là,  des  notes  personnelles,    d'un    réalisme 
vivant,  d'un  pittoresque  éclatant,  parfois  d'une  sensibilité  tou- 
chante, mais  ce  ne  sont  que  des  notes  isolées.  En  tout  cas,  la  ten- 
dance mystique  est  bien  disparue: ce  qui  en  subsiste  n'est  qu'imi- 
tation d'érudit  et  verbalisme  poétique  :  le  réalisme  latin  a  rem- 
porté la  victoire  sur  l'imagination  hellénique  ;  la  rhétorique  a  tari 
les  sources  de  Castalie  et  la  fontaine  d'Hippocrène  ;  c'est  à  l'in- 
dignation, à  l'intérêt,  à  l'entraînement  du  schoIasUcus  qu'on  de- 
mande désormais  —  et  pour  longtemps  —  l'inspiration  du  poète. 
En  descendant  du  ciel  pour  semettre  à  l'école  de  Varlifex,  la  poésie 
s'est  brisée  les  deux  ailes. 

Cette  étude  aura  donc  eu  l'avantage  de  préciser  ce  que  pensent 
du  travail  et  de  l'inspiration  poétiques  les  poètes  latins  ;  elle  aura 
mis  en  lumière  les  deux  tendances  maîtresses  entre  lesquelles  ils 
se  partagent  et  contribué  pour  une  part  à  l'analyse  de  la  pensée 
latine. 

Mais  elle  aura  aussi  permis  de  voir  comment  sont  traités  cer- 
tains thèmes  :  don  de  la  poésie  par  les  Muses,  par  Phœbus-Apol- 
lon,  par  Bacchus  ;  importance  des  visions  et  des  songes,  de  la  soli- 
tude dans  les  forêts,  près  des  sources,  sur  les  montagnes  ;  rôle  de 
la  nature  ;  rôle  du  dies  natalis  ;  métaphores  relatives  à  la  création 
poétique  :  tisser,  tresser,  coudre,  construire,  dresser  un  jardin,  en- 
fanter, tourner  ;  métaphores  évoquant  la  navigation,  la  course  de 
chars,  le  voyage,  l'exercice  du  discobole  ou  du  sagittaire,  la  prati- 
que du  saut  et  de  la  lutte,  le  chant  et  la  musique  ;  rôle  que  s'assi- 


NATURE    ET   MISSION    DU    POÈTE    DANS   LA   POÉSIE    LATINE       753 

gnent  les  poètes  :  sacerdos  musarum,  uates,  prophète  ;  qualités 
qu'ils  s'attribuent  :  sancius,  sacer,  diiiinus  ;  fonctions  des  diverses 
Muses  ;  dates  à  laquelle  chacune  d'elles  apparaît  dans  la  littéra- 
ture latine  ;  influence  de  leur  regard,  du  thyrse  de  Bacchus  et  du 
myrte  de  Vénus  ;  fonction  du  poète  ;  espoirs  qu'ils  fondent  sur  leur 
œuvre;  immortalité dupoète et  delapoésie.  Elleaurafacilitél'étude 
des  rapports  qui  ont  uni  les  hommes  de  lettres  et  les  politiques, 
éclairci  et  défini  les  relations  de  Virgile  et  d'Horace  avec  Auguste, 
montré  la  permanence  de  certains  lieux  communs  politiques  à 
travers  toute  la  littérature  impériale,  approfondi  peut-être  cer- 
taine? notions  religieuses  sur  le  culte  des  Muses  chez  les  poètes  et 
sur  la  mystique  de  création  littéraire  au  cours  de  l'histoire  de  la 
pensée  latine(l). 


(1)  Sur  la  présence  des  Muses  à  Delphes  —  ce  qui  n'a  d'ailleurs  qu'un 
intérêt  relatif  pour  notre  étude,  on  pourra  voir  Plutarque,  Sur  les  oracles  de 
la  Pulhie  (éd.  R.  Flacelière,  Ann.  de  r Université  de  Lyon),  402  D  et  sur  le 
sanctuaire,  E.  Bourguet,  Les  Ruines  de  D.,  p.  123  ;  F.  Courby,  Fouilles  de  D. 
II,  p.  187  ;  P.  de  la  Coste-Messelière,  Au  Musée  de  Delphes,  p.  69,  note  7. 

N.  B.  —  Cette  conclusion  n'est  que  provisoire.  Les  xvii  articles  qui  pré- 
cèdent devant  être  réunis  en  volume,  seront  suivis  de  plusieurs  autres 
chapitres,  dont  la  conclusion  définitive  tiendra  nécessairement  compte. 


48 


VARIETE 

Sur  le  '^  Roman  de  Jehan  de  Paris 


Tous  les  lettrés  connaissent  le  Roman  de  Jehan  de  Paris, 
cet  agréable  récit  du  xv^  siècle  :  œuvre  rapide  et  légère,  adroite 
presque  toujours,  sans  autre  prétention  que  d'amuser  et  mali- 
cieuse sans  méchanceté. 

Dans  l'excellente  préface  qu'il  donne  à  son  édition  de  1867, 
A.  de  Montaiglon  écrit  :  «  Parmi  les  romans  grands  ou  petits  qui 
n'ont  pas  cessé  de  demeurer  vivants,  —  et  les  courts  ont  en  général 
eu  la  meilleure  fortune,  —  celui  de  Jehan  de  Paris  se  présente, 
pour  son  temps,  tout  à  fait  à  l'état  d'exception  ;  car  il  est,  à  son 
époque,  exactement  le  seul  qui  soit  original  et  qui  ne  doive  rien  à 
la  traduction  directe  ou  à  V imitation  traditionnelle.  Le  xv^  siècle 
en  effet  n'a  guère  fait  que  reprendre,  en  les  allongeant,  les  chan- 
sons de  geste  ou  les  romans  d'aventure  des  siècles  précédents. 

Dans  son  Esquisse  historique  de  la  littérature  française  au  moyen 
âge,  Gaston  Paris  note,  à  son  tour,  que  ce  roman  est  d'origine 
purement  française. 

Ces  opinions  seraient  à  reviser  si  l'on  pouvait  prouver  qu'un 
vieux  conte  écossais,  directement  emprunté  par  Campbell  à  la 
tradition  orale,  est  antérieur  à  Jehan  de  Paris,  ou  que  les  deux 
textes  ont  une  source  commune  encore  inconnue.  Il  s'agit  du 
Bailli  de  Londres,  qui  présente  par  le  fond  et  surtout  par  cer- 
tains détails,  une  analogie  assez  surprenante  avec  notre  roman 
du  xv^  siècle. 

Rappelons  brièvement  le  sujet  de  l'un  et  de  l'autre. 

Dans  Jehan  de  Paris,  le  roi  de  France,  ayant  secouru  le  roi  et 
la  reine  d'Espagne,  reçoit  d'eux  la  promesse  que  leur  fille  n'aura 
d'autre  mari  que  son  fils  Jean,  alors  âgé  de  trois  ans.  Le  temps 
passe,  le  roi  de  France  meurt,  la  reine,  sa  femme,  prend  la  ré- 
gence, leur  fils  va  sur  ses  vingt  ans  :  la  promesse  est  oubliée  de 
part  et  d'autre  depuis  longtemps. 

Mais  la  princesse  espagnole  étant  en  âge  de  prendre  un  époux, 


SUR   LE    «   ROMAN    JEHAN    DE    PARIS    »  755 

son  père  l'accorde  au  roi  d'Angleterre,  veuf  et  déjà  sur  le  déclin. 
Celui-ci  se  met  en  route  vers  l'Espagne,  en  passant  par  la  France. 
Le  jeune  roi,  ayant  appris  son  projet,  s'arrange  pour  le  rencon- 
trer, fait  route  avec  lui  sous  l'apparence  d'un  riche  bourgeois, 
Tétonne  par  le  faste  de  son  train  et  quelques  traits  fantasques  de 
son  esprit,  se  sépare  de  lui  près  de  Burgos,  où  il  fait  le  lende- 
main une  entrée  somptueuse  et  reprend  sans  difficulté  la  belle 
princesse  qui  lui  était  promise.  Au  vrai,  il  n'était  nul  besoin  de 
cet  engagement  antérieur  pour  mener  le  roman  à  son  heureuse 
conclusion. 

Dans  le  Bailli  de  Londres,  un  jeune  Ecossais  voit  en  rêve  la 
plus  belle  dame  du  monde  et  jure  de  n'avoir  pas  d'autre  épouse 
qu'elle.  Riche  d'une  somme  de  cent  livres  qu'il  tenait  de  son 
oncle,  il  va  en  France,  en  Espagne  et  dans  tout  l'univers  sans 
trouver  celle  qu'il  recherche.  Il  arrive  à  Londres,  dénué  de  tout. 
Errant  par  la  ville,  il  rencontre  une  vieille  femme,  à  qui  il  finit 
par  conter  toutes  ses  aventures.  Cette  femme,  étant  juste- 
ment une  Gaél,  recueille  son  compatriote  et  l'engage  à  se  pro- 
mener par  la  ville  :  «  Peut-être  verras-tu  ici  en  un  jour  ce  que 
tu  n'as  pas  vu  en  un  an  »,  lui  dit-elle. 

Le  lendemain,  le  jeune  homme  aperçut  une  femme  à  une  fenê- 
tre et  la  reconnut  aussitôt  pour  celle  qu'il  avait  vue  en  rêve.  La 
vieille  femme  lui  apprit  que  c'était  la  fille  du  bailli  de  Londres, 
ajoutant  :  «  Tu  l'as  vue,  n'est-ce  pas  ?  Eh  bien,  c'est  tout  le  profit 
que  tu  en  auras,  je  le  crains.  Je  te  dirai  cependant  que  j'ai  été  sa 
nourrice  et  je  ne  serais  pas  fâchée  de  lui  voir  épouser  un  de 
mes  compatriotes.  Tu  vas  donc  revêtir  notre  beau  costume  des 
Highlands,  tu  iras  dans  telle  rue,  tu  verras  passer  cette  belle 
jeune  fille  et  ses  demoiselles  de  compagnie.  Marche  sur  sa 
robe,  et  quand  elle  se  retournera,  adresse-lui  hardiment  la  pa- 
role. » 

Le  Gaél  suivit  ce  conseil  et  quand  il  rencontra  la  fille  du  bailli, 
il  mit  le  pied  sur  sa  robe,  qui  fut  déchirée.  Il  s'en  excusa  ;  la 
jeune  fille  répondit  :  «  Ce  n'est  pas  votre  faute,  mais  celle  de  ma 
couturière  qui  a  fait  ma  robe  trop  longue.  »  Et  voyant  que  le 
jeune  Ecossais  était  fort  beau,  elle  l'invita  à  l'accompagner  chez 
son  père  pour  prendre  quelques  rafraîchissements.  Après  cet 
abord  assez  naïf,  le  Gacl  raconta  à  la  jeune  fille  qu'il  la  connais- 
sait depuis  longtemps,  car  il  l'avait  vue  en  rêve  à  telle  date.  Elle 
en  fut  enchantée  et  lui  dit  en  réponse  :  «C'est  étrange,  mais  j'ai 
lait  précisément  le  même  songe  cette  nuit.  » 

Ils  se  revirent  assez  fréquemment  et  la  fille  du  bailli  consentit 


756  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

à  prendre  pour  époux  le  jeune  Ecossais.  Elle  ajouta  :  «  Je  crains 
que  ce  ne  soit  pas  facile.  Retourne  donc  dans  ton  pays  pen- 
dant un  an  et,  quandjtu  reviendras,  j'aurai  combiné  notre  ma- 
riage. )> 

Suivant  ce  conseil,  le  Gaél  s'en  revint  chez  lui,  mit  son  oncle 
au  courant  de  ses  aventures,  et  quand  l'année  fut  près  définir, 
repartit  pour  Londres,  emportant  une  seconde  somme  de  cent 
livres  et  quelques  bons  gâteaux  de  gruau.  En  chemin,  il  fit  la 
rencontre  d'un  gentleman  saxon,  d'esprit  assez  lourd,  qui  suivait 
la  même  route  ;  ils  lièrent  entretien  et  voyagèrent  de  compagnie. 
Le  Saxon  allait  à  Londres  pour  épouser  la  fille  du  bailli  mais, 
comme  il  advint  au  roi  d'Angleterre  dans  le  roman  français, 
celle  qu'il  comptait  tenir  pour  femme  lui  fut  enlevée  par  son  com- 
pagnon. 

On  voit  les  ressemblances  et  les  différences  des  deux  œuvres 
par  le  sujet  t  elles  sont  telles  qu'on  pourrait  négliger  de  les  rap- 
procher. Qu'un  beau  jeune  homme,  et  avisé,  supplante  un  bar- 
bon ou  un  sot  dans  le  cœur  d'une  jeune  fille  n'est  guère  qu'un 
lieu  commun  de  la  littérature  d'amour,  et  Gaston  Paris  signale 
déjà  que  le  fond  du  récit  français  est  emprunté  au  roman  de  Beau- 
raanoir  Jean  et  Blonde,  comme  la  magnifique  description  du 
cortège,  lors  de  l'entrée  de  Jehan  de  Paris  à  Burgos,  est  l'heureux 
rajeunissement  d'un  thème  qu'on  trouve  dans  plusieurs  chansons 
de  geste.  Mais  certains  détails  très  particuliers  se  retrouvent 
exactement  dans  les  deux  récits.  Ils  y  occupent  une  égale  impor- 
tance et  sont  inspirés  par  la  même  intention  de  divertir.  Cepen- 
dant si  leur  présence  dans  le  conte  écossais  se  justifie  par  la 
naïveté  de  l'ensemble,  qui  convenait  à  celle  de  l'auditoire  auquel 
il  était  destiné,  ils  détonnent  par  leur  puérilité  dans  le  Roman  de 
Jehan  de  Paris. 

Ils  y  constituent  une  partie  très  faible,  eu  égard  à  la  finesse 
et  à  l'art  dont  l'auteur  a  très  souvent  fait  preuve,  et  si  nos  ancê- 
tres ont  jamais  pu  se  réjouir  de  ces  plaisanteries,  il  fallait  qu'ils 
fussent  doués,  en  ce  qui  concerne  le  comique,  d'une  grâce  spéciale 
que  nous  avons  heureusement  perdue. 

Leur  similitude  presque  entière  dans  les  deux  récits  retient 
invinciblement  l'attention,  d'autant  que  leur  absence  n'eût  rien 
enlevé  au  charme  particulier  de  Jehan  de  Paris.  L'auteur  eût  pu 
facilement  donner  au  caractère  de  son  héros,  par  d'autres  moyens, 
et  plus  heureux,  l'étrangeté,  le  tour  malicieux  qui  piquent  la 
curiosité  ou  éveillent  la  sympathie. 

A  la  vérité,  on  les  retrouve  déjà  dans  le  roman   de  Jean  et 


SUR    LE    «    ROMAN    JEHAN    DE    PARIS   »  757 

Blonde,  mais  ils  y  occupent  relativement   moins  de  place  et  la 
similitude  en  est  un  peu  moins  marquée. 

Rapprochons  les  deux  textes  sur  ce  point  précis  : 
Le   gentilhomme    saxon   et  le  Gaël    cheminent  donc   de  com- 
pagnie et  devisent  en  cheminant  : 

—  Où  vas-tu,  dit  le  Saxon? 

—  Je  Tais  à  Londres,  dit  le  Gaël.  La  dernière  fois  que  j'y  ai 
été,  j'ai  tendu  un  filet  dans  une  rue  et  je  vais  voir  s'il  est  encore 
tel  que  je  l'ai  laissé.  S'il  en  est  ainsi,  je  l'emporterai  avec  moi, 
sinon  je  ne  m'en  occuperai  plus. 

—  Oh  !  dit  l'autre,  quelle  sottise  !  Comment  peux-tu  te  flatter 
de  retrouver  ta  graine  de  lin  (1)  telle  que  tu  l'as  semée.  Le  lin 
a  du  pousser,  puis  il  a  été  saccagé  par  les  oies  et  les  canards  ; 
enfin  il  a  dû  être  mangé  il  y  a  longtemps  par  les  poules.  Moi,  je 
vais  à  Londres   aussi,  mais  c'est  pour  épouser  la  fille  du  bailli. 

Au  bout  de  quelque  temps,  le  Saxon  eut  faim,  mais  il  n'avait 
pas  emporté  de  provisions  et  demanda  au  Gaél  s'il  voulait  par- 
tager les  siennes  avec  lui. 

—  Volontiers,  dit  celui-ci,  mais  si  j'étais  un  gentilhomme 
comme  vous,  je  ne  voyagerais  jamais  sans  ma  mère. 

—  Comment  pourrais-je  voyager  avec  ma  mère  !  Il  y  a  long- 
temps qu'elle  est  morte,  enterrée  et  pourrie  dans  la  terre. 
D  ailleurs  pourquoi  l'emmener  avec  moi  ? 

Cependant  il  prit  un  gâteau  et  le  mangea.  Bientôt  une  grosse 
pluie  vint  à  tomber.  Le  Gaêl  était  couvert  d'un  plaid  grossier, 
le  Saxon  n'avait  pas  de  manteau.  Il  dit  à  son  compagnon  :  «  Prête- 
moi  ton  plaid. 

—  Je  vous  en  prêterai  une  partie  ;  mais  si  j'étais  un  gentil- 
homme comme  vous,  je  ne  voyagerais  pas  sans  ma  maison  et  ne 
voudrais  rien  devoir  à  personne. 

—  Tu  es  fou,  dit  le  Saxon,  ma  maison  a  quatre  étages.  Est-ce 
qu'un  homme  peut  porter  sur  son  dos  une  maison  à  quatre 
étages  ? 

Cependant  il  enveloppa  ses  épaules  avec  un  bout  du  plaid  du 
Highlander,  et  tous  deux  continuèrent  à  marcher. 

Ils  arrivèrent  à  une  petite  rivière  grossie  parla  pluie,  et  il  n'y 
avait  pas  de  pont.  Le  Saxon  dit  au  Gaél  : 

—  Veux-tu  me  porter  sur  ton  dos  ? 

—  Oui,  dit  le  Gaël,  mais  si  j'étais  un  gentilhomme  comme  vous 


(1)  "Tendre  un  filet  "  et   "  semer  du  lin  "  s'expriment  par  les  mêmes  mots 
en   gaélique. 


758  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

je  ne  voyagerais  pas    sans  mon  pont  à  moi  et  ne   voudrais  rien 
devoir  à  personne, 

—  Tu  n'es  qu'un  imbécile,  dit  le  Saxon.  Comment  veux-tu 
qu'un  homme  voyage  avec  un  pont  de  pierre  et  de  chaux  qui  pèse 
autant  qu'une  maison? 

Cependant  il  monta  sur  le  dos  de  son  compagnon  pour  tra- 
verser la  rivière.  Ils  continuèrent  leur  chemin  jusqu'à  Londres. 
Le  Saxon  alla  demeurer  chez  le  bailli,  et  le  Gaël  dans  la  modeste 
habitation  de  sa  vieille  compatriote,  nourrice  de  sa  fiancée. 

Le  gentilhomme  raconta  au  bailli  ce  qui  lui  était  arrivé  en 
voyage  et  termina  en  disant  : 

—  Quoique  borné,  c'était  cependant  un  bon  garçon,  car  il  a 
partagé  avec  moi  ses  provisions,  il  m'a  prêté  une  partie  de  son 
plaid  et  m'a  fait  passer  la  rivière  sur  son  dos. 

—  Je  le  tiens  pour  plus  sage  que  celui  qui  lui  parlait,  dit  le 
bailli,  car  c'était  certes  un  homme  sage,  et  je  vous  expliquerai 
ce  que  ses  paroles  signifient.  Le  Gaël  a  laissé  une  fiancée  dans 
cette  ville,  et  il  vient  voir  si  elle  est  dans  le  même  état  d'esprit 
que  quand  il  l'a  quittée.  S'il  en  est  ainsi  il  l'emmènera,  sinon 
il  la  laissera.  C'est  ce  qu'il  a  voulu  exprimer  en  disant  :  «  J'ai 
tendu  un  filet  ».  Votre  mère  vous  nourrissait,  et  un  homme 
comme  vous  doit  avoir  des  provisions  et  ne  pas  dépendre  d'au- 
trui.  Un  homme  comme  vous  doit  avoir  de  quoi  le  pro- 
téger contre  les  intempéries,  et  votre  maison  est  votre  abri  quand 
vous  êtes  chez  vous.  Un  pont  est  fait  pour  passer  la  rivière,  et 
un  homme  comme  vous  doit  toujours  être  à  même  de  le  faire  sans 
réclamer  l'aide  de  personne.  (Suivant  une  autre  version,  la  mai- 
son et  le  pont  signifieraient  une  voiture  et  un  bon  cheval  de  selle.) 
Le  Gaël  avait  donc  raison  :  ce  n'était  pas  un  imbécile,  mais 
un  homme  intelligent  et  j'aimerais  à  le  voir.  Si  je  savais  où  le 
trouver,  j'irais  le  chercher. 

Dans  Jehan  de  Paris,  l'épisode  des  provisions  partagées  ne 
figure  pas.  Il  eût  du  reste  été  invraisemblable.  Cependant  l'au- 
teur note  que  tandis  que  Jehan  de  Paris  trouvait  à  l'étape  des 
logis  et  un  repas  somptueusement  préparés  par  ses  fourriers, 
maîtres  d'hôtel  et  cuisiniers,  qui  allaient  toujours  devant  lui,  le 
roi  d'Angleterre  devait  se  contenter  de  ce  qu'il  trouvait  dans  les 
hôtelleries,  «  qui  souvent  étaient  mal  acoustrées.  »  Aussi  Jehan 
de  Paris  lui  faisait-il  porter,  en  grands  plats  d'or,  viande  de 
toutes  sortes  et  du    vin  en  abondance. 

Les  trois  autres  épisodes  présentent  une  frappante  similitude. 
L'ordre  seul  en  varie,  plus  heureux  dans  le  roman  français. 


SUR    LE    «    ROMAN    JEHAN    DE    PARIS    »  759 

Un  jour  qu'ils  chevauchaient  entre  Eïbe  Favière  et  Bayonne, 
il  se  mit  à  pleuvoir  très  fort.  Jehan  de  Paris  et  ses  gens  prirent 
leurs  manteaux  et  chaperons  à  gorge,  tandis  que  les  Anglais, 
qui  en  étaient  dépourvus,  eurent  leurs  robes  et  fourrures  gâtées. 
Et  Jehan  de  Paris  dit  au  roi  d'Angleterre  : 

—  Sire,  vous  qui  êtes  roi  d'Angleterre  et  grand  seigneur,  vous 
devriez  faire  porter  par  vos  gens  des  maisons  pour  les  abriter 
en  temps  de  pluie. 

Le  roi  se  mit  à  rire  très  fort  et  répondit  : 

—  Par  Dieu,  mon  ami,  il  faudrait  avoir  des  éléphants  en  grand 
nombre  pour  porter  tant  de  maisons. 

Et  se  retirant  vers  ses  barons  : 

—  N'avez-vous  pas  entendu  ce  que  ce  galant  a  dit  ?  Ne  mon- 
tre-t-il  pas  bien  que  c'est  un  folâtre  ? 

Le  lendemain,  après  avoir  quitté  Bayonne,  ils  furent  arrêtés 
par  une  petite  rivière,  grossie  par  les  pluies  et  dangereuse  à  tra- 
verser. En  voulant  la  franchir  à  gué,  plus  de  soixante  Anglais  y 
furent  noyés  tandis  que  les  Français  la  traversèrent  sans  dom- 
mage. 

Quand  ils  furent  tous  passés,  le  roi  dit  à  Jehan  de  Paris  : 

—  Mon  doux  ami,  vous  avez  eu  en  cette  rivière  meilleure 
aventure  que  moi. 

—  Je  m'émerveille  de  vous,  répondit  Jehan  de  Paris,  qui  êtes 
si  puissant  et  si  riche  roi,  que  vous  ne  faites  porter  un  pont  pour 
passer  vos  gens  ;  il  leur  serait  à  l'occasion  très  nécessaire. 

Le  roi  se  mit  à  rire  malgré  son  chagrin  et  dit  : 

—  Par  Dieu,  vous  me  baillez   de  bonnes  raisons  I 

Un  autre  jour,  que  le  roi  avait  oublié  sa  mélancolie,  il  demanda 
en  chevauchant  à  son  compagnon  : 

~  Mon  doux  ami,  je  vous  prie,  dites-nous  ici,  en  passant 
temps,  par  quelle  occasion  vous  venez  en  ce  pays  d'Espagne. 

—  Volontiers,  dit  Jehan  de  Paris.  Je  vous  dis  et  vous  assure 
pour  vrai  qu'il  peut  y  avoir  quinze  ans  que  feu  mon  père,  à  qui 
Dieu  fasse  merci,  vint  chasser  en  ce  pays  et  quand  il  s'en  partit, 
il  tendit  un  lacet  pour  prendre  une  cane,  et  je  me  viens  ébattre 
ici  pour  voir  si  la  cane  est  prise. 

—  Par  ma  foi,  dit  le  roi  en  riant,  vous  êtes  un  grand  chasseur 
pour  venir  si  loin  chercher  votre  gibier.  Par  Dieu,  si  elle  était 
prise,  elle  serait  pourrie  et  mangée  des  vers. 

—  Vous  ne  savez,  dit  Jehan  de  Paris,  car  les  canes  de  ce  pays 
ne  ressemblent  pas  aux  vôtres  ;  elles  se  gardent  très  longtemps 
sans  pourrir. 


760  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Les  Anglais  rirent  longuement  de  cette  réponse  et  quelques-uns 
disaient  qu'il  était  à  demi-fou. 

Lorsque  Jehan  de  Paris  s'étant  séparé  du  roi  d'Angleterre  avant 
d'entrer  à  Burgos  envoya  au  roi  d'Espagne  deux  hérauts  pour 
demander  logis  dans  la  ville,  le  roi  d'Angleterre  dit  quel  Irain 
merveilleux  menait  son  compagnon,  assurant  qu'il  eût  pu  passer 
pour  homme  sage  s'il  n'eût  parfois  tenu  des  propos  sans  tête  ni 
queue.  Et  le  roi,  à  l'appui  de  ses  dires,  conta  les  épisodes  de  )a 
pluie,  de  la  rivière  et  du  lacet,  en  répétant  les  propos  de  Jehan 
de  Paris,  ce  qui  fit  beaucoup  rire  la  compagnie. 

Mais  le  sens  de  ces  réponses  obscures,  au  lieu  d'être  pénéiré 
par  les  auditeurs,  est  expliqué  plus  tard  par  Jehan  de  Paris  lui- 
même.  Les  maisons  contre  la  pluie  sont  bons  manteaux,  chape- 
rons à  gorge  et  houseaux  qu'on  renferme  en  des  coffres  par  beau 
temps  ;  le  pont  à  passer  les  rivières  sont  bons  chevaux  tels  que 
les  siens,  et  le  lacet  est  la  promesse  réciproque  du  roi  de  France 
et  du  roi  d'Espagne  de  marier  leurs  enfants. 

On  ne  peut  se  défendre  d'être  frappé  par  cette  ressemblance, 
après  quoi  celle  du  sujet  cesse  de  paraître  fortuite  et  notre  propos 
n'était  que  de  la  signaler. 

D'autres  auront  le  loisir  de  rechercher  si  l'auteur  de  Jean  de 
Paris  a  pu  connaître  le  conte  écossais,  aussi  bien  que  le  roman 
de  Jean  et  Blonde,  et  l'a,  de  préférence  à  celui-ci,  très  heureu- 
sement adapté  à  son  dessein,  ou  si  le  Bailli  de  Londres,  conservé 
par  la  tradition  orale,  a  sa  source  dans  l'un  des  deux  romans 
français,  ou  enfin  si  ces  trois  textes  ont  une  origine  commune.  Il 
est  possible  en  outre  que  de  telles  recherches  conduisent  à  quel- 
que hypothèse  sérieuse  concernant  l'identité  de  l'auteur  inconnu 
de  Jean  de  Paris. 

E.  Valdeyron. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Année    1938-1939 


LITTÉRATURE  FRANÇAISE 
XIF  siècle 

Date  du  X"        Page    Tome 
Les  idées  morales  du   XII^  siècle. 
Les  écrivains  en  Latin: 

—  I.  Avant-propos,  Abélard....     B.  Landry  15  févr.    39,     385,       1 

—  IL  Abélard  (suite) —  28  févr.    39,     491,       I 

—  III.  Renaissance  du    stoïcisme.  —  15  mars  39,     614,       I 

—  IV.  Hildebert      de      Lavardin, 

Marbode —  15  avril  39,       82,       II 

—  V.  Baudri  de  Bourgueil —  30  avr.l  39,     127,       II 

—  VI.  Un  moine  féodal  :  Geoffroy 

de  Vendôme —  15  mai     39,     263,       II 

—  VII.  Un    chroniqueur,    Guibert 

de  Nogent —  30  mai     39,     343,       II 

—  VIII.  Satiristes  et  fabulistes..  .  —  15  juin     39,     432.       II 

—  IX.  Les  romans —  30  juin     39,     526,       II 

—  X.  Jean  de  Salisbury —  15  juiL    39,     641,       II 

—  XL  Pierre  de  Blois —  30  juil.    39,     709,       II 

XVP  siècle. 

L'écolier  limousin R.  Lebcguc    30  mai     39,     303,       Il 

La  (<  Consolation  à  Monsieur  du 
Périer  »  est-elle  de  1590  ou  de 
1600? G.  Sainlville  15  iml    39,     577,       II 


XVn«  et  XVUP  siècle. 


Le  romanesque  dans  le  théâtre  de 
Corneille  ■■ 

—  I F.J.  Tanque-  15  déc.    38, 

—  II rey  15  janv.  39, 


57. 
263, 


762  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Date  du  N»        Page    Tome 

—  III F.- J.  Tangue- 30  janv.  39,     373,       I 

—  IV rey  15  févr.  39,     456,       I 

—  V —  15  mars  39.     625,       I 

La  Fontaine  et  les  Fables  : 

—  I.   La      Fontaine     avant     les 

Fables F.  Stroii'ski  15  mai     39,     193,       II 

—  II.  La  Fontaine  écrit   les  Fa- 

bles   —  15  juin    39,     401,       II 

—  III.   La  Fontaine  après  les  Fa- 

bles   —  30  juin    39,     481,      II 

Quelques  nouveautés  sur  Marivaux  : 

—  I M.-J.  Durry  30  déc.    38,       97,       I 

—  II —  15  janv.  39,     206.       I 

—  III —  15  fév.    39,    419,      I 

L'actualité  de   la  «   Profession  de 
Foi  du  Vicaire  Savoyard  »  : 

—  I E.  Bouvier    15  mars  39,     592,       I 

—  II —  30  mars  39,     690,       I 


XIXe   et    XXe  siècle. 

Treize  lettres  inédites  de  Lamar- 
tine :  H.  Guillemin   30  janv.  39,     289,       I 

L'exotisme  dans  la  littérature  fran- 
çaise depuis  Chateaubriand  : 

—  I.   Du  romantisme  au  réalisme  P.  Jourda     15  déc     38,       69,       I 

—  II.  Les  pavs  de  l'Islam —           30  déc.     38,     175,       I 

_    III ". —          15  janv.   39,     230,       I 

—  IV.  L'Egypte  et  l'Algérie —           28  févr.    39,     537,       I 

—  V -           15   mars  39,     647,       I 

—  VI.  L'Extrême  Orient —           30  mars  39,     740,       I 

—  VII.  L'Extrême  Orient  {suite).  —           15  avril   39,       65,       II 

—  VIII.   L'appel  de    la  Mer   et  des 

Iles —           30  mai     39,     362,       II 

L'obsession  de  la  vie  dans  la  litté- 
rature moderne: 

—  I.  Les  Précurseurs P.  Moreau    15    déc.   38,       23,       I 

—  II.  Les  pestiférés  d'idéal —           30    déc.    38,     121,       I 

—  III.  Léon   Bloy  et  son  groupe 

littéraire —           15  janv.  39,     240,       I 

.-     IV —           30  janv.  39.     313,       1 


TABLE    DES    MATIÈRES  763 

Date  du  N»        Page    Tome 

—  V.  Naturalisme     et     impres- 
sionnisme       P'  Moreaii    28   févr.  39,     505,       I 

—  VI.  Vie  inconsciente  et  vie  una- 

nime    —  30  mars  39,     723,       I 

—  VII.  Les  nouveaux  païens —  30  avril  39,     147,       II 

—  VIII.  Les  prophètes  d'Israël...  —  15  mai     39,     253,       II 

—  IX.  Les  «  Cahiers  de  la  quin- 

zaine »  et  «  l'Abbaye  ».  —  30  juil.    39,     673,       II 

LITTÉRATURE  ÉTRANGÈRE 

Les  drames  historiques  de  Shakes- 
peare : 

—  V.  Falstaff P.  Messiaen   15  déc.     38,       84,       I 

—  VI —  15  janv.   39,     280,       I 

Milan    Rakic,  poète  de  la    Yougo- 
slavie :  J.  Mousset    15    févr.   39,     399,       I 

Le  Roman  de   Gœthe  et  le  roman 
romantique  : 

—  I.  Wilhelm  Meister  et  Henri 

d'Ofterdingen R.  Guignard    15  avril  39,       20,       II 

—  II.  Wilhelm  Meister  et  Godwi.  —  30  avril  39,       97,       II 

—  III.  Les  Affinités  électives  et  la 

Comtesse  Dolorès —  30  mai     39,     331,       II 

Les    écrivains     allemands    et    la 
Révolution  française  : 

—  I G.  Bianqnis.  15  juin  39,     385,       II 

—  II.  Wieland —  15  juil.  39,     606.       II 

—  IIL  Les  philosophes -  30  juil.  39,     693,       II 

LITTÉRATURE   GÉNÉRALE 

Le  Mystère  poétique  : 

—  II.  Les  faux  poètes P.   Trahard  30  déc.    38,     152,       I 

—  III     Les  précurseurs —  15  janv.  39,     219,       I 

—  IV.  La  poésie  et  la  science,    la 

philosophie    et    la    psy- 
chanalyse    —  30  janv,  39,     341 ,       I 

—  V.  A  la    conquête  du   monde 

réel -  15  févr.  39,     442,       I 

—  VI.  Retour  à  la  vie  intérieure..  —  28  févr.   39,     563,       I 

—  VII.  Vers  la  poésie  pure  parles 

voies  mystiques —  15  mars  39,     658,       I 


764  REVUE    DE.S    COURS    ET    CONFÉRENCES 

Date  du  N"       Page   Tome 

—  VIII.  Rapports  de  la  Poésie  avec 

les    Arts    plastiques,    la 

Musique,  la  Danse. ....    P.  Tra/iarcZ  15  avril  39,       48,       II 

—  IX.  Raison  et  sensibilité —  30  avril  39,     175,       II 

—  X.  L'expérience    poétique    de 

Paul  Valéry —  15  mai     39,     271,       II 

—  XI.  Le  cercle  magique —  15  juin    39,     463,        II 

Le  Problème  de  la  Renaissance  : 

—  I J.  Huizinga  30    déc.  38,     163,       I 

—  II —  30  janv.  39,     301,       I 

—  III —  28  févr.  39,     524,       I 

—  IV —  15  mars  39,     603,       I 


LITTÉRATURE  LATINS 


Nature  et  mission  du  poète  dans 
la  poésie  latine  : 

—  XIII.   De  Germanicus  à  Perse.,      J.  Cousin 

—  XIV.   De  Phèdre  à  Lucain — 

—  XV.  ValeriusFlaccus,  Silius  Ita- 

liens, Stace — 

—  XVI.   Martial  et  Juvénal — 

—  XVII.  La    décadence     antonine. 

Conclusion — 

Ovide,  l'homme  et  le  poète  ; 

—  I.  L'adolescence  d'Ovide.  ...    P.  Fargues 

—  II.  Les  Amours  d'Ovide — 

—  III.   Les  Héroïdes — 

—  IV.  L'Art  d'aimer — 

—  V.   Les  Remèdes  de  l'Amour. 

Les  Métamorphoses..  .  .  — 

—  VI.  Les  Métamorphoses  (suite).  — 

—  VII.   Les  Métamorphoses(suite).  — 

—  VIII.  Les  Fastes — 


15  janv.  39, 
30  avril  39, 

30  mai    39, 
30  juin    39, 


252,  I 

137,  II 

375,  II 

548,  II 


30  juil.   39,    739,      II 


15  déc.    38, 
30  déc.    38, 
30  janv.  39, 
15  févr.  39, 

31, 
137, 
354, 
429, 

28  févr.  39, 
30  mars  39, 
30  avril  39, 
15  juin    39, 

550, 
752, 
163, 
449, 

II 
II 

LITTÉRATURE  SACRÉE 
L'œuvre  littéraire  des  prophètes  : 


—       I. 


C.  Toussaint    15  mai  39,      204,    II 


TABLE    DES    MATIÈRES  765 

PHILOSOPHIE 

Date  du   N«         Page   Tome 

L'évolution   de   la    sensation    vi- 
suelle :  H.  Piéron     28  févr.   39,     481,       I 

La  physique  contemporaine  et  la 
philosophie  :  J.  Nogué       15  mars  39,     577,       I 

Le  génie  grec  :  L.  Rougier    30  mars  39,     673,       I 

Langage  des  sciences  et  choix  au 

hasard  :  P.  Servien     15  juin  39,     586,       Il 

L'Ironie  : 

—  I.  Ironie  et  compréhension. .     J.  Secjond    30  mai     39,     289,       II 

—  IL  L'ironie  à  l'égard  de  soi. .  —  30  juin    39,     490,       II 


HISTOIRE    ANCIENNE 

Un    pythagoricien    thaumaturge, 
Apollonios  de  Tyane  : 

—  I.  Apollonios  et  son  biogra- 

phe.  L'œuvre   mêlée  de 

Flavius  Philostrate....   B.  Laizarus  15  avril  39,       33,       II 

—  IL  La    légende    d'ApoUonios. 

Enfance.  Jeunesse. Voya- 
ges    —  15  mai    39,     240,       II 

—  III.  La  légende  ;  Prodiges.  .  .  —  30  juin    39,     516,       II 

HISTOIRE 

La  loi  morale  du  travail  :  L'âge 
de  fer,  la  vie  de  métier.  C.  Jullian     15  déc,      38,       3,       I 

Les  questions  économiques  et  les 
relations  internationales  depuis 
le  début  des  temps  modernes  : 

—  I.   La  position  du  problème.   H.  Hauser     15  déc.    38,       48,       I 

—  II.  La  conquête  du   monde  et 

les  guerres  d'Italie —  30  déc.    38,     114,       I 

—  III.  Le  commerce  et    la  politi- 

que internationale  dans 
les  années  1600  à  1660. 
Le  grand  siècle —  15  janv.  39,     193,       I 

—  IV,   La  rivalité   franco-anglaise 

(1713-1789) —  30  janv.  39,     366,       I 


766  REVUE  DES  COURS  ET  CONFÉRENCES 

Date  du  N»        Page    Tome 

France.  Allemagne.  Italie  (1859- 
1903)  : 

—  I.  Rêves    et  hésitations  d'un 

dictateur H.  Contamine  15  avril  39,         3,       II 

—  II.  La    première    conjonction 

des    Allemands     et    des 

Italiens —  30  avril  39,     110,       II 

—  III.  La  croisée  des  chemins.  . .  —  30  mai    39,     315,       II 

—  IV.  La  France  et  l'Allemagne 

au     lendemain      de      la 

guerre  de  1870 —  30  juin    39,     501,       II 

—  V.  Pour    la     Revanche,    par 

l'Empire —  30  juil.  39,     723.       II 

SOCIOLOGIE 

L'histoire  du  travail.  E.  Dolléans  15  juin  39,     622,       II 

LINGUISTIQUE 

La  phonologie    synchronique  et 
diachronique  :  A.  Martinet    30  janv.  39,     323,       I 

La  genèse  de  l'alphabet  :  J.  Février      30  mars  39,     704,       I 

Les  langues  de  culture  en  celtique. 

—  I M.-L.  Sjœs- 

tedt-Jonval    15  mai     39,     225,       II 

—  II —  15  juin    39,     418,       II 

VARIÉTÉS 

Romantisme  et  réalisme  :  P.  Messiaen  30  déc.    38,     189,       I 

Quelques  aspects  de  la  pensée  de 
Jules  Romains  :  M.-L.  Bidal  30  avril  39,     187,       II 

Sur  la  fille  de  Marivaux  :  M.-J.  Durrg  15  mai    39,     286,       II 

La  vérité  dans  «  Ramuntcho  »  :         R.  Lefèvre     15  juin   39,     476,       II 

L'auteur    des     «    Grands    Jours 

d'Auvergne  »  :  R.  Legrand    30  juin  39,     559,       II 

Luc  Durtain  et  ses  <■  conquêtes  »  :  M.-L.  Bidal    15  juil.  39,     667,       II 

Sur  le  «  Roman  de  Jehan  de  Paris»:  E.  Yaldeyron  30  juil.  39,     754,       II 

SOUTENANCES  DE  THÈSES 

Deux    thèses  platoniciennes,  jiar 

Joseph  MoKEAU L.  Beauduc     30  juin   39,     571,       II 


TABLE    DES    MATIÈRES  767 

BIBLIOGRAPHIE 

Date  du  N°        Page  Tome 

E.  Seillière  :  E.  Faguet  histo- 
rien des  idées F.  Strowski  30  janv.  39,     383,       I 

G.  Lk  Roy  :  Principes  d'une  psy- 
chologie des  tendances...     A.  Burloiid.  15  févr.  39,     473,       I 

G.  Fessard  :  La  méthode  de  réfle- 
xion chez  Maine  de  Biran.  —  30  mars  39,     764,       I 


Le  Gérant  :  Jean  Marnais. 


Imprimé  à  Poitiers  (Fronce).  —  Société  française  d'Imprimerie  et  de  Librairie. 


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